OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE
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| La Henriade |
LA HENRIADE
CHANT PREMIER
ARGUMENT.
Henri III, réuni avec Henri
de Bourbon, roi de Navarre, contre la Ligue, ayant déjà commencé
le blocus de Paris, envoie secrètement Henri de Bourbon demander
du secours à Élisabeth, reine d'Angleterre. Le héros
essuie une tempête. Il relâche dans une île, où
un vieillard catholique lui prédit son changement de religion et
son avènement au trône. Description de l'Angleterre et de
son gouvernement.
Je chante ce héros qui régna sur
la France
Et par droit de conquête et par droit de naissance(1);
Qui par de longs malheurs apprit à gouverner,
Calma les factions, sut vaincre et pardonner,
Confondit et Mayenne, et la Ligue, et l'Ibère,
Et fut de ses sujets le vainqueur et le père.
[6]
Descends du haut des cieux, auguste Vérité!
[7]
Répands sur mes écrits ta force et ta clarté:
Que l'oreille des rois s'accoutume à t'entendre.
C'est à toi d'annoncer ce qu'ils doivent apprendre;
C'est à toi de montrer aux yeux des nations
Les coupables effets de leurs divisions.
Dis comment la Discorde a troublé nos provinces;
Dis les malheurs du peuple et les fautes des princes:
Viens, parle; et s'il est vrai que la Fable autrefois
Sut à tes fiers accents mêler sa douce voix;
Si sa main délicate orna ta tête altière,
Si son ombre embellit les traits de ta lumière,
Avec moi sur tes pas permets-lui de marcher,
Pour orner tes attraits, et non pour les cacher. [20]
Valois(2) régnait
encore, et ses mains incertaines
De l'État ébranlé laissaient flotter
les rênes(3);
Les lois étaient sans force, et les droits confondus;
Ou plutôt en effet Valois ne régnait plus.
Ce n'était plus ce prince environné de
gloire,
Aux combats(4), dès
l'enfance, instruit par la victoire,
Dont l'Europe en tremblant regardait les progrès,
Et qui de sa patrie emporta les regrets,
Quand du Nord étonné de ses vertus suprêmes
Les peuples à ses pieds mettaient les diadèmes(5).
Tel brille au second rang qui s'éclipse au premier;
Il devint lâche roi d'intrépide guerrier
Endormi sur le trône au sein de la mollesse,
Le poids de sa couronne accablait sa faiblesse.
Quélus et Saint-Mégrin, Joyeuse et d'Épernon(6),
Jeunes voluptueux qui régnaient sous son nom,
[36]
D'un maître efféminé corrupteurs
politiques,
Plongeaient dans les plaisirs ses langueurs léthargiques.
Des Guises cependant le rapide bonheur
Sur son abaissement élevait leur grandeur;
Ils formaient dans Paris cette Ligue fatale,
De sa faible puissance orgueilleuse rivale. [42]
Les peuples déchaînés, vils esclaves
des grands,
Persécutaient leur prince, et servaient des tyrans.
Ses amis corrompus bientôt l'abandonnèrent;
Du Louvre épouvanté ses peuples le chassèrent:
Dans Paris révolté l'étranger accourut;
Tout périssait enfin, lorsque Bourbon(7)
parut.
Le vertueux Bourbon, plein d'une ardeur guerrière,
A son prince aveuglé vint rendre la lumière:
Il ranima sa force, il conduisit ses pas
De la honte à la gloire, et des jeux aux combats.
Aux remparts de Paris les deux rois s'avancèrent:
Rome s'en alarma; les Espagnols tremblèrent:
L'Europe, intéressée à ces fameux
revers,
Sur ces murs malheureux avait les yeux ouverts.
On voyait dans Paris la Discorde inhumaine
Excitant aux combats et la Ligue et Mayenne,
Et le peuple et l'Église; et, du haut de ses tours,
Des soldats de l'Espagne appelant les secours.
Ce monstre impétueux, sanguinaire, inflexible,
De ses propres sujets est l'ennemi terrible:
Aux malheurs des mortels il borne ses desseins;
Le sang de son parti rougit souvent ses mains:
Il habite en tyran dans les coeurs qu'il déchire,
Et lui-même il punit les forfaits qu'il inspire.
Du côté du couchant, près
de ces bords fleuris
Où la Seine serpente en fuyant de Paris,
Lieux aujourd'hui charmants, retraite aimable et pure
Où triomphent les arts, où se plaît
la nature(8),
Théâtre alors sanglant des plus mortels
combats,
Le malheureux Valois rassemblait ses soldats.
On y voit ces héros, fiers soutiens de la France,
Divisés par leur secte, unis par la vengeance.
C'est aux mains de Bourbon que leur sort est commis:
En gagnant tous les coeurs, il les a tous unis.
On eût dit que l'armée, à son pouvoir
soumise,
Ne connaissait qu'un chef, et n'avait qu'une Église.
Le père des Bourbons(9),
du sein des immortels,
Louis fixait sur lui ses regards paternels:
Il présageait en lui la splendeur de sa race;
Il plaignait ses erreurs; il aimait son audace;
De sa couronne un jour il devait l'honorer;
Il voulait plus encore, il voulait l'éclairer.
Mais Henri s'avançait vers sa grandeur suprême
Par des chemins secrets, inconnus à lui-même:
Louis, du haut des cieux, lui prêtait son appui;
Mais il cachait le bras qu'il étendait pour lui,
De peur que ce héros, trop sûr de sa victoire,
Avec moins de danger n'eût acquis moins de gloire.
Déjà les deux partis au pied de
ces remparts(10)
Avaient plus d'une fois balancé les hasards;
Dans nos champs désolés le démon
du carnage
Déjà jusqu'aux deux mers avait porté
sa rage,
Quand Valois à Bourbon tint ce triste discours,
Dont souvent ses soupirs interrompaient le cours:
« Vous voyez à quel point le destin
m'humilie;
Mon injure est la vôtre; et la Ligue ennemie,
Levant contre son prince un front séditieux,
Nous confond dans sa rage, et nous poursuit tous deux.
Paris nous méconnaît, Paris ne veut pour
maître,
Ni moi qui suis son roi, ni vous qui devez l'être.
Ils savent que les lois, le mérite et le sang,
Tout, après mon trépas, vous appelle à
ce rang;
Et, redoutant déjà votre grandeur future,
Du trône où je chancelle ils pensent vous
exclure.
De la religion(11), terrible
en son courroux,
Le fatal anathème est lancé contre vous.
Rome, qui sans soldats porte en tous lieux la guerre,
Aux mains des Espagnols a remis son tonnerre:
Sujets, amis, parents, tout a trahi sa foi,
Tout me fuit, m'abandonne, ou s'arme contre moi;
Et l'Espagnol avide, enrichi de mes pertes,
Vient en foule inonder mes campagnes désertes(12).
« Contre tant d'ennemis ardents à
m'outrager,
Dans la France à mon tour appelons l'étranger:
Des Anglais en secret gagnez l'illustre reine.
Je sais qu'entre eux et nous une immortelle haine
Nous permet rarement de marcher réunis,
Que Londre est de tout temps l'émule de Paris;
Mais, après les affronts dont ma gloire est flétrie,
Je n'ai plus de sujets, je n'ai plus de patrie.
Je hais, je veux punir des peuples odieux,
Et quiconque me venge est Français à mes
yeux.
Je n'occuperai point, dans un tel ministère,
De mes secrets agents la lenteur ordinaire;
Je n'implore que vous: c'est vous de qui la voix
Peut seule à mon malheur intéresser les
rois.
Allez en Albion; que votre renommée
Y parle en ma défense, et m'y donne une armée.
Je veux par votre bras vaincre mes ennemis;
Mais c'est de vos vertus que j'attends des amis(13).
»
Il dit; et le héros, qui, jaloux de sa
gloire,
Craignait de partager l'honneur de la victoire,
Sentit, en l'écoutant, une juste douleur.
Il regrettait ces temps si chers à son grand coeur(14),
Où, fort de sa vertu, sans secours, sans intrigue,
Lui seul avec Condé(15)
faisait trembler la Ligue.
Mais il fallut d'un maître accomplir les desseins:
Il suspendit les coups qui partaient de ses mains;
Et, laissant ses lauriers cueillis sur ce rivage,
A partir de ces lieux il força son courage.
Les soldats étonnés ignorent son dessein;
Et tous de son retour attendent leur destin.
Il marche. Cependant la ville criminelle
Le croit toujours présent, prêt à
fondre sur elle;
Et son nom, qui du trône est le plus ferme appui,
Semait encor la crainte, et combattait pour lui.
Déjà des Neustriens il franchit
la campagne.
De tous ses favoris, Mornay seul l'accompagne,
Mornay(16), son confident,
mais jamais son flatteur;
Trop vertueux soutien du parti de l'erreur,
Qui, signalant toujours son zèle et sa prudence,
Servit également son Église et la France;
Censeur des courtisans, mais à la cour aimé;
Fier ennemi de Rome, et de Rome estimé.
A travers deux rochers où la mer mugissante
Vient briser en courroux son onde blanchissante,
Dieppe aux yeux du héros offre son heureux port:
Les matelots ardents s'empressent sur le bord;
Les vaisseaux sous leurs mains, fiers souverains des
ondes,
Étaient prêts à voler sur les plaines
profondes;
L'impétueux Borée, enchaîné
dans les airs,
Au souffle du zéphyr abandonnait les mers.
On lève l'ancre, on part, on fuit loin de la terre(17):
On découvrait déjà les bords de
l'Angleterre;
L'astre brillant du jour à l'instant s'obscurcit;
L'air siffle, le ciel gronde, et l'onde au loin mugit;
Les vents sont déchaînés sur les
vagues émues;
La foudre étincelante éclate dans les nues;
Et le feu des éclairs, et l'abîme des flots,
Montraient partout la mort aux pâles matelots(18).
Le héros, qu'assiégeait une mer en furie,
Ne songe en ce danger qu'aux maux de la patrie,
Tourne ses yeux vers elle, et, dans ses grands desseins,
Semble accuser les vents d'arrêter ses destins(19).
Tel, et moins généreux, aux rivages d'Épire,
Lorsque de l'univers il disputait l'empire,
Confiant sur les flots aux aquilons mutins
Le destin de la terre et celui des Romains,
Défiant à la fois et Pompée et Neptune,
César(20) à
la tempête opposait sa fortune.
Dans ce même moment, le Dieu de l'univers,
Qui vole sur les vents, qui soulève les mers,
Ce Dieu dont la sagesse ineffable et profonde
Forme, élève, et détruit les empires
du monde,
De son trône enflammé, qui luit au haut
des cieux,
Sur le héros français daigna baisser les
yeux.
Il le guidait lui-même. Il ordonne aux orages
De porter le vaisseau vers ces prochains rivages
Où Jersey semble aux yeux sortir du sein des flots:
Là, conduit par le ciel, aborda le héros.
Non loin de ce rivage, un bois sombre et tranquille
Sous des ombrages frais présente un doux asile:
Un rocher, qui le cache à la fureur des flots,
Défend aux aquilons d'en troubler le repos:
Une grotte est auprès, dont la simple structure
Doit tous ses ornements aux mains de la nature.
Un vieillard vénérable avait, loin de la
cour,
Cherché la douce paix dans cet obscur séjour.
Aux humains inconnu, libre d'inquiétude(21),
C'est là que de lui-même il faisait son
étude;
C'est là qu'il regrettait ses inutiles jours,
Plongés dans les plaisirs, perdus dans les amours.
Sur l'émail de ces prés, au bord de ces
fontaines,
Il foulait à ses pieds les passions humaines:
Tranquille, il attendait qu'au gré de ses souhaits
La mort vînt à son Dieu le rejoindre à
jamais.
Ce Dieu qu'il adorait prit soin de sa vieillesse;
Il fit dans son désert descendre la sagesse;
Et, prodigue envers lui de ses trésors divins,
Il ouvrit à ses yeux le livre des destins.
Ce vieillard, au héros que Dieu lui fit
connaître,
Au bord d'une onde pure offre un festin champêtre.
Le prince à ces repas était accoutumé:
Souvent sous l'humble toit du laboureur charmé,
Fuyant le bruit des cours, et se cherchant lui-même(22),
Il avait déposé l'orgueil du diadème.
Le trouble répandu dans l'empire chrétien
Fut pour eux le sujet d'un utile entretien.
Mornay, qui dans sa secte était inébranlable,
Prêtait au calvinisme un appui redoutable;
Henri doutait encore, et demandait aux cieux
Qu'un rayon de clarté vînt dessiller ses
yeux.
De tout temps, disait-il, la vérité sacrée
Chez les faibles humains fut d'erreurs entourée:
Faut-il que, de Dieu seul attendant mon appui,
J'ignore les sentiers qui mènent jusqu'à
lui?
Hélas! un Dieu si bon, qui de l'homme est le maître,
En eût été servi, s'il avait voulu
l'être.
3/4 De Dieu, dit le
vieillard, adorons les desseins,
Et ne l'accusons pas des fautes des humains.
J'ai vu naître autrefois le calvinisme en France;
Faible, marchant dans l'ombre, humble dans sa naissance,
Je l'ai vu, sans support, exilé dans nos murs,
S'avancer à pas lents par cent détours
obscurs:
Enfin mes yeux ont vu, du sein de la poussière,
Ce fantôme effrayant lever sa tête altière,
Se placer sur le trône, insulter aux mortels,
Et d'un pied dédaigneux renverser nos autels.
« Loin de la cour alors, en cette grotte
obscure,
De ma religion je vins pleurer l'injure.
Là, quelque espoir au moins flatte mes derniers
jours:
Un culte si nouveau ne peut durer toujours.
Des caprices de l'homme il a tiré son être;
On le verra périr ainsi qu'on l'a vu naître.
Les oeuvres des humains sont fragiles comme eux;
Dieu dissipe à son gré leurs desseins factieux.
Lui seul est toujours stable; et tandis que la terre
Voit de sectes sans nombre une implacable guerre,
La Vérité repose aux pieds de l'Éternel.
Rarement elle éclaire un orgueilleux mortel:
Qui la cherche du coeur un jour peut la connaître.
Vous serez éclairé, puisque vous voulez
l'être.
Ce Dieu vous a choisi: sa main, dans les combats,
Au trône des Valois va conduire vos pas.
Déjà sa voix terrible ordonne à
la victoire
De préparer pour vous les chemins de la gloire;
Mais si la vérité n'éclaire vos
esprits,
N'espérez point entrer dans les murs de Paris.
Surtout des plus grands coeurs évitez la faiblesse;
Fuyez d'un doux poison l'amorce enchanteresse;
Craignez vos passions, et sachez quelque jour
Résister aux plaisirs, et combattre l'amour.
Enfin quand vous aurez, par un effort suprême,
Triomphé des ligueurs, et surtout de vous-même;
Lorsqu'en un siège horrible, et célèbre
à jamais,
Tout un peuple étonné vivra de vos bienfaits,
Ces temps de vos États finiront les misères;
Vous lèverez les yeux vers le Dieu de vos pères;
Vous verrez qu'un coeur droit peut espérer en
lui.
Allez: qui lui ressemble est sûr de son appui.
»
Chaque mot qu'il disait était un trait
de flamme
Qui pénétrait Henri jusqu'au fond de son
âme.
Il se crut transporté dans ces temps bienheureux
Où le Dieu des humains conversait avec eux,
Où la simple vertu, prodiguant les miracles,
Commandait à des rois, et rendait des oracles.
Il quitte avec regret ce vieillard vertueux
Des pleurs, en l'embrassant, coulèrent de ses
yeux;
Et, dès ce moment même, il entrevit l'aurore
De ce jour qui pour lui ne brillait pas encore.
Mornay parut surpris, et ne fut point touché:
Dieu, maître de ses dons, de lui s'était
caché.
Vainement sur la terre il eut le nom de sage,
Au milieu des vertus l'erreur fut son partage.
Tandis que le vieillard, instruit par le Seigneur,
Entretenait le prince, et parlait à son coeur,
Les vents impétueux à sa voix s'apaisèrent,
Le soleil reparut, les ondes se calmèrent.
Bientôt jusqu'au rivage il conduisit Bourbon:
Le héros part, et vole aux plaines d'Albion.
En voyant l'Angleterre, en secret il admire
Le changement heureux de ce puissant empire,
Où l'éternel abus de tant de sages lois
Fit longtemps le malheur et du peuple et des rois.
Sur ce sanglant théâtre où cent héros
périrent,
Sur ce trône glissant d'où cent rois descendirent,
Une femme, à ses pieds, enchaînant les destins,
De l'éclat de son règne étonnait
les humains:
C'était Élisabeth; elle dont la prudence
De l'Europe à son choix fit pencher la balance,
Et fit aimer son joug à l'Anglais indompté,
Qui ne peut ni servir, ni vivre en liberté(23).
Ses peuples sous son règne ont oublié leurs
pertes;
De leurs troupeaux féconds leurs plaines sont
couvertes,
Les guérets de leurs blés, les mers de
leurs vaisseaux;
Ils sont craints sur la terre, ils sont rois sur les
eaux;
Leur flotte impérieuse, asservissant Neptune,
Des bouts de l'univers appelle la fortune:
Londres, jadis barbare, est le centre des arts,
Le magasin du monde, et le temple de Mars.
Aux murs de Westminster(24)
on voit paraître ensemble
Trois pouvoirs étonnés du noeud qui les
rassemble,
Les députés du peuple, et les grands, et
le roi,
Divisés d'intérêt, réunis
par la loi;
Tous trois membres sacrés de ce corps invincible,
Dangereux à lui-même, à ses voisins
terrible(25).
Heureux lorsque le peuple, instruit dans son devoir,
Respecte, autant qu'il doit, le souverain pouvoir!
Plus heureux lorsqu'un roi, doux, juste, et politique,
Respecte, autant qu'il doit, la liberté publique!
« Ah! s'écria Bourbon, quand pourront les
Français
Réunir, comme vous, la gloire avec la paix?
Quel exemple pour vous, monarques de la terre!
Une femme a fermé les portes de la guerre;
Et, renvoyant chez vous la discorde et l'horreur,
D'un peuple qui l'adore elle a fait le bonheur. »
Cependant il arrive à cette ville immense,
Où la liberté seule entretient l'abondance.
Du vainqueur(26) des Anglais
il aperçoit la tour.
Plus loin, d'Élisabeth est l'auguste séjour.
Suivi de Mornay seul, il va trouver la reine,
Sans appareil, sans bruit, sans cette pompe vaine
Dont les grands, quels qu'ils soient, en secret sont
épris,
Mais que le vrai héros regarde avec mépris.
Il parle; sa franchise est sa seule éloquence:
Il expose en secret les besoins de la France;
Et jusqu'à la prière humiliant son coeur,
Dans ses soumissions découvre sa grandeur.
« Quoi! vous servez Valois! dit la reine surprise:
C'est lui qui vous envoie au bord de la Tamise?
Quoi! de ses ennemis devenu protecteur,
Henri vient me prier pour son persécuteur!
Des rives du couchant aux portes de l'aurore,
De vos longs différends l'univers parle encore;
Et je vous vois armer en faveur de Valois
Ce bras, ce même bras qu'il a craint tant de fois!
3/4 Ses malheurs, lui dit-il,
ont étouffé nos haines;
Valois était esclave; il brise enfin ses chaînes.
Plus heureux si, toujours assuré de ma foi,
Il n'eût cherché d'appui que son courage
et moi!
Mais il employa trop l'artifice et la feinte;
Il fut mon ennemi par faiblesse et par crainte.
J'oublie enfin sa faute, en voyant son danger;
Je l'ai vaincu, madame, et je vais le venger.
Vous pouvez, grande reine, en cette juste guerre,
Signaler à jamais le nom de l'Angleterre,
Couronner vos vertus en défendant nos droits,
Et venger avec moi la querelle des rois. »
Élisabeth alors avec impatience
Demande le récit des troubles de la France,
Veut savoir quels ressorts et quel enchaînement(27)
Ont produit dans Paris un si grand changement.
Déjà, dit-elle au roi, la prompte Renommée
De ces revers sanglants m'a souvent informée;
Mais sa bouche, indiscrète en sa légèreté,
Prodigue le mensonge avec la vérité:
J'ai rejeté toujours ses récits peu fidèles.
Vous donc, témoin fameux de ces longues querelles,
Vous, toujours de Valois le vainqueur ou l'appui,
Expliquez-nous le noeud qui vous joint avec lui:
Daignez développer ce changement extrême;
Vous seul pouvez parler dignement de vous-même.
Peignez-moi vos malheurs et vos heureux exploits;
Songez que votre vie est la leçon des rois.
3/4 Hélas! reprit
Bourbon, faut-il que ma mémoire(28)
Rappelle de ces temps la malheureuse histoire!
Plût au ciel irrité, témoin de mes
douleurs,
Qu'un éternel oubli nous cachât tant d'horreurs!
Pourquoi demandez-vous que ma bouche raconte
Des princes de mon sang les fureurs et la honte?
Mon coeur frémit encore à ce seul souvenir(29);
Mais vous me l'ordonnez, je vais vous obéir.
Un autre, en vous parlant, pourrait avec adresse
Déguiser leurs forfaits, excuser leur faiblesse;
Mais ce vain artifice est peu fait pour mon coeur,
Et je parle en soldat plus qu'en ambassadeur(30). |
Chant 1: Il dit et le héros qui, jaloux de sa gloire,
FIN DU CHANT PREMIER.
VARIANTES
DU CHANT PREMIER.
Vers 1: La première
édition, donnée in-8°, en 1723, commençait ainsi:
Je chante les combats, et ce roi généreux
Qui força les Français à devenir
heureux,
Qui dissipa la Ligue et fit trembler l'Ibère,
Qui fut de ses sujets le vainqueur et le père,
Dans Paris subjugué fit adorer ses lois,
Et fut l'amour du monde et l'exemple des rois.
Muse, raconte-moi quelle haine obstinée
Arma contre Henri la France mutinée,
Et comment nos aïeux, à leur perte courants,
Au plus juste des rois préféraient des
tyrans. (1741.) |
Nous rapporterons, au sujet de cette variante, une anecdote
singulière.
M. de Voltaire faisait imprimer à Londres, en
1726, une édition de la Henriade. Il y avait alors à
Londres un Grec natif de Smyrne, nommé Dadiky, interprète
du roi d'Angleterre; il vit par hasard la première feuille du poème,
où était ce vers:
Qui força les Français à devenir
heureux.
Il alla trouver l'auteur, et lui dit: « Monsieur,
je suis du pays d'Homère; il ne commençait point ses poèmes
par un trait d'esprit, par une énigme. » L'auteur le crut,
et corrigea ce commencement de la manière qu'on voit aujourd'hui.
Au reste, l'édition de 1723 fut faite, par l'abbé
Desfontaines, sur un manuscrit informe dont il s'était emparé;
et le même Desfontaines en fit une autre à Évreux,
qui est extrêmement rare, et dans laquelle il inséra des vers
de sa façon (1756)
Vers 3: Édition
de 1728:
Qui par de longs travaux apprit à gouverner,
Qui, formidable et doux, sut vaincre et pardonner. |
Édition de 1730:
Qui par le malheur même apprit à gouverner,
Persécuté longtemps, sut vaincre et pardonner. |
La version actuelle est dans l'édition de Dresde,
1752. (B.)
Vers 20: C'est ici
que devaient venir huit vers à l'honneur de Frédéric,
alors prince royal de Prusse, qui avait projeté de faire faire une
édition de la Henriade. Mais l'édition n'eut pas lieu,
et Voltaire retrancha en 1741 ces vers, qui n'ont été admis
dans le texte d'aucune édition de la Henriade:
Et toi, jeune héros, toujours conduit par elle,
Disciple de Trajan, rival de Marc-Aurèle,
Citoyen sur le trône, et l'exemple du Nord,
Sois mon plus cher appui, sois mon plus grand support;
Laisse les autres rois, ces faux dieux de la terre,
Porter de toutes parts ou la fraude ou la guerre:
De leurs fausses vertus laisse-les s'honorer
Ils désolent le monde, et tu dois l'éclairer.
(B.) |
Vers 24:
Ou, pour en mieux parler, Valois ne régnait plus.
Vers 36:
Tyrans voluptueux.
Vers 42: Édition
de 1723:
De son faible pouvoir insolente rivale:
Cent partis opposés, du même orgueil épris,
De son trône à ses yeux disputaient les
débris.
Ses amis corrompus, etc. |
Vers 43:
Les peuples aveuglés. (1752.)
Vers 50. Édition
de 1723:
Vint montrer la lumière.
Il lui rendit sa force. |
Vers 54. Édition
de 1723:
Au bruit de leurs exploits cent peuples s'alarmèrent.
Vers 59. Édition
de 1723:
Troublant tout dans Paris, et, du haut de ses tours,
De Rome et de l'Espagne appelant les secours;
De l'autre paraissaient les soutiens de la France,
Divisés par leur secte, unis par la vengeance:
Henri de leurs desseins était l'âme et l'appui;
Leurs coeurs impatients volaient tous après lui.
On eût dit que l'armée, à son pouvoir
soumise,
Ne connaissait qu'un chef et n'avait qu'une Église.
Vous le vouliez ainsi, grand Dieu, dont
les desseins,
Par de secrets ressorts inconnus aux humains,
Confondant des ligués la superbe espérance,
Destinaient aux Bourbons l'empire de la France:
Déjà les deux partis, etc. |
Ce vers,
De Rome et de l'Espagne appelant les secours,
a été d'abord remplacé par celui-ci:
De la superbe Espagne appelant les secours.
Enfin, dans l'édition de 1775, M. de Voltaire
a mis:
Des soldats de l'Espagne appelant les secours.
Vers 71. Palissot
a mis:
Théâtre alors sanglant des plus cruels combats.
Vers 73:
Là sont mille héros. (1752.)
Vers 85. Palissot
a mis:
Vers la grandeur suprême.
Vers 86:
Par des chemins cachés. (1752.)
Vers 103. On lit,
en 1723:
Ils savent que les lois, les noeuds sacrés du
sang,
La vertu, tout enfin vous appelle à mon rang. |
Dans l'édition de 1728 et autres, il y a:
Ils savent que les lois, les droits sacrés du
sang,
Que surtout la vertu vous appelle à mon rang. |
Palissot a mis:
Ils savent que les lois, le mérite, le sang, etc.
Vers 115. Édition
de 1723:
Soigneux de m'outrager.
Vers 117. Édition
de 1723:
Allez fléchir la reine.
Vers 124. Édition
de 1723:
Et qui peut me venger est Français à mes
yeux.
Vers 129. Édition
de 1723:
L'Angleterre vous aime et votre renommée
Sur vos pas en ces lieux conduira son armée.
Les moments nous sont chers, et le vent nous seconde:
Allez, qu'à mes desseins votre zèle réponde;
Partez, je vous attends pour signaler mes coups:
Qui veut vaincre et régner ne combat point sans
vous.
Il dit; et le héros, etc. |
Vers 149. Édition
de 1723:
Déjà des Neustriens il franchit la campagne;
De tous ses favoris Sully seul l'accompagne;
Sully qui, dans la guerre et dans la paix fameux,
Intrépide soldat, courtisan vertueux,
Dans les plus grands emplois signalant sa prudence,
Servit également et son maître et la France:
Heureux, si, mieux instruit de la divine loi,
Il eût fait pour son Dieu ce qu'il fit pour son
roi!
A travers deux rochers, etc. |
L'amitié de M. de Voltaire pour M. le duc de Sully
l'avait engagé à donner Sully pour confident à Henri
IV dans son poème. Cependant le rôle que Sully pouvait jouer
dans la Henriade, qui se termine à la reddition de Paris,
était trop inférieur à celui qu'il a joué depuis
dans l'histoire. M. de Voltaire, ayant eu des raisons très justes
et très graves de se plaindre de M. le duc de Sully, a corrigé
ce défaut, et substitué le sage Mornay à Sully, et,
ne pouvant le rendre intéressant en le faisant agir, il lui a donné
ce caractère original et sublime qu'il n'eût pu supposer à
Sully, ou à quelque autre ami de Henri IV, sans trop s'écarter
de l'histoire. (K.)
- On peut voir dans la Vie de Voltaire, par Condorcet
(tome Ier de la présente édition), quelles raisons graves
Voltaire avait de se plaindre du duc de Sully. L'insulte faite à
Voltaire est de 1726, et c'est dans l'édition de 1728 que Mornay
fut substitué à Sully.
En 1723, il y avait une longue note qui commençait
ainsi: « On a choisi le duc de Sully parce qu'il était de
la religion prétendue réformée, qu'il fut toujours
inséparablement attaché à sa religion et à
son maître, et que depuis même il alla ambassadeur en Angleterre.
Il naquit, etc. »
Le surplus de la note a été transposé
par les éditeurs de Kehl à la suite de celle sur le vers
97 du chant VIII. (B.)
Vers 159. Édition
de 1723:
Offre un tranquille port.
Vers 165:
On lève l'ancre, on part, on fuit loin de la terre;
On aborde bientôt les champs de l'Angleterre:
Henri court au rivage, et d'un oeil curieux
Contemple ces climats, alors aimés des cieux.
Sous de rustiques toits, les laboureurs tranquilles
Amassent les trésors des campagnes fertiles,
Sans craindre qu'à leurs yeux des soldats inhumains
Ravagent ces beaux champs cultivés par leurs mains.
La paix au milieu d'eux, comblant leur espérance,
Amène les plaisirs, enfants de l'abondance.
« Peuple heureux, dit Bourbon, quand pourront les
François
Voir d'un règne aussi doux fleurir les justes
lois?
Quel exemple pour vous, monarques de la terre!
Une femme a fermé les portes de la guerre;
Et, renvoyant chez vous la discorde et l'horreur,
D'un peuple qui l'adore elle fait le bonheur. »
En achevant ces mots, il découvre un bocage
Dont un léger zéphyr agitait le feuillage:
Flore étalait au loin ses plus vives couleurs;
Une onde transparente y fuit entre les fleurs;
Une grotte est auprès, etc. |
Vers 204. Édition
de 1723:
Perdus dans les plaisirs, plongés dans les amours.
Vers 218. Édition
de 1723:
Il avait abaissé...
Vers 243. Éditions
de 1723-1752:
Console mes vieux jours.
Vers 248. Éditions
de 1723-1764:
Leurs desseins orgueilleux.
Lui seul est toujours stable. En vain notre caprice
De sa sainte cité veut saper l'édifice;
Lui-même en affermit les sacrés fondements,
Ces fondements vainqueurs de l'enfer et du temps.
C'est à vous, grand Bourbon, qu'il se fera connaître. |
L'édition in-4°, de 1768, est la première
version qui donne le texte actuel. On y lit cette note sur la première
version:
« Cette tirade parut à l'auteur plus faite
pour la chaire que pour la poésie et peu digne de cette philosophie
tolérante qu'il a toujours annoncée. Il faut d'ailleurs remarquer
qu'étant né parmi les catholiques, il s'est toujours exprimé
en catholique. » (B.)
Vers 272. Édition
de 1723:
Et que qui lui ressemble...
Vers 279. Édition
de 1723:
Il embrasse en pleurant ce vieillard vertueux;
Il s'éloigne à regret de ces paisibles
lieux:
Il avance, il arrive à la cité fameuse
Qu'arrose de ses eaux la Tamise orgueilleuse.
Là, des rois d'Albion est l'antique
séjour;
Élisabeth alors y rassemblait sa cour.
L'univers la respecte, et le ciel l'a formée
Pour rendre un calme heureux à cette île
alarmée,
Pour faire aimer son joug à ce peuple indompté,
Qui ne peut ni servir ni vivre en liberté.
Le héros en secret est conduit chez
la reine;
Il la voit, il lui dit le sujet qui l'amène;
Et, jusqu'à la prière humiliant son coeur,
Dans ses soumissions découvre sa grandeur.
« Quoi! vous servez Valois, etc. |
- Le beau tableau de l'Angleterre a été
ajouté dans les éditions suivantes, d'après ce que
M. de Voltaire avait vu lui-même dans cette île; et ce tableau
ressemble plus à l'Angleterre sous George Ier qu'à l'Angleterre
sous Élisabeth.
Dans un poème, on n'est obligé de se conformer
rigoureusement à la vérité historique, ni pour l'ordre
et les détails des faits, ni même pour le caractère
des personnages. Il suffit de ne point s'écarter de l'histoire dans
les grands événements, et de ne pas choquer l'opinion publique
sur les caractères principaux. M. de Voltaire a donc pu, sans se
contredire, ne donner ici que des louanges à Élisabeth, et
rendre justice dans son histoire à la perfidie, à la cruauté,
à l'hypocrisie de cette princesse. (K.)
Vers 349. Édition
de 1723:
Les malheurs, reprit-il.
Vers 353. Édition
de 1723:
Mais, n'employant jamais que la ruse et la feinte,
Il fut mon ennemi par faiblesse et par crainte:
Je l'ai vaincu, madame, et je vais le venger;
Le bras qui l'a puni saura le protéger. |
Dans d'autres éditions, il y avait:
Reine, je parle ici sans détour et sans feinte:
Vous m'avez commandé de bannir la contrainte;
Et mon coeur, qui jamais n'a su se déguiser,
Prêt à servir Valois, ne saurait l'excuser. |
Vers 360. Édition
de 1723:
La querelle des rois.
La reine accorda tout à sa noble prière;
De Mars à ses sujets elle ouvrit la barrière.
Mille jeunes héros vont bientôt sur ses
pas
Fendre le sein des mers et chercher les combats.
Essex est à leur tête, Essex dont la vaillance
Vingt fois de l'Espagnol confondit la prudence,
Et qui ne croyait pas qu'un indigne destin
Dût flétrir les lauriers qu'avait cueillis
sa main. |
Quelques-uns de ces vers ont été transposés
dans le troisième chant.
Vers 361. Dans quelques
éditions:
La reine cependant...
Vers 375. Édition
de 1723:
Et je crois mériter que sans déguisements
Vous m'instruisiez ici de vos vrais sentiments. |
Vers 385. Au lieu
de ce vers et des trois suivants. on lisait dans les éditions de
1723 à 1737:
Surtout en écoutant ces tristes aventures,
Pardonnez, grande reine, à des vérités
dures
Qu'un autre aurait pu taire ou saurait mieux voiler,
Mais que jamais Bourbon n'a pu dissimuler. |
Dans sa lettre à Frédéric, du 15
avril 1739, Voltaire a expliqué pourquoi il a supprimé ces
vers: « Comme ces vérités dures dont parle Henri
IV ne regardent pas la reine Élisabeth, mais des rois qu'Élisabeth
n'aimait point, il est clair qu'il n'en doit point d'excuses à cette
reine; et c'est une faute que j'ai laissé subsister trop longtemps.
»
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