OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE
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THÉÂTRE VI

NOTES

Note_1 Lettre à d’Argental, du 19 janvier 1772. 

Note_2 Lettres à Marmontel, 23 octobre 1772 et 29 mars 1773; à Laharpe, 22 janvier et 29 mars 1773; à Mme du Deffant, 29 mars 1773. 

Note_3 Lettre au roi de Prusse, du 29 mars 1773. 

Note_4 Ce poème en six chants est dans les Oeuvres posthumes de Frédéric II. Dans son Épître dédicatoire au pape Clément XIV, le royal auteur lui déclare avoir voulu peindre 
 

Ses prélats crossés et mitrés,
Jusqu’à ses pouilleux tonsurés.

Note_5 Lettre au roi de Prusse, du 5 décembre 1772. 

Note_6 Lettres à Vasselier, 2 et 28 mars 1772; à Richelieu, 25 mai 1772. 

Note_7 Lettre à Richelieu, du 1er février 1773. 

Note_8Les Lois de Minos, ou Astérie, tragédie en cinq actes, par M. de Voltaire; à Genève, et se trouve àParis chez Valade, 1773, in-8° de ij et 65 pages. Voltaire désavoua hautement cette édition dans une Déclaration que le Mercure de 1773 a publiée. (Voyez les Mélanges, 1773.) 

Note_9 Lettres à Thibouville, 8 et 22 février 1773. 

Note_10 Il est intitulé les Lois de Minos, tragédie, avec les notes de M. de Morza, et plusieurs pièces curieuses détachées; 1773, in-8° de xvj et 396 pages, plus les faux titre, titre et errata. 

Note_11 C’est ainsi qu’on trouve dans ce volume le poème du marquis de Chimène (c’est de cette manière que Voltaire écrivait le nom du marquis de Ximenès), ayant pour titre: Les lettres ont autant contribué à la gloire de Louis XIV qu’il avait contribué à leurs progrès.

Note_12 Les Lois de Minos, tragédie, par M. de Voltaire, avec les notes de M. de Morza, et plusieurs pièces nouvelles détachées du même auteur; à Lausanne, chez François Grasset et Cie, 1773, in-8° de xvj et 170 pages. On a supprimé, dans cette édition, les morceaux qui ne sont pas de Voltaire, et quelques-uns qui sont de lui. 

Note_13 Ce comte d’Artois a été roi de France sous le nom de Charles X. 

Note_14 Voyez Théâtre, t. IV. 

Note_15 1786, in-8° souvent réimprimé. L’édition posthume de 1797 est très augmentée. 

Note_16 Richelieu avait été reçu à l’Académie française en 1723, vingt-six ans avant Voltaire. (B.) 

Note_17 L’édition dont parle ici Voltaire, est intitulée les Lois de Minos, ou Astérie, tragédie en cinq actes, par M. de Voltaire; à Genève; et se trouve à Paris, chez Valade, libraire, rue Saint-Jacques, vis-à-vis celle des Mathurins, 1773, in-8° de lj et 65 pages. Elle ne contient qu’une note sur ce vers de la scène iii de l’acte Ier

S’il naquit parmi vous, s’il lance le tonnerre.

Mais elle est toute différente de celle qu’on lit aujourd’hui. Voyez l’Avertissement de Beuchot. 

Note_18 Richelieu était aide de camp du maréchal de Villars à la bataille de Denain, le 24 juillet 1712. (B.) 

Note_19 Voyez la Correspondance, année 1756. 

Note_20 Livre II, épître ire, vers 10, 12. 

Note_21 Épître vii, vers 9-18. 

Note_22 Le Commentaire fut publié en 1764. 

Note_23Les Plaideurs, acte II, scène ix. 

Note_24 Voyez la petite pièce intitulée le Pauvre Diable.

Note_25L’Oedipe ne fut joué qu’en 1718; mais il avait été composé cinq ans auparavant; voyez Théâtre, t. Ier

Note_26 Ces mots désignent Laharpe; voyez la lettre à d’Alembert, du 8 mai, et celle à Laharpe, du 24 mai 1773. (B.) 

Note_27 Antoine Sabatier, né à Castres en 1742, mort à Paris le 15 juin 1817, publia à la fin de 1772, les Trois Siècles de la littérature française, 1772, trois vol. in-8°. Voltaire en parle souvent. (B.) 

Note_28 « Je crains, écrivait d’Alembert à Voltaire, que les amateurs de l’ancien parlement ne trouvent dans cette pièce, dès le premier acte, et même dès les premiers vers, des choses qui leur déplairont, et que l’auteur, en se mettant à la merci des sots, ne les ait pas assez ménagés. » 

Note_29Note de Voltaire: Il ne faut pas s’imaginer qu’il y eût en Grèce un seul roi despotique. La tyrannie asiatique était en horreur; ils étaient les premiers magistrats, comme encore aujourd’hui, vers le septentrion, nous voyons plusieurs monarques assujettis aux lois de leur république. On trouve une grande preuve de cette vérité dans l’Oedipe de Sophocle; quand Oedipe, en colère contre Créon, crie: « Thèbes! » Créon dit: « Thèbes, il m’est permis, comme à vous, de crier: Thèbes! Thèbes! » Et il ajoute « qu’il serait bien fâché d’être roi; que sa condition est beaucoup meilleure que celle d’un monarque; qu’il est plus libre et plus heureux. » Vous verrez les mêmes sentiments dans l’Électre d’Euripide, dans les Suppliantes, et dans presque toutes les tragédies grecques. Leurs auteurs étaient les interprètes des opinions et des moeurs de toute la nation. 

Note_30Note de Voltaire: Le parricide consacré d’Idoménée en Crète n’est pas le premier exemple de ces sacrifices abominables qui ont souillé autrefois presque toute la terre. Voyez les notes suivantes. 

Note_31Note de Voltaire: Les poètes et les historiens disent qu’on immola Polixène aux mânes d’Achille; et Homère décrit le divin Achille sacrifiant de sa main douze citoyens troyens aux mânes de Patrocle. C’est à peu près l’histoire des premiers barbares que nous avons trouvés dans l’Amérique septentrionale. Il paraît, par tout ce qu’on nous raconte des anciens temps de la Grèce, que ses habitants n’étaient que des sauvages superstitieux et sanguinaires, chez lesquels il y eut quelques bardes qui chantèrent des dieux ridicules et des guerriers très grossiers vivant de rapine; mais ces bardes étalèrent des images frappantes et sublimes qui subjuguent toute l’imagination. 

Note_32Note de Voltaire: Il faut bien que les peuples d’Occident, à commencer par les Grecs, fussent des barbares du temps de la guerre de Troie. Euripide, dans un fragment qui nous est resté de la tragédie des Crétois, dit que, dans leur île, les prêtres mangeaient de la chair crue aux fêtes nocturnes de Bacchus. On sait d’ailleurs que, dans plusieurs de ces antiques orgies, Bacchus était surnommé mangeur de chair crue.

Mais ce n’était pas seulement dans l’usage de cette nourriture que consistait alors la barbarie grecque. Il ne faut qu’ouvrir les poèmes d’Homère pour voir combien les moeurs étaient féroces. 

C’est d’abord un grand roi qui refuse avec outrage de rendre à un prêtre sa fille dont ce prêtre apportait la rançon. C’est Achille qui traite ce roi de lâche et de chien. Diomède blesse Vénus et Mars qui revenaient d’Éthiopie, où ils avaient soupé avec tous les dieux. Jupiter, qui a déjà pendu sa femme une fois, la menace de la pendre encore. Agamemnon dit aux Grecs assemblés que Jupiter machine contre lui la plus noire des perfidies. Si les dieux sont perfides, que doivent être les hommes? 

Et que dirons-nous de la générosité d’Achille envers Hector? Achille invulnérable, à qui les dieux ont fait une armure défensive très inutile; Achille secondé par Minerve, dont Platon fit depuis le Logos divin, le verbe; Achille qui ne tue Hector que parce que la Sagesse, fille de Jupiter, le Logos, a trompé ce héros par le plus infâme mensonge et par le plus abominable prestige; Achille enfin, ayant tué si aisément, pour tout exploit, le pieux Hector, ce prince mourant prie son vainqueur de rendre son corps sanglant à ses parents; Achille lui répond: « Je voudrais te hacher par morceaux, et te manger tout cru. » Cela pourrait justifier les prêtres crétois, s’ils n’étaient pas faits pour servir d’exemple. 

Achille ne s’en tient pas là il perce les talons d’Hector, y passe une lanière, et le traîne ainsi par les pieds dans la campagne. Homère ne dormait pas quand il chantait ces exploits de cannibales; il avait la fièvre chaude, et les Grecs étaient atteints de la rage. 

Voilà pourtant ce qu’on est convenu d’admirer de l’Euphrate au mont Atlas, parce que ces horreurs absurdes furent célébrées dans une langue harmonieuse, qui devint la langue universelle. 

Note_33 Corneille a dit dans le Cid, acte II, scène ii: 

J’admire ton courage, et je plains ta jeunesse.

Note_34Note de Voltaire: La petite province de Cydon est au nord de l’île de Crète. Elle défendit longtemps sa liberté, et fut enfin assujettie par les Crétois, qui le furent ensuite à leur jour par les Romains, par les empereurs grecs, par les Sarrasins, par les croisés, par les Vénitiens, par les Turcs. Mais par qui les Turcs le seront-ils? 

Note_35Note de Voltaire: La ville de Gortine était la capitale de la Crète, où l’on avait élevé le fameux temple de Jupiter. 

Note_36Note de Voltaire: Le but de cette tragédie est de prouver qu’il faut abolir une loi quand elle est injuste. 

L’histoire ancienne, c’est-à-dire la fable, a dit depuis longtemps que ce grand législateur Minos, propre fils de Jupiter, et tant loué par le divin Platon, avait institué des sacrifices de sang humain. 

Ce bon et sage législateur immolait tous les ans sept jeunes Athéniens; du moins Virgile le dit [Énéide, VI, 20-22]: 
 

In foribus lethum Androgei tum pendere poenas
Cecropidae jussi (miserum) septena quotannis
Corpora natorum...

Ce qui est aujourd’hui moins rare qu’un tel sacrifice, c’est qu’il y a vingt opinions différentes de nos profonds scoliastes sur le nombre des victimes, et sur le temps où elles étaient sacrifiées au monstre prétendu, connu sous le nom de Minotaure, monstre qui était évidemment le petit-fils du sage Minos. 

Quel qu’ait été le fondement de cette fable, il est très vraisemblable qu’on immolait des hommes en Crète comme dans tant d’autres contrées. Sanchoniathon, cité par Eusèbe (Préparation évangélique, liv. I), prétend que cet acte de religion fut institué de temps immémorial. Ce Sanchoniathon vivait longtemps avant l’époque où l’on place Moïse, et huit cents ans après Thaut, l’un des législateurs de l’Égypte, dont les Grecs firent depuis le premier Mercure. 

Voici les paroles de Sanchoniathon, traduites par Philon de Biblos, rapportées par Eusèbe: 

« Chez les anciens, dans les grandes calamités, les chefs de l’État achetaient le salut du peuple en immolant aux dieux vengeurs les plus chers de leurs enfants. Iloüs (ou Chronos, selon les Grecs, ou Saturne, que les Phéniciens appellent Israël, et qui fut depuis placé dans le ciel) sacrifia ainsi son propre fils dans un grand danger où se trouvait la république. Ce fils s’appelait Jeüd; il l’avait eu d’une fille nommée Annobret, et ce nom de Jeüd signifie en phénicien premier-né. » 

Telle est la première offrande à l’Être éternel, dont la mémoire soit restée parmi les hommes; et cette première offrande est un parricide. 

Il est difficile de savoir précisément si les Brachmanes avaient cette coutume avant les peuples de Phénicie et de Syrie; mais il est malheureusement certain que, dans l’Inde, ces sacrifices sont de la plus haute antiquité, et qu’ils n’y sont pas encore abolis de nos jours, malgré les efforts des Mahométans. 

Les Anglais, les Hollandais, les Français, qui ont déserté leur pays pour aller commercer et s’égorger dans ces beaux climats, ont vu très souvent de jeunes veuves riches et belles se précipiter par dévotion sur le bûcher de leurs maris, en repoussant leurs enfants qui leur tendaient les bras, et qui les conjuraient de vivre pour eux. C’est ce que la femme de l’amiral Roussel vit, il n’y a pas longtemps, sur les bords du Gange. 
 

Tantum religio potuit suadere malorum.
Luc. I,102.

Les Égyptiens ne manquaient pas de jeter en cérémonie une fille dans le Nil, quand ils craignaient que ce fleuve ne parvînt pas à la hauteur nécessaire. 

Cette horrible coutume dura jusqu’au règne de Ptolémée Lagus; elle est probablement aussi ancienne que leur religion et leurs temples. Nous ne citons pas, ces coutumes de l’antiquité pour faire parade d’une science vaine, mais c’est en gémissant de voir que les superstitions les plus barbares semblent un instinct de la nature humaine, et qu’il faut un effort de raison pour les abolir. 

Lycaon et Tantale, servant aux dieux leurs enfants en ragoût, étaient deux pères superstitieux, qui commirent un parricide par piété. Il est beau que les mythologistes aient imaginé que les dieux punirent ce crime, au lieu d’agréer cette offrande. 

S’il y a quelque fait avéré dans l’histoire ancienne, c’est la coutume de la petite nation connue depuis en Palestine sous le nom de Juifs. Ce peuple, qui emprunta le langage, les rites, et les usages de ses voisins, non seulement immola ses ennemis aux différentes divinités qu’il adora jusqu’à la transmigration de Babylone, mais il immola ses enfants mêmes. Quand une nation avoue qu’elle a été très longtemps coupable de ces abominations, il n’y a pas moyen de disputer contre elle; il faut la croire. 

Outre le sacrifice de Jephté, qui est assez connu, les Juifs avouent qu’ils brûlaient leurs fils et leurs filles en l’honneur de leur dieu Moloch, dans la vallée de Topheth. Moloch signifie à la lettre le Seigneur. Aedificaverunt excelsa Topheth, quae est in valle filii Ennom, ut incenderent filios suos et filias suas igni. « Ils ont bâti les hauts lieux de Topheth, qui est dans la vallée du fils d’Ennom, pour y mettre en cendre leurs fils et leurs filles par le feu. » (Jérém., VII, 31.) 

Si les Juifs jetaient souvent leurs enfants dans le feu pour plaire à la Divinité, ils nous apprennent aussi qu’ils les faisaient mourir quelquefois dans l’eau. Ils leur écrasaient la tête à coups de pierre au bord des ruisseaux. « Vous immolez aux dieux vos enfants dans des torrents sous des pierres. » (Isaïe, lvii.) 

Il s’est élevé une grande dispute entre les savants sur le premier sacrifice de trente-deux filles, offert au dieu Adonaï, après la bataille gagnée par la horde juive sur la horde madianite; dans le petit désert de Madian arabe, sous le commandement d’Éléazar, du temps de Moïse: on ne sait pas positivement en quelle année. 

Le livre sacré intitulé les Nombres nous dit (Nomb., xxxi) que les Juifs ayant tué dans le combat tous les mâles de la horde madianite, et cinq rois de cette horde, avec un prophète et Moïse leur ayant ordonné, après la bataille, de tuer toutes les femmes, toutes les veuves, et tous les enfants à la mamelle, on partagea ensuite le butin qui était de 40,900 livres en or, à compter le sicle à 6 francs de notre monnaie d’aujourd’hui; plus six cent soixante et quinze mille brebis, soixante et douze mille boeufs, soixante et un mille ânes, trente-deux mille filles vierges, le tout étant le reste des dépouilles, et les vainqueurs étant au nombre de douze mille, dont il n’y en eut pas un de tué. 

Or, du butin partagé entre tous les Juifs, il y eut trente-deux filles pour la part du Seigneur. 

Plusieurs commentateurs ont jugé que cette part du Seigneur fut un holocauste, un sacrifice de ces trente-deux filles, puisqu’on ne peut dire qu’on les voua aux autels, attendu qu’il n’y eut jamais de religieuses chez les Juifs; et que, s’il y avait eu des vierges consacrées en Israël, on n’aurait pas pris des Madianites pour le service de l’autel: car il est clair que ces Madianites étaient impurs, puisqu’ils n’étaient pas Juifs. On a donc conclu que ces trente-deux filles avaient été immolées. C’est un point d’histoire que nous laissons aux doctes à discuter. 

Ils ont prétendu aussi que le massacre de tout ce qui était en vie dans Jéricho fut un véritable sacrifice; car ce fut un anathème, un voeu, une offrande; et tout se fit avec la plus grande solennité: après sept processions augustes autour de la ville pendant sept jours, on fit sept fois le tour de la ville, les lévites portant l’arche d’alliance, et devant l’arche sept autres prêtres sonnant du cornet; à la septième procession de ce septième jour, les murs de Jéricho tombèrent d’eux-mêmes. Les Juifs immolèrent tout dans cette cité, vieillards, enfants, femmes, filles, animaux de toute espèce, comme il est dit dans l’histoire de Josué. 

Le massacre du roi Agag fut incontestablement un sacrifice, puisqu’il fut immolé par le prêtre Samuel, qui le dépeça en morceaux avec un couperet, malgré la promesse et la foi du roi Saül qui l’avait reçu à rançon comme son prisonnier de guerre. 

Vous verrez dans l’Essai sur les moeurs et l’esprit des nations les preuves que les Gaulois et les Teutons, ces Teutons dont Tacite fait semblant d’aimer tant les moeurs honnêtes, faisaient de ces exécrables sacrifices aussi communément qu’ils couraient au pillage, et qu’ils s’enivraient de mauvaise bière. 

La détestable superstition de sacrifier des victimes humaines semble être si naturelle aux peuples sauvages, qu’au rapport de Procope, un certain Théodebert, petit-fils de Clovis, et roi du pays Messin, immola des hommes pour avoir un heureux succès dans une course qu’il fit en Lombardie pour la piller. Il ne manquait que des bardes tudesques pour chanter de tels exploits. 

Ces sacrifices du roi messin étaient probablement un reste de l’ancienne superstition des Francs, ses ancêtres. Nous ne savons que trop à quel point cette exécrable coutume avait prévalu chez les anciens Welches, que nous appelons Gaulois: c’était là cette simplicité, cette bonne foi, cette naïveté gauloise que nous avons tant vantée. C’était le bon temps quand des druides, ayant pour temples des forêts, brûlaient les enfants de leurs concitoyens dans des statues d’osier plus hideuses que ces druides mêmes. 

Les sauvages des bords du Rhin avaient aussi des espèces de druidesses, des sorcières sacrées, dont la dévotion consistait à égorger solennellement des petits garçons et des petites filles dans de grands bassins de pierre, dont quelques-uns subsistent encore, et que le professeur Schoepflin a dessinés dans son Alsatia illustrata. Ce sont là les monuments de cette partie du monde, ce sont là nos antiquités. Les Phidias, les Praxitèle, les Scopas, les Miron, en ont laissé de différentes. 

Jules César, ayant conquis tous ces pays sauvages, voulut les civiliser: il défendit aux druides ces actes de dévotion, sous peine d’être brûlés eux-mêmes, et fit abattre les forêts où ces homicides religieux avaient été commis. Mais ces prêtres persistèrent dans leurs rites; ils immolèrent en secret des enfants, disant qu’il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes; que César n’était grand pontife qu’à Rome; que la religion druidique était la seule véritable; et qu’il n’y avait point de salut sans brûler de petites filles dans de l’osier, ou sans les égorger dans de grandes cuves. 

Nos sauvages ancêtres ayant laissé dans nos climats la mémoire de nos coutumes, l’inquisition n’eut pas de peine à les renouveler. Les bûchers qu’elle alluma furent de véritables sacrifices. Les cérémonies les plus augustes de la religion, processions, autels, bénédictions, encens, prières, hymnes chantées à grands choeurs, tout y fut employé; et ces hymnes étaient les propres cantiques de ces mêmes infortunés que nous y traînons, et que nous appelons nos pères et nos maîtres 

Ce sacrifice n’avait nul rapport à la jurisprudence humaine, car assurément ce n’était pas un crime contre la société de manger dans sa maison, les portes bien fermées, d’un agneau cuit avec des laitues amères, le 14 de la lune de mars. Il est clair qu’en cela on ne fait de mal à personne; mais on péchait contre Dieu qui avait aboli cette ancienne cérémonie par l’organe de ses nouveaux ministres 

On voulait donc venger Dieu, en brûlant ces Juifs entre un autel et une chaire de vérité dressés exprès dans la place publique. L’Espagne bénira dans les siècles à venir celui qui a émoussé le couteau sacré et sacrilège de l’inquisition [Aranda]. Un temps viendra enfin où l’Espagne aura peine à croire que l’Inquisition .ait existé. 

Plusieurs moralistes ont regardé la mort de Jean Hus et de Jérôme de Prague comme le plus pompeux sacrifice qu’on ait jamais fait sur la terre. Les deux victimes furent conduites au bûcher solennel par un électeur palatin et par un électeur de Brandebourg: quatre-vingts princes ou seigneurs de l’empire y assistèrent. L’empereur Sigismond brillait au milieu d’eux, comme le soleil au milieu des astres, selon l’expression d’un savant prélat allemand. Des cardinaux, vêtus de longues robes traînantes, teintes en pourpre, rebrassées d’hermine, couverts d’un immense chapeau aussi de pourpre, auquel pendaient quinze houppes d’or, siégeaient sur la même ligne que l’empereur, au-dessus de tous les princes. Une foule d’évêques et d’abbés étaient au-dessous, ayant sur leurs têtes de hautes mitres étincelantes de pierres précieuses. Quatre cents docteurs, sur un banc plus bas, tenaient des livres à la main: vis-à-vis on voyait vingt-sept ambassadeurs de toutes les couronnes de l’Europe, avec tout leur cortège. Seize mille gentilshommes remplissaient les gradins hors de rang, destinés pour les curieux. 

Dans l’arène de ce vaste cirque étaient placés cinq cents joueurs d’instruments qui se faisaient entendre alternativement avec la psalmodie. Dix-huit mille prêtres de tous les pays de l’Europe écoutaient cette harmonie, et sept cent dix-huit courtisanes magnifiquement parées, entremêlées avec eux (quelques auteurs disent dix-huit cents), composaient le plus beau spectacle que l’esprit humain ait jamais imaginé. 

Ce fut dans cette auguste assemblée qu’on brûla Jean et Jérôme en l’honneur du même Jésus-Christ qui ramenait la brebis égarée sur ses épaules; et les flammes, en s’élevant, dit un auteur du temps, allèrent réjouir le ciel empyrée. 

Il faut avouer, après un tel spectacle, que lorsque le Picard Jean Chauvin offrit le sacrifice de l’Espagnol Michel Servet, dans une pile de fagots verts, c’était donner. les marionnettes après l’opéra. 

Tous ceux qui ont immolé ainsi d’autres hommes, pour avoir eu des opinions contraires aux leurs, n’ont pu certainement les sacrifier qu’à Dieu. 

Que Polyeucte et Néarque, animés d’un zèle indiscret, aillent troubler une fête qu’on célèbre pour la prospérité de l’empereur; qu’ils brisent les autels, les statues, dont les débris écrasent les femmes et les enfants, ils ne sont coupables qu’envers les hommes qu’ils ont pu tuer; et quand on les condamne à mort, ce n’est qu’un acte de justice humaine: mais quand il ne s’agit que de punir des dogmes erronés, des propositions mal sonnantes, c’est un véritable sacrifice à la Divinité. 

On pourrait encore regarder comme un sacrifice notre Saint-Barthélemy, dont nous célébrons l’anniversaire dans cette année centenaire 1772, s’il y avait eu plus d’ordre et de dignité dans l’exécution. 

Ne fut-ce pas un vrai sacrifice que la mort d’Anne Dubourg, prêtre et conseiller au parlement, également respecté dans ces deux ministères? N’a-t-on pas vu d’autres barbaries plus atroces, qui soulèveront longtemps les esprits attentifs et les coeurs sensibles dans l’Europe entière? N’a-t-on pas vu dévouer à une mort affreuse, et à la torture, plus cruelle que la mort, deux enfants qui ne méritaient qu’une correction paternelle? si ceux qui ont commis cette atrocité ont des enfants, s’ils ont eu le loisir de réfléchir sur cette horreur, si les reproches qui ont frappé leurs oreilles de toutes parts ont pu amollir leurs coeurs, peut-être verseront-ils quelques larmes en lisant cet écrit. Mais aussi n’est-il pas juste que les auteurs de cet horrible assassinat public soient à jamais en exécration au genre humain? 

Note_37Note de Voltaire: Plusieurs anciens auteurs assurent qu’Iphigénie fut en effet sacrifiée; d’autres imaginèrent la fable de Diane et de la biche. Il est encore plus vraisemblable que, dans ces temps barbares, un père ait sacrifié sa fille, qu’il ne l’est qu’une déesse, nommée Diane, ait enlevé cette victime, et mis une biche à sa place: mais cette fable prévalut; elle eut cours dans toute l’Asie comme dans la Grèce, et servit de modèle à d’autres fables. 

Note_38 Tantôt Pharès apparaissait à Voltaire sous les traits de l’évêque de Cracovie, tantôt sons la figure de Christophe de Beaumont, archevêque de Paris. (G. A.) 

Note_39Note de Voltaire: Les Crétois disaient Minos fils de dieu, comme les Thébains disaient Bacchus et Hercule fils de dieu, comme les Argiens le disaient de Castor et de Pollux, les Romains de Romulus, comme enfin les Tartares l’ont dit de Gengis-kan, comme toute la fable l’a chanté de tant de héros et de législateurs, ou de gens qui ont passé pour tels. 

Les doctes ont examiné sérieusement si ce Jupiter, le maître des dieux et le père de Minos, était né véritablement en Crète, et si Jupiter avait été enterré à Gortis, ou Gortine, ou Cortine. 

C’est dommage que Jupiter soit un nom latin. Les doctes ont prétendu encore que ce nom latin venait de Jovis, dont on avait fait Jovis pater; Jovpiter, Jupiter, et que ce Jov venait de Jehovah ou Hiao, ancien nom de Dieu en Syrie, en Égypte, en Phénicie. 

Ceux qu’on appelle théologiens, dit Cicéron (de Natura deorum, lib. III), comptent trois Jupiter, deux d’Arcadie et un de Crète. Principio Joves tres numerant ii qui theologi appellantur.

Il est à remarquer que tous les peuples qui ont admis ce Jupiter, ce Jov, l’on tous armé du tonnerre. Ce fut l’attribut réservé au souverain des dieux en Asie, en Grèce, à Rome; non pas en Égypte, parce qu’il n’y tonne presque jamais. La théologie dont parle Cicéron ne fut pas établie par les philosophes. Celui qui a dit: 
 

Primus in orbe deos fecit timor, ardua coelo
Fulmina quum caderent.

n’a pas eu tort. Il y a bien plus de gens qui craignent qu’il n’y en a qui raisonnent et qui aiment. S’ils avaient raisonné, ils auraient conçu que Dieu, l’auteur de la nature, envoie la rosée comme le tonnerre et la grêle; qu’il a fait les lois suivant lesquelles le temps est serein dans un canton, tandis qu’il est orageux dans un autre, et que ce n’est point du tout par mauvaise humeur qu’il fait tomber la foudre à Babylone, tandis qu’il ne la lance jamais sur Memphis. La résignation aux ordres éternels et immuables de la Providence universelle est une vertu; mais l’idée qu’un homme frappé du tonnerre est puni par les dieux, n’est qu’une pusillanimité ridicule. ¾ Le passage latin cité par Voltaire dans cette note est dans les fragments de Pétrone. Le Primus in orbe deos fecit timor est répété dans la Thébaïde de Stace, chant III, vers 661. (B.) 

Note_40Note de Voltaire: Non seulement Platon et Aristote attestent que Minos, ce lieutenant de police des enfers, autorisa l’amour des garçons, mais les aventures de ses deux filles ne supposent pas qu’elles eussent reçu une excellente éducation. N’admirez-vous pas les scoliastes, qui, pour sauver l’honneur de Pasiphaé, imaginèrent qu’elle avait été amoureuse d’un gentilhomme crétois, nommé Tauros, que Minos fit mettre à la Bastille de Crète, sous la garde de Dédale? 

Mais n’admirez-vous pas davantage les Grecs, qui imaginèrent la fable de la vache d’airain ou de bois, dans laquelle Pasiphaé s’ajusta si bien que le vrai taureau dont elle était folle y fut trompé? 

Ce n’était pas assez de mouler cette vache, il fallait qu’elle fût en chaleur, ce qui était difficile. Quelques commentateurs de cette fable abominable ont osé dire que la reine fit entrer d’abord une génisse amoureuse dans le creux de cette statue, et se mit ensuite à sa place. L’amour est ingénieux; mais voilà un bien exécrable emploi du génie. Il est vrai qu’à la honte, non pas de l’humanité, mais d’une vile espèce d’hommes brute et dépravée, ces horreurs ont été trop communes, témoin le fameux novimus et qui te de Virgile [Eclog. III, vers 8]; témoin le bouc qui eut les faveurs d’une belle Égyptienne de Mendès, lorsque Hérodote était en Égypte; témoin les lois juives portées contre les hommes et les femmes qui s’accouplent avec les animaux, et qui ordonnent qu’on brûle l’homme et la bête; témoin la notoriété publique de ce qui se passe encore en Calabre; témoin l’avis nouvellement imprimé d’un bon prêtre luthérien de Livonie, qui exhorte les jeunes garçons de Livonie et d’Estonie à ne plus tant fréquenter les génisses, les ânesses, les brebis et les chèvres. 

La grande difficulté est de savoir au juste si ces conjonctions affreuses ont jamais pu produire quelques monstres. Le grand nombre des amateurs du merveilleux, qui prétendent avoir vu des fruits de ces accouplements, et surtout des singes avec les filles, n’est pas une raison invincible pour qu’on les admette; ce n’est pas non plus une raison absolue de les rejeter. Nous ne connaissons pas assez tout ce que peut la nature. Saint Jérôme rapporte des histoires de centaures et de satyres, dans son livre des Pères du désert. Saint Augustin, dans son trente-troisième sermon à ses frères du désert, a vu des hommes sans tête, qui avaient deux gros yeux sur leur poitrine, et d’autres qui n’avaient qu’un oeil au milieu du front; mais il faudrait avoir une bonne attestation pour toute l’histoire de Minos, de Pasiphaé, de Thésée, d’Ariane, de Dédale, et d’Icare. On appelait autrefois esprits forts ceux qui avaient quelque doute sur cette tradition. 

On prétend qu’Euripide composa une tragédie de Pasiphaé; elle est du moins comptée parmi celles qui lui sont attribuées, et qui sont perdues. Le sujet était un peu scabreux; mais quand on a lu Polyphème, on peut croire que Pasiphaé fut mise sur le théâtre. 

Note_41 On voulut voir dans Mérione le Suédois d’Hessenstein; Voltaire protesta en déclarant que Mérione n’était qu’un petit fanatique, et qu’il n’avait pas la noblesse d’âme du comte suédois. (G. A.) 

Note_42Note de Voltaire: C’est le liberum veto des Polonais, droit cher et fatal qui a causé beaucoup plus de malheurs qu’il n’en a prévenu. C’était le droit des tribuns de Rome, c’était le bouclier du peuple entre les mains de ses magistrats; mais quand cette arme est dans les mains de quiconque entre dans une assemblée, elle peut devenir une arme offensive trop dangereuse, et faire périr toute une république. Comment a-t-on pu convenir qu’il suffirait d’un ivrogne pour arrêter les délibérations de cinq ou six mille sages, supposé qu’un pareil nombre de sages puisse exister? Le feu roi de Pologne, Stanislas Leczinski, dans son loisir en Lorraine, écrivit souvent contre ce liberum veto, et contre cette anarchie dont il prévit les suites. Voici les paroles mémorables qu’on trouve dans son livre intitulé la Voix du citoyen, imprimé en 1749: « Notre tour viendra, sans doute, où nous serons la proie de quelque fameux conquérant; peut-être même les puissances voisines s’accorderont-elles à partager nos États » (page 19). La prédiction vient de s’accomplir : le démembrement de la Pologne est le châtiment de l’anarchie affreuse dans laquelle un roi sage, humain, éclairé, pacifique, a été assassiné dans sa capitale, et n’a échappé à la mort que par un prodige. Il lui reste un royaume plus grand que la France, et qui pourra devenir un jour florissant, si on peut y détruire l’anarchie, comme elle vient d’être détruite dans la Suède, et si la liberté peut y subsister avec la royauté. 

Note_43Note de Voltaire: C’était à l’entrée du temple qu’on tuait les victimes. Le sanctuaire était réservé pour les oracles, les consultations et les autres simagrées. Les boeufs, les moutons, les chèvres, étaient immolés dans le périptère. 

Ces temples des anciens, excepté ceux de Vénus et de Flore, n’étaient au fond que des boucheries en colonnades. Les aromates qu’on y brûlait étaient absolument nécessaires pour dissiper un peu la puanteur de ce carnage continuel; mais quelque peine qu’on prît pour jeter au loin les restes des cadavres, les boyaux, la fiente de tant d’animaux, pour laver le pavé couvert de sang, de fiel, d’urine, et de fange, il était bien difficile d’y parvenir. 

L’historien Flavien Josèphe dit qu’on immola deux cent cinquante mille victimes en deux heures de temps, à la pâque qui précéda la prise de Jérusalem. On sait combien ce Josèphe était exagérateur; quelles ridicules hyperboles il employa pour faire valoir sa misérable nation; quelle profusion de prodiges impertinents il étala; avec quel mépris ces mensonges furent reçus par les Romains; comme il fut relancé par Apion, et comme il répondit par de nouvelles hyperboles à celles qu’on lui reprochait. On a remarqué qu’il aurait fallu plus de cinquante mille prêtres bouchers pour examiner, pour tuer en cérémonie, pour dépecer, pour partager tant d’animaux. Cette exagération est inconcevable; mais enfin il est certain que les victimes étaient nombreuses dans cette boucherie comme dans toutes les autres. L’usage de réserver les meilleurs morceaux pour les prêtres était établi par toute la terre connue, excepté dans les Indes et dans les pays au delà du Gange. C’est ce qui a fait dire à un célèbre poète anglais: 
 

The priests eat roast beef, and the people stare.
Les prêtres sont à table, et le sot peuple admire.

On ne voyait dans les temples que des étaux, des broches, des grils, des couteaux de cuisine, des écumoires, de longues fourchettes de fer, des cuillers ou des cuillères à pot, de grandes jarres pour mettre la graisse, et tout ce qui peut inspirer le dégoût et l’horreur. Rien ne contribuait plus à perpétuer cette dureté et cette atrocité de moeurs qui porta enfin les hommes à sacrifier d’autres hommes, et jusqu’à leurs propres enfants; mais les sacrifices de l’inquisition, dont nous avons tant parlé, ont été cent fois plus abominables. Nous avons substitué les bourreaux aux bouchers. 

Au reste, de toutes les grosses masses appelées temples en Égypte et à Babylone, et du fameux temple d’Éphèse, regardé comme la merveille des temples, aucun ne peut être comparé en rien à Saint-Pierre de Rome, pas même à Saint-Paul de Londres, pas même à Sainte-Geneviève de Paris, que bâtit aujourd’hui M. Soufflot et auquel il destine un dôme plus svelte que celui de Saint-Pierre, et d’un artifice admirable. Si les anciennes nations revenaient au monde, elles préféreraient sans doute les belles musiques de nos églises à des boucheries, et les sermons de Tillotson et de Massillon à des augures. 

Note_44Note de Voltaire: A ne juger que par les apparences, et suivant les faibles conjectures humaines, par quelle multitude épouvantable de siècles et de révolutions n’a-t-il pas fallu passer avant que nous eussions un langage tolérable, une nourriture facile, des vêtements et des logements commodes! Nous sommes d’hier, et l’Amérique est de ce matin. 

Notre occident n’a aucun monument antique: et que sont ceux de la Syrie, de l’Égypte, des Indes, de la Chine? Toutes ces ruines se sont élevées sur d’autres ruines. Il est très vraisemblable que l’île Atlantide (dont les îles Canaries sont des restes), étant engloutie dans l’Océan, fit refluer les eaux vers la Grèce, et que vingt déluges locaux détruisirent tout vingt fois avant que nous existassions. Nous sommes des fourmis qu’on écrase sans cesse, et qui se renouvellent; et pour que ces fourmis rebâtissent leurs habitations, et pour qu’elles inventent quelque chose qui ressemble à une police et à une morale, que de siècles de barbarie! Quelle province n’a pas ses sauvages! 

Tout philosophe peut dire: 
 

In qua scribebam barbara terra fuit.
Ovid., Tristes, livre III, élég. i, vers 18.

Note_45 Il enfonce la porte; le temple s’ouvre. On voit Pharès entouré de sacrificateurs. Astérie est à genoux au pied de l’autel; elle se retourne vert Pharès en étendant la main, et en le regardant avec horreur; et Pharès, le glaive à la main, est prêt à frapper. (Note de Voltaire.) 

Note_46Note de Voltaire: Plusieurs peuples furent longtemps sans temples et sans autels, et surtout les peuples nomades. Les petites hordes errantes, qui n’avaient point encore de ville forte, portaient de village en village leurs dieux dans des coffres, sur des charrettes traînées par des boeufs ou par des ânes, ou sur le dos des chameaux, ou sur les épaules des hommes. Quelquefois leur autel était une pierre, un arbre, une pique. 

Les Iduméens, les peuples de l’Arabie Pétrée, les Arabes du désert de Syrie, quelques Sabéens, portaient dans des cassettes les représentations grossières d’une étoile. 

Les Juifs, très longtemps avant de s’emparer de Jérusalem, eurent le malheur de porter sur une charrette l’idole du dieu Moloch, et d’autres idoles dans le désert. « Portastis tabernaculum Moloch vestro [Amos, chap. v, v. 26], et imaginem idolorum vestrorum, sidus dei vestri, quae fecistis vobis. » 

Il est dit, dans l’Histoire des juges, qu’un Jonathan, fils de Gersam, fils aîné de Moïse, fut le prêtre d’une idole portative que la tribu de Dan [Juges, chap. xviii]. avait dérobée à la tribu d’Éphraïm. 

Les petits peuples n’avaient donc que des dieux de campagne, s’il est permis de se servir de ce mot, tandis que les grandes nations s’étaient signalées depuis plusieurs siècles par des temples magnifiques. Hérodote vit l’ancien temple de Tyr, qui était bâti douze cents ans avant celui de Salomon. Les temples d’Égypte étaient beaucoup plus anciens. Platon, qui voyagea longtemps dans ce pays, parle de leurs statues qui avaient dix mille ans d’antiquité, ainsi que nous l’avons déjà remarqué ailleurs, sans pouvoir trouver de raisons dans les livres profanes, ni pour le nier, ni pour le croire. 

Voici les propres paroles de Platon, au second livre des Lois: « Si on veut y faire attention, on trouvera en Égypte des ouvrages de peinture et de sculpture, faits depuis dix mille ans, qui ne sont pas moins beaux que ceux d’aujourd’hui, et qui furent exécutés précisément suivant les mêmes règles. Quand je dis dix mille ans, ce n’est pas une façon de parler, c’est dans la vérité la plus exacte. » 

Ce passage de Platon, qui ne surprit personne en Grèce, ne doit pas nous étonner aujourd’hui. On sait que l’Égypte a des monuments de sculpture et de peinture qui durent depuis quatre mille ans au moins; et dans un climat si sec et si égal, ce qui a subsisté quarante siècles en peut subsister cent, humainement parlant. 

Les chrétiens, qui, dans les premiers temps, étaient des hommes simples, retirés de la foule, ennemis des richesses et du tumulte, des espèces de thérapeutes, d’esséniens, de caraïtes, de brachmanes (si on peut comparer le saint au profane); les chrétiens, dis-je, n’eurent ni temples ni autels pendant plus de cent quatre-vingts ans. Ils avaient en horreur l’eau lustrale, l’encens, les cierges, les processions, les habits pontificaux. Ils n’adoptèrent ces rites des nations, ne les épurèrent, et ne les sanctifièrent, qu’avec le temps. « Nous sommes partout, excepté dans les temples, dit Tertullien. Athénagore, Origène, Tatien, Théophile, déclarent qu’il ne faut point de temple aux chrétiens. Mais celui de tous qui en rend raison avec le plus d’énergie est Minutius Félix, écrivain du troisième siècle de notre ère vulgaire. 

« Putatis autem nos occultare quod colimus, si delubra et aras non habemus? Quod enim simulacrum Deo fingam, cum, si recte existimes, sit Dei homo ipse simulacrum? Templum quod exstruam, cum totus hic mundus, ejus opere fabricatus, eum capere non possit; et cum homo latius maneam, intra unam aediculam vim tantae majestatis includam? Nonne melius in nostra dedicandus est mente, in nostro imo consecrandus est pectore? » [Octavius, XXXII.] 

« Pensez-vous que nous cachions l’objet de notre culte, pour n’avoir ni autel ni temple? Quelle image pourrions-nous faire de Dieu, puisqu’aux yeux de la raison l’homme est l’image de Dieu même? Quel temple lui élèverai-je, lorsque le monde qu’il a construit ne peut le contenir? Comment enfermerai-je la majesté de Dieu dans une maison, quand moi, qui ne suis qu’un homme, je m’y trouverais trop serré? Ne vaut-il pas mieux lui dédier un temple dans notre esprit, et le consacrer dans le fond de notre coeur? » 

Cela prouve que non seulement nous n’avions alors aucun temple, mais que nous n’en voulions point; et qu’en cachant aux gentils nos cérémonies et nos prières, nous n’avions aucun objet de nos adorations à dérober à leurs yeux. 

Les chrétiens n’eurent donc des temples que vers le commencement du règne de Dioclétien, ce héros guerrier et philosophe qui les protégea dix-huit années entières, mais séduit enfin et devenu persécuteur. Il est probable qu’ils auraient pu obtenir longtemps auparavant, du sénat et des empereurs, la permission d’ériger des temples, comme les Juifs avaient celle de bâtir des synagogues à Rome; mais il est encore plus probable que les Juifs, qui payaient très chèrement ce droit, empêchèrent les chrétiens d’en jouir. Il les regardaient comme des dissidents, comme des frères dénaturés, comme des branches pourries de l’ancien tronc. Ils les persécutaient, les calomniaient, avec une fureur implacable. 

Aujourd’hui plusieurs sociétés chrétiennes n’ont point de temples: tels sont les primitifs, nommés quakers, les anabaptistes, les dunkards, les piétistes, les moraves, et d’autres. Les primitifs mêmes de Pensylvanie n’y ont point érigé de ces temples superbes qui ont fait dire à Juvénal: 

Dicite, pontifices, in sancto quid facit aurum?

et qui ont fait dire à Boileau avec plus de hardiesse et de sévérité: 
 

Le prélat, par la brigue aux honneurs parvenu,
Ne sut plus qu’abuser d’un ample revenu;
Et, pour toute vertu, fit, au dos d’un carrosse,
A côté d’une mitre armorier sa crosse.

Mais Boileau, en parlant ainsi, ne pensait qu’à quelques prélats de son temps, ambitieux, ou avares, ou persécuteurs: il oubliait tant d’évêques généreux, doux, modestes, indulgents, qui ont été les exemples de la terre. 

Nous ne prétendons pas inférer de là que l’Égypte, la Chaldée, la Perse, les Indes, aient cultivé les arts depuis les milliers de siècles que tous ces peuples s’attribuent. Nous nous en rapportons à nos livres sacrés, sur lesquels il ne nous est pas permis de former le moindre doute. 

¾ Le vers latin cité dans l’avant-dernier alinéa n’est point de Juvénal, mais de Perse, satire ii, 69; les vers de Boileau sont dans le Lutrin, chant VI, vers 39-42. (B.) 

Note_47 Voici l’exposition que Voltaire faisait de cette tragédie: « D’abord des prêtres et des guerriers disant leur avis sur une estrade, une petite fille amenée devant eux qui leur chante pouilles, un contraste de Grecs et de sauvages, un sacrifice, un prince qui arrache sa fille à un évêque tout prêt à lui donner l’extrême-onction; et, à la fin de la pièce, le maître-autel détruit, et la cathédrale en flammes... » 

Note_48Note de Voltaire: On n’entend pas ici par suprême pouvoir cette autorité arbitraire, cette tyrannie que le jeune Gustave troisième, si digne de ce grand nom de Gustave, vient d’abjurer et de proscrire solennellement, en rétablissant la concorde, et en faisant régner les lois avec lui. On entend par suprême pouvoir cette autorité raisonnable, fondée sur les lois mêmes, et tempérée par elles; cette autorité juste et modérée, qui ne peut sacrifier la liberté et la vie d’un citoyen à la méchanceté d’un flatteur, qui se soumet elle-même à la justice, qui lie inséparablement l’intérêt de l’État à celui du trône, qui fait d’un royaume une grande famille gouvernée par un père. Celui qui donnerait une autre idée de la monarchie serait coupable envers le genre humain.