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STANCES
.
Avertissement
de Beuchot.
Stances.
I.
Stances sur les poètes épiques. A madame la marquise du Châtelet.
II.
A monsieur de Forcalquier.
III.
Au même. Au nom de madame la marquise du Châtelet, à
qui il avait envoyé une pagode chinoise.
IV.
A monseigneur le prince de Conti, pour un neveu du P. Sanadon, jésuite.
V.
Au président Hénault, en lui envoyant le manuscrit de Mérope.
VI.
Au roi de Prusse. Sur M. Hony, marchand de vin.
VII.
Au même.
VIII.
A madame du Châtelet. (1741)
IX.
A M. Van Haren, Député des États-Généraux.
(1743)
X.
A Frédéric, roi de Prusse, Pour en obtenir la grâce
d’un Français détenu depuis longtemps dans les prisons de
Spandau. (1743)
XI.
A madame la marquise de Pompadour.
XII.
Stances irrégulières. A Son Altesse Royale la princesse de
Suède, Ulrique de Prusse, soeur de Frédéric le Grand.
XIII.
A madame du Bocage. (1748)
XIV.
Sur le Louvre. (1749)
XV.
Impromptu fait à un souper dans une cour d’Allemagne. (1750)
XVI.
Au roi de Prusse. (1750)
XVII.
Au même. (1751)
XVIII.
Au même. (1751)
XIX.
Au même. (1751)
XX.
Au même. (1751) |
XXI.
Au même. (1751)
XXII.
Au même. Qui l’avait invité à dîner. (1752)
XXIII.
A madame Denis.
XXIV.
Les torts. (1757)
XXV.
A monsieur le chevalier de Boufflers, qui lui avait envoyé une pièce
de vers intitulé le Coeur.
XXVI.
A M. Deodati de Tovazzi.
XXVII.
A monsieur Blin de Sainmore. (1761)
XXVIII.
A l’impératrice de Russie Catherine II, à l’occasion de la
prise de Choczim par les Russes, en 1769.
XXIX.
A madame la duchesse de Choiseul, sur la fondation de Versoy. (1769)
XXX.
A monsieur Saurin, de l’Académie française. Sur ce que le
général des capucins avait agrégé l’auteur
à l’ordre de saint François, en reconnaissance de quelques
services qu’il avait rendus à ces moines. (1770)
XXXI.
A madame Necker.
XXXII.
A monsieur Hourcastremé. (1770)
XXXIII.
A monsieur de ***, en réponse à des vers que la Société
de la Tolérance de Bordeaux lui avait envoyés.
XXXIV.
A madame Lullin, de Genève.
XXXV.
Les désagréments de la vieillesse.
XXXVI.
Au roi de Prusse, sur un buste en porcelaine, fait à Berlin, représentant
l’auteur, et envoyé par Sa Majesté, en janvier 1775.
XXXVII.
Stances sur l’alliance renouvelée entre la France et les cantons
helvétiques, jurée dans l’église de Soleure, le 15
auguste 1777.
XXXVIII.
Stances ou quatrains, pour tenir lieu de ceux de Pibrac, qui ont un peu
vieilli. |
AVERTISSEMENT
DE BEUCHOT.
Dans une édition complète des Oeuvres
ce sont les doubles emplois qu'il faut éviter autant que possible.
Dans quelques édifions, le nombre des pièces intitulées
Stances s'élève à plus de cinquante. Je n'en donne
que trente-huit; encore y a-t-il deux doubles emplois (les numéros
VIII et X). Les stances à Mme du Châtelet, envoyées
dans une lettre à Cideville, du 11 juillet 1741, y sont imprimées
telles qu'elles existaient alors. L'auteur les a depuis corrigées
et augmentées. Les Stances au roi de Prusse sont rapportées
dans les Mémoires pour servir à la Vie de M. de Voltaire.
Ces deux doubles emplois étaient nécessaires.
Voici au reste l'indication des lettres où se
trouvent les stances que je n'ai pas répétées; je
les désigne ici par leur premier vers.
.
| Que devient, mon cher Cideville.
(Lettre à Cideville, 20 septembre
1735.)
Tandis qu'aux fanges du Parnasse.
(A Tressan, 21 octobre 1736.)
O nouvelle effroyable. ô tristesse profonde!
(A Frédéric, 26 février
1739.)
Ombre aimable, charmant espoir!
(Au même, 26 octobre 1740.)
Vous en souviendrez-vous, grand homme que vous êtes?
(Au même, 31 décembre 1740.)
Je croyais autrefois que nous n'avions qu'une âme.
(Au même, 5 mai 1741)
Vous dont le précoce génie.
(Au même, 3 août 1741.)
Quels talents divers elle allie!
(A des Issarts, 19 février 1750.)
Brisons ma lyre et ma trompette.
(A Cideville, 19 février 1756.)
Qui les a faits ces vers doux et coulants.
(A Mme du Bocage, 2 février 1759.)
En tout pays on se pique.
(A Albergati, 19 juin 1760.)
Que je suis touché! que j'aspire!
(A Charles-Théodore, 14 avril 1761.)
Est-ce une fille? est-ce un garçon?
(Au même, 9 juin 1761.)
Pourquoi, généreux prince.
(A Christian VII, 3 février 1767.)
C'en est trop d'avoir tout ce feu.
(A Frédéric, 9 mars 1770.)
Lattaignant chanta les belles.
(A Lattaignant, 16 mai 1778.)
|
.
Quant aux stances intitulées les Pour, les
Que, les Qui, les Quoi, les Oui, les Non, je les ai laissées,
avec les autres Pompignades, dans les Poésies mêlées,
voyez
tome X.
STANCES
I.
STANCES SUR LES POÈTES
ÉPIQUES.
A MADAME LA MARQUISE DU CHÂTELET.
(1)Plein de beautés
et de défauts,
Le vieil Homère a mon estime;
Il est, comme tous ses héros,
Babillard, outré, mais sublime.
Virgile orne mieux la raison,
A plus d'art, autant d'harmonie;
Mais il s'épuise avec Didon,
Et rate à la fin Lavinie.
De faux brillants, trop de magie,
Mettent le Tasse un cran plus bas;
Mais que ne tolère-t-on pas
Pour Armide et pour Herminie?
Milton, plus sublime qu'eux tous,
A des beautés moins agréables;
Il semble chanter pour les fous,
Pour les anges, et pour les diables.
Après Milton, après le Tasse,
Parler de moi serait trop fort;
Et j'attendrai que je sois mort,
Pour apprendre quelle est ma place.
Vous en qui tant d'esprit abonde,
Tant de grâce et tant de douceur.
Si ma place est dans votre coeur,
Elle est la première du monde. |
II.
A MONSIEUR DE FORCALQUIER(2).
Vous philosophe! ah, quel projet!
N'est-ce pas assez d'être aimable.
Aurez-vous bien l'air en effet
D'un vieux raisonneur vénérable?
D'inutiles réflexions
Composent la philosophie.
Eh! que deviendra votre vie
Si vous n'avez des passions?
C'est un pénible et vain ouvrage
Que de vouloir les modérer;
Les sentir et les inspirer
Est à jamais votre partage.
L'esprit, l'imagination,
Les grâces, la plaisanterie,
L'amour du vrai, le goût du bon,
Voilà votre philosophie.
Si quelque secte a le mérite
De fixer votre esprit divin,
C'est l'école de Démocrite,
Qui se moquait du genre humain. |
III.
A MONSIEUR DE FORCALQUIER,
AU NOM DE MADAME LA MARQUISE
DU CHÂTELET,
A QUI IL AVAIT ENVOYÉ
UNE PAGODE CHINOISE.
Ce gros Chinois en tout diffère
Du Français qui me l'a donné;
Son ventre en tonne est façonné,
Et votre taille est bien légère.
Il a l'air de s'extasier
En admirant notre hémisphère;
Vous aimez à vous égayer
Pour le moins sur la race entière
Que Dieu s'avisa d'y créer.
Le cou penché, clignant les yeux,
Il rit aux anges d'un sot rire;
Vous avez de l'esprit comme eux:
Je le crois, et je l'entends dire.
Peut-être, en vous parlant ainsi,
C'est vous donner trop de louanges;
Mais il se pourrait bien aussi
Que je fais trop d'honneur aux anges. |
IV.
A MONSEIGNEUR LE PRINCE DE CONTI,
POUR UN NEVEU DU P. SANADON,
JÉSUITE(3).
Votre âme, à la vertu docile,
Eut de moi plus d'une leçon;
Je fus autrefois le Chiron
Qui guidait cet aimable Achille.
Mon pauvre neveu Sanadon,
Connu de vous dans votre enfance,
N'a pour ressource que mon nom,
Vos bontés, et son espérance.
A vos pieds je voudrais bien fort
L'amener pour vous rendre hommage;
Mais j'ai le malheur d'être mort,
Ce qui s'oppose à mon voyage.
Votre coeur n'est point endurci,
Et sur vous mon espoir se fonde:
Je ne peux rien dans l'autre monde,
Vous pouvez tout dans celui-ci.
Je pourrais me faire un mérite
D'avoir pour vous bien prié Dieu:
Mais jeune prince aime fort peu
Les oremus d'un vieux jésuite.
Je ne sais d'où dater ma lettre.
Si par vous mes voeux sont reçus,
En paradis vous m'allez mettre,
Mais en enfer par un refus.
Non, mon neveu seul misérable
Est seul à souffrir condamné;
Car qui n'a rien se donne au diable:
Empêchez qu'il ne soit damné. |
V.
AU PRÉSIDENT HÉNAULT,
EN LUI ENVOYANT LE MANUSCRIT
DE MÉROPE.
Lorsqu'à la ville un solitaire envoie
Des fruits nouveaux, honneur de ses jardins,
Nés sous ses yeux et plantés de ses mains,
Il les croit bons, et prétend qu'on le croie.
Quand par le don de son portrait flatté
La jeune Aminte à ses lois vous engage,
Elle ressemble à la Divinité
Qui veut vous faire adorer son image.
Quand un auteur, de son oeuvre entêté,
Modestement vous en fait une offrande,
Que veut de vous sa fausse humilité?
C'est de l'encens que son orgueil demande.
Las! je suis loin de tant de vanité.
A tous ces traits gardez de reconnaître
Ce qui par moi vous sera présenté:
C'est un tribut, et je l'offre à mon maître. |
VI.
AU ROI DE PRUSSE.
SUR M. HONY, MARCHAND DE VIN(5).
|
A Bruxelles, le 26 auguste 1740.
Le voilà ce monsieur Hony,
Que Bacchus a comblé de gloire;
Il prétend qu'il sera honni,
S'il ne peut vous donner à boire.
Il garde un mépris souverain
Pour Phébus et pour sa fontaine,
Et dit qu'un verre de son vin
Vaut le Permesse et l'Hippocrène.
Je crois que quelques rois jaloux,
Et quelques princes de l'Empire.
Pour essayer de vous séduire,
Ont député Hony vers vous.
Comme on leur dit que la Sagesse
A grand soin de vous éclairer,
Ils ont voulu vous enivrer
Pour vous réduire à leur espèce.
Cher Hony, cette trahison
Est un bien faible stratagème
Jamais Bacchus et l'Amour même
Ne pourront rien sur sa raison.
Le dieu des amours et le vôtre,
Hony, sont les dieux du plaisir
Tous deux sont faits pour le servir
Mais il ne sert ni l'un ni l'autre.
Sans doute Bacchus et l'Amour
Ne sont point ennemis du sage;
Il les reçoit sur son passage,
Sans leur permettre un long séjour. |
VII.
AU ROI DE PRUSSE.
|
A Berlin, ce 2 décembre 1740.
Adieu, grand homme adieu, coquette,
Esprit sublime et séducteur,
Fait pour l'éclat, pour la grandeur,
Pour les muses, pour la retraite.
Adieu, vainqueur ou protecteur
Du reste de la Germanie,
De moi très chétif raisonneur,
Et de la noble poésie.
Adieu, trente âmes dans un corps
Que les dieux comblèrent de grâce,
Qui réunissez les trésors
Qu'on voit divisés au Parnasse.
Adieu, vous dont l'auguste main,
Toujours au travail occupée,
Tient, pour l'honneur du genre humain,
La plume, la lyre, et l'épée.
Vous qui prenez tous les chemins
De la gloire la plus durable,
Avec nous autres si traitable,
Si grand avec les souverains!
Vous qui n'avez point de faiblesse,
Pas même celle de blâmer
Ceux qu'on voit un peu trop aimer
Ou leurs erreurs ou leur maîtresse!
Adieu; puis-je me consoler
Par votre amitié noble et pure?
Le roi me fait un peu trembler;
Mais le grand homme me rassure. |
VIII.
A MADAME DU CHÂTELET. (1741)(6)
(7)Si vous voulez que j'aime
encore,
Rendez-moi l'âge des amours;
Au crépuscule de mes jours
Rejoignez, s'il se peut, l'aurore.
Des beaux lieux où le dieu du vin
Avec l'Amour tient son empire,
Le Temps, qui me prend par la main,
M'avertit que je me retire.
De son inflexible rigueur(8)
Tirons au moins quelque avantage.
Qui n'a pas l'esprit de son âge
De son âge a tout le malheur.
Laissons à la belle jeunesse
Ses folâtres emportements:
Nous ne vivons que deux moments;
Qu'il en soit un pour la sagesse.
Quoi! pour toujours vous me fuyez,
Tendresse, illusion, folie,
Dons du ciel, qui me consoliez
Des amertumes de la vie!
On meurt deux fois, je le vois bien(9):
Cesser d'aimer et d'être aimable,
C'est une mort insupportable;
Cesser de vivre, ce n'est rien.
Ainsi je déplorais la perte
Des erreurs de mes premiers ans;
Et mon âme, aux désirs ouverte,
Regrettait ses égarements(10).
Du ciel alors daignant descendre,
L'Amitié vint à mon secours;
Elle était peut-être aussi tendre,
Mais moins vive que les Amours.
Touché de sa beauté nouvelle,
Et de sa lumière éclairé,
Je la suivis; mais je pleurai
De ne pouvoir plus suivre qu'elle. |
IX.
A M. VAN HAREN(11),
DÉPUTE DES ÉTATS-GÉNÉRAUX.
(1743)
Démosthène au conseil, et Pindare au Parnasse,
L'auguste Vérité marche devant tes pas;
Tyrtée a dans ton sein répandu son audace,
Et tu tiens sa trompette, organe des combats.
Je ne puis t'imiter; mais j'aime ton courage.
Né pour la liberté, tu penses en héros:
Mais qui naquit sujet ne doit penser qu'en sage,
Et vivre obscurément s'il veut vivre en repos.
Notre esprit est conforme aux lieux qui l'ont vu naître:
A Rome on est esclave; à Londres, citoyen.
La grandeur d'un Batave est de vivre sans maître:
Et mon premier devoir est de servir le mien. |
X.
A FRÉDÉRIC, ROI
DE PRUSSE,
Pour en obtenir la grâce
d'un Français détenu depuis longtemps
dans les prisons de Spandau.
(1743)
(12)Génie universel,
âme sensible et ferme,
Grand homme, il est sous vous de malheureux mortels:
Mais quand à ses vertus on n'a point mis de terme,
On en met aux tourments des plus grands criminels.
Depuis vingt ans entiers faut-il qu'on abandonne
Un étranger mourant au poids affreux des fers?
Pluton punit toujours, mais Jupiter pardonne:
N'imiterez-vous plus que le dieu des enfers?
Voyez autour de vous les Prières tremblantes,
Filles du Repentir, maîtresses des grands coeurs,
S'étonner d'arroser de larmes impuissantes
La généreuse main qui sécha tant
de pleurs.
Ah! pourquoi m'étaler avec magnificence
Ce spectacle brillant où triomphe Titus?
Pour embellir la fête égalez sa clémence,
Et l'imitez en tout; ou ne le vantez plus. |
XI.
A MADAME LA MARQUISE DE POMPADOUR.
|
A Étioles, juillet 1745.
Il sait aimer, il sait combattre;
Il envoie en ce beau séjour
Un brevet digne d'Henri Quatre,
Signé Louis, Mars, et l'Amour(13).
Mais les ennemis ont leur tour;
Et sa valeur et sa prudence
Donnent à Gand le même jour
Un brevet de ville de France(14).
Ces deux brevets si bien venus
Vivront tous deux dans la mémoire:
Chez lui les autels de Vénus
Sont dans le temple de la Gloire. |
XII.
STANCES IRRÉGULIÈRES.
A SON ALTESSE ROYALE LA PRINCESSE
DE SUÈDE,
ULRIQUE DE PRUSSE, SOEUR DE
FRÉDÉRIC LE GRAND.
|
Janvier 1747.
(15)Souvent la
plus belle princesse
Languit dans l'âge du bonheur;
L'étiquette de la grandeur,
Quand rien n'occupe et n'intéresse,
Laisse un vide affreux dans le coeur.
Souvent même un grand roi s'étonne,
Entouré de sujets soumis,
Que tout l'éclat de sa couronne
Jamais en secret ne lui donne
Ce bonheur qu'elle avait promis.
On croirait que le jeu console;
Mais l'Ennui vient à pas comptés,
A la table d'un cavagnole(16),
S'asseoir entre des majestés(17).
On fait tristement grande chère,
Sans dire et sans écouter rien,
Tandis que l'hébété vulgaire
Vous assiège, vous considère,
Et croit voir le souverain bien.
Le lendemain, quand l'hémisphère
Est brûlé des feux du soleil,
On s'arrache aux bras du sommeil
Sans savoir ce que l'on va faire.
De soi-même peu satisfait,
On veut du monde; il embarrasse:
Le plaisir fuit; le jour se passe
Sans savoir ce que l'on a fait.
O temps! ô perte irréparable!
Quel est l'instant où nous vivons!
Quoi! la vie est si peu durable,
Et les jours paraissent(18)
si longs!
Princesse au-dessus de votre âge,
De deux cours auguste ornement,
Vous employez utilement
Ce temps qui si rapidement
Trompe la jeunesse volage.
Vous cultivez l'esprit charmant
Que vous a donné la nature;
Les réflexions, la lecture,
En font le solide aliment,
Le bon usage, et la parure.
S'occuper, c'est savoir jouir
L'oisiveté pèse et tourmente.
L'âme est un feu qu'il faut nourrir,
Et qui s'éteint s'il ne s'augmente. |
XIII.
A MADAME DU BOCAGE(19).
(1748)
Milton, dont vous suivez les traces,
Vous prête ses transports divins:
Ève est la mère des humains,
Et vous êtes celle des Grâces.
Comment n'eût-elle pas séduit
La raison la plus indomptable?
Vous lui donnez tout votre esprit;
Adam était bien pardonnable.
Ève le rendit criminel,
Et vous méritez des louanges;
Ève séduisit un mortel,
Et vous auriez séduit les anges.
Sa faute a perdu l'univers:
Elle ne doit plus nous déplaire;
Et son erreur nous devient chère
Dès que nous lui devons vos vers.
Ève, par sa coquetterie,
Nous a fermé le paradis;
L'Amour, les Grâces, le Génie,
Nous l'ont rouvert par vos écrits. |
XIV.
SUR LE LOUVRE. (1749)
(20)Monument imparfait
de ce siècle vanté
Qui sur tous les beaux-arts a fondé sa mémoire,
Vous verrai-je toujours, en attestant sa gloire,
Faire un juste reproche à sa postérité?
Faut-il que l'on s'indigne alors qu'on vous admire,
Et que les nations qui veulent nous braver,
Fières de nos défauts, soient en droit
de nous dire
Que nous commençons tout, pour ne rien achever?
Mais, ô nouvel affront! quelle coupable audace(21)
Vient encore avilir ce chef-d'oeuvre divin?
Quel sujet entreprend d'occuper une place(22)
Faite pour admirer les traits du souverain!
Louvre, palais pompeux dont la France s'honore!
Sois digne de Louis, ton maître et ton appui;
Sors de l'état honteux où l'univers t'abhorre,
Et dans tout ton éclat montre-toi comme lui(23). |
XV.
IMPROMPTU
FAIT A UN SOUPER DANS UNE COUR
D'ALLEMAGNE. (1750(24))
Il faut penser, sans quoi l'homme devient,
Malgré son âme, un vrai cheval de somme:
Il faut aimer, c'est ce qui nous soutient;
Sans rien aimer, il est triste d'être homme.
Il faut avoir douce société
De gens savants, instruits sans suffisance,
Et de plaisirs grande variété,
Sans quoi les jours sont plus longs qu'on ne pense.
Il faut avoir un ami qu'en tout temps,
Pour son bonheur, on écoute, on consulte,
Qui puisse rendre à notre âme en tumulte
Les maux moins vifs et les plaisirs plus grands.
Il faut, le soir, un souper délectable,
Où l'on soit libre, où l'on goûte
à propos
Les mets exquis, les bons vins, les bons mots;
Et sans être ivre il faut sortir de table.
Il faut, la nuit, tenir entre deux draps
Le tendre objet que votre coeur adore,
Le caresser, s'endormir dans ses bras,
Et le matin recommencer encore(25).
Mes chers amis, avouez que voilà
De quoi passer une assez douce vie:
Or, dès l'instant que j'aimai ma Sylvie,
Sans trop chercher j'ai trouvé tout cela. |
XVI.
AU ROI DE PRUSSE. (1750)
La mère de la Mort, la Vieillesse pesante,
A de son bras d'airain courbé mon faible corps:
Et des maux qu'elle entraîne une suite effrayante
De mon âme immortelle attaque les ressorts.
Je brave tes assauts, redoutable Vieillesse;
Je vis auprès d'un sage, et je ne te crains pas:
Il te prêtera plus d'appas
Que le plaisir trompeur n'en donne à la jeunesse.
Coulez, mes derniers jours, sans trouble, sans terreur;
Coulez près d'un héros dont le mâle
génie
Me fait goûter en paix le songe de la vie,
Et dépouille la Mort de ce qu'elle a d'horreur.
Ma raison, qu'il éclaire, en est plus intrépide;
Mes pas par lui guidés en sont plus affermis:
Un mortel que Pallas couvre de son égide
Ne craint point les dieux ennemis.
O philosophe-roi, que ma carrière est belle!
J'irai de Sans-Souci, par des chemins de fleurs,
Aux champs élysiens parler à Marc-Aurèle
Du plus grand de ses successeurs.
A Salluste jaloux je lirai votre histoire;
A Lycurgue, vos lois; à Virgile, vos vers;
J'étonnerai les morts, ils ne pourront me croire:
Nul d'eux n'a rassemblé tant de talents divers.
Mais, lorsque j'aurai vu les ombres immortelles,
N'allez pas, après moi, confirmer mes récits.
Vivez, rendez heureux ceux qui vous sont soumis,
Et n'allez que fort tard auprès de vos modèles. |
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XVII.
AU ROI DE PRUSSE. (1751)
(26)Par le cerveau le souverain
des dieux,
Selon ma Bible, accoucha d'une fille:
Vos six jumeaux me sont plus précieux;
J'adorerai cette auguste famille.
On vous connaît à leur force, à leurs
traits,
A leurs beautés, à leur noble harmonie;
Les élever, cultiver leur génie,
Qui le pourra? celui qui les a faits.
Ils sont tous nés pour instruire et pour plaire;
Ces six enfants sont frères des neuf Soeurs;
Et nous dirons, comme chez nos docteurs:
« Le fils est Dieu, nous l'égalons au père.
» |
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XVIII.
AU ROI DE PRUSSE. (1751)
Jadis l'amant de Madeleine
Changea l'eau claire en mauvais vin:
Vos eaux, par un art plus divin,
Deviennent les eaux d'Hippocrène.
J'en devrais boire un verre ou deux;
Car certaine humeur scorbutique,
Qui n'est point du tout poétique,
Rend mon esprit très langoureux.
Roi, philosophe, auteur fameux,
Grand homme, et surtout homme aimable,
Buvez, soyez toujours heureux,
Et je serai moins misérable(27). |
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XIX.
AU ROI DE PRUSSE. (1751)
Roi des beaux vers et des guerriers,
N'allez point à bride abattue;
Je crains qu'Apollon ne vous tue
En vous couronnant de lauriers.
Que votre Pégase s'arrête;
Souffrez de moi la vérité:
Votre estomac débilité
N'est pas digne de votre tête.
Les rois sont hommes comme nous.
L'homme machine est bien fragile.
Grand roi, l'estomac est pour vous
Ce qu'est le talon pour Achille.
Hélas! chaque homme a son défaut:
J'en ai beaucoup, et je vous jure
Que je combats comme il le faut
Pour dompter en moi la nature.
Jusqu'ici j'ai mal profité:
Que le ciel, à qui je m'adresse,
Vous rende enfin votre santé,
Et m'accorde votre sagesse. |
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XX.
AU ROI DE PRUSSE. (1751)
Vainqueur des préjugés, vainqueur dans les
combats,
Enfant de Marc-Aurèle, et rival de Lucrèce,
Quel étonnant génie a conduit tous vos
pas
Du faîte de la gloire au sein de la sagesse!
C'est de vous que j'apprends à maîtriser
le sort;
Par vos grandes leçons ma raison raffermie
Fait de mes derniers jours les beaux jours de ma vie,
Et brave, ainsi que vous, les horreurs de la mort.
Dieux justes (s'il en est!) quoi! cette âme si belle
N'est-il(28) qu'un composé
de vos quatre éléments?
L'esprit de ce grand homme est-il une étincelle
Qui s'évapore avec les sens?
Rentrez, esprits communs, dans la nuit éternelle;
Périssez tout entiers, soyez anéantis.
Ame de Frédéric, vous êtes immortelle,
Ainsi que ses vertus, sa gloire, et ses écrits. |
.
XXI.
AU ROI DE PRUSSE. (1751)
Du bas de votre beau vallon,
Qui devient un bel hôpital,
Je renvoie à Mars-Apollon
Ses beaux vers en original.
Vous êtes le dieu d'Hélicon,
Le dieu de la société;
Et je vous dis pour oraison:
« Soyez le dieu de la santé. » |
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XXII.
AU ROI DE PRUSSE.
Qui l'avait invité à
dîner. (1752)
A votre table divine
En vain je suis appelé,
Quand chez moi l'homme machine(29)
De tourments est accablé.
Que votre philosophie,
Que votre esprit courageux,
M'inspire et me fortifie
Dans ces combats douloureux!
Que vos lumières brillantes
M'éclairent malgré mes maux,
Comme ces lampes ardentes
Qui brûlaient dans les tombeaux!
Ici, sous les yeux d'un sage,
Que je vive sagement;
Que je souffre avec courage
Que je meure en vous aimant(30)! |
.
XXIII.
A MADAME DENIS.
|
L'art n'y fait rien; les beaux noms, les beaux
lieux,
Très rarement nous donnent le bien-être.
Est-on heureux, hélas! pour le paraître,
Et suffit-il d'en imposer aux yeux?
J'ai vu jadis l'abbesse de La Joie,
Malgré ce titre, à la douleur en proie;
Dans Sans-Souci certain roi renommé
Fut de soucis quelquefois consumé.
Il n'en est pas ainsi de mes retraites;
Loin des chagrins, loin de l'ambition,
De mes plaisirs elles portent le nom:
Vous le savez, car c'est vous qui les faites. |
XXIV.
LES TORTS. (1757)
(32)Non, je n'ai point
tort d'oser dire
Ce que pensent les gens de bien;
Et le sage qui ne craint rien
A le beau droit de tout écrire.
J'ai, quarante ans, bravé l'empire
Des lâches tyrans des esprits;
Et, dans votre petit pays,
J'aurais grand tort de me dédire.
Je sais que souvent le Malin
A caché sa queue et sa griffe
Sous la tiare d'un pontife,
Et sous le manteau d'un Calvin.
Je n'ai point tort quand je déteste
Ces assassins religieux,
Employant le fer et les feux
Pour servir le Père céleste.
Oui, jusqu'au dernier de mes jours,
Mon âme sera fière et tendre:
J'oserai gémir sur la cendre
Et des Servets et des Dubourgs(33).
De cette horrible frénésie
A la fin le temps est passé:
Le Fanatisme est terrassé;
Mais il reste l'Hypocrisie.
Farceurs à manteaux étriqués,
Mauvaise musique d'église,
Mauvais vers, et sermons croqués,
Ai-je tort si je vous méprise? |
XXV.
A MONSIEUR LE CHEVALIER DE BOUFFLERS,
QUI LUI AVAIT ENVOYÉ
UNE PIÈCE DE VERSINTITULÉ LE COEUR.
Certaine dame honnête(34),
et savante, et profonde,
Ayant lu le traité du coeur,
Disait en se pâmant: « Que j'aime cet auteur!
Ah! je vois bien qu'il a le plus grand coeur du monde!
De mon heureux printemps j'ai vu passer la fleur:
Le coeur pourtant me parle encore:
Du nom de Petit-Coeur quand mon amant m'honore.
Je sens qu'il me fait trop d'honneur. »
Hélas! faibles humains, quels destins sont les
nôtres!
Qu'on a mal placé les grandeurs!
Qu'on serait heureux si les coeurs
Étaient faits les uns pour les autres
Illustre chevalier, vous chantez vos combats,
Vos victoires, et votre empire;
Et dans vos vers heureux, comme vous pleins d'appas,
C'est votre coeur qui vous inspire.
Quand Lisette vous dit: « Rodrigue, as-tu du coeur?
»
Sur l'heure elle l'éprouve, et dit avec franchise:
« Il eut encor plus de valeur
Quand il était homme d'église. » |
XXVI.
A M. DEODATI DE TOVAZZI.
|
A Ferney, le 1er février 1761.
(35)Étalez
moins votre abondance,
Votre origine, et vos honneurs;
Il ne sied pas aux grands seigneurs
De se vanter de leur naissance.
L'Italie instruisit la France;
Mais, par un reproche indiscret,
Nous serions forcés à regret
A manquer de reconnaissance.
Dès longtemps sortis de l'enfance,
Nous avons quitté les genoux
D'une nourrice en décadence
Dont le lait n'est plus fait pour nous.
Nous pourrions devenir jaloux
Quand vous parlez notre langage:
Puisqu'il est embelli par vous,
Cessez donc de lui faire outrage.
L'égalité contente un sage.
Terminons ainsi le procès:
Quand on est égal aux Français,
Ce n'est pas un mauvais partage. |
XXVII.
A MONSIEUR BLIN DE SAINMORE(36).(1761)
Mon amour-propre est vivement flatté
De votre écrit; mon goût l'est davantage.
On n'a jamais, par un plus doux langage,
Avec plus d'art blessé la vérité.
Pour Gabrielle, en son apoplexie,
D'autres diront qu'elle parle longtemps(37);
Mais ses discours sont si vrais, si touchants,
Elle aime tant, qu'on la croirait guérie.
Tout lecteur sage avec plaisir verra
Qu'en expirant la belle Gabrielle
Ne pense point que Dieu la damnera,
Pour aimer trop un amant digne d'elle.
Avoir du goût pour le roi très chrétien,
C'est oeuvre pie, on n'y peut rien reprendre:
Le paradis est fait pour un coeur tendre,
Et les damnés sont ceux qui n'aiment rien. |
XXVIII.
A L'IMPÉRATRICE DE RUSSIE
CATHERINE II,
A L'OCCASION DE LA PRISE DE
CHOCZIM PAR LES RUSSES, EN 1769.
Fuyez, vizirs, bachas, spahis, et janissaires:
Si le nonce du pape, allié du mufti,
Se damnait en armant vos troupes sanguinaires,
Catherine a vaincu, le nonce est converti.
Il doit l'être du moins; il doit sans doute apprendre
A ne plus réunir la mitre et le turban.
Malheureux Polonais! le fer de l'Ottoman
Mettait donc par vos mains la république en cendre!
De vos vrais intérêts devenez plus jaloux.
Rome et Constantinople ont été trop fatales:
Il est temps de finir ces horribles scandales;
Vous serez désormais fortunés malgré
vous.
Bientôt de Gallitzin la vigilante audace
Ira dans son sérail éveiller Moustapha,
Mollement assoupi sur son large sofa,
Au lieu même où naquit le fier dieu de la
Thrace.
O Minerve du Nord! ô toi, soeur d'Apollon!
Tu vengeras la Grèce en chassant ces infâmes,
Ces ennemis des arts, et ces geôliers des femmes.
Je pars; je vais t'attendre aux champs de Marathon. |
XXIX.
A MADAME LA DUCHESSE DE CHOISEUL.
SUR LA FONDATION DE VERSOY(38).(1769)
Madame, un héros destructeur,
S'il est grand, n'est qu'un grand coupable(39);
J'aime bien mieux un fondateur:
L'un est un dieu, l'autre est un diable.
Dites bien à votre mari
Que des neuf Filles de Mémoire
Il sera le seul favori,
Si de fonder il a la gloire.
Didon, que j'aime tendrement,
Sera célèbre d'âge en âge;
Mais quand Didon fonda Carthage,
C'est qu'elle avait beaucoup d'argent.
Si le vainqueur de l'Assyrie
Avait eu pour surintendant
Un conseiller du parlement(40),
Nous n'aurions point Alexandrie.
Nos très sots aïeux autrefois
Ont fondé de pieux asiles
Pour mes moines de saint François;
Mais ils n'ont point fondé de villes.
Envoyez-nous des Amphions,
Sans quoi nos peines sont perdues;
A Versoy nous avons des rues,
Et nous n'avons point de maisons.
Sur la raison, sur la justice,
Sur les grâces, sur la douceur,
Je fonde aujourd'hui mon bonheur;
Et vous êtes ma fondatrice. |
XXX.
A MONSIEUR SAURIN,
de l'Académie française.
Sur ce que le général
des capucins avait agrégé l'auteur à l'ordre de saint
François, en reconnaissance de quelques services qu'il avait rendus
à ces moines. (1770)
Il est vrai, je suis capucin;
C'est sur quoi mon salut(41)
se fonde:
Je ne veux pas, dans mon déclin,
Finir comme les gens du monde.
Mon malheur est de n'avoir plus
Dans mes nuits ces bonnes fortunes,
Ces nobles grâces des élus,
Chez mes confrères si communes.
Je ne suis point frère Frapart,
Confessant soeur Luce(42)
ou soeur Nice;
Je ne porte point le cilice
De saint Grisel, de saint Billard(43).
J'achève doucement ma vie;
Je suis prêt à partir demain,
En communiant de la main
Du bon curé de Mélanie(44).
Dès que monsieur l'abbé Terray
A su ma capucinerie,
De mes biens il m'a délivré:
Que servent-ils dans l'autre vie?
J'aime fort cet arrangement;
il est leste et plein de prudence.
Plût à Dieu qu'il en fit autant
A tous les moines de la France! |
XXXI.
A MADAME NECKER(45).
Quelle étrange idée est venue
Dans votre esprit sage, éclairé?
Que vos bontés l'ont égaré!
Et que votre peine est perdue!
A moi chétif une statue!
Je serais d'orgueil enivré.
L'ami Jean-Jacque a déclaré
Que c'est à lui qu'elle était due(46).
Il la demande avec éclat.
L'univers, par reconnaissance,
Lui devait cette récompense:
Mais l'univers est un ingrat.
C'est vous que je figurerai
En beau marbre, d'après nature,
Lorsqu'à Paphos je reviendrai,
Et que j'aurai la main plus sûre.
Ah! si jamais de ma façon
De vos attraits on voit l'image,
On sait comment Pygmalion
Traitait autrefois son ouvrage. |
XXXII.
A MONSIEUR HOURCASTREMÉ.
(1770)
L'amour, les plaisirs, et l'ivresse,
Respirent dans vos heureux chants;
C'est parmi la vive jeunesse
Qu'Apollon se plut en tout temps.
Les muses, ainsi que les belles,
Dédaignent les voeux d'un vieillard:
En vain j'irais même après elles,
Et vous les fixez d'un regard.
Elles cessent de me sourire;
Vos accords ont su les charmer.
Eh bien! je vous cède ma lyre;
Vos doigts sont faits pour l'animer. |
XXXIII.
A MONSIEUR DE ***,
En réponse à des
vers que la Société de la Tolérance
de Bordeaux lui avait envoyés.
Vous voulez donc édifier
Un beau temple à la Tolérance!
Je prétends y sacrifier:
C'est ma sainte de préférence.
A vos maçons j'ai pu fournir
Des pierres pour cette entreprise;
Les dévots s'en voulaient servir
Pour me lapider dans l'église.
Mais je sais ce qu'ont ordonné
Les maximes de l'Évangile:
En bon chrétien j'ai pardonné
Au méchant comme à l'imbécile. |
XXXIV.
A MADAME LULLIN, DE GENÈVE(47).
|
A Ferney, le 16 novembre 1773.
Hé quoi! vous êtes étonnée
Qu'au bout de quatre-vingts hivers
Ma muse faible et surannée
Puisse encor fredonner des vers?
Quelquefois un peu de verdure
Rit sous les glaçons de nos champs;
Elle console la nature,
Mais elle sèche en peu de temps(48).
Un oiseau peut se faire entendre
Après la saison des beaux jours;
Mais sa voix n'a plus rien de tendre,
Il ne chante plus ses amours.
Ainsi je touche encor ma lyre,
Qui n'obéit plus à mes doigts;
Ainsi j'essaye encor ma voix
Au moment même qu'elle expire.
« Je veux dans mes derniers adieux,
Disait Tibulle à son amante,
Attacher mes yeux sur tes yeux(49),
Te presser de ma main mourante. »
Mais quand on sent qu'on va passer,
Quand l'âme fuit avec la vie,
A-t-on des yeux pour voir Délie,
Et des mains pour la caresser?
Dans ce moment chacun oublie
Tout ce qu'il a fait en santé.
Quel mortel s'est jamais flatté
D'un rendez-vous à l'agonie?
Délie elle-même à son tour
S'en va dans la nuit éternelle,
En oubliant qu'elle fut belle,
Et qu'elle a vécu pour l'amour.
Nous naissons, nous vivons, bergère,
Nous mourrons sans savoir comment:
Chacun est parti du néant
Où va-t-il?... Dieu le sait, ma chère. |
XXXV.
LES DÉSAGRÉMENTS
DE LA VIEILLESSE.
Oui, je sais qu'il est doux de voir dans ses jardins
Ces beaux fruits incarnats et de Perse et d'Épire,
De savourer en paix la sève de ses vins,
Et de manger ce qu'on admire.
J'aime fort un faisan qu'à propos on rôtit;
De ces perdreaux maillés le fumet seul m'attire;
Mais je voudrais encore avoir de l'appétit.
Sur le penchant fleuri de ces fraîches cascades,
Sur ces prés émaillés, dans ces
sombres forêts,
Je voudrais bien danser avec quelques dryades;
Mais il faut avoir des jarrets.
J'aime leurs yeux, leur taille, et leurs couleurs vermeilles,
Leurs chants harmonieux, leur sourire enchanteur;
Mais il faudrait avoir des yeux et des oreilles:
On doit s'aller cacher quand on n'a que son coeur.
Vous serez comme moi quand vous aurez mon âge,
Archevêques, abbés, empourprés cardinaux,
Princes, rois, fermiers généraux;
Chacun avec le temps devient tristement sage:
Tous nos plaisirs n'ont qu'un moment.
Hélas! quel est le cours et le but de la vie?
Des fadaises, et le néant.
O Jupiter, tu fis en nous créant
Une froide plaisanterie! |
XXXVI.
AU ROI DE PRUSSE,
Sur un buste en porcelaine,
fait à Berlin, représentant l'auteur,
et envoyé par Sa Majesté,
en janvier 1775(50).
Épictète au bord du tombeau
A reçu ce présent des mains de Marc-Aurèle.
Il a dit: « Mon sort est trop beau:
J'aurai vécu pour lui; je lui mourrai fidèle.
« Nous avons cultivé tous deux les mêmes
arts
Et la même philosophie;
Moi sujet, lui monarque et favori de Mars,
Et tous les deux parfois objets d'un peu d'envie.
« Il rendit plus d'un roi de ses exploits jaloux:
Moi, je fus harcelé des gredins du Parnasse.
Il eut des ennemis, il les dissipa tous;
Et la troupe des miens dans la fange coasse.
« Les cagots m'ont persécuté;
Les cagots à ses pieds frémissaient en
silence.
Lui sur le trône assis, moi dans l'obscurité,
Nous prêchâmes la tolérance.
« Nous adorions tous deux le Dieu de l'univers:
Car il en est un, quoi qu'on dise:
Mais nous n'avions pas la sottise
De le déshonorer par des cultes pervers.
« Nous irons tous les deux dans la céleste
sphère,
Lui fort tard, moi bientôt. Il obtiendra, je croi,
Un trône auprès d'Achille, et même
auprès d'Homère;
Et j'y vais demander un tabouret pour moi. » |
XXXVII.
STANCES(51)
Sur l'alliance renouvelée
entre la France et les cantons helvétiques,
jurée dans l'église
de Soleure, le 15 auguste 1777.
Quelle est dans ces lieux saints cette solennité
Des fiers enfants de la Victoire?
Ils marchent aux autels de la Fidélité,
De la Valeur, et de la Gloire.
Tels on vit ces héros qui, dans les champs d'Ivry,
Contre la Ligue et Rome, et l'enfer, et sa rage,
Vengeaient les droits du grand Henri,
Et l'égalaient dans son courage.
C'est un dieu bienfaisant, c'est un ange de paix
Qui vient renouveler cette auguste alliance.
Je vois des jours nouveaux marqués par des bienfaits,
Par de plus douces moeurs, et la même vaillance.
On joint le caducée au bouclier de Mars,
Sous les auspices de Vergenne.
O monts helvétiens vous êtes les remparts
Des beaux lieux qu'arrose la Seine.
Les meilleurs citoyens sont les meilleurs guerriers.
Ainsi Philadelphie étonne l'Angleterre;
Elle unit l'olive aux lauriers
Et défend son pays en condamnant la guerre.
Si le ciel la permet, c'est pour la liberté.
Dieu forma l'homme libre alors qu'il le fit naître;
L'homme, émané des cieux pour l'immortalité,
N'eut que Dieu pour père et pour maître.
On est libre en effet sous d'équitables lois;
Et la félicité, s'il en est dans ce monde,
Est d'être en sûreté, dans une paix
profonde,
Avec de tels amis et le meilleur des rois. |
XXXVIII.
STANCES OU QUATRAINS,
POUR TENIR LIEU DE CEUX DE PIBRAC,
QUI ONT UN PEU VIEILLI.
Tout annonce d'un Dieu l'éternelle existence;
On ne peut le comprendre, on ne peut l'ignorer.
La voix de l'univers annonce sa puissance,
Et la voix de nos coeurs dit qu'il faut l'adorer.
Mortels, tout est pour votre usage;
Dieu vous comble de ses présents.
Ah! si vous êtes son image,
Soyez comme lui bienfaisants.
Pères, de vos enfants guidez le premier âge;
Ne forcez point leur goût, mais dirigez leurs pas.
Étudiez leurs moeurs, leurs talents, leur courage:
On conduit la nature, on ne la change pas.
Enfant, crains d'être ingrat; sois soumis, doux,
sincère:
Obéis si tu veux qu'on t'obéisse un jour.
Vois ton Dieu dans ton père; un Dieu veut ton
amour.
Que celui qui t'instruit te soit un nouveau père.
Qui s'élève trop s'avilit;
De la vanité naît la honte.
C'est par l'orgueil qu'on est petit:
On est grand quand on le surmonte.
Fuyez l'indolente Paresse;
C'est la rouille attachée aux plus brillants métaux.
L'Honneur, le Plaisir même, est le fils des Travaux;
Le Mépris et l'Ennui sont nés de la Mollesse.
Ayez de l'ordre en tout: la carrière est aisée
Quand la règle conduit Thémis, Phébus,
et
Mars;
La règle austère et sûre est le fil
de Thésée
Qui dirige l'esprit au dédale des arts.
L'esprit fut en tout temps le fils de la Nature.
Il faut dans ses atours de la simplicité
Ne lui donnez jamais de trop grande parure:
Quand on veut trop l'orner on cache sa beauté.
Soyez vrai, mais discret; soyez ouvert, mais sage,
Et, sans la prodiguer, aimez la vérité:
Cachez-la sans duplicité;
Osez la dire avec courage.
Réprimez tout emportement;
On se nuit alors qu'on offense;
Et l'on hâte son châtiment,
Quand on croit hâter sa vengeance.
La politesse est à l'esprit
Ce que la grâce est au visage:
De la bonté du coeur elle est la douce image
Et c'est la bonté qu'on chérit.
Le premier des plaisirs et la plus belle gloire,
C'est de prodiguer les bienfaits:
Si vous en répandez, perdez-en la mémoire;
Si vous en recevez, publiez-le à jamais.
La dispute est souvent funeste autant que vaine;
A ces combats d'esprit craignez de vous livrer.
Que le flambeau divin, qui doit vous éclairer,
Ne soit pas en vos mains le flambeau de la haine.
De l'émulation distinguez bien l'envie:
L'une mène à la gloire, et l'autre au déshonneur;
L'une est l'aliment du génie,
Et l'autre est le poison du coeur.
Par un humble maintien, qu'on estime et qu'on aime,
Adoucissez l'aigreur de vos rivaux jaloux.
Devant eux rentrez en vous-même,
Et ne parlez jamais de vous.
Toutes les passions s'éteignent avec l'âge;
L'amour-propre ne meurt jamais.
Ce flatteur est tyran, redoutez ses attraits,
Et vivez avec lui sans être en esclavage. |
FIN DES STANCES.
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