OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE
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THÉÂTRE VI

LES LOIS DE MINOS (Suite)

ACTE TROISIÈME.

SCÈNE I.

DATAME, CYDONIENS.

DATAME.

Pensent-ils m’éblouir par la pompe royale, 
Par ce faste imposant que la richesse étale? 
Croit-on nous amollir? Ces palais orgueilleux 
Ont de leur appareil effarouché mes yeux; 
Ce fameux labyrinthe, où la Grèce raconte 
Que Minos autrefois ensevelit sa honte, 
N’est qu’un repaire obscur, un spectacle d’horreur; 
Ce temple, où Jupiter avec tant de splendeur 
Est descendu, dit-on, du haut de l’empyrée, 
N’est qu’un lieu de carnage à sa première entrée(43);
Et les fronts de béliers égorgés et sanglants 
Sont de ces murs sacrés les honteux ornements: 
Ces nuages d’encens, qu’on prodigue à toute heure, 
N’ont point purifié son infecte demeure. 
Que tous ces monuments, si vantés, si chéris, 
Quand on les voit de près, inspirent de mépris! 

UN CYDONIEN.

Cher Datame, est-il vrai qu’en ces pourpris funestes 
On n’offre que du sang aux puissances célestes? 
Est-il vrai que ces Grecs, en tous lieux renommés, 
Ont immolé des Grecs aux dieux qu’ils ont formés? 
La nature à ce point serait-elle égarée? 

DATAME.

A des flots d’imposteurs on dit qu’elle est livrée, 
Qu’elle n’est plus la même, et qu’elle a corrompu 
Ce doux présent des dieux, l’instinct de la vertu: 
C’est en nous qu’il réside, il soutient nos courages: 
Nous n’avons point de temple en nos déserts sauvages; 
Mais nous servons le ciel, et ne l’outrageons pas 
Par des voeux criminels et des assassinats. 
Puissions-nous fuir bientôt cette terre cruelle, 
Délivrer Astérie, et partir avec elle! 

LE CYDONIEN.

Rendons tous les captifs entre nos mains tombés, 
Par notre pitié seule au glaive dérobés, 
Esclave pour esclave; et quittons la contrée 
Où notre pauvreté, qui dut être honorée, 
N’est, aux yeux des Crétois, qu’un objet de dédain; 
Ils descendaient vers nous par un accueil hautain. 
Leurs bontés m’indignaient. Regagnons nos asiles, 
Fuyons leurs dieux, leurs moeurs, et leurs bruyantes villes.
Ils sont cruels et vains, polis et sans pitié. 
La nature entre nous mit trop d’inimitié. 

DATAME.

Ah! surtout de leurs mains reprenons Astérie. 
Pourriez-vous, reparaître aux yeux de la patrie 
Sans lui rendre aujourd’hui son plus bel ornement? 
Son père est attendu de moment en moment: 
En vain je la demande aux peuples de la Crète; 
Aucun n’a satisfait ma douleur inquiète, 
Aucun n’a mis le calme en mon coeur éperdu; 
Par des pleurs qu’il cachait un seul m’a répondu. 
Que veulent, cher ami, ce silence et ces larmes? 
Je voulais à Teucer apporter mes alarmes; 
Mais on m’a fait sentir que, grâces à leurs lois, 
Des hommes tels que nous n’approchent point les rois: 
Nous sommes leurs égaux dans les champs de Bellone: 
Qui peut donc avoir mis entre nous et leur trône 
Cet immense intervalle, et ravir aux mortels 
Leur dignité première et leurs droits naturels? 
Il ne fallait qu’un mot, la paix était jurée; 
Je voyais Astérie à son époux livrée; 
On payait sa rançon, non du brillant amas 
Des métaux précieux que je ne connais pas, 
Mais des moissons, des fruits, des trésors véritables, 
Qu’arrachent à nos champs nos mains infatigables: 
Nous rendions nos captifs; Astérie avec nous 
Revolait à Cydon dans les bras d’un époux. 
Faut-il partir sans elle, et venir la reprendre 
Dans des ruisseaux de sang et des monceaux de cendre? 

SCÈNE II.

LES PRÉCÉDENTS; UN CYDONlEN, arrivant.

LE CYDONIEN.

Ah! savez-vous le crime?... 

DATAME.

O ciel! que me dis-tu? 
Quel désespoir est peint sur ton front abattu? 
Parle, parle. 

LE CYDONIEN.

Astérie... 

DATAME.

Eh bien? 

LE CYDONIEN.

Cet édifice, 
Cc lieu qu’on nomme temple est prêt pour son supplice. 

DATAME.

Pour Astérie! 

LE CYDONIEN.

Apprends que, dans ce même jour, 
En cette même enceinte, en cet affreux séjour, 
De je ne sais quels grands la horde forcenée 
Aux bûchers dévorants l’a déjà condamnée: 
Ils apaisent ainsi Jupiter offensé. 

DATAME.

Elle est morte! 

LE PREMIER CYDONIEN.

Ah! grand dieu! 

LE SECOND CYDONIEN.

L’arrêt est prononcé; 
On doit l’exécuter dans ce temple barbare: 
Voilà, chers compagnons, la paix qu’on nous prépare! 
Sous un couteau perfide, et qu’ils ont consacré, 
Son sang, offert aux dieux, va couler à leur gré, 
Et dans un ordre auguste ils livrent à la flamme 
Ces restes précieux adorés par Datame. 

DATAME.

Je me meurs. 
(Il tombe entre les bras d’un Cydonien.)

LE PREMIER CYDONIEN.

Peut-on croire un tel excès d’horreurs? 

UN CYDONIEN.

Il en est encore un bien cruel à nos coeurs, 
Celui d’être en ces lieux réduits à l’impuissance 
D’assouvir sur eux tous notre juste vengeance, 
De frapper ces tyrans de leurs couteaux sacrés, 
De noyer dans leur sang ces monstres révérés. 

DATAME, revenant à lui.

Qui? moi! je ne pourrais, ô ma chère Astérie, 
Mourir sur les bourreaux qui t’arrachent la vie!... 
Je le pourrai sans doute... O mes braves amis, 
Montrez ces sentiments que vous m’avez promis: 
Périssez avec moi. Marchons. 
(On entend une voix d’une des tours.)
Datame, arrête! 

DATAME.

Ciel!... d’où part cette voix? Quels dieux ont sur ma tête 
Fait au loin dans les airs retentir ces accents? 
Est-ce une illusion qui vient troubler mes sens? 
(La même voix.)
Datame!... 

DATAME.

C’est la voix d’Astérie elle-même! 
Ciel! qui la fis pour moi, dieu vengeur, dieu suprême! 
Ombre chère et terrible à mon coeur désolé, 
Est-ce du sein des morts qu’Astérie a parlé? 

UN CYDONIEN.

Je me trompe, ou du fond de cette tour antique 
Sa voix faible et mourante à son amant s’explique. 

DATAME.

Je n’entends plus ici la fille d’Azémon; 
Serait-ce là sa tombe? Est-ce là sa prison? 
Les Crétois auraient-ils inventé l’une et l’autre? 

LE CYDONIEN.

Quelle horrible surprise est égale à la nôtre! 

DATAME.

Des prisons! est-ce ainsi que ces adroits tyrans 
Ont bâti, pour régner, les tombeaux des vivants? 

UN CYDONIEN.

N’aurons-nous point de traits, d’armes, et de machines! 
Ne pourrons-nous marcher sur leurs vastes ruines? 

DATAME avance vers la tour.

Quel nouveau bruit s’entend? Astérie! ah! grands dieux! 
C’est elle, je la vois, elle marche en ces lieux... 
Mes amis, elle marche à l’affreux sacrifice; 
Et voilà les soldats armés pour son supplice. 
Elle en est entourée. 

(On voit dans l’enfoncement Astérie entourée
de la garde que le roi Teucer lui avait donnée.
Datame continue.)

Allons, c’est à ses pieds 
Qu’il faut, en la vengeant, mourir sacrifiés. 

SCÈNE III.

LES CYDONIENS, DICTIME.

DICTIME.

Où pensez-vous aller? et qu’est-ce que vous faites? 
Quel transport vous égare, aveugles que vous êtes? 
Dans leur course rapide ils ne m’écoutent pas. 
Ah! que de cette esclave ils suivent donc les pas; 
Qu’ils s’écartent surtout de ces autels horribles, 
Dressés par la vengeance à des dieux inflexibles;
Qu’ils sortent de la Crète. Ils n’ont vu parmi nous 
Que de justes sujets d’un éternel courroux: 
Ils nous détesteront; mais ils rendront justice 
A la main qui dérobe Astérie au supplice; 
Ils aimeront mon roi dans leurs affreux déserts...
Mais de quels cris soudains retentissent les airs! 
Je me trompe, ou de loin j’entends le bruit des armes. 
Que ce jour est funeste, et fait pour les alarmes! 
Ah! nos moeurs, et nos lois, et nos rites affreux, 
Ne pouvaient nous donner que des jours malheureux! 
Revolons vers le roi. 

SCÈNE IV.

TEUCER, DICTIME.

TEUCER.

Demeure, cher Dictime, 
Demeure. Il n’est plus temps de sauver la victime; 
Tous mes soins sont trahis; ma raison, ma bonté, 
Ont en vain combattu contre la cruauté; 
En vain, bravant des lois la triste barbarie, 
Au sein de ses foyers je rendais Astérie; 
L’humanité plaintive, implorant mes secours, 
Du fer déjà levé défendait ses beaux jours; 
Mon coeur s’abandonnait à cette pure joie 
D’arracher aux tyrans leur innocente proie: 
Datame a tout détruit. 

DICTIME.

Comment? quels attentats? 

TEUCER.

Ah! les sauvages moeurs ne s’adoucissent pas! 
Datame... 

DICTIME.

Quelle est donc sa fatale imprudence! 

TEUCER.

Il payera de sa tête une telle insolence. 
Lui, s’attaquer à moi! tandis que ma bonté 
Ne veillait, ne s’armait que pour sa sûreté; 
Lorsque déjà ma garde, à mon ordre attentive, 
Allait loin de ce temple enlever la captive, 
Suivi de tous les siens il fond sur mes soldats. 
Quel est donc ce complot que je ne connais pas? 
Étaient-ils contre moi tous deux d’intelligence? 
Était-ce là le prix qu’on dût à ma clémence? 
J’y cours; le téméraire, en sa fougue emporté, 
Ose lever sur moi son bras ensanglanté: 
Je le presse, il succombe; il est pris avec elle. 
Ils périront: voilà tout le fruit de mon zèle; 
Je faisais deux ingrats. Il est trop dangereux 
De vouloir quelquefois sauver des malheureux. 
J’avais trop de bonté pour un peuple farouche 
Qu’aucun frein ne retient, qu’aucun respect ne touche, 
Et dont je dois surtout à jamais me venger. 
Où ma compassion m’allait-elle engager! 
Je trahissais mon sang, je risquais ma couronne; 
Et pour qui? 

DICTIME.

Je me rends, et je les abandonne. 
Si leur faute est commune, ils doivent l’expier; 
S’ils sont tous deux ingrats, il les faut oublier. 

TEUCER.

Ce n’est pas sans regret; mais la raison l’ordonne. 

DICTIME.

L’inflexible équité, la majesté du trône, 
Ces parvis tout sanglants, ces autels profanés, 
Votre intérêt, la loi, tout les a condamnés. 

TEUCER.

D’Astérie en secret la grâce, la jeunesse, 
Peut-être malgré moi, me touche et m’intéresse; 
Mais je ne dois penser qu’à servir mon pays; 
Ces sauvages humains sont mes vrais ennemis. 
Oui, je réprouve encore une loi trop sévère: 
Mais il est des mortels dont le dur caractère, 
Insensible aux bienfaits, intraitable, ombrageux, 
Exige un bras d’airain toujours levé sur eux. 
D’ailleurs ai-je un ami dont la main téméraire 
S’armât pour un barbare et pour une étrangère? 
Ils ont voulu périr, c’en est fait; mais du moins 
Que mes yeux de leur mort ne soient pas les témoins. 

SCÈNE V.

TEUCER, DICTIME, UN HÉRAUT.

TEUCER.

Que sont-ils devenus? 

LE HÉRAUT.

Leur fureur inouïe 
D’un trépas mérité sera bientôt suivie: 
Tout le peuple à grands cris presse leur châtiment: 
Le sénat indigné s’assemble en ce moment. 
Ils périront tous deux dans la demeure sainte 
Dont ils ont profané la redoutable enceinte. 

TEUCER.

Ainsi l’on va conduire Astérie au trépas. 

LE HÉRAUT.

Rien ne peut la sauver. 

TEUCER.

Je lui tendais les bras; 
Ma pitié me trompait sur cette infortunée: 
Ils ont fait, malgré moi, leur noire destinée. 
L’arrêt est-il porté? 

LE HÉRAUT.

Seigneur, on doit d’abord 
Livrer sur nos autels Astérie à la mort; 
Bientôt tout sera prêt pour ce grand sacrifice; 
On réserve Datame aux horreurs du supplice: 
On ne veut point sans vous juger son attentat; 
Et la seule Astérie occupe le sénat. 

TEUCER.

C’est Datame, en effet, c’est lui seul qui l’immole; 
Mes efforts étaient vains, et ma bonté frivole. 
Revolons aux combats; c’est mon premier devoir, 
C’est là qu’est ma grandeur, c’est là qu’est mon pouvoir: 
Mon autorité faible est ici désarmée: 
J’ai ma voix au sénat, mais je règne à l’armée. 

LE HÉRAUT.

Le père d’Astérie, accablé par les ans, 
Les yeux baignés de pleurs, arrive à pas pesants, 
Se soutenant à peine, et d’une voix tremblante 
Dit qu’il apporte ici pour sa fille innocente 
Une juste rançon dont il peut se flatter 
Que votre coeur humain pourra se contenter. 

TEUCER.

Quelle simplicité dans ces mortels agrestes! 
Ce vieillard a choisi des moments bien funestes; 
De quel trompeur espoir son coeur s’est-il flatté? 
Je ne le verrai point: il n’est plus de traité. 

LE HÉRAUT.

Il a, si je l’en crois, des présents à vous faire 
Qui vous étonneront. 

TEUCER.

Trop infortuné père! 
Je ne puis rien pour lui. Dérobez à ses yeux 
Du sang qu’on va verser le spectacle odieux. 

LE HÉRAUT.

Il insiste; il nous dit qu’au bout de sa carrière 
Ses yeux se fermeraient sans peine à la lumière 
S’il pouvait à vos pieds se jeter un moment. 
Il demandait Datame avec empressement. 

TEUCER.

Malheureux! 

DICTIME.

Accordons, seigneur, à sa vieillesse 
Ce vain soulagement qu’exige sa faiblesse. 

TEUCER.

Ah! quand mes yeux ont vu, dans l’horreur des combats, 
Mon épouse et ma fille expirer dans mes bras, 
Les consolations, dans ce moment terrible, 
Ne descendirent point dans mon âme sensible; 
Je n’en avais cherché que dans mes vains projets 
D’éclairer les humains, d’adoucir mes sujets, 
Et de civiliser l’agreste Cydonie: 
Du ciel qui conduit tout la sagesse infinie 
Réserve, je le vois, pour de plus heureux temps 
Le jour trop différé de ces grands changements. 
Le monde avec lenteur marche vers la sagesse(44),
Et la nuit des erreurs est encor sur la Grèce. 
   Que je vous porte envie, ô rois trop fortunés, 
Vous qui faites le bien dès que vous l’ordonnez! 
Rien ne peut captiver votre main bienfaisante, 
Vous n’avez qu’à parler, et la terre est contente. 

FIN DU TROISIÈME ACTE.
 

ACTE QUATRIÈME.

SCÈNE I.

Le vieillard Azémon, accompagné 
d’un esclave qui lui donne la main.

AZÉMON.

Quoi! nul ne vient à moi dans ces lieux solitaires! 
Je ne retrouve point mes compagnons, mes frères! 
Ces portiques fameux, où j’ai cru que les rois 
Se montraient en tout temps à leurs heureux Crétois, 
Et daignaient rassurer l’étranger en alarmes, 
Ne laissaient voir au loin que des soldats en armes; 
Un silence profond règne sur ces remparts: 
Je laisse errer en vain mes avides regards; 
Datame, qui devait dans cette cour sanglante 
Précéder d’un vieillard la marche faible et lente, 
Datame devant moi ne s’est point présenté; 
On n’offre aucun asile à ma caducité. 
Il n’en est pas ainsi dans notre Cydonie; 
Mais l’hospitalité loin des cours est bannie. 
O mes concitoyens, simples et généreux, 
Dont le coeur est sensible autant que valeureux, 
Que pourrez-vous penser quand vous saurez l’outrage 
Dont la fierté crétoise a pu flétrir mon âge! 
Ah! si le roi savait ce qui m’amène ici, 
Qu’il se repentirait de me traiter ainsi! 
Une route pénible et la triste vieillesse 
De mes sens fatigués accablent la faiblesse. 
(Il s’assied.)
Goûtons sous ces cyprès un moment de repos: 
Le ciel bien rarement l’accorde à nos travaux. 

SCÈNE II.

AZÉMON, sur le devant; TEUCER,
dans le fond, précédé du héraut.

AZÉMON, au héraut.

Irai-je donc mourir aux lieux qui m’ont vu naître 
Sans avoir dans la Crète entretenu ton maître! 

LE HÉRAUT.

Étranger malheureux, je t’annonce mon roi; 
Il vient avec bonté: parle, rassure-toi. 

AZÉMON.

Va, puisqu’à ma prière il daigne condescendre, 
Qu’il rende grâce aux dieux de me voir, de m’entendre. 

TEUCER.

Eh bien! que prétends-tu, vieillard infortuné? 
Quel démon destructeur, à ta perte obstiné, 
Te force à déserter ton pays, ta famille, 
Pour être ici témoin du malheur de ta fille? 

AZÉMON, s’étant levé.

Si ton coeur est humain, si tu veux m’écouter, 
Si le bonheur public a de quoi te flatter, 
Elle n’est point à plaindre, et, grâces à mon zèle, 
Un heureux avenir se déploiera pour elle; 
Je viens la racheter. 

TEUCER.

Apprends que désormais 
Il n’est plus de rançon, plus d’espoir, plus de paix. 
Quitte ce lieu terrible; une âme paternelle 
Ne doit point habiter cette terre cruelle. 

AZÉMON.

Va, crains que je ne parte. 

TEUCER.

Ainsi donc de son sort 
Tu seras le témoin! Tes yeux verront sa mort! 

AZÉMON.

Elle ne mourra point. Datame a pu t’instruire 
Du dessein qui m’amène et qui dut le conduire. 

TEUCER.

Datame de ta fille a causé le trépas. 
Loin de l’affreux bûcher précipite tes pas; 
Retourne, malheureux, retourne en ta patrie; 
Achève en gémissant les restes de ta vie. 
La mienne est plus cruelle; et, tout roi que je suis, 
Les dieux m’ont éprouvé par de plus grands ennuis: 
Ton peuple a massacré ma fille avec sa mère; 
Tu ressens comme moi la douleur d’être père. 
Va, quiconque a vécu dut apprendre à souffrir; 
On voit mourir les siens avant que de mourir. 
Pour toi, pour ton pays, Astérie est perdue; 
Sa mort par mes bontés fut en vain suspendue; 
La guerre recommence, et rien ne peut tarir 
Les nouveaux flots de sang déjà prêts à courir. 

AZÉMON.

Je pleurerais sur toi plus que sur ma patrie, 
Si tu laissais trancher les beaux jours d’Astérie. 
Elle vivra, crois-moi; j’ai des gages certains 
Qui toucheraient les coeurs de tous ses assassins. 

TEUCER.

Ah! père infortuné! quelle erreur te transporte! 

AZÉMON,

Quand tu contempleras la rançon que j’apporte, 
Sois sûr que ces trésors à tes yeux présentés 
Ne mériteront pas d’en être rebutés; 
Ceux qu’Achille reçut du souverain de Troie 
N’égalaient pas les dons que mon pays t’envoie. 

TEUCER.

Cesse de t’abuser; remporte tes présents. 
Puissent les dieux plus doux consoler tes vieux ans! 
Mon père, à tes foyers j’aurai soin qu’on te guide. 

SCÈNE III.

TEUCER, DICTIME, AZÉMON, LE HÉRAUT, 
GARDES.

DICTIME.

Ah! quittez les parvis de ce temple homicide, 
Seigneur; du sacrifice on fait tous les apprêts: 
Ce spectacle est horrible; et la mort est trop près. 
Le seul aspect des rois, ailleurs si favorable, 
Porte partout la vie, et fait grâce au coupable: 
Vous ne verriez ici qu’un appareil de mort; 
D’un barbare étranger on va trancher le sort. 
Mais vous savez quel sang d’abord on sacrifie; 
Quel zèle a préparé cet holocauste impie. 
Comme on est aveuglé! Mes raisons ni mes pleurs 
N’ont pu de notre loi suspendre les rigueurs. 
Le peuple, impatient de cette mort cruelle, 
L’attend comme une fête auguste et solennelle; 
L’autel de Jupiter est orné de festons; 
On y porte à l’envi son encens et ses dons. 
Vous entendrez bientôt la fatale trompette: 
A ce lugubre son, qui trois fois se répète, 
Sous le fer consacré la victime à genoux... 
Pour la dernière fois, seigneur, retirons-nous, 
Ne souillons point nos yeux d’un culte abominable. 

TEUCER.

Hélas! je pleure encor ce vieillard vénérable, 
Va, surtout qu’on ait soin de ses malheureux jours, 
Dont la douleur bientôt va terminer le cours: 
Il est père, et je plains ce sacré caractère. 

AZÉMON.

Je te plains encor plus... et cependant j’espère. 

TEUCER.

Fuis, malheureux, te dis-je. 

AZÉMON, l’arrêtant.

Avant de me quitter 
Écoute encore un mot: tu vas donc présenter 
D’Astérie à tes dieux les entrailles fumantes? 
De tes prêtres crétois les mains toutes sanglantes 
Vont chercher l’avenir dans son sein déchiré! 
Et tu permets ce crime? 

TEUCER.

Il m’a désespéré, 
Il m’accable d’effroi; je le hais, je l’abhorre; 
J’ai cru le prévenir, je le voudrais encore: 
Hélas! je prenais soin de ses jours innocents; 
Je rendais Astérie à ses tristes parents. 
Je sens quelle est ta perte et ta douleur amère... 
C’en est fait. 

AZÉMON.

Tu voulais la remettre à son père? 
Va, tu la lui rendras. 

(Deux Cydoniens apportent une cassette
couverte de lames d’or. Azémon continue.)

Enfin donc en ces lieux 
On apporte à tes pieds ces dons dignes des dieux. 

TEUCER.

Que vois-je! 

AZÉMON.

Ils ont jadis embelli tes demeures, 
Ils t’ont appartenu... Tu gémis et tu pleures!. 
Ils sont pour Astérie; il faut les conserver 
Tremble, malheureux roi, tremble de t’en priver. 
Astérie est le prix qu’il est temps que j’obtienne. 
Elle n’est point ma fille... apprends qu’elle est la tienne. 

Figure 1: Les Lois de Minos, acte IV, scène iii.


 
TEUCER.

O ciel! 

DICTIME.

O Providence! 

AZÉMON.

Oui, reçois de ma main 
Ces gages, ces écrits, témoins de son destin, 

(Il tire de la cassette un écrit qu’il donne
à Teucer, qui l’examine en tremblant.)

Ce pyrope éclatant qui brilla sur sa mère, 
Quand le sort des combats, à nous deux si contraire, 
T’enleva ton épouse, et qu’il la fit périr; 
Voilà cette rançon que je venais t’offrir; 
Je te l’avais bien dit, elle est plus précieuse 
Que tous les vains trésors de ta cour somptueuse. 

TEUCER, s’écriant.

Ma fille! 

DIGTIME.

Justes dieux! 

TEUCER, embrassant Azémon.

Ah! mon libérateur 
Mon père! mon ami! mon seul consolateur! 

AZÉMON.

De la nuit du tombeau mes mains l’avaient sauvée, 
Comme un gage de paix je l’avais élevée; 
Je l’ai vu croître en grâce, en beautés, en vertus: 
Je te la rends; les dieux ne la demandent plus. 

TEUCER, à Dictime.

Ma fille!... Allons; suis-moi. 

DIGTIME.

Quels moments! 

TEUCER.

Ah! peut-être 
On l’entraîne à l’autel! et déjà le grand-prêtre... 
Gardes qui me suivez, secondez votre roi... 
(On entend la trompette.)
Ouvrez-vous, temple horrible(45)! Ah! qu’est-ce que je voi? 
Ma fille! 

PHARÈS.

Qu’elle meure! 

TEUCER.

Arrête! qu’elle vive! 

AZÉMON.

Astérie! 

PHARÈS, à Teucer.

Oses-tu délivrer ma captive? 

TEUCER.

Misérable! oses-tu lever ce bras cruel?... 
Dieux! bénissez les mains qui brisent votre autel; 
C’était l’autel du crime. 
(Il renverse l’autel et tout l’appareil du sacrifice.)

PHARÈS.

Ah! ton audace impie, 
Sacrilège tyran, sera bientôt punie. 

ASTÉRIE, à Teucer.

Sauveur de l’innocence, auguste protecteur, 
Est-ce vous dont le bras équitable et vengeur 
De mes jours malheureux a renoué la trame? 
Ah! si vous les sauvez, sauvez ceux de Datame; 
Étendez jusqu’à lui vos secours bienfaisants. 
Je ne suis qu’une esclave. 

DIGTIME.

O bienheureux moments! 

TEUCER.

Vous esclave! ô mon sang! sang des rois! fille chère! 
Ma fille! ce vieillard t’a rendue à ton père. 

ASTÉRIE.

Qui? moi! 

TEUCER.

Mêle tes pleurs aux pleurs que je répands; 
Goûte un destin nouveau dans mes embrassements; 
Image de ta mère, à mes vieux ans rendue, 
Joins ton âme étonnée à mon âme éperdue. 

ASTÉRIE.

O mon roi! 

TEUCER.

Dis mon père... il n’est point d’autre nom. 

ASTÉRIE.

Hélas! est-il bien vrai, généreux Azémon? 

AZÉMON.

J’en atteste les dieux. 

TEUCER.

Tout est connu. 

ASTÉRIE.

Mon père! 

TEUCER, à ses gardes.

Qu’on délivre Datame en ce moment prospère... 
Vous, écoutez. 

ASTÉRIE.

O ciel! ô destins inouïs! 
Oui, si je suis à vous, Datame est votre fils; 
Je vois, je reconnais, votre âme paternelle. 

DICTIME.

Seigneur, voyez déjà la faction cruelle 
Dans le fond de ce temple environner Pharès: 
Déjà de la vengeance ils font tous les apprêts; 
On court de tous côtés; des troupes fanatiques 
Vont, le fer dans les mains, inonder ces portiques. 
Regardez Mérione, on marche autour de lui; 
Tout votre ami qu’il est, il paraît leur appui. 
Est-ce là ce héros que j’ai vu devant Troie? 
Quelle fureur aveugle à mes yeux se déploie? 
L’inflexible Pharès a-t-il dans tous les coeurs 
Des poisons de son âme allumé les ardeurs? 
Il n’entendit jamais la voix de la nature; 
Il va vous accuser de fraude, d’imposture. 
Datame, en sa puissance, et de ses fers chargé, 
A reçu son arrêt, et doit être égorgé. 

ASTÉRIE.

Datame! ah! prévenez le plus grand de ses crimes. 

TEUCER.

Va, ni lui ni ses dieux n’auront plus de victimes 
Va, l’on ne verra plus de pareils attentats. 

DICTIME.

Tranquille il frapperait votre fille en vos bras; 
Et le peuple à genoux, témoin de son supplice, 
Des dieux dans son trépas bénirait la justice. 

TEUCER.

Quand il saura quel sang sa main voulut verser, 
Le barbare, crois-moi, n’osera m’offenser. 
Quoi que Datame ait fait, je veux qu’on le révère. 
Tout prend dans ce moment un nouveau caractère: 
Je ferai respecter les droits des nations. 

DICTIME.

Ne vous attendez pas, dans ces émotions, 
Que l’orgueil de Pharès s’abaisse à vous complaire: 
Il atteste les lois, mais il prétend les faire. 

TEUCER.

Il y va de sa vie, et j’aurais de ma main, 
Dans ce temple, à l’autel, immolé l’inhumain 
Si le respect des dieux n’eût vaincu ma colère. 
Je n’étais point armé contre le sanctuaire 
Mais tu verras qu’enfin je sais être obéi. 
S’il ne me rend Datame, il en sera puni, 
Dût sous l’autel sanglant tomber mon trône en cendre. 
(A Astérie.)
Je cours y donner ordre, et vous pouvez m’attendre. 

ASTÉRIE.

Seigneur!... sauvez Datame... approuvez notre amour: 
Mon sort est en tout temps de vous devoir le jour. 

TEUCER, au héraut.

Prends soin de ce vieillard qui lui servit de père 
Sur les sauvages bords d’une terre étrangère; 
Veille sur elle. 

AZÉMON.

O roi! ce n’est qu’en ton pays 
Que ton coeur paternel aura des ennemis... 
(Teucer sort avec Dictime et ses gardes.) 
O toi, Divinité qui régis la nature, 
Tu n’as pas foudroyé cette demeure impure, 
Qu’on ose nommer temple, et qu’avec tant d’horreur 
Du sang des nations on souille en ton honneur! 
C’est en ces lieux de mort, en ce repaire infâme, 
Qu’on allait immoler Astérie et Datame! 
Providence éternelle, as-tu veillé sur eux? 
Leur as-tu préparé des destins moins affreux? 
Nous, n’avons point d’autels où le faible t’implore(46):
Dans nos bois, dans nos champs, je te vois, je t’adore; 
Ton temple est, comme toi, dans l’univers entier: 
Je n’ai rien à t’offrir, rien à sacrifier; 
C’est toi qui donnes tout. Ciel! protège une vie 
Qu’à celle de Datame, hélas! j’avais unie. 

ASTÉRIE.

S’il nous faut périr tous, si tel est notre sort, 
Nous savons, vous et moi, comme on brave la mort; 
Vous me l’avez appris, vous gouvernez mon âme; 
Et je mourrai du moins entre vous et Datame. 

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

ACTE CINQUIÈME.

SCÈNE I.

TEUCER, AZÉMON, MÉRIONE, 
LE HÉRAUT, SUITE.

TEUCER, au héraut.

Allez, dites-leur bien que, dans leur arrogance, 
Trop longtemps pour faiblesse ils ont pris ma clémence; 
Que de leurs attentats mon courage est lassé; 
Que cet autel affreux, par mes mains renversé, 
Est mon plus digne exploit et mon plus grand trophée; 
Que de leurs factions enfin l’hydre étouffée, 
Sur mon trône avili, sur ma triste maison, 
Ne distillera plus les flots de son poison; 
Il faut changer de lois, il faut avoir un maître. 
(Le héraut sort.)
(A Mérione.)
Et vous, qui ne savez ce que vous devez être, 
Vous qui, toujours douteux entre Pharès et moi, 
Vous êtes cru trop grand pour servir votre roi, 
Prétendez-vous encore, orgueilleux Mérione, 
Que vous pouvez abattre ou soutenir mon trône? 
Ce roi dont vous osez vous montrer si jaloux, 
Pour vaincre et pour régner n’a pas besoin de vous: 
Votre audace aujourd’hui doit être détrompée. 
Ou pour ou contre moi tirez enfin l’épée: 
Il faut, dans le moment, les armes à la main, 
Me combattre, ou marcher sous votre souverain. 

MÉRIONE.

S’il faut servir vos droits, ceux de votre famille, 
Ceux qu’un retour heureux accorde à votre fille, 
Je vous offre mon bras, mes trésors, et mon sang: 
Mais si vous abusez de ce suprême rang 
Pour fouler à vos pieds les lois de la patrie, 
Je la défends, seigneur, au péril de ma vie. 
Père et monarque heureux, vous avez résolu 
D’usurper malgré nous un empire absolu, 
De courber sous le joug de la grandeur suprême 
Les ministres des dieux, et les grands, et moi-même: 
Des vils Cydoniens vous osez vous servir 
Pour opprimer la Crète, et pour nous asservir; 
Mais de quelque grand nom qu’en ces lieux ou vous nomme
Sachez que tout l’État l’emporte sur un homme. 

TEUCER.

Tout l’État est dans moi... Fier et perfide ami, 
Je ne vous connais plus que pour mon ennemi: 
Courez à vos tyrans. 

MÉRIONE.

Vous le voulez? 

TEUCER.

J’espère 
Vous punir tous ensemble. Oui, marchez, téméraire; 
Oui, combattez sous eux, je n’en suis point jaloux; 
Je les méprise assez pour les joindre avec vous. 
(Mérione sort.)
(A Azémon.)
Et toi, cher étranger, toi, dont l’âme héroïque 
M’a forcé, malgré moi, d’aimer ta république; 
Toi, sans qui j’eusse été, dans ma triste grandeur, 
Un exemple éclatant d’un éternel malheur; 
Toi, par qui je suis père, attends sous ces ombrages 
Ou le comble ou la fin de mes sanglants outrages: 
Va! tu me reverras mort ou victorieux. 
(Il sort.)

AZÉMON.

Ah! tu deviens mon roi... Rendez-moi, justes dieux, 
Avec mes premiers ans, la force de le suivre! 
Que ce héros triomphe, ou je cesse de vivre! 
Datame et tous les siens, dans ces lieux rassemblés, 
N’y seraient-ils venus que pour être immolés? 
Que devient Astérie?... Ah! mes douleurs nouvelles 
Me font encor verser des larmes paternelles. 

SCÈNE II.

ASTÉRIE, AZÉMON, GARDES.

ASTÉRIE.

Ciel! où porter mes pas? et quel sera mon sort? 

AZÉMON.

Garde-toi d’avancer vers les champs de la mort. 
Ma fille! de ce nom mon amitié t’appelle, 
Digne sang d’un vrai roi, fuis l’enceinte cruelle, 
Fuis le temple exécrable où les couteaux levés 
Allaient trancher les jours que j’avais conservés. 
Tremble. 

ASTÉRIE.

Qui? moi, trembler! vous, qui m’avez conduite, 
Ce n’était pas ainsi que vous m’aviez instruite. 
Le roi, Datame, et vous, vous êtes en danger; 
C’est moi seule, c’est moi qui dois le partager. 

AZÉMON.

Ton père le défend. 

ASTÉRIE.

Mon devoir me l’ordonne. 

AZÉMON.

Sans armes et sans force, hélas! tout m’abandonne. 
Aux combats autrefois ces lieux m’ont vu courir: 
Va, nous ne pouvons rien. 

ASTÉRIE, voulant sortir.

Ne puis-je pas mourir? 

AZÉMON, se mettant au-devant d’elle.

Tu n’en fus que trop près. 

ASTÉRIE.

Cette mort que j’ai vue 
Sans doute était horrible à mon âme abattue: 
Inutile au héros qui vivait dans mon coeur, 
J’expirais en victime et tombais sans honneur; 
La mort avec Datame est du moins généreuse: 
La gloire adoucira ma destinée affreuse. 
Les filles de Cydon, toujours dignes de vous, 
Suivent dans les combats leurs parents, leurs époux, 
Et quand la main des dieux me donne un roi pour père, 
Quand je connais mon sang, faut-il qu’il dégénère? 
Les plaintes, les regrets et les pleurs sont perdus. 
Reprenez avec moi vos antiques vertus, 
Et, s’il en est besoin, raffermissez mon âme. 
J’ai honte de pleurer sans secourir Datame. 

SCÈNE III.

LES PRÉCÉDENTS, DATAME.

DATAME.

Il apporte à tes pieds sa joie et sa douleur. 

ASTÉRIE.

Que dis-tu? 

AZÉMON.

Quoi! mon fils? 

ASTÉRIE.

Teucer n’est pas vainqueur? 

DATAME.

Il l’est, n’en doutez pas; je suis le seul à plaindre. 

ASTÉRIE.

Vous vivrez tous les deux: qu’aurais-je encore à craindre?
O ciel! ô Providence! enfin triomphe aussi 
De tous ces dieux affreux que l’on adore ici! 

DATAME.

Il avait à combattre, en ce jour mémorable, 
Des tyrans de l’État le parti redoutable, 
Les archontes, Pharès, un peuple furieux, 
Qui, trahissant ton père, a cru servir ses dieux. 
Nous entendions leurs cris, tels que sur nos rivages 
Les sifflements des vents appellent les orages; 
Et nous étions réduits au désespoir honteux 
De ne pouvoir mourir en combattant contre eux. 
   Teucer a pénétré dans la prison profonde 
Où, cachés aux rayons du grand astre du monde, 
On nous avait chargés du poids honteux des fers, 
Pour être avec toi-même en sacrifice offerts, 
Ainsi que leurs agneaux, leurs béliers, leurs génisses, 
Dont le sang, disent-ils, plaît à leurs dieux propices; 
Il nous arme à l’instant. Je reprends mon carquois, 
Mes dards, mes javelots, dont ma main tant de fois 
Moissonna dans nos champs leur troupe fugitive. 
Bientôt de ces Crétois une foule craintive 
Fuit, et laisse un champ libre au héros que je sers. 
La foudre est moins rapide en traversant les airs. 
Il vole à ce grand chef, à ce fier Mérione; 
Il l’abat à ses pieds: aux fers on l’abandonne; 
On l’enchaîne à mes yeux. Ceux qui, le glaive en main, 
Couraient pour le venger, l’accompagnent soudain: 
Je les vois, sous mes coups, roulant dans la poussière. 
Tout couvert de leur sang, je vole au sanctuaire, 
A cette enceinte horrible et si chère aux Crétois, 
Où de leur Jupiter les détestables lois 
Avaient proscrit ta tête en holocauste offerte; 
Où, des voiles de mort indignement couverte, 
On t’a vue à genoux, le front ceint d’un bandeau, 
Prête à verser ton sang sous les coups d’un bourreau: 
Ce bourreau sacrilège était Pharès lui-même; 
Il conservait encor l’autorité suprême 
Qu’un délire sacré lui donna si longtemps 
Sur les serfs odieux de ce temple habitants. 
Ils l’entouraient en foule, ardents à le défendre, 
Appelant Jupiter qui ne peut les entendre, 
Et poussant jusqu’au ciel des hurlements affreux. 
Je les écarte tous; je vole au milieu d’eux; 
Je l’atteins, je le perce; il tombe, et je m’écrie: 
« Barbare, je t’immole à ma chère Astérie! » 
De ma juste vengeance et d’amour transporté, 
J’ai traîné jusqu’à toi son corps ensanglanté: 
Tu peux le voir, tu peux jouir de ta victime; 
Tandis que tous les siens, étonnés de leur crime, 
Sont tombés en silence, et saisis de terreur, 
Le front dans la poussière, aux pieds de leur vainqueur. 

AZÉMON.

Mon fils! je meurs content. 

ASTÉRIE.

O nouvelle patrie! 
Ce jour est donc pour moi le plus beau de ma vie! 
Cher amant! cher époux! 

DATAME.

J’ai ton coeur, j’ai ta foi 
Mais ce jour de ta gloire est horrible pour moi. 

ASTÉRIE.

Est-il quelque danger que mon amant redoute? 
Non, Datame est heureux. 

DATAME.

Je l’eusse été sans doute, 
Lorsque, dans nos forêts et parmi nos égaux, 
Ton grand coeur attendri donnait à mes travaux 
Sur cent autres guerriers la noble préférence; 
Quand ta main fut le prix de ma persévérance, 
Je me croyais à toi: la fille d’Azémon 
Pouvait avec plaisir s’honorer de mon nom. 
Tu le sais, digne ami, ta bonté paternelle 
Encourageait l’amour qui m’enflamma pour elle. 

AZÉMON.

Et je dois l’approuver encor plus que jamais. 

ASTÉRIE.

Tes exploits, mon estime, et tes nouveaux bienfaits, 
Seraient-ils un obstacle au succès de ta flamme? 
Qui, dans le monde entier, peut m’ôter à Datame? 

DATAME.

Au sortir du combat, à ton père, à ton roi, 
J’ai demandé ta main, j’ai réclamé ta foi,
Non pas comme le prix de mon faible service, 
Mais comme un bien sacré fondé sur la justice, 
Un bien qui m’appartient, puisque tu l’as promis; 
Sanglant, environné de morts et d’ennemis, 
Je vivais, je mourais pour la seule Astérie. 

ASTÉRIE.

Eh bien! est-il en Crète une âme assez hardie 
Pour t’oser disputer le prix de ton amour? 

DATAME.

Ceux qu’on appelle grands dans cette étrange cour, 
Et qui semblent prétendre à cet honneur insigne, 
Déclarent qu’un soldat ne peut en être digne... 
S’ils osaient devant moi... 

AZÉMON.

Respectable soldat, 
Astérie est ta femme, ou Teucer est ingrat. 

ASTÉRIE.

Il ne peut l’être. 

DATAME.

On dit que, dans cette contrée, 
La majesté des rois serait déshonorée. 
Je ne m’attendais pas que d’un pareil affront, 
Dans les champs de la Crète, on pût couvrir mon front. 

ASTÉRIE.

Il fait rougir le mien. 

DATAME.

La main d’une princesse 
Ne peut favoriser qu’un prince de la Grèce. 
Voilà leurs lois, leurs moeurs. 

ASTÉRIE.

Elles sont à mes yeux 
Ce que la Crète entière a de plus odieux. 
De ces fameuses lois, qu’on vante avec étude, 
La première, en ces lieux, serait l’ingratitude!... 
La loi qui m’immolait à leurs dieux en fureur 
Ne fut pas plus injuste et n’eut pas plus d’horreur. 
Je respecte mon père, et je me sens peut-être 
Digne du sang des rois où j’ai puisé mon être: 
Je l’aime: il m’a deux fois ici donné le jour; 
Mais je jure par lui, par toi, par mon amour, 
Que, s’il tentait la foi que ce coeur t’a donnée, 
Si du plus grand des rois il m’offrait l’hyménée, 
Je lui préférerais Datame et mes déserts: 
Datame est mon seul bien dans ce vaste univers. 
Je foulerais aux pieds trône, sceptre, couronne. 
Datame est plus qu’un roi. 

SCÈNE IV.

LES PRÉCÉDENTS, TEUCER; 
MÉRIONE, enchaîné, CYDONIENS, 
SOLDATS, PEUPLE.

TEUCER.

Ton père te le donne; 
Il est à toi. Nos lois se taisent devant lui. 

ASTÉRIE.

Ah! vous seul êtes juste. 

TEUCER.

Oui, tout change aujourd’hui 
Oui, je détruis en tout l’antique barbarie: 
Commençons tous les trois une nouvelle vie. 
Qu’Azémon soit témoin de vos noeuds éternels; 
Ma main va les former à de nouveaux autels. 
Soldats, livrez ce temple aux fureurs de la flamme(47):
(On voit le temple en feu, et une partie 
qui tombe dans le fond du théâtre.)
Pour mon digne héritier reconnaissez Datame;
Reconnaissez ma fille, et servez-nous tous trois 
Sous de plus justes dieux, sous de plus saintes lois. 
(A Astérie.)
Le peuple, en apprenant de qui vous êtes née, 
En détestant la loi qui vous a condamnée, 
Éperdu, consterné, rentre dans son devoir, 
Abandonne à son prince un suprême pouvoir(48)...
(A Mérione.)
Vis, mais pour me servir, superbe Mérione: 
Ton maître t’a vaincu, ton maître te pardonne. 
La cabale et l’envie avaient pu t’éblouir; 
Et ton seul châtiment sera de m’obéir... 
Braves Cydoniens, goûtez des jours prospères; 
Libres ainsi que moi, ne soyez que mes frères: 
Aimez les lois, les arts; ils vous rendront heureux... 
Honte du genre humain, sacrifices affreux, 
Périsse pour jamais votre indigne mémoire, 
Et qu’aucun monument n’en conserve l’histoire!... 
Nobles, soyez soumis, et gardez vos honneurs... 
Prêtres, et grands, et peuple, adoucissez vos moeurs; 
Servez Dieu désormais dans un plus digne temple, 
Et que la Grèce instruite imite votre exemple. 

DATAME.

Demi-dieu sur la terre, ô grand homme! Ô grand roi! 
Règne, règne à jamais sur mon peuple et sur moi. 
Je ne méritais pas le trône où l’on m’appelle; 
Mais j’adore Astérie, et me crois digne d’elle. 

FIN DES LOIS DE MINOS.