OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE  LA HENRIADE
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TRADUCTION D'UNE LETTRE
DE M. ANTOINE COCCHI, LECTEUR DE PISE
A M. RINUCCINI, SECRÉTAIRE D'ÉTAT DE FLORENCE, SUR LA HENRIADE

(64)Selon moi, monsieur, il y a peu d'ouvrages plus beaux que le poème de la Henriade, que vous avez ou la bonté de me prêter. 

J'ose vous dire mon jugement avec d'autant plus d'assurance que j'ai remarqué qu'ayant lu quelques pages de ce poème à gens de différente condition et de différent génie, et adonnés à divers genres d'érudition, tout cela n'a point empêché la Henriade de plaire également à tous; ce qui est la preuve la plus certaine que l'on puisse rapporter de sa perfection réelle. 

Les actions chantées dans la Henriade regardent, à la vérité, les Français plus particulièrement que nous; mais, comme elles sont véritables, grandes, simples, fondées sur la justice, et entremêlées d'incidents qui frappent, elles excitent l'attention de tout le monde. 

Qui est celui qui ne se plairait point à voir une rébellion étouffée, et l'héritier légitime du trône s'y maintenir, en assiégeant sa capitale rebelle, en donnant une sanglante bataille, en prenant toutes les mesures dans lesquelles la force, la valeur, la prudence, et la générosité, brillent à l'envi? 

Il est vrai que certaines circonstances historiques sont changées dans le poème; mais, outre que les véritables sont notoires et récentes, ces changements, étant ajustés à la vraisemblance, ne doivent point embarrasser l'esprit d'un lecteur tant soit peu accoutumé à considérer un poème comme l'imitation du possible et de l'ordinaire, liés ensemble par des fictions ingénieuses. 

Tout l'éloge que puisse jamais mériter un poème pour le bon choix de son sujet est certainement dû à la Henriade, d'autant plus que, par une suite naturelle, il a été nécessaire de raconter le massacre de la Saint-Barthélemy le meurtre de Henri III, la bataille d'Ivry, et la famine de Paris: événements tous vrais, tous extraordinaires, tous terribles, et tous représentés avec cette admirable vivacité qui excite dans le spectateur et de l'horreur et de la compassion; effets que doivent produire pareilles peintures, quand elles sont de main de maître. 

Le nombre d'acteurs dans la Henriade n'est pas grand; mais ils sont tous remarquables dans leurs rôles, et extrêmement bien dépeints dans leurs moeurs. 

Le caractère du héros Henri IV est d'autant plus incomparable que l'on y voit la valeur, la prudence militaire, l'humanité, et l'amour, s'entre-disputer le pas, et se le céder tour à tour, et toujours à propos pour sa gloire. 

Celui de Mornay, son ami intime, est certainement rare; il est représenté comme un philosophe savant, courageux, prudent, et bon. 

Les êtres invisibles, sans l'entremise desquels les poètes n'oseraient entreprendre un poème, sont bien ménagés dans celui-ci et aisés à supposer: telles sont l'âme de saint Louis, et quelques passions humaines personnifiées; encore l'auteur les a-t-il employées avec tant de jugement et d'économie, que l'on peut facilement les prendre pour des allégories. 

En voyant que ce poème soutient toujours sa beauté, sans être farci comme tous les autres, d'une infinité d'agents surnaturels, cela m'a confirmé dans l'idée que j'ai toujours eue que, si l'on retranchait de la poésie épique ces personnages imaginaires, invisibles, et tout-puissants, et qu'on les remplaçât, comme dans les tragédies, par des personnages réels, le poème n'en deviendrait que plus beau. 

Ce qui m'a d'abord fait venir cette pensée, c'est d'avoir observé que, dans Homère, Virgile, le Dante, l'Arioste, le Tasse, Milton, et en un mot dans tous ceux que j'ai lus, les plus beaux endroits de leurs poèmes ne sont pas ceux où ils font agir ou parler les dieux, le diable, le destin, et les esprits; au contraire tout cela fait rire, sans jamais produire dans le coeur ces sentiments touchants qui naissent de la représentation de quelque action insigne, proportionnée à la capacité de l'homme notre égal, et qui ne passe point la sphère ordinaire des passions de notre âme. 

C'est pourquoi j'ai admiré le jugement de ce poète, qui, pour enfermer sa fiction dans les bornes de la vraisemblance et des facultés humaines, a placé le transport de son héros au ciel et aux enfers dans un songe, dans lequel ces sortes de visions peuvent paraître naturelles et croyables. 

D'ailleurs il faut avouer que sur la constitution de l'univers, sur les lois de la nature, sur la morale, et sur l'idée qu'il faut se former du mal et du bien, des vertus et du vice, le poète sur tout cela a parlé avec tant de force et de justesse que l'on ne peut s'empêcher de reconnaître en lui un génie supérieur, et une connaissance parfaite de tout ce que les philosophes modernes ont de plus raisonnable dans leur système. 

Il semble rapporter toute sa science à inspirer au monde entier une espèce d'amitié universelle, et une horreur générale pour la cruauté et pour le fanatisme. 

Également ennemi de l'irréligion, le poète, dans les disputes que notre raison ne saurait décider, qui dépendent de la révélation, adjuge avec modestie et solidité la préférence à notre doctrine romaine, dont il éclaircit même plusieurs obscurités. 

Pour juger de son style, il serait nécessaire de connaître toute l'étendue et la force de la langue; habileté à laquelle il est presque impossible qu'un étranger puisse atteindre, et sans laquelle il n'est pas facile d'approfondir la pureté de la diction. 

Tout ce que je puis dire là-dessus, c'est qu'à l'oreille ses vers paraissent aisés et harmonieux, et que dans tout le poème je n'ai trouvé rien de puéril, rien de languissant, ni aucune fausse pensée: défauts dont les plus excellents poètes ne sont pas tout à fait exempts. 

Dans Homère et Virgile, on en voit quelques-uns, mais rares: on en trouve beaucoup dans les principaux, ou, pour mieux dire, dans tous les poètes des langues modernes, surtout dans ceux de la seconde classe de l'antiquité. 

A l'égard du style, je puis encore ajouter une expérience que j'ai faite, qui donne beaucoup à présumer en sa faveur. Ayant traduit ce poème couramment, en le lisant à différentes personnes, je me suis aperçu qu'elles en ont senti toute la grâce et la majesté: indice infaillible que le style en est très excellent. Aussi l'auteur se sert-il d'une noble simplicité et brièveté pour exprimer des choses difficiles et vastes, sans néanmoins rien laisser à désirer pour leur entière intelligence; talent bien rare, et qui fait l'essence du vrai sublime. 

Après avoir fait connaître en général le prix et le mérite de ce poème, il est inutile d'entrer dans un détail particulier de ses beautés les plus éclatantes. Il y en a, je l'avoue, plusieurs dont je crois reconnaître les originaux dans Homère, et surtout dans l'Iliade, copiés depuis avec différents succès par tous les poètes postérieurs; mais on trouve aussi dans ce poème une infinité de beautés qui semblent neuves, et appartenir en propre à la Henriade.

Telles sont, par exemple, la noblesse et l'allégorie de tout le chant Ve, l'endroit où le poète représente l'infâme meurtrier de Henri III, et sa juste réflexion sur ce misérable assassin. 

C'est encore quelque chose de nouveau dans la poésie que le discours ingénieux qu'on lit sur les châtiments à subir après la mort. 

Il ne me souvient pas non plus d'avoir vu ailleurs ce beau trait qu'il met dans le caractère de Mornay, qu'il combat sans vouloir tuer personne(65).

La mort du jeune d'Ailly(66), massacré par son père sans en être connu, m'a fait verser des larmes, quoique j'eusse lu une aventure un peu semblable dans le Tasse; mais celle de M. de Voltaire, étant décrite avec plus de précision, m'a paru nouvelle et sublime. 

Les vers sur l'amitié sont d'une beauté inimitable, et rien ne les égale, si ce n'est la description de la modestie de la belle d'Estrées. 

Enfin, dans ce poème, sont répandues mille grâces qui démontrent que l'auteur, né avec un goût infini pour le beau, s'est perfectionné encore davantage par une application infatigable à toutes sortes de sciences, afin de devoir sa réputation moins à la nature qu'à lui-même. 

Plus il a réussi, plus il est obligeant à lui envers notre Italie d'avoir, dans un discours à la suite de son poème, préféré notre Virgile et notre Tasse à tout autre poète, quoique nous n'osions nous-mêmes les égaler à Homère, qui a été le premier fondateur de la belle poésie.