OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE THÉÂTRE
VI
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DON PÈDRE
TRAGÉDIE EN CINQ ACTES,
NON REPRÉSENTÉE
AVERTISSEMENT
DE BEUCHOT.
La tragédie de Don Pèdre a été
faite, ou du moins commencée, en 1764; mais Voltaire l’abandonna
bientôt après, la reprit au bout d’un mois, et la promit pour
dans deux ans. Il s’y remit enfin après un long intervalle, et la
fit imprimer à la fin de 1774. L’édition que je crois l’originale
est intitulée Don Pèdre, roi de Castille, tragédie,
et autres pièces, 1775. Les pièces qu’on trouve à
la suite de la tragédie sont:
I. Éloge historique de la raison, prononcé
dans une académie de province, par M. de Chambon. Ce morceau
est daté de 1774.
Il. De l’Encyclopédie.
III. Dialogue de Pégase et du Vieillard,
avec des Notes de M. de Morza.
IV. La Tactique, suivie d’une longue note.
En tête de la tragédie sont l’Épître
dédicatoire à M. d’Alembert et le Discours historique
et critique sur la tragédie de Don Pèdre. L’Épître
dédicatoire
a été composée en janvier 1775,
entre l’élection de Malesherbes à l’Académie
française, qui est de la fin de décembre 1774, et sa réception,
qui est du 16 février 1773. Cette tragédie n’a pas été
représentée.
ÉPÎTRE
DÉDICATOIRE À M. D’ALEMBERT
secrétaire perpétuel
de l’académie française, membre de l’académie des
sciences, etc.
PAR L’ÉDITEUR DE
LA TRAGÉDIE DE DON PÈDRE.
Monsieur,
Vous êtes assurément une de ces âmes
privilégiées dont l’auteur de Don Pèdre parle
dans son discours(1).
Vous êtes de
ce petit nombre d’hommes qui savent embellir l’esprit géométrique
par l’esprit de la littérature. L’Académie française
a bien senti, en vous choisissant pour son secrétaire perpétuel(2),
et
en rendant cet hommage à la profondeur des mathématiques,
qu’elle en rendait un autre au bon goût et à la vraie éloquence.
Elle vous a jugé comme l’Académie des sciences a jugé
M. le marquis de Condorcet(3); et tout le
public a pensé comme ces deux compagnies respectables. Vous faites
tous deux revivre ces anciens temps où les plus grands philosophes
de la Grèce enseignaient les principes de l’éloquence et
de l’art dramatique.
Permettez, monsieur, que je vous dédie la tragédie
de mon ami, qui, étant actuellement trop éloigné de
la France, ne peut avoir l’honneur de vous la présenter lui-même.
Si je mets votre nom à la tête de cette pièce, c’est
parce que j’ai cru voir en elle un air de vérité assez éloigné
des lieux communs et de l’emphase que vous réprouvez.
Le jeune auteur, en y travaillant sous mes yeux, il y
a un mois, dans une petite ville, loin de tout secours, n’était
soutenu que par l’idée qu’il travaillait pour vous plaire.
Ut caneret paucis ignato in pulvere verum(4).
Il n’a point ambitionné de donner cette pièce
au théâtre. Il sait très bien qu’elle n’est qu’une
esquisse; mais les portraits ressemblent: c’est pourquoi il ne la présente
qu’aux hommes instruits. Il me disait d’ailleurs que le succès au
théâtre dépend entièrement d’un acteur ou d’une
actrice; mais qu’à la lecture il ne dépend que de l’arrêt
équitable et sévère d’un juge et d’un écrivain
tel que vous. Il sait qu’un homme de goût ne tolère aujourd’hui
ni déclamation ampoulée de rhétorique, ni fade déclaration
d’amour à ma princesse, encore moins ces insipides barbaries en
style visigoth, qui déchirent l’oreille sans jamais parler à
la raison et au sentiment, deux choses qu’il ne faut jamais séparer.
Il désespérait de parvenir à être
aussi correct que l’Académie l’exige, et aussi intéressant
que les loges le désirent. Il ne se dissimulait pas les difficultés
de construire une pièce d’intrigue et de caractère, et la
difficulté encore plus grande de l’écrire en vers. Car enfin,
monsieur, les vers, dans les langues modernes, étant privés
de cette mesure harmonieuse des deux seules belles langues de l’antiquité,
il faut avouer que notre poésie ne peut se soutenir que par la pureté
continue du style.
Nous répétions souvent ensemble ces deux
vers de Boileau, qui doivent être la règle de tout homme qui
parle ou qui écrit(5),
Sans la langue en un mot, l’auteur le plus divin
Est toujours, quoi qu’il fasse, un méchant écrivain; |
et nous entendions par les défauts du langage non
seulement les solécismes et les barbarismes dont le théâtre
a été infecté, mais l’obscurité, l’impropriété,
l’insuffisance, l’exagération, la sécheresse, la dureté,
la bassesse, l’enflure, l’incohérence des expressions. Quiconque
n’a pas évité continuellement tous ces écueils ne
sera jamais compté parmi nos poètes.
Ce n’est que pour apprendre à écrire tolérablement
en vers français que nous nous sommes enhardis à offrir cet
ouvrage à l’Académie en vous le dédiant. J’en ai fait
imprimer très peu d’exemplaires(6), comme
dans un procès par écrit on présente à ses
juges quelques mémoires imprimés que le public lit rarement.
Je demande pour le jeune auteur l’arrêt de tous
les académiciens qui ont cultivé assidûment notre langue.
Je commence par le philosophe inventeur, qui, ayant fait une description
si vraie et si éloquente du corps humain, connaît l’homme
moral aussi bien qu’il observe l’homme physique(7).
Je veux pour juge le philosophe profond qui a percé
jusque. dans l’origine de nos idées, sans n’en perdre de sa sensibilité(8).
Je veux pour juge l’auteur du Siège de Calais(9),
qui
a communiqué son enthousiasme à la nation, et qui, ayant
lui-même composé une tragédie de Don Pèdre,
doit
regarder mon ami comme le sien, et non comme un rival.
Je veux pour juge l’auteur de Spartacus(10),
qui
a vengé l’humanité dans cette pièce remplie de traits
dignes du grand Corneille: car la véritable gloire est dans l’approbation
des maîtres de l’art.. Vous avez dit que rarement un amateur raisonnera
de l’art avec autant de lumière qu’un habile artiste(11);
pour
moi, j’ai toujours vu que les artistes seuls rendaient une exacte justice...
quand ils n’étaient pas jaloux.
C’est aux esprits bien faits
A voir la vertu pleine en ses moindres effets;
C’est d’eux seuls qu’on reçoit la véritable
gloire(12). |
Et je vous avouerai que j’aimerais mieux le seul suffrage
de celui qui a ressuscité le style de Racine dans Mélanie,
que
de me voir applaudi un mois de suite au théâtre(13).
Je présente la tragédie de Don Pèdre
à
l’académicien(14) qui a fait parler
si dignement Bélisaire dans son admirable quinzième chapitre
dicté par la vertu la plus pure, comme par l’éloquence la
plus vraie, et que tous les princes doivent lire pour leur instruction
et pour notre bonheur. Je la soumets à la saine critique de ceux
qui, dans des discours couronnés par l’Académie, ont apprécié
avec tant de goût les grands hommes du siècle de Louis XIV.
Je m’en remets entièrement à la décision de l’auteur
éclairé du poème de la Peinture(15),
qui
seul a donné les vraies règles de l’art qu’il chante, et
qui le connaît à fond, ainsi que celui de la poésie.
Je m’en rapporte au traducteur de Virgile(16),
seul
digne de le traduire parmi tous ceux qui l’ont tenté; à l’illustre
auteur des Saisons(17), si supérieur
à Thomson et à son sujet; tous juges irréfragables
dans l’art des vers très peu connu, et qui ont été
proclamés pour jamais dans le temple de la gloire par les cris mêmes
de l’envie.
Je suis bien persuadé que le jeune homme qui met
sur la scène don Pèdre et Guesclin, préférerait
aux applaudissements passagers du parterre l’approbation réfléchie
de l’officier aussi instruit de cet art que de celui de la guerre, qui,
ayant fait parler si noblement le célèbre connétable
de Bourbon, et le plus célèbre chevalier Bayard, a donné
l’exemple à notre auteur de ne point prodiguer sa pièce sur
le théâtre(18).
Il souhaite, sans doute, d’être jugé par
le peintre de François Ier d’autant plus que ce savant et profond
historien(19)
sait mieux que personne que,
si on dut appeler le roi Charles V habile, ce fut Henri de Transtamare
qu’on dut nommer cruel.
J’attends l’opinion des deux académiciens philosophes(20),
vos
dignes confrères(21), qui ont confondu
de lâches et sots délateurs par une réponse aussi énergique
que sage et délicate, et qui savent juger comme écrire.
Voilà, monsieur, l’aréopage dont vous êtes
l’organe, et par qui je voudrais être condamné ou absous,
si jamais j’osais faire à mon tour une tragédie, dans un
temps où les sujets des pièces de théâtre semblent
épuisés; dans un temps où le public est dégoûté
de tous ses plaisirs, qui passent comme ses affections; dans un temps où
l’art dramatique est prêt à tomber en France, après
le grand siècle de Louis XIV, et à être entièrement
sacrifié aux ariettes, comme il l’a été en Italie
après le siècle des Médicis.
Je vous dis à peu près ce que disait Horace(22):
Plotius et Varius, Maecenas, Virgiliusque,
Valgius, et probet haec Octavius optimus, atque
Fuscus, et haec utinam Viscorum, laudet uterque, etc. |
Et voyez, s’il vous plaît, comme Horace met Virgile
à coté de Mécène. Le même sentiment échauffait
Ovide dans les glaces qui couvraient les bords du Pont-Euxin, lorsque,
dans sa dernière élégie de Ponto, il daigna
essayer de faire rougir un de ces misérables folliculaires qui insultent
à ceux qu’ils croient infortunés, et qui sont assez lâches
pour calomnier un citoyen au bord de son tombeau.
Combien de bons écrivains dans tous les genres
sont-ils cités par Ovide dans cette élégie! Comme
il se console par le suffrage des Cotta, des Messala, des Fuscus, des Marius,
des Gracchus, des Varus, et de tant d’autres dont il consacre les noms
à l’immortalité! Comme il inspire pour lui la bienveillance
de tout honnête homme, et l’horreur pour un regrattier qui ne sait
être que détracteur!
Le premier des poètes italiens, et peut-être
du monde entier, l’Arioste(23), nomme, dans
son quarante-sixième chant, tous les gens de lettres de son temps
pour lesquels il travaillait sans avoir pour objet la multitude. Il en
nomme dix fois plus que je n’en désigne; et l’Italie n’en trouva
pas la liste trop longue. Il n’oublie point les dames illustres, dont le
suffrage lui était si cher.
Boileau, ce premier maître dans l’art difficile
des vers français, Boileau, moins galant que l’Arioste, dit, dans
sa belle épître à son ami, l’inimitable Racine(24):
Et qu’importe à nos vers que Perrin les admire,
Que l’auteur de Jonas s’empresse pour les lire...
Pourvu qu’ils puissent plaire au plus puissant des rois;
Qu’à Chantilly Condé les souffre quelquefois;
Qu’Enghien en soit touché; que Colbert et Vivonne,
Que La Rochefoucauld, Marsillac, et Pompone,
Et mille autres qu’ici je ne puis faire entrer,
A leurs traits délicats se laissent pénétrer. |
J’avoue que j’aime mieux le Maecenas Virgiliusque,
dans
Horace, que le plus puissant des rois dans Boileau, parce qu’il
est plus beau, ce me semble, et plus honnête de mettre Virgile et
le premier ministre de l’empire sur la même ligne, quand il s’agit
du goût, que de préférer le suffrage de Louis XIV et
du grand Condé à celui des Coras et des Perrin, ce qui n’était
pas un grand effort. Mais enfin, monsieur, vous voyez que depuis Horace
jusqu’à Boileau, la plupart des grands poètes ne cherchent
à plaire qu’aux esprits bien faits.
Puisque Boileau désirait avec tant d’ardeur l’approbation
de l’immortel Colbert, pourquoi ne travaillerions-nous pas à mériter
celle d’un homme qui a commencé son ministère mieux que lui,
qui est beaucoup plus instruit que lui dans tous les arts que nous cultivons,
et dont l’amitié vous a été si précieuse depuis
longtemps, ainsi qu’à tous ceux qui ont eu le bonheur de le connaître(25)?
Pourquoi
n’ambitionnerions-nous pas les suffrages de ceux qui ont rendu des services
essentiels à la patrie, soit par une paix nécessaire, soit
par de très belles actions à la guerre, ou par un mérite
moins brillant et non moins utile dans les ambassades, ou dans les parties
essentielles du ministère?
Si ce même Boileau travaillait pour plaire aux La
Rochefoucauld de son siècle, nous blâmerait-on de souhaiter
le suffrage des personnes qui font aujourd’hui tant d’honneur à
ce nom? à moins que nous ne fussions tout à fait indignes
d’occuper un moment leur loisir.
Y a-t-il un seul homme de lettres en France qui ne se
sentit très encouragé par le suffrage de deux de vos confrères,
dont l’un a semblé rappeler le siècle des Médicis
en cueillant les fleurs du Parnasse avant de siéger dans le Vatican(26),
et
l’autre, dans un rang non moins illustre, est toujours favorisé
des Muses et des Grâces lorsqu’il parle dans vos assemblées,
et qu’il y lit ses ouvrages(27)? C’est en
ce sens qu’Horace a dit(28):
Principibus placuisse viris non ultima laus est.
Je dis dans le même sens à un homme d’un
grand nom(29),
auteur d’un livre profond,
De
la Félicité publique:
Mon ami doit être trop heureux
si vous ne désapprouvez pas Don Pèdre; c’est à
vous de juger les rois et les connétables; j’en dis autant au magistrat
qui entre aujourd’hui dans l’Académie: puisse-t-il être chargé
un jour du soin de cette félicité publique(30)!
J’ajouterai encore que le divin Arioste ne se borne pas
à nommer les hommes de son temps qui faisaient honneur à
l’Italie, et pour lesquels il écrivait; il nomme l’illustre Julie
de Gonzague et la veuve immortelle du marquis de Pescara, et des princesses
de la maison d’Este et de Malatesta, et des Borgia, des Sforce, des Trivulce,
et surtout des dames célèbres seulement par leur esprit,
leur goût, et leur talent. On en pourrait faire autant en France,
si on avait un Arioste. Je vous nommerais plus d’une dame dont le suffrage
doit décider avec vous du sort d’un ouvrage, si je ne craignais
d’exposer leur mérite et leur modestie aux sarcasmes de quelques
pédants grossiers qui n’ont ni l’un ni l’autre, ou de quelques futiles
petits-maîtres qui pensent ridiculiser toute vertu par une plaisanterie.
Si un folliculaire dit que je n’ai donné de si
justes éloges à ceux que je prends pour juges de mon ami
qu’afin de les lui rendre favorables, je réponds d’avance que je
confirme ces éloges si mon ami est condamné. J’ai demandé
pour lui une décision, et non des louanges.
Les folliculaires me diront encore que mon ami n’est pas
si jeune; mais je ne leur montrerai pas son extrait baptistaire. Ils voudront
deviner son nom; car c’est un très grand plaisir de satiriser les
gens en personne; mais son nom ne rendrait la pièce ni meilleure
ni plus mauvaise.
Le vôtre, monsieur, nous est aussi cher que vous
l’avez rendu illustre; et, après votre amitié, vos ouvrages
sont la plus grande consolation de ma vie. Agréez ou pardonnez cet
hommage.
DISCOURS
HISTORIQUE ET CRITIQUE
SUR LA TRAGÉDIE DE DON
PÈDRE.
Il est très inutile de savoir quel est le jeune
auteur de cette tragédie nouvelle, qui, dans la foule des pièces
de théâtre dont l’Europe est accablée, ne pourra être
lue que d’un très petit nombre d’amateurs qui en parcourront quelques
pages. Lorsque l’art dramatique est parvenu à sa perfection chez
une nation éclairée, on le néglige, on se tourne avec
raison vers d’autres études. Les Aristote et les Platon succèdent
aux Sophocle et aux Euripide. Il est vrai que la philosophie devrait former
le goût, mais souvent elle l’émousse; et, si vous exceptez
quelques âmes privilégiées, quiconque est profondément
occupé d’un art est d’ordinaire insensible à tout le reste.
S’il est encore quelques esprits qui consentent à
perdre une demi-heure dans la lecture d’une tragédie nouvelle, on
doit leur dire d’abord que ce n’est point celle de M. du Belloy qu’on leur
présente. L’illustre auteur du Siège de Calais a donné
au théâtre de Paris une tragédie de Pierre le Cruel,
mais
ne l’a point imprimée(31). Il y a
longtemps que l’auteur de Don Pèdre avait esquissé
quelque chose d’un plan de ce sujet. M. du Belloy, qui le sut, eut la condescendance
de lui écrire qu’il renonçait en ce cas à le traiter.
Dès ce moment, l’auteur de Don Pèdre n’y pensa plus,
et il n’y a travaillé sur un plan nouveau que sur la fin de 1774,
lorsque M. du Belloy a paru persister à ne point publier son ouvrage.
Après ce petit éclaircissement, dont le
seul but est de montrer les égards que de véritables gens
de lettres se doivent, nous donnons ce discours historique et critique
tel que nous l’avons de la main même de l’auteur de Don Pèdre.
Henri de Transtamare, l’un des nombreux bâtards
du roi de Castille Alfonse, onzième du nom, fit à son frère
et à son roi don Pèdre une guerre qui n’était qu’une
révolte, en se faisant déclarer roi légitime de Castille
par sa faction. Guesclin, depuis connétable de France, l’aida dans
cette entreprise.
Cet illustre Guesclin était alors précisément
ce qu’on appelait en Italie et en Espagne un condottiero. Il rassembla
une troupe de bandits et de brigands, avec lesquels il rançonna
d’abord le pape Urbain IV dans Avignon. Il fut entièrement défait
à Navarette par le roi don Pèdre et par le grand prince Noir,
souverain de Guienne, dont le nom est immortel. C’était ce même
prince qui avait pris le roi Jean à Poitiers, et qui prit du Guesclin
à Navarette. Henri de Transtamare s’enfuit en France. Cependant
le parti des bâtards subsista toujours en Espagne. Transtamare, protégé
par la France, eut le crédit de faire excommunier le roi son frère
par le pape, qui siégeait encore dans Avignon, et qui, depuis peu,
était lié d’intérêt avec Charles V et avec le
bâtard de Castille. Le roi don Pèdre fut solennellement déclaré
bulgare
et incrédule, ce sont les termes de la sentence, et ce qui est
encore plus étrange, c’est que le prétexte était que
le roi avait des maîtresses.
Ces anathèmes étaient alors aussi communs
que les intrigues d’amour chez les excommuniés et chez les excommuniants;
et ces amours se mêlaient aux guerres les plus cruelles. Les armes
des papes étaient plus dangereuses qu’aujourd’hui: les princes les
plus adroits disposaient de ces armes. Tantôt des souverains en étaient
frappés, et tantôt ils en frappaient. Les seigneurs féodaux
les achetaient à grand prix.
La détestable éducation qu’on donnait alors
aux hommes de tout rang et sans rang, et qu’on leur donna si longtemps,
en fit des brutes féroces que le fanatisme déchaînait
contre tous les gouvernements. Les princes se faisaient un devoir sacré
de l’usurpation. Un rescrit donné dans une ville d’Italie, en une
langue Ignorée de la multitude, conférait un royaume en Espagne
et en Norvège; et les ravisseurs des États, les déprédateurs
les plus inhumains, plongés dans tous les crimes, étaient
réputés saints, et souvent invoqués, quand ils s’étaient
fait revêtir en mourant d’une robe de frère prêcheur
ou de frère mineur.
M. Thomas, dans son discours à l’Académie(32),
a
dit « que les temps d’ignorance furent toujours les temps des férocités.
» J’aime à répéter des paroles si vraies, dont
il vaut mieux être l’écho que le plagiaire.
Transtamare revint en Espagne, une bulle dans une main,
et l’épée dans l’autre. Il y ranima son parti. Le grand prince
Noir était malade à la mort dans Bordeaux; il ne pouvait
plus secourir don Pèdre.
Guesclin fut envoyé une seconde fois en Espagne
par le roi Charles V, qui profitait du triste état où le
prince Noir était réduit. Guesclin prit don Pèdre
prisonnier dans la bataille de Montiel, entre Tolède et Séville.
Ce fut immédiatement après cette journée que Henri
de Transtamare, entrant dans la tente de Guesclin, où l’on gardait
le roi son frère désarmé, s’écria: «
Où est ce juif; ce fils de p.... qui se disait roi de Castille?
» et il l’assassina à coups de poignard.
L’assassin, qui n’avait d’autre droit à la couronne
que d’être lui-même ce juif bâtard, titre qu’il osait
donner au roi légitime, fut cependant reconnu roi de Castille; et
sa maison a régné toujours en Espagne, soit dans la ligne
masculine, soit par les femmes.
Il ne faut pas s’étonner après cela si les
historiens ont pris le parti du vainqueur contre le vaincu. Ceux qui ont
écrit l’histoire en Espagne et en France n’ont pas été
des Tacites; et M. Horace Walpole, envoyé d’Angleterre en Espagne,
a eu bien raison de dire dans ses Doutes sur Richard III, comme
nous l’avons remarqué ailleurs(33): «
Quand un roi heureux accuse ses ennemis, tous les historiens s’empressent
de lui servir de témoins. » Telle est la faiblesse de trop
de gens de lettres; non qu’ils soient plus lâches et plus bas que
les courtisans d’un prince criminel et heureux, mais leurs lâchetés
sont durables.
Si quelque vieux leude de Charlemagne s’avisait autrefois
de lire un manuscrit de Frédégaire ou du moine de Saint-Gall,
il pouvait s’écrier: Ah, le menteur! mais il s’en tenait
là; personne ne relevait l’ignorance et l’absurdité du moine:
il était cité dans les siècles suivants; il devenait
une autorité; et dom Ruinart rapportait son témoignage dans
ses Actes sincères.
C’est ainsi que toutes les légendes
du moyen âge sont remplies des plus ridicules fables; et l’histoire
ancienne assurément n’en est pas exempte.
Ceux qui mentent ainsi au genre humain sont encore animés
souvent par la sottise de la rivalité nationale. Il n’y a guère
d’historien anglais qui ait manqué l’occasion de faire la satire
des Français, et quelquefois avec un peu de grossièreté.
Velu et Villaret dénigrent les Anglais autant qu’ils le peuvent.
Mézerai n’épargna jamais les Espagnols. Un Tite-Live ne pouvait
connaître cette partialité; il vivait dans un temps où
sa nation existait seule dans le monde connu, Romanos rerum dominos(34);
toutes
les autres étaient à ses pieds. Mais aujourd’hui que notre
Europe est partagée entre tant de dominations qui se balancent toutes;
aujourd’hui que tant de peuples ont leurs grands hommes en tout genre,
quiconque veut trop flatter son pays court risque de déplaire aux
autres, si par hasard il en est lu, et doit peu s’attendre à la
reconnaissance du sien. On n’a jamais tant aimé la vérité
que dans ce temps-ci: il ne reste plus qu’à la trouver.
Dans les querelles qui se sont élevées si
souvent entre toutes les cours de l’Europe, il est bien difficile de découvrir
de quel côté est le droit; et, quand on l’a reconnu, il est
dangereux de le dire. La critique, qui aurait dû, depuis près
d’un siècle, détruire les préjugés sous lesquels
l’histoire est défigurée, a servi plus d’une fois à
substituer de nouvelles erreurs aux anciennes. On a tant fait que tout
est devenu problématique, depuis la loi salique jusqu’au système
de Law et à force de creuser, nous ne savons plus où nous
en sommes.
Nous ne connaissons pas seulement l’époque de la
création des sept électeurs en Allemagne, du parlement en
Angleterre, de la pairie en France. Il n’y a pas une seule maison souveraine
dont on puisse fixer l’origine. C’est dans l’histoire que le chaos est
le commencement de tout. Qui pourra remonter à la source de nos
usages et de nos opinions populaires?
Pourquoi donna-t-on le surnom de bon à ce
roi Jean qui commença son règne par faire mourir en sa présence
son connétable sans forme de procès, qui assassina quatre
principaux chevaliers dans Rouen; qui fut vaincu par sa faute; qui céda
la moitié de la France, et ruina l’autre?
Pourquoi donna-t-on à ce don Pèdre, roi
légitime de Castille, le nom de cruel, qu’il fallait donner
au bâtard Henri de Transtamare, assassin de don Pèdre, et
usurpateur?
Pourquoi appelle-t-on encore bien-aimé ce
malheureux Charles VI, qui déshérita son fils en faveur d’un
étranger ennemi et oppresseur de sa nation, et qui plongea tout
l’État dans la subversion la plus horrible dont on ait conservé
la mémoire? Tous ces surnoms, ou plutôt tous ces sobriquets,
que les historiens répètent sans y attacher de sens, ne viennent-ils
pas de la même cause qui fait qu’un marguillier qui ne sait pas lire
répète les noms d’Albert le Grand, de Grégoire Thaumaturge,
de Julien l’Apostat, sans savoir ce que ces noms signifient? Telle ville
fut appelée la sainte, ou la superbe, dans laquelle
il n’y eut ni sainteté ni grandeur; tel vaisseau fut nommé
leFoudroyant,
l’Invincible,
qui fut pris en sortant du port.
L’histoire n’ayant donc été trop souvent
que le récit des fables et des préjugés, quand on
entreprend une tragédie tirée de l’histoire, que fait-on?
L’auteur choisit la fable ou le préjugé qui lui plaît
davantage. Celui-ci, dans sa pièce, pourra regarder Scévola
comme le respectable vengeur de la liberté publique, comme un héros
qui punit sa main de s’être méprise en tuant un autre que
le fatal ennemi de Rome; celui-là pourra ne se représenter
Scévola que comme un vil espion, un assassin fanatique, un Poltrot,
un Balthazar Gérard, un Jacques Clément. Des critiques penseront
qu’il n’y a point eu de Scévola, et que c’est une fable, ainsi que
toutes les histoires des premiers temps de tout peuple sont des fables;
et ces critiques pourront bien avoir raison. Tel Espagnol ne verra dans
François Ier qu’un capitaine très courageux et très
imprudent, mauvais politique, et manquant à sa parole; un professeur
du Collège royal(35)
le mettra dans
le ciel, pour avoir protégé les lettres; un luthérien
d’Allemagne le plongera en enfer, pour avoir fait brûler des luthériens
dans Paris, tandis qu’il les soudoyait dans l’Empire; et si les ex-jésuites
font encore des pièces de théâtre, ils ne manqueront
pas de dire avec Daniel « qu’il aurait fait aussi brûler le
dauphin, si ce dauphin n’avait pas cru aux indulgences; tant ce grand roi
avait de piété! »
Nous avons une tragi-comédie espagnole, où
Pierre, que nous appelons le Cruel, n’est jamais appelé que
le Justicier,
titre que lui donna toujours Philippe II. J’ai connu
un jeune homme qui avait fait une tragédie d’Adonias et de Salomon.
Il
y représentait Salomon comme le plus barbare et le plus lâche
de tous les parricides ou fratricides. « Savez-vous bien, lui dit-on,
que le Seigneur dans un songe lui donna la sagesse? ¾
Cela peut-être, dit-il; mais il ne lui donna pas l’humanité
à son réveil.
Il y a des déclamations de collège, sous
le nom d’histoires ou de drames, ou sous d’autres noms, dans lesquelles
la nation qu’on célèbre est toujours la première du
monde; ses soldats mal payés, les premiers héros du monde,
quoiqu’ils se soient enfuis; la ville capitale, qui n’avait guère
que des maisons de bois, la première ville du monde; le fauteuil
à clous dorés, sur lequel un roi goth ou alain s’asseyait,
le premier trône du monde; et l’auteur, qui se croit le premier dans
sa sphère, serait alors peut-être le plus sot homme du monde
s’il ne se trouvait des gens encore plus sots qui font pour vingt sous
la critique raisonnée de la pièce nouvelle; critique qui
s’en va le lendemain avec la pièce dans l’abîme de l’éternel
oubli.
On élève aussi quelquefois au ciel d’anciens
chevaliers défenseurs ou oppresseurs des femmes et des églises,
superstitieux et débauchés, tantôt voleurs, tantôt
prodigues, combattant à outrance les uns contre les autres pour
l’honneur de quelques princesses qui avaient très peu d’honneur.
Tout ce qu’on peut faire de mieux (ce me semble) quand on s’amuse à
les mettre sur la scène, c’est de dire avec Horace(36):
Seditione, dolis, scelere, atque libidine, et ira,
Iliacos intra muros peccatur et extra. |
FRAGMENT
D’UN DISCOURS HISTORIQUE ET CRITIQUE
SUR DON PÈDRE.
(37)Les raisonneurs, qui
sont comme moi sans génie, et qui dissertent aujourd’hui sur le
siècle du génie, répètent souvent cette antithèse
de La Bruyère, que Racine a peint les hommes tels qu’ils sont, et
Corneille tels qu’ils devraient être. Ils répètent
une insigne fausseté, car jamais ni Bajazet, ni Xipharès,
ni Britannicus, ni Hippolyte, n’ont fait l’amour comme ils le font galamment
dans les tragédies de Racine; et jamais César n’a dû
dire, dans le Pompée
de Corneille, à Cléopâtre,
qu’il n’avait combattu à Pharsale que pour mériter son amour
avant de l’avoir vue; il n’a jamais dû lui dire que son glorieux
titre de premier du monde, à présent effectif est ennobli
par celui de captif
de la petite Cléopâtre, âgée
de quinze ans, qu’on lui amena dans un paquet de linge. Ni Cinna ni Maxime
n’ont dû être tels que Corneille les a peints. Le devoir de
Cinna ne pouvait être d’assassiner Auguste pour plaire a une fille
qui n’existait point. Le devoir de Maxime n’était pas d’être
amoureux de cette même fille, et de trahir a la fois Auguste, Cinna,
et sa maîtresse. Ce n’était pas là ce Maxime à
qui Ovide écrivait qu’il était digne de son nom:
Maxime, qui tanti mensuram nominis imples.
Le devoir de Félix, dans Polyeucte, n’était
pas d’être un lâche barbare qui faisait couper le cou à
son gendre,
Pour acquérir par là de plus puissants
appuis
Qui me mettraient plus haut cent fois que je ne suis. |
On a beaucoup et trop écrit depuis Aristote sur
la tragédie. Les deux grandes règles sont que les personnages
intéressent, et que les vers soient bons; j’entends d’une bonté
propre au sujet. Écrire en vers pour les faire mauvais est la plus
haute de toutes les sottises.
On m’a vingt fois rebattu les oreilles de ce prétendu
discours de Pierre Corneille: « Ma pièce est finie; je n’ai
plus que les vers à faire. » Ce propos fut tenu par Ménandre
plus de deux mille ans avant Corneille, si nous en croyons Plutarque dans
sa question: « si les Athéniens ont plus excellé dans
les armes que dans les lettres? » Ménandre pouvait à
toute force s’exprimer ainsi, parce que des vers de comédie ne sont
pas les plus difficiles; mais dans l’art tragique, la difficulté
est presque insurmontable, du moins chez nous.
Dans le siècle passé il n’y eut que le seul
Racine qui écrivit des tragédies avec une pureté et
une élégance presque continue; et le charme de cette élégance
a été si puissant que les gens de lettres et de goût
lui ont pardonné la monotonie de ses déclarations d’amour,
et la faiblesse de quelques caractères, en faveur de sa diction
enchanteresse.
Je vois dans l’homme illustre qui le précéda
des scènes sublimes dont ni Lope de Véga, ni Calderon, ni
Shakespeare, n’avaient même pu concevoir la moindre idée,
et qui sont très supérieures à ce qu’on admira dans
Sophocle et dans Euripide; mais aussi j’y vois des tas de barbarismes et
de solécismes qui révoltent, et de froids raisonnements alambiqués
qui glacent; j’y vois enfin vingt pièces entières dans lesquelles
à peine y a-t-il un morceau qui demande grâce pour le reste.
La preuve incontestable de cette vérité est, par exemple,
dans les deux Bérénices de Racine et de Corneille.
Le plan de ces deux pièces est également mauvais, également
indigne du théâtre tragique; ce défaut même va
jusqu’au ridicule. Mais par quelle raison est-il impossible de lire la
Bérénice
de
Corneille? Par quelle raison est-elle au-dessous des pièces de Pradon,
de Riuperoux, de Danchet, de Péchantré, de Pellegrin? Et
d’où vient que celle de Racine se fait lire avec tant de plaisir,
à quelques fadeurs près? D’où vient qu’elle arrache
des larmes?... C’est que les vers sont bons; ce mot comprend tout: sentiment,
vérité, décence, naturel, pureté de diction,
noblesse, force, harmonie, élégance, idées profondes,
idées fines, surtout idées claires, images touchantes, images
terribles, et toujours placées à propos. Ôtez ce mérite
à la divine tragédie d’Athalie, il ne lui restera
rien; ôtez ce mérite au quatrième livre de l’Énéide,
et
au discours de Priam à Achille dans Homère, ils seront insipides.
L’abbé Dubos a très grande raison: la poésie ne charme
que par les beaux détails.
Si tant d’amateurs savent par coeur des morceaux admirables
des Horaces,
de
Cinna,
de Pompée, de Polyeucte,
et
quatre vers d’Héraclius(38),
c’est
que ces vers sont très bien faits; et si on ne peut lire ni Théodore,
ni
Pertharite,
ni
Don
Sanche d’Aragon,
ni Attila,
ni
Agésilas,
ni
Pulchérie,
ni
la
Toison d’or,
ni Suréna,
etc., etc., c’est que presque
tous les vers en sont détestables. Il faut être de bien mauvaise
foi pour s’efforcer de les excuser contre sa conscience. Quelquefois même
de misérables écrivains ont osé donner des éloges
à cette foule de pièces aussi plates que barbares, parce
qu’ils sentaient bien que les leurs étaient écrites dans
ce goût. Ils demandaient grâce pour eux-mêmes.
PERSONNAGES
DON PÈDRE, roi de Castille.
TRANSTAMARE, frère du roi, bâtard légitimé.
DU GUESCLIN, général de l’armée
française.
LÉONORE DE LA CERDA, princesse du sang.
ELVIRE, confidente de Léonore.
ALMÈDE, officier espagnol.
MENDOSE, officier espagnol.
ALVARE, officier espagnol.
MONCADE, officier espagnol.
Suite. |
La scène est dans le palais
de Tolède.
DON PÈDRE
TRAGÉDIE.
.
|
ACTE PREMIER.
SCÈNE I.
TRANSTAMARE, ALMÈDE.
TRANSTAMARE.
De la cour de Vincenne aux remparts de Tolède,
Tu m’es enfin rendu, cher et prudent Almède.
Reverrai-je en ces lieux ce brave du Guesclin?
ALMÈDE.
Il vient vous seconder.
TRANSTAMARE.
Ce mot fait mon destin.
Pour soutenir ma cause, et me venger d’un frère,
Le secours des Français m’est encor nécessaire.
Des révolutions voici le temps fatal:
J’attends tout du roi Charle et de son général.
Qu’as-tu vu? qu’a-t-on fait? Dis-moi ce qu’on prépare
Dans la cour de Vincenne au prince Transtamare.
ALMÈDE.
Charle était incertain: j’ai longtemps attendu
L’effet d’un grand projet qu’on tenait suspendu.
Le monarque éclairé, prudent avec courage,
Chez les bouillants Français peut-être le
seul sage,
A tous ses courtisans dérobant ses secrets,
A pesé mes raisons avec ses intérêts.
Enfin il vous protège; et sur le bord du Tage
Ce valeureux Guesclin, ce héros de notre âge,
Suivi de son armée, arrive sur mes pas.
TRANSTAMARE.
Je dois tout à son roi.
ALMÈDE.
Ne vous y trompez pas.
Charle, en vous soutenant au bord du précipice,
Vous tend par politique une main protectrice;
En divisant l’Espagne, afin de l’affaiblir,
Il veut frapper don Pèdre autant que vous servir:
Pour son intérêt seul il entreprend la guerre.
Don Pèdre eut pour appui la superbe Angleterre,
Le fameux prince Noir était son protecteur:
Mais ce guerrier terrible, et de Guesclin vainqueur,
Au milieu de sa gloire achevant sa carrière,
Touche enfin, dans Bordeaux, à son heure dernière.
Son génie accablait et la France et Guesclin;
Et quand des jours si beaux touchent à leur déclin,
Ce Français, dont le bras aujourd’hui vous seconde,
Demeure avec éclat seul en spectacle au monde.
Charle a choisi ce temps. L’Anglais tombe épuisé;
L’Empire a trente rois, et languit divisé;
L’Espagnol est en proie à la guerre civile;
Charle est le seul puissant; et, d’un esprit tranquille,
Ébranlant à son gré tous les autres
États,
Il triomphe à Paris sans employer son bras.
TRANSTAMARE.
Qu’il exerce à loisir sa politique habile,
Qu’il soit prudent, heureux; mais qu’il me soit utile.
ALMÈDE.
Il vous promet Valence et les vastes pays
Que vous laissait un père, et qu’on vous a ravis;
Il vous promet surtout la main de Léonore,
Dont l’hymen à vos droits va réunir encore
Ceux qui lui sont transmis par les rois ses aïeux.
TRANSTAMARE.
Léonore est le bien le plus cher à mes yeux.
Mon père, tu le sais, voulut que l’hyménée
Fit revivre par moi les rois dont elle est née.
Il avait gagné Rome; elle approuvait son choix;
Et l’Espagne à genoux reconnaissait mes droits.
Dans un asile saint Léonore enfermée
Fuyait les factions de Tolède alarmée;
Elle fuyait don Pèdre... Il la fait enlever.
De mes biens, en tout temps, ardent à me priver,
Il la retient ici captive avec sa mère.
Voudrait-il seulement l’arracher à son frère?
Croit-il, de tant d’objets trop heureux séducteur,
De ce coeur simple et vrai corrompre la candeur?
Craindrait-il en secret les droits que Léonore
Au trône castillan peut conserver encore?
Prétend-il l’épouser, ou d’un nouvel amour
Étaler le scandale à son indigne cour?
Veut-il des La Cerda déshonorer la fille,
La traîner en triomphe après Laure et Padille,
Et, d’un peuple opprimé bravant les vains soupirs,
Insulter aux humains du sein de ses plaisirs?
ALMÈDE.
Les femmes, en tous lieux souveraines suprêmes,
Ont égaré des rois; et les cours sont les
mêmes.
Mais peut-être Guesclin dédaignera d’entrer
Dans ces petits débats qu’il semblait ignorer.
Son esprit mâle et ferme, et même un peu
sauvage,
Des faiblesses d’amour entend peu le langage.
Honoré par son roi du nom d’ambassadeur,
Il soutiendra vos droits avant que sa valeur
Se serve ici pour vous, dignement occupée,
Des dernières raisons, les canons et l’épée.
Mais jusque-là don Pèdre est le maître
en ces lieux.
TRANSTAMARE.
Lui, le maître! ah! bientôt tu nous connaîtras
mieux.
Il veut l’être en effet; mais un pouvoir suprême
S’élève et s’affermit au-dessus du roi
même.
Dans son propre palais les états convoqués
Se sont en ma faveur hautement expliqués;
Le sénat castillan me promet son suffrage.
A don Pèdre égalé, je n’ai pas l’avantage
D’être né d’un hymen approuvé par
la loi;
Mais tu sais qu’en Europe on a vu plus d’un roi,
Par soi-même élevé, faire oublier
l’injure
Qu’une loi trop injuste a faite à la nature.
Tout est au plus heureux, et c’est la loi du sort.
Un bâtard, échappé des pirates du
Nord,
A soumis l’Angleterre; et, malgré tous leurs crimes,
Ses heureux descendants sont des rois légitimes;
J’ose attendre en Espagne un aussi grand destin.
ALMÈDE.
Guesclin vous le promet; et je me flatte enfin
Que don Pèdre à vos pieds peut tomber de
son trône,
Si le Français l’attaque, et l’Anglais l’abandonne.
TRANSTAMARE.
Tout annonce sa chute; on a su soulever
Les esprits mécontents qu’il n’a pu captiver.
L’opinion publique est une arme puissante;
J’en aiguise les traits. La ligue menaçante
Ne voit plus dans son roi qu’un tyran criminel;
Il n’est plus désigné que du nom de cruel.
Ne me demande point si c’est avec justice:
Il faut qu’on le déteste afin qu’on le punisse.
La haine est sans scrupule: un peuple révolté
Écoute les rumeurs, et non la vérité.
On avilit ses moeurs, on noircit sa conduite;
On le rend odieux à l’Europe séduite;
On le poursuit dans Rome à ce vieux tribunal
Qui, par un long abus, peut-être trop fatal,
Sur tant de souverains étend son vaste empire.
Je l’y fais condamner, et je puis te prédire
Que tu verras l’Espagne, en sa crédulité,
Exécuter l’arrêt dès qu’il sera porté.
Mais un soin plus pressant m’agite et me dévore.
A ses sacrés autels il ravit Léonore;
De cette cour profane il faut bien la sauver:
Arrachons-la des mains qui m’en osent priver.
Sans doute il s’est flatté du grand art de séduire,
De sa vaine beauté, de ce frivole empire
Qu’il eut sur tant de coeurs aisés à conquérir:
Tout cet éclat trompeur avec lui va périr.
Peut-être qu’aujourd’hui la guerre déclarée
Vers la princesse ici m’interdirait l’entrée;
Profitons du seul jour où je puis l’enlever.
Va m’attendre au Sénat; je cours t’y retrouver:
Nous y concerterons tout ce que je dois faire
Pour ravir Léonore et le trône à
mon frère.
La voici: le destin favorise mes voeux.
SCÈNE II.
TRANSTAMARE, LÉONORE,
ELVIRE.
LÉONORE.
Prince, en ces temps de trouble, en ces jours malheureux,
Je n’ai que ce moment pour vous parler encore.
Bientôt vous connaîtrez ce qu’était
Léonore,
Quelle était sa conduite et son nouveau devoir;
Mais au palais du roi gardez de me revoir.
Je veux, je dois sauver d’une guerre intestine
Et vous et tout l’État penchant vers sa ruine.
Le roi vient sur mes pas; j’ignore ses projets;
Il donne, en frémissant, quelques ordres secrets(39),
Il vous nomme, il s’emporte; et vous devez connaître
Quel sort on se prépare en luttant contre un maître.
Je vous en avertis: épargnez à ses yeux
D’un superbe ennemi l’aspect injurieux.
C’est ma seule prière.
TRANSTAMARE.
Ah! qu’osez-vous me dire?
LÉONORE.
Ce que je dois penser, ce que le ciel m’inspire.
TRANSTAMARE.
Quoi! vous que ce ciel même a fait naître
pour moi,
Dont mon père, en mourant, me destina la foi,
Vous, dont Rome et la France ont conclu l’hyménée,
Vous que l’Europe entière à moi seul a
donnée,
Je ne vous reverrais que pour vous éviter!
Vous ne me parleriez que pour mieux m’écarter!
LÉONORE.
Le devoir, la raison, votre intérêt l’exige.
Tout ce que j’aperçois m’épouvante et m’afflige.
Seigneur, d’assez de sang nos champs sont inondés,
Et vous devez sentir ce que vous hasardez.
TRANSTAMARE.
Je sais bien que don Pèdre est injuste, intraitable,
Qu’il peut m’assassiner.
LÉONORE.
Il en est incapable.
A l’insulter ainsi c’est trop vous appliquer.
Puisse enfin la nature à tous deux s’expliquer!
Elle parle par moi; seigneur, je vous conjure
De ne point faire au roi cette nouvelle injure.
Ménagez, évitez votre frère offensé,
Violent comme vous, profondément blessé:
Ne vous efforcez point de le rendre implacable;
Laissez-moi l’apaiser.
TRANSTAMARE.
Non: chaque mot m’accable.
Je vous parle des noeuds qui nous ont engagés;
Et vous me répondez que vous me protégez!
Je ne vous connais plus. Que cette cour altère
Vos premiers sentiments et votre caractère!
LÉONORE.
Mes justes sentiments ne sont point démentis:
Je chérirai le sang dont nous sommes sortis;
Et les rois nos aïeux vivront dans ma mémoire.
Pour la dernière fois, si vous daignez m’en croire,
Dans son propre palais gardez-vous d’outrager
Celui qui règne encore, et qui peut se venger.
TRANSTAMARE.
Que vous importe à vous que mon aspect l’offense?
LÉONORE.
Je veux qu’envers un frère il use de clémence.
TRANSTAMARE.
La clémence en don Pèdre! Épargnez-vous
ce soin
De la mienne bientôt il peut avoir besoin.
Je n’en dirai pas plus; mais, quoi que j’exécute,
Léonore est un bien qu’un tyran me dispute:
Je n’ai rien entrepris que pour vous posséder;
Vous me verrez mourir plutôt que vous céder.
Vous me verrez, madame.
(Il sort.)
SCÈNE III.
LÉONORE, ELVIRE.
LÉONORE.
Où me suis-je engagée?
ELVIRE.
Je frémis des périls où vous êtes
plongée,
Entre deux ennemis qui, s’égorgeant pour vous,
Pourront dans le combat vous percer de leurs coups.
Promise à Transtamare, à son frère
donnée,
Prête à former ces noeuds d’un secret hyménée,
Dans l’orage qui gronde en ce triste séjour,
Quelle cruelle fête, et quel temps pour l’amour!
LÉONORE.
Elvire, il faut t’ouvrir mon âme tout entière.
Je voulais consacrer ma pénible carrière
Au vénérable asile où, dans mes
premiers jours,
J’avais goûté la paix loin des perfides
cours.
Le sombre Transtamare, en cherchant à me plaire,
M’attachait encor plus à ma retraite austère.
D’une mère sur moi tu connais le pouvoir;
Elle a détruit ma paix, et changé mon devoir.
Dans les dissensions de l’Espagne affligée,
Au parti de don Pèdre en secret engagée,
Pleine de cet orgueil qu’elle tient de son sang,
Elle me précipite en ce suprême rang:
Elle me donne au roi. Le puissant Transtamare
Ne pardonnera point le coup qu’on lui prépare.
Je replonge l’Espagne en un trouble nouveau;
De la guerre, en tremblant, j’allume le flambeau,
Moi, qui de tout mon sang aurais voulu l’éteindre.
Plus on croit m’élever, plus ma chute est à
craindre.
Le roi, qui voit l’État contre lui conjuré,
Cache encor mon secret dans Tolède ignoré:
Notre cour le soupçonne et paraît incertaine.
Je me vois exposée à la publique haine,
Aux fureurs des partis, aux bruits calomnieux;
Et, de quelque côté que je tourne les yeux,
Ce trône m’épouvante.
ELVIRE.
Ou je suis abusée,
Ou votre âme à ce choix ne s’est point opposée.
Si les périls sont grands, si, dans tous les États,
Les cours ont leurs dangers, le trône a ses appas.
LÉONORE.
Jamais le rang du roi n’éblouit ma jeunesse.
Peut-être que mon coeur, avec trop de faiblesse,
Admira sa valeur et ses grands sentiments.
Je sais quel fut l’excès de ses égarements;
J’en frémis: mais son âme est noble et généreuse;
Elvire, elle est sensible autant qu’impétueuse;
Et, s’il m’aime en effet, j’ose encore espérer
Que des jours moins affreux pourront nous éclairer.
L’auguste La Cerda, dont le ciel me fit naître,
M’inspira ce projet en me donnant un maître.
Ah! si le roi voulait, si je pouvais un jour
Voir ce trône ébranlé raffermi par
l’amour!
Si, comme je l’ai cru, les femmes étaient nées
Pour calmer des esprits les fougues effrénées,
Pour faire aimer la paix aux féroces humains,
Pour émousser le fer en leurs sanglantes mains!
Voilà ma passion, mon espoir et ma gloire.
ELVIRE.
Puissiez-vous remporter cette illustre victoire!
Mais elle est bien douteuse; et je vous vois marcher
Sur des feux que la cendre à peine a pu cacher.
LÉONORE.
J’ai peu vu cette cour, Elvire, et je l’abhorre.
Quel séjour orageux! Mais il se peut encore
Que dans le coeur du roi je réveille aujourd’hui
Les premières vertus qu’on admirait en lui.
Ses maîtresses peut-être ont corrompu son
âme,
Le fond en était pur.
ELVIRE.
Il vient à vous, madame
Osez donc parler.
SCÈNE IV.
DON PÈDRE, LÉONORE, ELVIRE.
LÉONORE.
Sire, ou plutôt cher époux,
Souffrez que Léonore embrasse vos genoux.
(Il la retient.)
Ma mère est votre sang, et sa main m’a donnée
Au maître généreux qui fait ma destinée.
Vous avez exigé qu’aux yeux de votre cour
Ce grand événement se cache encore un jour;
Mais vous m’avez promis de m’accorder la grâce
Qu’implorerait de vous mon excusable audace.
Puis-je la demander?
DON PÈDRE.
N’ayez point la rigueur
De douter d’un empire établi sur mon coeur.
Votre couronnement d’un seul jour se diffère;
Il me faut ménager un sénat téméraire,
Un peuple effarouché mais ne redoutez rien.
Parlez, qu’exigez-vous?
LÉONORE.
Votre bonheur, le mien,
Celui de la Castille une paix nécessaire.
Seigneur, vous le savez, la princesse ma mère
M’a remise en vos mains dans un espoir si beau.
Les ans et les chagrins l’approchent du tombeau.
Je joins ici ma voix à sa voix expirante;
Comme elle, en ces moments, la patrie est mourante.
La Discorde en fureur en ces lieux alarmés
Peut se calmer encor, seigneur, si vous m’aimez.
Ne m’ouvrez point au trône un horrible passage
Parmi des flots de sang, au milieu du carnage;
Et puissent vos sujets, bénissant votre loi,
Par vous rendus heureux, vous aimer comme moi!
DON PÈDRE.
Plus que vous ne pensez votre discours me touche;
La raison, la vertu, parlent par votre bouche.
Hélas! vous êtes jeune, et vous ne savez
pas
Qu’un roi qui fait le bien ne fait que des ingrats.
Allez, des factieux n’aiment jamais leur maître:
Quoi qu’il puisse arriver, je le suis, je veux l’être(40);
Ils subiront mes lois: mais daignez m’en donner;
Vous pouvez tout sur moi; que faut-il?
LÉONORE.
Pardonner.
DON PÈDRE.
A qui?
LÉONORE.
Puis-je le dire?
DON PÈDRE.
Eh bien?
LÉONORE.
A Transtamare.
DON PÈDRE.
Quoi vous me prononcez le nom de ce barbare!
Du criminel objet de mon juste courroux?
LÉONORE.
Peut-être il est puni, puisque je suis à
vous.
Alfonse votre père à sa main m’a promise;
Il lui donna Valence, et vous l’avez conquise.
Je lui portais pour dot d’assez vastes États;
Il les espère encore, et n’en jouira pas.
Sire, je ne veux point que la France jalouse,
Votre sénat, les grands, accusent votre épouse
D’avoir immolé tout à son ambition,
Et de n’être en vos bras que par la trahison.
De ces soupçons affreux la triste ignominie
Empoisonnerait trop ma malheureuse vie.
DON PÈDRE.
Écoutez: je vous aime; et ce sacré lien,
En vous donnant à moi, joint votre honneur au
mien.
Sachez qu’il n’est ici de perfide et de traître
Que ce prince rebelle, et qui s’obstine à l’être.
Trompé par une femme, et par l’âge affaibli,
Mettant près du tombeau tous mes droits en oubli,
Alfonse, mauvais roi, non moins que mauvais père
(Car je parle sans feinte, et ma bouche est sincère),
Alfonse, en égalant son bâtard à
son fils,
Nous fit imprudemment pour jamais ennemis.
D’une province entière on faisait son partage;
La moitié de mon trône était son
héritage.
Que dis-je? on vous donnait!... Plus juste possesseur,
J’ai repris tous mes biens des mains du ravisseur.
Le traître, avec Guesclin vaincu dans Navarette,
Par une fausse paix réparant sa défaite,
Attire à son parti nos peuples aveuglés.
Il impose au sénat, aux états assemblés;
Faible dans les combats, puissant dans les intrigues,
Artisan ténébreux de fraudes et de brigues,
Il domine en secret dans mon propre palais.
Il croit déjà régner. Ne me parlez
jamais
De ce dangereux fourbe et de ce téméraire
Cessez.
LÉONORE.
Je vous parlais, seigneur, de votre frère.
DON PÈDRE.
Mon frère! Transtamare!... Il doit n’être
à vos yeux
Qu’un opprobre nouveau du sang de nos aïeux,
Un enfant d’adultère, un rejeton du crime:
Et l’étrange intérêt qui pour lui
vous anime
Est un coup plus cruel à mon esprit blessé
Que tous ses attentats, qui m’ont trop offensé.
LÉONORE.
De quoi vous plaignez-vous quand je le sacrifie?
Quand, vous donnant mon coeur et hasardant ma vie,
Mon sort à vos destins s’abandonne aujourd’hui?
Ma tendresse pour vous et ma pitié pour lui
A vos yeux irrités sont-elles une offense?
Je vous vois menacé des armes de la France:
Les états, le sénat, unis contre vos droits,
Ont élevé déjà leurs redoutables
voix.
M’est-il donc défendu de craindre un tel orage?
DON PÈDRE.
Non, mais rassurez-vous du moins sur mon courage.
LÉONORE.
Vous n’en avez que trop; et, dans ces jours affreux,
Ce courage, peut-être, est funeste à tous
deux.
DON PÈDRE.
Rien n’est funeste aux rois que leur propre faiblesse.
LÉONORE.
Ainsi votre refus rebute ma tendresse:
A peine l’hyménée est prêt de nous
unir,
Je vous déplais, seigneur, en voulant vous servir.
DON PÈDRE.
Allez plaindre don Pèdre et flatter Transtamare.
LÉONORE.
Ah! vous ne craignez point que mon esprit s’égare
Jusqu’à le comparer à don Pèdre,
à mon roi.
Je vous parlais pour vous, pour l’Espagne, et pour moi:
Je vois qu’il faut suspendre une plainte indiscrète;
Qu’une femme est esclave, et qu’elle n’est point faite
Pour se jeter, seigneur, entre le peuple et vous.
J’ai cru que la prière apaisait le courroux;
Qu’on pouvait opposer à vos armes sanglantes
De la compassion les armes innocentes...
Mais je dois respecter de si grands intérêts...
J’avais trop présumé... je sors, et je
me tais.
(Elle sort.)
SCÈNE V.
DON PÈDRE.
Qu’une telle démarche et m’étonne et m’offense!
Transtamare avec elle est-il d’intelligence?
M’aurait-elle trompé sous le voile imposteur
Qui fascinait mes yeux par sa fausse candeur?
Croit-elle, en abusant du pouvoir de ses charmes,
Vaincre par sa faiblesse, et m’arracher mes armes?
Est-ce amour? est-ce crainte? est-ce une trahison?
Quels nouveaux attentats confondent ma raison?
Régné-je, juste ciel! et respiré-je
encore?
Tout m’abandonnerait!... et jusqu’à Léonore!...
Non... je ne le crois point... mais mon coeur est percé.
Monarque malheureux, amant trop offensé,
Oppose à tant d’assauts un coeur inébranlable:
Mais surtout garde-toi de la trouver coupable.
FIN DU PREMIER ACTE.
ACTE DEUXIÈME.
SCÈNE I.
LÉONORE, ELVIRE.
LÉONORE.
Je n’avais pas connu, jusqu’à ce triste jour,
Le danger d’être simple et d’ignorer la cour.
Je vois trop qu’en effet il est des conjonctures
Où les coeurs les plus droits, les vertus les
plus pures,
Ne servent qu’à produire un indigne soupçon.
Dans ces temps malheureux tout se tourne en poison.
Au fond de mes déserts pourquoi m’a-t-on cherchée?
Au séjour de la paix pourquoi suis-je arrachée?
Ah! si l’on connaissait le néant des grandeurs,
Leurs tristes vanités, leurs fantômes trompeurs,
Qu’on en détesterait le brillant esclavage!
ELVIRE.
Ne pensez qu’à don Pèdre, au noeud qui vous
engage.
Songez que, dans ces temps de trouble et de terreur,
De lui seul, après tout, dépend votre bonheur.
LÉONORE.
Le bonheur! ah! quel mot ta bouche me prononce!
Le bonheur! à nos yeux l’illusion l’annonce,
L’illusion l’emporte, et s’enfuit loin de nous.
Mon malheur, chère Elvire, est d’aimer mon époux:
Il m’entraîne en tombant, il me rend la victime
D’un peuple qui le hait, d’un sénat qui l’opprime,
De Transtamare enfin, dont la témérité
Ose me reprocher une infidélité;
Comme si, de mon coeur s’étant rendu le maître,
Par ma lâche inconstance il eût cessé
de l’être,
Et si, déjà formée aux vices de
la cour,
Je trahissais ma foi par un nouvel amour!
C’est là surtout, c’est là l’insupportable
injure
Dont j’ai le plus senti la profonde blessure.
SCÈNE II
LÉONORE, ELVIRE, TRANSTAMARE,
SUITE.
TRANSTAMARE.
Oui, je vous poursuivrai dans ces murs odieux,
Souillés par mes tyrans, et pleins de nos aïeux;
Ces lieux où des états l’autorité
sacrée
A toute heure à mes pas donne une libre entrée;
Où ce roi croit dicter ses ordres absolus,
Que déjà dans Tolède on ne reconnaît
plus.
C’est dans le sénat même assis pour le détruire,
C’est au temple, en un mot, que je veux vous conduire;
C’est là qu’est votre honneur et votre sûreté;
C’est là que votre amant vous rend la liberté.
LÉONORE.
De tant de violence indignée et surprise,
Fidèle à mes devoirs, à mon maître
soumise,
Mais écoutant encore un reste dé pitié
Que cet excès d’audace a mal justifié,
Je voulais vous servir, vous rapprocher d’un frère,
Rappeler de la paix quelque ombre passagère.
De ces voeux mal conçus mon coeur fut occupé;
Mais tous deux, à l’envi, vous l’avez détrompé.
Dans ces tristes moments, tout ce que je puis dire,
C’est que mon sang, mon Dieu, ce jour que je respire,
Ce palais où je suis, tout m’impose la loi
De chérir ma patrie et d’obéir au roi.
TRANSTAMARE.
Il n’est point votre roi; vous êtes mon épouse;
Vous n’échapperez point à ma fureur jalouse.
Oui, vous m’appartenez: la pompe des autels,
L’appareil des flambeaux, les serments solennels,
N’ajoutent qu’un vain faste aux promesses sacrées
Par un père et par vous dès l’enfance jurées.
Ces noeuds, ces premiers noeuds dont nous sommes liés
N’ont point été par vous encor désavoués:
Rome les consacra, rien ne peut les dissoudre:
N’attirez point sur vous les éclats de sa foudre.
Quoi! l’air empoisonné que nous respirons tous
A-t-il dans ce palais pénétré jusqu’à
vous?
Pourriez-vous préférer à ce noeud
respectable
La vanité trompeuse et l’orgueil méprisable
De captiver un roi dont tant d’autres beautés
Partageaient follement les infidélités?
Vous n’avilirez point le sang qui vous fit naître
Jusqu’à leur disputer la conquête d’un traître,
D’un monarque flétri par d’indignes amours,
Et qui, si l’on en croit de fidèles discours,
Jaloux sans être tendre, a, dans sa frénésie,
De sa femme au tombeau précipité la vie.
LÉONORE.
Quoi! vous cherchez sans cesse à le calomnier!
TRANSTAMARE.
Et vous vous abaissez à le justifier!
Tremblez de partager le poids insupportable
Dont la haine publique a chargé ce coupable.
Il faut me suivre; il faut dans les bras du sénat...
LÉONORE.
Si vous entrepreniez cet horrible attentat, si vous osiez
jamais...
SCÈNE III.
LÉONORE, TRANSTAMARE,
sur le devant
avec sa suite; DON PÈDRE,
dans le fond,
avec la sienne; MENDOSE.
DON PÈDRE, à Mendose,
dans l’enfoncement.
Tu vois ce téméraire,
Qui jusqu’en ma maison vient braver ma colère;
Ce protégé de Charle. Il vient à
ses vainqueurs
Apporter des Français les insolentes moeurs...
Aux yeux de la princesse il ose ici paraître!
Sans frein, sans retenue, il marche, il parle en maître...
(A Transtamare.)
Comte, un tel entretien ne vous est point
permis.
Dans la foule des grands, à votre rang admis,
Vous pourrez, dans les jours de pompe solennelle,
Vous présenter de loin, prosterné devant
elle.
Entrez dans le sénat, prenez place aux états;
La loi vous le permet; je ne vous y crains pas;
Vous y pouvez tramer vos cabales secrètes;
Mais respectez ces lieux, et songez qui vous êtes.
TRANSTAMARE.
Le fils du dernier roi prend plus de liberté;
Il s’explique en tous lieux; il peut être écouté;
Il peut offrir sans crainte un pur et noble hommage.
Rome, le roi de France, et des grands le suffrage,
Ont quelque poids encore, et pourront balancer
Tout ce qu’à ma poursuite on voudrait opposer.
Léonore est à moi, sa main fut mon partage.
DON PÈDRE.
Et moi, je vous défends d’y penser davantage.
TRANSTAMARE.
Vous me le défendez?
DON PÈDRE.
Oui.
TRANSTAMARE.
De mes ennemis
Les ordres quelquefois m’ont trouvé peu soumis.
DON PÈDRE.
Mais quelquefois aussi, malgré Rome et la France,
En Castille on punit la désobéissance.
TRANSTAMARE.
Le sénat et mon bras m’affranchissent assez
De ce grand châtiment dont vous me menacez.
DON PÈDRE.
Ils vous ont mal servi dans les champs de la gloire:
Vous devriez du moins en garder la mémoire.
TRANSTAMARE.
Les temps sont bien changés. Vos maîtres
et les miens,
Les états, le sénat, tous les vrais citoyens,
Ont enfin rappelé la liberté publique:
On ne redoute plus ce pouvoir tyrannique,
Ce monstre, votre idole, horreur du genre humain,
Que votre orgueil trompé veut rétablir
en vain.
Vous n’êtes plus qu’un homme avec un titre auguste,
Premier sujet des lois, et forcé d’être
juste.
DON PÈDRE.
Eh bien! crains ma justice, et tremble en tes desseins,
TRANSTAMARE.
S’il en est une au ciel, c’est pour vous que je crains.
Gardez-vous de lasser sa longue patience.
DON PÈDRE, tirant à
moitié son épée.
Tu mets à bout la mienne avec tant d’insolence.
Perfide, défends-toi contre ce fer vengeur.
TRANSTAMARE, mettant aussi la
main à l’épée.
Sire, oseriez-vous bien me faire cet honneur?
LÉONORE, se jetant entre
eux,
tandis que Mendose et almède
les séparent.
Arrêtez, inhumains; cessez, barbares frères!
Cieux toujours offensés! destins toujours contraires!
Verrai-je en tous les temps ces deux infortunés
Prêts à souiller leurs mains du sang dont
ils sont nés?
N’entendront-ils jamais la voix de la nature?
DON PÈDRE.
Ah! je n’attendais pas cette nouvelle injure,
Et que, pour dernier trait, Léonore aujourd’hui
Pût, en nous égalant, me confondre avec
lui.
C’en est trop.
LÉONORE.
Quoi! c’est vous qui m’accusez encore!
DON PÈDRE.
Et vous me trahiriez! vous, dis-je, Léonore!
LÉONORE.
Et vous me reprochez, dans ce désordre affreux,
De vouloir épargner un crime à tous les
deux!
Vous me connaissez mal: apprenez l’un et l’autre
Quels sont mes sentiments, et mon sort, et le vôtre.
Transtamare, sachez que vous n’aurez enfin,
Quand vous seriez mon roi, ni mon coeur, ni ma main.
Sire, tombe sur moi la justice éternelle,
Si jusqu’à mon trépas je ne vous suis fidèle!
Mais la guerre civile est horrible à mes yeux;
Et je ne puis me voir entre deux furieux,
Misérable sujet de discorde et de haine,
Toujours dans la terreur, et toujours incertaine
Si le seul de vous deux qui doit régner sur moi
Ne me fait pas l’affront de douter de ma foi.
Vous m’arrachiez, seigneur, au solitaire asile
Où mon coeur, loin de vous, était du moins
tranquille.
Je me vois exilée en ce cruel séjour,
Dans cet antre sanglant que vous nommez la cour.
Je la fuis; je retourne à la tombe sacrée
Où j’étais morte au monde, et du monde
ignorée.
Qu’une autre se complaise à nourrir dans les coeurs
Les tourments de l’amour, et toutes ses fureurs;
A mêler sans effroi ses langueurs tyranniques
Aux tumultes sanglants des discordes publiques;
Qu’elle se fasse un jeu du malheur des humains,
Et des feux de la guerre attisés par ses mains;
Qu’elle y mette, à son gré, sa gloire et
son mérite:
Cette gloire exécrable est tout ce que j’évite.
Mon coeur, qui la déteste, est encore étonné
D’avoir fui cette paix pour qui seule il est né:
Cette paix qu’on regrette au milieu des orages.
Je vais, loin de Tolède, et de ces grands naufrages,
M’ensevelir, vous plaindre, et servir à genoux
Un maître plus puissant et plus clément
que vous.
(Elle sort.)
SCÈNE IV.
DON PÈDRE, TRANSTAMARE,
SUITE.
DON PÈDRE.
Elle échappe à ma vue, elle fuit, et sans
peine!
J’ai soupçonné son coeur, j’ai mérité
sa haine.
(A sa suite.)
Léonore!... Courez, qu’on vole sur ses pas;
Mes amis, suivez-la; qu’on ne la quitte pas;
Veillez avec les miens sur elle et sur sa mère..
Toi, qui t’oses parer du saint nom de mon frère,
Va, rends grâce à ce sang par toi déshonoré,
Rends grâce a mes serments: j’ai promis, j’ai juré
De respecter ici la liberté publique.
Tu’m’osais reprocher un pouvoir tyrannique!
Tu vis, c’en est assez pour me justifier;
Tu vis, et je suis roi!... Garde-toi d’oublier
Qu’il me reste en Espagne encor quelque puissance.
Cabale avec les tiens dans Rome et dans la France;
Intrigue en ton sénat, soulève les états:
Va; mais attends le prix de tes noirs attentats.
TRANSTAMARE, en sortant avec
sa suite.
Sire, j’attends beaucoup de la clémence auguste
Du frère le plus tendre et du roi le plus juste.
SCÈNE V.
DON PÈDRE, MENDOSE.
DON PÈDRE.
Tremblez, tyrans des rois; le châtiment vous suit.
Que dis-je! malheureux! à quoi suis-je réduit!
J’ai laissé de ses pleurs Léonore abreuvée,
Ainsi que mes sujets, contre moi soulevée.
Quoi! toujours de mes mains j’ourdirai mes malheurs!
C’était donc mon destin d’éloigner tous
les coeurs!
J’ai d’une tendre épouse affligé l’innocence;
Mon peuple m’abandonne et le Français s’avance.
Prêt de faire une reine, et d’aller aux combats,
A tant de soins pressants mon coeur ne suffit pas.
Allons... il faut porter le fardeau qui m’accable.
MENDOSE.
Sire, vous permettez qu’un ami véritable
(Je hasarde ce nom, si rare auprès des rois),
Libre en ses sentiments, s’ouvre à vous quelquefois.
Vos soldats, il est vrai, s’approchent de Tolède;
Mais les grands, le sénat, que Transtamare obsède,
Les organes des lois, du peuple révérés,
De la religion les ministres sacrés,
Tout s’unit, tout menace; un dernier coup s’apprête.
Déjà même Guesclin, dirigeant la
tempête,
Marche aux rives du Tage et vient y rallumer
La foudre qui s’y forme et va tout consumer.
Peut-être il serait temps qu’un peu de politique
Tempérât prudemment ce courage héroïque;
Que vous attendissiez, chaque jour offensé,
Le moment de punir sans avoir menacé.
De vos fiers ennemis nourrissant l’insolence,
Vous les avertissez de se mettre en défense.
De Léonore ici je ne vous parle pas:
L’amour, bien mieux que moi, finira vos débats.
Vous êtes violent, mais tendre, mais sincère;
Seigneur, un mot de vous calmera sa colère.
Mais, quand le péril presse et peut vous accabler,
Avec vos oppresseurs il faut dissimuler.
DON PÈDRE.
A ma franchise, ami, cet art est trop contraire;
C’est la vertu du lâche... Ah! d’un maître
sévère,
D’un cruel, d’un tyran, s’ils m’ont donné le nom,
Je veux le mériter à leur confusion.
Trop heureux les humains dont les âmes dociles
Se livrent mollement aux passions tranquilles!
Ma vie est un orage; et, dans les flots plongé,
Je me plais dans l’abîme où je suis submergé.
Rien ne me changera, rien ne pourra m’abattre.
MENDOSE.
Mon prince, à vos côtés vous m’avez
vu combattre,
Vous m’y verrez mourir. Mais portez vos regards
Sur ces gouffres profonds ouverts de toutes parts;
Voyez de vos rivaux la fatale industrie,
Par des bruits mensongers séduisant la patrie,
S’appliquant sans relâche à vous rendre
odieux,
Tromper l’Europe entière, et croire armer les
cieux;
Des superstitions faire parler l’idole;
Vous poursuivre à Paris, vous perdre au Capitole;
Et par le seul mépris vous avez repoussé
Tous ces traits qu’on vous lance et qui vous ont blessé!
Vous laissez l’imposture, attaquant votre gloire,
Jusque dans l’avenir flétrir votre mémoire!
DON PÈDRE.
Ah! dure iniquité des jugements humains!
Fantômes élevés par des caprices
vains!
J’ai dédaigné toujours votre vile fumée;
Je foule aux pieds l’erreur qui fait la renommée.
On ne m’a vu jamais fatiguer mes esprits
A chercher un suffrage à Rome ou dans Paris.
J’ai vaincu, j’ai bravé la rumeur populaire:
Je ne me sens point né pour flatter le vulgaire:
Ou tombons, ou régnons. L’heureux est respecté;
Le vainqueur devient cher à la postérité;
Et les infortunés sont condamnés par elle.
Rome de Transtamare embrasse la querelle;
Rome sera pour moi quand j’aurai combattu,
Quand on verra ce traître, à mes pieds abattu,
Me rendre, en expirant, ma puissance usurpée.
Je ne veux plus de droits que ceux de mon épée...
Mais quel jour! Léonore!... Il devait être
heureux...
Pour son couronnement quel appareil affreux!
Que ce triomphe, hélas! peut devenir horrible!
Je me faisais, cruelle! un plaisir trop sensible
De détruire un rival au fond de votre coeur;
C’est là que j’aspirais à régner
en vainqueur...
On m’ose disputer mon trône et Léonore!
Allons, ils sont à moi: je les possède
encore.
SCÈNE VI.
DON PÈDRE, MENDOSE, ALVARE.
ALVARE.
Le sénat castillan vous demande, seigneur.
DON PÈDRE.
Il me demande? moi!
ALVARE.
Nous attendons l’honneur
De vous voir présider à l’auguste assemblée
Par qui l’Espagne enfin se verra mieux réglée.
Le prince votre frère a déjà préparé
L’édit qui sous vos yeux doit être déclaré.
DON PÈDRE.
Qui! mon frère!
ALVARE.
Au sénat que faut-il que j’annonce?
DON PÈDRE.
Je suis son roi. Sortez... et voilà ma réponse.
ALVARE.
Vous apprendrez la leur.
SCÈNE VII.
DON PÈDRE, MENDOSE, MONCADE,
SUITE.
DON PÈDRE, à sa
suite.
Eh bien! vous le voyez,
Les ordres de mes rois me sont signifiés;
DON PÈDRE.
Transtamare les signe; il commande, il est maître:
On me traite en sujet!... je serais fait pour l’être,
Pour servir enchaîné, si le même moment
Qui voit de tels affronts ne voit leur châtiment.
(A Moncade.)
Chef de ma garde! à moi... Je connais ton audace.
Serviras-tu ton roi, qu’on trahit, qu’on menace,
Qu’on ose mépriser?
MONCADE.
Comme vous j’en rougis:
Mon coeur est indigné. Commandez, j’obéis.
DON PÈDRE.
Ne ménageons plus rien. Fais saisir Transtamare,
Et le perfide Almède, et l’insolent Alvare:
Tu seras soutenu. Mes valeureux soldats
Aux portes de Tolède avancent à grands
pas.
Étonnons par ce coup ces graves téméraires
Qui détruisent l’Espagne et s’en disent les pères.
Leur siège est-il un temple? et, grâce aux
préjugés,
Est-ce le Capitole où les rois sont jugés?
Nous verrons aujourd’hui leur audace abaissée:
Va, d’autres intérêts occupent ma pensée.
Exécute mon ordre au milieu du sénat
Où le traître à présent règne
avec tant d’éclat.
MONCADE.
Cette entreprise est juste aussi bien que hardie;
Et je vais l’accomplir au péril de ma vie.
Mais craignez de vous perdre.
DON PÈDRE.
A ce point confondu,
Si je ne risque tout, crois-moi, tout est perdu.
MENDOSE.
Arrêtez un moment... daignez songer encore
Que vous bravez des lois qu’à Tolède on
adore.
DON PÈDRE.
Moi! je respecterais ces gothiques ramas
De privilèges vains que je ne connais pas,
Éternels aliments de troubles, de scandales,
Que l’on ose appeler nos lois fondamentales;
Ces tyrans féodaux, ces barons sourcilleux,
Sous leurs rustiques toits indigents orgueilleux:
Tous ces nobles nouveaux, ce sénat anarchique,
Érigeant la licence en liberté publique;
Ces états désunis dans leurs vastes projets,
Sous les débris du trône écrasant
les sujets!
Ils aiment Transtamare, ils flattent son audace;
Ils voudraient l’opprimer, s’il régnait en ma
place.
Je les punirai tous. Les armes d’un sénat
N’ont pas beaucoup de force en un jour de combat(41).
MENDOSE.
Souvent le fanatisme inspire un grand courage.
DON PÈDRE.
Ah! l’honneur et l’amour en donnent davantage.
FIN DU DEUXIÈME ACTE.
ACTE TROISIÈME.
SCÈNE I.
DON PÈDRE, MENDOSE.
MENDOSE.
Il est entre vos mains surpris et désarmé.
Disposez de ce tigre avec peine enfermé,
Prêt à dévorer tout si l’on brise
sa chaîne.
Des grands de la Castille une troupe hautaine
Rassemble avec éclat ce cortège nombreux
D’écuyers, de vassaux, qu’ils traînent après
eux;
Restes encor puissants de cette barbarie
Qui vint des flancs du Nord inonder ma patrie.
Ils se sont réunis à ce grand tribunal
Qui pense que leur prince est au plus leur égal:
Ils soulèvent Tolède à leur voix
trop docile.
DON PÈDRE.
Je le sais... Mes soldats sont enfin dans la ville.
MENDOSE.
Le tonnerre à la main, nous pouvons l’embraser,
Frapper les citoyens, mais non les apaiser.
Animé par les grands, tout un peuple en alarmes
Porte aux murs du palais des flambeaux et des armes;
Jusqu’en votre maison je vois autour de vous
Des courtisans ingrats vous servant à genoux,
Mais, servant encor plus la cabale des traîtres,
Préférer Transtamare au pur sang de leurs
maîtres:
La triste vérité ne peut se déguiser.
DON PÈDRE.
J’aime qu’on me la dise, et sais la mépriser.
Que m’importent ces flots dont l’inutile rage
Se dissipe en grondant, et se brise au rivage?
Que m’importent ces cris des vulgaires humains?
La seule Léonore est tout ce que je crains.
Léonore!... Crois-tu que son âme offensée,
Rendue à mon amour, ait pu dans sa pensée
Étouffer pour jamais le cuisant souvenir
D’un affront dont sa haine aurait dut me punir?
MENDOSE.
Vous l’avez assez vu, son retour est sincère.
DON PÈDRE.
Son ingénuité, qui dut toujours me plaire,
Laisse échapper des traits d’une mâle fierté
Qui joint un grand courage à sa simplicité.
MENDOSE.
Sa conduite envers vous était d’une âme pure.
Vertueuse sans art, ignorant l’imposture,
Voulant que ce grand jour fut un jour de bienfaits,
Au sein de la discorde elle a cherché la paix.
Ce coeur qui n’est pas né pour des temps si coupables
Se figurait des biens qui sont impraticables:
Sa vertu la trompait. Je vois avec douleur
Que tout corrompt ici votre commun bonheur.
Quel parti prenez-vous? et que devra-t-on faire
De cet inébranlable et terrible adversaire
Qui dans sa prison même ose encor vous braver?
DON PÈDRE.
Léonore!... à ce point as-tu su captiver
Un coeur si détrompé, si las de tant de
chaînes,
Dont le poids trop chéri fit ma honte et mes peines?
J’abjurais les amours et leurs folles erreurs.
Quoi! dans ces jours de sang, et parmi tant d’horreurs,
Cette candeur naïve et sa noble innocence
Sur mon âme étonnée ont donc plus
de puissance
Que n’en eurent jamais ces fatales beautés
Qui subjuguaient mes sens de leurs fers enchantés,
Et, des séductions déployant l’artifice,
Égaraient ma raison soumise à leur caprice!
Padille m’enchaînait et me rendait cruel;
Pour venger ses appas je devins criminel.
Ces temps étaient affreux. Léonore adorée
M’inspire une vertu que j’avais ignorée;
Elle grave en mon coeur, heureux de lui céder,
Tout ce que tu m’as dit sans me persuader:
Je crois entendre un dieu qui s’explique par elle;
Et son âme à mes sens donne une âme
nouvelle.
MENDOSE.
Si vous aviez plus tôt formé ces chastes
noeuds,
Votre règne, sans doute, eût été
plus heureux.
On a vu quelquefois, par des vertus tranquilles,
Une reine écarter les discordes civiles.
Padille les fit naître; et j’ose présumer
Que Léonore seule aurait pu les calmer.
C’est don Pèdre, c’est vous, et non le roi, qu’elle
aime;
Les autres n’ont chéri que la grandeur suprême.
Elle revient vers vous, et je cours de ce pas
Contenir, si je puis, le peuple et les soldats,
A vos ordres sacrés toujours prêt à
me rendre.
DON PÈDRE.
Je te joindrai bientôt, cher ami; va m’attendre.
SCÈNE II.
DON PÈDRE, LÉONORE.
DON PÈDRE.
Vous pardonnez enfin; vos mains daignent orner
Ce sceptre que l’Espagne avait dut vous donner.
Compagne de mes jours trop orageux, trop sombres,
Vous seule éclaircirez la noirceur de leurs ombres.
Les farouches esprits, que je n’ai pu gagner,
Haïront moins don Pèdre en vous voyant régner.
Dans ces coeurs soulevés, dans celui de leur maître,
Le calme qui nous fuit pourra bientôt renaître.
Je suis loin maintenant d’offrir à vos désirs
D’une brillante cour la pompe et les plaisirs:
Vous ne les cherchez pas. Le trône où je
vous place
Est entouré du crime, assiégé par
l’audace;
Mais, s’il touche à sa chute, il sera relevé,
Et dans un sang impur heureusement lavé:
Écrasant sous vos pieds la ligue terrassée,
Il reprendra par vous sa splendeur éclipsée.
LÉONORE.
Vous connaissez mon coeur; il n’a rien de caché.
Lorsque j’ai vu le vôtre à la fin détaché
Des indignes objets de votre amour volage,
J’ai sans peine à mon prince offert un pur hommage.
Vainement votre père, expirant dans mes bras,
Et prétendant régner au delà du
trépas,
Pour son fils Transtamare aveugle en sa tendresse,
Avait en sa faveur exigé ma promesse:
Bientôt par ma raison son ordre fut trahi;
Et plus je vous ai vu, plus j’ai mal obéi.
Enfin j’aimais don Pèdre, en fuyant sa couronne;
Et je ne pense pas que son coeur me soupçonne
D’avoir pu désirer cette triste grandeur,
Qui sans vous aujourd’hui ne me ferait qu’horreur.
Mais si de mon hymen la fête est différée,
Si je ne règne pas, je suis déshonorée.
Vous pouvez, par mépris pour la commune erreur,
Braver la voix publique; et je la crains, seigneur.
Je veux qu’on me respecte, et qu’après vos faiblesses
On ne me compte pas au rang de vos maîtresses:
Ma gloire s’en irrite; et, dans ces tristes jours,
La retraite, ou le trône, était mon seul
recours:
Votre épouse à vos yeux se sent trop outragée.
DON PÈDRE.
Avant la fin du jour vous en serez vengée.
LÉONORE.
Je ne prétends pas l’être. Écoutez
seulement
Tous les justes sujets de mon ressentiment.
J’ai peu du coeur humain la fatale science;
Mais j’ouvre enfin les yeux: ma prompte expérience
M’apprend ce qu’on éprouve à la suite des
rois.
Je vois comme on s’empresse à condamner leur choix.
On accuse de tout quiconque a pu leur plaire.
De l’estrade des grands descendant au vulgaire,
Le mensonge sans frein, sans pudeur, sans raison,
S’accroît de bouche en bouche, et s’enfle de poison.
C’est moi, si l’on en croit votre cour téméraire,
C’est moi dont l’artifice a perdu votre frère:
C’est moi qui l’ai plongé dans la captivité,
Pour garder ma conquête avec impunité.
Vous dirai-je encor plus? Une troupe effrénée,
Qui devrait souhaiter, bénir mon hyménée,
D’une voix mensongère insulte à nos amours:
Mon oreille a frémi de leurs affreux discours.
Je vois lancer sur vous des regards de colère
On déteste le roi qu’on dut chérir en père.
Pouvez-vous endurer tant d’horribles clameurs,
De menaces, de cris, et surtout tant de pleurs?
Pour la dernière fois écartez de ma vue
Ce spectacle odieux qui m’indigne et me tue.
Faut-il passer mes jours à gémir, à
trembler?
Détournez ces fléaux unis pour m’accabler.
Il en est encor temps. Le Castillan rebelle,
Pour peu qu’il soit flatté, par orgueil est fidèle.
Ah! si vous Opposiez au glaive des Français
Le plus beau bouclier, l’amour de vos sujets!
En spectacle à l’Espagne, en butte à tant
d’envie,
Je ne puis supporter l’horreur d’être haïe.
Je crains, en vous parlant, de réveiller en vous
L’affreuse impression d’un sentiment jaloux.
Je puis aller trop loin; je m’emporte; mais j’aime;
Consultez votre gloire, et jugez-vous vous-même.
DON PÈDRE.
J’ai pesé: chaque mot, et je prends mon parti.
(A sa suite.)
Déchaînez Transtamare,. et qu’on l’amène
ici.
LÉONORE.
Prenez garde, cher prince, arrêtez... Sa présence
Peut vous porter encore à trop de violence.
Craignez.
DON PÈDRE.
C’est trop de crainte; et vous vous abusez.
LÉONORE.
J’en ressens, il est vrai... C’est vous qui la causez.
SCÈNE III.
DON PÈDRE, LÉONORE,
TRANSTAMARE, SUITE.
DON PÈDRE.
Approche, malheureux, dont la rage ennemie
Attaqua tant de fois mon honneur et ma vie.
Esclave des Français, qui t’es cru mon égal,
Audacieux amant, qui t’es cru mon rival,
Ton oeil se baisse enfin, ta fierté me redoute;
Tu mérites la mort, tu l’attends... mais écoute.
Tu connais cet usage en Espagne établi,
Qu’aucun roi de mon sang n’ose mettre en oubli:
A son couronnement, une nouvelle reine,
Opposant sa clémence à la justice humaine,
Peut sauver à son gré l’un de ces criminels
Que, pour être en exemple au reste des mortels,
L’équité vengeresse au supplice abandonne:
Voici ta reine enfin.
TRANSTAMARE.
Léonore!
DON PÈDRE.
Elle ordonne
Que, malgré tes forfaits, malgré toutes
les lois,
Et malgré l’intérêt des peuples et
des rois,
Ton monarque outragé daigne te laisser vivre:
J’y consens... Vous, soldats, soyez prêts à
le suivre.
Vous conduirez ses pas, dès ce même moment,
Jusqu’aux lieux destinés pour son bannissement.
Veillez toujours sur lui, mais sans lui faire outrage,
Sans me faire rougir de mon juste avantage.
Tout indigne qu’il est du sang dont il est né,
Ménagez de mon père un reste infortuné...
En est-ce assez, madame? Êtes-vous satisfaite?
LÉONORE.
Il faudra qu’à vos pieds ce fier sénat se
jette.
Continuez, seigneur, à mêler hautement
Une sage clémence au juste châtiment.
Le sénat apprendra bientôt à vous
connaître;
Il saura révérer, et même aimer un
maître;
Vous le verrez tomber aux genoux de son roi.
TRANSTAMARE.
Léonore, on vous trompe; et le sénat et
moi
Nous ne descendons point encore à ces bassesses.
Vous pouvez, d’un tyran ménageant les tendresses,
Céder à cet éclat si trompeur et
si vain
D’un sceptre malheureux qui tombe de sa main.
Il peut, dans les débris d’un reste de puissance,
M’insulter un moment par sa fausse clémence,
Me bannir d’un palais qui peut-être aujourd’hui
Va se voir habité par d’autres que par lui.
Il a dut se hâter. Jouissez, infidèle,
D’un moment de grandeur où le sort vous appelle.
Cet éclat vous aveugle; il passe, il vous conduit
Dans le fond de l’abîme où votre erreur
vous suit.
DON PÈDRE.
Qu’on le remène; allez: qu’il parte, et qu’on le
suive.
SCÈNE IV.
DON PÈDRE, LÉONORE,
MONCADE,
TRANSTAMARE, SUITE.
MONCADE.
Seigneur, en ce moment Guesclin lui-même arrive.
LÉONORE.
O ciel!
TRANSTAMARE,
en se retournant vers don Pèdre.
Je suis vengé plus tôt que tu ne crois:
Va, je ne compte plus don Pèdre au rang des rois.
Frappe avant de tomber; verse le sang d’un frère;
Tu n’as que cet instant pour servir ta colère.
Ton heure approche, frappe: oses-tu?
DON PÈDRE.
C’est en vain
Que tu cherches l’honneur de périr de ma main:
Tu n’en étais pas digne, et ton destin s’apprête;
C’est le glaive des lois que je tiens sur ta tête.
(On emmène Transtamare.) (A Moncade.)
Qu’on l’entraîne Et Guesclin?
MONCADE.
Il est prè | |