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ODES (Suite)

ODE XIII.

LA CLÉMENCE DE LOUIS XIV ET DE LOUIS XV DANS LA VICTOIRE.

.
(46)Devoir des rois, leçon des sages, 
Vertu digne des immortels, 
Clémence, de quelles images 
Dois-je décorer tes autels? 
Dans les débris du Capitole 
Irai-je chercher ton symbole? 
Rome seule a-t-elle un Titus? 
Les Trajans et les Marc-Aurèles 
Sont-ils les stériles modèles 
Des inimitables vertus? 

Ce monarque brillant, illustre, 
Digne en effet du nom de grand, 
Louis, ne dut-il tant de lustre 
Qu'aux triomphes du conquérant? 
Il le doit à ces arts utiles 
Dont Colbert enrichit nos villes, 
Aux bienfaits versés avec choix, 
A ses vaisseaux maîtres de l'onde, 
A la paix qu'il donnait au monde, 
Aux exemples qu'il donne aux rois. 

Imitez, maîtres de la terre, 
Et sa justice et sa bonté; 
Que les maux cruels de la guerre 
Soient ceux de la nécessité; 
Que dans les horreurs du carnage 
Le vainqueur généreux soulage 
L'ennemi que son bras détruit. 
Héros entourés de victimes, 
Vos exploits sont autant de crimes, 
Si la paix n'en est pas le fruit. 

La Paix est fille de la Guerre. 
Ainsi les rapides éclairs 
Par les vents et par le tonnerre 
Épurent les champs et les airs; 
Ainsi les alcyons paisibles, 
Après les tempêtes horribles, 
Sur les eaux chantent leurs amours; 
Ainsi quand Nimègue étonnée 
Vit par Louis la paix donnée(47),
L'Europe entière eut de beaux jours. 

Telle est la brillante carrière 
Qu'ouvrit le dernier de nos rois; 
Son fils la remplit tout entière 
Par sa clémence et ses exploits: 
Comme lui bienfaiteur du monde, 
Son coeur est la source féconde 
De la publique utilité; 
Comme lui conquérant et sage, 
Il sait combattre avec courage, 
Et secourir avec bonté. 

Adorateurs de la Clémence, 
Transportez-vous a Fontenoy. 
Le jour luit, le combat commence; 
Bellone admire votre roi. 
Voyez cette phalange altière, 
Dans sa marche tranquille et fière, 
En tous nos rangs porter la mort; 
Et Louis, plus inébranlable, 
Par son courage inaltérable 
Changer et maîtriser le sort. 

Ce jour est le jour de la gloire, 
Il est celui de la vertu: 
Louis, au sein de la victoire, 
Pleure son rival abattu. 
Les succès n'ont rien qui l'enivre, 
Il sait qu'un héros ne doit vivre 
Que pour le bonheur des humains; 
Parmi les feux qui l'environnent, 
Sous les lauriers qui le couronnent, 
L'olive est toujours dans ses mains. 

Guerriers frappés de son tonnerre 
Et secourus par ses bienfaits, 
Dans les bras sanglants de la Guerre 
Il daigne demander la paix. 
Par quelles maximes funestes 
Préférez-vous aux dons célestes 
Les fléaux qu'il veut détourner? 
O victimes de sa justice, 
Quoi! vous voulez qu'il vous punisse, 
Quand il ne veut que pardonner!

ODE XIV.

LA FÉLICITÉ DES TEMPS,
OU L'ÉLOGE DE LA FRANCE(48). (1746)

.
Est-il encor des satiriques 
Qui, du présent toujours blessés, 
Dans leurs malins panégyriques 
Exaltent les siècles passés; 
Qui, plus injustes que sévères, 
D'un crayon faux peignent leurs pères 
Dégénérant de leurs aïeux, 
Et leurs contemporains coupables, 
Suivis d'enfants plus condamnables, 
Menacés de pires neveux(49)?

Silence, imposture outrageante; 
Déchirez-vous, voiles affreux; 
Patrie auguste et florissante, 
Connais-tu des temps plus heureux? 
De la cime des Pyrénées 
Jusqu'à ces rives étonnées 
Où la Mort vole avec l'Effroi, 
Montre ta gloire et ta puissance; 
Mais pour mieux connaître la France, 
Qu'on la contemple dans son roi. 

Quelquefois la grandeur trop fière, 
Sur son front portant les dédains, 
Foule aux pieds, dans sa marche altière, 
Les rampants et faibles humains. 
Les Prières humbles, tremblantes, 
Pâles, sans force, chancelantes, 
Baissant leurs yeux mouillés de pleurs, 
Abordent ce monstre farouche, 
Un indigne éloge à la bouche, 
Et la haine au fond de leurs coeurs. 

Favori du dieu de la guerre, 
Héros dont l'éclat nous surprend, 
De tous les vainqueurs de la terre 
Le plus modeste est le plus grand. 
O modestie! ô douce image 
De la belle âme du vrai sage! 
Plus noble que la majesté, 
Tu relèves le diadème, 
Tu décores la valeur même, 
Comme tu pares la beauté. 

Nous l'avons vu ce roi terrible 
Qui, sur des remparts foudroyés(50),
Présentait l'olivier paisible 
A ses ennemis effrayés: 
Tel qu'un dieu guidant les orages, 
D'une main portant les ravages 
Et les tonnerres destructeurs, 
De l'autre versant la rosée 
Sur la terre fertilisée, 
Couverte de fruits et de fleurs. 

L'airain gronde au loin sur la Flandre, 
Il n'interrompt point nos loisirs, 
Et quand sa voix se fait entendre, 
C'est pour annoncer nos plaisirs; 
Les muses en habit de fêtes, 
De lauriers couronnant leurs têtes, 
Éternisent ces heureux temps; 
Et, sous le bonheur qui l'accable, 
La Critique est inconsolable 
De ne plus voir de mécontents. 

Venez, enfants des Charlemagnes, 
Paraissez, ombres des Valois; 
Venez contempler ces campagnes 
Que vous désoliez autrefois: 
Vous verrez cent villes superbes 
Aux lieux où d'inutiles herbes 
Couvraient la face des déserts, 
Et sortir d'une nuit profonde 
Tous les arts, étonnant le monde 
De miracles toujours divers. 

Au lieu des guerres intestines 
De quelques brigands forcenés, 
Qui se disputaient les ruines 
De leurs vassaux infortunés, 
Vous verrez un peuple paisible, 
Généreux, aimable, invincible; 
Un prince au lieu de cent tyrans; 
Le joug porté sans esclavage; 
Et la concorde heureuse et sage 
Du roi, des peuples, et des grands. 

Souvent un laboureur habile, 
Par des efforts industrieux, 
Sur un champ rebelle et stérile 
Attira les faveurs des cieux; 
Sous ses mains la terre étonnée 
Se vit de moissons couronnée 
Dans le sein de l'aridité; 
Bientôt une race nouvelle 
De ces champs préparés pour elle 
Augmenta la fécondité. 

Ainsi Pyrrhus après Achille 
Fit encore admirer son nom; 
Ainsi le vaillant Paul-Émile 
Fut suivi du grand Scipion; 
Virgile, au-dessus de Lucrèce, 
Aux lieux arrosés du Permesse 
S'éleva d'un vol immortel; 
Et Michel-Ange vit paraître, 
Dans l'art que sa main fit renaître, 
Les prodiges de Raphaël. 

Que des vertus héréditaires 
A jamais ornent ce séjour! 
Vous avez imité vos pères; 
Qu'on vous imite à votre tour. 
Loin ce discours lâche et vulgaire(51),
Que toujours l'homme dégénère, 
Que tout s'épuise et tout finit: 
La nature est inépuisable, 
Et le Travail infatigable 
Est un dieu qui la rajeunit.

VARIANTES DE L'ODE XIV.

Vers 11:

Patrie aimable et triomphante,
Confondez ces traits pleins d'horreur;
De votre splendeur éclatante
Percez les voiles de l'erreur.
De la cime, etc.

Vers 21:

Dans l'Asie esclave et guerrière
La majesté des souverains,
Toujours sombre, toujours altière,
Foule aux pieds les faibles humains.
Les prières, etc.

Vers 31:

Rois puissants, foudres de la guerre,
Héros dont l'éclat, etc.

Vers 40: Après la quatrième strophe, on lisait:
 

Mais, sous cette aimable apparence,
Souvent on nourrit dans son coeur
La froide et dure indifférence,
Funeste fille du bonheur.
Du haut d'un trône inaccessible,
Qu'il est aisé d'être insensible
Aux voix plaintives des douleurs,
Aux cris de la misère humaine,
Qui percent avec tant de peine
Dans le tumulte des grandeurs!
C'est au faîte des grandeurs même,
C'est sur un trône de lauriers,
Que l'heureux vainqueur qui vous aime
Gémit sur ses braves guerriers,
Sur ces victimes de sa gloire,
Qui, dans les bras de la victoire,
Et dans les horreurs du tombeau,
Formaient ce mélange terrible
Du carnage le plus horrible
Et du triomphe le plus beau.
La Discorde, avec épouvante,
Le voit sur des murs foudroyés
Offrir l'olive bienfaisante
*A ses ennemis effrayés, etc.

ODE XV.

SUR LA MORT
DE S. A. S. Mme LA PRINCESSE DE BAREITH(52). (1759)


Lorsqu'en des tourbillons de flamme et de fumée 
Cent tonnerres d'airain, précédés des éclairs, 
De leurs globes brûlants renversent une armée; 
Quand de guerriers mourants les sillons sont couverts, 
             Tous ceux qu'épargna la foudre, 
             Voyant rouler dans la poudre 
             Leurs compagnons massacrés, 
             Sourds à la Pitié timide, 
             Marchent d'un pas intrépide 
             Sur leurs membres déchirés. 

Ces féroces humains, plus durs, plus inflexibles 
Que l'acier qui les couvre au milieu des combats, 
S'étonnent à la fin de devenir sensibles, 
D'éprouver la pitié qu'ils ne connaissaient pas, 
             Lorsque la Mort en silence 
             D'un pas terrible s'avance 
             Vers un objet plein d'attraits, 
             Quand ces yeux qui dans les âmes 
             Lançaient les plus douces flammes 
             Vont s'éteindre pour jamais. 

Une famille entière, interdite, éplorée, 
Se presse en gémissant vers un lit de douleurs: 
La victime l'attend, pâle, défigurée, 
Tendant une main faible à ses amis en pleurs. 
             Tournant en vain la paupière 
             Vers un reste de lumière 
             Qu'elle gémit de trouver(53),
             Elle présente sa tête; 
             La faux redoutable est prête, 
             Et la Mort va la lever. 

Le coup part, tout s'éteint: c'en est fait, il ne reste 
De tant de dons heureux, de tant d'attraits si chers, 
De ces sens animés d'une flamme céleste, 
Qu'un cadavre glacé, la pâture des vers. 
             Ce spectacle lamentable, 
             Cette perte irréparable 
             Vous frappe d'un coup plus fort 
             Que cent mille funérailles 
             De ceux qui, dans les batailles, 
             Donnaient et souffraient la mort. 

O Bareith! ô vertus! ô grâces adorées! 
Femme sans préjugés, sans vice, et sans erreur, 
Quand la mort t'enleva de ces tristes contrées, 
De ce séjour de sang, de rapine, et d'horreur, 
             Les nations acharnées 
             De leurs haines forcenées 
             Suspendirent les fureurs; 
             Les discordes s'arrêtèrent; 
             Tous les peuples s'accordèrent 
             A t'honorer de leurs pleurs. 

De la douce Vertu tel est le sûr empire; 
Telle est la digne offrande à tes mânes sacrés. 
Vous qui n'êtes que grands, vous qu'un flatteur admire, 
Vous traitons-nous ainsi lorsque vous expirez? 
             La mort que Dieu vous envoie 
             Est le seul moment de joie 
             Qui console nos esprits. 
             Emportez, âmes cruelles, 
             Ou nos haines éternelles, 
             Ou nos éternels mépris. 

Mais toi dont la vertu fut toujours secourable, 
Toi dans qui l'héroïsme égala la bonté, 
Qui pensais en grand homme, en philosophe aimable, 
Qui de ton sexe enfin n'avais que la beauté, 
             Si ton insensible cendre 
             Chez les morts pouvait entendre 
             Tous ces cris de notre amour, 
             Tu dirais dans ta pensée: 
             Les dieux m'ont récompensée 
             Quand ils m'ont ôté le jour. 

C'est nous, tristes humains, nous qui sommes à plaindre, 
Dans nos champs désolés et sous nos boulevards, 
Condamnés à souffrir, condamnés à tout craindre 
Des serpents de l'Envie et des fureurs de Mars. 
             Les peuples foulés gémissent, 
             Les arts, les vertus périssent, 
             On assassine les rois; 
             Tandis que l'on ose encore, 
             Dans ce siècle que j'abhorre, 
             Parler de moeurs et de lois! 

Hélas! qui désormais dans une cour paisible 
Retiendra sagement la Superstition, 
Le sanglant Fanatisme, et l'Athéisme horrible, 
Enchaînés sous les pieds de la Religion? 
             Qui prendra pour son modèle 
             La loi pure et naturelle 
             Que Dieu grava dans nos coeurs? 
             Loi sainte, aujourd'hui proscrite 
             Par la fureur hypocrite 
             D'ignorants persécuteurs! 

Des tranquilles hauteurs de la philosophie 
Ta pitié contemplait avec des yeux sereins 
Ces fantômes changeants du songe de la vie, 
Tant de travaux détruits, tant de projets si vains; 
             Ces factions indociles 
             Qui tourmentent dans nos villes 
             Nos citoyens obstinés; 
             Ces intrigues si cruelles 
             Qui font des cours les plus belles 
             Un séjour d'infortunés. 

Du temps qui fuit toujours tu fis toujours usage: 
O combien tu plaignais l'infâme oisiveté 
De ces esprits sans goût, sans force, et sans courage, 
Qui meurent pleins de jours, et n'ont point existé! 
             La vie est dans la pensée 
             Si l'âme n'est exercée, 
             Tout son pouvoir se détruit; 
             Ce flambeau sans nourriture 
             N'a qu'une lueur obscure, 
             Plus affreuse que la nuit. 

Illustres meurtriers, victimes mercenaires, 
Qui, redoutant la honte et maîtrisant la peur, 
L'un par l'autre animés aux combats sanguinaires, 
Fuiriez si vous l'osiez, et mourez par honneur; 
             Une femme, une princesse, 
             Dans sa tranquille sagesse 
             Du sort dédaignant les coups, 
             Souffrant ses maux sans se plaindre, 
             Voyant la mort sans la craindre, 
             Était plus brave que vous. 

Mais qui célébrera l'amitié courageuse, 
Première des vertus, passion des grands coeurs, 
Feu sacré dont brûla ton âme généreuse, 
Qui s'épurait encore au creuset des malheurs? 
             Rougissez, âmes communes, 
             Dont les diverses fortunes 
             Gouvernent les sentiments, 
             Frêles vaisseaux sans boussole, 
             Qui tournez au gré d'Éole, 
             Plus légers que ses enfants. 

Cependant elle meurt, et Zoïle respire! 
Et des lâches Séjans un lâche imitateur 
A la vertu tremblante insulte avec empire; 
Et l'hypocrite en paix sourit au délateur! 
             Le troupeau faible des sages, 
             Dispersé par les orages, 
             Va périr sans successeurs; 
             Leurs noms, leurs vertus, s'oublient, 
             Et les enfers multiplient 
             La race des oppresseurs. 

Tu ne chanteras plus, solitaire Sylvandre, 
Dans ce palais des arts où les sons de ta voix 
Contre les préjugés osaient se faire entendre, 
Et de l'humanité faisaient parler les droits; 
             Mais, dans ta noble retraite, 
             Ta voix, loin d'être muette, 
             Redouble ses chants vainqueurs, 
             Sans flatter les faux critiques, 
             Sans craindre les fanatiques, 
             Sans chercher des protecteurs. 

Vils tyrans des esprits, vous serez mes victimes, 
Je vous verrai pleurer à mes pieds abattus; 
A la postérité je peindrai tous vos crimes 
De ces mâles crayons dont j'ai peint les vertus. 
             Craignez ma main raffermie: 
             A l'opprobre, à l'infamie, 
             Vos noms seront consacrés, 
             Comme le sont à la gloire 
             Les enfants de la Victoire 
             Que ma muse a célébrés.

NOTE DE M. MORZA SUR L'ODE PRÉCÉDENTE(54).

(55)La princesse à qui on a élevé ce monument en méritait un plus beau, et les monstres dont on daigne parler à la fin de cette ode méritent une punition plus sévère. 

Dans les beaux jours de la littérature, il y avait, à la vérité, de plats critiques comme aujourd'hui. Claveret écrivait contre Corneille; Subligny et Visé attaquaient toutes les pièces de Racine; chaque siècle a eu ses Zoïles et ses Garasses: mais on ne vit jamais que dans nos jours une troupe infâme de délateurs vomir hardiment leurs impostures, et en inventer encore de nouvelles quand les premières ont été confondues; cabaler insolemment, attaquer jusque dans les tribunaux les gens de lettres dont ils ne peuvent attaquer la gloire; porter l'audace de la calomnie jusqu'à les accuser de penser en secret tout le contraire de ce qu'ils écrivent en public et vouloir rendre odieux, par leurs imputations, le nom respectable de philosophe. 

La manie de ces délations a été poussée au point de dire et d'imprimer que les philosophes sont dangereux dans un État. 

Et qui sont ces hardis délateurs? tantôt c'est un pédant jésuite(56) qui compromet la société dont il est, et qui ose parler de morale, tandis que ses confrères sont accusés et punis d'un parricide; tantôt c'est le factieux auteur d'une gazette nommée Ecclésiastique, qui, pour quelques écus par mois, a calomnié les Buffon, les Montesquieu, et jusqu'à un ministre d'État (M. d'Argenson), auteur d'un livre excellent sur une partie du droit public. C'est une troupe d'écrivains affamés qui se vantent de défendre le christianisme à quinze sous par tome, qui accusent d'irréligion le sage et savant auteur des Essais sur Paris, et qui enfin sont forcés de lui demander pardon juridiquement(57).

C'est surtout le misérable auteur d'un libelle intitulé l'Oracle des philosophes(58), qui prétend avoir été admis à la table d'un homme qu'il n'a jamais vu, et dans l'antichambre duquel il ne serait pas souffert; qui se vante d'avoir été dans un château, lequel n'a jamais existé; et qui, pour prix du bon accueil qu'il dit avoir reçu dans cette seule maison en sa vie, divulgue les secrets qu'il suppose lui avoir été confiés dans cette maison... Ce polisson, nommé Guyon, se donne ainsi lui-même de gaieté de coeur pour un malhonnête homme. N'ayant point d'honneur à perdre, il ne songe qu'à regagner par le débit d'un mauvais libelle l'argent qu'il a perdu à l'impression de ses mauvais livres. L'opprobre le couvre, et il ne le sent pas; il ne sent que le dépit honteux de n'avoir pu même vendre son libelle. C'est donc à cet excès de turpitude qu'on est parvenu dans le métier d'écrivain! 

Ces valets de libraires, gens de la lie du peuple et la lie des auteurs, les derniers des écrivains inutiles, et par conséquent les derniers des hommes, sont ceux qui ont attaqué le roi, l'État, et l'Église, dans leurs feuilles scandaleuses écrites en faveur des convulsionnaires. Ils fabriquent leurs impostures, comme les filous commettent leurs larcins, dans les ténèbres de la nuit, changeant continuellement de nom et de demeure, associés à des recéleurs, fuyant à tout moment la justice, et, pour comble d'horreur, se couvrant du manteau de la religion, et, pour comble de ridicule, se persuadant qu'ils lui rendent service. 

Ces deux partis, le janséniste et le moliniste, si fameux longtemps dans Paris, et si dédaignés dans l'Europe, fournissent des deux côtés les plumes vénales dont le public est si fatigué; ces champions de la folie, que l'exemple des sages et les soins paternels du souverain n'ont pu réprimer, s'acharnent l'un contre l'autre avec toute l'absurdité de nos siècles de barbarie, et tout le raffinement d'un temps également éclairé dans la vertu et dans le crime; et, après s'être ainsi déchirés, ils se jettent sur les philosophes: ils attaquent la raison, comme des brigands réunis volent un honnête homme pour partager ses dépouilles. 

Qu'on me montre dans l'histoire du monde entier un philosophe qui ait ainsi troublé la paix de sa patrie: en est il un seul depuis Confucius jusqu'à nos jours, qui ait été coupable, je ne dis pas de cette rage de parti et de ces excès monstrueux mais de la moindre cabale contre les puissances, soit séculières, soit ecclésiastiques? Non, il n'y en eut jamais, et il n y en aura jamais. Un philosophe fait son premier devoir d'aimer son prince et sa patrie; il est attaché à sa religion sans s'élever outrageusement contre celles des autres peuples; il gémit de ces disputes insensées et fatales qui ont coûté autrefois tant de sang, et qui excitent aujourd'hui tant de haines. Le fanatique allume la discorde, et le philosophe l'éteint. Il étudie en paix la nature; il paye gaiement les contributions nécessaires à l'État; il regarde ses maîtres comme les députés de Dieu sur la terre, et ses concitoyens comme ses frères: bon mari, bon père, bon maître, il cultive l'amitié; il sait que, si l'amitié est un besoin de l'âme, c'est le plus noble besoin des âmes les plus belles, que c'est un contrat entre les coeurs, contrat plus sacré que s'il était écrit, et qui nous impose les obligations les plus chères: il est persuadé que les méchants ne peuvent aimer. 

Ainsi le philosophe, fidèle à tous ses devoirs, se repose sur l'innocence de sa vie. S'il est pauvre, il rend la pauvreté respectable; s'il est riche, il fait de ses richesses un usage utile à la société. S'il fait des fautes, comme tous les hommes en font, il s'en repent, et il se corrige. S'il a écrit librement dans sa jeunesse, comme Platon, il cultive la sagesse comme lui dans un âge avancé; il meurt en pardonnant à ses ennemis, et en implorant la miséricorde de l'Être suprême. 

Qu'il soit du sentiment de Leibnitz sur les monades et sur les indiscernables, ou du sentiment de ses adversaires; qu'il admette les idées innées, avec Descartes, ou qu'il voie tout dans le Verbe, avec Malebranche; qu'il croie au plein, qu'il croie au vide, ces innocentes spéculations exercent son esprit, et ne peuvent nuire en aucun temps à aucun homme. Mais plus il est éclairé, plus les esprits contentieux et absurdes redoutent son mépris; et voilà la source secrète et véritable de cette persécution qu'on a suscitée quelquefois aux plus pacifiques et aux plus estimables des mortels. Voilà pourquoi les factieux, les enthousiastes, les fourbes, les pédants orgueilleux, ont si souvent étourdi le monde de leurs clameurs; ils ont frappé à toutes les portes; ils ont pénétré chez les personnes les plus respectables; ils les ont séduites, ils ont animé la vertu même contre la vertu; et un sage a été quelquefois tout étonné d'avoir persécuté un sage. 

Quand l'évêque irlandais Berkeley se fut trompé sur le calcul différentiel, et que le célèbre Jurin eut confondu son erreur, Berkeley écrivit que les géomètres n'étaient pas chrétiens; quand Descartes eut trouvé de nouvelles preuves de l'existence de Dieu, Descartes fut accusé juridiquement d'athéisme; dès que ce même philosophe eut adopté les idées innées, nos théologiens l'anathématisèrent pour s'être écarté de l'opinion d'Aristote et de l'axiome de l'école que rien n'est dans l'entendement qui n'ait été dans les sens. Cinquante ans après, la mode changea; ils traitèrent de matérialistes ceux qui revinrent à l'ancienne opinion d'Aristote et de l'école. 

A peine Leibnitz eut-il proposé son système, rédigé depuis dans la Théodicée, que mille voix crièrent qu'il introduisait le fatalisme, qu'il renversait la créance de la chute de l'homme, qu'il détruisait les fondements de la religion chrétienne. D'autres philosophes ont-ils combattu le système de Leibnitz, on leur a dit: Vous insultez la Providence. 

Lorsque milord Shaftesbury assura que l'homme était né avec l'instinct de la bienveillance pour ses semblables, on lui imputa de nier le péché originel. D'autres(59), ont-ils écrit que l'homme est né avec l'instinct de l'amour-propre, on leur a reproché de détruire toute vertu. 

Ainsi, quelque parti qu'ait pris un philosophe, il a toujours été en butte à la calomnie, fille de cette jalousie secrète dont tant d'hommes sont animés, et que personne n'avoue. Enfin de quoi pourra-t-on s'étonner depuis que le jésuite Hardouin(60) a traité d'athées les Pascal, les Nicole, les Arnauld, et les Malebranche? 

Qu'on fasse ici une réflexion. Les Romains, ce peuple le plus religieux de la terre, nos vainqueurs, nos maîtres, et nos législateurs, ne connurent jamais la fureur absurde qui nous dévore; il n'y a pas dans l'histoire romaine un seul exemple d'un citoyen romain opprimé pour ses opinions; et nous, sortis à peine de la barbarie, nous avons commencé à nous acharner les uns contre les autres dès que nous avons appris, je ne dis pas à penser, mais à balbutier les pensées des anciens. Enfin depuis les combats des réalistes et des nominaux, depuis Ramus assassiné par les écoliers de l'université de Paris pour venger Aristote, jusqu'à Galilée emprisonné, et jusqu'à Descartes banni d'une ville batave, il y a de quoi gémir sur les hommes, et de quoi se déterminer à les fuir. 

Ces coups ne paraissent d'abord tomber que sur un petit nombre de sages obscurs dédaignés ou écrasés pendant leur vie par ceux qui ont acheté des dignités à prix d'or ou à prix d'honneur; mais il est trop certain que si vous rétrécissez le génie, vous abâtardissez bientôt une nation entière. Qu'était l'Angleterre avant la reine Élisabeth, dans le temps qu'on employait l'autorité sur la prononciation de l'epsilon? L'Angleterre était alors la dernière des nations policées en fait d'arts utiles et agréables, sans aucun bon livre, sans manufactures, négligeant jusqu'à l'agriculture, et très faible même dans sa marine; mais dès qu'on laissa un libre essor au génie, les Anglais eurent des Spenser, des Shakespeare, des Bacon, et enfin des Locke et des Newton. 

On sait que tous les arts sont frères, que chacun d'eux en éclaire un autre, et qu'il en résulte une lumière universelle. C'est par ces mutuels secours que le génie de l'invention s'est communiqué de proche en proche; c'est par là qu'enfin la philosophie a secouru la politique, en donnant de nouvelles vues pour les manufactures, pour les finances, pour la construction des vaisseaux. C'est par là que les Anglais sont parvenus à mieux cultiver la terre qu'aucune nation, et à s'enrichir par la science de l'agriculture comme par celle de la marine; le même génie entreprenant et persévérant, qui leur fait fabriquer des draps plus forts que les nôtres, leur fait aussi écrire des livres de philosophie plus profonds. La devise du célèbre ministre d'État, Walpole, fari quae sentiat, est la devise des philosophes anglais. Ils marchent plus ferme et plus loin que nous dans la même carrière; ils creusent à cent pieds le sol que nous effleurons. Il y tel livre français qui nous étonne par sa hardiesse, et qui paraîtrait écrit avec timidité s'il était confronté avec ce que vingt auteurs anglais ont écrit sur le même sujet. 

Pourquoi l'Italie, la mère des arts, de qui nous avons appris à lire, a-t-elle langui près de deux cents ans dans une décadence déplorable? C'est qu'il n'a pas été permis jusqu'à nos jours à un philosophe italien d'oser regarder la vérité à travers un télescope; de dire, par exemple, que le soleil est au centre de notre monde, et que le blé ne pourrit point dans la terre pour y germer. Les Italiens ont dégénéré jusqu'au temps de Muratori et de ses illustres contemporains. Ces peuples ingénieux ont craint de penser; les Français n'ont osé penser qu'à demi; et les Anglais, qui ont volé jusqu'au ciel, parce qu'on ne leur a point coupé les ailes, sont devenus les précepteurs des nations. Nous leur devons tout, depuis les lois primitives de la gravitation, depuis le calcul de l'infini, et la connaissance précise de la lumière, si vainement combattue, jusqu'à la nouvelle charrue et à l'insertion de la petite vérole, combattues encore. 

Il faudrait savoir un peu mieux distinguer le dangereux et l'utile, la licence et la sage liberté, abandonner l'école à son ridicule, et respecter la raison. Il a été plus facile aux Hérules, aux Vandales, aux Goths, et aux Francs, d'empêcher la raison de naître, qu'il ne le serait aujourd'hui de lui ôter sa force quand elle est née. Cette raison épurée, soumise à la religion et à la loi, éclaire enfin ceux qui abusent de l'une et de l'autre; elle pénètre lentement, mais sûrement; et au bout d'un demi-siècle une nation est surprise de ne plus ressembler à ses barbares ancêtres. 

Peuple nourri dans l'oisiveté et dans l'ignorance, peuple si aisé à enflammer et si difficile à instruire, qui courez des farces du cimetière de Saint-Médard aux farces de la foire; qui vous passionnez tantôt pour un Quesnel, tantôt pour une actrice de la Comédie italienne; qui élevez une statue en un jour, et lendemain la couvrez de boue; peuple qui dansez et chantez en murmurant, sachez que vous vous seriez égorgé sur la tombe du diacre ou sous-diacre Pâris, et dans vingt autres occasions aussi belles, si les philosophes n'avaient, depuis environ soixante ans, adouci un peu les moeurs, en éclairant les esprits par degrés; sachez que ce sont eux (et eux seuls) qui ont éteint enfin les bûchers, et détruit les échafauds où l'on immolait autrefois et le prêtre Jean Hus, et le moine Savonarole, et le chancelier Thomas Morus, et le conseiller Anne du Bourg, et le médecin Michel Servet, et l'avocat général de Hollande Barneveldt, et la maréchale d'Ancre, et le pauvre Morin, qui n'était qu'un imbécile, et Vanini même, qui n'était qu'un fou argumentant contre Aristote, et tant d'autres victimes enfin dont les noms seuls feraient un immense volume: registre sanglant de la plus infernale superstition et de la plus abominable démence (1761 et 1759)

Addition nouvelle de M. Morza sur ce vers de la huitième strophe:

On assassine les rois.

On se souvient de ceux qui, aux pieds d'une Vierge Marie très fêtée en Pologne, et dont il est difficile à un Français de prononcer le nom, firent serment, en 1771, d'assassiner le roi; ils remplirent leur serment, autant qu'ils purent, avec le secours de la bonne mère. 

Les philosophes qui avaient obtenu du révérend père Malagrida, du révérend père Mathos, et du révérend père Alexandre, en confession, la permission de tirer des coups de fusil par derrière au roi de Portugal, n'étaient-ils pas aussi de très savants hommes, et qui savaient leur Lucrèce par coeur? 

Si Damiens n'étudia point en philosophie, il est avéré du moins qu'il étudia en théologie, car il répondit dans ses interrogatoires, page 135: « Quel motif l'a déterminé? A dit: La religion; » et page 405: « Qu'il a cru faire une oeuvre méritoire; que c'étaient tous ces prêtres qu'il entendait qui le disaient dans le palais. » 

Voilà les mêmes réponses qu'ont faites tous les assassins de tant de princes, en remontant depuis Damiens jusqu'au pieux Aod, qui vint enfoncer de la main gauche un poignard jusqu'au manche dans le ventre de son roi Églon, de la part du Seigneur. 

Et, après ces exemples, de pauvres philosophes oseraient se plaindre que de petits abbés leur disent des sottises (1773)! 
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VARIANTES DE L'ODE XV.

Vers 13:

D'éprouver la pitié qu'ils ne connaissaient pas.
Quand la Mort, qu'ils ont bravée,
Dans cette foule abreuvée
Du sang qu'ils ont répandu,
Vient, d'un pas lent et tranquille,
Seule, aux portes d'un asile
Où repose la vertu.
Une famille, etc.

 

Vers 50. Après la cinquième strophe, on lisait la suivante, que l'auteur a retranchée:
 

Des veuves, des enfants, sur ces rives funestes,
Au milieu des débris des murs et des remparts,
Cherchant de leurs parents les pitoyables restes,
Ramassaient en tremblant leurs ossements épars.
Ton nom seul est dans leur bouche,
C'est ta perte qui les touche,
Ta perte est leur seul effroi;
Et ces familles errantes,
Dans la misère expirantes,
Ne gémissent que sur toi.

Vers 80. L'auteur a retranché cette strophe, qui était après la huitième:
 

Beaux-arts, où fuirez-vous? troupe errante et céleste,
De l'Olympe usurpé chassés par des Titans;
Beaux-arts? elle adoucit votre destin funeste:
Puisqu'elle eut du génie, elle aima les talents;
Ces talents que Dieu dispense,
Avilis sous l'ignorance,
Gémissant sous l'oppresseur;
Ces enfants de la lumière
Que l'imposture grossière
Offusque de sa noirceur.

Vers 126.  Dans sa lettre au roi de Prusse, du 30 mars 1739 Voltaire donne une autre version de cette strophe. (B.)

Dernier vers.  Après cette strophe, on en lisait, dans la première édition, encore une autre que l'auteur a retranchée, et que voici:
 

Auguste et cher objet d'intarissables larmes,
Une main plus illustre, un crayon plus heureux,
Peindra tes grands talents, tes vertus, et tes charmes,
Et te fera régner chez nos derniers neveux.
Pour moi, dont la voix tremblante
Dans ma vieillesse pesante
Peut à peine s'exprimer,
Ma main tremblante, accablée,
Grave sur ton mausolée:
CI-GÎT QUI SAVAIT AIMER.

VARIANTES DE LA NOTE DE M. MORZA.

Variante 1. Dans la première édition, cette note (qui n'était pas donnée sous le nom de Morza) commençait ainsi: 

« L'Auguste famille de Mme la margrave de Bareith a ordonné expressément qu'on publiât ce faible éloge d'une princesse qui en méritait un plus beau. Je l'expose au public, c'est-à-dire au très petit nombre des amateurs de la poésie et des véritables connaisseurs, qui savent que cet art est encore plus difficile qu'infructueux; ils pardonneront la longueur de cet ouvrage à celle de mon âge et de mes talents. Mon coeur, qui m'a toujours conduit, m'a fait répandre plus de larmes que de fleurs sur la tombe de cette princesse; la reconnaissance est le premier des devoirs, je ne m'en suis écarté avec personne. Son Altesse Royale n'avait cessé un aucun temps de m'honorer de la bienveillance et de son commerce; elle envoya son portrait à ma nièce, et à moi quinze jours avant sa mort, lorsqu'elle ne pouvait plus écrire. Jamais une si belle âme ne sut mieux faire les choses décentes et nobles, et réparer les désagréables. Sujets, étrangers, amis, et ennemis, tous lui ont rendu justice, tous honorent sa mémoire: pour moi, si je n'ai pas vécu auprès d'elle, c'est que la liberté est un bien qu'on ne doit sacrifier à personne, surtout dans la vieillesse. 

« J'avoue donc hautement ce petit ouvrage, et je déclare en même temps (non pas à l'univers, à qui le P. Castel s'adressait toujours, mais à quelques gens de lettres, qui font la plus petite partie de l'univers) que je ne suis l'auteur d'aucun des ouvrages que l'ignorance et la mauvaise foi m'attribuent depuis longtemps. 

« Un jeune homme, connu dans son pays par son esprit et par ses talents, fit imprimer l'année passée une ode sur les victoires du roi de Prusse; et comme le nom de ce jeune étranger commence par un V, ainsi que le mien, cette ode fut réimprimée à Ratisbonne, à Nuremberg sous mon nom. On la traduisit à Londres, on m'en fit honneur partout c'est un honneur qu'assurément je ne mérite pas. Chaque auteur a son style; celui de cette ode n'est pas le mien; mais ce qui est encore plus contraire à mon état, à mon devoir, à ma place, à mon caractère, c'est que la pièce sort du profond respect qu'on doit aux couronnes avec qui le roi de Prusse est en guerre; il n'est permis à personne de s'exprimer comme on fait dans cet écrit. On doit d'ailleurs avertir tous les auteurs que nous ne sommes plus dans un temps où l'usage permettait à l'enthousiasme de la poésie de louer un prince aux dépens d'un autre. L'ode sur la prise de Namur, dans laquelle Boileau raille très indiscrètement le roi d'Angleterre Guillaume III, ne réussirait pas aujourd'hui; et Lamotte fut très blâmé de n'avoir pas rendu justice à l'immortel prince Eugène dans une ode au duc de Vendôme. 
 

On ne peut trop louer trois sortes de personnes,
Les dieux, sa maîtresse, et son roi.

C'est la maxime d'Ésope et de La Fontaine: mais il ne faut dire d'injures ni aux autres dieux, ni aux autres rois, ni aux autres femmes. 

« On m'a imputé encore je ne sais quel poème sur la Religion naturelle, imprimé dans Paris, avec le titre de Berlin, par ces imprimeurs qui impriment tout, et publié aussi sous la première lettre de mon nom. Les brouillons et les délateurs ont beau faire, je n'ai jamais écrit ni en vers ni en prose sur la religion naturelle ou révélée; mais je composai, dans le palais d'un roi et sous ses yeux, en 1751, un poème sur la Loi naturelle, principe de toute religion, sur cette loi primitive que Dieu a gravée dans nos coeurs, et qui nous enseigne à frémir du mal que nous faisons à nos semblables; ouvrage très inférieur à son sujet, mais dont tout homme doit chérir la morale pure, et dans lequel il doit respecter le nom qui est à la tête. 

« Que nous nous éloignons tous tant que nous sommes de cette loi naturelle, et de la raison qui en est la source! Je ne parle pas ici des guerres qui inondent de sang le monde entier depuis qu'il est peuplé; je parle de nous autres gens paisibles qui l'inondons de nos mauvais écrits, de nos plates disputes, et de nos sottes querelles; je parle de ces graves fous qui enseignent que quatre et quatre font neuf, de nous qui sommes encore plus fous qu'eux quand nous perdons notre temps à vouloir leur faire entendre que quatre et quatre font huit, et des maîtres fous qui, pour nous mettre d'accord, décident que quatre et quatre font dix. 

« D'autres fous mourant de faim composent tous les matins dans leur grenier une des cent mille feuilles qui s'impriment journellement dans notre Europe, croyant fermement, avec frère Castel, que toute la terre a les yeux sur eux, et ne se doutant pas que le soir leurs belles productions périssent à jamais, tout comme les miennes. 

« Pendant que ces infatigables araignées font partout leurs toiles, il y en a deux ou trois cents autres qui recueillent soigneusement ces fils qu'on a balayés, et qui en composent ce qu'on appelle des journaux; de façon que, depuis l'an 1666, nous avons environ dix mille journaux au moins, dans lesquels on a conservé près de trois cent mille extraits de livres inconnus et, ce qui est fort à l'honneur de l'esprit humain, c'est que tout cela se fait pour gagner dix écus, pendant que ces messieurs auraient pu en gagner cent à labourer la terre. 

« Il faut excepter sans doute le Journal des Savants, uniquement dicté par l'amour des lettres, et le judicieux Bayle, l'éternel honneur de la raison humaine, et quelques-uns de ses sages imitateurs. J'excepte encore mes amis; mais je ne puis excepter frère Berthier, principal auteur du Journal de Trévoux, qui n'est point du tout mon ami. 

« Il faut savoir qu'il y a non seulement un Journal de Trévoux, mais encore un Dictionnaire de Trévoux: par conséquent il y a eu un peu de jalousie de métier entre les ignorants qui ont fait pour de l'argent le Dictionnaire de Trévoux, et les savants qui ont entrepris le Dictionnaire de l'Encyclopédie, je ne sais pourquoi. Outre ces terribles savants, nous sommes une cinquantaine d'empoisonneurs, lieutenants généraux des armées du roi, commandants d'artillerie, prélats, magistrats, professeurs, académiciens, de belles dames même, et moi, cultivateur de la terre et partisan séditieux de la nouvelle charrue, qui tous avons conspiré contre l'État, en envoyant au magasin encyclopédique d'énormes articles. Quelques-uns sont remplis de longues déclamations qui n'apprennent rien; et beaucoup de nos méchants confrères ont manqué à la principale règle d'un dictionnaire, qui est de se contenter d'une définition courte et juste, d'un précepte clair et vrai, et de deux ou trois exemples utiles. Notre fureur de dire plus qu'il ne faut a enflé le dictionnaire, et en a fait un objet de papier et d'encre de plus de trois cent mille écus. 

« Aussitôt les adverses parties ont soulevé la ville et la cour contre les entrepreneurs; on les a accablés des plus horribles injures. On a poussé la cruauté jusqu'à dire à Versailles qu'ils étaient des philosophes. Qu'est-ce que des philosophes a dit une grande dame. Un homme grave a répondu: Madame, ce sont des gens de sac et de corde qui examinent, dans quelques lignes d'un livre en vingt volumes in-folio, si les atomes sont insécables ou sécables, si on pense toujours quand on dort, si l'âme est dans la glande pinéale ou dans le corps calleux, si l'ânesse de Balaam était animée par le diable, selon le sentiment du révérend Père Bougeant, et autres choses semblables, capables de mettre le trouble dans les consciences timorées des tailleurs scrupuleux de Paris, et des pieuses revendeuses à la toilette, qui ne manqueront pas d'acheter ce livre, et de le lire assidûment. On a fourni des mémoires par lesquels on démontre que si le venin n'est pas expressément dans les tomes imprimés, il se trouvera dans les articles des autres tomes, qu'il en résultera infailliblement des séditions et la ruine du royaume, et qu'enfin rien n'a jamais été plus dangereux dans un État que des philosophes. 

« Pour dire le vrai, la cabale la plus acharnée a osé accuser d'une cabale des hommes qui ne se sont jamais vus, et qui, dispersés à une grande distance les uns des autres, cultivent en paix la raison et les lettres. 

« Hélas! quel temps l'auteur du Journal de Trévoux et ceux de son parti prennent-ils pour accuser les philosophes d'être dangereux dans un État! Quelques philosophes auraient-ils donc trempé dans ces détestables attentats qui ont saisi d'horreur l'Europe étonnée? Auraient-ils eu part aux ouvrages innombrables de ces théologiens d'enfer, qui ont mis plus d'une fois le couteau dans des mains parricides? Attisèrent-ils autrefois les feux de la Ligue et de la Fronde? Ont-ils... Je m'arrête. Que le gazetier de Trévoux ne force point les hommes éclairés à une récrimination juste et terrible; que ses supérieurs mettent un frein à son audace. J'estime et j'aime plusieurs de ses confrères; c'est avec regret que je lui fais sentir son imprudence, qui lui attire de dures vérités. Quel emploi pour un prêtre, pour un religieux, de vendre tous les mois à un libraire un recueil de médisances et de jugements téméraires! 

Si le Journal de Trévoux excite le mépris et l'indignation, ce n'est pas qu'on ait moins d'horreur pour ses adversaires les auteurs de la Gazette ecclésiastique, eux qui ont outragé si souvent le célèbre Montesquieu, et tant d'honnêtes gens; eux qui, dans leurs libelles séditieux, ont attaqué le roi, l'État, et l'Église; qui fabriquent cette gazette scandaleuse comme des filous exécutent leurs larcins, dans les ténèbres de la nuit; changeant continuellement de nom et de demeure, associés à des recéleurs; fuyant à tout moment la justice; et pour comble d'horreur se couvrant du manteau de la religion, et pour comble de ridicule se persuadant qu'ils lui rendent service, 

« Ces deux partis, le janséniste et le moliniste, etc. » (Le reste comme ci-dessus, page *.) 

Variante avant l'Addition nouvelle. Dans la première édition on lisait, par forme de post-scriptum: 

« P. S. Sur une lettre reçue du roi de Prusse, je suis en droit de réfuter ici quelques mensonges imprimés. J'en choisirai trois dans la foule. La première erreur est celle d'un homme qui malheureusement a employé tout son esprit et toutes ses lumières à pallier dans un livre plein de recherche savantes les suites de la révocation de l'édit de Nantes, suites plus funeste que ne le voulait un monarque sage; il a voulu encore (qui le croirait!) diminuer, excuser les horreurs de la Saint-Barthélemy, que l'enfer ne pourrait approuver s'il s'assemblait pour juger les hommes. 

« Cet écrivain avance dans son livre(61) que les mémoires de Brandebourg n'ont pas été écrits par le roi de Prusse. Je suis obligé de dire à la face de l'Europe, sans crainte d'être démenti par personne, que ce monarque seul a été l'historien de ses États. L'honneur qu'on veut me faire d'avoir part à 

son ouvrage ne m'est point dû; je n'ai servi qu'à lui aplanir les difficultés de notre langue, dans un temps où je la parlais mieux qu'aujourd'hui, parce que les instructions des académiciens mes confrères étaient plus fraîches dans ma mémoire. Je n'ai été que son grammairien; s'il m'arracha à ma patrie, à ma famille, à mes amis, à mes emplois, à ma fortune, si je lui sacrifiai tout, j'en fus récompensé en étant le confident de ses ouvrages; et quant à l'honneur qu'il daigna me faire de me demander à mon roi pour être au nombre de ses chambellans, ceux qui me l'ont reproché ne savent pas que cette dignité était nécessaire à un étranger dans sa cour. 

« Le même auteur(62) accuse d'infidélité les mémoires de Brandebourg, sur ce que l'illustre auteur dit que le roi son grand-père recueillit vingt mille Français dans ses États: rien n'est plus vrai. Le critique ignore que celui qui a fait l'histoire de sa patrie connaît le nombre de ses sujets comme celui de ses soldats. 

« A qui doit-on croire, ou à celui qui écrit au hasard qu'il n'y eut pas dix mille Français réfugiés dans les provinces de la maison de Prusse, ou au souverain qui a dans ses archives la liste des vingt mille personnes auxquelles on donna des secours, et qui les méritèrent si bien en apportant chez lui tant d'arts utiles? 

« Ce critique ajoute qu'il n'y a pas eu cinquante familles françaises réfugiées à Genève. Je connais cette ville florissante, voisine de mes terres; je certifie, sur le rapport unanime de tous ses citoyens que j'ai eu l'honneur de voir à ma campagne, magistrats, professeurs, négociants, qu'il y a eu beaucoup au delà de mille familles françaises dans Genève; et, de ces familles a qui l'auteur reproche leur misère vagabonde, j'en connais plusieurs qui ont acquis de très grandes richesses par des travaux honorables. 

« La plupart des calculs de cet auteur ne sont pas moins erronés. Celui qui a eu le malheur d'être l'apologiste de la Saint-Barthélemy, celui qui a été forcé de falsifier toute l'histoire ancienne pour établir la persécution, celui-là, dis-je, méritait-il de trouver la vérité? 

« S'il y a eu parmi les catholiques un homme capable de préconiser les massacres de la Saint-Barthélemy, nous venons de voir dans le parti opposé un écrivain anonyme qui, avec beaucoup moins d'esprit et de connaissances, et non moins d'inhumanité, a essayé de justifier les meurtres que son parti commettait autrefois, lorsque des fanatiques errants immolaient d'autres fanatiques qui ne rêvaient pas de la même manière qu'eux. 

« Quel est le plus condamnable, ou d'un siècle ignorant et barbare dans lequel on commettait de telles cruautés, ou d'un siècle éclairé et poli dans lequel on les approuve? 

« C'est ainsi que des ennemis de l'humanité écrivent sur plus d'une matière depuis quelques années et ce sont ces livres qu'on tolère! Il semble que des démons aient conspiré pour étouffer en nous toute pitié, et pour nous ravir la paix dans tous les genres et dans toutes les conditions. 

« Ce n'est pas assez que le fléau de la guerre ensanglante et bouleverse une partie de l'Europe, et que ses secousses se fassent sentir aux extrémités de l'Asie et de l'Amérique, il faut encore que le repos des villes soit continuellement troublé par des misérables qui veulent se venger de leur obscurité en se déchaînant contre toute espèce de mérite. Ces taupes, qui soulèvent un pied de terre dans leurs trous, tandis que les puissances du siècle ébranlent le monde, ne sont pas éclairées par la lumière qu'on leur présente ici, mais on se croira trop heureux si ce peu de vérités peut germer dans l'esprit de ceux qui, étant appelés aux emplois publics, doivent aimer la modération, et avoir le fanatisme en horreur. » 

—  Une réponse à ce post-scriptum parut de longues années après. Elle est intitulée Post-scriptum d'un morceau de prose que M. de Voltaire avait fait imprimer à la suite de la première édition qu'il donna de son Ode sur la mort de la princesse de Bareith, et est imprimée dans une brochure ayant pour titre: Lettre du docteur Chlévalès à M. de Voltaire, 1772, in-8°, et qu'on réimprima sous ce titre: Qu'on y réponde, ou Lettre du docteur Chlévalès à M. de Voltaire, 1772, in-8°.
Voltaire avait supprimé son post-scriptum dès 1761. (B.)
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ODE XVI.

A LA VÉRITÉ. (1766)

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(63)Vérité, c'est toi que j'implore; 
Soutiens ma voix, dicte mes vers. 
C'est toi qu'on craint et qu'on adore, 
Toi qui fais trembler les pervers. 
Tes yeux veillent sur la justice; 
Sous tes pieds tombe l'artifice, 
Par la main du Temps abattu: 
Témoin sacré, juge inflexible, 
Tu mis ton trône incorruptible 
Entre l'audace et la vertu. 

Qu'un autre(64) en sa fougue hautaine, 
Insultant aux travaux de Mars, 
Soit le flatteur du prince Eugène, 
Et le Zoïle des Césars; 
Qu'en adoptant l'erreur commune, 
Il n'impute qu'à la fortune 
Les succès des plus grands guerriers, 
Et que du vainqueur du Granique 
Son éloquence satirique 
Pense avoir flétri les lauriers. 

Illustres fléaux de la terre, 
Qui dans votre cours orageux 
Avez renversé par la guerre 
D'autres brigands moins courageux, 
Je vous hais; mais je vous admire: 
Gardez cet éternel empire 
Que la gloire a sur nos esprits; 
Ce sont les tyrans sans courage 
A qui je ne dois pour hommage 
Que de l'horreur et du mépris. 

Kouli-Kan ravage l'Asie, 
Mais en affrontant le trépas: 
Tout mortel a droit sur sa vie; 
Qu'il expire sous mille bras; 
Que le brave immole le brave. 
Le guerrier qui frappa Gustave(65)
Ailleurs eût rampé sous ses lois; 
Et, dans ces fameuses journées 
Au droit du glaive destinées, 
Tout soldat est égal aux rois. 

Mais que ce fourbe sanguinaire, 
De Charles-Quint l'indigne fils(66),
Cet hypocrite atrabilaire, 
Entouré d'esclaves hardis, 
Entre les bras de sa maîtresse 
Plongé dans la flatteuse ivresse 
De la volupté qui l'endort, 
Aux dangers dérobant sa tête, 
Envoie en cent lieux la tempête, 
Les fers, la discorde, et la mort: 

Que Borgia, sous sa tiare 
Levant un front incestueux, 
Immole à sa fureur avare 
Tant de citoyens vertueux, 
Et que la sanglante Italie 
Tremble, se taise, et s'humilie 
Aux pieds de ce tyran sacré: 
O terre! ô peuples qu'il offense! 
Criez au ciel, criez vengeance; 
Armez l'univers conjuré. 

O vous tous qui prétendez être 
Méchants avec impunité, 
Vous croyez n'avoir point de maître: 
Qu'est-ce donc que la Vérité? 
S'il est un magistrat injuste, 
Il entendra la voix auguste 
Qui contre lui va prononcer; 
Il verra sa honte éternelle 
Dans les traits d'un burin fidèle 
Que le temps ne peut effacer. 

Quel est parmi nous le barbare? 
Ce n'est point le brave officier 
Qui de Champagne ou de Navarre 
Dirige le courage altier: 
C'est un pédant morne et tranquille, 
Gonflé d'un orgueil imbécile, 
Et qui croit avoir mérité 
Mieux que les Molé vénérables 
Le droit de juger ses semblables, 
Pour l'avoir jadis acheté. 

Arrête, âme atroce, âme dure, 
Qui veux dans tes graves fureurs 
Qu'on arrache par la torture 
La vérité du fond des coeurs. 
Torture! usage abominable 
Qui sauve un robuste coupable, 
Et qui perd le faible innocent, 
Du faîte éternel de son temple 
La Vérité qui vous contemple 
Détourne l'oeil en gémissant. 

Vérité, porte à la Mémoire, 
Répète aux plus lointains climats 
L'éternelle et fatale histoire 
Du supplice affreux des Calas; 
Mais dis qu'un monarque propice, 
En foudroyant cette injustice, 
A vengé tes droits violés. 
Et vous, de Thémis interprètes, 
Méritez le rang où vous êtes; 
Aimez la justice, et tremblez. 

Qu'il est beau, généreux d'Argence(67),
Qu'il est digne de ton grand coeur 
De venger la faible innocence 
Des traits du calomniateur! 
Souvent l'Amitié chancelante 
Resserre sa pitié prudente; 
Son coeur glacé n'ose s'ouvrir; 
Son zèle est réduit à tout craindre: 
Il est cent amis pour nous plaindre, 
Et pas un pour nous secourir. 

Quel est ce guerrier intrépide? 
Aux assauts je le vois voler; 
A la cour je le vois timide: 
Qui sait mourir n'ose parler. 
La Germanie et l'Angleterre 
Par cent mille coups de tonnerre 
Ne lui font pas baisser les yeux: 
Mais un mot, un seul mot l'accable; 
Et ce combattant formidable 
N'est qu'un esclave ambitieux. 

Imitons les moeurs héroïques 
De ce ministre des combats, 
Qui de nos chevaliers antiques 
A le coeur, la tête, et le bras; 
Qui pense et parle avec courage, 
Qui de la Fortune volage 
Dédaigne les dons passagers, 
Qui foule aux pieds la calomnie, 
Et qui sait mépriser l'envie, 
Comme il méprisa les dangers(68).

ODE XVII.

GALIMATIAS PINDARIQUE
SUR UN CARROUSEL DONNÉ PAR L'IMPÉRATRICE DE RUSSIE. (1766)


(69)Sors du tombeau, divin Pindare, 
Toi qui célébras autrefois 
Les chevaux de quelques bourgeois 
Ou de Corinthe ou de Mégare; 
Toi qui possédas le talent 
De parler beaucoup sans rien dire; 
Toi qui modulas savamment 
Des vers que personne n'entend, 
Et qu'il faut toujours qu'on admire. 

Mais commence par oublier 
Tes petits vainqueurs de l'Élide; 
Prends un sujet moins insipide; 
Viens cueillir un plus beau laurier. 
Cesse de vanter la mémoire 
Des héros dont le premier soin 
Fut de se battre à coups de poing 
Devant les juges de la Gloire. 

La Gloire habite de nos jours 
Dans l'empire d'une amazone; 
Elle la possède, et la donne: 
Mars, Thémis, les Jeux, les Amours, 
Sont en foule autour de son trône. 
Viens chanter cette Thalestris(70)
Qu'irait courtiser Alexandre. 
Sur tes pas je voudrais m'y rendre, 
Si je n'étais en cheveux gris. 

Sans doute, en dirigeant ta course 
Vers les sept étoiles de l'Ourse, 
Tu verras, dans ton vol divin, 
Cette France si renommée 
Qui brille encor dans son déclin; 
Car ta muse est accoutumée 
A se détourner en chemin. 

Tu verras ce peuple volage, 
De qui la mode et le langage 
Règnent dans vingt climats divers; 
Ainsi que ta brillante Grèce 
Par ses arts, par sa politesse, 
Servit d'exemple à l'univers. 

Mais il est encor des barbares 
Jusque dans le sein de Paris; 
Des bourgeois pesants et bizarres, 
Insensibles aux bons écrits; 
Des fripons aux regards austères, 
Persécuteurs atrabilaires 
Des grands talents et des vertus; 
Et, si dans ma patrie ingrate 
Tu rencontres quelque Socrate, 
Tu trouveras vingt Anitus(71).

Je m'aperçois que je t'imite. 
Je veux aux campagnes du Scythe 
Chanter les jeux, chanter les prix 
Que la nouvelle Thalestris 
Accorde aux talents, au mérite; 
Je veux célébrer la grandeur, 
Les généreuses entreprises, 
L'esprit, les grâces, le bonheur, 
Et j'ai parlé de nos sottises.

ODE XVIII.

SUR LA GUERRE DES RUSSES CONTRE LES TURCS, EN 1768.

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L'homme n'était pas né pour égorger ses frères; 
Il n'a point des lions les armes sanguinaires: 
La nature en son coeur avait mis la pitié. 
De tous les animaux seul il répand des larmes, 
                 Seul il connaît les charmes 
                 D'une tendre amitié. 

Il naquit pour aimer: quel infernal usage 
De l'enfant du Plaisir fit un monstre sauvage? 
Combien les dons du ciel ont été pervertis! 
Quel changement, ô dieux! la Nature étonnée, 
                 Pleurante et consternée, 
                 Ne connaît plus son fils. 

Heureux cultivateurs de la Pensylvanie, 
Que par son doux repos votre innocente vie 
Est un juste reproche aux barbares chrétiens! 
Quand, marchant avec ordre au bruit de leur tonnerre, 
                 Ils ravagent la terre, 
                 Vous la comblez de biens. 

Vous leur avez donné d'inutiles exemples. 
Jamais un Dieu de paix ne reçut dans vos temples 
Ces horribles tributs d'étendards tout sanglants: 
Vous croiriez l'offenser, et c'est dans nos murailles 
                 Que le dieu des batailles 
                 Est le dieu des brigands. 

Combattons, périssons, mais pour notre patrie. 
Malheur aux vils mortels qui servent la furie 
Et la cupidité des rois déprédateurs! 
Conservons nos foyers; citoyens sous les armes, 
                 Ne portons les alarmes 
                 Que chez nos oppresseurs. 

Où sont ces conquérants que le Bosphore enfante? 
D'un monarque abruti la milice insolente 
Fait avancer la Mort aux rives du Tyras(72);
C'est là qu'il faut marcher, Roxelans invincibles; 
                 Lancez vos traits terribles, 
                 Qu'ils ne connaissent pas. 

Frappez, exterminez les cruels janissaires, 
D'un tyran sans courage esclaves téméraires; 
Du malheur des mortels instruments malheureux,
Ils voudraient qu'à la fin, par le sort de la guerre, 
                 Le reste de la terre 
                 Fût esclave comme eux. 

La Minerve du Nord vous enflamme et vous guide; 
Combattez, triomphez sous sa puissante égide. 
Gallitzin vous commande, et Byzance en frémit: 
Le Danube est ému, la Tauride est tremblante; 
                 Le sérail s'épouvante, 
                 L'univers applaudit.

ODE XIX.

ODE PINDARIQUE.
A PROPOS DE LA GUERRE PRÉSENTE EN GRÈCE.

.
(73)Au fond d'un sérail inutile 
Que fait parmi ses icoglans 
Le vieux successeur imbécile 
Des Bajazets et des Orcans? 
Que devient cette Grèce altière, 
Autrefois savante et guerrière, 
Et si languissante aujourd'hui; 
Rampante aux genoux d'un Tartare, 
Plus amollie, et plus barbare, 
Et plus méprisable que lui? 

Tels n'étaient point ces Héraclides, 
Suivants de Minerve et de Mars, 
Des Persans vainqueurs intrépides, 
Et favoris de tous les arts; 
Eux qui, dans la paix, dans la guerre, 
Furent l'exemple de la terre 
Et les émules de leurs dieux, 
Lorsque Jupiter et Neptune 
Leur asservirent la fortune, 
Et combattirent avec eux. 

Mais quand sous les deux Théodoses 
Tous ces héros dégénérés 
Ne virent plus d'apothéoses 
Que de vils pédants tonsurés, 
Un délire théologique 
Arma leur esprit frénétique 
D'anathèmes et d'arguments; 
Et la postérité d'Achille, 
Sous la règle de saint Basile, 
Fut l'esclave des Ottomans. 

Voici le vrai temps des croisades. 
Français, Bretons, Italiens, 
C'est trop supporter les bravades 
Des cruels vainqueurs des chrétiens. 
Un ridicule fanatisme 
Fit succomber votre héroïsme 
Sous ces tyrans victorieux. 
Écoutez Pallas qui vous crie 
« Vengez-moi! vengez ma patrie! 
Vous irez après aux saints lieux(74).

« Je veux ressusciter Athènes. 
Qu'Homère chante vos combats, 
Que la voix de cent Démosthènes 
Ranime vos coeurs et vos bras. 
Sortez, renaissez, Arts aimables, 
De ces ruines déplorables 
Qui vous cachaient sous leurs débris; 
Reprenez votre éclat antique, 
Tandis que l'opéra-comique 
Fait les triomphes de Paris. 

« Que des badauds la populace 
S'étouffe à des processions, 
Que des imposteurs à besace 
Président aux convulsions, 
Je rirai de cette manie; 
Mais je veux que dans Olympie 
Phidias, Pigalle, ou Vulcain, 
Fassent admirer à la terre 
Les noirs sourcils du dieu mon père, 
Et mettent la foudre en sa main. 

« C'est par moi que l'on peut connaître 
Le monde antique et le nouveau; 
Je suis la fille du grand Être, 
Et je naquis de son cerveau. 
C'est moi qui conduis Catherine 
Quand cette étonnante héroïne, 
Foulant à ses pieds le turban, 
Réunit Thémis et Bellone, 
Et rit avec moi, sur son trône, 
De la Bible, et de l'Alcoran. 

« Je dictai l'Encyclopédie,
Cet ouvrage qui n'est pas court, 
A d'Alembert, que j'étudie, 
A mon Diderot, à Jaucourt; 
J'ordonne encore au vieux Voltaire 
De percer de sa main légère 
Les serpents du sacré vallon; 
Et, puisqu'il m'aime et qu'il me venge, 
Il peut écraser dans la fange 
Le lourd Nonotte et l'abbé Guion(75). »

ODE XX.

L'ANNIVERSAIRE DE LA SAINT-BARTHÉLEMY,
pour l'année 1772.

(76)Tu reviens après deux cents ans, 
Jour affreux, jour fatal au monde; 
Que l'abîme éternel du temps 
Te couvre de sa nuit profonde! 
Tombe à jamais enseveli(77)
Dans le grand fleuve de l'oubli, 
Séjour de notre antique histoire! 
Mortels, à souffrir condamnés, 
Ce n'est que des jours fortunés 
Qu'il faut conserver la mémoire. 

C'est après le triumvirat 
Que Rome devint florissante. 
Un poltron, tyran de l'État, 
L'embellit de sa main sanglante. 
C'est après les proscriptions 
Que les enfants des Scipions 
Se croyaient heureux sous Octave. 
Tranquille et soumis à sa loi, 
On vit danser le peuple-roi 
En portant des chaînes d'esclave. 

Virgile, Horace, Pollion, 
Couronnés de myrte et de lierre, 
Sur la cendre de Cicéron 
Chantaient les baisers de Glycère; 
Ils chantaient dans les mêmes lieux 
Où tombèrent cent demi-dieux 
Sous des assassins mercenaires; 
Et les familles des proscrits 
Rassemblaient les Jeux et les Ris 
Entre les tombeaux de leurs pères. 

Bellone a dévasté nos champs 
Par tous les fléaux de la guerre: 
Cérès par ses dons renaissants 
A bientôt consolé la terre. 
L'enfer engtoutit dans ses flancs 
Les déplorables habitants 
De Lisbonne aux flammes livrée; 
Abandonna-t-on son séjour?... 
On y revint, on fit l'amour, 
Et la perte fut réparée. 

Tout mortel a versé des pleurs; 
Chaque siècle a connu les crimes; 
Ce monde est un amas d'horreurs, 
De coupables, et de victimes. 
Des maux passés le souvenir 
Et les terreurs de l'avenir 
Seraient un poids insupportable: 
Dieu prit pitié du genre humain; 
Il le créa frivole et vain, 
Pour le rendre moins misérable.

ODE XXI.

SUR LE PASSÉ ET LE PRÉSENT. Juin 1775.

.
(78)Si la main des rois et des prêtres 
Ébranla le monde en tout temps, 
Et si nos coupables ancêtres 
Ont eu de coupables enfants, 
O triste muse de l'histoire, 
Ne grave plus à la mémoire 
Ce qui doit périr à jamais! 
Tu n'as vu qu'horreur et délire. 
Les annales de chaque empire 
Sont les archives des forfaits(79).

La Fable est encor plus funeste; 
Ses mensonges sont plus cruels. 
Tantale, Atrée, Égisthe, Oreste, 
N'épouvantez plus les mortels. 
Que je hais le divin Achille, 
Sa colère en malheurs fertile, 
Et tous ces ridicules dieux 
Que vers le ruisseau du Scamandre 
Du haut du ciel on fait descendre 
Pour inspirer un furieux! 

Josué, je hais davantage 
Tes sacrifices inhumains. 
Quoi! trente rois(80) dans un village 
Pendus par tes dévotes mains! 
Quoi! ni le sexe, ni l'enfance, 
De ton exécrable démence 
N'ont pu désarmer la fureur! 
Quoi! pour contempler ta conquête, 
A ta voix le soleil s'arrête! 
Il devait reculer d'horreur. 

Mais de ta horde vagabonde 
Détournons mes yeux éperdus. 
O Rome! ô maîtresse du monde! 
Verrai-je en toi quelques vertus? 
Ce n'est pas sous l'infâme Octave; 
Ce n'est pas lorsque Rome esclave 
Succombait avec l'univers, 
Ou quand le Sixième Alexandre(81)
Donnait dans l'Italie en cendre 
Des indulgences et des fers. 

L'innocence n'a plus d'asile: 
Le sang coule à mes yeux surpris, 
Depuis les vêpres de Sicile 
Jusqu'aux matines de Paris(82).
Est-il un peuple sur la terre 
Qui dans la paix ou dans la guerre 
Ait jamais vu des jours heureux? 
Nous pleurons ainsi que nos pères, 
Et nous transmettons nos misères 
A nos déplorables neveux. 

C'est ainsi que mon humeur sombre 
Exhalait ses tristes accents; 
La nuit, me couvrant de son ombre, 
Avait appesanti mes sens: 
Tout à coup un trait de lumière 
Ouvrit ma débile paupière, 
Qui cherchait en vain le repos; 
Et, des demeures éternelles, 
Un génie étendant ses ailes 
Daigna me parler en ces mots: 

« Contemple la brillante aurore 
Qui t'annonce enfin les beaux jours: 
Un nouveau monde est près d'éclore; 
Até(83) disparaît pour toujours. 
Vois l'auguste Philosophie, 
Chez toi si longtemps poursuivie, 
Dicter ses triomphantes lois. 
La Vérité vient avec elle 
Ouvrir la carrière immortelle 
Où devaient marcher tous les rois. 

Les cris affreux du fanatique 
N'épouvantent plus la raison; 
L'insidieuse Politique 
N'a plus ni masque ni poison. 
La douce, l'équitable Astrée 
S'assied, de grâces entourée, 
Entre le trône et les autels; 
Et sa fille, la Bienfaisance, 
Vient de sa corne d'abondance 
Enrichir les faibles mortels. » 

Je lui dis: « Ange tutélaire, 
Quels dieux répandent ces bienfaits? 
3/4 C'est un seul homme(84). » Et le vulgaire 
Méconnaît les biens qu'il a faits! 
Le peuple, en son erreur grossière, 
Ferme les yeux à la lumière, 
Il n'en peut supporter l'éclat. 
Ne recherchons point ses suffrages: 
Quand il souffre, il s'en prend aux sages; 
Est-il heureux, il est ingrat. 

On prétend que l'humaine race, 
Sortant des mains du Créateur, 
Osa, dans son absurde audace, 
S'élever contre son auteur. 
Sa clameur fut si téméraire 
Qu'à la fin Dieu, dans sa colère, 
Se repentit de ses bienfaits. 
O vous que l'on voit de Dieu même 
Imiter la bonté suprême, 
Ne vous en repentez jamais!


 

FIN DES ODES.








 


 
 
 
 
  Traduction d’une lettre de M. Antoine Cocchi, lecteur de Pise, à M. Rinuccini, secrétaire d’état de Florence, sur la Henriade