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Voltaire a quatre-vingt-deux ans, et, en dépit de l’âge, les projets de tragédie fermentent encore dans sa tête. Le 15 décembre 1776, il écrit au comte d’Argental: « Je me démêlerai peut-être aussi des affaires très embrouillées et très mal conduites de notre pauvre petit pays de Gex; mais je ne me tirerai pas si bien de l’entreprise dont Mme de Saint-Julien vous a donné si bonne opinion. Si ce n’est pas elle qui vous en a parlé; c’est l’abbé Mignot. Le commencement de l’ouvrage me donnait à moi-même de très grandes espérances; mais je ne vois sur la fin que du ridicule. J’ai bien peur qu’on ne se moque d’une femme qui se tue de peur de coucher avec le vainqueur et le meurtrier de son mari, quand elle n’aime point ce mari, et qu’elle adore ce meurtrier... D’ailleurs, la pièce, roulant uniquement sur le remords continuel d’aimer à la fureur le meurtrier de son mari, ne pouvait comporter cinq actes. J’étais obligé de me réduire à trois, et cela me paraissait avoir l’air d’un drame de M. Mercier. C’est bien dommage, car il y avait du neuf dans cette bagatelle, et les passions m’y paraissaient assez bien traitées. Il y avait quelques peintures assez vraies; mais rien ne répare le vice d’un sujet qui n’est pas dans la nature... Bérénice, qui est le plus mince et le plus petit sujet d’une pièce de théâtre, était beaucoup plus fécond que le mien, comme beaucoup plus naturel. Cela me fâche et m’humilie. Un père n’est pas bien aise de se voir obligé de tordre le cou à son enfant. Voilà trois mois entiers de perdus, et le temps est cher à mon âge. » Ce moment de découragement passe vite. Voltaire est rassuré par Mme Denis: « La peur m’a pris quand j’ai relu ma petite drôlerie tragique; et ma peur a été si grande que je ne voulais pas montrer cet abrégé de tragédie à Mme Denis. Hier, j’ai surmonté mon dégoût et ma crainte; je lui ai donné la pièce à lire; elle a pleuré, et cela m’a rassuré. Quand je dis rassuré, ce n’est pas auprès du parterre: car vous savez qu’à présent votre ville est divisée en factions. J’ai contre moi le parti anglais, le parti juif, le parti dévot, la foule des méchants auteurs, tous les journalistes, et Dieu sait quelle joie quand toute cette canaille se réunira pour siffler un vieux fou qui, dans sa quatre-vingt-troisième année, abandonne toutes ses affaires pour donner un embryon de tragédie au public! Je suis assez fat pour croire que le rôle de mon impératrice est très honnête, très touchant, et même, si on veut, assez théâtral. Mais où mon gros abbé Mignot a-t-il pêché que le style est dans le goût de Sémiramis et de Mahomet. Je vous jure qu’il n’en est rien. Je ne le crois pas rampant, mais je le crois beaucoup plus approchant du naïf que du sublime: c’est un combat éternel de l’amour et de la vertu. Le fond de l’étoffe est agréable; mais elle ne peut pas être nuancée. » Pendant qu’il est en train de remplir ce canevas, un autre projet de tragédie séduit son imagination. « Vous croyez, écrit-il à d’Argental le 4 février 1777, vous croyez, vous et M. de Thibouville, que je ne vous ai invités qu’à un petit souper de trois services; il faut que je vous avoue que j’en prépare un autre de cinq (il s’agit d’Agathocle). Le rôti est déjà à la broche, mais le menu m’embarrasse. Je crains bien de n’être qu’un vieux cuisinier dont le goût est absolument dépravé. Vous êtes le plus indulgent des convives; mais il y a tant de gens qui s’empressent à vous donner à souper, j’ai tant de rivaux qui me traiteront de gargotier, que je tremble de vous donner mes deux repas. Je vois évidemment qu’il faut remettre cette partie à une saison plus favorable. Il suffirait qu’il y eût un ragoût manqué pour que tout le monde, jusqu’aux valets de l’auberge, me traitât de vieil empoisonneur. Il viendra peut-être un temps où l’on aura plus d’indulgence. » D’Agathocle Voltaire revient à Irène, et à force d’envisager le sujet sous toutes ses faces, il trouve le moyen de lui donner les cinq actes sans lesquels une tragédie « a l’air d’un drame de M. Mercier. » Il s’enthousiasme pour son Alexis, ainsi qu’il nomme encore sa pièce. « On dit qu’Alexis est ce que j’ai fait de moins indigne de vous. Si on ne me trompe pas, si cela déchire l’âme d’un bout à l’autre, comme on me l’assure, c’est donc pour Alexis que je vous implore; c’est ma dernière volonté, c’est mon testament... Agathocle pourra un jour paraître et être souffert en faveur de son frère Alexis; mais à présent, mes chers anges, il n’y a qu’Alexis qui puisse me procurer le bonheur de venir passer quelques jours avec vous, de vous serrer dans mes bras, et de pouvoir m’y consoler (25 octobre 1777). » Irène fut reçue à l’unanimité par la Comédie-Française le 2 janvier 1778. La distribution des rôles ne se fit pas sans difficulté. Voltaire aurait souhaité que Lekain se chargeât du rôle de l’ermite Léonce, « qui n’a pas de ces passions qui ruinent la poitrine. » Lekain le refusait, à la grande indignation des amis de Voltaire. La mort vint trancher ce débat. Le grand tragédien, âgé de cinquante ans, tomba malade le 24 janvier et mourut le 8 février. Deux jours après, Voltaire entrait à Paris. Depuis longtemps il comptait sur un succès au théâtre pour expliquer et motiver ce voyage. Irène lui parut propre à fournir l’occasion souhaitée. L’avènement d’un nouveau monarque était d’ailleurs une circonstance favorable. Ce n’est pas ici le lieu de tracer l’histoire de ce retour quasi triomphal. « Voltaire, retiré en Suisse depuis plus de vingt ans, n’avait pas créé seulement Ferney et Versoix, dit Sainte-Beuve, il avait fait Paris à son image, et il l’avait fait de loin. Ce n’est pas le résultat le moins singulier de cette merveilleuse existence. » Nous nous attacherons spécialement à ce qui concerne Irène, que l’auteur, suivant le précepte de Boileau, ne cessait de corriger. Recevant une députation de la Comédie-Française le 14 février, il faisait allusion à ces retouches auxquelles il se livrait jour et nuit, en disant à Mme Vestris, qui devait jouer le rôle d’Irène: « Madame, j’ai travaillé pour vous cette nuit comme un jeune homme de vingt ans. » Il s’éleva une grosse question à propos du rôle de Zoé. Le maréchal de Richelieu aurait désiré qu’il fût donné à Mme Molé. Voltaire voulait Mlle Sainval cadette Sophie Arnould fut employée dans les négociations qui eurent lieu sur ce sujet. Dans un post-scriptum à une lettre du 19 février 1778, Voltaire écrit à d’Argental: « Dix heures et demie du soir.
« Mlle Arnould revient de chez Mlle Sainval la cadette,
qui lui a promis de jouer Zoé. Il ne s’agit plus que d’obtenir de
M. Molé de convertir sa femme, à laquelle on promet un rôle
fait pour elle dans le Droit du seigneur, qui est entièrement
changé et qu’on pourrait jouer à la suite d’Irène,
si cette
Irène
avait un peu de succès. »
Le lendemain, tout était arrangé, et le poète écrivait ce petit billet aux époux Molé: « Le vieux malade de Ferney n’a point de terme pour exprimer la reconnaissance qu’il doit à l’amitié que M. Molé veut bien lui témoigner, et aux extrêmes bontés de Mme Molé. Elle lui sacrifie ce qui n’était pas digne d’elle et ce qu’elle embellira lorsqu’elle daignera le reprendre; il est pénétré de ce qu’il doit à sa complaisance; il espère l’être de ses talents quand il aura le plaisir de l’entendre. Il lui présente ses respectueux remerciements (20 février 1778). » Les répétitions commencèrent dans les premiers jours de mars. Voltaire ne fut pas satisfait des interprètes d’Irène, à commencer par Mlle Vestris, dont la tranquillité imperturbable l’exaspérait. Il lui dit: « Madame, je me rappelle Mlle Duclos que j ai vue, il y a cinquante ans, faire pleurer une assemblée nombreuse en prononçant un seul mot; un: mon père, mon amant, dit par elle, faisait fondre en larmes tous les spectateurs. » Cette fois encore la tradition a recueilli bien des traits de vivacité plaisants, de piquantes boutades, et aussi des répliques irrespectueuses des comédiens. Tout cela n’est pas d’une authenticité incontestable; la riposte de Brizard notamment: « Il suffit, monsieur, que vous me le disiez pour que je ne le fasse pas, » n’est pas vraisemblable, si l’on songe que le même Brizard fut l’acteur chargé de poser la couronne sur le front du grand homme dans l’apothéose du 30 mars, et que Voltaire lui réserva le rôle d’Agathocle. Mais il n’en résulte pas moins que le poète octogénaire avait toujours, quand il s’agissait de ses oeuvres dramatiques, l’humeur aussi bouillante, la fibre aussi irritable(1). Le 14 eut lieu la répétition générale devant Mme Denis, à défaut de Voltaire encore souffrant. La première représentation était fixée pour le surlendemain. Voltaire avait eu, relativement aux affiches qui devaient annoncer cette représentation, une idée qui était singulièrement en avance sur le temps à venir. Il eût voulu qu’on affichât: Le Théâtre-Français donnera, au lieu de: les Comédiens ordinaires du roi donneront. Il écrivait à Molé le 11 mars: « Un mourant qui aime passionnément sa patrie consulte M. Molé pour savoir s’il ne conviendrait pas de mettre sur les affiches: Le Théâtre-Français donnera un tel jour, etc. N’est-il pas honteux que le premier théâtre de l’Europe, et le seul qui fasse honneur à la France, soit au-dessous du spectacle bizarre et étranger de l’Opéra? On attend pour Irène une décoration qui contienne un salon avec de grandes arcades à travers desquelles on voie la mer et des tours. » Molé lui fut dépêché pour lui dire que ce changement ne dépendait pas de leur volonté; mais il ne put voir le malade. On a peine à croire, du reste, que le poète pût se faire illusion sur la possibilité d’une réforme qui eût paru blessante pour le roi. Les Comédiens ne cessèrent, à quatorze ans de là, d’être les comédiens ordinaires du roi que pour devenir les Comédiens du théâtre de la Nation; puis les Comédiens ordinaires de l’empereur, puis du roi encore, et ce n’est qu’en 1830, croyons-nous, que la formule fut changée. La première représentation fut très brillante. Irène fut donnée avec le Tuteur, petite comédie de Dancourt. Tout ce que Paris comptait de plus illustre s’était donné rendez-vous à la Comédie. La reine Marie-Antoinette, le comte d’Artois, le duc et la duchesse de Bourbon, y assistaient. Il ne s’agissait pas de juger la pièce, mais de rendre hommage au grand homme du siècle. « Le public a très bien fait son devoir, dit Laharpe; il a applaudi toutes les traces de talent qui s’offraient dans cet ouvrage, où l’on voit une belle nature affaiblie, et a gardé dans tout le reste un silence de respect, à quelques murmures près qui ont été assez légers. La cabale des Gilbert, des Clément, des Fréron, était contenue par la foule des honnêtes gens qui remplissaient le parterre, devenu ce jour-là le rendez-vous de la bonne compagnie, qui s’était fait un devoir de défendre la vieillesse contre les outrages de l’envie(2). A la deuxième représentation, le parterre demanda des nouvelles de l’auteur. Monvel, qui faisait le personnage de Nicéphore, répondit: « La santé de M. de Voltaire n’est pas aussi bonne que nous le désirerions pour vos plaisirs et pour notre intérêt. » Cependant le poète se rétablissait une fois encore. Le 19 mars, l’Académie lui envoya une députation pour le féliciter du succès d’Irène. Voltaire sollicita la permission de dédier sa pièce à la célèbre assemblée. Il lui soumit son épître; elle fut lue; on demanda à l’auteur quelques légères modifications qu’il s’empressa d’exécuter, après quoi la dédicace fut approuvée et acceptée avec reconnaissance. Aussitôt remis sur pied, l’auteur d’Irène fut de nouveau occupé de sa pièce; il en redemanda au souffleur le manuscrit entre la troisième et la quatrième représentation. Il se convainquit que des changements avaient été opérés à son insu. Il tombe dans un accès de fureur dont on n’a pas d’idée. Mme Denis, obligée d’avouer qu’elle avait consenti à ces changements, est bousculée violemment; d’Argental est obligé de se sauver. D’Argental, Thibouville, Laharpe, étaient les auteurs du méfait. Voltaire les traite avec la dernière dureté; puis, sa colère ayant eu son cours, il demande pardon à ses amis. Il écrit à Thibouville: « J’étais au désespoir; je l’avoue, je me croyais méprisé et avili par les amis les plus respectables. La constance de leurs bontés guérit la blessure horrible de mon coeur, et m’empêche de mourir de chagrin plus que de mon vomissement de sang. Que j’aie la consolation de vous voir avant que vous ne sortiez. » Il écrit à d’Argental: « Pardon, mon ange, ma tête de quatre-vingt-quatre ans n’en a que quinze; mais vous devez avoir pitié d’un homme blessé qui crie, ne pouvant parler. Songez que je meurs, songez qu’en mourant j’ai achevé Irène, Agathocle, le Droit du seigneur, et fait quatre actes d’Atrée(3). Songez que Molé m’a mutilé indignement, sottement, et insolemment; qu’il ne veut point jouer son rôle dans le Droit du seigneur, etc. Je suis mort, et il faut que je coure chez les premiers gentilshommes de la chambre. Voyez s’il ne m’est pas permis de crier. Cependant j’avoue que je ne devrais pas crier si fort. Je suis à vous mon ange, à toute heure. » Ainsi passa ce nouvel orage. Nous voici au lundi 30 mars, qui fut comme le couronnement de l’existence de Voltaire. On sait que, dans l’après-midi il alla à l’Académie, où il y eut une séance toute consacrée à sa glorification. De l’Académie, à travers les flots d’une foule curieuse qui l’acclamait, il se rendit à la Comédie où se donnait la sixième représentation d’Irène. M. Gustave Desnoiresterres a rassemblé, dans le dernier volume de ses études sur Voltaire, le plus de détails qu’il a pu sur cette fameuse soirée. « Lorsque l’auteur parut dans la salle, dit-il, ce fut d’autres cris, d’autres trépignements. Il alla gagner, aux secondes, la loge des gentilshommes de la chambre, qui était en face de celle du comte d’Artois. Mme Denis et Mme de Villette étaient déjà installées. Voltaire paraissait vouloir demeurer derrière elles, mais il fallut qu’il cédât au voeu du parterre et qu’il consentît à demeurer sur le devant, entre sa nièce et Belle et bonne. « La couronne! » cria-t-on alors. Le comédien Brizard entra au même instant, tenant une couronne de laurier qu’il posa sur la tête du poète: « Ah! Dieu! vous voulez donc me faire mourir à force de gloire! » articula le vieillard d’une voix étranglée par l’émotion, la joie et les larmes. Mais il la retirait tout aussitôt avec une hâte pudique, et la passait à la jeune marquise, à laquelle le public, ivre, criait de la remettre sur le front du Sophocle français. Celle-ci s’empressa d’obéir. Voltaire ne voulait pas le permettre; il se débattait, se refusait à cette idolâtrie, quand le prince de Beauvau, s’emparant du laurier, en ceignit derechef le front du patriarche, qui vit bien qu’il ne serait pas le plus fort. » « Toutes les femmes étaient debout, dit Grimm; il y avait plus de monde dans les couloirs que dans les loges. Toute la Comédie, avant la toile levée s’était avancée sur le bord du théâtre. On s’étouffait jusqu’à l’entrée du parterre, où plusieurs femmes étaient descendues, n’ayant pas pu trouver ailleurs des places pour voir l’objet de tant d’adorations. J’ai vu le moment où la partie du parterre qui se trouve sous les loges allait se mettre à genoux, désespérant de le voir d’une autre manière. Toute la salle était obscurcie par la poussière qu’excitaient le flux et le reflux de la multitude agitée. Ce transport, cette espèce de délire universel, a duré plus de vingt minutes, et ce n’est pas sans peine que les comédiens ont pu enfin commencer la pièce. » La tragédie fut applaudie d’un bout à l’autre.
A peine était-elle achevée que la toile se releva, laissant
voir aux spectateurs le buste de Voltaire placé au milieu de la
scène, entouré de tous les comédiens, de tous les
comparses, qui vinrent, Brizard en tête, déposer l’un après
l’autre, une couronne sur son front. La cérémonie terminée,
Mme Vestris s’avança et eut bien de la peine à faire écouter
les vers suivants, que le marquis de Saint-Marc venait d’improviser:
« Ces vers, bien dits, continue M. Desnoiresterres, furent accueillis avec transport. On cria bis! Il fallut que Mme Vestris les répétât, et mille copies circulaient en un instant dans toute la salle. Un étranger, jeté au milieu de cette frénésie, se fût cru dans une maison de fous. Mlle Fanier, qui avait arraché ces vers à Saint-Marc, baisa le buste avec transport, quand ce fut son tour, et, l’exemple donné, tous ses camarades en firent autant. » Cette scène indescriptible a été saisie et reproduite par Moreau avec une vérité merveilleuse. « Les loges, l’orchestre, le parquet ont les yeux fixés sur l’auteur d’Irène qui est, dans des proportions microscopiques, d’une ressemblance remarquable: les acteurs, même les moindres, occupent la place où ils se trouvaient alors, dans le costume de leur emploi(4). C’est une page d’histoire anecdotique à laquelle le temps n’a rien ôté de sa valeur. Mais ce que le prospectus d’un marchand d’estampes ne pouvait dire, c’est que l’artiste ne s’est pas borné à cette reproduction fidèle. Ainsi l’on aperçoit le comte d’Artois, le corps à demi hors de sa loge; vis-à-vis de lui, la duchesse de Chartres et Mme de Cossé, donnant le signal des applaudissements; et, pour contraster avec tout ce délire, le poète Gilbert, protestant par son attitude plus que significative. Nous disions que pas une voix ne s’était élevée contre tant d’idolâtrie: s’il fallait en croire les Nouvelles à la main de Metra, le satirique n’aurait pu se contenir jusqu’au bout. En sortant du spectacle, il se serait écrié, non sans courir le risque d’être littéralement assommé par les assistants, « qu’il n’y avait plus ni moeurs ni religion, et qu’enfin tout était perdu(5). » Après Irène, les comédiens jouèrent Nanine, qui fut accueillie avec le même parti-pris d’enthousiasme. Le départ de Voltaire et son retour jusqu’à l’hôtel des Théatins donna lieu aux mêmes scènes et aux mêmes acclamations. Irène, dans une pareille soirée, n’avait été qu’un prétexte aux transports du public. Elle eut encore une représentation avant la clôture de Pâques, puis fut retirée. « Irène fut bientôt oubliée, dit Laharpe, mais on n’oubliera jamais ce triomphe du génie, décerné sur le théâtre de Paris à l’homme extraordinaire qui, sentant sa fin prochaine, était venu chercher la récompense de soixante ans de travaux, et qui, sans finir, comme Sophocle, par un chef-d’oeuvre, méritait comme lui de mourir sous des lauriers. » La tragédie d’Irène a été composée en 1776; et l’on voit, par la lettre à d’Argental, du 15 décembre, que la pièce était sur le métier depuis trois mois; mais Voltaire n’avait pu en tirer que trois actes. Il parvint à en faire cinq au mois de février 1777. Toutefois ce ne fut qu’au mois d’octobre(6) que les cinq actes furent envoyés à Paris. L’impatience d’être joué était naturelle à l’âge de l’auteur; une autre raison l’augmentait encore. Il y voyait une occasion de venir à Paris(7). Irène avait été jouée à Ferney, en novembre 1777, pour le mariage du marquis de Villette; mais, selon son usage, l’auteur ne cessait d’y faire des corrections. Il en annonce de nombreuses dans la lettre à Thibouville, du 15 janvier 1778. Arrivé à Paris le 10 février, il s’occupa des nouvelles corrections en même temps que des répétitions; et Irène fut jouée le 16 mars. Ce fut le 30 du même mois, à la sixième représentation, qu’en sa présence son buste fut couronné sur le théâtre. L’élite de la société de Paris remplissait la salle. Le comte d’Artois (depuis Charles X) y était, et envoya le prince d’Henin complimenter le chantre de Henri IV et de Jeanne d’Arc. Après la septième représentation, qui est du 4 avril, Voltaire retira sa pièce. On voit, par la lettre (ou dédicace) à l’Académie française, qu’elle dut alors être imprimée à quelques exemplaires. L’édition pour le public ne parut qu’après la mort de l’auteur, et en 1779. Ducroisy, secrétaire rédacteur du Tribunat,
ayant eu à sa disposition un manuscrit contenant quelques corrections,
et, de la main de Voltaire, les indications de la manière de jouer
le rôle d’Irène, avait pris copie du tout. C’est là
que j’ai pris les variantes. J’ai négligé des corrections
écrites de la main de Laharpe, et probablement de cet auteur.
A L’ACADÉMIE FRANÇAISE Messieurs, (8)Daignez recevoir le dernier hommage de ma voix mourante, avec les remerciements tendres et respectueux que je dois à vos extrêmes bontés. Si votre compagnie fut nécessaire à la France par son institution, dans un temps où nous n’avions aucun ouvrage de génie écrit d’un style pur et noble, elle est plus nécessaire que jamais dans la multitude des productions que fait naître aujourd’hui le goût généralement répandu de la littérature. Il n’est permis à aucun membre de l’académie de la Crusca de prendre ce titre à la tête de son livre, si l’académie ne l’a déclaré écrit avec la pureté de la langue toscane. Autrefois, quand j’osais cultiver, quoique faiblement, l’art des Sophocles, je consultais toujours M. l’abbé d’Olivet, notre confrère, qui, sans me nommer, vous proposait mes doutes; et lorsque je commentai le grand Corneille, j’envoyai toutes mes remarques à M. Duclos, qui vous les communiqua. Vous les examinâtes; et cette édition de Corneille semble être aujourd’hui regardée comme un livre classique, pour les remarques que je n’ai données que sur votre décision. Je prends aujourd’hui la liberté de vous demander des leçons sur les fautes où je suis tombé dans la tragédie d’Irène. Je n’en fais tirer quelques exemplaires que pour avoir l’honneur de vous consulter, et pour suivre les avis de ceux d’entre vous qui voudront bien m’en donner. La vieillesse passe pour incorrigible; et moi, messieurs, je crois qu’on doit penser à se corriger à cent ans. On ne peut se donner du génie à aucun âge, mais on peut réparer ses fautes à tout âge. Peut-être cette méthode est la seule qui puisse préserver la langue française de la corruption qui semble, dit-on, la menacer. Racine, celui de nos poètes qui approcha le plus de la perfection, ne donna jamais au public aucun ouvrage sans avoir écouté les conseils de Boileau et de Patru: aussi c’est ce véritablement grand homme qui nous enseigna par son exemple l’art difficile de s’exprimer toujours naturellement, malgré la gêne prodigieuse de la rime; de faire parler le coeur avec esprit sans la moindre ombre d’affectation; d’employer toujours le mot propre, souvent inconnu au public étonné de l’entendre. Invenit verba quibus deberent loqui, dit si bien Pétrone(9): « il inventa l’art de s’exprimer. » Il mit dans la poésie dramatique cette élégance, cette harmonie continue qui nous manquait absolument, ce charme secret et inexprimable, égal à celui du quatrième livre de Virgile, cette douceur enchanteresse qui fait que, quand vous lisez au hasard dix ou douze vers d’une de ses pièces, un attrait irrésistible vous force de lire tout le reste. C’est lui qui a proscrit chez tous les gens de goût, et malheureusement chez eux seuls, ces idées gigantesques et vides de sens, ces apostrophes continuelles aux dieux, quand on ne sait pas faire parler les hommes; ces lieux communs d’une politique ridiculement atroce, débités dans un style sauvage; ces épithètes fausses et inutiles; ces idées obscures, plus obscurément rendues; ce style aussi dur que négligé, incorrect et barbare; enfin tout ce que j’ai vu applaudi par un parterre composé alors de jeunes gens dont le goût n’était pas encore formé. Je ne parle pas de l’artifice imperceptible des poèmes
de Racine, de son grand art de conduire une tragédie, de renouer
l’intérêt par des moyens délicats, de tirer un acte
entier d’un seul sentiment; je ne parle que de l’art d’écrire. C’est
sur cet art si nécessaire, si facile aux yeux de l’ignorance, si
difficile au génie même, que le législateur Boileau
a donné ce précepte(10):
Voilà ce qui est arrivé toujours au seul Racine, depuis Andromaque jusqu’au chef-d’oeuvre d’Athalie(11). J’ai remarqué ailleurs que, dans les livres de toute espèce, dans les sermons mêmes, dans les oraisons funèbres, les orateurs ont souvent employé les tours de phrase de cet élégant écrivain, ses expressions pittoresques, verba quibus deberent loqui(12). Cheminais, Massillon, ont été célèbres, l’un pendant quelque temps, l’autre pour toujours, par l’imitation du style de Racine. Ils se servaient de ses armes pour combattre en public un genre de littérature dont ils étaient idolâtres en secret. Ce peintre charmant de la vertu, cet aimable Fénelon, votre autre confrère, tant persécuté pour des disputes aujourd’hui méprisées, et si cher à la postérité par ses persécutions mêmes, forma sa prose élégante sur la poésie de Racine, ne pouvant l’imiter en vers; car les vers sont une langue qu’il est donné à très peu d’esprits de posséder; et quand les plus éloquents et les plus savants hommes, les sublimes Bossuet, les touchants Fénelon, les érudits Huet, ont voulu faire des vers français, ils sont tombés de la hauteur où les plaçait leur génie ou leur science dans cette triste classe qui est au-dessous de la médiocrité. Mais les ouvrages de prose dans lesquels on a le mieux imité le style de Racine sont ce que nous avons de meilleur dans notre langue. Point de vrai succès aujourd’hui sans cette correction, sans cette pureté qui seule met le génie dans tout son jour, et sans laquelle ce génie ne déploierait qu’une force monstrueuse, tombant à chaque pas dans une faiblesse plus monstrueuse encore, et du haut des nues dans la fange. Vous entretenez le feu sacré, messieurs; c’est par vos soins que, depuis quelques années, les compositions pour les prix décernés par vous sont enfin devenues de véritables pièces d’éloquence. Le goût de la saine littérature s’est tellement déployé qu’on a vu quelquefois trois ou quatre ouvrages suspendre vos jugements, et partager vos suffrages ainsi que ceux du public. Je sens combien il est peu convenable, à mon âge de quatre-vingt-quatre ans, d’oser arrêter un moment vos regards sur un des fruits dégénérés de ma vieillesse. La tragédie d’Irène ne peut être digne de vous ni du théâtre français; elle n’a d’autre mérite que la fidélité aux règles données aux Grecs par le digne précepteur d’Alexandre, et adoptées chez les Français par le génie de Corneille, le père de notre théâtre. A ce grand nom de Corneille, messieurs, permettez que je joigne ma faible voix à vos décisions souveraines sur l’éclat éternel qu’il sut donner à cette langue française peu connue avant lui, et devenue après lui la langue de l’Europe. Vous éclairâtes mes doutes, et vous confirmâtes mon opinion il y a deux ans, en voulant bien lire dans une de vos assemblées publiques la lettre que j’avais eu l’honneur de vous écrire sur Corneille et sur Shakespeare. Je rougis de joindre ensemble ces deux noms; mais j’apprends qu’on renouvelle au milieu de Paris cette incroyable dispute. On s’appuie de l’opinion de Mme Montague, estimable citoyenne de Londres, qui montre pour sa patrie une passion si pardonnable. Elle préfère Shakespeare aux auteurs d’Iphigénie et d’Athalie, de Polyeucte et de Cinna. Elle a fait un livre entier(13) pour lui assurer cette supériorité; et ce livre est écrit avec la sorte d’enthousiasme que la nation anglaise retrouve dans quelques beaux morceaux de Shakespeare, échappés à la grossièreté de son siècle. Elle met Shakespeare au-dessus de tout, en faveur de ces morceaux qui sont en effet naturels et énergiques, quoique défigurés presque toujours par une familiarité basse. Mais est-il permis de préférer deux vers d’Ennius à tout Virgile, ou de Lycophron à tout Homère? On a représenté, messieurs, les chefs-d’oeuvre de la France devant toutes les cours; et dans les académies d’Italie. On les joue depuis les rivages de la mer Glaciale jusqu’à la mer qui sépare l’Europe de l’Afrique. Qu’on fasse le même honneur à une seule pièce de Shakespeare, et alors nous pourrons disputer. Qu’un Chinois vienne nous dire: « Nos tragédies composées sous la dynastie des Yven font encore nos délices après cinq cents années. Nous avons sur le théâtre des scènes en prose, d’autres en vers rimés, d’autres en vers non rimés. Les discours de politique et les grands sentiments y sont interrompus par des chansons, comme dans votre Athalie. Nous avons de plus des sorciers qui descendent des airs sur un manche à balai, des vendeurs d’orviétan, et des gilles, qui, au milieu d’un entretien sérieux, viennent faire leurs grimaces, de peur que vous ne preniez à la pièce un intérêt trop tendre qui pourrait vous attrister. Nous faisons paraître des savetiers avec des mandarins, et des fossoyeurs avec des princes, pour rappeler aux hommes leur égalité primitive. Nos tragédies n’ont ni exposition, ni noeud, ni dénoûment. Une de nos pièces dure cinq cents années, et un paysan qui est né au premier acte est pendu au dernier. Tous nos princes parlent en crocheteurs, et nos crocheteurs quelquefois en princes. Nos reines y prononcent des mots de turpitude qui n’échapperaient pas à des revendeuses entre les bras des derniers hommes, etc., etc. » Je leur dirais Messieurs, jouez ces pièces à Nankin, mais ne vous avisez pas de les représenter aujourd’hui à Paris ou à Florence, quoiqu’on nous en donne quelquefois à Paris qui ont un plus grand défaut, celui d’être froides. Mme Montague relève avec justice quelques défauts de la belle tragédie de Cinna et ceux de Rodogune(14). Tout n’est pas toujours ni bien dessiné ni bien exprimé dans ces fameuses pièces, je l’avoue: je suis même obligé de vous dire messieurs, que cette dame spirituelle et éclairée ne reprend qu’une petite partie des fautes remarquées par moi-même, lorsque je vous consultai sur le Commentaire de Corneille. Je me suis entièrement rencontré avec elle dans les justes critiques que j’ai été obligé d’en faire: mais c’est toujours en admirant son génie que j’ai remarqué ses écarts; et quelle différence entre les défauts de Corneille dans ses bonnes pièces, et ceux de Shakespeare dans tous ses ouvrages! Que peut-on reprocher à Corneille dans les tragédies de ce génie sublime qui sont restées à l’Europe (car il ne faut pas parler des autres)? c’est d’avoir pris quelquefois de l’enflure pour de la grandeur; de s’être permis quelques raisonnements que la tragédie ne peut admettre; de s’être asservi dans presque toutes ses pièces à l’usage de son temps, d’introduire au milieu des intérêts politiques, toujours froids, des amours, plus insipides. On peut le plaindre de n’avoir point traité de vraies passions, excepté dans la pièce espagnole du Cid, pièce dans laquelle il eut encore l’étonnant mérite de corriger son modèle en trente endroits, dans un temps où les bienséances théâtrales n’étaient pas encore connues en France. On le condamne surtout pour avoir trop négligé sa langue. Alors toutes les critiques faites par des hommes d’esprit sur un grand homme sont épuisées; et l’on joue Cinna et Polyeucte devant l’impératrice des Romains, devant celle de Russie, devant le doge et les sénateurs de Venise, comme devant le roi et la reine de France. Que reproche-t-on à Shakespeare? Vous le savez, messieurs tout ce que vous venez de voir vanté par les Chinois. Ce sont, comme dit M. de Fontenelle dans ses Mondes, presque d’autres principes de raisonnement. Mais ce qui est bien étrange, c’est qu’alors le théâtre espagnol, qui infectait l’Europe, en était le législateur. Lope de Vega avouait cet opprobre; mais Shakespeare n’eut pas le courage de l’avouer. Que devaient faire les Anglais? Ce qu’on fait en France: se corriger. Mme Montague condamne dans la perfection de Racine cet amour continuel qui est toujours la base du peu de tragédies que nous avons de lui, excepté dans Esther et dans Athalie. Il est beau, sans doute, à une dame de réprouver cette passion universelle qui fait régner son sexe; mais qu’elle examine cette Bérénice tant condamnée par nous-mêmes pour n’être qu’une idylle amoureuse que le principal personnage de cette idylle soit représenté par une actrice telle que Mlle Gaussin: alors je réponds que Mme Montague versera des larmes. J’ai vu le roi de Prusse attendri à une simple lecture de Bérénice, qu’on faisait devant lui en prononçant les vers comme on doit les prononcer, ce qui est bien rare. Quel charme tira des larmes des yeux de ce héros philosophe? La seule magie du style de ce vrai poète, qui invenit verba quibus deberent loqui. Les censures de réflexion n’ôtent jamais le plaisir du sentiment. Que la sévérité blâme Racine tant qu’elle voudra, le coeur vous ramènera toujours à ses pièces. Ceux qui connaissent les difficultés extrêmes et la délicatesse de la langue française voudront toujours lire et entendre les vers de cet homme inimitable, à qui le nom de grand n’a manqué que parce qu’il n’avait point de frère dont il fallût le distinguer(15). Si on lui reproche d’être le poète de l’amour, il faut donc condamner le quatrième livre de l’Énéide. On ne trouve pas quelquefois assez de force dans ses caractères et dans son style; c’est ce qu’on a dit de Virgile; mais on admire dans l’un et dans l’autre une élégance continue. Mme Montague s’efforce d’être touchée des beautés d’Euripide, pour tâcher d’être insensible aux perfections de Racine. Je la plaindrais beaucoup, si elle avait le malheur de ne pas pleurer au rôle inimitable de la Phèdre française, et de n’être pas hors d’elle-même à toute la tragédie d’Iphigénie. Elle paraît estimer beaucoup Brumoy, parce que Brumoy, en qualité de traducteur d’Euripide, semble donner au poète grec la préférence sur le poète français. Mais si elle savait que Brumoy traduit le grec très infidèlement; si elle savait que Vous y serez, ma fille(16), n’est pas dans Euripide; si elle savait que Clytemnestre embrasse les genoux d’Achille dans la pièce grecque, comme dans la française (quoique Brumoy ose supposer le contraire); enfin, si son oreille était accoutumée à cette mélodie enchanteresse qu’on ne trouve, parmi tous les tragiques de l’Europe, que chez Racine seul, alors Mme Montague changerait de sentiment. « L’Achille de Racine, dit-elle(17), ressemble à un jeune amant qui a du courage: et pourtant l’Iphigénie est une des meilleures tragédies françaises. » Je lui dirais: Et pourtant, madame, elle est un chef-d’oeuvre qui honorera éternellement ce beau siècle de Louis XIV, ce siècle notre gloire, notre modèle, et notre désespoir. Si nous avons été indignés contre Mme de Sévigné, qui écrivait si bien et qui jugeait si mal; si nous sommes révoltés de cet esprit misérable de parti, de cette aveugle prévention qui lui fait dire que « la mode d’aimer Racine passera comme la mode du café(18) », jugez, madame, combien nous devons être affligés qu’une personne aussi instruite que vous ne rende pas justice à l’extrême mérite d’un si grand homme. Je vous le dis, les yeux encore mouillés des larmes d’admiration et d’attendrissement que la centième lecture d’Iphigénie vient de m’arracher. Je dois ajouter à cet extrême mérite d’émouvoir pendant cinq actes, le mérite plus rare, et moins senti, de vaincre pendant cinq actes la difficulté de la rime et de la mesure, au point de ne pas laisser échapper une seule ligne, un seul mot qui sente la moindre gêne, quoiqu’on ait été continuellement gêné. C’est à ce coin que sont marqués le peu de bons vers que nous avons dans notre langue. Mme Montague compte pour rien cette difficulté surmontée. Mais, madame, oubliez-vous qu’il n’y a jamais eu sur la terre aucun art, aucun amusement même où le prix ne fût attaché à la difficulté? Ne cherchait-on pas dans la plus haute antiquité à rendre difficile l’explication de ces énigmes que les rois se proposaient les uns aux autres? N’y a-t-il pas eu de très grandes difficultés à vaincre dans tous les jeux de la Grèce, depuis le disque jusqu’à la course des chars? Nos tournois, nos carrousels, étaient-ils si faciles? Que dis-je, aujourd’hui, dans la molle oisiveté où tous les grands perdent leurs journées, depuis Pétersbourg jusqu’à Madrid, le seul attrait qui les pique dans leurs misérables jeux de cartes, n’est-ce pas la difficulté de la combinaison, sans quoi leur âme languirait assoupie? Il est donc bien étrange, et j’ose dire bien barbare, de vouloir ôter à la poésie ce qui la distingue du discours ordinaire. Les vers blancs n’ont été inventés que par la paresse et l’impuissance de faire des vers rimés, comme le célèbre Pope me l’a avoué vingt fois. Insérer dans une tragédie des scènes entières en prose, c’est l’aveu d’une impuissance encore plus honteuse Il est bien certain que les Grecs ne placèrent les Muses sur le haut du Parnasse que pour marquer le mérite et le plaisir de pouvoir aborder jusqu’à elles à travers des obstacles. Ne supprimez donc point ces obstacles, madame; laissez subsister les barrières qui séparent la bonne compagnie des vendeurs d’orviétan et de leurs gilles; souffrez que Pope imite les véritables génies italiens, les Arioste, les Tasse, qui se sont soumis à la gêne de la rime pour la vaincre. Enfin quand Boileau a prononcé(19),
n’a-t-il pas entendu que la rime imprimait plus aisément les pensées dans la mémoire? Je ne me flatte pas que mon discours et ma sensibilité passent dans le coeur de Mme Montague, et que je sois destiné à convertir divisos orbe Britannos. Mais pourquoi faire une querelle nationale d’un objet de littérature? Les Anglais n’ont-ils pas assez de dissensions chez eux, et n’avons-nous pas assez de tracasseries chez nous? ou plutôt l’une et l’autre nation n’ont-elles pas eu assez de grands hommes dans tous les genres pour ne se rien envier, pour ne se rien reprocher? Hélas! messieurs, permettez-moi de vous répéter que j’ai passé une partie de ma vie à faire connaître en France les passages les plus frappants des auteurs qui ont eu de la réputation chez les autres nations. Je fus le premier qui tirai un peu d’or de la fange où le génie de Shakespeare(20) avait été plongé par son siècle. J’ai rendu justice à l’Anglais Shakespeare, comme à l’Espagnol Calderon, et je n’ai jamais écouté le préjugé national. J’ose dire que c’est de ma seule patrie que j’ai appris à regarder les autres peuples d’un oeil impartial. Les véritables gens de lettres en France n’ont jamais connu cette rivalité hautaine et pédantesque, cet amour-propre révoltant qui se déguise sous l’amour de son pays, et qui ne préfère les heureux génies de ses anciens concitoyens à tout mérite étranger que pour s’envelopper dans leur gloire. Quels éloges n’avons-nous pas prodigués aux Bacon, aux Kepler, aux Copernic, sans même y mêler d’abord aucune émulation! Que n’avons-nous pas dit du grand. Galilée, le restaurateur et la victime de la raison en Italie, ce premier maître de la philosophie, que Descartes eut le malheur de ne citer jamais! Nous sommes tous à présent les disciples de Newton nous le remercions d’avoir seul trouvé et prouvé le vrai système du monde, d’avoir seul enseigné au genre humain à voir la lumière; et nous lui pardonnons d’avoir commenté les visions de Daniel et l’Apocalypse. Nous admirons dans Locke la seule métaphysique qui ait paru dans le monde depuis que Platon la chercha, et nous n’avons rien à pardonner à Locke. N’en ferions-nous pas autant pour Shakespeare s’il avait ressuscité l’art des Sophocles, comme Mme Montague, ou son traducteur, ose le prétendre? Ne verrions-nous pas M. de Laharpe, qui combat pour le bon goût avec les armes de la raison, élever sa voix en faveur de cet homme singulier? Que fait-il au contraire? Il a eu la patience de prouver dans son judicieux journal, ce que tout le monde sent, que Shakespeare est un sauvage avec des étincelles de génie qui brillent dans une nuit horrible. Que l’Angleterre se contente de ses grands hommes en tant de genres; elle a assez de gloire: la patrie du prince Noir et de Newton peut se passer du mérite des Sophocles, des Zeuxis, des Phidias, des Thimothées, qui lui manquent encore. Je finis ma carrière en souhaitant que celles de nos grands hommes en tout genre soient toujours remplies par des successeurs dignes d’eux: que les siècles à venir égalent le grand siècle de Louis XIV, et qu’ils ne dégénèrent pas en croyant le surpasser. Je suis avec un profond respect,
IRÈNE
La scène est dans un salon de l’ancien palais de Constantin. Noms des principaux acteurs qui jouèrent dans Irène: Molé (Alexis), Monvel, brizard (Léonce); Mmes Vestris (Irène), Sainval cadette (Zoé). Cette liste est incomplète. Nous n’avons trouvé aucun nom sur les registres de la Comédie-Française. ¾ Recette: 3,796 livres. (G. A,) IRÈNE TRAGÉDIE.
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