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| La Henriade |
LA HENRIADE
CHANT HUITIÈME.
ARGUMENT.
Le comte d'Egmont vient de la part
du roi d'Espagne au secours de Mayenne et des ligueurs. Bataille d'Ivry,
dans laquelle Mayenne est défait, et d'Egmont tué. Valeur
et clémence de Henri le Grand.
Des états dans Paris la confuse assemblée(1)
Avait perdu l'orgueil dont elle était enflée.
Au seul nom de Henri, les ligueurs, pleins d'effroi,
Semblaient tous oublier qu'ils voulaient faire un roi.
Rien ne pouvait fixer leur fureur incertaine;
Et, n'osant dégrader ni couronner Mayenne,
Ils avaient confirmé, par leurs décrets
honteux,
Le pouvoir et le rang qu'il ne tenait pas d'eux.
Ce lieutenant sans chef(2),
ce roi sans diadème,
Toujours dans son parti garde un pouvoir suprême.
Un peuple obéissant, dont il se dit l'appui,
Lui promet de combattre et de mourir pour lui.
Plein d'un nouvel espoir, au conseil il appelle
Tous ces chefs orgueilleux, vengeurs de sa querelle;
Les Lorrains(3), les Nemours,
La Châtre, Canillac,
Et l'inconstant Joyeuse(4),
et saint-Paul, et Brissac.
Ils viennent: la fierté, la vengeance, la rage,
Le désespoir, l'orgueil, sont peints sur leur
visage.
Quelques-uns en tremblant semblaient porter leurs pas,
Affaiblis par leur sang versé dans les combats;
Mais ces mêmes combats, leur sang, et leurs blessures,
Les excitaient encore à venger leurs injures.
Tout auprès de Mayenne ils viennent se ranger;
Tous, le fer dans les mains, jurent de le venger.
Telle au haut de l'Olympe, aux champs de Thessalie,
Des enfants de la terre on peint la troupe impie
Entassant des rochers, et menaçant les cieux,
Ivre du fol espoir de détrôner les dieux.
La Discorde à l'instant, entr'ouvrant
une nue,
Sur un char lumineux se présente à leur
vue:
« Courage! leur dit-elle, on vient vous secourir;
C'est maintenant, Français, qu'il faut vaincre
ou mourir.
D'Aumale, le premier, se lève à ces paroles;
Il court, il voit de loin les lances espagnoles:
« Le voilà, cria-t-il, le voilà,
ce secours
Demandé si longtemps, et différé
toujours:
Amis, enfin l'Autriche a secouru la France. »
Il dit. Mayenne alors vers les portes s'avance.
Le secours paraissait vers ces lieux révérés
Qu'aux tombes de nos rois la mort a consacrés.
Ce formidable amas d'armes étincelantes,
Cet or, ce fer brillant, ces lances éclatantes,
Ces casques, ces harnois, ce pompeux appareil,
Défiaient dans les champs les rayons du soleil:
Tout le peuple au-devant court en foule avec joie:
Ils bénissent le chef que Madrid leur envoie: |
Chant 1. Soyez libres, dit-il, vous pouvez désormais
Rester mes ennemis ou vivre mes sujets.
C'était le jeune Egmont(5),
ce guerrier obstiné,
Ce fils ambitieux d'un père infortuné;
Dans les murs de Bruxelle il a reçu la vie:
Son père, qu'aveugla l'amour de la patrie,
Mourut sur l'échafaud, pour soutenir les droits
Des malheureux Flamands opprimés par leurs rois:
Le fils, courtisan lâche, et guerrier téméraire,
Baisa longtemps la main qui fit périr son père,
Servit, par politique, aux maux de son pays,
Persécuta Bruxelle, et secourut Paris.
Philippe l'envoyait sur les bords de la Seine,
Comme un Dieu tutélaire, au secours de Mayenne;
Et Mayenne, avec lui, crut aux tentes du roi
Rapporter à son tour le carnage et l'effroi.
Le téméraire orgueil accompagnait leur
trace.
Qu'avec plaisir, grand roi, tu voyais cette audace!
Et que tes voeux hâtaient le moment d'un combat
Où semblaient attachés les destins de l'État.
Près des bords de l'Iton(6)
et des rives de l'Eure(7)
Est un champ fortuné, l'amour de la nature:
La guerre avait longtemps respecté les trésors
Dont Flore et les Zéphyrs embellissaient ces bords.
Au milieu des horreurs des discordes civiles,
Les bergers de ces lieux coulaient des jours tranquilles.
Protégés par le ciel et par leur pauvreté,
Ils semblaient des soldats braver l'avidité,
Et, sous leurs toits de chaume, à l'abri des alarmes,
N'entendaient point le bruit des tambours et des armes.
Les deux camps ennemis arrivent en ces lieux:
La désolation partout marche avant eux.
De l'Eure et de l'Iton les ondes s'alarmèrent;
Les bergers, pleins d'effroi, dans les bois se cachèrent;
Et leurs tristes moitiés, compagnes de leurs pas,
Emportent leurs enfants gémissants dans leurs
bras.
Habitants malheureux de ces bords pleins
de charmes,
Du moins à votre roi n'imputez point vos larmes;
S'il cherche les combats, c'est pour donner la paix:
Peuples, sa main sur vous répandra ses bienfaits:
Il veut finir vos maux, il vous plaint, il vous aime,
Et dans ce jour affreux il combat pour vous-même.
Les moments lui sont chers, il court dans tous les rangs
Sur un coursier fougueux plus léger que les vents,
Qui, fier de son fardeau, du pied frappant la terre,
Appelle les dangers, et respire la guerre(8).
On voyait près de lui briller tous ces guerriers,
Compagnons de sa gloire et ceints de ses lauriers:
D'Aumont(9), qui sous cinq
rois avait porté les armes;
Biron(10), dont le seul
nom répandait les alarmes;
Et son fils(11), jeune
encore, ardent, impétueux,
Qui depuis... mais alors il était vertueux(12);
Sully(13), Nangis, Crillon,
ces ennemis du crime,
Que la Ligue déteste et que la Ligue estime;
Turenne, qui, depuis, de la jeune Bouillon
Mérita, dans Sedan, la puissance et le nom(14);
Puissance malheureuse et trop mal conservée,
Et par Armand(15) détruite
aussitôt qu'élevée.
Essex avec éclat paraît au milieu d'eux,
Tel que dans nos jardins un palmier sourcilleux,
A nos ormes touffus mêlant sa tête altière,
Paraît s'enorgueillir de sa tige étrangère.
Son casque étincelait des feux les plus brillants
Qu'étalaient à l'envi l'or et les diamants,
Dons chers et précieux dont sa fière maîtresse
Honora son courage, ou plutôt sa tendresse.
Ambitieux Essex, vous étiez à la fois
L'amour de votre reine et le soutien des rois.
Plus loin sont La Trimouille(16),
et Clermont, et Feuquières,
Le malheureux de Nesle, et l'heureux Lesdiguières(17),
D'Ailly, pour qui ce jour fut un jour trop fatal.
Tous ces héros en foule attendaient le signal,
Et, rangés près du roi, lisaient sur son
visage
D'un triomphe certain l'espoir et le présage.
Mayenne, en ce moment, inquiet, abattu,
Dans son coeur étonné cherche en vain sa
vertu(18).
Soit que, de son parti connaissant l'injustice,
Il ne crût point le ciel à ses armes propice;
Soit que l'âme, en effet, ait des pressentiments,
Avant-coureurs certains des grands événements.
Ce héros cependant, maître de sa faiblesse,
Déguisait ses chagrins sous sa fausse allégresse(19):
Il s'excite, il s'empresse, il inspire aux soldats
Cet espoir généreux que lui-même
il n'a pas.
D'Egmont auprès de lui, plein de
la confiance(20)
Que dans un jeune coeur fait naître l'imprudence,
Impatient déjà d'exercer sa valeur,
De l'incertain Mayenne accusait la lenteur.
Tel qu'échappé du sein d'un riant pâturage(21),
Au bruit de la trompette animant son courage,
Dans les champs de la Thrace un coursier orgueilleux,
Indocile, inquiet, plein d'un feu belliqueux,
Levant les crins mouvants de sa tête superbe,
Impatient du frein, vole et bondit sur l'herbe;
Tel paraissait Egmont: une noble fureur
Éclate dans ses yeux, et brûle dans son
coeur.
Il s'entretient déjà de sa prochaine gloire;
Il croit que son destin commande à la victoire.
Hélas! il ne sait point que son fatal orgueil
Dans les plaines d'Ivry lui prépare un cercueil.
Vers les ligueurs enfin le grand Henri s'avance;
Et s'adressant aux siens, qu'enflammait sa présence:
« Vous êtes nés Français, et
je suis votre roi(22);
Voilà nos ennemis, marchez, et suivez-moi;
Ne perdez point de vue, au fort de la tempête,
Ce panache éclatant qui flotte sur ma tête;
Vous le verrez toujours au chemin de l'honneur.
A ces mots, que ce roi prononçait en vainqueur,
Il voit d'un feu nouveau ses troupes enflammées,
Et marche en invoquant le grand Dieu des armées.
Sur les pas des deux chefs alors en même temps
On voit des deux partis voler les combattants.
Ainsi lorsque des monts séparés par Alcide
Les aquilons fougueux fondent d'un vol rapide,
Soudain les flots émus de deux profondes mers
D'un choc impétueux s'élancent dans les
airs;
La terre au loin gémit, le jour fuit, le ciel
gronde,
Et l'Africain tremblant craint la chute du monde.
Au mousquet réuni le sanglant coutelas
Déjà de tous côtés porte un
double trépas:
Cette arme(23) que jadis,
pour dépeupler la terre,
Dans Bayonne inventa le démon de la guerre,
Rassemble en même temps, digne fruit de l'enfer,
Ce qu'ont de plus terrible et la flamme et le fer.
On se mêle, on combat; l'adresse, le courage,
Le tumulte, les cris, la peur, l'aveugle rage,
La honte de céder, l'ardente soif du sang,
Le désespoir, la mort, passent de rang en rang.
L'un poursuit un parent dans le parti contraire;
Là, le frère en fuyant meurt de la main
d'un frère.
La nature en frémit, et ce rivage affreux
S'abreuvait à regret de leur sang malheureux.
Dans d'épaisses forêts de lances
hérissées,
De bataillons sanglants, de troupes renversées,
Henri pousse, s'avance, et se fait un chemin.
Le grand Mornay(24) le
suit, toujours calme et serein;
Il veille autour de lui tel qu'un puissant génie,
Tel qu'on feignait jadis, aux champs de la Phrygie,
De la terre et des cieux les moteurs éternels
Mêlés dans les combats sous l'habit des
mortels;
Ou tel que du vrai Dieu les ministres terribles,
Ces puissances des cieux, ces êtres impassibles,
Environnés des vents, des foudres, des éclairs,
D'un front inaltérable ébranlent l'univers.
Il reçoit de Henri tous ces ordres rapides,
De l'âme d'un héros mouvements intrépides,
Qui changent le combat, qui fixent le destin;
Aux chefs des légions il les porte soudain;
L'officier les reçoit; sa troupe impatiente
Règle, au soin de sa voix, sa rage obéissante.
On s'écarte, on s'unit, on marche en divers corps;
Un esprit seul préside à ces vastes ressorts.
Mornay revole au prince, il le suit, il l'escorte;
Il pare, en lui parlant, plus d'un coup qu'on lui porte;
Mais il ne permet pas à ses stoïques mains
De se souiller du sang des malheureux humains.
De son roi seulement son âme est occupée:
Pour sa défense seule il a tiré l'épée;
Et son rare courage, ennemi des combats,
Sait affronter la mort, et ne la donne pas.
De Turenne déjà la valeur
indomptée
Repoussait de Nemours la troupe épouvantée.
D'Ailly portait partout la crainte et le trépas;
D'Ailly, tout orgueilleux de trente ans de combats,
Et qui, dans les horreurs de la guerre cruelle,
Reprend, malgré son âge, une force nouvelle.
Un seul guerrier s'oppose à ses coups menaçants:
C'est un jeune héros à la fleur de ses
ans,
Qui, dans cette journée illustre et meurtrière,
Commençait des combats la fatale carrière;
D'un tendre hymen à peine il goûtait les
appas;
Favori des Amours, il sortait de leurs bras.
Honteux de n'être encor fameux que par ses charmes,
Avide de la gloire, il volait aux alarmes.
Ce jour, sa jeune épouse, en accusant le ciel,
En détestant la Ligue et ce combat mortel,
Arma son tendre amant, et, d'une main tremblante,
Attacha tristement sa cuirasse pesante,
Et couvrit, en pleurant, d'un casque précieux
Ce front si plein de grâce, et si cher à
ses yeux.
Il marche vers d'Ailly, dans sa fureur guerrière:
Parmi des tourbillons de flamme, de poussière,
A travers les blessés, les morts, et les mourants,
De leurs coursiers fougueux tous deux pressent les flancs;
Tous deux sur l'herbe unie, et de sang colorée,
S'élancent loin des rangs d'une course assurée:
Sanglants, couverts de fer, et la lance à la main,
D'un choc épouvantable ils se frappent soudain.
La terre en retentit, leurs lances sont rompues;
Comme en un ciel brûlant deux effroyables nues,
Qui, portant le tonnerre et la mort dans leurs flancs,
Se heurtent dans les airs, et volent sur les vents:
De leur mélange affreux les éclairs rejaillissent;
La foudre en est formée, et les mortels frémissent.
Mais loin de leurs coursiers, par un subit effort,
Ces guerriers malheureux cherchent une autre mort;
Déjà brille en leurs mains le fatal cimeterre.
La Discorde accourut; le démon de la guerre,
La Mort pâle et sanglante, étaient à
ses côtés.
Malheureux, suspendez vos coups précipités!
Mais un destin funeste enflamme leur courage;
Dans le coeur l'un de l'autre ils cherchent un passage(25),
Dans ce coeur ennemi qu'ils ne connaissent pas.
Le fer qui les couvrait brille et vole en éclats;
Sous les coups redoublés leur cuirasse étincelle(26);
Leur sang, qui rejaillit, rougit leur main cruelle;
Leur bouclier, leur casque, arrêtant leur effort,
Pare encor quelques coups, et repousse la mort.
Chacun d'eux, étonné de tant de résistance,
Respectait son rival, admirait sa vaillance.
Enfin le vieux d'Ailly, par un coup malheureux,
Fait tomber à ses pieds ce guerrier généreux.
Ses yeux sont pour jamais fermés à la lumière;
Son casque auprès de lui roule sur la poussière.
D'Ailly voit son visage: ô désespoir! ô
cris!
Il le voit, il l'embrasse: hélas! c'était
son fils(27).
Le père infortuné, les yeux baignés
de larmes,
Tournait contre son sein ses parricides armes;
On l'arrête; on s'oppose à sa juste fureur:
Il s'arrache, en tremblant, de ce lieu plein d'horreur;
Il déteste à jamais sa coupable victoire;
Il renonce à la cour, aux humains, à la
gloire;
Et, se fuyant lui-même, au milieu des déserts,
Il va cacher sa peine au bout de l'univers.
Là, soit que le soleil rendît le jour au
monde,
Soit qu'il finît sa course au vaste sein de l'onde,
Sa voix faisait redire aux échos attendris
Le nom, le triste nom de son malheureux fils(28).
Du héros expirant la jeune et tendre
amante(29),
Par la terreur conduite, incertaine, tremblante,
Vient d'un pied chancelant sur ces funestes bords:
Elle cherche, elle voit dans la foule des morts,
Elle voit son époux; elle tombe éperdue;
Le voile de la mort se répand sur sa vue:
« Est-ce toi, cher amant? » Ces mots interrompus,
Ces cris demi formés ne sont point entendus;
Elle rouvre les yeux; sa bouche presse encore
Par ses derniers baisers la bouche qu'elle adore:
Elle tient dans ses bras ce corps pâle et sanglant,
Le regarde, soupire, et meurt en l'embrassant.
Père, époux malheureux, famille
déplorable,
Des fureurs de ces temps exemple lamentable,
Puisse de ce combat le souvenir affreux
Exciter la pitié de nos derniers neveux,
Arracher à leurs yeux des larmes salutaires;
Et qu'ils n'imitent point les crimes de leurs pères:
Mais qui fait fuir ainsi ces ligueurs dispersés?
Quel héros, ou quel dieu, les a tous renversés?
C'est le jeune Biron; c'est lui dont le courage
Parmi leurs bataillons s'était fait un passage.
D'Aumale les voit fuir, et, bouillant de courroux:
« Arrêtez, revenez... lâches, où
courez-vous?
Vous, fuir! vous, compagnons de Mayenne et de Guise!
Vous qui devez venger Paris, Rome, et l'Église!
Suivez-moi, rappelez votre antique vertu;
Combattez sous d'Aumale, et vous avez vaincu. »
Aussitôt secouru de Beauvau, de Fosseuse,
Du farouche Saint-Paul, et même de Joyeuse,
Il rassemble avec eux ces bataillons épars,
Qu'il anime en marchant du feu de ses regards.
La fortune avec lui revient d'un pas rapide:
Biron soutient en vain, d'un courage intrépide,
Le cours précipité de ce fougueux torrent;
Il voit à ses côtés Parabère
expirant;
Dans la foule des morts il voit tomber Feuquière;
Nesle, Clermont, d'Angenne, ont mordu la poussière;
Percé de coups lui-même, il est près
de périr...
C'était ainsi, Biron; que tu devais mourir!
Un trépas si fameux, une chute si belle,
Rendait de ta vertu la mémoire immortelle.
Le généreux Bourbon sut bientôt le
danger
Où Biron, trop ardent, venait de s'engager:
Il l'aimait, non en roi, non en maître sévère
Qui souffre qu'on aspire à l'honneur de lui plaire,
Et de qui le coeur dur et l'inflexible orgueil
Croit le sang d'un sujet trop payé d'un coup d'oeil.
Henri de l'amitié sentit les nobles flammes(30):
Amitié, don du ciel, plaisir des grandes âmes;
Amitié, que les rois, ces illustres ingrats,
Sont assez malheureux pour ne connaître pas(31)!
Il court le secourir; ce beau feu qui le guide
Rend son bras plus puissant, et son vol plus rapide.
Biron(32), qu'environnaient
les ombres de la mort,
A l'aspect de son roi fait un dernier effort;
Il rappelle, à sa voix, les restes de sa vie;
Sous les coups de Bourbon, tout s'écarte, tout
plie:
Ton roi, jeune Biron, Carrache à ces soldats
Dont les coups redoublés achevaient ton trépas;
Tu vis: songe du moins à lui rester fidèle.
Un bruit affreux s'entend. La Discorde cruelle,
Aux vertus du héros opposant ses fureurs,
D'une rage nouvelle embrase les ligueurs.
Elle vole à leur tête, et sa bouche fatale
Fait retentir au loin sa trompette infernale.
Par ses sons trop connus d'Aumale est excité:
Aussi prompt que le trait dans les airs emporté,
Il cherchait le héros; sur lui seul il s'élance;
Des ligueurs en tumulte une foule s'avance:
Tels, au fond des forêts, précipitant leurs
pas,
Ces animaux hardis, nourris pour les combats,
Fiers esclaves de l'homme, et nés pour le carnage,
Pressent un sanglier, en raniment la rage;
Ignorant le danger, aveugles, furieux,
Le cor excite au loin leur instinct belliqueux;
Les antres, les rochers, les monts en retentissent:
Ainsi contre Bourbon mille ennemis s'unissent;
Il est seul contre tous, abandonné du sort,
Accablé par le nombre, entouré de la mort.
Louis, du haut des cieux, dans ce danger terrible,
Donne au héros qu'il aime une force invincible;
Il est comme un rocher qui, menaçant les airs,
Rompt la course des vents et repousse les mers.
Qui pourrait exprimer le sang et le carnage
Dont l'Eure, en ce moment, vit couvrir son rivage!
O vous, mânes sanglants du plus vaillant
des rois,
Éclairez mon esprit, et parlez par ma voix!
Il voit voler vers lui sa noblesse fidèle;
Elle meurt pour son roi, son roi combat pour elle.
L'effroi le devançait, la mort suivait ses coups,
Quand le fougueux Egmont s'offrit à son courroux.
Longtemps cet étranger, trompé
par son courage,
Avait cherché le roi dans l'horreur du carnage
Dût sa témérité le conduire
au cercueil,
L'honneur de le combattre irritait son orgueil.
Viens, Bourbon, criait-il, viens augmenter ta gloire,
Combattons; c'est à nous de fixer la victoire.
Comme il disait ces mots, un lumineux éclair,
Messager des destins, fend les plaines de l'air:
L'arbitre des combats fait gronder son tonnerre;
Le soldat sous ses pieds sentit trembler la terre.
D'Egmont croit que les cieux lui doivent leur appui,
Qu'ils défendent sa cause, et combattent pour
lui;
Que la nature entière, attentive à sa gloire,
Par la voix du tonnerre annonçait sa victoire.
D'Egmont joint le héros, il l'atteint vers le
flanc;
Il triomphait déjà d'avoir versé
son sang.
Le roi, qu'il a blessé, voit son péril
sans trouble(33);
Ainsi que le danger son audace redouble:
Son grand coeur s'applaudit d'avoir, au champ d'honneur,
Trouvé des ennemis dignes de sa valeur(34).
Loin de le retarder, sa blessure l'irrite;
Sur ce fier ennemi Bourbon se précipite:
D'Egmont d'un coup plus sûr est renversé
soudain;
Le fer étincelant se plongea dans son sein.
Sous leurs pieds teints de sang les chevaux le foulèrent;
Des ombres du trépas ses yeux s'enveloppèrent,
Et son âme en courroux s'envola chez les morts(35),
Où l'aspect de son père excita ses remords.
Espagnols tant vantés, troupe jadis
si fière,
Sa mort anéantit votre vertu guerrière;
Pour la première fois vous connûtes la peur.
L'étonnement, l'esprit de trouble
et de terreur,
S'empare, en ce moment, de leur troupe alarmée;
Il passe en tous les rangs, il s'étend sur l'armée;
Les chefs sont effrayés, les soldats éperdus;
L'un ne peut commander, l'autre n'obéit plus.
Ils jettent leurs drapeaux, ils courent, se renversent,
Poussent des cris affreux, se heurtent, se dispersent:
Les uns, sans résistance, à leur vainqueur
offerts,
Fléchissent les genoux, et demandent des fers;
D'autres, d'un pas rapide évitant sa poursuite,
Jusqu'aux rives de l'Eure emportés dans leur fuite,
Dans ses profondes eaux vont se précipiter,
Et courent au trépas qu'ils veulent éviter.
Les flots couverts de morts interrompent leur course(36),
Et le fleuve sanglant remonte vers sa source.
Mayenne, en ce tumulte, incapable d'effroi,
Affligé, mais tranquille, et maître encor
de soi,
Voit d'un oeil assuré sa fortune cruelle,
Et, tombant sous ses coups, songe à triompher
d'elle.
D'Aumale auprès de lui, la fureur dans les yeux,
Accusait les Flamands, la fortune et les cieux.
« Tout est perdu, dit-il; mourons, brave Mayenne:
3/4 Quittez, lui dit son chef,
une fureur si vaine;
Vivez pour un parti dont vous êtes l'honneur;
Vivez pour réparer sa perte et son malheur:
Que vous et Bois-Dauphin, dans ce moment funeste,
De nos soldats épars assemblent ce qui reste.
Suivez-moi l'un et l'autre aux remparts de Paris:
De la Ligue en marchant ramassez les débris:
De Coligny vaincu surpassons le courage. »
D'Aumale, en l'écoutant, pleure, et frémit
de rage.
Cet ordre qu'il déteste, il va l'exécuter;
Semblable au fier lion qu'un Maure a su dompter,
Qui, docile à son maître, à tout
autre terrible,
A la main qu'il connaît soumet sa tête horrible,
Le suit d'un air affreux, le flatte en rugissant,
Et paraît menacer, même en obéissant.
Mayenne cependant, par une fuite prompte,
Dans les murs de Paris courait cacher sa honte.
Henri victorieux voyait de tous côtés
Les ligueurs sans défense implorant ses bontés.
Des cieux en ce moment les voûtes s'entr'ouvrirent
Les mânes des Bourbons dans les airs descendirent.
Louis au milieu d'eux, du haut du firmament,
Vint contempler Henri dans ce fameux moment,
Vint voir comme il saurait user de la victoire,
Et s'il achèverait de mériter sa gloire.
Ses soldats près de lui, d'un oeil
plein de courroux,
Regardaient ces vaincus échappés à
leurs coups.
Les captifs en tremblant, conduits en sa présence,
Attendaient leur arrêt dans un profond silence.
Le mortel désespoir, la honte, la terreur,
Dans leurs yeux égarés avaient peint leur
malheur.
Bourbon tourna sur eux des regards pleins de grâce.
Où régnaient à la fois la douceur
et l'audace.
« Soyez libres, dit-il; vous pouvez désormais
Rester mes ennemis, ou vivre mes sujets.
Entre Mayenne et moi reconnaissez un maître;
Voyez qui de nous deux a mérité de l'être:
Esclaves de la Ligue, ou compagnons d'un roi,
Allez gémir sous elle, ou triomphez sous moi:
Choisissez. » A ces mots d'un roi couvert de gloire,
Sur un champ de bataille, au sein de la victoire,
On voit en un moment ces captifs éperdus,
Contents de leur défaite, heureux d'être
vaincus:
Leurs yeux sont éclairés, leurs coeurs
n'ont plus de haine;
Sa valeur les vainquit, sa vertu les enchaîne;
Et, s'honorant déjà du nom de ses soldats,
Pour expier leur crime, ils marchent sur ses pas.
Le généreux vainqueur a cessé le
carnage;
Maître de ses guerriers, il fléchit leur
courage.
Ce n'est plus ce lion qui, tout couvert de sang,
Portait avec l'effroi la mort de rang en rang;
C'est un dieu bienfaisant qui, laissant son tonnerre,
Enchaîne la tempête, et console la terre.
Sur ce front menaçant, terrible, ensanglanté,
La paix a mis les traits de la sérénité.
Ceux à qui la lumière était presque
ravie,
Par ses ordres humains sont rendus à la vie;
Et sur tous leurs dangers, et sur tous leurs besoins,
Tel qu'un père attentif il étendait ses
soins.
Du vrai comme du faux la prompte messagère,
Qui s'accroît dans sa course, et d'une aile légère,
Plus prompte que le temps, vole au delà des mers,
Passe d'un pôle à l'autre, et remplit l'univers;
Ce monstre composé d'yeux, de bouches, d'oreilles(37),
Qui célèbre des rois la honte ou les merveilles,
Qui rassemble sous lui la Curiosité,
L'Espoir, l'Effroi, le Doute, et la Crédulité,
De sa brillante voix, trompette de la gloire,
Du héros de la France annonçait la victoire.
Du Tage à l'Éridan le bruit en fut porté,
Le Vatican superbe en fut épouvanté.
Le Nord à cette voix tressaillit d'allégresse;
Madrid frémit d'effroi, de honte, et de tristesse.
O malheureux Paris! infidèles ligueurs!
O citoyens trompés! et vous, prêtres trompeurs!
De quels cris douloureux vos temples retentirent!
De cendre en ce moment vos têtes se couvrirent.
Hélas! Mayenne encor vient flatter vos esprits,
Vaincu, mais plein d'espoir, et maître de Paris,
Sa politique habile, au fond de sa retraite,
Aux ligueurs incertains déguisait sa défaite.
Contre un coup si funeste il veut les rassurer;
En cachant sa disgrâce, il croit la réparer.
Par cent bruits mensongers il ranimait leur zèle:
Mais, malgré tant de soins, la vérité
cruelle,
Démentant à ses yeux ses discours imposteurs,
Volait de bouche en bouche, et glaçait tous les
coeurs.
La Discorde en frémit, et redoublant
sa rage:
« Non, je ne verrai point détruire mon ouvrage,
Dit-elle, et n'aurai point, dans ces murs malheureux,
Versé tant de poisons, allumé tant de feux,
De tant de flots de sang cimenté ma puissance,
Pour laisser à Bourbon l'empire de la France.
Tout terrible qu'il est, j'ai l'art de l'affaiblir;
Si je n'ai pu le vaincre, on le peut amollir.
N'opposons plus d'efforts à sa valeur suprême:
Henri n'aura jamais de vainqueur que lui-même.
C'est son coeur qu'il doit craindre, et je veux aujourd'hui
L'attaquer, le combattre, et le vaincre par lui. »
Elle dit; et soudain, des rives de la Seine,
Sur un char teint de sang, attelé par la Haine,
Dans un nuage épais qui fait pâlir le jour,
Elle part, elle vole, et va trouver l'Amour. |
FIN DU CHANT HUITIÈME.
VARIANTES
DU CHANT HUITIÈME.
Vers 1 - Voici le
commencement de ce chant dans l'édition de 1723:
Paris, toujours injuste et toujours furieux,
De la mort de son roi rendait grâces aux cieux.
Le peuple, qui jamais n'a connu la prudence,
S'enivrait follement de sa vaine espérance;
Mais Philippe, au récit de la mort de Valois,
Trembla dans ses États pour la première
fois.
Il voyait des Bourbons les forces réunies;
Du trône sous leurs pas les routes aplanies;
Un chef infatigable et plein de fermeté,
Instruit par le travail et par l'adversité;
Et qui pouvait bientôt, conduit par la vengeance,
Reporter dans Madrid les malheurs de la France:
Il crut qu'il était temps d'envoyer un secours
Demandé si longtemps, et différé
toujours.
Des rives de l'Escaut sur les bords de la Seine,
Le malheureux Egmont vint se joindre à Mayenne;
*Et Mayenne avec lui crut aux tentes du roi
Renvoyer à son tour le carnage et l'effroi.
*Le téméraire Orgueil accompagnait leur
trace.
*Qu'avec plaisir, grand roi, tu voyais cette audace!
Et que tes voeux hâtaient le moment du combat
Qui devait décider du destin de l'État!
Henri, loin des remparts de la ville alarmée,
Aux campagnes d'Ivry conduisit son armée,
Attirant sur ses pas Mayenne et ses ligueurs,
Que leur aveuglement poussait à leurs malheurs.
*Près des bords de l'Iton et des
rives de l'Eure
*Est un champ fortuné, l'amour de la nature.
Là, souvent les bergers, conduisant leurs troupeaux,
Du son de leur musette éveillaient les échos;
Là, les nymphes d'Anet, d'une course rapide,
Suivaient le daim léger et le chevreuil timide;
Les tranquilles zéphyrs habitaient sur ces bords.
Cérès y répandait ses utiles trésors.
C'est là que le Destin guida les deux armées,
D'une chaleur égale au combat animées;
Cérès en un moment vit leurs fiers bataillons
Ravager ses bienfaits naissant dans les sillons.
De l'Eure et de l'Iton les ondes s'alarmèrent;
Dans le fond des forêts les nymphes se cachèrent.
Le berger plein d'effroi, chassé de ces beaux
lieux,
Du sein de son foyer fuit les larmes aux yeux.
Habitants malheureux, etc. |
Vers 96. - Édition
de 1723:
Dont la gloire enflammait le coeur présomptueux.
Vers 102. - Après
ce vers, on lisait, dans l'édition de 1723:
Sancy, brave guerrier, ministre, magistrat,
Estimé dans l'armée, à la cour,
au sénat;
La Trimouille, Clermont, Tournemine et d'Angenne;
Et ce fier ennemi de la pourpre romaine,
Mornay, dont l'éloquence égale la valeur,
*Soutien trop vertueux du parti de l'erreur.
Là paraissaient Givry, Noailles, et Feuquièrcs,
Le malheureux de Nesle, et l'heureux Lesdiguières. |
Le texte actuel est de 1728. Voici la note que l'édition
de 1723 contenait sur le premier vers de la variante: « Nicolas de
Harlay de Sancy fut successivement conseiller au parlement, maître
des requêtes, ambassadeur en Angleterre et en Allemagne, colonel
général des Suisses, premier maître d'hôtel du
roi, surintendant des finances, et réunit ainsi en sa personne le
ministère, la magistrature, et le commandement des armées.
Il était fils de Robert de Harlay, conseiller au parlement, et de
Jacqueline de Morvilliers. Il naquit en 1546, et mourut en 1629.
« N'étant encore que maître des requêtes,
il se trouva dans le conseil de Henri III lorsqu'on délibérait
sur les moyens de soutenir la guerre contre la Ligue; il proposa de lever
une armée de Suisses. Le conseil, qui savait que le roi n'avait
pas un sou, se moqua de lui. « Messieurs, dit Sancy, puisque de tous
ceux qui ont reçu du roi tant de bienfaits il ne s'en trouve pas
un qui veuille le secourir, je vous déclare que ce sera moi qui
lèverai cette armée. » On lui donna sur le champ la
commission, et point d'argent, et il partit pour la Suisse. Jamais négociation
ne fut si singulière: d'abord il persuada aux Genevois et aux Suisses
de faire la guerre au duc de Savoie, conjointement avec la France; il leur
promit de la cavalerie, qu'il ne leur donna point; il leur fit lever dix
mille hommes d'infanterie, et les engagea, de plus, à donner cent
mille écus. Quand il se vit à la tête de cette armée,
il prit quelques places au duc de Savoie; ensuite il sut tellement gagner
les Suisses, qu'il engagea l'armée à marcher au secours du
roi. Ainsi on vit, pour la première fois, les Suisses donner des
hommes et de l'argent.
« Sancy, dans cette négociation, dépensa
une partie de ses biens; il mit en gage ses pierreries, et entre autres
ce fameux diamant, nommé le Sancy, qui est à présent
à la couronne.
« Ce diamant, qui passait pour le plus beau de
l'Europe, avait d'abord appartenu au malheureux roi de Portugal, don Antoine,
chassé de son pays par Philippe II: don Antoine s'était réfugié
en France, n'ayant pour tout bien qu'une selle garnie de pierreries, et
un petit coffre dans lequel il y avait quelques diamants. Celui dont il
est question est un diamant assez large, qu'il mettait à son chapeau,
et qu'il aimait beaucoup. Ce fut celui dont il se défit le dernier;
il le mit en gage entre les mains de Sancy, qui lui prêta quarante
mille francs sur cet effet. Le roi n'étant point en état
de rendre cette somme, le diamant demeura à Sancy, qui fut honteux
d'avoir pour une somme si modique une pièce d'un si grand prix.
Il envoya dix mille écus au roi don Antoine, et eût pu même
en donner davantage.
« Sancy, étant surintendant des finances
sous Henri IV, fut disgracié, au rapport de M. de Thou, parce qu'il
avait dit à la duchesse de Beaufort que ses enfants ne seraient
jamais que des fils de p..... Il y a plus d'apparence que le roi lui ôta
les finances, parce qu'il s'accommodait beaucoup mieux de Rosny. Sancy
même ne fut point disgracié, puisque le roi, en 1604, le nomma
chevalier de l'ordre.
« Il s'était fait catholique quelque temps
avant Henri IV, disant qu'il fallait être de la religion de son prince.
C'est sur cela que d'Aubigné, qui ne l'aimait pas, composa l'ingénieuse
et mordante satire intitulée la Confession catholique de Sanci,
» imprimée avec le Journal de Henri III.
-- Les sept derniers mots, non compris dans les guillemets,
furent ajoutés par Lenglet-Dufresnoy lorsqu'en 1741 il recueillit
les variantes. (B.)
Vers 112. - Les éditions
de 1728 à 1742 portent:
L'amant de votre reine.
Vers 127. - Édition
de 1723:
Il s'empresse, il s'agite
Vers 145. - Édition
de 1723:
Enfin le grand Henri dans la plaine s'élance,
Et, s'adressant aux siens qu'animait sa présence. |
Vers 159. 3/4
Édition de 1723:
Soudain les flots émus des deux profondes mers.
Vers 163. - Édition
de 1723:
Le salpêtre, enfermé dans des globes d'airain,
Part, s'échauffe, s'embrase, et s'écarte
soudain:
La mort qu'ils renfermaient en sort avec furie.
O coupables mortels! ô funeste industrie!
Pour vous exterminer vos efforts odieux
Ont dérobé le foudre allumé dans
les cieux.
Dans tous les deux partis l'adresse, le courage,
Le tumulte, les cris, la peur, l'aveugle rage,
Le désespoir, la mort, l'ardente soif du sang,
Partout sans s'arrêter passent de rang en rang:
L'un poursuit un parent. |
Les premiers de ces vers ont été corrigés
par l'auteur, et transportés dans le quatrième chant; voyez
les vers 201-203.
Les six premiers vers de la version actuelle sont de
1728; les quatre suivants, de 1737.
Vers 177. - Ce vers
et les vingt-sept qui le suivent ne sont pas dans l'édition de 1723.
Les premiers et les derniers sont de 1728; les autres furent corrigés
ou ajoutés en 1737; voyez la variante suivante.
Vers 181. - Il y a
dans l'édition de 1728:
Il veille autour de lui, tel qu'un heureux génie:
« Voyez-vous, lui dit-il, cet escadron qui plie?
Ici, près de ce bois, Mayenne est arrêté;
D'Aumale vient à nous, marchons de ce côté.
»
Mornay revole au prince, il le suit, il l'escorte, etc. |
La version actuelle est de 1737.
Vers 204. - C'est
probablement après ce vers que l'auteur avait primitivement placé
le fragment suivant, publié, pour la première fois, en 1820:
Dans les murs de Paris, la jeune Sennetère,
Noble sang d'un héros illustre dans la guerre,
Au parti de la Ligue avait par ses appas
Attiré cent héros attachés à
ses pas.
Au milieu des horreurs d'une guerre cruelle,
Rassuré par ses yeux, l'Amour volait près
d'elle.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Longtemps elle promit d'unir sa destinée
Au plus vaillant guerrier dont la main fortunée
Saurait dans les combats, par les plus grands exploits,
Déterminer son coeur à mériter son
choix.
De ses jeunes amants une troupe enflammée,
Par cet espoir charmant à la gloire animée,
Disputait à l'envi dans les champs de l'honneur
Ce prix que la beauté promit à la valeur.
Chacun d'eux aux dangers se livrant pour lui plaire,
Y portait un courage au-dessus du vulgaire;
Chacun d'eux ne craignait que ses nobles rivaux;
Et de tous ces amants l'amour fit des héros.
Mais l'amour les trompait; en vain leur fier courage
Recherchait ses faveurs au milieu du carnage
De l'objet de leur flamme il séduisit le coeur;
Sennetère en secret reconnut un vainqueur.
Par le pouvoir soudain d'un charme inexprimable,
Le prix du plus vaillant fut pour le plus aimable;
Tandis que pour lui plaire ils volaient à la mort,
Vivonne la charma sans peine et sans effort;
Dans la fleur de ses ans, nourri loin des alarmes,
A peine il commençait la carrière des armes;
Près d'un objet si fier il n'avait nul appui,
Et la gloire parlait pour d'autres que pour lui;
Mais, de tous ses rivaux effaçant la mémoire,
Un regard de ses yeux fit oublier leur gloire;
On l'aimait en secret, et des charmes si doux
Faisaient le bien d'un seul et les désirs de tous.
Le ciel fit luire enfin cette heureuse journée
Qui semblait des Français régler la destinée;
Vivonne alors parut entre tous ces guerriers,
Le myrte sur la tête, attendant des lauriers;
Honteux de n'être encor connu que par ses charmes,
Il voulut signaler la gloire de ses armes;
Il voulut en ce jour exercer son grand coeur,
Aux yeux de ses rivaux mériter son bonheur.
Vivonne fut armé des mains de son amante:
Elle-même attacha sa cuirasse pesante,
Et couvrit, en tremblant, d'un casque précieux
Ce front si plein d'attraits et si cher à ses
yeux;
Elle mit dans ses mains la redoutable épée
Qui du sang des Français devait être trempée.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Elle le vit partir les yeux remplis de larmes
Vivonne en la quittant partagea ses alarmes;
Mais la gloire emportait ses pas et ses désirs.
Il partit, et l'amour en poussa des soupirs.
*Tel qu'échappé du sein d'un riant pâturage,
*Au bruit de la trompette animant son courage,
*Dans les champs de la Thrace un coursier orgueilleux,
*Jeune, inquiet, ardent, plein d'un feu belliqueux,
Levant les crins mouvants de sa superbe tête,
Franchit les champs poudreux, plus prompt que la tempête;
Tel Vivonne accourut sur ces remparts sanglants,
Où l'implacable Mort volait dans tous les rangs.
La Victoire à ses coups est d'abord attachée
Il renverse Rambure, et de Luyne, et Dachée;
Il arrache en cent lieux les étendards vainqueurs
Plantés par Bourbon même aux yeux des fiers
ligueurs:
Au milieu des Anglais s'élançant comme
un foudre,
A Taylor, à Quélus, il fait mordre la poudre;
Du Guesclin, de ce peuple autrefois la terreur,
Dans leurs rangs éperdus répandait moins
d'horreur.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . |
Quelques passages de ce morceau, et notamment les quatre
premiers vers sur le coursier de Thrace, ont été repris par
Voltaire en 1728; voyez les vers 133 et suivants.
Vers 205. - Cet épisode
est bien moins orné et moins touchant dans les premières
éditions. Le voici tel qu'il se trouvait dans le poème de
la
Ligue:
Du superbe d'Aumont la valeur indomptée
*Repoussait de Nemours la troupe épouvantée;
D'Ailly portait partout l'horreur et le trépas,
Les ligueurs ébranlés fuyaient devant ses
pas:
Soudain, de mille dards affrontant la tempête,
Un jeune audacieux dans sa course l'arrête.
Ils fondent l'un sur l'autre à coups précipités:
La Victoire et la Mort volent à leurs côtés;
Ils s'attaquent cent fois, et cent fois se repoussent;
Leur courage s'augmente, et leurs glaives s'émoussent;
Défendus par leur casque et par leur bouclier,
Ils parent tous les traits du redoutable acier.
*Chacun d'eux, étonné de tant de résistance,
Respecte son rival, admire sa vaillance.
*Enfin le vieux d'Ailly, par un coup malheureux,
*Fait tomber à ses pieds ce guerrier généreux;
*Ses yeux sont pour jamais fermés à la
lumière;
*Son casque auprès de lui roule sur la poussière.
*D'Ailly voit son visage: ô désespoir! ô
cris!
*Il le voit, il l'embrasse: hélas! c'était
son fils!
*Le père infortuné, les yeux baignés
de larmes,
*Tournait contre son sein ses parricides armes:
*On l'arrête, on s'oppose à sa juste fureur.
*Il s'arrache en tremblant de ce lieu plein d'horreur;
*Il déteste à jamais sa coupable victoire;
*Il renonce à la cour, aux humains, à la
gloire;
*Et se fuyant lui-même, au milieu des déserts,
*Il va cacher sa peine au bout de l'univers:
*Là, soit que le soleil rendît le jour au
monde,
*Soit qu'il finît sa course au vaste sein de l'onde,
*Sa voix faisait redire aux échos attendris
*Le nom, le triste nom de son malheureux fils.
Ciel! quels cris effrayants se font partout
entendre!
Quels flots de sang français viennent de se répandre!
Qui précipite ainsi ces ligueurs dispersés?
Quel héros, ou quel dieu, etc. |
Vers 295. - Édition
de 1723:
Bois-Daufin les voit fuir, et, bouillant de courroux:
« Arrêtez, revenez, lâches! où
fuyez-vous? |
Vers 299. - Édition
de 1723:
« Arrêtez, rappelez votre antique vertu;
Suivez mes pas, marchez, et vous avez vaincu.
Aussitôt, secouru de Beauvau, de Joyeuse,
Du farouche Saint-Paul, et du brave Fosseuse. |
Vers 315. - Dans l'édition
de 1723, on lit:
Que vois-je? c'est ton roi qui marche à ton secours;
Il sait l'affreux danger qui menace tes jours:
Il le sait, il y vole, il laisse la poursuite
De ceux qui devant lui précipitaient leur fuite;
Il arrive, il paraît comme un dieu menaçant;
La Chastre à son aspect recule en frémissant:
Tout tremble devant lui, tout succombe, tout plie.
Ton roi, jeune Biron, te sauve enfin la vie;
Il t'arrache sanglant aux fureurs des soldats. |
Dans l'édition de 1728, au lieu de La Chastre,
on
lit
d'Aumale; et au lieu de tout succombe, on lit
tout
s'écarte.
Vers 334. - Édition
de 1723:
Mayenne apprend bientôt cette triste nouvelle;
Il court aux lieux sanglants où son rival vainqueur
Répandait le désordre, et la mort, et la
peur.
*Qui pourrait exprimer le sang et le carnage
*Dont l'Eure en ce moment vit couvrir son rivage;
Tant de coups, tant de morts, tant d'exploits éclatants
Que nous cache aujourd'hui l'obscure nuit des temps!
O vous! mânes sanglants du plus grand
roi du monde,
Sortez pour un moment de votre nuit profonde;
Pour chanter ce grand jour, pour chanter vos exploits,
*Éclairez mon esprit, et parlez par ma voix.
Pressé de tous côtés,
sa redoutable épée
Est du sang espagnol et du français trempée;
Mille ennemis sanglants expiraient sous ses coups,
*Quand le fougueux Egmont s'offrit à son courroux;
Egmont, courtisan lâche et soldat téméraire,
Esclave du tyran qui fit périr son père.
Malheureux! il osait sur un bord étranger
Chercher dans les combats la gloire et le danger,
Et de ses fers honteux chérissant l'infamie,
Il n'osait point venger son père et sa patrie.
Il parut, le héros le fit tomber soudain;
Le fer étincelant se plongea dans son sein;
Sous leurs pieds teints de sang les chevaux le foulèrent;
Des ombres du trépas ses yeux s enveloppèrent,
Et son âme en courroux s'envola chez les morts,
Où l'aspect de son père excita ses remords.
Sur son corps tout sanglant le roi, sans résistance,
Tel qu'un foudre éclatant, vers Mayenne s'avance;
Il l'attaque, il l'étonne, il le presse, et son
bras
A chaque instant sur lui suspendait le trépas.
Ce bras vaillant, Mayenne, allait trancher ta vie;
La Ligue en pâlissait, la guerre était finie:
Mais d'Aumale et Saint-Paul accourent à l'instant;
On l'entoure, on l'arrache à la mort qui l'attend.
Que vois-je? au moment même une main inconnue
Frappe le grand Henri d'une atteinte imprévue:
C'est ainsi qu'autrefois dans ces temps fabuleux,
Que l'amour du mensonge a rendus trop fameux,
Au pied de ces remparts qu'Hector ne put défendre,
Dans ces combats sanglants, aux rives du Scamandre,
On vit plus d'une fois des mortels furieux,
Par un fer sacrilège oser blesser les dieux.
Le héros tout sanglant voit son péril sans
trouble;
*Ainsi que ses dangers son audace redouble;
*Son grand coeur s'applaudit d'avoir aux champs d'honneur
*Trouvé des ennemis dignes de sa valeur.
Ses guerriers sur ses pas volent à la victoire:
La trace de son sang les conduit à la gloire;
Et bientôt devant eux il voit de toutes parts
Les ligueurs éperdus confusément épars,
Les chefs épouvantés, les soldats en alarmes,
Quittant leurs étendards, abandonnant leurs armes;
Les uns, sans résistance, à son courroux
offerts,
*Fléchissaient les genoux et demandaient des fers;
*D'autres, d'un pas rapide évitant sa poursuite,
*Jusqu'aux rives de l'Eure emportés dans leur
fuite,
*Dans les profondes eaux vont se précipiter,
Et cherchent le trépas qu'ils veulent éviter.
Les flots ensanglantés interrompent leur course,
Le fleuve avec effroi remonte vers sa source:
De mille cris affreux l'air au loin retentit,
Anet s'en épouvante, et Mantes en frémit.
Mayenne cependant, par une fuite prompte, etc. |
Mais ce que l'auteur y a substitué est incomparablement
mieux.
Vers 374. - Au lieu
de ce vers et des neuf qui le suivent, on lit dans l'édition de
1728:
Il dit: il pousse au prince, il l'atteint vers le flanc;
Il triomphait déjà d'avoir versé
ce sang. |
La version actuelle est de 1730.
Vers 436. - Après
ce vers, voici ceux qu'on trouve dans l'édition de 1728:
« Vivez, s'écria-t-il, peuple né
pour me nuire;
Henri voulait vous vaincre, et non pas vous détruire:
C'est la seule vertu qui doit vous désarmer:
Vivez, c'est trop me craindre, apprenez à m'aimer.
»
Il dit, et dans l'instant arrêtant le carnage,
Maître de ses soldats, il fléchit leur courage.
Ce n'est plus ce lion, etc. |
Vers 464. - Édition
de 1723:
Déserteurs généreux, ils volent
sur ses pas.
Du vrai comme du faux, etc. |
Vers 469. - Au lieu
de ces quatre vers, on lit dans l'édition de 1728 et dans celles
de 1723-24:
C'est un dieu bienfaisant, qui, laissant son tonnerre,
Fait succéder le calme aux horreurs de la guerre,
Console les vaincus, applaudit aux vainqueurs,
Soulage, récompense, et gagne tous les coeurs.
Ceux à qui la lumière était presque
ravie, etc. |
Vers 476. - Édition
de 1723:
Tel qu'un père attentif il étend tous ses
soins.
Les captifs cependant, conduits en sa présence,
etc. |
Ces vers ont été mis un peu au-dessus.
Vers 479. - Édition
de 1723:
Traversant tous les jours et les monts et les mers,
Des actions des rois va remplir l'univers.
La Renommée enfin, dans la ville rebelle,
Des exploits de Henri répandait la nouvelle.
Mayenne dans ces murs abusait les esprits. |
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