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Le comte de Provence, frère du roi, voulait donner à sa belle-soeur, la jeune reine Marie-Antoinette, une fête brillante dans son château de Brunoy. Le surintendant des bâtiments et des finances de Monsieur, Cromot du Bourg, s’avisa de demander un divertissement à Voltaire, qui répondit avec empressement: « Il y a une fête fort célèbre à Vienne, qui est celle de l’Hôte et de l’Hôtesse: l’empereur est l’hôte, et l’impératrice est l’hôtesse. Ils reçoivent tous les voyageurs qui viennent souper et coucher chez eux, et donnent un bon repas à table d’hôte. Tous les voyageurs sont habillés à l’ancienne mode du pays; chacun fait de son mieux pour cajoler respectueusement l’hôtesse; après quoi, tous dansent ensemble. Il y a juste soixante ans que cette fête (appelée Wurtchafft) n’a pas été célébrée à Vienne: Monsieur voudrait-il la donner à Brunoy? » Voltaire attendait beaucoup d’avantages de la protection
de la jeune reine, s’il parvenait à se l’assurer. Il écrit
à d’Argental, 18 octobre 1776: « On lui mande (à l’auteur
du divertissement) que ces petits versiculets, tout plats qu’ils sont,
n’ont pas été mal reçus de la belle et brillante Antoinette
et de sa cour. Il en est fort aise, quoiqu’il ne soit pas courtisan. Il
s’imagine qu’on pourrait aisément obtenir la protection de cette
divine Antoinette en faveur d’Olympie la brûlée. Il
s’imagine encore que, dans certaines occasions, certain vieux amateur de
certaines vérités pourrait se mettre sous la sauvegarde de
certaine famille, contre les méchancetés de certains pédants
en robe noire qui ont toujours une dent contre un certain solitaire. »
DE BEUCHOT. Cette pièce a été imprimée,
pour la première fois, dans les éditions de Kehl. Elle était
précédée de trois lettres à M. de Cromot, qu’on
trouvera à leurs dates dans la Correspondance (20 septembre,
22 septembre, et 10 Octobre 1776). M. de Cromot était surintendant
des finances du comte de Provence (depuis Louis XVIII). Ce prince voulant
donner, à Brunoy, une fête à la reine Marie-Antoinette,
avait fait demander à Voltaire un petit divertissement. L’idée
en était prise dans une ancienne fête donnée quelquefois
dans la patrie de la reine, et dont Voltaire avait parlé dans un
chapitre de son
Histoire de Pierre le Grand. La pièce de
Voltaire avait été composée rapidement. Des vers qu’il
envoya après coup (voyez la lettre à Cromot du 10 octobre
1776) arrivèrent trop tard (voyez la lettre à Mme Saint-Julien,
du 30 octobre).
DIVERTISSEMENT
(Au fond d’un salon très bien décoré, on voit les apprêts d’un festin.) La symphonie commence, et L’ORDONNATEUR chante: Allons, enfants, à qui mieux mieux;
LE MAîTRE D’HÔTEL DE L’HÔTELLERIE. C’est bien dit. Le maître et la maîtresse de la maison ne cessent de me recommander d’être bien honnête, bien prévenant, bien empressé; mais comment être honnête une journée tout entière? Rien n’est plus insupportable. On est accablé de gens qui, parce qu’ils n’ont rien à faire, croient que je n’ai rien à faire aussi qu’à amuser leur oisiveté. Ils s’imaginent que je suis fait pour leur plaire du soir au matin. Ils ont ouï dire que nous aurons ici une voyageuse qui passe tout son temps à gagner les coeurs, et à qui cela ne coûte aucune peine. On accourt pour la voir de tous les coins du monde. Écoutez, garçons de l’hôtellerie, la foule est trop grande; ne laissez entrer que ceux qui viendront deux à deux: que cet ordre soit crié à son de trompe à toutes les portes. MUSIQUE. Chacun et chacune
Ah! cela réussit; il y a moins de foule. Voyons qui sont les curieux qui se présentent. Voilà d’abord deux personnes qui me paraissent venir de bien loin. (Ces deux personnages qui entrent les premiers sont vêtus à la chinoise, coiffés d’un petit bonnet à houppes rouges; ils se couchent jusqu’à terre, et font des génuflexions.) LE MAîTRE D’HÔTEL. Ces gens-là sont d’une civilité à faire enrager. LE CHINOIS. Chi hom bam hi tu su. LE MAîTRE D’HÔTEL. Ah! ce sont des Chinois; ils seront bien attrapés. Il est vrai qu’ils verront notre belle voyageuse, mais ils ne l’entendront pas... Mettez-vous là, monsieur et madame. (Il y a une ottomane qui règne le long de la salle; le Chinois et la Chinoise s’y accroupissent. Un Tartare et une Tartare paraissent sans saluer personne: ils ont un arc en main et un carquois sur l’épaule; ils se couchent auprès des Chinois.) LE MAîTRE D’HÔTEL. Ceux-ci ne sont pas si grands faiseurs de révérences. Messieurs les Tartares, pourquoi êtes-vous armés? Venez-vous enlever notre voyageuse? Nous la défendrions contre toute la Tartarie, entendez-vous? LE TARTARE. Freik krank roc, roc krank freik. LE MAîTRE D’HÔTEL. J’entends; vous le voudriez bien, mais vous ne l’osez pas. Ah! voici deux Lapons: comment ceux-là peuvent-ils venir deux à deux? Il me semble que, si j’étais Lapon, mon premier soin serait de ne me jamais trouver avec une Lapone... Allons, passez là, pauvres gens. (Ils se placent a côté des Tartares.) Ah! voici de l’autre côté des gens de connaissance, des Espagnols, des Allemands, des Italiens: c’est une consolation. (Un Espagnol et une Espagnole, un Allemand et une Allemande, un Italien et une Italienne, paraissent sur la scène à la fois. L’Espagnol, vêtu à la mode antique, salue la reine en disant:) Respeto y silencio. Non è tiranno, Non fa inganno, Non tormenta il cuore. Pura fiamma s’accende, Non arde, ma risplende. Qui regna il vero amore. Non tormenta il cuore. (Les Asiatiques et les Européans se prennent par la main et dansent: le fond de la salle s’ouvre; une troupe de danseurs de l’Opéra paraît; un chanteur est à la tête, et chante ce couplet:) Quoi! l’on danse en ces lieux, et nous n’en sommes pas!
GRAND BALLET. (Après ce divertissement, on passe dans un bosquet illuminé. L’ordonnateur demanda au guide des étrangers, ou à celui qui représente l’hôte, dans quel pays tous ces voyageurs comptent aller... Celui-ci répand:) Monsieur, ces messieurs et ces dames, tant Chinois que Tartares, Lapons, Espagnols, ou Allemands, courent le monde depuis longtemps pour trouver le palais de la Félicité. Des gens malins leur ont prédit qu’ils courraient toute leur vie. C’est ici qu’habitent les génies des quatre éléments: Gnomes, Salamandres, Ondins, et Sylphes. Si le bonheur habite quelque part, on peut s’en informer à eux. (Entrée des quatre espèces de Génies qui président aux éléments.) Après la danse, Démogorgon, le souverain des Génies, chante: Vous cherchez le parfait bonheur;
(Le temple du Bonheur parfait est dans le fond, mais il n’y a point de porte.) L’ORDONNATEUR, aux danseurs. Messieurs, qui courez par tout le monde pour chercher le bonheur parfait, il est dans ce temple; mais il faut l’escalader: on n’arrive pas au bonheur sans peine(3). (Les danseurs escaladent le temple au son d’une symphonie bruyante; le temple tombe, et il un part un feu d’artifice.) FIN DE L’HÔTE ET L’HÔTESSE.
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