OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE PIÈCES
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ODES
ODE
I.
SUR SAINTE GENEVIÈVE.
(Imitation d'une ode latine,
par le R. P. Lejay(1).)
(1709)
(2)Qu'aperçois-je!
est-ce une déesse
Qui s'offre à mes regards surpris?
Son aspect répand l'allégresse,
Et son air charme mes esprits.
Un flambeau brillant de lumière,
Dont sa chaste main nous éclaire,
Jette un feu nouveau dans les airs.
Quels sons, quelles douces merveilles,
Viennent de frapper mes oreilles
Par d'inimitables concerts?
Un choeur d'esprits saints l'environne,
Et lui prodigue des honneurs;
Les uns soutiennent sa couronne,
Les autres la parent de fleurs.
O miracle! ô beautés nouvelles!
Je les vois, déployant leurs ailes,
Former un trône sous ses pieds.
Ah! je sais qui je vois paraître!
France, pouvez-vous méconnaître
L'héroïne que vous voyez?
Oui, c'est vous que Paris révère
Comme le soutien de ses lis:
Geneviève, illustre bergère,
Quel bras les a mieux garantis?
Vous qui, par d'invisibles armes,
Toujours au fort de nos alarmes
Nous rendîtes victorieux,
Voici le jour où la mémoire
De vos bienfaits, de votre gloire,
Se renouvelle dans ces lieux.
Du milieu d'un brillant nuage
Vous voyez les humbles mortels
Vous rendre à l'envi leur hommage,
Prosternés devant vos autels;
Et les puissances souveraines
Remettre entre vos mains les rênes
D'un empire à vos lois soumis.
Reconnaissant et plein de zèle,
Que n'ai-je su, comme eux fidèle,
Acquitter ce que j'ai promis!
Mais, hélas! que ma conscience
M'offre un souvenir douloureux!
Une coupable indifférence
M'a pu faire oublier mes voeux.
Confus, j'en entends le murmure.
Malheureux! je suis donc parjure!
Mais non; fidèle désormais,
Je jure ces autels antiques,
Parés de vos saintes reliques,
D'accomplir les voeux que j'ai faits(3).
Vous, tombeau sacré que j'honore,
Enrichi des dons de nos rois,
Et vous, bergère que j'implore,
Écoutez ma timide voix.
Pardonnez à mon impuissance,
Si ma faible reconnaissance
Ne peut égaler vos faveurs.
Dieu même, à contenter facile,
Ne croit point l'offrande trop vile
Que nous lui faisons de nos coeurs.
Les Indes, pour moi trop avares,
Font couler l'or en d'autres mains:
Je n'ai point de ces meubles rares
Qui flattent l'orgueil des humains.
Loin d'une fortune opulente,
Aux trésors que je vous présente
Ma seule ardeur donne du prix;
Et si cette ardeur peut vous plaire,
Agréez que j'ose vous faire
Un hommage de mes écrits.
Eh quoi! puis-je dans le silence
Ensevelir ces nobles noms
De protectrice de la France
Et de ferme appui des Bourbons?
Jadis nos campagnes arides,
Trompant nos attentes timides,
Vous durent leur fertilité;
Et, par votre seule prière,
Vous désarmâtes la colère
Du ciel contre nous irrité.
La Mort même, à votre présence,
Arrêtant sa cruelle faux,
Rendit des hommes à la France,
Qu'allaient dévorer les tombeaux.
Maîtresse du séjour des ombres,
Jusqu'au plus profond des lieux sombres
Vous fîtes révérer vos lois.
Ah! n'êtes-vous plus notre mère,
Geneviève? ou notre misère
Est-elle moindre qu'autrefois?
Regardez la France en alarmes,
Qui de vous attend son secours!
En proie à la fureur des armes,
Peut-elle avoir d'autre recours?
Nos fleuves, devenus rapides
Par tant de cruels homicides,
Sont teints du sang de nos guerriers;
Chaque été forme des tempêtes
Qui fondent sur d'illustres têtes,
Et frappent jusqu'à nos lauriers.
Je vois en des villes brûlées
Régner la mort et la terreur;
Je vois des plaines désolées
Aux vainqueurs mêmes faire horreur.
Vous qui pouvez finir nos peines,
Et calmer de funestes haines,
Rendez-nous une aimable paix!
Que Bellone, de fers chargée
Dans les enfers soit replongée,
Sans espoir d'en sortir jamais! |
ODE
II.
SUR LE VOEU DE LOUIS XIII. 1712
(4)Du Roi des rois la voix
puissante
S'est fait entendre dans ces lieux,
L'or brille, la toile est vivante,
Le marbre s'anime à mes yeux.
Prêtresses de ce sanctuaire,
La Paix, la Piété sincère,
La Foi, souveraine des rois,
Du Très Haut filles immortelles,
Rassemblent en foule autour d'elles
Les Arts animés par leurs voix.
O Vierges, compagnes des justes,
Je vois deux héros prosternés(5)
Dépouiller leurs bandeaux augustes
Par vos mains tant de fois ornés.
Mais quelle puissance céleste
Imprime sur leur front modeste
Cette suprême majesté,
Terrible et sacré caractère
Dans qui l'oeil étonné révère
Les traits de la Divinité?
L'un voua ces fameux portiques;
Son fils vient de les élever.
Oh! que de projets héroïques
Seul il est digne d'achever!
C'est lui, c'est ce sage intrépide
Qui triompha du sort perfide
Contre sa vertu conjuré:
Et de la discorde étouffée
Vint dresser un nouveau trophée
Sur l'autel qu'il a consacré(6).
Telle autrefois la cité sainte
Vit le plus sage des mortels
Du Dieu qu'enferma son enceinte
Dresser les superbes autels;
Sa main, redoutable et chérie,
Loin de sa paisible patrie
Écartait les troubles affreux;
Et son autorité tranquille
Sur un peuple à lui seul docile
Faisait luire des jours heureux.
O toi, cher à notre mémoire,
Puisque Louis te doit le jour,
Descends du pur sein de la gloire,
Des bons rois éternel séjour;
Revois les rivages illustres
Où ton fils depuis tant de lustres
Porte ton sceptre dans ses mains;
Reconnais-le aux vertus suprêmes
Qui ceignent cent diadèmes
Son front respectable aux humains. [50]
Viens: la Chicane insinuante,
Le Duel armé par l'Affront,
La Révolte pâle et sanglante,
Ici ne lèvent plus le front.
Tu vis leur cohorte effrénée
De leur haleine empoisonnée
Souffler leur rage sur tes lis;
Leurs dents, leurs flèches, sont brisées,
Et sur leurs têtes écrasées
Marche ton invincible fils.
Viens sous cette voûte nouvelle,
De l'art ouvrage précieux;
Là brûle, allumé par son zèle,
L'encens que tu promis aux cieux.
Offre au Dieu que son coeur révère
Ses voeux ardents, sa foi sincère,
Humble tribut de piété.
Voilà les dons que tu demandes:
Grand Dieu! ce sont là les offrandes
Que tu reçois dans ta bonté.
Les rois sont les vives images
Du Dieu qu'ils doivent honorer.
Tous lui consacrent des hommages;
Combien peu savent l'adorer!
Dans une offrande fastueuse
Souvent leur piété pompeuse
Au ciel est un objet d'horreur;
Sur l'autel que l'Orgueil lui dresse
Je vois une main vengeresse
Montrer l'arrêt de sa fureur(7).
Heureux le roi que la couronne
N'éblouit point de sa splendeur;
Qui, fidèle au Dieu qui la donne,
Ose être humble dans sa grandeur
Qui, donnant aux rois des exemples,
Au Seigneur élève des temples,
Des asiles aux malheureux:
Dont la clairvoyante justice
Démêle et confond l'artifice
De l'hypocrite ténébreux!
Assise avec lui sur le trône,
La Sagesse est son ferme appui.
Si la Fortune l'abandonne,
Le Seigneur est toujours à lui:
Ses vertus seront couronnées
D'une longue suite d'années,
Trop courte encore à nos souhaits;
Et l'Abondance dans ses villes
Fera germer ses dons fertiles,
Cueillis par les mains de la Paix. |
|
PRIÈRE POUR LE ROI(8).
Toi qui formas Louis de tes mains salutaires,
Pour augmenter ta gloire, et pour combler nos voeux,
Grand Dieu, qu'il soit encor l'appui de nos neveux,
Comme il fut celui de nos pères! |
.
ODE
III.
SUR LES MALHEURS DU TEMPS. (1713)
(9)Aux maux les plus affreux
le ciel nous abandonne:
Le désespoir, la mort, la faim(10)
nous environne;
Et les dieux, contre nous soulevés tant de fois,
Équitables vengeurs des crimes de la terre,
Ont frappé du tonnerre
Les peuples et les rois.
Des plaines de Tortose(11)
aux bords du Borysthène
Mars a conduit son char, attelé par la Haine:
Les vents contagieux ont volé sur ses pas;
Et, soufflant de la mort les semences funestes,
Ont dévoré les restes
Échappés aux combats.
D'un monarque puissant la race fortunée
Remplissait de son nom l'Europe consternée:
Je n'ai fait que passer, ils étaient disparus(12);
Et le peuple abattu, que ce malheur étonne,
Les cherche auprès du trône,
Et ne les trouve plus(13).
Peuples, reconnaissez la main qui vous accable;
Ce n'est point du destin l'arrêt irrévocable,
C'est le courroux des dieux, mais facile à calmer:
Méritez d'être heureux, osez quitter le
vice;
C'est par ce sacrifice
Qu'on peut le désarmer.
Rome, en sages héros autrefois si fertile;
Rome, jadis des rois la terreur ou l'asile;
Rome fut vertueuse et dompta l'univers:
Mais l'Orgueil et le Luxe, enfants de la Victoire,
Du comble de la gloire
L'ont mise dans les fers(14).
Quoi! verra-t-on toujours de ces tyrans serviles,
Oppresseurs insolents des veuves, des pupilles,
Élever des palais dans nos champs désolés?
Verra-t-on cimenter leurs portiques durables
Du sang des misérables
Devant eux immolés?
Élevés dans le sein d'une infâme avarice,
Leurs enfants ont sucé le lait de l'Injustice,
Et dans les tribunaux vont juger les humains:
Malheur à qui, fondé sur la seule innocence,
A mis son espérance
En leurs indignes mains!
Des nobles cependant l'ambition captive
S'endort entre les bras de la Mollesse oisive,
Et ne porte aux combats que des corps languissants.
Cédez, abandonnez à des mains plus vaillantes
Ces piques trop pesantes
Pour vos bras impuissants.
Voyez cette beauté sous les yeux de sa mère(15);
Elle apprend en naissant l'art dangereux de plaire,
Et d'exciter en nous de funestes penchants;
Son enfance prévient le temps d'être coupable:
Le Vice trop aimable
Instruit ses premiers ans.
Bientôt, bravant les yeux de l'époux qu'elle
outrage,
Elle abandonne aux mains d'un courtisan volage
De ses trompeurs appas le charme empoisonneur:
Que dis-je! cet époux, à qui l'hymen la
lie,
Trafiquant l'infamie,
La livre au déshonneur.
Ainsi vous outragez les dieux et la nature!
Oh! que ce n'était pas de cette source impure
Qu'on vit naître les Francs, des Scythes successeurs,
Qui, du char d'Attila détachant la Fortune,
De la cause commune
Furent les défenseurs!
Le citoyen alors savait porter les armes;
Sa fidèle moitié, qui négligeait
ses charmes,
Pour son retour heureux préparait des lauriers,
Recevait de ses mains sa cuirasse sanglante,
Et sa hache fumante
Du trépas des guerriers.
Au travail endurci leur superbe courage
Ne prodigua jamais un imbécile hommage
A de vaines beautés, à leurs yeux sans
appas;
Et d'un sexe timide et né pour la mollesse
Ils plaignaient la faiblesse,
Et ne l'adoraient pas.
De ces sauvages temps l'héroïque rudesse
Leur dérobait encor(16)
la délicate adresse
D'excuser leurs forfaits par un subtil détour;
Jamais en n'entendit leur bouche peu sincère
Donner à l'adultère
Le tendre nom d'amour.
Mais insensiblement l'adroite Politesse,
Des coeurs efféminés souveraine maîtresse,
Corrompit de nos moeurs l'austère pureté,
Et, du subtil Mensonge empruntant l'artifice,
Bientôt à l'injustice
Donna l'air d'équité.
Le Luxe à ses côtés marche avec arrogance;
L'or qui naît sous ses pas s'écoule en sa
présence:
Le fol Orgueil le suit: compagnon de l'Erreur,
Il sape des États la grandeur souveraine,
De leur chute certaine
Brillant avant-coureur(17). |
ODE
IV.
LE VRAI DIEU. 1715.
(18)Se peut-il que dans
ses ouvrages
L'homme aveugle ait mis son appui,
Et qu'il prodigue ses hommages
A des dieux moins divins que lui?
Jusqu'à quand, par d'affreux blasphèmes,
Rendrons-nous des honneurs suprêmes
Aux métaux qu'ont formés nos mains?
Jusqu'à quand l'encens de la terre
Ira-t-il grossir le tonnerre
Prêt à tomber sur les humains?
Descends des demeures divines,
Grand Dieu les temps sont accomplis;
L'Erreur enfin sur ses ruines
Va voir des temples rétablis.
Un jour pur commence à paraître;
Sur la terre un Dieu vient de naître
Pour nous arracher au tombeau.
De l'enfer les monstres terribles,
Abaissant leurs têtes horribles,
Tremblent au pied de son berceau.
Mais l'homme, constant dans sa rage,
S'oppose à sa félicité;
Amoureux de son esclavage,
Il s'endort dans l'iniquité.
Je vois ses mains infortunées,
Aux palmes du ciel destinées,
S'offrir à des fers odieux.
Il boit dans la coupe infernale,
Et l'épais venin qu'elle exhale
Dérobe le jour à ses yeux.
Ne peut-il des nuages sombres
Percer la longue obscurité?
Son Dieu porte à travers les ombres
Le flambeau de la vérité.
Ouvre les yeux, homme infidèle;
Suis le Dieu puissant qui t'appelle:
Mais tu te plais à l'ignorer.
Affermi dans l'ingratitude,
Tu voudrais que l'incertitude
Te dispensât de l'adorer.
Mets le comble à tes injustices,
Il n'est plus temps de reculer;
Ses vertus condamnent tes vices:
Il faut le suivre, ou l'immoler.
L'Erreur, la Colère, l'Envie,
Tout s'est armé contre sa vie.
Que tardes-tu? perce son flanc.
De ses jours il t'a rendu maître;
Et qui l'a bien pu méconnaître
Craindra-t-il de verser son sang?
Ciel! déjà ta rage exécute
Ce qu'a présagé ma douleur;
Ton juge, à tous les maux en butte,
Va succomber sous ta fureur.
Je vous vois, victime innocente,
Sous le faix d'une croix pesante,
Vous traîner jusqu'au triste lieu.
Tout est prêt pour le sacrifice:
Vous semblez, de vos maux complice,
Oublier que vous êtes Dieu.
O toi dont la course céleste
Annonce aux hommes ton auteur,
Soleil! en cet état funeste
Reconnais-tu ton Créateur?
C'est à toi de punir la terre:
Si le ciel suspend son tonnerre,
Ta clarté doit s'évanouir.
Va te cacher au sein de l'onde:
Peux-tu donner le jour au monde,
Quand ton Dieu cesse d'en jouir?
Mais quel prodige me découvre
Les flambeaux obscurs de la nuit?
Le voile du temple s'entrouvre,
Le ciel gronde, le jour s'enfuit.
La terre, en abîmes ouverte,
Avec regret se voit couverte
Du sang d'un Dieu qui la forma;
Et la Nature consternée
Semble à jamais abandonnée
Du feu divin qui l'anima.
Toi seul, insensible à tes peines,
Tu chéris l'instant de ta mort.
Grand Dieu! grâce aux fureurs humaines,
L'univers a changé de sort.
Je vois des palmes éternelles
Croître en ces campagnes cruelles
Qu'arrosa ton sang précieux.
L'homme est heureux d'être perfide,
Et, coupables d'un déicide,
Tu nous fais devenir des dieux. |
ODE
V.
LA CHAMBRE DE JUSTICE
établie au commencement
de la régence, en 1715.
(19)Toi dont le redoutable
Alcée
Suivait les transports et la voix,
Muse, viens peindre à ma pensée
La France réduite aux abois.
Je me livre à ta violence;
C'est trop, dans un lâche silence,
Nourrir d'inutiles douleurs.
Je vais, dans l'ardeur qui m'enflamme,
Flétrir le tribunal infâme
Qui met le comble à nos malheurs.
Une tyrannique industrie
Épuise aujourd'hui son savoir;
Son implacable barbarie
Se mesure sur son pouvoir.
Le délateur, monstre exécrable,
Est orné d'un titre honorable,
A la honte de notre nom;
L'esclave fait trembler son maître;
Enfin nous allons voir renaître
Les temps de Claude et de Néron.
En vain l'Auteur de la nature
S'est réservé le fond des coeurs,
Si l'orgueilleuse créature
Ose en sonder les profondeurs.
Une ordonnance criminelle
Veut qu'en public chacun révèle
Les opprobres de sa maison;
Et, pour couronner l'entreprise,
On fait d'un pays de franchise
Une immense et vaste prison.
Quel gouffre sous mes pas s'entr'ouvre!
Quels spectres me glacent d'effroi!
L'enfer ténébreux se découvre:
C'est Tysiphone, je la voi.
La Terreur, l'Envie, et la Rage,
Guident son funeste passage:
Des foudres partent de ses yeux;
Elle tient dans ses mains perfides
Un tas de glaives homicides
Dont elle arme des furieux.
Déjà la troupe meurtrière
Commence ses sanglants exploits;
Elle ouvre l'affreuse carrière
Par le renversement des lois.
Contre la force et l'imposture
La foi, la candeur, la droiture,
Sont des asiles impuissants.
Tout cède à l'horrible tempête;
S'il tombe une coupable tête,
On égorge mille innocents.
Tel, sortant du mont de Sicile,
Un torrent de soufre enflammé
Engloutit un terrain fertile
Et son habitant alarmé;
Tel un loup, fumant de carnage,
Enveloppe dans son ravage
Les bergers avec les troupeaux;
Telle était, moins terrible encore,
La fatale boîte où Pandore
Cachait à nos veux tous les maux.
Dans cet odieux parallèle
Ne rencontrez-vous pas vos traits,
Magistrats d'un nouveau modèle,
Que l'enfer en courroux a faits;
Vils partisans de la Fortune,
Que le cri du faible importune,
Par qui les bons sont abattus,
Chez qui la Cruauté farouche,
Les Préjugés au regard louche,
Tiennent la place des Vertus?
Nous périssons: tout se dérange;
Tous les états sont confondus.
Partout règne un désordre étrange:
On ne voit qu'hommes éperdus;
Leurs coeurs sont fermés à la joie;
Leurs biens vont devenir la proie
De leurs ennemis triomphants.
O désespoir! notre patrie
N'est plus qu'une mère en furie
Qui met en pièces ses enfants.
Je sens que mes craintes redoublent;
Le ciel s'obstine à nous punir.
Que d'objets affligeants me troublent!
Je lis dans le sombre avenir.
Bientôt les guerres intestines,
Les massacres, et les rapines,
Deviendront les jeux des mortels.
On souillera le sanctuaire:
Les dieux d'une terre étrangère
Vont déshonorer nos autels.
Vieille erreur, respect chimérique,
Sortez de nos coeurs mutinés;
Chassons le sommeil léthargique
Qui nous a tenus enchaînés.
Peuple! que la flamme s'apprête;
J'ai déjà, semblable au prophète,
Percé le mur d'iniquité:
Volez, détruisez l'Injustice;
Saisissez au bout de la lice
La désirable Liberté. |
ODE
VI.
A MONSIEUR LE DUC DE RICHELIEU
SUR L'INGRATITUDE. 1736
(20)O toi, mon support
et ma gloire,
Que j'aime à nourrir ma mémoire
Des biens que ta vertu m'a faits,
Lorsqu'en tous lieux l'ingratitude
Se fait une pénible étude
De l'oubli honteux des bienfaits!
Doux noeuds de la reconnaissance,
C'est par vous que dès mon enfance
Mon coeur à jamais fut lié;
La voix du sang, de la nature,
N'est rien qu'un languissant murmure
Près de la voix de l'amitié.
Eh! quel est en effet mon père?
Celui qui m'instruit, qui m'éclaire,
Dont le secours m'est assuré;
Et celui dont le coeur oublie
Les biens répandus sur sa vie,
C'est là le fils dénaturé.
Ingrats, monstres que la nature
A pétris d'une fange impure
Qu'elle dédaigna d'animer,
Il manque à votre âme sauvage
Des humains le plus beau partage;
Vous n'avez pas le don d'aimer.
Nous admirons le fier courage
Du lion fumant de carnage,
Symbole du dieu des combats.
D'où vient que l'univers déteste
La couleuvre bien moins funeste?
Elle est l'image des ingrats.
Quel monstre plus hideux s'avance?
La Nature fuit et s'offense
A l'aspect de ce vieux giton;
Il a la rage de Zoïle,
De Gacon(21) l'esprit et
le style,
Et l'âme impure de Chausson.
C'est Desfontaines, c'est ce prêtre
Venu de Sodome à Bicêtre,
De Bicêtre au sacré vallon:
A-t-il l'espérance bizarre
Que le bûcher qu'on lui prépare
Soit fait des lauriers d'Apollon?
Il m'a dû l'honneur et la vie,
Et, dans son ingrate furie,
De Rousseau lâche imitateur,
Avec moins d'art et plus d'audace,
De la fange où sa voix coasse
Il outrage son bienfaiteur.
Qu'un Hibernois(22), loin
de la France,
Aille ensevelir dans Bysance
Sa honte à l'abri du croissant;
D'un oeil tranquille et sans colère,
Je vois son crime et sa misère;
Il n'emporte que mon argent.
Mais l'ingrat dévoré d'envie,
Trompette de la calomnie,
Qui cherche à flétrir mon honneur,
Voilà le ravisseur coupable,
Voilà le larcin détestable
Dont je dois punir la noirceur.
Pardon, si ma main vengeresse
Sur ce monstre un moment s'abaisse
A lancer ces utiles traits,
Et si de la douce peinture
De ta vertu brillante et pure
Je passe à ces sombres portraits.
Mais lorsque Virgile et le Tasse
Ont chanté dans leur noble audace
Les dieux de la terre et des mers,
Leur muse, que le ciel inspire,
Ouvre le ténébreux empire,
Et peint les monstres des enfers. |
VARIANTES
DE L'ODE VI.
Vers 24. L'auteur
a supprimé la strophe suivante, qui était cinquième
dans la première édition:
Je crois voir ces plaines stériles
Dont nos cultures inutiles
N'ont pu fertiliser le sein;
Ou le bronze informe et rebelle,
Indocile à la main fidèle
Qui conduit les traits du burin. |
Vers 30. La première
édition contenait les strophes suivantes, que l'auteur a fait disparaître:
Tel fut ce plagiaire habile
Et de Marot et de d'Ouville,
Connu par ses viles chansons:
Semblable à l'infâme Locuste,
Qui, sous les successeurs d'Auguste,
Fut illustre par ses poisons.
Dis-nous, Rousseau, quel premier crime
Entraîna tes pas dans l'abîme
Où j'ai vu Saurin te plonger?
Ah! ce fut l'oubli des services:
Tu fus ingrat, et tous les vices
Vinrent en foule t'assiéger.
Aussitôt le dieu qui m'inspire
T'arracha le luth et la lyre
Qu'avaient déshonorés tes mains:
Tu n'es plus qu'un reptile immonde,
Rebut du Parnasse et du monde,
Rongé de tes propres venins.
En vain la triste Hypocrisie
Des fureurs de ta frénésie
Veut couvrir les traits odieux;
Ton coeur n'en est que plus coupable,
Et, dans la noirceur qui t'accable,
Ton esprit moins ingénieux.
Des forêts le tyran sauvage,
Vieux, languissant, et plein de rage,
Périssant de faim dans les bois,
Pour tromper les troupeaux paisibles,
Prétendit par ses cris horribles
Des pasteurs imiter la voix.
Les faibles troupeaux en gémirent;
Mais quand les pasteurs entendirent
Ses détestables hurlements,
On écrasa dans son repaire
Cet hypocrite sanguinaire,
Pour prix de ses déguisements.
Oh ! qu'en sa fureur impuissante
Une âme abattue et tremblante
Donne de mépris et d'horreur,
Quand le style, glacé par l'âge,
En vain ranimé par la rage,
Languit énervé de froideur!
Il faut que ma main vengeresse
Sur ce monstre un moment s'abaisse
A lancer ces utiles traits;
Il faut de la douce peinture
De la vertu brillante et pure
Passer à d'horribles portraits.
Quel monstre plus hideux s'avance, etc. |
Vers 42. Après
cette strophe, on lit dans les premières éditions:
Vieux, languissant, et sans courage,
Souvent, dans un accès de rage
Qui l'enflamme et dont il périt,
Un chien, de sa gueule édentée,
Horrible, écumante, empestée,
Poursuit la main qui le nourrit.
Il me dut l'honneur et la vie;
Et dans son ingrate furie,
De Rousseau lâche imitateur,
Ami traître, ennemi timide,
Des flots de sa bile insipide
Il veut couvrir son bienfaiteur.
Pardon si ma main vengeresse, etc. |
Dernier vers. La strophe
qui suit, et que l'auteur a supprimée, terminait l'ode:
Raphaël, Rubens, Michel-Ange,
Sous les pieds du divin archange
Ont montré le diable abattu;
Et, par un heureux artifice,
Massillon peint l'horreur du vice
Pour mieux embellir la vertu. |
ODE
VII.
SUR LE FANATISME. 1732.
Charmante et sublime Émilie(23)
Amante de la Vérité,
Ta solide philosophie
T'a prouvé la Divinité.
Ton âme, éclairée et profonde,
Franchissant les bornes du monde,
S'élance au sein de son auteur.
Tu parais son plus bel ouvrage;
Et tu lui rends un digne hommage,
Exempt de faiblesse et d'erreur.
Mais si les traits de l'Athéisme
Sont repoussés par ta raison,
De la coupe du Fanatisme
Ta main renverse le poison:
Tu sers la justice éternelle,
Sans l'âcreté de ce faux zèle
De tant de dévots malfaisants(24),
Tel qu'un sujet sincère et juste
Sait approcher d'un trône auguste
Sans les vices des courtisans.
Ce Fanatisme sacrilège
Est sorti du sein des autels;
Il les profane, il les assiège,
Il en écarte les mortels.
O Religion bienfaisante,
Ce farouche ennemi se vante
D'être né dans ton chaste flanc!
Mère tendre, mère adorable,
Croira-t-on qu'un fils si coupable
Ait été formé de ton sang?
On a vu souvent des athées
Estimables dans leurs erreurs;
Leurs opinions infectées
N'avaient point corrompu leurs moeurs.
Spinosa fut toujours fidèle
A la loi pure et naturelle
Du Dieu qu'il avait combattu;
Et ce Desbarreaux qu'on outrage(25),
S'il n'eut pas les clartés du sage,
En eut le coeur et la vertu.
Je sentirais quelque indulgence
Pour un aveugle audacieux
Qui nierait l'utile existence
De l'astre qui brille à mes yeux.
Ignorer ton être suprême,
Grand Dieu! c'est un moindre blasphème,
Et moins digne de ton courroux,
Que de te croire impitoyable,
De nos malheurs insatiable,
Jaloux, injuste comme nous.
Lorsqu'un dévot atrabilaire,
Nourri de superstition,
A, par cette affreuse chimère,
Corrompu sa religion,
Le voilà stupide et farouche;
Le fiel découle de sa bouche,
Le Fanatisme arme son bras;
Et, dans sa piété profonde,
Sa rage immolerait le monde
A son Dieu, qu'il ne connaît pas.
Ce sénat proscrit dans la France,
Cette infâme Inquisition,
Ce tribunal où l'ignorance
Traîna si souvent la raison;
Ces Midas en mitre, en soutane,
Au philosophe de Toscane
Sans rougir ont donné des fers.
Aux pieds de leur troupe aveuglée,
Abjurez, sage Galilée,
Le système de l'univers.
Écoutez ce signal terrible
Qu'on vient de donner dans Paris(26);
Regardez ce carnage horrible,
Entendez ces lugubres cris;
Le frère est teint du sang du frère,
Le fils assassine son père,
La femme égorge son époux;
Leurs bras sont armés par des prêtres.
O ciel! sont-ce là les ancêtres
De ce peuple léger et doux?
Jansénistes et molinistes,
Vous qui combattez aujourd'hui
Avec les raisons des sophistes,
Leurs traits, leur bile, et leur ennui,
Tremblez qu'enfin votre querelle
Dans vos murs un jour ne rappelle
Ces temps de vertige et d'horreur;
Craignez ce zèle qui vous presse:
On ne sent pas dans son ivresse
Jusqu'où peut aller sa fureur.
Malheureux, voulez-vous entendre
La loi de la religion?
Dans Marseille il fallait l'apprendre
Au sein de la contagion,
Lorsque la tombe était ouverte,
Lorsque la Provence, couverte
Par les semences du trépas,
Pleurant ses villes désolées
Et ses campagnes dépeuplées,
Fit trembler tant d'autres États.
Belsunce(27), pasteur vénérable,
Sauvait son peuple périssant;
Langeron, guerrier secourable,
Bravait un trépas renaissant;
Tandis que vos lâches cabales
Dans la mollesse et les scandales
Occupaient votre oisiveté
De la dispute ridicule
Et sur Quesnel et sur la bulle(28),
Qu'oubliera la postérité.
Pour instruire la race humaine
Faut-il perdre l'humanité?
Faut-il le flambeau de la Haine
Pour nous montrer la Vérité?
Un ignorant, qui de son frère
Soulage en secret la misère,
Est mon exemple et mon docteur;
Et l'esprit hautain qui dispute,
Qui condamne, qui persécute,
N'est qu'un détestable imposteur. |
VARIANTES
DE L'ODE VII.
Vers 5:
Tu connais cet Être suprême;
Dans ton coeur est sa bonté même;
Dans ton esprit est sa grandeur.
Tu parais, etc. |
Vers 31:
On a vu souvent des athées
Sociables dans leurs erreurs;
Leurs opinions infectées
N'avaient point corrompu leurs moeurs.
Spinosa fut doux, simple, aimable;
Le Dieu que son esprit coupable
Avait follement combattu,
Prenant pitié de sa faiblesse,
Lui laissa l'humaine sagesse,
Et les ombres de la vertu.
Au vaste empire de la Chine
Il est un peuple de lettrés
Qui de la nature divine
Combat les attributs sacrés(29).
O vous! qui de notre hémisphère
Portez le flambeau salutaire
A ces faux sages d'Orient,
Parlez; est-il plus de justice,
Plus de candeur, et moins de vice,
Chez nos dévots de l'Occident!
Je sentirais, etc.
|
La strophe On a vu souvent des athées, est
citée par Voltaire dans le XVIe article de son Fragment sur l'Histoire
générale, avec quelques différences.
Vers 55:
Son âme alors est endurcie;
Sa raison s'enfuit obscurcie;
Rien n'a plus sur lui de pouvoir:
Sa justice est folle et cruelle;
Il est dénaturé par zèle,
Et sacrilège par devoir. |
Vers 65:
Cette troupe folle, inhumaine,
Qui tient le bon sens à la gène
Et l'innocence dans les fers,
Par son zèle absurde aveuglée
Osa condamner Galilée
Pour avoir connu l'univers.
Ce Bacon, qui fut de la poudre
L'innocent et sage inventeur,
Ne put jamais se faire absoudre
Au consistoire de l'erreur.
Les chrétiens ont vu sur la terre
Le trouble, un concile, et la guerre,
Pour la forme d'un capuchon;
Et leurs églises divisées
Du sang des pasteurs arrosées,
Pour les sophismes de Platon. |
Vers 91:
Vous riez des sages d'Athènes
Que la terre a trop respectés,
Vous dissipez leurs ombres vaines
Par vos immortelles clartés.
Mais au moins, dans leur nuit profonde,
Conducteurs aveugles du monde,
Ils n'étaient point persécuteurs.
Imitez l'esprit pacifique
Et du Lycée et du Portique,
Quand vous condamnez leurs erreurs.
Enfants ingrats d'un même père,
Si vous prétendez le servir,
Si vous aspirez à lui plaire,
Est-ce à force de vous haïr?
Est-ce en déchirant l'héritage
Qu'un père si tendre et si sage
Du haut des cieux nous a transmis?
L'amour était votre partage
Cruels! auriez-vous plus de rage,
Si vous étiez nés ennemis? |
Vers 108:
De ces disputes furieuses
Sur des chimères épineuses
*Qu'oubliera la postérité.
Dans votre pédantesque audace,
Digne de votre faux savoir,
Vous argumentez sur la grâce,
Et vous êtes loin de l'avoir.
*Un ignorant, qui de son frère
*Soulage en secret la misère,
Qui fuit la cour et les flatteurs,
Doux, clément, sans être timide:
Voilà mon apôtre et mon guide;
Les autres sont des imposteurs. |
ODE
VIII.
SUR LA PAIX DE 1736.
(30)L'Etna renferme le
tonnerre
Dans ses épouvantables flancs;
Il vomit le feu sur la terre,
Il dévore ses habitants.
Fuyez, Dryades gémissantes,
Ces campagnes toujours brûlantes,
Ces abîmes toujours ouverts,
Ces torrents de flamme et de soufre,
Échappés du sein de ce gouffre
Qui touche aux voûtes des enfers.
Plus terrible dans ses ravages,
Plus fier dans ses débordements,
Le Pô renverse ses rivages
Cachés sous ses flots écumants:
Avec lui marchent la Ruine,
L'Effroi, la Douleur, la Famine,
La Mort, les Désolations;
Et, dans les fanges de Ferrare,
Il entraîne à la mer avare
Les dépouilles des nations.
Mais ces débordements de l'onde,
Et ces combats des éléments,
Et ces secousses qui du monde
Ont ébranlé les fondements,
Fléaux que le ciel en colère
Sur ce malheureux hémisphère
A fait éclater tant de fois,
Sont moins affreux, sont moins sinistres,
Que l'ambition des ministres
Et que les discordes des rois.
De l'Inde aux bornes de la France,
Le soleil, en son vaste tour,
Ne voit qu'une famille immense,
Que devrait gouverner l'Amour.
Mortels, vous êtes tous des frères;
Jetez ces armes mercenaires:
Que cherchez-vous dans les combats?
Quels biens poursuit votre imprudence?
En aurez-vous la jouissance
Dans la triste nuit du trépas?
Encor si pour votre patrie
Vous saviez vous sacrifier!
Mais non; vous vendez votre vie
Aux mains qui daignent la payer.
Vous mourez pour la cause inique
De quelque tyran politique
Que vos yeux ne connaissent pas;
Et vous n'êtes, dans vos misères,
Que des assassins mercenaires
Armés pour des maîtres ingrats.
Tels sont ces oiseaux de rapine,
Et ces animaux malfaisants,
Apprivoisés pour la ruine
Des paisibles hôtes des champs:
Aux sons d'un instrument sauvage,
Animés, ardents, pleins de rage,
Ils vont, d'un vol impétueux,
Sans choix, sans intérêt, sans gloire,
Saisir une folle victoire
Dont le prix n'est jamais pour eux.
O superbe, ô triste Italie!
Que tu plains ta fécondité!
Sous tes débris ensevelie,
Que tu déplores ta beauté!
Je vois tes moissons dévorées
Par les nations conjurées
Qui te flattaient de te venger:
Faible, désolée, expirante,
Tu combats d'une main tremblante
Pour le choix d'un maître étranger.
Que toujours armés pour la guerre
Nos rois soient les dieux de la paix;
Que leurs mains portent le tonnerre,
Sans se plaire à lancer ses traits.
Nous chérissons un berger sage,
Qui, dans un heureux pâturage,
Unit les troupeaux sous ses lois.
Malheur au pasteur sanguinaire
Qui les expose en téméraire
A la dent du tyran des bois!
Eh! que m'importe la victoire
D'un roi qui me perce le flanc,
D'un roi dont j'achète la gloire
De ma fortune et de mon sang!
Quoi! dans l'horreur de l'indigence,
Dans les langueurs, dans la souffrance,
Mes jours seront-ils plus sereins
Quand on m'apprendra que nos princes
Aux frontières de nos provinces
Nagent dans le sang des Germains?
Colbert, toi qui dans ta patrie
Amenas les arts et les jeux;
Colbert, ton heureuse industrie
Sera plus chère à nos neveux
Que la vigilance inflexible
De Louvois, dont la main terrible
Embrasait le Palatinat,
Et qui, sous la mer irritée,
De la Hollande épouvantée
Voulait anéantir l'État.
Que Louis jusqu'au dernier âge
Soit honoré du nom de Grand;
Mais que ce nom s'accorde au sage,
Qu'on le refuse au conquérant.
C'est dans la paix que je l'admire,
C'est dans la paix que son empire
Florissait sous de justes lois,
Quand son peuple aimable et fidèle
Fut des peuples l'heureux modèle,
Et lui le modèle des rois. |
VARIANTES
DE L'ODE VIII.
Vers 5. Voltaire,
le 18 octobre 1736, soumettait à d'Olivet quelques passages de cette
pièce, et donnait cette version des six derniers vers de la première
strophe:
Le tigre, acharné sur sa proie,
Sent d'une impitoyable joie
Son âme horrible s'enflammer.
Notre coeur n'est point né sauvage
Grands dieux! Si l'homme est votre image,
Il n'était fait que pour aimer. |
Ces six derniers vers furent ensuite reportés dans
une strophe qui fut retranchée depuis; voyez la variante suivante.
(B.)
Vers 31. Cette strophe
et la suivante ont remplacé celles-ci:
Que de nations fortunées
Reposaient au sein des beaux-arts,
Avant qu'au haut des Pyrénées
Tonnât la trompette de Mars!
Des Jeux la troupe enchanteresse,
Les Plaisirs, les chants d'allégresse,
Régnaient dans nos brillants palais,
Tandis que les flûtes champêtres
Mollement, à l'ombre des hêtres,
Vantaient les charmes de la paix.
Paix aimable, éternel partage
Des heureux habitants des cieux,
Vous étiez l'unique avantage
Qui pouviez nous approcher d'eux.
Ce tigre, acharné sur sa proie,
Sent d'une impitoyable joie
Son âme horrible s'enflammer;
Notre coeur n'est point né sauvage
Grand Dieu! Si l'homme est ton image,
C'est qu'il était fait pour aimer. |
Vers 95. Dans sa lettre
à d'Olivet, du 18 octobre 1736, Voltaire proposait cette autre version:
Que la politique inflexible
De Louvois prudent et terrible,
Qui brûlait le Palatinat. (B.) |
ODE
IX.
A MESSIEURS DE L'ACADÉMIE
DES SCIENCES,
Qui ont été sous
l'équateur et au cercle polaire
mesurer des degrés de
latitude.
(31)O Vérité
sublime! ô céleste Uranie!
Esprit né de l'esprit qui forma l'univers,
Qui mesures des cieux la carrière infinie,
Et qui pèses les airs:
Tandis que tu conduis sur les gouffres de l'onde
Ces voyageurs savants, ministres de tes lois,
De l'ardent équateur ou du pôle du monde,
Entends ma faible voix.
Que font tes vrais enfants? Vainqueurs de la nature,
Ils arrachent son voile; et ces rares esprits
Fixent la pesanteur, la masse, et la figure,
De l'univers surpris.
Les enfers sont émus au bruit de leur voyage:
Je vois paraître au jour les ombres des héros,
De ces Grecs renommés qu'admira le rivage
De l'antique Colchos.
Argonautes fameux, demi-dieux de la Grèce,
Castor, Pollux, Orphée, et vous, heureux Jason,
Vous de qui la valeur, et l'amour, et l'adresse,
Ont conquis la toison;
En voyant les travaux et l'art de nos grands hommes,
Que vous êtes honteux de vos travaux passés!
Votre siècle est vaincu par le siècle où
nous sommes:
Venez, et rougissez.
Quand la Grèce parlait, l'univers en silence
Respectait le mensonge ennobli par sa voix:
Et l'Admiration, fille de l'ignorance,
Chanta de vains exploits(32).
Heureux qui les premiers marchent dans la carrière!
N'y fassent-ils qu'un pas, leurs noms sont publiés;
Ceux qui trop tard venus la franchissent entière
Demeurent oubliés.
Le Mensonge réside au temple de Mémoire:
Il y grava, des mains de la Crédulité(33),
Tous ces fastes des temps destinés pour l'histoire
Et pour la vérité.
Uranie, abaissez ces triomphes des fables:
Effacez tous ces noms qui nous ont abusés:
Montrez aux nations les héros véritables
Que vous seule instruisez.
Le Génois qui chercha, qui trouva l'Amérique,
Cortez qui la vainquit par de plus grands travaux,
En voyant des Français l'entreprise héroïque
Ont prononcé ces mots:
« L'ouvrage de nos mains n'avait point eu d'exemples,
Et par nos descendants ne peut être imité;
Ceux à qui l'univers a fait bâtir des temples
L'avaient moins mérité.
« Nous avons fait beaucoup, vous faites davantage;
Notre nom doit céder à l'éclat qui
vous suit.
Plutus guida nos pas dans ce monde sauvage;
La vertu vous conduit. »
Comme ils parlaient ainsi, Newton dans l'empyrée,
Newton les regardait, et du ciel entr'ouvert:
« Confirmez, disait-il, à la terre éclairée
Ce que j'ai découvert(34).
« Tandis que des humains le troupeau méprisable,
Sous l'empire des sens indignement vaincu,
De ses jours indolents traînant le fil coupable,
Meurt sans avoir vécu,
« Donnez un digne essor à votre âme
immortelle
Éclairez des esprits nés pour la vérité.
Dieu vous a confié la plus vive étincelle
De la Divinité.
« De la raison qu'il donne il aime à voir
l'usage;
Et le plus digne objet des regards éternels,
Le plus brillant spectacle est l'âme du vrai sage
Instruisant les mortels.
« Mais surtout écartez ces serpents détestables,
Ces enfants de l'Envie, et leur souffle odieux;
Qu'ils n'empoisonnent pas ces âmes respectables
Qui s'élèvent aux cieux.
« Laissez un vil Zoïle aux fanges du Parnasse
De ses coassements(35)
importuner le ciel,
Agir avec bassesse, écrire avec audace.
Et s'abreuver de fiel.
Imitez ces esprits, ces fils de la lumière,
Confidents du Très-Haut, qui vivent dans son sein,
Qui jettent comme lui sur la nature entière
Un oeil pur et serein. » |
ODE
X.
AU ROI DE PRUSSE,
SUR SON AVÈNEMENT AU TRÔNE.(1740)
(36)Est-ce aujourd'hui
le jour le plus beau de ma vie?
Ne me trompé-je point dans un espoir si doux?
Vous régnez. Est-il vrai que la philosophie
Va régner avec vous?
Fuyez loin de son trône, imposteurs fanatiques,
Vils tyrans des esprits, sombres persécuteurs,
Vous dont l'âme implacable et les mains frénétiques
Ont tramé tant d'horreurs.
Quoi! je t'entends encore, absurde Calomnie!
C'est toi, monstre inhumain, c'est toi qui poursuivis
Et Descartes, et Bayle, et ce puissant génie(37)
Successeur de Leibnitz.
Tu prenais sur l'autel un glaive qu'on révère,
Pour frapper saintement les plus sages humains.
Mon roi va te percer du fer que le vulgaire
Adorait dans tes mains.
Il te frappe, tu meurs; il venge notre injure;
La vérité renaît, l'erreur s'évanouit;
La terre élève au ciel une voix libre et
pure;
Le ciel se réjouit.
Et vous, de Borgia détestables maximes,
Science d'être injuste à la faveur des lois,
Art d'opprimer la terre, art malheureux des crimes,
Qu'on nomme l'art des rois(38);
Périssent à jamais vos leçons tyranniques!
Le crime est trop facile, il est trop dangereux.
Un esprit faible est fourbe; et les grands politiques
Sont les coeurs généreux.
Ouvrons du monde entier les annales fidèles,
Voyons-y les tyrans, ils sont tous malheureux;
Les foudres qu'ils portaient dans leurs mains criminelles
Sont retombés sur eux.
Ils sont morts dans l'opprobre, ils sont morts dans la
rage;
Mais Antonin, Trajan, Marc-Aurèle, Titus,
Ont eu des jours sereins, sans nuit et sans orage,
Purs comme leurs vertus.
Tout siècle eut ses guerriers; tout peuple a dans
la guerre
Signalé des exploits par le sage ignorés.
Cent rois que l'on méprise ont ravagé la
terre:
Régnez, et l'éclairez.
On a vu trop longtemps l'orgueilleuse ignorance,
Écrasant sous ses pieds le mérite abattu,
Insulter aux talents, aux arts, à la science,
Autant qu'à la vertu.
Avec un ris moqueur, avec un ton de maître,
Un esclave de cour, enfant des Voluptés,
S'est écrié souvent: Est-on fait pour connaître?
Est-il des vérités?
Il n'en est point pour vous, âme stupide et fière;
Absorbé dans la nuit, vous méprisez les
cieux.
Le Salomon du Nord apporte la lumière;
Barbare, ouvrez les yeux. |
VARIANTES
DE L'ODE X.
Vers 1er Voici la
pièce telle qu'elle a été envoyée au roi:
Enfin voici le jour le plus beau de ma vie,
Que le monde attendait et que vous seul craignez,
Le grand jour où la terre est par vous embellie,
Le jour où vous régnez.
Fuyez, disparaissez, révérends fanatiques,
Sous le nom de dévots lâches persécuteurs,
Séducteurs insolents, dont les mains frénétiques
Ont tramé tant d'horreurs.
J'entends, je vois trembler la sombre Hypocrisie;
C'est toi, monstre inhumain, etc. |
Vers 25:
Politique imprudente autant que tyrannique,
De votre faux éclat cachez le jour affreux;
Redoutez un héros de qui la politique
Est d'être vertueux. |
Vers 37. Au lieu des
quatre dernières strophes, l'auteur avait mis celles-ci:
Ils renaîtront en vous ces vrais héros de
Rome;
A les remplacer tous vous êtes destiné:
Régnez, vivez heureux; que le plus honnête
homme
Soit le plus fortuné.
Un philosophe règne. Ah! le siècle où
nous sommes
Le désirait sans doute, et n'osait l'espérer.
Seul il a mérité de gouverner les hommes:
Il sait les éclairer.
On voit des souverains vieillis dans l'ignorance,
Idoles sans vertus, sans oreilles, sans yeux,
Que sur l'autel du vice un vil flatteur encense,
Images des faux dieux.
Quelle est du Dieu vivant la véritable image?
Vous, des talents, des arts, et des vertus l'appui;
Vous, Salomon du Nord, plus savant et plus sage,
Et moins faible que lui. |
ODE
XI.
SUR LA MORT DE L'EMPEREUR CHARLES
VI. (1740)
(39)Il tombe pour jamais
ce cèdre dont la tête
Défia si longtemps les vents et la tempête,
Et dont les grands rameaux ombrageaient tant d'États.
En un instant frappée,
Sa racine est coupée
Par la faux du trépas.
Voilà ce roi des rois et ses grandeurs suprêmes:
La mort a déchiré ses trente diadèmes,
D'un front chargé d'ennuis dangereux ornement.
O race auguste et fière!
Un reste de poussière
Est ton seul monument.
Son nom même est détruit, le tombeau le dévore;
Et si le faible bruit s'en fait entendre encore,
On dira quelquefois: « Il régnait, il n'est
plus(40)!
»
Éloges funéraires
De tant de rois vulgaires
Dans la foule perdus.
Ah! s'il avait lui-même, en ces plaines fumantes
Qu'Eugène ensanglanta de ses mains triomphantes,
Conduit de ses Germains les nombreux armements,
Et raffermi l'Empire,
De qui la gloire expire
Sous les fiers Ottomans!
S'il n'avait pas langui dans sa ville alarmée,
Redoutable en sa cour aux chefs de son armée,
Punissant ses guerriers par lui-même avilis;
S'il eût été terrible
Au sultan invincible,
Et non pas à Wallis(41)!
Ou si, plus sage encore, et détournant la guerre,
Il eût par ses bienfaits ramené sur la terre
Les beaux jours, les vertus, l'abondance, et les arts,
Et cette paix profonde
Que sut donner au monde
Le second des Césars!
La Renommée alors, en étendant ses ailes,
Eût répandu sur lui les clartés immortelles
Qui de la nuit du temps percent les profondeurs;
Et son nom respectable
Eût été plus durable
Que ceux de ses vainqueurs.
Je ne profane point les dons de l'harmonie:
Le sévère Apollon défend à
mon génie
De verser, en bravant et les moeurs et les lois,
Le fiel de la satire
Sur la tombe où respire
La majesté des rois.
Mais, ô Vérité sainte! ô juste
Renommée!
Amour du genre humain dont mon âme enflammée
Reçoit avidement les ordres éternels!
Dictez à la mémoire
Les leçons de la gloire,
Pour le bien des mortels.
Rois, la Mort vous appelle au tribunal auguste
Où vous êtes pesés aux balances du
juste.
Votre siècle est témoin; le juge est l'avenir:
Demi-dieux mis en poudre,
Lui seul peut vous absoudre,
Lui seul peut vous punir. |
ODE
XII.
A LA REINE DE HONGRIE
MARIE-THÉRÈSE
D'AUTRICHE. (1742)
(42)Fille de ces héros
que l'Empire eut pour maîtres,
Digne du trône auguste où l'on vit tes ancêtres,
Toujours près de leur chute et toujours affermis;
Princesse magnanime,
Qui jouis de l'estime
De tous tes ennemis:
Le Français généreux, si fier et
si traitable,
Dont le goût pour la gloire est le seul goût
durable,
Et qui vole en aveugle où l'honneur le conduit,
Inonde ton empire,
Te combat et t'admire,
T'adore et te poursuit.
Par des noeuds étonnants l'altière Germanie,
A l'empire français malgré soi réunie,
Fait de l'Europe entière un objet de pitié(43);
Et leur longue querelle
Fut cent fois moins cruelle
Que leur triste amitié.
Ainsi de l'équateur et des antres de l'Ourse
Les vents impétueux emportent dans leur course
Des nuages épais l'un à l'autre opposés;
Et, tandis qu'ils s'unissent,
Les foudres retentissent
De leurs flancs embrasés.
Quoi! des rois bienfaisants ordonnent ces ravages!
Ils annoncent le calme, ils forment les orages!
Ils prétendent conduire à la félicité
Les nations tremblantes,
Par les routes sanglantes
De la calamité!
O vieillard vénérable(44),
à qui les destinées
Ont de l'heureux Nestor accordé les années,
Sage que rien n'alarme et que rien n'éblouit,
Veux-tu priver le monde
De cette paix profonde
Dont ton âme jouit?
Ah! s'il pouvait encore, au gré de sa prudence,
Tenant également le glaive et la balance,
Fermer, par des ressorts aux mortels inconnus,
De sa main respectée,
La porte ensanglantée
Du temple de Janus!
Si de l'or des Français les sources égarées,
Ne fertilisant plus de lointaines contrées,
Rapportaient l'abondance au sein de nos remparts,
Embellissaient nos villes,
Arrosaient les asiles
Où languissent les arts!
Beaux-Arts, enfants du Ciel, de la Paix et des Grâces,
Que Louis en triomphe amena sur ses traces,
Ranimez vos travaux, si brillants autrefois,
Vos mains découragées,
Vos lyres négligées,
Et vos tremblantes voix.
De l'immortalité vos succès sont le gage.
Tous ces traités rompus et suivis du carnage,
Ces triomphes d'un jour, si vains, si célébrés,
Tout passe, et tout retombe
Dans la nuit de la tombe;
Et vous seuls demeurez(45). |
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