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ACTE PREMIER.
SCÈNE I.
TRANSTAMARE, ALMÈDE.
TRANSTAMARE.
De la cour de Vincenne aux remparts de Tolède,
Tu m’es enfin rendu, cher et prudent Almède.
Reverrai-je en ces lieux ce brave du Guesclin?
ALMÈDE.
Il vient vous seconder.
TRANSTAMARE.
Ce mot fait mon destin.
Pour soutenir ma cause, et me venger d’un frère,
Le secours des Français m’est encor nécessaire.
Des révolutions voici le temps fatal:
J’attends tout du roi Charle et de son général.
Qu’as-tu vu? qu’a-t-on fait? Dis-moi ce qu’on prépare
Dans la cour de Vincenne au prince Transtamare.
ALMÈDE.
Charle était incertain: j’ai longtemps attendu
L’effet d’un grand projet qu’on tenait suspendu.
Le monarque éclairé, prudent avec courage,
Chez les bouillants Français peut-être le
seul sage,
A tous ses courtisans dérobant ses secrets,
A pesé mes raisons avec ses intérêts.
Enfin il vous protège; et sur le bord du Tage
Ce valeureux Guesclin, ce héros de notre âge,
Suivi de son armée, arrive sur mes pas.
TRANSTAMARE.
Je dois tout à son roi.
ALMÈDE.
Ne vous y trompez pas.
Charle, en vous soutenant au bord du précipice,
Vous tend par politique une main protectrice;
En divisant l’Espagne, afin de l’affaiblir,
Il veut frapper don Pèdre autant que vous servir:
Pour son intérêt seul il entreprend la guerre.
Don Pèdre eut pour appui la superbe Angleterre,
Le fameux prince Noir était son protecteur:
Mais ce guerrier terrible, et de Guesclin vainqueur,
Au milieu de sa gloire achevant sa carrière,
Touche enfin, dans Bordeaux, à son heure dernière.
Son génie accablait et la France et Guesclin;
Et quand des jours si beaux touchent à leur déclin,
Ce Français, dont le bras aujourd’hui vous seconde,
Demeure avec éclat seul en spectacle au monde.
Charle a choisi ce temps. L’Anglais tombe épuisé;
L’Empire a trente rois, et languit divisé;
L’Espagnol est en proie à la guerre civile;
Charle est le seul puissant; et, d’un esprit tranquille,
Ébranlant à son gré tous les autres
États,
Il triomphe à Paris sans employer son bras.
TRANSTAMARE.
Qu’il exerce à loisir sa politique habile,
Qu’il soit prudent, heureux; mais qu’il me soit utile.
ALMÈDE.
Il vous promet Valence et les vastes pays
Que vous laissait un père, et qu’on vous a ravis;
Il vous promet surtout la main de Léonore,
Dont l’hymen à vos droits va réunir encore
Ceux qui lui sont transmis par les rois ses aïeux.
TRANSTAMARE.
Léonore est le bien le plus cher à mes yeux.
Mon père, tu le sais, voulut que l’hyménée
Fit revivre par moi les rois dont elle est née.
Il avait gagné Rome; elle approuvait son choix;
Et l’Espagne à genoux reconnaissait mes droits.
Dans un asile saint Léonore enfermée
Fuyait les factions de Tolède alarmée;
Elle fuyait don Pèdre... Il la fait enlever.
De mes biens, en tout temps, ardent à me priver,
Il la retient ici captive avec sa mère.
Voudrait-il seulement l’arracher à son frère?
Croit-il, de tant d’objets trop heureux séducteur,
De ce coeur simple et vrai corrompre la candeur?
Craindrait-il en secret les droits que Léonore
Au trône castillan peut conserver encore?
Prétend-il l’épouser, ou d’un nouvel amour
Étaler le scandale à son indigne cour?
Veut-il des La Cerda déshonorer la fille,
La traîner en triomphe après Laure et Padille,
Et, d’un peuple opprimé bravant les vains soupirs,
Insulter aux humains du sein de ses plaisirs?
ALMÈDE.
Les femmes, en tous lieux souveraines suprêmes,
Ont égaré des rois; et les cours sont les
mêmes.
Mais peut-être Guesclin dédaignera d’entrer
Dans ces petits débats qu’il semblait ignorer.
Son esprit mâle et ferme, et même un peu
sauvage,
Des faiblesses d’amour entend peu le langage.
Honoré par son roi du nom d’ambassadeur,
Il soutiendra vos droits avant que sa valeur
Se serve ici pour vous, dignement occupée,
Des dernières raisons, les canons et l’épée.
Mais jusque-là don Pèdre est le maître
en ces lieux.
TRANSTAMARE.
Lui, le maître! ah! bientôt tu nous connaîtras
mieux.
Il veut l’être en effet; mais un pouvoir suprême
S’élève et s’affermit au-dessus du roi
même.
Dans son propre palais les états convoqués
Se sont en ma faveur hautement expliqués;
Le sénat castillan me promet son suffrage.
A don Pèdre égalé, je n’ai pas l’avantage
D’être né d’un hymen approuvé par
la loi;
Mais tu sais qu’en Europe on a vu plus d’un roi,
Par soi-même élevé, faire oublier
l’injure
Qu’une loi trop injuste a faite à la nature.
Tout est au plus heureux, et c’est la loi du sort.
Un bâtard, échappé des pirates du
Nord,
A soumis l’Angleterre; et, malgré tous leurs crimes,
Ses heureux descendants sont des rois légitimes;
J’ose attendre en Espagne un aussi grand destin.
ALMÈDE.
Guesclin vous le promet; et je me flatte enfin
Que don Pèdre à vos pieds peut tomber de
son trône,
Si le Français l’attaque, et l’Anglais l’abandonne.
TRANSTAMARE.
Tout annonce sa chute; on a su soulever
Les esprits mécontents qu’il n’a pu captiver.
L’opinion publique est une arme puissante;
J’en aiguise les traits. La ligue menaçante
Ne voit plus dans son roi qu’un tyran criminel;
Il n’est plus désigné que du nom de cruel.
Ne me demande point si c’est avec justice:
Il faut qu’on le déteste afin qu’on le punisse.
La haine est sans scrupule: un peuple révolté
Écoute les rumeurs, et non la vérité.
On avilit ses moeurs, on noircit sa conduite;
On le rend odieux à l’Europe séduite;
On le poursuit dans Rome à ce vieux tribunal
Qui, par un long abus, peut-être trop fatal,
Sur tant de souverains étend son vaste empire.
Je l’y fais condamner, et je puis te prédire
Que tu verras l’Espagne, en sa crédulité,
Exécuter l’arrêt dès qu’il sera porté.
Mais un soin plus pressant m’agite et me dévore.
A ses sacrés autels il ravit Léonore;
De cette cour profane il faut bien la sauver:
Arrachons-la des mains qui m’en osent priver.
Sans doute il s’est flatté du grand art de séduire,
De sa vaine beauté, de ce frivole empire
Qu’il eut sur tant de coeurs aisés à conquérir:
Tout cet éclat trompeur avec lui va périr.
Peut-être qu’aujourd’hui la guerre déclarée
Vers la princesse ici m’interdirait l’entrée;
Profitons du seul jour où je puis l’enlever.
Va m’attendre au Sénat; je cours t’y retrouver:
Nous y concerterons tout ce que je dois faire
Pour ravir Léonore et le trône à
mon frère.
La voici: le destin favorise mes voeux.
SCÈNE II.
TRANSTAMARE, LÉONORE,
ELVIRE.
LÉONORE.
Prince, en ces temps de trouble, en ces jours malheureux,
Je n’ai que ce moment pour vous parler encore.
Bientôt vous connaîtrez ce qu’était
Léonore,
Quelle était sa conduite et son nouveau devoir;
Mais au palais du roi gardez de me revoir.
Je veux, je dois sauver d’une guerre intestine
Et vous et tout l’État penchant vers sa ruine.
Le roi vient sur mes pas; j’ignore ses projets;
Il donne, en frémissant, quelques ordres secrets(39),
Il vous nomme, il s’emporte; et vous devez connaître
Quel sort on se prépare en luttant contre un maître.
Je vous en avertis: épargnez à ses yeux
D’un superbe ennemi l’aspect injurieux.
C’est ma seule prière.
TRANSTAMARE.
Ah! qu’osez-vous me dire?
LÉONORE.
Ce que je dois penser, ce que le ciel m’inspire.
TRANSTAMARE.
Quoi! vous que ce ciel même a fait naître
pour moi,
Dont mon père, en mourant, me destina la foi,
Vous, dont Rome et la France ont conclu l’hyménée,
Vous que l’Europe entière à moi seul a
donnée,
Je ne vous reverrais que pour vous éviter!
Vous ne me parleriez que pour mieux m’écarter!
LÉONORE.
Le devoir, la raison, votre intérêt l’exige.
Tout ce que j’aperçois m’épouvante et m’afflige.
Seigneur, d’assez de sang nos champs sont inondés,
Et vous devez sentir ce que vous hasardez.
TRANSTAMARE.
Je sais bien que don Pèdre est injuste, intraitable,
Qu’il peut m’assassiner.
LÉONORE.
Il en est incapable.
A l’insulter ainsi c’est trop vous appliquer.
Puisse enfin la nature à tous deux s’expliquer!
Elle parle par moi; seigneur, je vous conjure
De ne point faire au roi cette nouvelle injure.
Ménagez, évitez votre frère offensé,
Violent comme vous, profondément blessé:
Ne vous efforcez point de le rendre implacable;
Laissez-moi l’apaiser.
TRANSTAMARE.
Non: chaque mot m’accable.
Je vous parle des noeuds qui nous ont engagés;
Et vous me répondez que vous me protégez!
Je ne vous connais plus. Que cette cour altère
Vos premiers sentiments et votre caractère!
LÉONORE.
Mes justes sentiments ne sont point démentis:
Je chérirai le sang dont nous sommes sortis;
Et les rois nos aïeux vivront dans ma mémoire.
Pour la dernière fois, si vous daignez m’en croire,
Dans son propre palais gardez-vous d’outrager
Celui qui règne encore, et qui peut se venger.
TRANSTAMARE.
Que vous importe à vous que mon aspect l’offense?
LÉONORE.
Je veux qu’envers un frère il use de clémence.
TRANSTAMARE.
La clémence en don Pèdre! Épargnez-vous
ce soin
De la mienne bientôt il peut avoir besoin.
Je n’en dirai pas plus; mais, quoi que j’exécute,
Léonore est un bien qu’un tyran me dispute:
Je n’ai rien entrepris que pour vous posséder;
Vous me verrez mourir plutôt que vous céder.
Vous me verrez, madame.
(Il sort.)
SCÈNE III.
LÉONORE, ELVIRE.
LÉONORE.
Où me suis-je engagée?
ELVIRE.
Je frémis des périls où vous êtes
plongée,
Entre deux ennemis qui, s’égorgeant pour vous,
Pourront dans le combat vous percer de leurs coups.
Promise à Transtamare, à son frère
donnée,
Prête à former ces noeuds d’un secret hyménée,
Dans l’orage qui gronde en ce triste séjour,
Quelle cruelle fête, et quel temps pour l’amour!
LÉONORE.
Elvire, il faut t’ouvrir mon âme tout entière.
Je voulais consacrer ma pénible carrière
Au vénérable asile où, dans mes
premiers jours,
J’avais goûté la paix loin des perfides
cours.
Le sombre Transtamare, en cherchant à me plaire,
M’attachait encor plus à ma retraite austère.
D’une mère sur moi tu connais le pouvoir;
Elle a détruit ma paix, et changé mon devoir.
Dans les dissensions de l’Espagne affligée,
Au parti de don Pèdre en secret engagée,
Pleine de cet orgueil qu’elle tient de son sang,
Elle me précipite en ce suprême rang:
Elle me donne au roi. Le puissant Transtamare
Ne pardonnera point le coup qu’on lui prépare.
Je replonge l’Espagne en un trouble nouveau;
De la guerre, en tremblant, j’allume le flambeau,
Moi, qui de tout mon sang aurais voulu l’éteindre.
Plus on croit m’élever, plus ma chute est à
craindre.
Le roi, qui voit l’État contre lui conjuré,
Cache encor mon secret dans Tolède ignoré:
Notre cour le soupçonne et paraît incertaine.
Je me vois exposée à la publique haine,
Aux fureurs des partis, aux bruits calomnieux;
Et, de quelque côté que je tourne les yeux,
Ce trône m’épouvante.
ELVIRE.
Ou je suis abusée,
Ou votre âme à ce choix ne s’est point opposée.
Si les périls sont grands, si, dans tous les États,
Les cours ont leurs dangers, le trône a ses appas.
LÉONORE.
Jamais le rang du roi n’éblouit ma jeunesse.
Peut-être que mon coeur, avec trop de faiblesse,
Admira sa valeur et ses grands sentiments.
Je sais quel fut l’excès de ses égarements;
J’en frémis: mais son âme est noble et généreuse;
Elvire, elle est sensible autant qu’impétueuse;
Et, s’il m’aime en effet, j’ose encore espérer
Que des jours moins affreux pourront nous éclairer.
L’auguste La Cerda, dont le ciel me fit naître,
M’inspira ce projet en me donnant un maître.
Ah! si le roi voulait, si je pouvais un jour
Voir ce trône ébranlé raffermi par
l’amour!
Si, comme je l’ai cru, les femmes étaient nées
Pour calmer des esprits les fougues effrénées,
Pour faire aimer la paix aux féroces humains,
Pour émousser le fer en leurs sanglantes mains!
Voilà ma passion, mon espoir et ma gloire.
ELVIRE.
Puissiez-vous remporter cette illustre victoire!
Mais elle est bien douteuse; et je vous vois marcher
Sur des feux que la cendre à peine a pu cacher.
LÉONORE.
J’ai peu vu cette cour, Elvire, et je l’abhorre.
Quel séjour orageux! Mais il se peut encore
Que dans le coeur du roi je réveille aujourd’hui
Les premières vertus qu’on admirait en lui.
Ses maîtresses peut-être ont corrompu son
âme,
Le fond en était pur.
ELVIRE.
Il vient à vous, madame
Osez donc parler.
SCÈNE IV.
DON PÈDRE, LÉONORE, ELVIRE.
LÉONORE.
Sire, ou plutôt cher époux,
Souffrez que Léonore embrasse vos genoux.
(Il la retient.)
Ma mère est votre sang, et sa main m’a donnée
Au maître généreux qui fait ma destinée.
Vous avez exigé qu’aux yeux de votre cour
Ce grand événement se cache encore un jour;
Mais vous m’avez promis de m’accorder la grâce
Qu’implorerait de vous mon excusable audace.
Puis-je la demander?
DON PÈDRE.
N’ayez point la rigueur
De douter d’un empire établi sur mon coeur.
Votre couronnement d’un seul jour se diffère;
Il me faut ménager un sénat téméraire,
Un peuple effarouché mais ne redoutez rien.
Parlez, qu’exigez-vous?
LÉONORE.
Votre bonheur, le mien,
Celui de la Castille une paix nécessaire.
Seigneur, vous le savez, la princesse ma mère
M’a remise en vos mains dans un espoir si beau.
Les ans et les chagrins l’approchent du tombeau.
Je joins ici ma voix à sa voix expirante;
Comme elle, en ces moments, la patrie est mourante.
La Discorde en fureur en ces lieux alarmés
Peut se calmer encor, seigneur, si vous m’aimez.
Ne m’ouvrez point au trône un horrible passage
Parmi des flots de sang, au milieu du carnage;
Et puissent vos sujets, bénissant votre loi,
Par vous rendus heureux, vous aimer comme moi!
DON PÈDRE.
Plus que vous ne pensez votre discours me touche;
La raison, la vertu, parlent par votre bouche.
Hélas! vous êtes jeune, et vous ne savez
pas
Qu’un roi qui fait le bien ne fait que des ingrats.
Allez, des factieux n’aiment jamais leur maître:
Quoi qu’il puisse arriver, je le suis, je veux l’être(40);
Ils subiront mes lois: mais daignez m’en donner;
Vous pouvez tout sur moi; que faut-il?
LÉONORE.
Pardonner.
DON PÈDRE.
A qui?
LÉONORE.
Puis-je le dire?
DON PÈDRE.
Eh bien?
LÉONORE.
A Transtamare.
DON PÈDRE.
Quoi vous me prononcez le nom de ce barbare!
Du criminel objet de mon juste courroux?
LÉONORE.
Peut-être il est puni, puisque je suis à
vous.
Alfonse votre père à sa main m’a promise;
Il lui donna Valence, et vous l’avez conquise.
Je lui portais pour dot d’assez vastes États;
Il les espère encore, et n’en jouira pas.
Sire, je ne veux point que la France jalouse,
Votre sénat, les grands, accusent votre épouse
D’avoir immolé tout à son ambition,
Et de n’être en vos bras que par la trahison.
De ces soupçons affreux la triste ignominie
Empoisonnerait trop ma malheureuse vie.
DON PÈDRE.
Écoutez: je vous aime; et ce sacré lien,
En vous donnant à moi, joint votre honneur au
mien.
Sachez qu’il n’est ici de perfide et de traître
Que ce prince rebelle, et qui s’obstine à l’être.
Trompé par une femme, et par l’âge affaibli,
Mettant près du tombeau tous mes droits en oubli,
Alfonse, mauvais roi, non moins que mauvais père
(Car je parle sans feinte, et ma bouche est sincère),
Alfonse, en égalant son bâtard à
son fils,
Nous fit imprudemment pour jamais ennemis.
D’une province entière on faisait son partage;
La moitié de mon trône était son
héritage.
Que dis-je? on vous donnait!... Plus juste possesseur,
J’ai repris tous mes biens des mains du ravisseur.
Le traître, avec Guesclin vaincu dans Navarette,
Par une fausse paix réparant sa défaite,
Attire à son parti nos peuples aveuglés.
Il impose au sénat, aux états assemblés;
Faible dans les combats, puissant dans les intrigues,
Artisan ténébreux de fraudes et de brigues,
Il domine en secret dans mon propre palais.
Il croit déjà régner. Ne me parlez
jamais
De ce dangereux fourbe et de ce téméraire
Cessez.
LÉONORE.
Je vous parlais, seigneur, de votre frère.
DON PÈDRE.
Mon frère! Transtamare!... Il doit n’être
à vos yeux
Qu’un opprobre nouveau du sang de nos aïeux,
Un enfant d’adultère, un rejeton du crime:
Et l’étrange intérêt qui pour lui
vous anime
Est un coup plus cruel à mon esprit blessé
Que tous ses attentats, qui m’ont trop offensé.
LÉONORE.
De quoi vous plaignez-vous quand je le sacrifie?
Quand, vous donnant mon coeur et hasardant ma vie,
Mon sort à vos destins s’abandonne aujourd’hui?
Ma tendresse pour vous et ma pitié pour lui
A vos yeux irrités sont-elles une offense?
Je vous vois menacé des armes de la France:
Les états, le sénat, unis contre vos droits,
Ont élevé déjà leurs redoutables
voix.
M’est-il donc défendu de craindre un tel orage?
DON PÈDRE.
Non, mais rassurez-vous du moins sur mon courage.
LÉONORE.
Vous n’en avez que trop; et, dans ces jours affreux,
Ce courage, peut-être, est funeste à tous
deux.
DON PÈDRE.
Rien n’est funeste aux rois que leur propre faiblesse.
LÉONORE.
Ainsi votre refus rebute ma tendresse:
A peine l’hyménée est prêt de nous
unir,
Je vous déplais, seigneur, en voulant vous servir.
DON PÈDRE.
Allez plaindre don Pèdre et flatter Transtamare.
LÉONORE.
Ah! vous ne craignez point que mon esprit s’égare
Jusqu’à le comparer à don Pèdre,
à mon roi.
Je vous parlais pour vous, pour l’Espagne, et pour moi:
Je vois qu’il faut suspendre une plainte indiscrète;
Qu’une femme est esclave, et qu’elle n’est point faite
Pour se jeter, seigneur, entre le peuple et vous.
J’ai cru que la prière apaisait le courroux;
Qu’on pouvait opposer à vos armes sanglantes
De la compassion les armes innocentes...
Mais je dois respecter de si grands intérêts...
J’avais trop présumé... je sors, et je
me tais.
(Elle sort.)
SCÈNE V.
DON PÈDRE.
Qu’une telle démarche et m’étonne et m’offense!
Transtamare avec elle est-il d’intelligence?
M’aurait-elle trompé sous le voile imposteur
Qui fascinait mes yeux par sa fausse candeur?
Croit-elle, en abusant du pouvoir de ses charmes,
Vaincre par sa faiblesse, et m’arracher mes armes?
Est-ce amour? est-ce crainte? est-ce une trahison?
Quels nouveaux attentats confondent ma raison?
Régné-je, juste ciel! et respiré-je
encore?
Tout m’abandonnerait!... et jusqu’à Léonore!...
Non... je ne le crois point... mais mon coeur est percé.
Monarque malheureux, amant trop offensé,
Oppose à tant d’assauts un coeur inébranlable:
Mais surtout garde-toi de la trouver coupable.
FIN DU PREMIER ACTE.
ACTE DEUXIÈME.
SCÈNE I.
LÉONORE, ELVIRE.
LÉONORE.
Je n’avais pas connu, jusqu’à ce triste jour,
Le danger d’être simple et d’ignorer la cour.
Je vois trop qu’en effet il est des conjonctures
Où les coeurs les plus droits, les vertus les
plus pures,
Ne servent qu’à produire un indigne soupçon.
Dans ces temps malheureux tout se tourne en poison.
Au fond de mes déserts pourquoi m’a-t-on cherchée?
Au séjour de la paix pourquoi suis-je arrachée?
Ah! si l’on connaissait le néant des grandeurs,
Leurs tristes vanités, leurs fantômes trompeurs,
Qu’on en détesterait le brillant esclavage!
ELVIRE.
Ne pensez qu’à don Pèdre, au noeud qui vous
engage.
Songez que, dans ces temps de trouble et de terreur,
De lui seul, après tout, dépend votre bonheur.
LÉONORE.
Le bonheur! ah! quel mot ta bouche me prononce!
Le bonheur! à nos yeux l’illusion l’annonce,
L’illusion l’emporte, et s’enfuit loin de nous.
Mon malheur, chère Elvire, est d’aimer mon époux:
Il m’entraîne en tombant, il me rend la victime
D’un peuple qui le hait, d’un sénat qui l’opprime,
De Transtamare enfin, dont la témérité
Ose me reprocher une infidélité;
Comme si, de mon coeur s’étant rendu le maître,
Par ma lâche inconstance il eût cessé
de l’être,
Et si, déjà formée aux vices de
la cour,
Je trahissais ma foi par un nouvel amour!
C’est là surtout, c’est là l’insupportable
injure
Dont j’ai le plus senti la profonde blessure.
SCÈNE II
LÉONORE, ELVIRE, TRANSTAMARE,
SUITE.
TRANSTAMARE.
Oui, je vous poursuivrai dans ces murs odieux,
Souillés par mes tyrans, et pleins de nos aïeux;
Ces lieux où des états l’autorité
sacrée
A toute heure à mes pas donne une libre entrée;
Où ce roi croit dicter ses ordres absolus,
Que déjà dans Tolède on ne reconnaît
plus.
C’est dans le sénat même assis pour le détruire,
C’est au temple, en un mot, que je veux vous conduire;
C’est là qu’est votre honneur et votre sûreté;
C’est là que votre amant vous rend la liberté.
LÉONORE.
De tant de violence indignée et surprise,
Fidèle à mes devoirs, à mon maître
soumise,
Mais écoutant encore un reste dé pitié
Que cet excès d’audace a mal justifié,
Je voulais vous servir, vous rapprocher d’un frère,
Rappeler de la paix quelque ombre passagère.
De ces voeux mal conçus mon coeur fut occupé;
Mais tous deux, à l’envi, vous l’avez détrompé.
Dans ces tristes moments, tout ce que je puis dire,
C’est que mon sang, mon Dieu, ce jour que je respire,
Ce palais où je suis, tout m’impose la loi
De chérir ma patrie et d’obéir au roi.
TRANSTAMARE.
Il n’est point votre roi; vous êtes mon épouse;
Vous n’échapperez point à ma fureur jalouse.
Oui, vous m’appartenez: la pompe des autels,
L’appareil des flambeaux, les serments solennels,
N’ajoutent qu’un vain faste aux promesses sacrées
Par un père et par vous dès l’enfance jurées.
Ces noeuds, ces premiers noeuds dont nous sommes liés
N’ont point été par vous encor désavoués:
Rome les consacra, rien ne peut les dissoudre:
N’attirez point sur vous les éclats de sa foudre.
Quoi! l’air empoisonné que nous respirons tous
A-t-il dans ce palais pénétré jusqu’à
vous?
Pourriez-vous préférer à ce noeud
respectable
La vanité trompeuse et l’orgueil méprisable
De captiver un roi dont tant d’autres beautés
Partageaient follement les infidélités?
Vous n’avilirez point le sang qui vous fit naître
Jusqu’à leur disputer la conquête d’un traître,
D’un monarque flétri par d’indignes amours,
Et qui, si l’on en croit de fidèles discours,
Jaloux sans être tendre, a, dans sa frénésie,
De sa femme au tombeau précipité la vie.
LÉONORE.
Quoi! vous cherchez sans cesse à le calomnier!
TRANSTAMARE.
Et vous vous abaissez à le justifier!
Tremblez de partager le poids insupportable
Dont la haine publique a chargé ce coupable.
Il faut me suivre; il faut dans les bras du sénat...
LÉONORE.
Si vous entrepreniez cet horrible attentat, si vous osiez
jamais...
SCÈNE III.
LÉONORE, TRANSTAMARE,
sur le devant
avec sa suite; DON PÈDRE,
dans le fond,
avec la sienne; MENDOSE.
DON PÈDRE, à Mendose,
dans l’enfoncement.
Tu vois ce téméraire,
Qui jusqu’en ma maison vient braver ma colère;
Ce protégé de Charle. Il vient à
ses vainqueurs
Apporter des Français les insolentes moeurs...
Aux yeux de la princesse il ose ici paraître!
Sans frein, sans retenue, il marche, il parle en maître...
(A Transtamare.)
Comte, un tel entretien ne vous est point
permis.
Dans la foule des grands, à votre rang admis,
Vous pourrez, dans les jours de pompe solennelle,
Vous présenter de loin, prosterné devant
elle.
Entrez dans le sénat, prenez place aux états;
La loi vous le permet; je ne vous y crains pas;
Vous y pouvez tramer vos cabales secrètes;
Mais respectez ces lieux, et songez qui vous êtes.
TRANSTAMARE.
Le fils du dernier roi prend plus de liberté;
Il s’explique en tous lieux; il peut être écouté;
Il peut offrir sans crainte un pur et noble hommage.
Rome, le roi de France, et des grands le suffrage,
Ont quelque poids encore, et pourront balancer
Tout ce qu’à ma poursuite on voudrait opposer.
Léonore est à moi, sa main fut mon partage.
DON PÈDRE.
Et moi, je vous défends d’y penser davantage.
TRANSTAMARE.
Vous me le défendez?
DON PÈDRE.
Oui.
TRANSTAMARE.
De mes ennemis
Les ordres quelquefois m’ont trouvé peu soumis.
DON PÈDRE.
Mais quelquefois aussi, malgré Rome et la France,
En Castille on punit la désobéissance.
TRANSTAMARE.
Le sénat et mon bras m’affranchissent assez
De ce grand châtiment dont vous me menacez.
DON PÈDRE.
Ils vous ont mal servi dans les champs de la gloire:
Vous devriez du moins en garder la mémoire.
TRANSTAMARE.
Les temps sont bien changés. Vos maîtres
et les miens,
Les états, le sénat, tous les vrais citoyens,
Ont enfin rappelé la liberté publique:
On ne redoute plus ce pouvoir tyrannique,
Ce monstre, votre idole, horreur du genre humain,
Que votre orgueil trompé veut rétablir
en vain.
Vous n’êtes plus qu’un homme avec un titre auguste,
Premier sujet des lois, et forcé d’être
juste.
DON PÈDRE.
Eh bien! crains ma justice, et tremble en tes desseins,
TRANSTAMARE.
S’il en est une au ciel, c’est pour vous que je crains.
Gardez-vous de lasser sa longue patience.
DON PÈDRE, tirant à
moitié son épée.
Tu mets à bout la mienne avec tant d’insolence.
Perfide, défends-toi contre ce fer vengeur.
TRANSTAMARE, mettant aussi la
main à l’épée.
Sire, oseriez-vous bien me faire cet honneur?
LÉONORE, se jetant entre
eux,
tandis que Mendose et almède
les séparent.
Arrêtez, inhumains; cessez, barbares frères!
Cieux toujours offensés! destins toujours contraires!
Verrai-je en tous les temps ces deux infortunés
Prêts à souiller leurs mains du sang dont
ils sont nés?
N’entendront-ils jamais la voix de la nature?
DON PÈDRE.
Ah! je n’attendais pas cette nouvelle injure,
Et que, pour dernier trait, Léonore aujourd’hui
Pût, en nous égalant, me confondre avec
lui.
C’en est trop.
LÉONORE.
Quoi! c’est vous qui m’accusez encore!
DON PÈDRE.
Et vous me trahiriez! vous, dis-je, Léonore!
LÉONORE.
Et vous me reprochez, dans ce désordre affreux,
De vouloir épargner un crime à tous les
deux!
Vous me connaissez mal: apprenez l’un et l’autre
Quels sont mes sentiments, et mon sort, et le vôtre.
Transtamare, sachez que vous n’aurez enfin,
Quand vous seriez mon roi, ni mon coeur, ni ma main.
Sire, tombe sur moi la justice éternelle,
Si jusqu’à mon trépas je ne vous suis fidèle!
Mais la guerre civile est horrible à mes yeux;
Et je ne puis me voir entre deux furieux,
Misérable sujet de discorde et de haine,
Toujours dans la terreur, et toujours incertaine
Si le seul de vous deux qui doit régner sur moi
Ne me fait pas l’affront de douter de ma foi.
Vous m’arrachiez, seigneur, au solitaire asile
Où mon coeur, loin de vous, était du moins
tranquille.
Je me vois exilée en ce cruel séjour,
Dans cet antre sanglant que vous nommez la cour.
Je la fuis; je retourne à la tombe sacrée
Où j’étais morte au monde, et du monde
ignorée.
Qu’une autre se complaise à nourrir dans les coeurs
Les tourments de l’amour, et toutes ses fureurs;
A mêler sans effroi ses langueurs tyranniques
Aux tumultes sanglants des discordes publiques;
Qu’elle se fasse un jeu du malheur des humains,
Et des feux de la guerre attisés par ses mains;
Qu’elle y mette, à son gré, sa gloire et
son mérite:
Cette gloire exécrable est tout ce que j’évite.
Mon coeur, qui la déteste, est encore étonné
D’avoir fui cette paix pour qui seule il est né:
Cette paix qu’on regrette au milieu des orages.
Je vais, loin de Tolède, et de ces grands naufrages,
M’ensevelir, vous plaindre, et servir à genoux
Un maître plus puissant et plus clément
que vous.
(Elle sort.)
SCÈNE IV.
DON PÈDRE, TRANSTAMARE,
SUITE.
DON PÈDRE.
Elle échappe à ma vue, elle fuit, et sans
peine!
J’ai soupçonné son coeur, j’ai mérité
sa haine.
(A sa suite.)
Léonore!... Courez, qu’on vole sur ses pas;
Mes amis, suivez-la; qu’on ne la quitte pas;
Veillez avec les miens sur elle et sur sa mère..
Toi, qui t’oses parer du saint nom de mon frère,
Va, rends grâce à ce sang par toi déshonoré,
Rends grâce a mes serments: j’ai promis, j’ai juré
De respecter ici la liberté publique.
Tu’m’osais reprocher un pouvoir tyrannique!
Tu vis, c’en est assez pour me justifier;
Tu vis, et je suis roi!... Garde-toi d’oublier
Qu’il me reste en Espagne encor quelque puissance.
Cabale avec les tiens dans Rome et dans la France;
Intrigue en ton sénat, soulève les états:
Va; mais attends le prix de tes noirs attentats.
TRANSTAMARE, en sortant avec
sa suite.
Sire, j’attends beaucoup de la clémence auguste
Du frère le plus tendre et du roi le plus juste.
SCÈNE V.
DON PÈDRE, MENDOSE.
DON PÈDRE.
Tremblez, tyrans des rois; le châtiment vous suit.
Que dis-je! malheureux! à quoi suis-je réduit!
J’ai laissé de ses pleurs Léonore abreuvée,
Ainsi que mes sujets, contre moi soulevée.
Quoi! toujours de mes mains j’ourdirai mes malheurs!
C’était donc mon destin d’éloigner tous
les coeurs!
J’ai d’une tendre épouse affligé l’innocence;
Mon peuple m’abandonne et le Français s’avance.
Prêt de faire une reine, et d’aller aux combats,
A tant de soins pressants mon coeur ne suffit pas.
Allons... il faut porter le fardeau qui m’accable.
MENDOSE.
Sire, vous permettez qu’un ami véritable
(Je hasarde ce nom, si rare auprès des rois),
Libre en ses sentiments, s’ouvre à vous quelquefois.
Vos soldats, il est vrai, s’approchent de Tolède;
Mais les grands, le sénat, que Transtamare obsède,
Les organes des lois, du peuple révérés,
De la religion les ministres sacrés,
Tout s’unit, tout menace; un dernier coup s’apprête.
Déjà même Guesclin, dirigeant la
tempête,
Marche aux rives du Tage et vient y rallumer
La foudre qui s’y forme et va tout consumer.
Peut-être il serait temps qu’un peu de politique
Tempérât prudemment ce courage héroïque;
Que vous attendissiez, chaque jour offensé,
Le moment de punir sans avoir menacé.
De vos fiers ennemis nourrissant l’insolence,
Vous les avertissez de se mettre en défense.
De Léonore ici je ne vous parle pas:
L’amour, bien mieux que moi, finira vos débats.
Vous êtes violent, mais tendre, mais sincère;
Seigneur, un mot de vous calmera sa colère.
Mais, quand le péril presse et peut vous accabler,
Avec vos oppresseurs il faut dissimuler.
DON PÈDRE.
A ma franchise, ami, cet art est trop contraire;
C’est la vertu du lâche... Ah! d’un maître
sévère,
D’un cruel, d’un tyran, s’ils m’ont donné le nom,
Je veux le mériter à leur confusion.
Trop heureux les humains dont les âmes dociles
Se livrent mollement aux passions tranquilles!
Ma vie est un orage; et, dans les flots plongé,
Je me plais dans l’abîme où je suis submergé.
Rien ne me changera, rien ne pourra m’abattre.
MENDOSE.
Mon prince, à vos côtés vous m’avez
vu combattre,
Vous m’y verrez mourir. Mais portez vos regards
Sur ces gouffres profonds ouverts de toutes parts;
Voyez de vos rivaux la fatale industrie,
Par des bruits mensongers séduisant la patrie,
S’appliquant sans relâche à vous rendre
odieux,
Tromper l’Europe entière, et croire armer les
cieux;
Des superstitions faire parler l’idole;
Vous poursuivre à Paris, vous perdre au Capitole;
Et par le seul mépris vous avez repoussé
Tous ces traits qu’on vous lance et qui vous ont blessé!
Vous laissez l’imposture, attaquant votre gloire,
Jusque dans l’avenir flétrir votre mémoire!
DON PÈDRE.
Ah! dure iniquité des jugements humains!
Fantômes élevés par des caprices
vains!
J’ai dédaigné toujours votre vile fumée;
Je foule aux pieds l’erreur qui fait la renommée.
On ne m’a vu jamais fatiguer mes esprits
A chercher un suffrage à Rome ou dans Paris.
J’ai vaincu, j’ai bravé la rumeur populaire:
Je ne me sens point né pour flatter le vulgaire:
Ou tombons, ou régnons. L’heureux est respecté;
Le vainqueur devient cher à la postérité;
Et les infortunés sont condamnés par elle.
Rome de Transtamare embrasse la querelle;
Rome sera pour moi quand j’aurai combattu,
Quand on verra ce traître, à mes pieds abattu,
Me rendre, en expirant, ma puissance usurpée.
Je ne veux plus de droits que ceux de mon épée...
Mais quel jour! Léonore!... Il devait être
heureux...
Pour son couronnement quel appareil affreux!
Que ce triomphe, hélas! peut devenir horrible!
Je me faisais, cruelle! un plaisir trop sensible
De détruire un rival au fond de votre coeur;
C’est là que j’aspirais à régner
en vainqueur...
On m’ose disputer mon trône et Léonore!
Allons, ils sont à moi: je les possède
encore.
SCÈNE VI.
DON PÈDRE, MENDOSE, ALVARE.
ALVARE.
Le sénat castillan vous demande, seigneur.
DON PÈDRE.
Il me demande? moi!
ALVARE.
Nous attendons l’honneur
De vous voir présider à l’auguste assemblée
Par qui l’Espagne enfin se verra mieux réglée.
Le prince votre frère a déjà préparé
L’édit qui sous vos yeux doit être déclaré.
DON PÈDRE.
Qui! mon frère!
ALVARE.
Au sénat que faut-il que j’annonce?
DON PÈDRE.
Je suis son roi. Sortez... et voilà ma réponse.
ALVARE.
Vous apprendrez la leur.
SCÈNE VII.
DON PÈDRE, MENDOSE, MONCADE,
SUITE.
DON PÈDRE, à sa
suite.
Eh bien! vous le voyez,
Les ordres de mes rois me sont signifiés;
DON PÈDRE.
Transtamare les signe; il commande, il est maître:
On me traite en sujet!... je serais fait pour l’être,
Pour servir enchaîné, si le même moment
Qui voit de tels affronts ne voit leur châtiment.
(A Moncade.)
Chef de ma garde! à moi... Je connais ton audace.
Serviras-tu ton roi, qu’on trahit, qu’on menace,
Qu’on ose mépriser?
MONCADE.
Comme vous j’en rougis:
Mon coeur est indigné. Commandez, j’obéis.
DON PÈDRE.
Ne ménageons plus rien. Fais saisir Transtamare,
Et le perfide Almède, et l’insolent Alvare:
Tu seras soutenu. Mes valeureux soldats
Aux portes de Tolède avancent à grands
pas.
Étonnons par ce coup ces graves téméraires
Qui détruisent l’Espagne et s’en disent les pères.
Leur siège est-il un temple? et, grâce aux
préjugés,
Est-ce le Capitole où les rois sont jugés?
Nous verrons aujourd’hui leur audace abaissée:
Va, d’autres intérêts occupent ma pensée.
Exécute mon ordre au milieu du sénat
Où le traître à présent règne
avec tant d’éclat.
MONCADE.
Cette entreprise est juste aussi bien que hardie;
Et je vais l’accomplir au péril de ma vie.
Mais craignez de vous perdre.
DON PÈDRE.
A ce point confondu,
Si je ne risque tout, crois-moi, tout est perdu.
MENDOSE.
Arrêtez un moment... daignez songer encore
Que vous bravez des lois qu’à Tolède on
adore.
DON PÈDRE.
Moi! je respecterais ces gothiques ramas
De privilèges vains que je ne connais pas,
Éternels aliments de troubles, de scandales,
Que l’on ose appeler nos lois fondamentales;
Ces tyrans féodaux, ces barons sourcilleux,
Sous leurs rustiques toits indigents orgueilleux:
Tous ces nobles nouveaux, ce sénat anarchique,
Érigeant la licence en liberté publique;
Ces états désunis dans leurs vastes projets,
Sous les débris du trône écrasant
les sujets!
Ils aiment Transtamare, ils flattent son audace;
Ils voudraient l’opprimer, s’il régnait en ma
place.
Je les punirai tous. Les armes d’un sénat
N’ont pas beaucoup de force en un jour de combat(41).
MENDOSE.
Souvent le fanatisme inspire un grand courage.
DON PÈDRE.
Ah! l’honneur et l’amour en donnent davantage.
FIN DU DEUXIÈME ACTE.
ACTE TROISIÈME.
SCÈNE I.
DON PÈDRE, MENDOSE.
MENDOSE.
Il est entre vos mains surpris et désarmé.
Disposez de ce tigre avec peine enfermé,
Prêt à dévorer tout si l’on brise
sa chaîne.
Des grands de la Castille une troupe hautaine
Rassemble avec éclat ce cortège nombreux
D’écuyers, de vassaux, qu’ils traînent après
eux;
Restes encor puissants de cette barbarie
Qui vint des flancs du Nord inonder ma patrie.
Ils se sont réunis à ce grand tribunal
Qui pense que leur prince est au plus leur égal:
Ils soulèvent Tolède à leur voix
trop docile.
DON PÈDRE.
Je le sais... Mes soldats sont enfin dans la ville.
MENDOSE.
Le tonnerre à la main, nous pouvons l’embraser,
Frapper les citoyens, mais non les apaiser.
Animé par les grands, tout un peuple en alarmes
Porte aux murs du palais des flambeaux et des armes;
Jusqu’en votre maison je vois autour de vous
Des courtisans ingrats vous servant à genoux,
Mais, servant encor plus la cabale des traîtres,
Préférer Transtamare au pur sang de leurs
maîtres:
La triste vérité ne peut se déguiser.
DON PÈDRE.
J’aime qu’on me la dise, et sais la mépriser.
Que m’importent ces flots dont l’inutile rage
Se dissipe en grondant, et se brise au rivage?
Que m’importent ces cris des vulgaires humains?
La seule Léonore est tout ce que je crains.
Léonore!... Crois-tu que son âme offensée,
Rendue à mon amour, ait pu dans sa pensée
Étouffer pour jamais le cuisant souvenir
D’un affront dont sa haine aurait dut me punir?
MENDOSE.
Vous l’avez assez vu, son retour est sincère.
DON PÈDRE.
Son ingénuité, qui dut toujours me plaire,
Laisse échapper des traits d’une mâle fierté
Qui joint un grand courage à sa simplicité.
MENDOSE.
Sa conduite envers vous était d’une âme pure.
Vertueuse sans art, ignorant l’imposture,
Voulant que ce grand jour fut un jour de bienfaits,
Au sein de la discorde elle a cherché la paix.
Ce coeur qui n’est pas né pour des temps si coupables
Se figurait des biens qui sont impraticables:
Sa vertu la trompait. Je vois avec douleur
Que tout corrompt ici votre commun bonheur.
Quel parti prenez-vous? et que devra-t-on faire
De cet inébranlable et terrible adversaire
Qui dans sa prison même ose encor vous braver?
DON PÈDRE.
Léonore!... à ce point as-tu su captiver
Un coeur si détrompé, si las de tant de
chaînes,
Dont le poids trop chéri fit ma honte et mes peines?
J’abjurais les amours et leurs folles erreurs.
Quoi! dans ces jours de sang, et parmi tant d’horreurs,
Cette candeur naïve et sa noble innocence
Sur mon âme étonnée ont donc plus
de puissance
Que n’en eurent jamais ces fatales beautés
Qui subjuguaient mes sens de leurs fers enchantés,
Et, des séductions déployant l’artifice,
Égaraient ma raison soumise à leur caprice!
Padille m’enchaînait et me rendait cruel;
Pour venger ses appas je devins criminel.
Ces temps étaient affreux. Léonore adorée
M’inspire une vertu que j’avais ignorée;
Elle grave en mon coeur, heureux de lui céder,
Tout ce que tu m’as dit sans me persuader:
Je crois entendre un dieu qui s’explique par elle;
Et son âme à mes sens donne une âme
nouvelle.
MENDOSE.
Si vous aviez plus tôt formé ces chastes
noeuds,
Votre règne, sans doute, eût été
plus heureux.
On a vu quelquefois, par des vertus tranquilles,
Une reine écarter les discordes civiles.
Padille les fit naître; et j’ose présumer
Que Léonore seule aurait pu les calmer.
C’est don Pèdre, c’est vous, et non le roi, qu’elle
aime;
Les autres n’ont chéri que la grandeur suprême.
Elle revient vers vous, et je cours de ce pas
Contenir, si je puis, le peuple et les soldats,
A vos ordres sacrés toujours prêt à
me rendre.
DON PÈDRE.
Je te joindrai bientôt, cher ami; va m’attendre.
SCÈNE II.
DON PÈDRE, LÉONORE.
DON PÈDRE.
Vous pardonnez enfin; vos mains daignent orner
Ce sceptre que l’Espagne avait dut vous donner.
Compagne de mes jours trop orageux, trop sombres,
Vous seule éclaircirez la noirceur de leurs ombres.
Les farouches esprits, que je n’ai pu gagner,
Haïront moins don Pèdre en vous voyant régner.
Dans ces coeurs soulevés, dans celui de leur maître,
Le calme qui nous fuit pourra bientôt renaître.
Je suis loin maintenant d’offrir à vos désirs
D’une brillante cour la pompe et les plaisirs:
Vous ne les cherchez pas. Le trône où je
vous place
Est entouré du crime, assiégé par
l’audace;
Mais, s’il touche à sa chute, il sera relevé,
Et dans un sang impur heureusement lavé:
Écrasant sous vos pieds la ligue terrassée,
Il reprendra par vous sa splendeur éclipsée.
LÉONORE.
Vous connaissez mon coeur; il n’a rien de caché.
Lorsque j’ai vu le vôtre à la fin détaché
Des indignes objets de votre amour volage,
J’ai sans peine à mon prince offert un pur hommage.
Vainement votre père, expirant dans mes bras,
Et prétendant régner au delà du
trépas,
Pour son fils Transtamare aveugle en sa tendresse,
Avait en sa faveur exigé ma promesse:
Bientôt par ma raison son ordre fut trahi;
Et plus je vous ai vu, plus j’ai mal obéi.
Enfin j’aimais don Pèdre, en fuyant sa couronne;
Et je ne pense pas que son coeur me soupçonne
D’avoir pu désirer cette triste grandeur,
Qui sans vous aujourd’hui ne me ferait qu’horreur.
Mais si de mon hymen la fête est différée,
Si je ne règne pas, je suis déshonorée.
Vous pouvez, par mépris pour la commune erreur,
Braver la voix publique; et je la crains, seigneur.
Je veux qu’on me respecte, et qu’après vos faiblesses
On ne me compte pas au rang de vos maîtresses:
Ma gloire s’en irrite; et, dans ces tristes jours,
La retraite, ou le trône, était mon seul
recours:
Votre épouse à vos yeux se sent trop outragée.
DON PÈDRE.
Avant la fin du jour vous en serez vengée.
LÉONORE.
Je ne prétends pas l’être. Écoutez
seulement
Tous les justes sujets de mon ressentiment.
J’ai peu du coeur humain la fatale science;
Mais j’ouvre enfin les yeux: ma prompte expérience
M’apprend ce qu’on éprouve à la suite des
rois.
Je vois comme on s’empresse à condamner leur choix.
On accuse de tout quiconque a pu leur plaire.
De l’estrade des grands descendant au vulgaire,
Le mensonge sans frein, sans pudeur, sans raison,
S’accroît de bouche en bouche, et s’enfle de poison.
C’est moi, si l’on en croit votre cour téméraire,
C’est moi dont l’artifice a perdu votre frère:
C’est moi qui l’ai plongé dans la captivité,
Pour garder ma conquête avec impunité.
Vous dirai-je encor plus? Une troupe effrénée,
Qui devrait souhaiter, bénir mon hyménée,
D’une voix mensongère insulte à nos amours:
Mon oreille a frémi de leurs affreux discours.
Je vois lancer sur vous des regards de colère
On déteste le roi qu’on dut chérir en père.
Pouvez-vous endurer tant d’horribles clameurs,
De menaces, de cris, et surtout tant de pleurs?
Pour la dernière fois écartez de ma vue
Ce spectacle odieux qui m’indigne et me tue.
Faut-il passer mes jours à gémir, à
trembler?
Détournez ces fléaux unis pour m’accabler.
Il en est encor temps. Le Castillan rebelle,
Pour peu qu’il soit flatté, par orgueil est fidèle.
Ah! si vous Opposiez au glaive des Français
Le plus beau bouclier, l’amour de vos sujets!
En spectacle à l’Espagne, en butte à tant
d’envie,
Je ne puis supporter l’horreur d’être haïe.
Je crains, en vous parlant, de réveiller en vous
L’affreuse impression d’un sentiment jaloux.
Je puis aller trop loin; je m’emporte; mais j’aime;
Consultez votre gloire, et jugez-vous vous-même.
DON PÈDRE.
J’ai pesé: chaque mot, et je prends mon parti.
(A sa suite.)
Déchaînez Transtamare,. et qu’on l’amène
ici.
LÉONORE.
Prenez garde, cher prince, arrêtez... Sa présence
Peut vous porter encore à trop de violence.
Craignez.
DON PÈDRE.
C’est trop de crainte; et vous vous abusez.
LÉONORE.
J’en ressens, il est vrai... C’est vous qui la causez.
SCÈNE III.
DON PÈDRE, LÉONORE,
TRANSTAMARE, SUITE.
DON PÈDRE.
Approche, malheureux, dont la rage ennemie
Attaqua tant de fois mon honneur et ma vie.
Esclave des Français, qui t’es cru mon égal,
Audacieux amant, qui t’es cru mon rival,
Ton oeil se baisse enfin, ta fierté me redoute;
Tu mérites la mort, tu l’attends... mais écoute.
Tu connais cet usage en Espagne établi,
Qu’aucun roi de mon sang n’ose mettre en oubli:
A son couronnement, une nouvelle reine,
Opposant sa clémence à la justice humaine,
Peut sauver à son gré l’un de ces criminels
Que, pour être en exemple au reste des mortels,
L’équité vengeresse au supplice abandonne:
Voici ta reine enfin.
TRANSTAMARE.
Léonore!
DON PÈDRE.
Elle ordonne
Que, malgré tes forfaits, malgré toutes
les lois,
Et malgré l’intérêt des peuples et
des rois,
Ton monarque outragé daigne te laisser vivre:
J’y consens... Vous, soldats, soyez prêts à
le suivre.
Vous conduirez ses pas, dès ce même moment,
Jusqu’aux lieux destinés pour son bannissement.
Veillez toujours sur lui, mais sans lui faire outrage,
Sans me faire rougir de mon juste avantage.
Tout indigne qu’il est du sang dont il est né,
Ménagez de mon père un reste infortuné...
En est-ce assez, madame? Êtes-vous satisfaite?
LÉONORE.
Il faudra qu’à vos pieds ce fier sénat se
jette.
Continuez, seigneur, à mêler hautement
Une sage clémence au juste châtiment.
Le sénat apprendra bientôt à vous
connaître;
Il saura révérer, et même aimer un
maître;
Vous le verrez tomber aux genoux de son roi.
TRANSTAMARE.
Léonore, on vous trompe; et le sénat et
moi
Nous ne descendons point encore à ces bassesses.
Vous pouvez, d’un tyran ménageant les tendresses,
Céder à cet éclat si trompeur et
si vain
D’un sceptre malheureux qui tombe de sa main.
Il peut, dans les débris d’un reste de puissance,
M’insulter un moment par sa fausse clémence,
Me bannir d’un palais qui peut-être aujourd’hui
Va se voir habité par d’autres que par lui.
Il a dut se hâter. Jouissez, infidèle,
D’un moment de grandeur où le sort vous appelle.
Cet éclat vous aveugle; il passe, il vous conduit
Dans le fond de l’abîme où votre erreur
vous suit.
DON PÈDRE.
Qu’on le remène; allez: qu’il parte, et qu’on le
suive.
SCÈNE IV.
DON PÈDRE, LÉONORE,
MONCADE,
TRANSTAMARE, SUITE.
MONCADE.
Seigneur, en ce moment Guesclin lui-même arrive.
LÉONORE.
O ciel!
TRANSTAMARE,
en se retournant vers don Pèdre.
Je suis vengé plus tôt que tu ne crois:
Va, je ne compte plus don Pèdre au rang des rois.
Frappe avant de tomber; verse le sang d’un frère;
Tu n’as que cet instant pour servir ta colère.
Ton heure approche, frappe: oses-tu?
DON PÈDRE.
C’est en vain
Que tu cherches l’honneur de périr de ma main:
Tu n’en étais pas digne, et ton destin s’apprête;
C’est le glaive des lois que je tiens sur ta tête.
(On emmène Transtamare.) (A Moncade.)
Qu’on l’entraîne Et Guesclin?
MONCADE.
Il est près des remparts:
Le peuple impatient vole à ses étendards
Il invoque Guesclin comme un dieu tutélaire.
LÉONORE.
Quoi! je vous implorais pour votre indigne frère!
Mes soins trop imprudents voulaient vous réunir!
Je devais vous prier, seigneur, de le punir.
Que faire, cher époux, dans ce péril extrême?
DON PÈDRE.
Que faire? le braver, couronner ce que j’aime,
Marcher aux ennemis, et, dans ce même jour,
Au prix de tout mon sang mériter votre amour.
MONCADE.
Un chevalier français en ces murs le devance,
Et pour son général il demande audience...
DON PÈDRE.
Cette offre me surprend, je ne puis le celer:
Quoi! lorsqu’il faut combattre un Français veut
parler?
MONCADE.
Il est ambassadeur et général d’armée.
DON PÈDRE.
Si j’en crois tous les bruits dont l’Espagne est semée,
Il est plus fier qu’habile; et, dans cet entretien,
L’orgueil de ce Breton pourrait choquer le mien.
Je connais sa valeur, et j’en prends peu d’alarmes:
En Castille avec lui j’ai mesuré mes armes;
Il doit s’en souvenir; mais, puisqu’il veut me voir,
Je suis prêt en tout temps à le bien recevoir,
Soit au palais des rois, soit aux champs de la gloire.
(A Léonore.)
Enfin, je vais chercher la mort ou la victoire:
Mais, avant le combat, hâtez-vous d’accepter
Le bandeau qu’après moi votre front doit porter.
Je pouvais, j’aurais dû, dans cette auguste fête,
De mon lâche ennemi vous présenter la tête;
Sur son corps tout sanglant recevoir votre main;
Mais je ne serai pas ce don Pèdre inhumain,
Dont on croit pour jamais flétrir la renommée:
Et, du pied de l’autel, je vole à mon armée
Montrer aux nations que j’ai su mériter
Ce trône et cette main qu’on m’ose disputer.
FIN DU TROISIÈME ACTE.
ACTE QUATRIÈME.
SCÈNE I.
DON PÈDRE, MENDOSE.
MENDOSE.
Quoi! vous vous exposiez à ce nouveau danger!
Quoi! don Pèdre, autrefois si prompt à
se venger,
De ce grand ennemi n’a pas proscrit la tête!
DON PÈDRE.
Léonore a parlé, ma vengeance s’arrête.
Elle n’a point voulu qu’aux marches de l’autel
Notre hymen fût souillé du sang d’un criminel.
Sans elle, cher ami, j’aurais été barbare;
J’aurais de ma main même immolé Transtamare:
Je l’aurais dû... n’importe.
MENDOSE.
Et voilà ces Français,
Dont le premier exploit et le premier succès
Est de vous enlever, par un sanglant outrage,
Ce prisonnier d’État qui vous servait d’otage!
Jugez de quel espoir le sénat est flatté;
Comme il est insolent avec sécurité;
Comme, au nom de Guesclin, sa voix impérieuse
Conduit d’un peuple vain la fougue impétueuse!
Tandis que Léonore a du bandeau royal
(Présent si digne d’elle, et peut-être fatal),
Orné son front modeste où la vertu réside,
D’arrogants factieux une troupe perfide
Abjurait votre empire, et, presque sous vos yeux,
Élevait Transtamare au rang de vos aïeux.
A peine ce Guesclin touchait à nos rivages,
Tous les grands à l’envi, lui portant leurs hommages,
Accouraient dans son camp, le nommaient à grands
cris
L’ange de la Castille envoyé de Paris.
Il commande, il s’érige un tribunal suprême,
Où lui seul va juger la Castille et vous-même.
Scipion fut moins fier et moins audacieux,
Quand il nous apporta ses aigles et ses dieux.
Mais ce qui me surprend, c’est qu’agissant en maître,
Il prétende apaiser les troubles qu’il fait naître;
Qu’il vienne en ce palais, vous ayant insulté;
Et qu’armé contre vous il propose un traité.
DON PÈDRE.
Il ne fait qu’obéir au roi qui me l’envoie.
L’orgueil de ce Guesclin se montre et se déploie,
Comme un ressort puissant avec art préparé
Qu’un maître industrieux fait mouvoir à
son gré.
Dans l’Europe aujourd’hui tu sais comme on les nomme;
Charle a le nom de Sage, et Guesclin de grand homme.
Et qui suis-je auprès d’eux, moi qui fus leur
vainqueur?
Je pourrais des Français punir l’ambassadeur,
Qui, m’osant outrager, à ma foi se confie.
Plus d’un roi s’est vengé par une perfidie;
Et les succès heureux de ces grands coups d’État
Souvent à leurs auteurs ont donné quelque
éclat:
Leurs flatteurs ont vanté cette infâme prudence.
Ami, je ne veux point d’une telle vengeance.
Dans mes emportements et dans mes passions,
Je respecte plus qu’eux les droits des nations.
J’ai déjà sur Guesclin ce premier avantage;
Et nous verrons bientôt s’il l’emporte en courage.
Un Français peut me vaincre, et non m’humilier.
Je suis roi, cher ami; mais je suis chevalier;
Et si la politique est l’art que je méprise,
On rendra pour le moins justice à ma franchise.
Mais surtout Léonore est-elle en sûreté?
MENDOSE.
Vous avez donné l’ordre, il est exécuté.
La garde castillane est rangée auprès d’elle,
Prête à fondre avec moi sur le parti rebelle;
Aux portes du palais les Africains placés
En défendent l’approche aux mutins dispersés;
Vos soldats sont postés dans la ville sanglante;
Toute l’armée enfin frémit, impatiente,
Demande le combat, bruie de vous venger
Du lâche Transtamare, et d’un fier étranger.
DON PÈDRE.
Je n’ai point envoyé Transtamare au supplice...
Mon épée est plus noble, et m’en fera justice.
Sous les yeux de Guesclin je vais le prévenir:
Va, c’est dans les combats qu’il est beau de punir...
Je regrette, il est vrai, dans cette juste guerre,
Ce fameux prince Noir, ce dieu de l’Angleterre,
Ce vainqueur de deux rois, qui meurt, et qui gémit,
Après tant de combats, d’expirer dans son lit.
C’eût été pour ma gloire un moment
plein de charmes,
De le revoir ici compagnon de mes armes.
Je pleure ce grand homme; et don Pèdre aujourd’hui,
Heureux ou malheureux, sera digne de lui...
Mais je vois s’avancer une foule étrangère,
Qui se joint, sous mes yeux, aux drapeaux de l’Ibère,
Et qui semble annoncer un ministre de paix:
C’est Guesclin qui s’avance au gré de mes souhaits.
Ami, près de ton roi prends la première
place.
Voyons quelle est son offre et quelle est son audace.
SCÈNE II.
Don PÈDRE se place sur
son trône;
MENDOSE à côté
de lui, avec quelques
GRANDS d’Espagne;
GUESCLIN, après avoir
salué le roi, qui se lève,
s’assied vis-à-vis de
lui. Les GARDES sont derrière
le trône du roi, et des
OFFICIERS FRANÇAIS
derrière la chaise de
Guesclin.
GUESCLIN.
Sire, avec sûreté je me présente à
vous,
Au nom d’un roi puissant de son honneur jaloux,
Qui d’un vaste royaume est aujourd’hui le père,
Qui l’est de ses voisins, qui l’est de votre frère,
Et dont la généreuse et prudente équité
N’a fait verser de sang que par nécessité.
J’apporte, au nom de Charle, ou la paix ou la guerre.
Faut-il ensanglanter, faut-il calmer la terre?
C’est à vous de choisir: je viens prendre vos
lois.
DON PÈDRE.
Vous-même expliquez-vous, déterminez mon
choix.
Mais dans votre conduite on pourrait méconnaître
Cette rare équité de votre auguste maître,
Qui, sans m’en avertir, dévastant mes États,
Me demande la paix par vingt mille soldats.
Sont-ce là les traités qu’à Vincenne
on prépare?
(Il se lève; Guesclin se lève aussi.)
De quel droit osez-vous m’enlever Transtamare?
GUESCLIN.
Du droit que vous aviez de le charger de fers.
Vous l’avez opprimé, seigneur, et je le sers.
DON PÈDRE.
De tous nos différends vous êtes donc l’arbitre?
GUESCLIN.
Mon roi l’est.
DON PÈDRE.
Je voudrais qu’il méritât ce titre;
Mais vous, qui vous fait juge entre mon peuple et moi?
GUESCLIN.
Je vous l’ai déjà dit: votre allié,
mon roi,
Que votre père Alfonse, en fermant la paupière,
Chargea d’exécuter sa volonté dernière;
Le vainqueur des Anglais, sur le trône affermi;
Et quand vous le voudrez, en un mot, votre ami.
DON PÈDRE.
De l’amitié des rois l’univers se défie;
Elle est souvent perfide, elle est souvent trahie.
Mais quel prix y met-il?
GUESCLIN.
La justice, seigneur.
DON PÈDRE.
Ces grands mots consacrés de justice, d’honneur,
Ont des sens différents qu’on a peine à
comprendre.
GUESCLIN.
J’en serai l’interprète, et vous allez m’entendre.
Rendez à votre frère, injustement proscrit,
Léonore et les biens qu’un père lui promit,
Tous ses droits reconnus d’un sénat toujours juste,
Dans Rome confirmés par un pouvoir auguste;
Des états castillans n’usurpez point les droits;
Pour qu’on vous obéisse, obéissez aux lois:
C’est là ce qu’à ma cour on déclare
équitable;
Et Charle est à ce prix votre ami véritable.
DON PÈDRE.
Instruit de ses desseins, et non pas effrayé,
Je préfère sa haine à sa fausse
amitié.
S’il feint de protéger l’enfant de l’adultère,
Le rebelle insolent qu’il appelle mon frère,
Je sais qu’il n’a donné ces secours dangereux
Que pour mieux s’agrandir en nous perdant tous deux.
Divisez pour régner, voilà sa politique:
Mais il en est une autre où don Pèdre s’applique;
C’est de vaincre; et Guesclin ne doit pas l’ignorer.
Agent de Transtamare, osez-vous déclarer
Que vous lui destinez la main de Léonore?
Léonore est ma femme... Apprenez plus encore:
Sachez que votre roi, qui semble m’accabler,
Des secrets de mon lit ne doit point se mêler;
Que de l’hymen des rois Rome n’est point le juge.
Je demeure surpris que, pour dernier refuge,
Au tribunal de Rome on ose en appeler,
Et qu’un guerrier français s’abaisse à
m’en parler.
Oubliez-vous, monsieur, qu’on vous a vu vous-même,
Vous qui me vantez Rome et son pouvoir suprême,
Extorquer ses tributs, rançonner ses États,
Et forcer son pontife à payer vos soldats?
GUESCLIN.
On dit qu’en tous les temps ma cour a su connaître
Et séparer les droits du monarque et du prêtre:
Mais, peu fait pour toucher ces ressorts délicats,
Je combats pour mon prince, et je ne l’instruis pas.
Qu’on ait lancé sur vous ce qu’on nomme anathème,
Que l’épouse d’un frère ou vous craigne
ou vous aime,
Je n’examine point ces intrigues des cours,
Ces abus des autels, encor moins vos amours.
Vous ne voyez en moi qu’un organe fidèle
D’un roi l’ami de Rome, et qui s’arme pour elle.
On va verser le sang, et l’on peut l’épargner:
Fléchissez, croyez-moi, si vous voulez régner.
DON PÈDRE.
J’entends; vous exigez ma prompte déférence
A ces rescrits de Rome émanés de la France.
Charle adore à genoux ces étonnants décrets,
Ou les foule à ses pieds, suivant ses intérêts;
L’orgueil me les apporte au nom de l’artifice!
Vous m’offrez un pardon, pourvu que j’obéisse!
Écoutez... Si j’allais, du même zèle
épris,
Envoyer une armée aux remparts de Paris;
Si l’un de mes soldats disait à votre maître
Sire, cédez le trône où Dieu vous
a fait naître,
Cédez le digne objet pour qui seul vous vivez;
Et de tous ces trésors à vos mains enlevés
Enrichissez un traître, un fils d’une étrangère,
Indigne de la France, indigne de son père;
Gardez-vous de donner vos ordres absolus
Pour former des soldats, pour lever des tributs;
Attendez humblement qu’un pontife l’ordonne;
Remettez au sénat les droits de la couronne;
Et don Pèdre à ce prix veut bien vous protéger...
Votre maître, à ce point se sentant outrager,
Pourrait-il écouter sans un peu de colère
Ce discours insultant d’un soldat téméraire?
GUESCLIN.
Je veux bien avouer que votre ambassadeur
S’expliquerait fort mal avec tant de hauteur:
Rien ne justifierait l’orgueil et l’imprudence
De donner des leçons et des lois à la France.
Charle s’en tient, seigneur, à la foi des traités.
Songez aux derniers mots par Alfonse dictés;
Ils ont rendu mon roi le tuteur et le père
De celui que don Pèdre eut dû traiter en
frère.
DON PÈDRE.
Le tuteur d’un rebelle! ah, noble chevalier!
Qu’il vous coûte en secret de le justifier!
J’en appelle à vous-même, à l’honneur,
à la gloire.
Votre prince est-il juste?
GUESCLIN.
Un sujet doit le croire.
Je suis son général, et le sers contre
tous,
Comme je servirais si j’étais né sous vous.
Je vous ai déclaré les arrêts qu’il
prononce;
Je n’y veux rien changer, et j’attends la réponse;
Donnez-la sans réserve: il faut vous consulter.
Je viens pour vous combattre, et non pour disputer.
Vous m’appelez soldat; et je le suis sans doute.
Ce n’est plus qu’en soldat que Guesclin vous écoute.
Cédez, ou prononcez votre dernier refus.
DON PÈDRE.
Vous l’aviez du prévoir, et vous n’en doutez plus:
Je vous refuse tout, excepté mon estime.
Je considère en vous le guerrier magnanime,
Qui combat pour son roi par zèle et par honneur;
Mais je ne puis en vous souffrir l’ambassadeur.
Portez à vos Français les ordres despotiques
De ce roi renommé parmi les politiques,
Qui, du fond de Vincenne, à l’abri des dangers,
Sème en paix la discorde entre les étrangers.
Sa sourde ambition, qu’on appelle prudence,
Croit sur mon infortune établir sa puissance.
Il viole chez moi les droits des souverains,
Qu’il a dans ses États soutenus par vos mains.
Pour vous, noble instrument de sa froide injustice,
Vous, dont il acheta le sang et le service,
Vous, chevalier breton, qui m’osez présenter
Un combat généreux qu’il n’oserait tenter,
Votre valeur me plaît, quoique très indiscrète;
Mais ressouvenez-vous des champs de Navarette.
GUESGLIN.
Sire, le prince anglais, je ne puis le nier,
Vainquit à Navarette et m’y fit prisonnier;
Je ne l’oublierai point. Une telle infortune
A de meilleurs guerriers en tout temps fut commune;
Et je ne viens ici que pour la réparer.
DON PÈDRE.
Dans les champs de l’honneur hâtez-vous donc d’entrer.
Toujours prêt, comme vous, d’en ouvrir la barrière,
Et de recommencer cette noble carrière,
Je vous donne le choix et des lieux et du temps;
La route a du lasser vos braves combattants.
En quel jour, en quel lieu, voulez-vous la bataille(42)?
GUESGLIN.
Dès ce moment, seigneur, et sous cette muraille.
A vous voir d’assez près j’ai su les préparer;
Et cet honneur si grand ne peut se différer.
DON PÈDRE.
Marchons, et laissons là ces disputes frivoles;
Venez revoir encor les lances espagnoles.
Mais, jusqu’à ce moment de nous deux souhaité,
Usez ici des droits de l’hospitalité...
Cher Mendose, ayez soin qu’une de vos escortes
Le guide avec honneur au delà de nos portes.
(A Guesclin.)
Acceptez mon épée.
GUESGLIN.
Une telle faveur
Est pour un chevalier le comble de l’honneur.
Plût au ciel que je pusse avec quelque justice,
Sire, ne la tirer que pour votre service(43)!
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
ACTE CINQUIÈME.
SCÈNE I.
LÉONORE, ELVIRE.
LÉONORE.
Succomberai-je enfin sous tant de coups du sort?
Une mère à mes yeux dans les bras de la
mort...
Un époux que j’adore, et que sa destinée
Fait voler aux combats du lit de l’hyménée...
Un peuple gémissant, dont les cris insensés
M’imputent tous les maux sur l’Espagne amassés...
De Transtamare enfin la détestable audace,
Dont le fer me poursuit, dont l’amour me menace...
Ai-je une âme assez forte, un coeur assez altier,
Pour contempler mes maux et pour les défier?
Avant que l’infortune accablât ma jeunesse,
Je ne me connaissais qu’en sentant ma faiblesse.
Peut-être qu’éprouvé par la calamité
Mon esprit s’affermit contre l’adversité.
Il me semble du moins, au fort de cet orage,
Que plus j’aime don Pèdre, et plus j’ai de courage.
ELVIRE.
Notre sexe, madame, en montre quelquefois
Plus que ces chevaliers vantés par leurs exploits.
Surtout l’amour en donne, et d’une âme timide
Ce maître impérieux fait une âme intrépide:
Il développe en nous d’étonnantes vertus
Dont les germes cachés nous étaient inconnus.
L’amour élève l’âme; et, faibles
que nous sommes,
Nous avons su donner des exemples aux hommes.
LÉONORE.
Ah! je me trompe, Elvire; un noir abattement
A cette fermeté succède à tout moment...
Don Pèdre! cher époux! que n’ai-je pu te
suivre,
Et tomber avec toi si tu cesses de vivre!
ELVIRE.
A vaincre Transtamare il est accoutumé:
Que votre coeur sensible, un moment alarmé,
Reprenne son courage et sa mâle assurance.
LÉONORE.
Oui, don Pèdre, il est vrai, me rend mon espérance.
Mais Guesclin!
ELVIRE.
Vous pourriez redouter sa valeur!
LÉONORE.
Je brave Transtamare, et crains son protecteur.
Si don Pèdre est vaincu, sa mort est assurée.
Je le connais trop bien sa main désespérée
Cherchera, je le vois, la mort de rang en rang,
Déchirera son sein, s’entr’ouvrira le flanc,
Plutôt que de tomber dans les mains d’un rebelle.
ELVIRE.
Détournez loin de vous cette image cruelle.
Reine, le ciel est juste, il ne donnera pas
Cet exemple exécrable à tous les potentats,
Qu’un traître, un révolté, l’enfant
de l’adultère,
Opprime impunément son monarque et son frère.
LÉONORE.
Quoique le ciel soit juste, il permet bien souvent
Que l’iniquité règne, et marche en triomphant;
Et si, pour nous venger, Elvire, il ne nous reste
Que le recours du faible au jugement céleste,
Et l’espoir incertain qu’enfin dans l’avenir,
Quand nous ne serons plus, le ciel saura punir,
Cet avenir caché, si loin de notre vue,
Nous console bien peu quand le présent nous tue.
Pardonne, je m’égare; et le trouble et l’effroi,
Plus forts que la raison, m’entraînent malgré
moi.
Tu vois avec pitié ce passage rapide
De l’excès du courage au désespoir timide.
Telle est donc la nature!... Il me faut donc lutter
Contre tous ses assauts!... et je veux l’emporter!
N’entends-tu pas de loin la trompette guerrière,
Les cris des malheureux roulants dans la poussière,
Des peuples, des soldats, les confuses clameurs,
Et les chants d’allégresse, et les cris des vainqueurs?
Le tumulte redouble, et l’on me laisse, Elvire...
Je ne me soutiens plus... On vient à moi... J’expire.
ELVIRE.
C’est Mendose; c’est lui, c’est l’ami de son roi:
Il paraît consterné.
SCÈNE II.
LÉONORE, MENDOSE, ELVIRE.
MENDOSE.
Fiez-vous à ma foi,
Venez, reine, cédez à nos destins contraires;
Fuyez, s’il en est temps, du palais de vos pères;
Il doit vous faire horreur.
LÉONORE.
Ah! c’en est fait enfin!
Transtamare est vainqueur?
MENDOSE.
Non c’est le seul Guesclin;
C’est Guesclin, dont le bras et le puissant génie
Ont soumis la Castille à la France ennemie.
Henri de Transtamare, indigne d’être heureux,
Ne fait qu’en abuser... et par un crime affreux...
LÉONORE.
Quel crime? ah! juste Dieu!
(Elle tombe dans son fauteuil.)
MENDOSE.
Si l’excès du courage
Suffisait dans les camps pour donner l’avantage,
Le roi, n’en doutez point, aurait vu sous ses pieds
Ses vainqueurs dans la poudre expirer foudroyés.
Mais il a négligé ce grand art de la guerre,
Que le héros français apprit de l’Angleterre.
Guesclin avec le temps s’est formé dans cet art
Qui conduit la valeur, et commande au hasard.
Don Pèdre était guerrier, et Guesclin capitaine.
Hélas! dispensez-moi, trop malheureuse reine,
Du récit douloureux d’un combat inégal,
Dont le triste succès, à nos neveux fatal,
Faisant passer le sceptre en une autre famille,
A changé pour jamais le sort de la Castille.
Par sa valeur trompé, don Pèdre s’est perdu;
Sous son coursier mourant ce héros abattu,
A bientôt du roi Jean subi la destinée.
Il tombe, on le saisit.
LÉONORE.
Exécrable journée!
Tu n’es pas à ton comble! il vit du moins?
(En se relevant.)
MENDOSE.
Hélas!
Le généreux Guesclin le reçoit dans
ses bras.
Il étanche son sang, il le plaint, le console,
Le sert avec respect, engage sa parole
Qu’il sera des vainqueurs en tout temps honoré
Comme un prince absolu de sa cour entouré.
Alors il le présente à l’heureux Transtamare.
Dieu vengeur! qui l’eût cru?... le lâche,
le barbare,
Ivre de son bonheur, aveugle en son courroux,
A tiré son poignard, a frappé votre époux;
Il foule aux pieds ce corps étendu sur le sable...
Fuyez, dis-je,. évitez l’aspect épouvantable
De ce lâche ennemi, né pour vous opprimer,
De ce monstre assassin qui vous osait aimer.
LÉONORE.
Moi, fuir... et dans quels lieux?... O cher et saint asile,
Où je devais mourir oubliée et tranquille,
Recevras-tu ma cendre?
MENDOSE.
On peut à vos vainqueurs
Dérober leur victime et leur cacher vos pleurs.
Tout blessé que je suis, le courage et le zèle
Donnent à ma faiblesse une force nouvelle.
LÉONORE.
C’en est trop... Cher Mendose... ayez soin de vos jours.
MENDOSE.
Le temps presse, acceptez mes fidèles secours;
Regagnons vos États, ces biens de vos ancêtres.
LÉONORE.
Moi, des biens! des États!... je n’ai plus que
des maîtres...
Mène-moi chez ma mère, au fond de ce palais,
Que j’expire avec elle, et que je meure en paix...
Ah! don Pèdre...
(Elle retombe.)
SCÈNE III.
LÉONORE, MENDOSE, TRANSTAMARE,
ELVIRE,
SUITE.
TRANSTAMARE.
Arrêtez. Qu’on garde l’infidèle,
Qu’on arrête Mendose, et qu’on veille autour d’elle...
Madame, c’est ici que je viens rappeler
Des serments qu’un tyran vous a fait violer.
Vous n’êtes plus soumise au joug honteux d’un traître,
Qui, perfide envers moi, vous obligeait à l’être.
J’ajoute la Castille à tant d’autres États
Envahis par don Pèdre et gagnés par mon
bras:
Le diadème et vous, vous êtes ma conquête.
Vainqueur de mon tyran, ma main est toujours prête
A mettre à vos genoux trois sceptres réunis,
Qu’aujourd’hui la valeur et le sort m’ont remis.
Rome me les donnait par ses décrets augustes,
Que le succès confirme et rend encor plus justes.
J’ai pour moi le sénat, le pontife, les grands,
Le jugement de Dieu qui punit les tyrans...
C’est lui qui me conduit au trône de Castille;
C’est lui qui de nos rois met en mes mains la fille,
Qui rend à Léonore un légitime époux,
Et qui sanctifiera les droits que j’ai sur vous.
J’ai honte, en ce moment, de vous aimer encore;
Mais, puisqu’un ennemi m’enleva Léonore,
Je reprends tous mes droits que vous avez trahis.
Lorsque j’ai combattu, vous en étiez le prix.
Vous avez tant changé dans ce jour mémorable,
Qu’un changement de plus ne vous rend point coupable.
Partagez ma fortune, ou servez sous mes lois.
LÉONORE,
se soulevant sur le siège
où elle est penchée.
Entre ces deux partis il est un autre choix
Qui demande peut-être un peu plus de courage...
Il pourrait effrayer et mon sexe et mon âge...
Il est coupable... affreux... mais vous m’y réduisez...
Le voici.
(Elle se tue.)
SCÈNE IV.
LÉONORE, renversée
dans un fauteuil;
ELVIRE, la soutenant;
TRANSTAMARE ALMÈDE, auprès
d’elle;
GUESCLIN et la SUITE, au fond
du théâtre.
GUESCLIN, entrant au moment où
Léonore parlait.
Ciel! mes yeux seraient-ils abusés?
Don Pèdre assassiné! Léonore expirante!
TRANSTAMARE, courant à
Léonore.
Tu meurs! ô jour sanglant d’horreur et d’épouvante!
LÉONORE.
Laisse-moi, malheureux! Que t’importent mes jours?
Va, je hais ta pitié, j’abhorre ton secours...
(Elle fait effort pour prononcer ces deux vers-ci:)
A ta seule clémence, ô Dieu! je m’abandonne!
Pardonne-moi ma mort: c’est lui qui me la donne.
TRANSTAMARE.
Où suis-je? et qu’ai-je fait!
GUESGLIN.
Deux crimes que le ciel
Aurait du prévenir d’un supplice éternel...
Enfin vous régnerez, barbare que vous êtes,
Vous jouirez en paix des horreurs que vous faites:
Vous aurez des flatteurs à vous plaire assidus,
Des suppôts du mensonge à vos ordres vendus,
Qui tous, dissimulant une action si noire,
Se déshonoreront pour sauver votre gloire:
Moi, qui n’ai jamais su ni feindre ni plier,
Je vous dégrade ici du rang de chevalier:
Vous en êtes indigne, et ce coup détestable
Envers l’honneur et moi vous a fait trop coupable.
Tyran, songez-vous bien qu’un frère infortuné,
Assassiné par vous, vous avait pardonné?
Je retourne à Paris faire rougir mon maître
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