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IRÈNE
TRAGÉDIE EN CINQ ACTES,
REPRÉSENTÉE SUR LE THÉÂTRE-FRANÇAIS LE 16 MARS 1778

Avertissement de Moland.
Avertissement de Beuchot.
Notice bibliographique.
Lettre de M. de Voltaire à l’Académie française.
Personnages
Acte I
Acte II
Acte III
Acte IV
Acte V

AVERTISSEMENT DE MOLAND.

Voltaire a quatre-vingt-deux ans, et, en dépit de l’âge, les projets de tragédie fermentent encore dans sa tête. Le 15 décembre 1776, il écrit au comte d’Argental: « Je me démêlerai peut-être aussi des affaires très embrouillées et très mal conduites de notre pauvre petit pays de Gex; mais je ne me tirerai pas si bien de l’entreprise dont Mme de Saint-Julien vous a donné si bonne opinion. Si ce n’est pas elle qui vous en a parlé; c’est l’abbé Mignot. Le commencement de l’ouvrage me donnait à moi-même de très grandes espérances; mais je ne vois sur la fin que du ridicule. J’ai bien peur qu’on ne se moque d’une femme qui se tue de peur de coucher avec le vainqueur et le meurtrier de son mari, quand elle n’aime point ce mari, et qu’elle adore ce meurtrier... D’ailleurs, la pièce, roulant uniquement sur le remords continuel d’aimer à la fureur le meurtrier de son mari, ne pouvait comporter cinq actes. J’étais obligé de me réduire à trois, et cela me paraissait avoir l’air d’un drame de M. Mercier. C’est bien dommage, car il y avait du neuf dans cette bagatelle, et les passions m’y paraissaient assez bien traitées. Il y avait quelques peintures assez vraies; mais rien ne répare le vice d’un sujet qui n’est pas dans la nature... Bérénice, qui est le plus mince et le plus petit sujet d’une pièce de théâtre, était beaucoup plus fécond que le mien, comme beaucoup plus naturel. Cela me fâche et m’humilie. Un père n’est pas bien aise de se voir obligé de tordre le cou à son enfant. Voilà trois mois entiers de perdus, et le temps est cher à mon âge. » 

Ce moment de découragement passe vite. Voltaire est rassuré par Mme Denis: « La peur m’a pris quand j’ai relu ma petite drôlerie tragique; et ma peur a été si grande que je ne voulais pas montrer cet abrégé de tragédie à Mme Denis. Hier, j’ai surmonté mon dégoût et ma crainte; je lui ai donné la pièce à lire; elle a pleuré, et cela m’a rassuré. Quand je dis rassuré, ce n’est pas auprès du parterre: car vous savez qu’à présent votre ville est divisée en factions. J’ai contre moi le parti anglais, le parti juif, le parti dévot, la foule des méchants auteurs, tous les journalistes, et Dieu sait quelle joie quand toute cette canaille se réunira pour siffler un vieux fou qui, dans sa quatre-vingt-troisième année, abandonne toutes ses affaires pour donner un embryon de tragédie au public! Je suis assez fat pour croire que le rôle de mon impératrice est très honnête, très touchant, et même, si on veut, assez théâtral. Mais où mon gros abbé Mignot a-t-il pêché que le style est dans le goût de Sémiramis et de Mahomet. Je vous jure qu’il n’en est rien. Je ne le crois pas rampant, mais je le crois beaucoup plus approchant du naïf que du sublime: c’est un combat éternel de l’amour et de la vertu. Le fond de l’étoffe est agréable; mais elle ne peut pas être nuancée. » 

Pendant qu’il est en train de remplir ce canevas, un autre projet de tragédie séduit son imagination. « Vous croyez, écrit-il à d’Argental le 4 février 1777, vous croyez, vous et M. de Thibouville, que je ne vous ai invités qu’à un petit souper de trois services; il faut que je vous avoue que j’en prépare un autre de cinq (il s’agit d’Agathocle). Le rôti est déjà à la broche, mais le menu m’embarrasse. Je crains bien de n’être qu’un vieux cuisinier dont le goût est absolument dépravé. Vous êtes le plus indulgent des convives; mais il y a tant de gens qui s’empressent à vous donner à souper, j’ai tant de rivaux qui me traiteront de gargotier, que je tremble de vous donner mes deux repas. Je vois évidemment qu’il faut remettre cette partie à une saison plus favorable. Il suffirait qu’il y eût un ragoût manqué pour que tout le monde, jusqu’aux valets de l’auberge, me traitât de vieil empoisonneur. Il viendra peut-être un temps où l’on aura plus d’indulgence. » 

D’Agathocle Voltaire revient à Irène, et à force d’envisager le sujet sous toutes ses faces, il trouve le moyen de lui donner les cinq actes sans lesquels une tragédie « a l’air d’un drame de M. Mercier. » Il s’enthousiasme pour son Alexis, ainsi qu’il nomme encore sa pièce. « On dit qu’Alexis est ce que j’ai fait de moins indigne de vous. Si on ne me trompe pas, si cela déchire l’âme d’un bout à l’autre, comme on me l’assure, c’est donc pour Alexis que je vous implore; c’est ma dernière volonté, c’est mon testament... Agathocle pourra un jour paraître et être souffert en faveur de son frère Alexis; mais à présent, mes chers anges, il n’y a qu’Alexis qui puisse me procurer le bonheur de venir passer quelques jours avec vous, de vous serrer dans mes bras, et de pouvoir m’y consoler (25 octobre 1777). » 

Irène fut reçue à l’unanimité par la Comédie-Française le 2 janvier 1778. La distribution des rôles ne se fit pas sans difficulté. Voltaire aurait souhaité que Lekain se chargeât du rôle de l’ermite Léonce, « qui n’a pas de ces passions qui ruinent la poitrine. » Lekain le refusait, à la grande indignation des amis de Voltaire. La mort vint trancher ce débat. Le grand tragédien, âgé de cinquante ans, tomba malade le 24 janvier et mourut le 8 février. 

Deux jours après, Voltaire entrait à Paris. Depuis longtemps il comptait sur un succès au théâtre pour expliquer et motiver ce voyage. Irène lui parut propre à fournir l’occasion souhaitée. L’avènement d’un nouveau monarque était d’ailleurs une circonstance favorable. Ce n’est pas ici le lieu de tracer l’histoire de ce retour quasi triomphal. « Voltaire, retiré en Suisse depuis plus de vingt ans, n’avait pas créé seulement Ferney et Versoix, dit Sainte-Beuve, il avait fait Paris à son image, et il l’avait fait de loin. Ce n’est pas le résultat le moins singulier de cette merveilleuse existence. » Nous nous attacherons spécialement à ce qui concerne Irène, que l’auteur, suivant le précepte de Boileau, ne cessait de corriger. 

Recevant une députation de la Comédie-Française le 14 février, il faisait allusion à ces retouches auxquelles il se livrait jour et nuit, en disant à Mme Vestris, qui devait jouer le rôle d’Irène: « Madame, j’ai travaillé pour vous cette nuit comme un jeune homme de vingt ans. » 

Il s’éleva une grosse question à propos du rôle de Zoé. Le maréchal de Richelieu aurait désiré qu’il fût donné à Mme Molé. Voltaire voulait Mlle Sainval cadette Sophie Arnould fut employée dans les négociations qui eurent lieu sur ce sujet. Dans un post-scriptum à une lettre du 19 février 1778, Voltaire écrit à d’Argental: 

« Dix heures et demie du soir.
« Mlle Arnould revient de chez Mlle Sainval la cadette, qui lui a promis de jouer Zoé. Il ne s’agit plus que d’obtenir de M. Molé de convertir sa femme, à laquelle on promet un rôle fait pour elle dans le Droit du seigneur, qui est entièrement changé et qu’on pourrait jouer à la suite d’Irène, si cette Irène avait un peu de succès. » 

Le lendemain, tout était arrangé, et le poète écrivait ce petit billet aux époux Molé: « Le vieux malade de Ferney n’a point de terme pour exprimer la reconnaissance qu’il doit à l’amitié que M. Molé veut bien lui témoigner, et aux extrêmes bontés de Mme Molé. Elle lui sacrifie ce qui n’était pas digne d’elle et ce qu’elle embellira lorsqu’elle daignera le reprendre; il est pénétré de ce qu’il doit à sa complaisance; il espère l’être de ses talents quand il aura le plaisir de l’entendre. Il lui présente ses respectueux remerciements (20 février 1778). » 

Les répétitions commencèrent dans les premiers jours de mars. Voltaire ne fut pas satisfait des interprètes d’Irène, à commencer par Mlle Vestris, dont la tranquillité imperturbable l’exaspérait. Il lui dit: « Madame, je me rappelle Mlle Duclos que j ai vue, il y a cinquante ans, faire pleurer une assemblée nombreuse en prononçant un seul mot; un: mon père, mon amant, dit par elle, faisait fondre en larmes tous les spectateurs. » 

Cette fois encore la tradition a recueilli bien des traits de vivacité plaisants, de piquantes boutades, et aussi des répliques irrespectueuses des comédiens. Tout cela n’est pas d’une authenticité incontestable; la riposte de Brizard notamment: « Il suffit, monsieur, que vous me le disiez pour que je ne le fasse pas, » n’est pas vraisemblable, si l’on songe que le même Brizard fut l’acteur chargé de poser la couronne sur le front du grand homme dans l’apothéose du 30 mars, et que Voltaire lui réserva le rôle d’Agathocle. Mais il n’en résulte pas moins que le poète octogénaire avait toujours, quand il s’agissait de ses oeuvres dramatiques, l’humeur aussi bouillante, la fibre aussi irritable(1).

Le 14 eut lieu la répétition générale devant Mme Denis, à défaut de Voltaire encore souffrant. La première représentation était fixée pour le surlendemain. Voltaire avait eu, relativement aux affiches qui devaient annoncer cette représentation, une idée qui était singulièrement en avance sur le temps à venir. Il eût voulu qu’on affichât: Le Théâtre-Français donnera, au lieu de: les Comédiens ordinaires du roi donneront. Il écrivait à Molé le 11 mars: « Un mourant qui aime passionnément sa patrie consulte M. Molé pour savoir s’il ne conviendrait pas de mettre sur les affiches: Le Théâtre-Français donnera un tel jour, etc. N’est-il pas honteux que le premier théâtre de l’Europe, et le seul qui fasse honneur à la France, soit au-dessous du spectacle bizarre et étranger de l’Opéra? On attend pour Irène une décoration qui contienne un salon avec de grandes arcades à travers desquelles on voie la mer et des tours. » Molé lui fut dépêché pour lui dire que ce changement ne dépendait pas de leur volonté; mais il ne put voir le malade. On a peine à croire, du reste, que le poète pût se faire illusion sur la possibilité d’une réforme qui eût paru blessante pour le roi. Les Comédiens ne cessèrent, à quatorze ans de là, d’être les comédiens ordinaires du roi que pour devenir les Comédiens du théâtre de la Nation; puis les Comédiens ordinaires de l’empereur, puis du roi encore, et ce n’est qu’en 1830, croyons-nous, que la formule fut changée. 

La première représentation fut très brillante. Irène fut donnée avec le Tuteur, petite comédie de Dancourt. Tout ce que Paris comptait de plus illustre s’était donné rendez-vous à la Comédie. La reine Marie-Antoinette, le comte d’Artois, le duc et la duchesse de Bourbon, y assistaient. Il ne s’agissait pas de juger la pièce, mais de rendre hommage au grand homme du siècle. « Le public a très bien fait son devoir, dit Laharpe; il a applaudi toutes les traces de talent qui s’offraient dans cet ouvrage, où l’on voit une belle nature affaiblie, et a gardé dans tout le reste un silence de respect, à quelques murmures près qui ont été assez légers. La cabale des Gilbert, des Clément, des Fréron, était contenue par la foule des honnêtes gens qui remplissaient le parterre, devenu ce jour-là le rendez-vous de la bonne compagnie, qui s’était fait un devoir de défendre la vieillesse contre les outrages de l’envie(2).

A la deuxième représentation, le parterre demanda des nouvelles de l’auteur. Monvel, qui faisait le personnage de Nicéphore, répondit: « La santé de M. de Voltaire n’est pas aussi bonne que nous le désirerions pour vos plaisirs et pour notre intérêt. » Cependant le poète se rétablissait une fois encore. Le 19 mars, l’Académie lui envoya une députation pour le féliciter du succès d’Irène. Voltaire sollicita la permission de dédier sa pièce à la célèbre assemblée. Il lui soumit son épître; elle fut lue; on demanda à l’auteur quelques légères modifications qu’il s’empressa d’exécuter, après quoi la dédicace fut approuvée et acceptée avec reconnaissance. 

Aussitôt remis sur pied, l’auteur d’Irène fut de nouveau occupé de sa pièce; il en redemanda au souffleur le manuscrit entre la troisième et la quatrième représentation. Il se convainquit que des changements avaient été opérés à son insu. Il tombe dans un accès de fureur dont on n’a pas d’idée. Mme Denis, obligée d’avouer qu’elle avait consenti à ces changements, est bousculée violemment; d’Argental est obligé de se sauver. D’Argental, Thibouville, Laharpe, étaient les auteurs du méfait. Voltaire les traite avec la dernière dureté; puis, sa colère ayant eu son cours, il demande pardon à ses amis. Il écrit à Thibouville: « J’étais au désespoir; je l’avoue, je me croyais méprisé et avili par les amis les plus respectables. La constance de leurs bontés guérit la blessure horrible de mon coeur, et m’empêche de mourir de chagrin plus que de mon vomissement de sang. Que j’aie la consolation de vous voir avant que vous ne sortiez. » Il écrit à d’Argental: « Pardon, mon ange, ma tête de quatre-vingt-quatre ans n’en a que quinze; mais vous devez avoir pitié d’un homme blessé qui crie, ne pouvant parler. Songez que je meurs, songez qu’en mourant j’ai achevé Irène, Agathocle, le Droit du seigneur, et fait quatre actes d’Atrée(3). Songez que Molé m’a mutilé indignement, sottement, et insolemment; qu’il ne veut point jouer son rôle dans le Droit du seigneur, etc. Je suis mort, et il faut que je coure chez les premiers gentilshommes de la chambre. Voyez s’il ne m’est pas permis de crier. Cependant j’avoue que je ne devrais pas crier si fort. Je suis à vous mon ange, à toute heure. » 

Ainsi passa ce nouvel orage. Nous voici au lundi 30 mars, qui fut comme le couronnement de l’existence de Voltaire. On sait que, dans l’après-midi il alla à l’Académie, où il y eut une séance toute consacrée à sa glorification. De l’Académie, à travers les flots d’une foule curieuse qui l’acclamait, il se rendit à la Comédie où se donnait la sixième représentation d’Irène.

M. Gustave Desnoiresterres a rassemblé, dans le dernier volume de ses études sur Voltaire, le plus de détails qu’il a pu sur cette fameuse soirée. 

« Lorsque l’auteur parut dans la salle, dit-il, ce fut d’autres cris, d’autres trépignements. Il alla gagner, aux secondes, la loge des gentilshommes de la chambre, qui était en face de celle du comte d’Artois. Mme Denis et Mme de Villette étaient déjà installées. Voltaire paraissait vouloir demeurer derrière elles, mais il fallut qu’il cédât au voeu du parterre et qu’il consentît à demeurer sur le devant, entre sa nièce et Belle et bonne. « La couronne! » cria-t-on alors. Le comédien Brizard entra au même instant, tenant une couronne de laurier qu’il posa sur la tête du poète: « Ah! Dieu! vous voulez donc me faire mourir à force de gloire! » articula le vieillard d’une voix étranglée par l’émotion, la joie et les larmes. Mais il la retirait tout aussitôt avec une hâte pudique, et la passait à la jeune marquise, à laquelle le public, ivre, criait de la remettre sur le front du Sophocle français. Celle-ci s’empressa d’obéir. Voltaire ne voulait pas le permettre; il se débattait, se refusait à cette idolâtrie, quand le prince de Beauvau, s’emparant du laurier, en ceignit derechef le front du patriarche, qui vit bien qu’il ne serait pas le plus fort. » 

« Toutes les femmes étaient debout, dit Grimm; il y avait plus de monde dans les couloirs que dans les loges. Toute la Comédie, avant la toile levée s’était avancée sur le bord du théâtre. On s’étouffait jusqu’à l’entrée du parterre, où plusieurs femmes étaient descendues, n’ayant pas pu trouver ailleurs des places pour voir l’objet de tant d’adorations. J’ai vu le moment où la partie du parterre qui se trouve sous les loges allait se mettre à genoux, désespérant de le voir d’une autre manière. Toute la salle était obscurcie par la poussière qu’excitaient le flux et le reflux de la multitude agitée. Ce transport, cette espèce de délire universel, a duré plus de vingt minutes, et ce n’est pas sans peine que les comédiens ont pu enfin commencer la pièce. » 

La tragédie fut applaudie d’un bout à l’autre. A peine était-elle achevée que la toile se releva, laissant voir aux spectateurs le buste de Voltaire placé au milieu de la scène, entouré de tous les comédiens, de tous les comparses, qui vinrent, Brizard en tête, déposer l’un après l’autre, une couronne sur son front. La cérémonie terminée, Mme Vestris s’avança et eut bien de la peine à faire écouter les vers suivants, que le marquis de Saint-Marc venait d’improviser: 
 

Aux yeux de Paris enchanté,
Reçois en ce jour un hommage
Que confirmera d’âge en âge
La sévère postérité.
Non, tu n’as pas besoin d’atteindre au noir rivage
Pour jouir des honneurs de l’immortalité.
Voltaire, reçois la couronne
Que l’on vient de te présenter;
Il est beau de la mériter
Quand c’est la France qui la donne.

« Ces vers, bien dits, continue M. Desnoiresterres, furent accueillis avec transport. On cria bis! Il fallut que Mme Vestris les répétât, et mille copies circulaient en un instant dans toute la salle. Un étranger, jeté au milieu de cette frénésie, se fût cru dans une maison de fous. Mlle Fanier, qui avait arraché ces vers à Saint-Marc, baisa le buste avec transport, quand ce fut son tour, et, l’exemple donné, tous ses camarades en firent autant. » 

Cette scène indescriptible a été saisie et reproduite par Moreau avec une vérité merveilleuse. « Les loges, l’orchestre, le parquet ont les yeux fixés sur l’auteur d’Irène qui est, dans des proportions microscopiques, d’une ressemblance remarquable: les acteurs, même les moindres, occupent la place où ils se trouvaient alors, dans le costume de leur emploi(4). C’est une page d’histoire anecdotique à laquelle le temps n’a rien ôté de sa valeur. Mais ce que le prospectus d’un marchand d’estampes ne pouvait dire, c’est que l’artiste ne s’est pas borné à cette reproduction fidèle. Ainsi l’on aperçoit le comte d’Artois, le corps à demi hors de sa loge; vis-à-vis de lui, la duchesse de Chartres et Mme de Cossé, donnant le signal des applaudissements; et, pour contraster avec tout ce délire, le poète Gilbert, protestant par son attitude plus que significative. Nous disions que pas une voix ne s’était élevée contre tant d’idolâtrie: s’il fallait en croire les Nouvelles à la main de Metra, le satirique n’aurait pu se contenir jusqu’au bout. En sortant du spectacle, il se serait écrié, non sans courir le risque d’être littéralement assommé par les assistants, « qu’il n’y avait plus ni moeurs ni religion, et qu’enfin tout était perdu(5). » 

Après Irène, les comédiens jouèrent Nanine, qui fut accueillie avec le même parti-pris d’enthousiasme. Le départ de Voltaire et son retour jusqu’à l’hôtel des Théatins donna lieu aux mêmes scènes et aux mêmes acclamations. 

Irène, dans une pareille soirée, n’avait été qu’un prétexte aux transports du public. Elle eut encore une représentation avant la clôture de Pâques, puis fut retirée. « Irène fut bientôt oubliée, dit Laharpe, mais on n’oubliera jamais ce triomphe du génie, décerné sur le théâtre de Paris à l’homme extraordinaire qui, sentant sa fin prochaine, était venu chercher la récompense de soixante ans de travaux, et qui, sans finir, comme Sophocle, par un chef-d’oeuvre, méritait comme lui de mourir sous des lauriers. » 

AVERTISSEMENT DE BEUCHOT.

La tragédie d’Irène a été composée en 1776; et l’on voit, par la lettre à d’Argental, du 15 décembre, que la pièce était sur le métier depuis trois mois; mais Voltaire n’avait pu en tirer que trois actes. Il parvint à en faire cinq au mois de février 1777. Toutefois ce ne fut qu’au mois d’octobre(6) que les cinq actes furent envoyés à Paris. L’impatience d’être joué était naturelle à l’âge de l’auteur; une autre raison l’augmentait encore. Il y voyait une occasion de venir à Paris(7). Irène avait été jouée à Ferney, en novembre 1777, pour le mariage du marquis de Villette; mais, selon son usage, l’auteur ne cessait d’y faire des corrections. Il en annonce de nombreuses dans la lettre à Thibouville, du 15 janvier 1778. Arrivé à Paris le 10 février, il s’occupa des nouvelles corrections en même temps que des répétitions; et Irène fut jouée le 16 mars. Ce fut le 30 du même mois, à la sixième représentation, qu’en sa présence son buste fut couronné sur le théâtre. L’élite de la société de Paris remplissait la salle. Le comte d’Artois (depuis Charles X) y était, et envoya le prince d’Henin complimenter le chantre de Henri IV et de Jeanne d’Arc. 

Après la septième représentation, qui est du 4 avril, Voltaire retira sa pièce. On voit, par la lettre (ou dédicace) à l’Académie française, qu’elle dut alors être imprimée à quelques exemplaires. L’édition pour le public ne parut qu’après la mort de l’auteur, et en 1779. 

Ducroisy, secrétaire rédacteur du Tribunat, ayant eu à sa disposition un manuscrit contenant quelques corrections, et, de la main de Voltaire, les indications de la manière de jouer le rôle d’Irène, avait pris copie du tout. C’est là que j’ai pris les variantes. J’ai négligé des corrections écrites de la main de Laharpe, et probablement de cet auteur. 
 
 

LETTRE DE M. DE VOLTAIRE

A L’ACADÉMIE FRANÇAISE

Messieurs, 

(8)Daignez recevoir le dernier hommage de ma voix mourante, avec les remerciements tendres et respectueux que je dois à vos extrêmes bontés. 

Si votre compagnie fut nécessaire à la France par son institution, dans un temps où nous n’avions aucun ouvrage de génie écrit d’un style pur et noble, elle est plus nécessaire que jamais dans la multitude des productions que fait naître aujourd’hui le goût généralement répandu de la littérature. 

Il n’est permis à aucun membre de l’académie de la Crusca de prendre ce titre à la tête de son livre, si l’académie ne l’a déclaré écrit avec la pureté de la langue toscane. Autrefois, quand j’osais cultiver, quoique faiblement, l’art des Sophocles, je consultais toujours M. l’abbé d’Olivet, notre confrère, qui, sans me nommer, vous proposait mes doutes; et lorsque je commentai le grand Corneille, j’envoyai toutes mes remarques à M. Duclos, qui vous les communiqua. Vous les examinâtes; et cette édition de Corneille semble être aujourd’hui regardée comme un livre classique, pour les remarques que je n’ai données que sur votre décision. 

Je prends aujourd’hui la liberté de vous demander des leçons sur les fautes où je suis tombé dans la tragédie d’Irène. Je n’en fais tirer quelques exemplaires que pour avoir l’honneur de vous consulter, et pour suivre les avis de ceux d’entre vous qui voudront bien m’en donner. La vieillesse passe pour incorrigible; et moi, messieurs, je crois qu’on doit penser à se corriger à cent ans. On ne peut se donner du génie à aucun âge, mais on peut réparer ses fautes à tout âge. Peut-être cette méthode est la seule qui puisse préserver la langue française de la corruption qui semble, dit-on, la menacer. 

Racine, celui de nos poètes qui approcha le plus de la perfection, ne donna jamais au public aucun ouvrage sans avoir écouté les conseils de Boileau et de Patru: aussi c’est ce véritablement grand homme qui nous enseigna par son exemple l’art difficile de s’exprimer toujours naturellement, malgré la gêne prodigieuse de la rime; de faire parler le coeur avec esprit sans la moindre ombre d’affectation; d’employer toujours le mot propre, souvent inconnu au public étonné de l’entendre. Invenit verba quibus deberent loqui, dit si bien Pétrone(9): « il inventa l’art de s’exprimer. » 

Il mit dans la poésie dramatique cette élégance, cette harmonie continue qui nous manquait absolument, ce charme secret et inexprimable, égal à celui du quatrième livre de Virgile, cette douceur enchanteresse qui fait que, quand vous lisez au hasard dix ou douze vers d’une de ses pièces, un attrait irrésistible vous force de lire tout le reste. 

C’est lui qui a proscrit chez tous les gens de goût, et malheureusement chez eux seuls, ces idées gigantesques et vides de sens, ces apostrophes continuelles aux dieux, quand on ne sait pas faire parler les hommes; ces lieux communs d’une politique ridiculement atroce, débités dans un style sauvage; ces épithètes fausses et inutiles; ces idées obscures, plus obscurément rendues; ce style aussi dur que négligé, incorrect et barbare; enfin tout ce que j’ai vu applaudi par un parterre composé alors de jeunes gens dont le goût n’était pas encore formé. 

Je ne parle pas de l’artifice imperceptible des poèmes de Racine, de son grand art de conduire une tragédie, de renouer l’intérêt par des moyens délicats, de tirer un acte entier d’un seul sentiment; je ne parle que de l’art d’écrire. C’est sur cet art si nécessaire, si facile aux yeux de l’ignorance, si difficile au génie même, que le législateur Boileau a donné ce précepte(10):
 

Et que tout ce qu’il dit, facile à retenir,
De son ouvrage en vous laisse un long souvenir.

Voilà ce qui est arrivé toujours au seul Racine, depuis Andromaque jusqu’au chef-d’oeuvre d’Athalie(11).

J’ai remarqué ailleurs que, dans les livres de toute espèce, dans les sermons mêmes, dans les oraisons funèbres, les orateurs ont souvent employé les tours de phrase de cet élégant écrivain, ses expressions pittoresques, verba quibus deberent loqui(12). Cheminais, Massillon, ont été célèbres, l’un pendant quelque temps, l’autre pour toujours, par l’imitation du style de Racine. Ils se servaient de ses armes pour combattre en public un genre de littérature dont ils étaient idolâtres en secret. Ce peintre charmant de la vertu, cet aimable Fénelon, votre autre confrère, tant persécuté pour des disputes aujourd’hui méprisées, et si cher à la postérité par ses persécutions mêmes, forma sa prose élégante sur la poésie de Racine, ne pouvant l’imiter en vers; car les vers sont une langue qu’il est donné à très peu d’esprits de posséder; et quand les plus éloquents et les plus savants hommes, les sublimes Bossuet, les touchants Fénelon, les érudits Huet, ont voulu faire des vers français, ils sont tombés de la hauteur où les plaçait leur génie ou leur science dans cette triste classe qui est au-dessous de la médiocrité. 

Mais les ouvrages de prose dans lesquels on a le mieux imité le style de Racine sont ce que nous avons de meilleur dans notre langue. Point de vrai succès aujourd’hui sans cette correction, sans cette pureté qui seule met le génie dans tout son jour, et sans laquelle ce génie ne déploierait qu’une force monstrueuse, tombant à chaque pas dans une faiblesse plus monstrueuse encore, et du haut des nues dans la fange. 

Vous entretenez le feu sacré, messieurs; c’est par vos soins que, depuis quelques années, les compositions pour les prix décernés par vous sont enfin devenues de véritables pièces d’éloquence. Le goût de la saine littérature s’est tellement déployé qu’on a vu quelquefois trois ou quatre ouvrages suspendre vos jugements, et partager vos suffrages ainsi que ceux du public. 

Je sens combien il est peu convenable, à mon âge de quatre-vingt-quatre ans, d’oser arrêter un moment vos regards sur un des fruits dégénérés de ma vieillesse. La tragédie d’Irène ne peut être digne de vous ni du théâtre français; elle n’a d’autre mérite que la fidélité aux règles données aux Grecs par le digne précepteur d’Alexandre, et adoptées chez les Français par le génie de Corneille, le père de notre théâtre. 

A ce grand nom de Corneille, messieurs, permettez que je joigne ma faible voix à vos décisions souveraines sur l’éclat éternel qu’il sut donner à cette langue française peu connue avant lui, et devenue après lui la langue de l’Europe. 

Vous éclairâtes mes doutes, et vous confirmâtes mon opinion il y a deux ans, en voulant bien lire dans une de vos assemblées publiques la lettre que j’avais eu l’honneur de vous écrire sur Corneille et sur Shakespeare. Je rougis de joindre ensemble ces deux noms; mais j’apprends qu’on renouvelle au milieu de Paris cette incroyable dispute. On s’appuie de l’opinion de Mme Montague, estimable citoyenne de Londres, qui montre pour sa patrie une passion si pardonnable. Elle préfère Shakespeare aux auteurs d’Iphigénie et d’Athalie, de Polyeucte et de Cinna. Elle a fait un livre entier(13) pour lui assurer cette supériorité; et ce livre est écrit avec la sorte d’enthousiasme que la nation anglaise retrouve dans quelques beaux morceaux de Shakespeare, échappés à la grossièreté de son siècle. Elle met Shakespeare au-dessus de tout, en faveur de ces morceaux qui sont en effet naturels et énergiques, quoique défigurés presque toujours par une familiarité basse. Mais est-il permis de préférer deux vers d’Ennius à tout Virgile, ou de Lycophron à tout Homère? 

On a représenté, messieurs, les chefs-d’oeuvre de la France devant toutes les cours; et dans les académies d’Italie. On les joue depuis les rivages de la mer Glaciale jusqu’à la mer qui sépare l’Europe de l’Afrique. Qu’on fasse le même honneur à une seule pièce de Shakespeare, et alors nous pourrons disputer. 

Qu’un Chinois vienne nous dire: « Nos tragédies composées sous la dynastie des Yven font encore nos délices après cinq cents années. Nous avons sur le théâtre des scènes en prose, d’autres en vers rimés, d’autres en vers non rimés. Les discours de politique et les grands sentiments y sont interrompus par des chansons, comme dans votre Athalie. Nous avons de plus des sorciers qui descendent des airs sur un manche à balai, des vendeurs d’orviétan, et des gilles, qui, au milieu d’un entretien sérieux, viennent faire leurs grimaces, de peur que vous ne preniez à la pièce un intérêt trop tendre qui pourrait vous attrister. Nous faisons paraître des savetiers avec des mandarins, et des fossoyeurs avec des princes, pour rappeler aux hommes leur égalité primitive. Nos tragédies n’ont ni exposition, ni noeud, ni dénoûment. Une de nos pièces dure cinq cents années, et un paysan qui est né au premier acte est pendu au dernier. Tous nos princes parlent en crocheteurs, et nos crocheteurs quelquefois en princes. Nos reines y prononcent des mots de turpitude qui n’échapperaient pas à des revendeuses entre les bras des derniers hommes, etc., etc. » 

Je leur dirais Messieurs, jouez ces pièces à Nankin, mais ne vous avisez pas de les représenter aujourd’hui à Paris ou à Florence, quoiqu’on nous en donne quelquefois à Paris qui ont un plus grand défaut, celui d’être froides. 

Mme Montague relève avec justice quelques défauts de la belle tragédie de Cinna et ceux de Rodogune(14). Tout n’est pas toujours ni bien dessiné ni bien exprimé dans ces fameuses pièces, je l’avoue: je suis même obligé de vous dire messieurs, que cette dame spirituelle et éclairée ne reprend qu’une petite partie des fautes remarquées par moi-même, lorsque je vous consultai sur le Commentaire de Corneille. Je me suis entièrement rencontré avec elle dans les justes critiques que j’ai été obligé d’en faire: mais c’est toujours en admirant son génie que j’ai remarqué ses écarts; et quelle différence entre les défauts de Corneille dans ses bonnes pièces, et ceux de Shakespeare dans tous ses ouvrages! 

Que peut-on reprocher à Corneille dans les tragédies de ce génie sublime qui sont restées à l’Europe (car il ne faut pas parler des autres)? c’est d’avoir pris quelquefois de l’enflure pour de la grandeur; de s’être permis quelques raisonnements que la tragédie ne peut admettre; de s’être asservi dans presque toutes ses pièces à l’usage de son temps, d’introduire au milieu des intérêts politiques, toujours froids, des amours, plus insipides. 

On peut le plaindre de n’avoir point traité de vraies passions, excepté dans la pièce espagnole du Cid, pièce dans laquelle il eut encore l’étonnant mérite de corriger son modèle en trente endroits, dans un temps où les bienséances théâtrales n’étaient pas encore connues en France. On le condamne surtout pour avoir trop négligé sa langue. Alors toutes les critiques faites par des hommes d’esprit sur un grand homme sont épuisées; et l’on joue Cinna et Polyeucte devant l’impératrice des Romains, devant celle de Russie, devant le doge et les sénateurs de Venise, comme devant le roi et la reine de France. 

Que reproche-t-on à Shakespeare? Vous le savez, messieurs tout ce que vous venez de voir vanté par les Chinois. Ce sont, comme dit M. de Fontenelle dans ses Mondes, presque d’autres principes de raisonnement. Mais ce qui est bien étrange, c’est qu’alors le théâtre espagnol, qui infectait l’Europe, en était le législateur. Lope de Vega avouait cet opprobre; mais Shakespeare n’eut pas le courage de l’avouer. Que devaient faire les Anglais? Ce qu’on fait en France: se corriger. 

Mme Montague condamne dans la perfection de Racine cet amour continuel qui est toujours la base du peu de tragédies que nous avons de lui, excepté dans Esther et dans Athalie. Il est beau, sans doute, à une dame de réprouver cette passion universelle qui fait régner son sexe; mais qu’elle examine cette Bérénice tant condamnée par nous-mêmes pour n’être qu’une idylle amoureuse que le principal personnage de cette idylle soit représenté par une actrice telle que Mlle Gaussin: alors je réponds que Mme Montague versera des larmes. J’ai vu le roi de Prusse attendri à une simple lecture de Bérénice, qu’on faisait devant lui en prononçant les vers comme on doit les prononcer, ce qui est bien rare. Quel charme tira des larmes des yeux de ce héros philosophe? La seule magie du style de ce vrai poète, qui invenit verba quibus deberent loqui.

Les censures de réflexion n’ôtent jamais le plaisir du sentiment. Que la sévérité blâme Racine tant qu’elle voudra, le coeur vous ramènera toujours à ses pièces. Ceux qui connaissent les difficultés extrêmes et la délicatesse de la langue française voudront toujours lire et entendre les vers de cet homme inimitable, à qui le nom de grand n’a manqué que parce qu’il n’avait point de frère dont il fallût le distinguer(15). Si on lui reproche d’être le poète de l’amour, il faut donc condamner le quatrième livre de l’Énéide. On ne trouve pas quelquefois assez de force dans ses caractères et dans son style; c’est ce qu’on a dit de Virgile; mais on admire dans l’un et dans l’autre une élégance continue. 

Mme Montague s’efforce d’être touchée des beautés d’Euripide, pour tâcher d’être insensible aux perfections de Racine. Je la plaindrais beaucoup, si elle avait le malheur de ne pas pleurer au rôle inimitable de la Phèdre française, et de n’être pas hors d’elle-même à toute la tragédie d’Iphigénie. Elle paraît estimer beaucoup Brumoy, parce que Brumoy, en qualité de traducteur d’Euripide, semble donner au poète grec la préférence sur le poète français. Mais si elle savait que Brumoy traduit le grec très infidèlement; si elle savait que Vous y serez, ma fille(16), n’est pas dans Euripide; si elle savait que Clytemnestre embrasse les genoux d’Achille dans la pièce grecque, comme dans la française (quoique Brumoy ose supposer le contraire); enfin, si son oreille était accoutumée à cette mélodie enchanteresse qu’on ne trouve, parmi tous les tragiques de l’Europe, que chez Racine seul, alors Mme Montague changerait de sentiment. 

« L’Achille de Racine, dit-elle(17), ressemble à un jeune amant qui a du courage: et pourtant l’Iphigénie est une des meilleures tragédies françaises. » Je lui dirais: Et pourtant, madame, elle est un chef-d’oeuvre qui honorera éternellement ce beau siècle de Louis XIV, ce siècle notre gloire, notre modèle, et notre désespoir. Si nous avons été indignés contre Mme de Sévigné, qui écrivait si bien et qui jugeait si mal; si nous sommes révoltés de cet esprit misérable de parti, de cette aveugle prévention qui lui fait dire que « la mode d’aimer Racine passera comme la mode du café(18) », jugez, madame, combien nous devons être affligés qu’une personne aussi instruite que vous ne rende pas justice à l’extrême mérite d’un si grand homme. Je vous le dis, les yeux encore mouillés des larmes d’admiration et d’attendrissement que la centième lecture d’Iphigénie vient de m’arracher. 

Je dois ajouter à cet extrême mérite d’émouvoir pendant cinq actes, le mérite plus rare, et moins senti, de vaincre pendant cinq actes la difficulté de la rime et de la mesure, au point de ne pas laisser échapper une seule ligne, un seul mot qui sente la moindre gêne, quoiqu’on ait été continuellement gêné. C’est à ce coin que sont marqués le peu de bons vers que nous avons dans notre langue. Mme Montague compte pour rien cette difficulté surmontée. Mais, madame, oubliez-vous qu’il n’y a jamais eu sur la terre aucun art, aucun amusement même où le prix ne fût attaché à la difficulté? Ne cherchait-on pas dans la plus haute antiquité à rendre difficile l’explication de ces énigmes que les rois se proposaient les uns aux autres? N’y a-t-il pas eu de très grandes difficultés à vaincre dans tous les jeux de la Grèce, depuis le disque jusqu’à la course des chars? Nos tournois, nos carrousels, étaient-ils si faciles? Que dis-je, aujourd’hui, dans la molle oisiveté où tous les grands perdent leurs journées, depuis Pétersbourg jusqu’à Madrid, le seul attrait qui les pique dans leurs misérables jeux de cartes, n’est-ce pas la difficulté de la combinaison, sans quoi leur âme languirait assoupie? 

Il est donc bien étrange, et j’ose dire bien barbare, de vouloir ôter à la poésie ce qui la distingue du discours ordinaire. Les vers blancs n’ont été inventés que par la paresse et l’impuissance de faire des vers rimés, comme le célèbre Pope me l’a avoué vingt fois. Insérer dans une tragédie des scènes entières en prose, c’est l’aveu d’une impuissance encore plus honteuse 

Il est bien certain que les Grecs ne placèrent les Muses sur le haut du Parnasse que pour marquer le mérite et le plaisir de pouvoir aborder jusqu’à elles à travers des obstacles. Ne supprimez donc point ces obstacles, madame; laissez subsister les barrières qui séparent la bonne compagnie des vendeurs d’orviétan et de leurs gilles; souffrez que Pope imite les véritables génies italiens, les Arioste, les Tasse, qui se sont soumis à la gêne de la rime pour la vaincre. 

Enfin quand Boileau a prononcé(19),
 

Et que tout ce qu’il dit, facile à retenir,
De son ouvrage en vous laisse un long souvenir,

n’a-t-il pas entendu que la rime imprimait plus aisément les pensées dans la mémoire? 

Je ne me flatte pas que mon discours et ma sensibilité passent dans le coeur de Mme Montague, et que je sois destiné à convertir divisos orbe Britannos. Mais pourquoi faire une querelle nationale d’un objet de littérature? Les Anglais n’ont-ils pas assez de dissensions chez eux, et n’avons-nous pas assez de tracasseries chez nous? ou plutôt l’une et l’autre nation n’ont-elles pas eu assez de grands hommes dans tous les genres pour ne se rien envier, pour ne se rien reprocher? 

Hélas! messieurs, permettez-moi de vous répéter que j’ai passé une partie de ma vie à faire connaître en France les passages les plus frappants des auteurs qui ont eu de la réputation chez les autres nations. Je fus le premier qui tirai un peu d’or de la fange où le génie de Shakespeare(20) avait été plongé par son siècle. J’ai rendu justice à l’Anglais Shakespeare, comme à l’Espagnol Calderon, et je n’ai jamais écouté le préjugé national. J’ose dire que c’est de ma seule patrie que j’ai appris à regarder les autres peuples d’un oeil impartial. Les véritables gens de lettres en France n’ont jamais connu cette rivalité hautaine et pédantesque, cet amour-propre révoltant qui se déguise sous l’amour de son pays, et qui ne préfère les heureux génies de ses anciens concitoyens à tout mérite étranger que pour s’envelopper dans leur gloire. 

Quels éloges n’avons-nous pas prodigués aux Bacon, aux Kepler, aux Copernic, sans même y mêler d’abord aucune émulation! Que n’avons-nous pas dit du grand. Galilée, le restaurateur et la victime de la raison en Italie, ce premier maître de la philosophie, que Descartes eut le malheur de ne citer jamais! 

Nous sommes tous à présent les disciples de Newton nous le remercions d’avoir seul trouvé et prouvé le vrai système du monde, d’avoir seul enseigné au genre humain à voir la lumière; et nous lui pardonnons d’avoir commenté les visions de Daniel et l’Apocalypse. 

Nous admirons dans Locke la seule métaphysique qui ait paru dans le monde depuis que Platon la chercha, et nous n’avons rien à pardonner à Locke. N’en ferions-nous pas autant pour Shakespeare s’il avait ressuscité l’art des Sophocles, comme Mme Montague, ou son traducteur, ose le prétendre? Ne verrions-nous pas M. de Laharpe, qui combat pour le bon goût avec les armes de la raison, élever sa voix en faveur de cet homme singulier? Que fait-il au contraire? Il a eu la patience de prouver dans son judicieux journal, ce que tout le monde sent, que Shakespeare est un sauvage avec des étincelles de génie qui brillent dans une nuit horrible. 

Que l’Angleterre se contente de ses grands hommes en tant de genres; elle a assez de gloire: la patrie du prince Noir et de Newton peut se passer du mérite des Sophocles, des Zeuxis, des Phidias, des Thimothées, qui lui manquent encore. 

Je finis ma carrière en souhaitant que celles de nos grands hommes en tout genre soient toujours remplies par des successeurs dignes d’eux: que les siècles à venir égalent le grand siècle de Louis XIV, et qu’ils ne dégénèrent pas en croyant le surpasser. 

Je suis avec un profond respect, 
Messieurs, 
Votre très humble, très obéissant, et très obligé serviteur et confrère, etc.
 
 

IRÈNE

PERSONNAGES

NICÉPHORE, empereur de Constantinople. 
IRÈNE, femme de Nicéphore. 
ALEXIS COMNÈNE, prince de Grèce. 
LÉONCE, père d’Irène(21).
MEMNON, attaché au prince Alexis. 
ZOÉ, favorite, suivante d’Irène. 
Un officier de l’empereur. 
Gardes.

La scène est dans un salon de l’ancien palais de Constantin.

Noms des principaux acteurs qui jouèrent dans Irène: Molé (Alexis), Monvel, brizard (Léonce); Mmes Vestris (Irène), Sainval cadette (Zoé). Cette liste est incomplète. Nous n’avons trouvé aucun nom sur les registres de la Comédie-Française. ¾ Recette: 3,796 livres. (G. A,) 

IRÈNE

TRAGÉDIE.



 
 
 
 

ACTE PREMIER.

SCÈNE I.

IRÈNE, ZOÉ.

IRÈNE.

Quel changement nouveau, quelle sombre terreur, 
Ont écarté de nous la cour et l’empereur? 
Au palais des sept tours une garde inconnue 
Dans un silence morne étonne ici ma vue; 
En un vaste désert on a changé la cour. 

ZOÉ.

Aux murs de Constantin trop souvent un beau jour 
Est suivi des horreurs du plus funeste orage. 
La cour n’est pas longtemps le bruyant assemblage 
De tous nos vains plaisirs l’un à l’autre enchaînés, 
Trompeurs soulagements des coeurs infortunés; 
De la foule importune il faut qu’on se retire. 
Nos états assemblés pour corriger l’empire, 
Pour le perdre peut-être, et ces fiers musulmans, 
Ces Scythes vagabonds débordés dans nos champs, 
Mille ennemis cachés qu’on nous fait craindre encore, 
Sans doute en ce moment occupent Nicéphore. 

IRÈNE.

De ses chagrins secrets, qu’il veut dissimuler, 
Je connais trop la cause; elle va m’accabler. 
Je sais par quels soupçons sa dureté jalouse 
Dans son inquiétude outrage son épouse. 

IRÈNE.

Il écoute en secret ces obscurs imposteurs, 
D’un esprit défiant détestables flatteurs, 
Trafiquant du mensonge et de la calomnie, 
Et couvrant la vertu de leur ignominie 
Quel emploi pour César! et quels soins douloureux! 
Je le plains, je gémis... il fait deux malheureux... 
Ah! que n’ai-je embrassé cette retraite austère 
Où depuis mon hymen s’est enfermé mon père! 
Il a fui pour jamais l’illusion des cours, 
L’espoir qui nous séduit, qui nous trompe toujours, 
La crainte qui nous glace, et la peine cruelle 
De se faire à soi-même une guerre éternelle. 
Que ne foulais-je aux pieds ma funeste grandeur! 
Je montai sur le trône au faîte du malheur, 
Aux yeux des nations victime couronnée, 
Je pleure devant toi ma haute destinée; 
Et je pleure surtout ce fatal souvenir 
Que mon devoir condamne, et qu’il me faut bannir. 
Ici l’air qu’on respire empoisonne ma vie. 

ZOÉ.

De Nicéphore au moins la sombre jalousie 
Par d’indiscrets éclats n’a point manifesté 
Le sentiment honteux dont il est tourmenté: 
Il le cache au vulgaire, à sa cour, à lui-même, 
Il sait vous respecter, et peut-être il vous aime. 
Vous cherchez à nourrir une injuste douleur. 
Que craignez-vous? 

IRÈNE.

                           Le ciel, Alexis, et mon coeur. 

ZOÉ.

Mais Alexis Comnène aux champs de la Tauride 
Tout entier à la gloire, au devoir qui le guide, 
Sert l’empereur et vous sans vous inquiéter, 
Fidèle à ses serments jusqu’à vous éviter. 

IRÈNE.

Je sais que ce héros ne cherche que la gloire: 
Je ne saurais m’en plaindre. 

ZOÉ.

                                      Il a par la victoire 
Raffermi cet empire ébranlé dès longtemps. 

IRÈNE.

Ah! j’ai trop admiré ses exploits éclatants: 
Sa gloire de si loin m’a trop intéressée. 
César aura surpris au fond de ma pensée 
Quelques voeux indiscrets que je n’ai pu cacher, 
Et qu’un époux, un maître, a droit de reprocher. 
C’était pour Alexis que le ciel me fit naître: 
Des antiques césars nous avons reçu l’être: 
Et dès notre berceau l’un à l’autre promis, 
C’est dans ces mêmes lieux que nous fûmes unis: 
C’est avec Alexis que je fus élevée; 
Ma foi lui fut acquise et lui fut enlevée. 
L’intérêt de l’État, ce prétexte inventé 
Pour trahir sa promesse avec impunité, 
Ce fantôme effrayant subjugua ma famille; 
Ma mère à son orgueil sacrifia sa fille. 
Du bandeau des césars on crut cacher mes pleurs; 
On para mes chagrins de l’éclat des grandeurs. 
Il me fallut éteindre, en ma douleur profonde, 
Un feu plus cher pour moi que l’empire du monde; 
Au maître de mon coeur il fallut m’arracher, 
De moi-même en pleurant j’osai me détacher. 
De la religion le pouvoir invincible 
Secourut ma faiblesse en ce combat pénible; 
Et de ce grand secours apprenant à m’armer, 
Je fis l’affreux serment de ne jamais aimer. 
Je le tiendrai... Ce mot te fait assez comprendre 
A quels déchirements ce coeur devait s’attendre. 
Mon père à cet orage ayant pu m’exposer,
M’aurait par ses vertus appris à l’apaiser; 
Il a quitté la cour, il a fui Nicéphore; 
Il m’abandonne en proie au monde qu’il abhorre: 
Et je n’ai que loi seule à qui je puis ouvrir 
Ce coeur faible et blessé que rien ne peut guérir. 
Mais on ouvre au palais... je vois Memnon paraître. 

SCÈNE II.

IRÈNE, ZOÉ, MEMNON.

IRÈNE.

Eh bien! en liberté puis-je voir votre maître? 
Memnon, puis-je à mon tour être admise aujourd’hui 
Parmi les courtisans qu’il approche de lui? 

MEMNON.

Madame, j’avouerai qu’il veut à votre vue 
Dérober les chagrins de son âme abattue. 
Je ne suis point compté parmi les courtisans 
De ses desseins secrets superbes confidents: 
Du conseil de César on me ferme l’entrée. 
Commandant de sa garde à la porte sacrée, 
Militaire oublié par ses maîtres altiers, 
Relégué dans mon poste ainsi que mes guerriers, 
J’ai seulement appris que le brave Comnène 
A quitté dès longtemps les bords du Borysthène, 
Qu’il vogue vers Byzance, et que César troublé 
Écoute en frémissant son conseil assemblé. 

IRÈNE.

Alexis, dites-vous? 

MEMNON.

                                    Il revoie au Bosphore. 

IRÈNE.

Il pourrait à ce point offenser Nicéphore! 
Revenir sans son ordre! 

MEMNON.

                                    On l’assure, et la cour 
S’alarme, se divise, et tremble à son retour. 
Il a brisé, dit-on, l’honorable esclavage 
Où l’empereur jaloux retenait sou courage; 
Il vient jouir ici des honneurs et des droits 
Que lui donnent son rang, sa naissance, et nos lois. 
C’est tout ce que j’apprends par ces rumeurs soudaines 
Qui font naître en ces lieux tant d’espérances vaines, 
Et qui, de bouche en bouche armant les factions, 
Vont préparer Byzance aux révolutions. 
Pour moi, je sais assez quel parti je dois prendre, 
Quel maître je dois suivre, et qui je dois défendre: 
Je ne consulte point nos ministres, nos grands, 
Leurs intérêts cachés, leurs partis différents, 
Leurs fausses amitiés, leurs indiscrètes haines. 
Attaché sans réserve au pur sang des Comnènes, 
Je le sers, et surtout dans ces extrémités, 
Memnon sera fidèle au sang dont vous sortez. 
Le temps ne permet pas d’en dire davantage... 
Souffrez que je revoie où mon devoir m’engage. 
(Il sort.)

SCÈNE III.

IRÈNE, ZOÉ.

IRÈNE.

Qu’a-t-il osé me dire? et quel nouveau danger, 
Quel malheur imprévu vient encor m’affliger! 
Il ne s’explique point: je crains de le comprendre. 

ZOÉ.

Memnon n’est qu’un guerrier prompt à tout entreprendre: 
Je le connais; le sang d’assez près nous unit. 
Contre nos courtisans exhalant son dépit, 
Il détesta toujours leur frivole insolence, 
Leurs animosités qui partagent Byzance, 
Leurs tristes vanités que suit le déshonneur; 
Mais son esprit altier hait surtout l’empereur. 
D’Alexis, en secret, son coeur est idolâtre, 
Et, s’il en était cru, Byzance est un théâtre 
Qui produirait bientôt quelqu’un de ces revers 
Dont le sanglant spectacle ébranla l’univers. 
Ne vous étonnez point quand sa sombre colère 
S’échappe en vous parlant, et peint son caractère. 

IRÈNE.

Mais Alexis revient... César est irrité 
Le courtisan surpris murmuré épouvanté. 
Les états convoqués dans Byzance incertaine, 
Fatiguant dès longtemps la grandeur souveraine, 
Troublent l’empire entier par leurs divisions. 
Tout un peuple s’enflamme au feu des factions... 
Des discours de Memnon que veux-tu que j’espère? 
Il commande au palais une garde étrangère: 
D’Alexis, en secret, est-il le confident? 
Que je crains d’Alexis le retour imprudent, 
Les desseins du sénat, des peuples le délire, 
Et l’orage naissant qui gronde sur l’empire! 
Que je me crains surtout dans ma juste douleur! 
Je consulte en tremblant le secret de mon coeur: 
Peut-être il me prépare un avenir terrible: 
Le ciel, en le formant, l’a rendu trop sensible. 
Si jamais Alexis en ce funeste lieu, 
Trahissant ses serments... Que vois-je? juste Dieu! 

SCÈNE IV.

IRÈNE, ALEXIS, ZOÉ.

ALEXIS.

Daignez souffrir ma vue, et bannissez vos craintes... 
Je ne viens point troubler par d’inutiles plaintes 
Un coeur à qui le mien se doit sacrifier, 
Et rappeler des temps qu’il nous faut oublier. 
Le destin me ravit la grandeur souveraine; 
Il m’a fait plus d’outrage: il m’a privé d’Irène... 
Dans l’Orient soumis mes services rendus 
M’auraient pu mériter les biens que j’ai perdus; 
Mais lorsque sur le trône on plaça Nicéphore, 
La gloire en ma faveur ne parlait point encore; 
Et n’ayant pour appui que nos communs aïeux, 
Je n’avais rien tenté qui put m’approcher d’eux. 
Aujourd’hui Trébisonde entre nos mains remise, 
Les Scythes repoussés, la Tauride conquise, 
Sont les droits qui vers vous m’ont enfin rappelé. 
Le prix de mes travaux était d’être exilé! 
Le suis-je encor par vous? N’osez-vous reconnaître 
Dans le sang dont je suis le sang qui vous fit naître? 

IRÈNE.

Prince, que dites-vous? dans quel temps, dans quels lieux,
Par ce retour fatal étonnez-vous mes yeux? 
Vous connaissez trop bien quel joug m’a captivée, 
La barrière éternelle entre nous élevée, 
Nos devoirs, nos serments, et surtout cette loi 
Qui ne vous permet plus de vous montrer à moi. 
Pour calmer de César l’injuste défiance, 
Il vous aurait suffi d’éviter ma présence. 
Vous n’avez pas prévu ce que vous hasardez. 
Vous me faites frémir: seigneur, vous vous perdez. 

ALEXIS.

Si je craignais pour vous je serais plus coupable; 
Ma présence à César serait plus redoutable. 
Quoi donc! suis-je à Byzance? est-ce vous que je vois? 
Est-ce un sultan jaloux qui vous tient sous ses lois? 
Êtes-vous dans la Grèce une esclave d’Asie, 
Qu’un despote, un barbare achète en Circassie, 
Qu’on rejette en prison sous des monstres cruels, 
A jamais invisible au reste des mortels? 
César a-t-il changé, dans sa sombre rudesse, 
L’esprit de l’Occident et les moeurs de la Grèce? 

IRÈNE.

Du jour où Nicéphore ici reçut ma foi, 
Vous le savez assez, tout est changé pour moi. 

ALEXIS.

Hors mon coeur; le destin le forma pour Irène: 
Il brave des césars la puissance et la haine. 
Il ne craindrait que vous! Quoi! vos derniers sujets 
Vers leur impératrice auront un libre accès! 
Tout mortel jouira du bonheur de sa vue! 
Nicéphore à moi seul l’aurait-il défendue? 
Et suis-je un criminel à ses regards jaloux 
Dès qu’on l’a fait césar, et qu’il est votre époux? 
Enorgueilli surtout de cet hymen auguste, 
L’excès de son bonheur le rend-il plus injuste? 

IRÈNE.

Il est mon souverain. 

ALEXIS.

                                    Non: il n’était pas né 
Pour me ravir le bien qui m’était destiné: 
Il n’en était pas digne; et le sang des Comnènes 
Ne vous fut point transmis pour servir dans ses chaînes. 
Qu’il gouverne, s’il peut, de ses sévères mains 
Cet empire, autrefois l’empire des Romains; 
Qu’aux campagnes de Thrace, aux mers de Trébisonde, 
Transporta Constantin pour le malheur du monde, 
Et que j’ai défendu moins pour lui que pour vous. 
Qu’il règne, s’il le faut; je n’en suis point jaloux: 
Je le suis de vous seule, et jamais mon courage 
Ne lui pardonnera votre indigne esclavage. 
Vous cachez des malheurs dont vos pleurs sont garants; 
Et les usurpateurs sont toujours des tyrans. 
Mais si le ciel est juste, il se souvient peut-être 
Qu’il devait à l’empire un moins barbare maître. 

IRÈNE.

Trop vains regrets! je suis esclave de ma foi. 
Seigneur, je l’ai donnée, elle n’est plus à moi. 

ALEXIS.

Ah! vous me la deviez. 

IRÈNE.

                                    Et c’est à vous de croire 
Qu’il ne m’est pas permis d’en garder la mémoire. 
Je fais des voeux pour vous, et vous m’épouvantez. 

SCÈNE V.

IRÈNE, ALEXIS, ZOÉ, UN GARDE.

LE GARDE.

Seigneur, César vous mande. 

ALEXIS.

                                         Il me verra: sortez. 
(A Irène.)
Il me verra, madame; une telle entrevue 
Ne doit point alarmer votre âme combattue. 
Ne craignez rien pour lui, ne craignez rien de moi; 
A son rang comme au mien je sais ce que je doi. 
Rentrez dans vos foyers tranquille et rassurée. 
(Il sort.)

SCÈNE VI.

IRÈNE, ZOÉ.

IRÈNE.

De quel saisissement mon âme est pénétrée! 
Que je sens à la fois de faiblesse et d’horreur! 
Chaque mot qu’il m’a dit me remplit de terreur. 
Que veut-il? Va, Zoé, commande que sur l’heure 
On parcoure en secret cette triste demeure, 
Ces sept affreuses tours qui, depuis Constantin, 
Ont de tant de héros vu l’horrible destin. 
Interroge Memnon; prends pitié de ma crainte. 

ZOÉ.

J’irai, j’observerai cette terrible enceinte. 
Mais je tremble pour vous: un maître soupçonneux 
Vous condamne peut-être, et vous proscrit tous deux. 
Parmi tant de dangers que prétendez-vous faire? 

IRÈNE.

Garder à mon époux ma foi pure et sincère; 
Vaincre un fatal amour, si son feu rallumé 
Renaissait dans ce coeur autrefois enflammé; 
Demeurer de mes sens maîtresse souveraine, 
Si la force est possible à la faiblesse humaine; 
Ne point combattre en vain mon devoir et mon sort, 
Et ne déshonorer ni mes jours, ni ma mort. 

FIN DU PREMIER ACTE.
 
 

ACTE DEUXIÈME.
 

SCÈNE I.

ALEXIS, MEMNON.

MEMNON.

Oui, vous êtes mandé; mais César délibère. 
Dans son inquiétude il consulte, il diffère, 
Avec ses vils flatteurs en secret enfermé. 
Le retour d’un héros l’a sans doute alarmé; 
Mais nous avons le temps de nous parler encore. 
Ce salon qui conduit à ceux de Nicéphore 
Mène aussi chez Irène, et je commande ici. 
Sur tous vos partisans n’ayez aucun souci; 
Je les ai préparés. Si cette cour inique 
Osait lever sur vous le glaive despotique, 
Comptez sur vos amis: vous verrez devant eux 
Fuir ce pompeux ramas d’esclaves orgueilleux. 
Au premier mouvement notre vaillante escorte 
Du rempart des sept tours ira saisir la porte; 
Et les autres, armés sous un habit de paix, 
Inconnus à César, emplissent ce palais. 
Nicéphore vous craint depuis qu’il vous offense. 
Dans ce château funeste il met sa confiance: 
Là, dans un plein repos, d’un mot, ou d’un coup d’oeil, 
Il condamne à l’exil, aux tourments, au cercueil. 
Il ose me compter parmi les mercenaires, 
De son caprice affreux ministres sanguinaires: 
Il se trompe... Seigneur, quel secret embarras; 
Quand j’ai tout disposé, semble arrêter vos pas? 

ALEXIS.

Le remords... Il faut bien que mon coeur te l’avoue. 
Quelques exploits heureux dont l’Europe me loue, 
Ma naissance, mon rang, la faveur du sénat, 
Tout me criait: Venez, montrez-vous à l’État. 
Cette voix m’excitait. Le dépit qui me presse, 
Ma passion fatale, entraînaient ma jeunesse; 
Je venais opposer la gloire à la grandeur, 
Partager les esprits et braver l’empereur... 
J’arrive, et j’entrevois ma carrière nouvelle. 
Me faut-il arborer l’étendard d’un rebelle? 
La honte est attachée à ce nom dangereux. 
Me verrai-je emporté plus loin que je ne veux? 

MEMNON.

La honte! elle est pour vous de servir sous un maître. 

ALEXIS.

J’ose être son rival: je crains le nom de traître. 

MEMNON.

Soyez son ennemi dans les champs de l’honneur, 
Disputez-lui l’empire, et soyez son vainqueur. 

ALEXIS.

Crois-tu que le Bosphore, et la superbe Thrace, 
Et ces Grecs inconstants serviraient tant d’audace? 
Je sais que les états sont pleins de sénateurs 
Attachés à ma race, et dont j’aurais les coeurs: 
Ils pourraient soutenir ma sanglante querelle: 
Mais le peuple? 

MEMNON.

Il vous aime: au trône il vous appelle. 
Sa fougue est passagère, elle éclate à grand bruit; 
Un instant la fait naître, un instant la détruit. 
J’enflamme cette ardeur; et j’ose encor vous dire 
Que je vous répondrais des coeurs de tout l’empire. 
Paraissez seulement, mon prince, et vous ferez 
Du sénat et du peuple autant de conjurés. 
Dans ce palais sanglant, séjour des homicides, 
Les révolutions furent toujours rapides. 
Vingt fois il a suffi, pour changer tout l’État, 
De la voix d’un pontife, ou du cri d’un soldat. 
Ces soudains changements sont des coups de tonnerre 
Qui dans des jours sereins éclatent sur la terre. 
Plus ils sont imprévus, moins on peut échapper 
A ces traits dévorants dont on se sent frapper. 
Nous avons vu frapper ces ombres fugitives, 
Fantômes d’empereurs élevés sur nos rives, 
Tombant du haut du trône en l’éternel oubli, 
Où leur nom d’un moment se perd enseveli. 
Il est temps qu’à Byzance on reconnaisse un homme 
Digne des vrais césars, et des beaux jours de Rome. 
Byzance offre à vos mains le souverain pouvoir. 
Ceux que j’y vis régner n’ont eu qu’à le vouloir: 
Portés dans l’hippodrome, ils n’avaient qu’à paraître 
Décorés de la pourpre et du sceptre d’un maître; 
Au temple de Sophie un prêtre les sacrait, 
Et Byzance à genoux soudain les adorait. 
Ils avaient moins que vous d’amis et de courage; 
Ils avaient moins de droits: tentez le même ouvrage; 
Recueillez les débris de leurs sceptres brisés; 
Vous régnez aujourd’hui, seigneur, si vous l’osez. 

ALEXIS.

Ami, tu me connais: j’ose tout pour Irène: 
Seule elle m’a banni, seule elle me ramène; 
Seule sur mon esprit encore irrésolu 
Irène a conservé son pouvoir absolu. 
Rien ne me retient plus: on la menace, et j’aime. 

MEMNON.

Je me trompe, seigneur, ou l’empereur lui-même 
Vient vous dicter ses lois dans ce lieu retiré. 
L’attendrez-vous encore? 

ALEXIS.

                                    Oui, je lui répondrai. 

MEMNON.

Déjà paraît sa garde: elle m’est confiée. 
Si de votre ennemi la haine étudiée 
A conçu contre vous quelques secrets desseins, 
Nous servons sous Comnène, et nous sommes Romains. 
Je vous laisse avec lui. 
(Il se retire dans le fond, et se met à la tête de la garde.)

SCÈNE II.

NICÉPHORE, suivi de deux officiers; 
ALEXIS, MEMNON, GARDES, au fond.

NICÉPHORE.

                                    Prince, votre présence 
A jeté dans ma cour un peu de défiance.
Aux bords du Pont-Euxin vous m’avez bien servi; 
Mais quand César commande, il doit être obéi. 
D’un regard attentif ici l’on vous contemple: 
Vous donnez à ce peuple un dangereux exemple. 
Vous ne deviez paraître aux murs de Constantin 
Que sur un ordre exprès émané de ma main. 

ALEXIS.

Je ne le croyais pas... Les états de l’empire 
Connaissent peu ces lois que vous voulez prescrire; 
Et j’ai pu, sans faillir, remplir la volonté 
D’un corps auguste et saint, et par vous respecté. 

NICÉPHORE.

Je le protégerai tant qu’il sera fidèle; 
Soyez-le, croyez-moi; mais puisqu’il vous rappelle, 
C’est moi qui vous renvoie aux bords du Pont-Euxin. 
Sortez dès ce moment des murs de Constantin. 
Vous n’avez plus d’excuse: et si vers le Bosphore 
L’astre du jour qui luit vous revoyait encore, 
Vous n’êtes plus pour moi qu’un sujet révolté. 
Vous ne le serez pas avec impunité... 
Voilà ce que César a prétendu vous dire. 

ALEXIS.

Les grands de qui la voix vous a donné l’empire, 
Qui m’ont fait de l’État le premier après vous, 
Seigneur, pourront fléchir ce violent courroux. 
Ils connaissent mon nom, mon rang, et mon service, 
Et vous-même avec eux vous me rendrez justice. 
Vous me laisserez vivre entre ces murs sacrés 
Que de vos ennemis mon bras a délivrés; 
Vous ne m’ôterez point un droit inviolable 
Que la loi de l’État ne ravit qu’au coupable. 

NICÉPHORE.

Vous osez le prétendre? 

ALEXIS.

                                    Un simple citoyen 
L’oserait, le devrait; et mon droit est le sien, 
Celui de tout mortel, dont le sort qui m’outrage 
N’a point marqué le front du sceau de l’esclavage: 
C’est le droit d’Alexis; et je crois qu’il est dû 
Au sang qu’il a pour vous tant de fois répandu, 
Au sang dont sa valeur a payé votre gloire, 
Et qui peut égaler (sans trop m’en faire accroire) 
Le sang de Nicéphore autrefois inconnu, 
Au rang de mes aïeux aujourd’hui parvenu. 

NICÉPHORE.

Je connais votre race, et plus, votre arrogance. 
Pour la dernière fois redoutez ma vengeance. 
N’obéirez-vous point? 

ALEXIS.

Non, seigneur. 

NICÉPHORE.

C’est assez. 

(Il appelle Memnon à lui par un signe,
et lui donne un billet dans le fond du théâtre.)

Servez l’empire et moi, vous qui m’obéissez. 
(Il sort.)

SCÈNE III.

ALEXIS, MEMNON.

MEMNON.

Moi, servir Nicéphore! 

ALEXIS, après avoir observé le lieu 
où il se trouve.

Il faut d’abord m’apprendre 
Ce que dit ce billet que l’on vient de te rendre. 

MEMNON.

Voyez. 

ALEXIS, après avoir lu une partie du billet 
de sang-froid.

Dans son conseil l’arrêt était porté! 
Et j’aurais dû m’attendre à cette atrocité! 
Il se flattait qu’en maître il condamnait Comnène. 
Il a signé ma mort. 

MEMNON.

Il a signé la sienne. 
D’esclaves entouré, ce tyran ténébreux, 
Ce despote aveuglé m’a cru lâche comme eux: 
Tant ce palais funeste a produit l’habitude 
Et de la barbarie et de la servitude! 
Tant sur leur trône affreux nos césars chancelants 
Pensent régner sans lois, et parler en sultans! 
Mais achevez, lisez cet ordre impitoyable. 

ALEXIS, relisant.

Plus que je ne pensais ce despote est coupable: 
Irène prisonnière! Est-il bien vrai, Memnon? 

MEMNON.

Le tombeau, pour les grands, est près de la prison. 

ALEXIS.

O ciel!... De tes projets Irène est-elle instruite? 

MEMNON.

Elle en peut soupçonner et la cause et la suite: 
Le reste est inconnu. 

ALEXIS.

Gardons de l’affliger, 
Et surtout, cher ami, cachons-lui son danger. 
L’entreprise bientôt doit être découverte; 
Mais c’est quand on saura ma victoire ou ma perte. 

MEMNON.

Nos amis vont se joindre à ces braves soldats. 

ALEXIS.

Sont-ils prêts à marcher? 

MEMNON.

Seigneur, n’en doutez pas: 
Leur troupe en ce moment va s’ouvrir un passage. 
Croyez que l’amitié, le zèle, et le courage, 
Sont d’un plus grand service, en ces périls pressants, 
Que tous ces bataillons payés par des tyrans. 
Je les vois avancer vers la porte sacrée; 
L’empereur va lui-même en défendre l’entrée: 
Du peuple soulevé j’entends déjà les cris. 

ALEXIS.

Nous n’avons qu’un moment; je règne, ou je péris: 
Le sort en est jeté. Prévenons Nicéphore. 
(Aux soldats.)
Venez, braves amis, dont mon destin m’honore; 
Sous Memnon et sous moi vous avez combattu; 
Combattez pour Irène, et vengez sa vertu. 
Irène m’appartient je ne puis la reprendre 
Que dans des flots de sang et sous des murs en cendre: 
Marchons sans balancer. 

SCÈNE IV.

ALEXIS, IRÈNE, MEMNON.

IRÈNE.

Où courez-vous? ô ciel! 
Alexis! arrêtez: que faites-vous? cruel! 
Demeurez; rendez-vous à mes soins légitimes; 
Prévenez votre perte; épargnez-vous des crimes. 
Au seul nom de révolte on me glace d’effroi: 
On me parle du sang qui va couler pour moi. 
Il ne m’est plus permis, dans ma douleur muette, 
De dévorer mes pleurs au fond de ma retraite. 
Mon père, en ce moment, par le peuple excité, 
Revient vers ce palais qu’il avait déserté; 
Le pontife le suit; et, dans son ministère, 
Du Dieu que l’on outrage atteste la colère. 
Ils vous cherchent tous deux dans ces périls pressants. 
Seigneur, écoutez-les. 

ALEXIS.

Irène, il n’est plus temps: 
La querelle est trop grande: elle est trop engagée. 
Je les écouterai quand vous serez vengée. 

SCÈNE V.

IRÈNE.

Il me fuit! que deviens-je? ô ciel! et quel moment! 
Mon époux va périr ou frapper mon amant! 
Je me jette en tes bras, ô Dieu qui m’as fait naître! 
Toi qui fis mon destin, qui me donnas pour maître 
Un mortel respectable et qui reçut ma foi, 
Que je devais aimer, s’il se peut, malgré moi! 
J’écoutai ma raison; mais mon âme infidèle, 
En voulant t’obéir, se souleva contre elle. 
Conduis mes pas, soutiens cette faible raison; 
Rends la vie à ce coeur qui meurt de son poison; 
Rends la paix à l’empire aussi bien qu’à moi-même. 
Conserve mon époux; commande que je l’aime. 
Le coeur dépend de toi: les malheureux humains 
Sont les vils instruments de tes divines mains.
Dans ce désordre affreux veille sur Nicéphore: 
Et, quand pour mon époux mon désespoir t’implore, 
Si d’autres sentiments me sont encor permis, 
Dieu, qui sais pardonner, veille sur Alexis. 

SCÈNE VI.

IRÈNE, ZOÉ.

ZOÉ.

Ils sont aux mains; rentrez. 

IRÈNE.

Et mon père? 

ZOÉ.

Il arrive; 
Il fend les flots du peuple, et la foule craintive 
De femmes, de vieillards, d’enfants, qui dans leurs bras 
Poussent au ciel des cris que le ciel n’entend pas. 
Le pontife sacré, par un secours utile, 
Aux blessés, aux mourants, en vain donne un asile: 
Les vainqueurs acharnés immolent sur l’autel 
Les vaincus échappés à ce combat cruel. 
Ne vous exposez point à ce peuple en furie. 
Je vois tomber Byzance, et périr la patrie 
Que nos tremblantes mains ne peuvent relever; 
Mais ne vous perdez pas en voulant la sauver: 
Attendez du combat au moins quelque nouvelle. 

IRÈNE.

Non, Zoé; le ciel veut que je tombe avec elle: 
Non, je ne dois point vivre en nos murs embrasés, 
Au milieu des tombeaux que mes mains ont creusés. 

FIN DU DEUXIÈME ACTE.
 
 

ACTE TROISIÈME.
 

SCÈNE I.

IRÈNE, ZOÉ.

ZOÉ.

Votre unique parti, madame, était d’attendre 
L’irrévocable arrêt que le destin va rendre 
Une Scythe aurait pu, dans les rangs des soldats, 
Appeler les dangers, et chercher le trépas; 
Sous le ciel rigoureux de leurs climats sauvages, 
La dureté des moeurs a produit ces usages. 
La nature a pour nous établi d’autres lois: 
Soumettons-nous au sort; et, quel que soit son choix, 
Acceptons, s’il le faut, le maître qu’il nous donne. 
Alexis, en naissant, touchait à la couronne; 
Sa valeur la mérite; il porte à ce combat 
Ce grand coeur et ce bras qui défendit l’État; 
Surtout en sa faveur il a la voix publique. 
Autant qu’elle déteste un pouvoir tyrannique, 
Autant elle chérit un héros opprimé. 
Il vaincra, puisqu’on l’aime. 

IRÈNE.

Eh! que sert d’être aimé? 
On est plus malheureux. Je sens trop que moi-même 
Je crains de rechercher s’il est vrai que je l’aime, 
D’interroger mon coeur, et d’oser seulement 
Demander du combat quel est l’événement, 
Quel sang a pu couler, quelles sont les victimes, 
Combien dans ce palais j’ai rassemblé de crimes. 
Ils sont tous mon ouvrage! 

ZOÉ.

A vos justes douleurs 
Voulez-vous du remords ajouter les terreurs? 
Votre père a quitté la retraite sacrée 
Où sa triste vertu se cachait ignorée: 
C’est pour vous qu’il revoit ces dangereux mortels 
Dont il fuyait l’approche à l’ombre des autels. 
Il était mort au monde; il rentre, pour sa fille, 
Dans ce même palais où régna sa famille. 
Vous trouverez en lui les consolations 
Que le destin refuse à vos afflictions 
Jetez-vous dans ses bras.

IRÈNE.

M’en trouvera-t-il digne? 
Aurai-je mérité que cet effort insigne 
Le ramène à sa fille en ce cruel séjour, 
Qu’il affronte pour moi les horreurs de la cour? 

SCÈNE II.

IRÈNE, LÉONCE, ZOÉ.

IRÈNE.

Est-ce vous qu’en ces lieux mon désespoir contemple? 
Soutien des malheureux, mon père! mon exemple! 
Quoi! vous quittez pour moi le séjour de la paix! 
Hélas! qu’avez-vous vu dans celui des forfaits? 

LÉONCE.

Les murs de Constantin sont un champ de carnage. 
J’ignore, grâce aux cieux, quel étonnant orage, 
Quels intérêts de cour, et quelles factions, 
Ont enfanté soudain ces désolations. 
On m’apprend qu’Alexis, armé contre son maître, 
Avec les conjurés avait osé paraître. 
L’un dit qu’il a reçu la mort qu’il méritait; 
L’autre, que devant lui son empereur fuyait. 
On croit César blessé; le combat dure encore 
Des portes des sept tours au canal du Bosphore: 
Le tumulte, la mort, le crime est dans ces lieux. 
Je viens vous arracher de ces murs odieux. 
Si vous avez perdu dans ce combat funeste 
Un empire, un époux, que la vertu vous reste. 
J’ai vu trop de césars, en ce sanglant séjour, 
De ce trône avili renversés tour à tour... 
Celui de Dieu, ma fille, est seul inébranlable. 

IRÈNE.

On vient mettre le comble à l’horreur qui m’accable; 
Et voilà des guerriers qui m’annoncent mon sort. 

SCÈNE III.

IRÈNE, LÉONCE, ZOÉ, MEMNON, SUITE.

MEMNON.

Il n’est plus de tyran: c’en est fait, il est mort; 
Je l’ai vu. C’est en vain qu’étouffant sa colère, 
Et tenant sous ses pieds ce fatal adversaire, 
Son vainqueur Alexis a voulu l’épargner: 
Les peuples dans son sang brûlaient de se baigner. 
(S’approchant.)
Madame, Alexis règne; à mes voeux tout conspire; 
Un seul jour a changé le destin de l’empire. 
Tandis que la victoire en nos heureux remparts, 
Relève par ses mains le trône des césars, 
Qu’il rappelle la paix, à vos pieds il m’envoie, 
Interprète et témoin de la publique joie. 
Pardonnez si sa bouche, en ce même moment, 
Ne vous annonce pas ce grand événement; 
Si le soin d’arrêter le sang et le carnage 
Loin de vos yeux encore occupe son courage; 
S’il n’a pu rapporter à vos sacrés genoux 
Des lauriers que ses mains n’ont cueillis que pour vous. 
Je vole à l’hippodrome, au temple de Sophie, 
Aux états assemblés pour sauver la patrie. 
Nous allons tous nommer du saint nom d’empereur 
Le héros de Byzance et son libérateur. 
(Il sort.)

SCÈNE IV.

IRÈNE, LÉONCE, ZOÉ.

IRÈNE.

Que dois-je faire? ô Dieu! 

LÉONCE.

Croire un père et le suivre. 
Dans ce séjour de sang vous ne pouvez plus vivre 
Sans vous rendre exécrable à la postérité. 
Je sais que Nicéphore eut trop de dureté; 
Mais il fut votre époux: respectez sa mémoire... 
Les devoirs d’une femme, et surtout votre gloire. 
Je ne vous dirai point qu’il n’appartient qu’à vous 
De venger par le sang le sang de votre époux; 
Ce n’est qu’un droit barbare, un pouvoir qui se fonde 
Sur les faux préjugés du faux honneur du monde: 
Mais c’est un crime affreux, qui ne peut s’expier, 
D’être d’intelligence avec le meurtrier. 
Contemplez votre état: d’un côté se présente 
Un jeune audacieux de qui la main sanglante 
Vient d’immoler son maître à son ambition; 
De l’autre est le devoir et la religion, 
Le véritable honneur, la vertu, Dieu lui-même. 
Je ne vous parle point d’un père qui vous aime; 
C’est vous que j’en veux croire; écoutez votre coeur. 

IRÈNE.

J’écoute vos conseils; ils sont justes, seigneur; 
Ils sont sacrés: je sais qu’un respectable usage 
Prescrit la solitude à mon fatal veuvage. 
Dans votre asile saint je dois chercher la paix 
Qu’en ce palais sanglant je ne connus jamais: 
J’ai trop besoin de fuir et ce monde que j’aime, 
Et son prestige horrible... et de me fuir moi-même. 

LÉONCE.

Venez donc, cher appui de ma caducité; 
Oubliez avec moi tout ce que j’ai quitté: 
Croyez qu’il est encore, au sein de la retraite, 
Des consolations pour une âme inquiète. 
J’y trouvai cette paix que vous cherchiez en vain; 
Je vous y conduirai; j’en connais le chemin: 
Je vais tout préparer... Jurez à votre père, 
Par le Dieu qui m’amène, et dont l’oeil vous éclaire, 
Que vous accomplirez dans ces tristes remparts 
Les devoirs imposés aux veuves des césars. 

IRÈNE.

Ces devoirs, il est vrai, peuvent sembler austères: 
Mais, s’ils sont rigoureux, ils me sont nécessaires. 

LÉONCE.

Qu’Alexis pour jamais soit oublié de nous. 

IRÈNE.

Quand je dois l’oublier, pourquoi m’en parlez-vous? 
Je sais que j’aurais dû vous demander pour grâce
Ces fers que vous m’offrez, et qu’il faut que j’embrasse. 
Après l’orage affreux que je viens d’essuyer, 
Dans le port avec vous il faut tout oublier. 
J’ai haï ce palais, lorsqu’une cour flatteuse 
M’offrait de vains plaisirs, et me croyait heureuse: 
Quand il est teint de sang, je le dois détester. 
Eh! quel regret; seigneur, aurais-je à le quitter? 
Dieu me l’a commandé par l’organe d’un père; 
Je lui vais obéir, je vais vous satisfaire; 
J’en fais entre vos mains un serment solennel... 
Je descends de ce trône, et je marche à l’autel. 

LÉONCE.

Adieu: souvenez-vous de ce serment terrible. 
(Il sort.)

SCÈNE V.

IRÈNE, ZOÉ.

ZOÉ.

Quel est ce joug nouveau qu’à votre coeur sensible 
Un père impose encore en ce jour effrayant? 

IRÈNE.

Oui, je le veux remplir ce rigoureux serment; 
Oui, je veux consommer mon fatal sacrifice. 
Je change de prison, je change de supplice. 
Toi qui, toujours présente à mes tourments divers, 
Au trouble de mon coeur, au fardeau de mes fers, 
Partageas tant d’ennuis et de douleurs secrètes, 
Oseras-tu me suivre au fond de ces retraites 
Où mes jours malheureux vont être ensevelis? 

ZOÉ.

Les miens dans tous les temps vous sont assujettis. 
Je vois que notre sexe est né pour l’esclavage; 
Sur le trône, en tout temps, ce fut votre partage: 
Ces moments si brillants, si courts, et si trompeurs, 
Qu’on nommait vos beaux jours, étaient de longs malheurs.
Souveraine de nom, vous serviez sous un maître; 
Et quand vous êtes libre, et que vous devez l’être, 
Le dangereux fardeau de votre dignité 
Vous replonge à l’instant dans la captivité! 
Les usages, les lois, l’opinion publique, 
Le devoir, tout vous tient sous un joug tyrannique. 

IRÈNE.

Je porterai ma chaîne... Il ne m’est plus permis 
D’oser m’intéresser aux destins d’Alexis: 
Je ne puis respirer le même air qu’il respire. 
Qu’il soit à d’autres yeux le sauveur de l’empire,
Qu’on chérisse dans lui le plus grand des césars, 
Il n’est qu’un criminel à mes tristes regards; 
Il n’est qu’un parricide; et mon âme est forcée 
A chasser Alexis de ma triste pensée. 
Si, dans la solitude où je vais renfermer 
Des sentiments secrets trop prompts à m’alarmer, 
Je me ressouvenais qu’Alexis fut aimable... 
Qu’il était un héros... je serais trop coupable. 
Va, ma chère Zoé, va presser mon départ; 
Sauve-moi d’un séjour que j’ai quitté trop tard: 
Je vais trouver soudain le pontife et mon père, 
Et je marche sans crainte au jour pur qui m’éclaire. 
(En voyant Alexis.)
Ciel! 

SCÈNE VI.

IRÈNE, ALEXIS, GARDES, 
qui se retirent après avoir mis 
un trophée aux pieds d’Irène.

ALEXIS.

Je mets à vos pieds, en ce jour de terreur, 
Tout ce que je vous dois, un empire et mon coeur. 
Je n’ai point disputé cet empire funeste; 
Il n’était rien sans vous: la justice céleste 
N’en devait dépouiller d’indignes souverains 
Que pour le rétablir par vos augustes mains. 
Régnez, puisque je règne, et que ce jour commence 
Mon bonheur et le vôtre, et celui de Byzance(22).

IRÈNE.

Quel bonheur effroyable Ah, prince oubliez-vous 
Que vous êtes couvert du sang de mon époux? 

ALEXIS.

Oui! je veux de la terre effacer sa mémoire; 
Que son nom soit perdu dans l’éclat de ma gloire; 
Que l’empire romain, dans sa félicité, 
Ignore s’il régna, s’il a jamais été. 
Je sais que ces grands coups, la première journée, 
Font murmurer la Grèce et l’Asie étonnée: 
Il s’élève soudain des censeurs, des rivaux: 
Bientôt on s’accoutume à ses maîtres nouveaux; 
On finit par aimer leur puissance établie: 
Qu’on sache gouverner, madame, et tout s’oublie. 
Après quelques moments d’une juste rigueur, 
Que l’intérêt public exige d’un vainqueur, 
Ramenez les beaux jours où l’heureuse Livie 
Fit adorer Auguste à la terre asservie. 

IRÈNE.

Alexis! Alexis! ne nous abusons pas: 
Les forfaits et la mort ont marché sur nos pas; 
Le sang crie; il s’élève, il demande justice. 
Meurtrier de César, suis-je votre complice? 

ALEXIS.

Ce sang sauvait le vôtre, et vous m’en punissez! 
Qui? moi? je suis coupable à vos yeux offensés! 
Un despote jaloux, un maître impitoyable, 
Grâce au seul nom d’époux, est pour vous respectable! 
Ses jours vous sont sacrés! et votre défenseur 
N’était donc qu’un rebelle, et n’est qu’un ravisseur! 
Contre votre tyran quand j’osais vous défendre, 
A votre ingratitude aurais-je dû m’attendre? 

IRÈNE.

Je n’étais point ingrate: un jour vous apprendrez 
Les malheureux combats de mes sens déchirés; 
Vous plaindrez une femme en qui, dès son enfance, 
Son coeur et ses parents formèrent l’espérance 
De couler de ses ans l’inaltérable cours 
Sous les lois, sous les yeux du héros de nos jours; 
Vous saurez qu’il en coûte alors qu’on sacrifie 
A des devoirs sacrés le bonheur de sa vie. 

ALEXIS.

Quoi! vous pleurez, Irène! et vous m’abandonnez! 

IRÈNE.

A nous fuir pour jamais nous sommes condamnés. 

ALEXIS.

Eh! qui donc nous condamne? une loi fanatique! 
Un respect insensé pour un usage antique, 
Embrassé par un peuple amoureux des erreurs, 
Méprisé des césars, et surtout des vainqueurs! 

IRÈNE.

Nicéphore au tombeau me retient asservie, 
Et sa mort nous sépare encor plus que sa vie. 

ALEXIS.

Chère et fatale Irène, arbitre de mon sort, 
Vous vengez Nicéphore et me donnez la mort. 

IRÈNE.

Vivez, régnez sans moi, rendez heureux l’empire: 
Le destin vous seconde; il veut qu’une autre expire. 

ALEXIS.

Et vous daignez parler avec tant de bonté! 
Et vous vous obstinez à tant de cruauté! 
Que m’offriraient de pis la haine et la colère? 
Serez-vous à vous-même à tout moment contraire? 
Un père, je le vois, vous contraint de me fuir: 
A quel autre auriez-vous promis de vous trahir? 

IRÈNE.

A moi-même, Alexis. 

ALEXIS.

Non, je ne le puis croire, 
Vous n’avez point cherché cette affreuse victoire; 
Vous ne renoncez point au sang dont vous sortez, 
A vos sujets soumis, à vos prospérités, 
Pour aller enfermer cette tête adorée 
Dans le réduit obscur d’une prison sacrée. 
Votre père vous trompe: une imprudente erreur, 
Après l’avoir séduit, a séduit votre coeur. 
C’est un nouveau tyran dont la main vous opprime: 
Il s’immola lui-même et vous fit sa victime. 
N’a-t-il fui les humains que pour les tourmenter? 
Sort-il de son tombeau pour nous persécuter? 
Plus cruel envers vous que Nicéphore même, 
Veut-il assassiner une fille qu’il aime? 
Je cours à lui, madame, et je ne prétends pas 
Qu’il donne contre moi des lois dans mes États. 
S’il méprise la cour, et si son coeur l’abhorre, 
Je ne souffrirai pas qu’il la gouverne encore, 
Et que de son esprit l’imprudente rigueur 
Persécute son sang, son maître, et son vengeur. 

SCÈNE VII.

IRÈNE, ALEXIS, ZOÉ.

ZOÉ.

Madame, on vous attend: Léonce votre père, 
Le ministre du Dieu qui règne au sanctuaire, 
Sont prêts à vous conduire, hélas! selon vos voeux, 
A cet auguste asile... heureux ou malheureux. 

IRÈNE.

Tout est prêt: je vous suis... 

ALEXIS.

Et moi, je vous devance; 
Je vais de ces ingrats réprimer l’insolence, 
M’assurer à leurs yeux du prix de mes travaux, 
Et deux fois en un jour vaincre tous mes rivaux. 

SCÈNE VIII.

IRÈNE.
Que vais-je devenir? Comment échapperai-je 
Au précipice horrible, au redoutable piège, 
Où mes pas égarés sont conduits malgré moi? 
Mon amant a tué mon époux et mon roi; 
Et sur son corps sanglant cette main forcenée 
Ose allumer pour moi le flambeau d’hyménée! 
Il veut que cette bouche, aux marches de l’autel, 
Jure à son meurtrier un amour éternel! 
Oui, grand Dieu, je l’aimais; et mon âme égarée 
De ce poison fatal est encore enivrée. 
Que voulez-vous de moi, dangereux Alexis? 
Amant que j’abandonne, amant que je chéris,. 
Me forcez-vous au crime, et voulez-vous encore 
Être plus mon tyran que ne fut Nicéphore? 

FIN DU TROISIÈME ACTE.
 
 
 

ACTE QUATRIÈME.
 

SCÈNE I.

IRÈNE, ZOÉ.

ZOÉ.

Quoi! vous n’avez osé, timide et confondue, 
D’un père et d’un amant soutenir l’entrevue! 
Ah, madame! en secret auriez-vous pu sentir 
De ce départ fatal un juste repentir? 

IRÈNE.

Moi! 

ZOÉ.

Souvent le danger dont on bravait l’image, 
Au moment qu’il approche, étonne le courage: 
La nature s’effraye, et nos secrets penchants 
Se réveillent dans nous, plus forts et plus puissants.

IRÈNE.

Non, je n’ai point changé je suis toujours la même; 
Je m’abandonne entière à mon père qui m’aime. 
Il est vrai, je n’ai pu, dans ce fatal moment, 
Soutenir les regards d’un père et d’un amant; 
Je ne pouvais parler: tremblante, évanouie, 
Le jour se refusait à ma vue obscurcie; 
Mon sang s’était glacé; sans force et sans secours, 
Je touchais à l’instant qui finissait mes jours. 
Rendrai-je grâce aux mains dont je suis secourue? 
Soutiendrai-je la vie, hélas! qu’on m’a rendue? 
Si Léonce paraît, je sens couler mes pleurs; 
Si je vois Alexis, je frémis et je meurs; 
Et je voudrais cacher à toute la nature 
Mes sentiments, ma crainte, et les maux que j’endure. 
Ah! que fait Alexis? 

ZOÉ.

Il veut en souverain 
Vous replacer au trône, et vous donner sa main. 
A Léonce, au pontife, il s’expliquait en maître; 
Dans ses emportements j’ai peine à le connaître: 
Il ne souffrira point que vous osiez jamais 
Disposer de vous-même, et sortir du palais. 

IRÈNE.

Ciel, qui lis dans mon coeur, qui vois mon sacrifice, 
Tu ne souffriras pas que je sois sa complice! 

ZOÉ.

Que vous êtes en proie à de tristes combats! 

IRÈNE.

Tu les connais; plains-moi, ne me condamne pas. 
Tout ce que peut tenter une faible mortelle, 
Pour se punir soi-même, et pour régner sur elle, 
Je l’ai fait, tu le sais; je por