OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE THÉÂTRE VI
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LES LOIS DE MINOS
TRAGÉDIE EN CINQ ACTES, NON REPRÉSENTÉE. (1773)

Avertissement de Moland
Avertissement de Beuchot
Notice bibliographique.
Épître dédicatoire à Mgr le duc de Richelieu.
Personnages
Acte I
Acte II
Acte III
Acte IV
Acte V

AVERTISSEMENT DE MOLAND.

Le père de Sophonisbe était M. Lantin, celui des Pélopides M. Durand, celui des Lois de Minos fut M. Duroncel, tous jeunes gens débutant dans la carrière tragique, que Voltaire prenait sous sa protection, sans toutefois convaincre personne de leur existence. Il écrit à d’Argental le 19 janvier 1772: « Il y a vraiment dans ce drame je ne sais quoi de singulier et de magnifique qui sent son ancienne Grèce, et si les Welches ne s’amusent pas de ces spectacles grecs, ce n’est pas ma faute; je les tiens pour réprouvés à jamais. Pour moi, qui ne suis que Suisse, j’avoue que la pièce m’a fait passer une heure agréable dans mon lit, où je végète depuis longtemps. » 

Et le 5 février, il reprend: « Ce qui me plaît de sa drôlerie, c’est qu’elle forme un très beau spectacle. D’abord des prêtres et des guerriers disant leur avis sur une estrade, une petite fille amenée devant eux qui leur chante pouilles, un contraste de Grecs et de sauvages, un sacrifice, un prince qui arrache sa fille à un évêque tout prêt à lui donner l’extrême-onction; et, à la fin de la pièce, le maître-autel détruit, et la cathédrale en flammes: tout cela peut amuser; rien n’est amené par force, tout est de la plus grande simplicité; et il m’a paru même qu’il n’y avait aucune faute contre la langue, quoique l’auteur soit un provincial. » 

Il pensait encore que les Lois de Minos seraient bien reçues du chancelier, qui devait s’y reconnaître comme dans un miroir, mais la pièce prêtait à des allusions de plus d’une sorte. « Il y a encore des gens, dit-il, qui croient que c’est l’ancien parlement qu’on joue. Il faut laisser dire le monde. » Ailleurs: « Vous verrez bien que le roi de Crète Teucer est le roi de Pologne Stanislas-Auguste Poniatowski, et que le grand-prêtre est l’évêque de Cracovie; comme aussi vous pourrez prendre le temple de Gortine pour l’église de Notre-Dame de Czenstochova. » Enfin on aurait pu croire que le poète avait songé à la Suède, quand Gustave III accomplit en quelques heures une révolution qui, du moins, ne coûta pas une goutte de sang. « C’était le roi de Pologne, dit Voltaire à d’Alembert, qui devait jouer le rôle de Teucer, et il se trouve que c’est le roi de Suède qui l’a joué. » 

Toutes ces circonstances pouvaient être favorables à la tragédie, et l’auteur comptait sur un succès pour lui faciliter un voyage à Paris; mais ses espérances cette fois encore furent déçues. Les Lois de Minos furent imprimées par un libraire parisien nommé Valade, sur une copie fautive et falsifiée. Valade tenait cette copie de Marin, secrétaire général et censeur royal sous M. de Sartines. Voltaire fut obligé de désavouer publiquement cette édition. La tragédie ainsi divulguée, les comédiens ne mirent aucun empressement à la transporter sur la scène, et, en fin de compte, ne la jouèrent point. 

« Il semble, dit Laharpe, que Voltaire, dans les Lois de Minos, ait voulu revenir au sujet qu’il avait manqué dans les Guèbres, et consacrer à la tolérance civile une seconde tragédie... La scène est en Crète, sous le règne de Teucer, successeur de Minos; celui-ci, législateur de Crète, a établi la coutume d’immoler tous les sept ans une jeune captive aux mânes des héros crétois. C’est en conséquence de cette loi, regardée comme inviolable, qu’Astérie, faite prisonnière dans la guerre que les Crétois ont contre les Cydoniens, doit être sacrifiée dans le temple de Gortine. Les Cydoniens sont des peuples du nord de la Crète, encore sauvages, tandis que ceux de Minos sont civilisés; et il entre dans le dessein de l’auteur d’opposer les vertus naturelles de ces Cydoniens, simples et grossiers, aux moeurs superstitieuses et cruelles des Crétois policés. Teucer les abhorre, ces moeurs; il pense en vrai sage; il voudrait abolir des lois inhumaines et sauver Astérie. Mais son pouvoir est limité par les archontes, et subordonné à la loi de l’État. 

« Pendant ce conflit d’autorité, il arrive qu’Astérie est reconnue pour la fille de Teucer, qui avait été enlevée par les Cydoniens et nourrie chez eux. C’est précisément la fable des Guèbres. La même méprise que nous y avons vue n’est pas mieux placée dans les Lois de Minos. Datame, jeune Cydonien, amant d’Astérie et qui vient pour payer sa rançon, la voit conduire par des soldats qui sont ceux à qui Teucer a confié le soin de la défendre. Il se persuade tout le contraire. Il prend les défenseurs d’Astérie pour ses bourreaux, et se jette avec toute sa suite sur les gardes de Teucer et sur ce prince lui-même. Le dénoûment, au lieu d’être amené par l’autorité suprême, comme dans les Guèbres, est amené par la force, mais nullement motivé. Teucer, dont le pouvoir semblait jusque-là restreint dans des bornes si étroites, se trouve tout à coup maître absolu. C’est l’armée qui a fait cette révolution; mais il fallait la préparer et la fonder. Teucer brûle le temple de Crète, et abolit les sacrifices humains; le grand-prêtre est tué, comme dans les Guèbres, et Datame, le soldat cydonien, épouse la fille du roi. » 

Ce qu’on remarque le plus dans cette pièce et dans presque toutes celles du même temps, c’est l’esprit philosophique de l’auteur, devenu celui de tous les personnages. Ce sont, en réalité, plutôt des thèses sous forme dramatique que de véritables pièces de théâtre. 
 
 

AVERTISSEMENT DE BEUCHOT.

La tragédie des Lois de Minos, commencée le 18 décembre 1771 était achevée le 12 janvier 1772(1). Suivant son usage, l’auteur y fit ensuite des changements. Il n’avait, au reste, composé la pièce que pour y mettre des notes(2). Pour ces notes il avait profité(3) du poème du roi de Prusse, intitulé la Pologniade, ou la Guerre des confédérés(4); c’était déjà ce poème qui lui avait donné l’idée de sa tragédie(5). Tout en la donnant sous le nom d’un jeune avocat, qu’il appelait Duroncel(6), il espérait qu’elle lui vaudrait la permission de revenir à Paris(7).

Un manuscrit que possédait Lekain fut vendu à Valade, libraire de Paris, qui en donna une édition en janvier 1773. Voltaire fut d’autant plus contrarié de cette publication qu’il faisait alors imprimer son ouvrage à Genève. D’ailleurs, dans l’édition de Valade(8), des vers avaient été changés ou ajoutés par le marquis de Thibouville(9), qui probablement était aussi l’auteur de la seule note que l’on trouve dans l’édition de Paris. L’édition de Genève n’était pas encore achevée le 17 mars; mais elle dut paraître peu de temps après. C’est un volume in-8° de plus de quatre cents pages(10), contenant, outre la dédicace et les notes qui paraissaient pour la première fois, plusieurs morceaux en vers ou en prose qui ne sont pas tous de Voltaire(11). Une réimpression fut bientôt faite à Lausanne avec quelques différences(12).

Voltaire avait fait imprimer sa tragédie après l’avoir retirée au moment où les Comédiens français, à cause des débuts de Mme Raucourt, différaient de la mettre à l’étude. Il espérait, en la dédiant au maréchal de Richelieu, que ce seigneur n’oublierait pas la promesse qu’il lui avait donnée de la faire jouer aux fêtes pour le mariage du comte d’Artois(13). Mais il ne paraît pas que le premier gentilhomme de la chambre ait tenu parole. Et c’est sans doute pour cela que la dédicace est supprimée dans l’édition in-4° et dans l’édition encadrée. Voltaire avait, en 1755, dédié à Richelieu l’Orphelin de la Chine(14).

Ce n’est guère qu’aux pièces représentées qu’il appartient d’être parodiées. Mais les Lois de Minos firent du moins naître une brochure. L’abbé du Vernet, auteur d’une Vie de Voltaire(15), publia des Réflexions critiques et philosophiques sur la tragédie au sujet des Lois de Minos; 1773, in-8° de 51 pages. 
 
 



ÉPÎTRE DÉDICATOIRE

A MONSEIGNEUR LE DUC DE RICHELIEU

Pair et maréchal de france, gouverneur de guienne, premier gentilhomme
de la chambre du roi, etc.

Monseigneur, 

Il y a plus de cinquante ans que vous daignez m’aimer. Je dirai à notre doyen de l’Académie(16), avec Varron (car il faut toujours citer quelque ancien, pour en imposer aux modernes): 

Est aliquid sacri in antiquis necessitudinibus.

Ce n’est pas qu’on ne soit aussi très invariablement attaché à ceux qui nous ont prévenus depuis par des bienfaits, et à qui nous devons une reconnaissance éternelle; mais antiqua necessitudo est toujours la plus grande consolation de la vie. 

La nature m’a fait votre doyen, et l’Académie vous a fait le nôtre: permettez donc qu’à de si justes titres je vous dédie une tragédie qui serait moins mauvaise si je ne l’avais pas faite loin de vous. J’atteste tous ceux qui vivent avec moi que le feu de ma jeunesse m’a fait composer ce petit drame en moins de huit jours, pour nos amusements de campagne; qu’il n’était point destiné au théâtre de Paris, et qu’il n’en est pas meilleur pour tout cela. Mon but était d’essayer encore si l’on pouvait faire réussir en France une tragédie profane qui ne fût pas fondée sur une intrigue d’amour; ce que j’avais tenté autrefois dans Mérope, dans Oreste, dans d’autres pièces, et ce que j’aurais voulu toujours exécuter. Mais le libraire Valade, qui est sans doute un de vos beaux esprits de Paris, s’étant emparé d’un manuscrit de la pièce, selon l’usage l’a embellie de vers composés par lui ou par ses amis, et a imprimé le tout sous mon nom, aussi proprement que cette rapsodie méritait de l’être(17). Ce n’est point la tragédie de Valade que j’ai l’honneur de vous dédier; c’est la mienne, en dépit de l’envie. 

Cette envie, comme vous savez, est l’âme du monde elle établit son trône, pour un jour ou deux, dans le parterre à toutes les pièces nouvelles, et s’en retourne bien vite à la cour, où elle demeure la plus grande partie de l’année. 

Vous le savez, vous, le digne disciple(18) du maréchal de Villars dans la plus brillante et la plus noble de toutes les carrières. Vous vîtes ce héros qui sauva la France, qui sut si bien faire la guerre et la paix? ne jouir de sa réputation qu’à l’âge de quatre-vingts ans. 

Il fallut qu’il enterrât son siècle pour qu’un nouveau siècle lui rendit publiquement justice. On lui reprochait jusqu’à ses prétendues richesses, qui n’approchaient pas à beaucoup près de celles des traitants de ces temps-là; mais ceux qui étaient si bassement jaloux de sa fortune n’osaient pas, dans le fond de leur coeur, envier sa gloire, et baissaient les yeux devant lui. 

Quand son successeur vengeait la France et l’Espagne dans l’île de Minorque, l’envie ne criait-elle pas qu’il ne prendrait jamais Mahon, qu’il fallait envoyer un autre général à sa place? Et Mahon était déjà pris(19).

Vous fîtes des jaloux dans plus d’un genre: mais ce n’est ni au général ni au plus aimable des Français que je m’adresse ici: je ne parle qu’à mon doyen. Comme il sait le grec aussi bien que moi, je lui citerai d’abord Hésiode, qui dans l’Erga kaˆ Hmšrai, connu de tous les courtisans, dit en termes formels (v. 25, 26.): 
 

Kaˆ kerameÝj kerame‹ kotšei, kaˆ tšktoni tšktwn,
Kaˆ ptwcÕj ptwcù fqonšei, kaˆ ¢oidÕj ¢oidw.

Le potier est ennemi du potier, le maçon du maçon, le gueux porte envie au gueux, le chanteur au chanteur. 

Horace disait plus noblement(20):
 

Diram qui contulit hydram...
Comperit invidiam supremo fine domari.

Le vainqueur de l’hydre ne put vaincre l’envie qu’en mourant. 

Boileau dit à Racine(21):
 

Sitôt que d’Apollon un génie inspiré
Trouve loin du vulgaire un chemin ignoré,
En cent lieux contre lui les cabales s’amassent;
Ses rivaux obscurcis autour de lui croassent;
Et son trop de lumière, importunant les yeux,
De ses propres amis lui fait des envieux.
La mort seule ici-bas, en terminant sa vie,
Peut calmer sur son nom l’injustice et l’envie,
Faire au poids du bon sens peser tous ses écrits,
Et donner à ses vers leur légitime prix.

Tout cela est d’un ancien usage, et cette étiquette subsistera longtemps. Vous savez que je commentai Corneille, il y a quelques années(22), par une détestable envie; et que ce commentaire, auquel vous contribuâtes par vos générosités à l’exemple du roi, était fait pour accabler ce qui restait de la famille et du nom de ce grand homme. Vous pouvez voir, dans ce commentaire, que l’abbé d’Aubignac, prédicateur ordinaire de la cour, qui croyait avoir fait une Pratique du théâtre et une tragédie, appelait Corneille Mascarille, et le traitait comme le plus méprisable des hommes; il se mettait contre lui à la tête de toute la canaille de la littérature. 

Les ci-devant soi-disant jésuites accusèrent Racine de cabaler pour le jansénisme, et le firent mourir de chagrin. Aujourd’hui, si un homme réussit un peu pour quelque temps, ses rivaux ou ceux qui prétendent l’être disent d’abord que c’est une mode qui passera comme les pantins et les convulsions; ensuite ils prétendent qu’il n’est qu’un plagiaire; enfin ils soupçonnent qu’il est athée; ils en avertissent les porteurs de chaise de Versailles, afin qu’ils le disent à leurs pratiques, et que la chose revienne à quelque homme bien zélé, bien morne, et bien méchant, qui en fera son profit. 

Les calomnies pleuvent sur quiconque réussit. Les gens de lettres sont assez comme M. Chicaneau et Mme la comtesse de Pimbêche: 

Qu’est-ce qu’on vous a fait? ¾ On m’a dit des injures(23).

Il y aura toujours dans la république des lettres un petit canton où cabalera le Pauvre Diable(24) avec ses semblables; mais aussi, monseigneur, il se trouvera toujours en France des âmes nobles et éclairées, qui sauront rendre justice aux talents, qui pardonneront aux fautes inséparables de l’humanité, qui encourageront tous les beaux-arts. Et à qui appartiendra-t-il plus d’en être le soutien qu’au neveu de leur principal fondateur? C’est un devoir attaché à votre nom. 

C’est à vous de maintenir la pureté de notre langue, qui se corrompt tous les jours; c’est à vous de ramener la belle littérature et le bon goût, dont nous avons vu les restes fleurir encore. Il vous appartient de protéger la véritable philosophie, également éloignée de l’irréligion et du fanatisme. Quelles autres mains que les vôtres sont faites pour porter au trône les fleurs et les fruits du génie français, et pour en écarter la calomnie qui s’en approche toujours, quoique toujours chassée? A quel autre qu’à vous les académiciens pourraient-ils avoir recours dans leurs travaux et dans leurs afflictions? et quelle gloire pour vous, dans un âge où l’ambition est assouvie, et où les vains plaisirs ont disparu comme un songe, d’être, dans un loisir honorable, le père de vos confrères! L’âme du grand Armand s’applaudirait plus que jamais d’avoir fondé l’Académie française. 

Après avoir fait Oedipe et les Lois de Minos, à près de soixante années l’un de l’autre(25), et après avoir été calomnié et persécuté pendant ces soixante années, sans en faire que rire, je sors presque octogénaire (c’est-à-dire beaucoup trop tard) d’une carrière épineuse dans lequel un goût irrésistible m’engagea trop longtemps. 

Je souhaite que la scène française, élevée dans le grand siècle de Louis XIV au-dessus du théâtre d’Athènes et de toutes les nations, reprenne la vie après moi, qu’elle se purge de tous les défauts que j’y ai portés, et qu’elle acquière les beautés que je n’ai pas connues. 

Je souhaite qu’au premier pas que fera dans cette carrière un homme de génie, tous ceux qui n’en ont point ne s’ameutent pas pour le faire tomber, pour l’écraser dans sa chute, et pour l’opprimer par les plus absurdes impostures. 

Qu’il ne soit pas mordu par les folliculaires, comme toute chair bien saine l’est par les insectes; ces insectes et ces folliculaires ne mordant que pour vivre. 

Je souhaite que la calomnie ne députe point quelques-uns de ses serpents à la cour pour perdre ce génie naissant(26), en cas que la cour, par hasard, entende parler de ses talents. 

Puissent les tragédies n’être désormais ni une longue conversation partagée en cinq actes par des violons, ni un amas de spectacles grotesques, appelé par les Anglais show, et par nous, la rareté, la curiosité! 

Puisse-t-on n’y plus traiter l’amour comme un amour de comédie dans le goût de Térence, avec déclaration, jalousie, rupture, et raccommodement! 

Qu’on ne substitue point à ces langueurs amoureuses des aventures incroyables et des sentiments monstrueux, exprimés en vers plus monstrueux encore, et remplis de maximes dignes de Cartouche et de son style. 

Que, dans le désespoir secret de ne pouvoir approcher de nos grands maîtres, on n’aille pas emprunter des haillons affreux chez les étrangers, quand on a les plus riches étoffes dans son pays. 

Que tous les vers soient harmonieux et bien faits; mérite absolument nécessaire, sans lequel la poésie n’est jamais qu’un monstre, mérite auquel presque aucun de nous n’a pu parvenir depuis Athalie.

Que cet art ne soit pas aussi méprisé qu’il est noble et difficile. Que le faxhal et les comédiens de bois ne fassent pas absolument déserter Cinna et Iphigénie.

Que personne n’ose plus se faire valoir par la témérité de condamner des spectacles approuvés, entretenus, payés par les rois très chrétiens, par les empereurs, par tous les princes de l’Europe entière. Cette témérité serait aussi absurde que l’était la bulle In coena Domini, si sagement supprimée. 

Enfin j’ose espérer que la nation ne sera pas toujours en contradiction avec elle-même sur ce grand art comme sur tant d’autres choses. 

Vous aurez toujours en France des esprits cultivés et des talents; mais tout étant devenu lieu commun, tout étant problématique à force d’être discuté, l’extrême abondance et la satiété ayant pris la place de l’indigence où nous étions avant le grand siècle, le dégoût du public succédant à cette ardeur qui nous animait du temps des grands hommes, la multitude des journaux, et des brochures, et des dictionnaires satiriques, occupant le loisir de ceux qui pourraient s’instruire dans quelques bons livres utiles, il est fort à craindre que le bon goût ne reste que chez un petit nombre d’esprits éclairés, et que les arts ne tombent chez la nation. 

C’est ce qui arriva aux Grecs après Démosthène, Sophocle, et Euripide; ce fut le sort des Romains après Cicéron, Virgile, et Horace; ce sera le nôtre. Déjà pour un homme à talents qui s’élève, dont on est jaloux, et qu’on voudrait perdre, il sort de dessous terre mille demi-talents, qu’on accueille pendant deux jours, qu’on précipite ensuite dans un éternel oubli, et qui sont remplacés par d’autres éphémères. 

On est accablé sous le nombre infini de livres faits avec d’autres livres; et dans ces nouveaux livres inutiles, il n’y a rien de nouveau que des tissus de calomnies infâmes, vomies par la bassesse contre le mérite. 

La tragédie, la comédie, le poème épique, la musique, sont des arts véritables: on nous prodigue des leçons, des discussions sur tous ces arts; mais que le grand artiste est rare! 

L’écrivain le plus misérable et le plus bas(27) peut dire son avis sur Trois Siècles sans en connaître aucun, et calomnier lâchement, pour de l’argent, ses contemporains qu’il connaît encore moins. On le souffre, parce qu’on l’oublie: on laisse tranquillement ces colporteurs, devenus auteurs, juger les grands hommes sur les quais de Paris, comme on laisse les nouvellistes décider dans un café du destin des États; mais si, dans cette fange, un génie s’élève, il faut tout craindre pour lui. 

Pardonnez-moi, monseigneur, ces réflexions: je les soumets à votre jugement et à celui de l’Académie, dont j’espère que vous serez longtemps l’ornement et le doyen. 

Recevez avec votre bonté ordinaire ce témoignage du respectueux et tendre attachement d’un vieillard plus sensible à votre bienveillance qu’aux maladies dont ses derniers jours sont tourmentés.
 
 

PERSONNAGES

TEUCER, roi de Crète. 
MÉRIONE, archonte. 
DICTIME, archonte. 
PHARÈS, grand-sacrificateur. 
AZÉMON, guerrier de Cydonie. 
DATAMÉ guerrier de Cydonie. 
ASTÉRIE, captive. 
UN HÉRAUT 
PLUSIEURS GUERRIERS CYDONIENS. 
SUITE, ETC.

 

La scène est à Gortine, ville de Crète.
 

LES LOIS DE MINOS

TRAGÉDIE.

ACTE PREMIER.

(Le théâtre représente les portiques d’un temple,
des tours sur les côtés, des cyprès sur le devant.)

SCÈNE I.

TEUCER, DICTIME.

TEUCER.

Quoi! toujours, cher ami, ces archontes, ces grands, 
Feront parler les lois pour agir en tyrans(28)!
Minos, qui fut cruel, a régné sans partage; 
Mais il ne m’a laissé qu’un pompeux esclavage, 
Un titre, un vain éclat, le nom de majesté, 
L’appareil du pouvoir, et nulle autorité. 
J’ai prodigué mon sang, je règne, et l’on me brave. 
Ma pitié, ma bonté pour cette jeune esclave 
Semble dicter l’arrêt qui condamne ses jours; 
Si je l’avais proscrite elle aurait leur secours. 
Tel est l’esprit des grands depuis que la naissance 
A cessé de donner la suprême puissance:
Jaloux d’un vain honneur, mais qu’on peut partager, 
Ils n’ont choisi des rois que pour les outrager(29).

DICTIME.

Ce trône a ses périls; je les connais sans doute; 
Je les ai vus de près; je sais ce qu’il en coûte. 
J’aimais Idoménée; il mourut exilé 
En pleurant sur un fils par lui-même immolé(30):
Par le sang de ce fils il crut plaire à la Crète; 
Mais comment subjuguer la fureur inquiète 
De ce peuple inconstant, orageux, égaré, 
Vive image des mers dont il est entouré? 
Ses flots sont élevés, mais c’est contre le trône; 
Une sombre tempête en tout temps l’environne, 
Le sort vous a réduit à combattre à la fois 
Les durs Cydoniens et vos jaloux Crétois, 
Les uns dans les conseils, les autres par les armes; 
Et chaque instant pour vous redouble nos alarmes: 
Hélas! des meilleurs rois c’est souvent le destin; 
Leurs pénibles travaux se succèdent sans fin: 
Mais que votre pitié pour cette infortunée, 
Par le cruel Pharès à mourir condamnée, 
N’ait pas, à votre exemple, attendri tous les coeurs; 
Que ce saint homicide ait des approbateurs; 
Qu’on ait justifié cet usage exécrable; 
C’est là ce qui m’étonne, et cette horreur m’accable. 

TEUCER.

Que veux-tu? Ces guerriers sous les armes blanchis, 
Vieux superstitieux aux meurtres endurcis, 
Destructeurs des remparts où l’on gardait Hélène, 
Ont vu d’un oeil tranquille égorger Polixène(31).
Ils redoutaient Calchas; ils tremblent à mes yeux 
Sous un Calchas nouveau, plus implacable qu’eux. 
Tel est l’aveuglement dont la Grèce est frappée: 
Elle est encor barbare(32); et de son sang trempée, 
A des dieux destructeurs elle offre ses enfants: 
Ses fables sont nos lois, ses dieux sont nos tyrans. 
Thèbes, Mycène, Argos, vivront dans la mémoire; 
D’illustres attentats ont fait toute leur gloire. 
La Grèce a des héros, mais injustes, cruels, 
Insolents dans le crime, et tremblants aux autels. 
Ce mélange odieux m’inspire trop de haine. 
Je chéris la valeur, mais je la veux humaine. 
Ce sceptre est un fardeau trop pesant pour mon bras 
S’il le faut soutenir par des assassinats; 
Je suis né trop sensible: et mon âme attendrie 
Se soulève aux dangers de la jeune Astérie; 
J’admire son courage, et je plains sa beauté(33).
Ami, je crains les dieux; mais dans ma piété 
Je croirais outrager leur suprême justice, 
Si je pouvais offrir un pareil sacrifice. 

DICTIME.

On dit que de Cydon les belliqueux enfants 
Du fond de leurs forêts viendront dans peu de temps 
Racheter leurs captifs, et surtout cette fille 
Que le sort des combats arrache à sa famille. 
On peut traiter encore; et peut-être qu’un jour 
De la paix parmi nous le fortuné retour 
Adoucirait nos moeurs, à mes yeux plus atroces 
Que ces fiers ennemis qu’on nous peint si féroces. 
Nos Grecs sont bien trompés: je les crois glorieux 
De cultiver les arts, et d’inventer des dieux; 
Cruellement séduits par leur propre imposture, 
Ils ont trouvé des arts, et perdu la nature. 
Ces durs Cydoniens(34) dans leurs antres profonds 
Sans autels et sans trône, errants et vagabonds, 
Mais libres, mais vaillants, francs, généreux, fidèles, 
Peut-être ont mérité d’être un jour nos modèles; 
La nature est leur règle, et nous la corrompons. 

TEUCER.

Quand leur chef paraîtra nous les écouterons; 
Les archontes et moi, selon nos lois antiques, 
Donnerons audience à ces hommes rustiques: 
Reçois-les, et surtout qu’ils puissent ignorer 
Les sacrés attentats qu’on ose préparer. 
Je ne te cèle point combien mon âme émue 
De ces Cydoniens abhorre l’entrevue. 
Je hais, je dois haïr ces sauvages guerriers, 
De ma famille entière insolents meurtriers; 
J’ai peine à contenir cette horreur qu’ils m’inspirent: 
Mais ils offrent la paix où tous mes voeux aspirent: 
J’étoufferai la voix de mes ressentiments, 
Je vaincrai mes chagrins, qui résistaient au temps: 
Il en coûte à mon coeur, tu connais sa blessure: 
Ils vont renouveler ma perte et mon injure. 
Mais faut-il en punir un objet innocent? 
Livrerai-je Astérie à la mort qui l’attend? 
On vient. Puissent les dieux, que ma justice implore, 
Ces dieux trop mal servis, ces dieux qu’on déshonore, 
Inspirer la clémence, accorder à mes voeux 
Une loi moins cruelle et moins indigne d’eux! 

SCÈNE II.

TEUCER, DICTIME; le pontife PHARÈS avance
avec le sacrificateur à sa droite: 
le roi est à sa gauche, 
accompagné des archontes de la Crète.

PHARÈS, au roi et roi archontes.

Prenez place, seigneurs, au temple de Gortine(35);
Adorez et vengez la puissance divine. 

(Ils montent sur une estrade, et s’asseyent 
dans le même ordre. Pharès continue.)

Prêtres de Jupiter, organes de ses lois, 
Confidents de nos dieux, et vous, roi des Crétois, 
Vous, archontes vaillants, qui marchez à la guerre 
Sous les drapeaux sacrés du maître du tonnerre, 
Voici le jour de sang, ce jour si solennel, 
Où je dois présenter aux marches de l’autel 
L’holocauste attendu, que notre loi commande. 
De sept ans en sept ans(36) nous devons en offrande 
Une jeune captive aux mânes des héros; 
Ainsi dans ses décrets nous l’ordonna Minos, 
Quand lui-même il vengeait sur les enfants d’Égée 
La majesté des dieux, et la mort d’Androgée. 
   Nos suffrages, Teucer, vous ont donné son rang: 
Vous ne le tenez point des droits de votre sang; 
Nous vous avons choisi quand par Idoménée 
L’île de Jupiter se vit abandonnée. 
Soyez digne du trône où vous êtes monté; 
Soutenez de nos lois l’inflexible équité. 
Jupiter veut le sang de la jeune captive 
Qu’en nos derniers combats on prit sur cette rive. 
On la croit de Cydon. Ces peuples odieux, 
Ennemis de nos lois, et proscrits par nos dieux, 
Des repaires sanglants de leurs antres sauvages, 
Ont cent fois de la Crète infesté les rivages: 
Toujours en vain punis, ils ont toujours brisé 
Le joug de l’esclavage à leur tête imposé. 
Remplissez à la fin votre juste vengeance. 
Une épouse, une fille à peine en son enfance, 
Aux champs de Bérécinthe, en vos premiers combats, 
Sous leurs toits embrasés mourantes dans vos bras, 
Demandent à grands cris qu’on apaise leurs mânes. 
   Exterminez, grands dieux, tous ces peuples profanes! 
Le vil sang d’une esclave, à nos autels versé, 
Est d’un bien faible prix pour le ciel offensé. 
C’est du moins un tribut que l’on doit à mon temple; 
Et la terre coupable a besoin d’un exemple. 

TEUCER.

Vrais soutiens de l’État, guerriers victorieux, 
Favoris de la gloire, et vous, prêtres des dieux, 
Dans cette longue guerre où la Crète est plongée, 
J’ai perdu ma famille, et ce fer l’a vengée; 
Je pleure encor sa perte; un coup aussi cruel 
Saignera pour jamais dans ce coeur paternel. 
J’ai dans les champs d’honneur immolé mes victimes; 
Le meurtre et le carnage alors sont légitimes; 
Nul ne m’enseignera ce que mon bras vengeur 
Devait à ma famille, à l’État, à mon coeur: 
Mais l’autel ruisselant du sang d’une étrangère 
Peut-il servir la Crète, et consoler un père? 
Plût aux dieux que Minos, ce grand législateur, 
De notre république auguste fondateur, 
N’eût jamais commandé de pareils sacrifices! 
L’homicide en effet rend-il les dieux propices? 
Avons-nous plus d’États, de trésors, et d’amis, 
Depuis qu’Idoménée eut égorgé son fils? 
Guerriers, c’est par vos mains qu’aux feux vengeurs en proie,
J’ai vu tomber les murs de la superbe Troie, 
Nous répandons le sang des malheureux mortels; 
Mais c’est dans les combats, et non point aux autels. 
Songez que de Calchas et de la Grèce unie 
Le ciel n’accepta point le sang d’Iphigénie(37).
Ah! si pour nous venger le glaive est dans nos mains, 
Cruels aux champs de Mars, ailleurs soyons humains; 
Ne peut-on voir la Crète heureuse et florissante 
Que par l’assassinat d’une fille innocente? 
Les enfants de Cydon seront-ils plus soumis? 
Sans en être plus craints nous serons plus haïs. 
Au souverain des dieux rendons un autre hommage: 
Méritons ses bontés, mais par notre courage: 
Vengeons-nous, combattons, qu’il seconde nos coups; 
Et vous, prêtres des dieux, faites des voeux pour nous, 

PHARÈS.

Nous les formons, ces voeux; mais ils sont inutiles 
Pour les esprits altiers et les coeurs indociles. 
La loi parle, il suffit: vous n’êtes en effet 
Que son premier organe et son premier sujet; 
C’est Jupiter qui règne: il veut qu’on obéisse; 
Et ce n’est pas à vous de juger sa justice. 
S’il daigna devant Troie accorder un pardon 
Au sang que dans l’Aulide offrait Agamemnon, 
Quand il veut, il fait grâce: écoutez en silence 
La voix de sa justice ou bien de sa clémence; 
Il commande à la terre, à la nature, au sort; 
Il tient entre ses mains la naissance et la mort. 
Quel nouvel intérêt vous agite et vous presse? 
Nul de nous ne montra ces marques de faiblesse 
Pour le dernier objet qui fut sacrifié; 
Nous ne connaissons point cette fausse pitié. 
Vous voulez que Cydon cède au joug de la Crète; 
Portez celui des dieux dont je suis l’interprète: 
Mais voici la victime(38).

(On amène Astérie, couronnée de fleurs et enchaînée.)

SCÈNE III.

LES PRÉCÉDENTS, ASTÉRIE.

DICTIME.

                              A son aspect, seigneur, 
La pitié qui vous touche a pénétré mon coeur. 
Que dans la Grèce encore il est de barbarie! 
Que ma triste raison gémit sur ma patrie! 

PHARÈS.

Captive des Crétois, remise entre mes mains, 
Avant d’entendre ici l’arrêt de tes destins, 
C’est à toi de parler, et de faire connaître 
Quel est ton nom, ton rang, quels mortels t’ont fait naître. 

ASTÉRIE.

Je veux bien te répondre. Astérie est mon nom; 
Ma mère est au tombeau; le vieillard Azémon, 
Mon digne et tendre père, a, dès mon premier âge, 
Dans mon coeur qu’il forma fait passer son courage. 
De rang, je n’en ai point; la fière égalité 
Est notre heureux partage, et fait ma dignité. 

PHARÈS.

Sais-tu que Jupiter ordonne de ta vie? 

ASTÉRIE,

Le Jupiter de Crète, aux yeux de ma patrie, 
Est un fantôme vain que ton impiété 
Fait servir de prétexte à ta férocité. 

PHARÈS.

Apprends que ton trépas, qu’on doit à tes blasphèmes, 
Est déjà préparé par mes ordres suprêmes. 

ASTÉRIE.

Je le sais, de ma mort indigne et lâche auteur; 
Je le sais, inhumain, mais j’espère un vengeur. 
Tous mes concitoyens sont justes et terribles; 
Tu les connais, tu sais s’ils furent invincibles. 
Les foudres de ton dieu, par un aigle portés, 
Ne te sauveront pas de leurs traits mérités: 
Lui-même, s’il existe; et s’il régit la terre, 
S’il naquit parmi vous, s’il lance le tonnerre(39),
Il saura bien sur toi, monstre de cruauté, 
Venger son divin nom si longtemps insulté. 
Puisse tout l’appareil de ton infâme fête, 
Tes couteaux, ton bûcher, retomber sur ta tête! 
Puisse le temple horrible où mon sang va couler, 
Sur ma cendre, sur toi, sur les tiens s’écrouler! 
Périsse ta mémoire! et s’il faut qu’elle dure, 
Qu’elle soit en horreur à toute la nature! 
Qu’on abhorre ton nom! qu’on déteste tes dieux! 
Voilà mes voeux, mon culte, et mes derniers adieux. 
   Et toi, que l’on dit roi, toi, qui passes pour juste, 
Toi, dont un peuple entier chérit l’empire auguste, 
Et qui, du tribunal où les lois t’ont porté, 
Sembles tourner sur moi des yeux d’humanité, 
Plains-tu mon infortune en voulant mon supplice? 
Non, de mes assassins tu n’es pas le complice. 

MÉRIONE, archonte, à Teucer.

On ne peut faire grâce, et votre autorité 
Contre un usage antique, et partout respecté, 
Opposerait, seigneur, une force impuissante. 

TEUCER.

Que je livre au trépas sa jeunesse innocente!. 

MÉRIONE.

Il faut du sang au peuple, et vous le connaissez; 
Ménagez ses abus, fussent-ils insensés. 
La loi qui vous révolte est injuste peut-être; 
Mais en Crète elle est sainte, et vous n’êtes pas maître 
De secouer un joug dont l’État est chargé. 
Ton pouvoir a sa borne, et cède au préjugé. 

TEUCER.

Quand il est trop barbare, il faut qu’on l’abolisse. 

MÉRIONE.

Respectons plus Minos. 

TEUCER.

Aimons plus la justice. 
Et pourquoi dans Minos voulez-vous révérer 
Ce que dans Busiris on vous vit abhorrer? 
Oui, j’estime en Mi nos le guerrier politique; 
Mais je déteste en lui le maître tyrannique. 
Il obtint dans la Crète un absolu pouvoir: 
Je suis moins roi que lui, mais je crois mieux valoir; 
En un mot à mes yeux votre offrande est un crime. 
(A Dictime.)
Viens, suis-moi. 

PHARÈS se lève, les sacrificateurs aussi, 
et descendent de l’estrade.

Qu’aux autels on traîne la victime. 

TEUCER.

Vous osez!... 

SCÈNE IV.

LES PRÉCÉDENTS; 
un héraut arrive, le caducée à la main.
(Le roi, les archontes, les sacrificateurs, sont debout.)

LE HÉRAUT.

De Cydon les nombreux députés 
Ont marché vers nos murs, et s’y sont présentés. 
De l’olivier sacré les branches pacifiques, 
Symbole de concorde, ornent leurs mains rustiques: 
Ils disent que leur chef est parti de Cydon, 
Et qu’il vient des captifs apporter la rançon. 

PHARÈS.

Il n’est point de rançon, quand le ciel fait connaître 
Qu’il demande à nos mains un sang dont il est maître. 

TEUCER.

La loi veut qu’on diffère, elle ne souffre pas 
Que l’étendard de paix et celui du trépas 
Étalent à nos yeux un coupable assemblage. 
Aux droits des nations nous ferions trop d’outrage. 
Nous devons distinguer (Si nous avons des moeurs) 
Le temps de la clémence et le temps des rigueurs: 
C’est par là que le ciel, si l’on en croit nos sages, 
Des malheureux humains attira les hommages; 
Ce ciel peut-être enfin lui veut sauver le jour. 
Allez, qu’on la ramène en cette même tour 
Que je tiens sous ma garde, et dont on l’a tirée 
Pour être en holocauste à vos glaives livrée. 
Sénat, vous apprendrez un jour à pardonner. 

ASTÉRIE.

Je te rends grâce, ô roi, si tu veux m’épargner; 
Mon supplice est injuste autant qu’épouvantable: 
Et, quoique j’y portasse un front inaltérable, 
Quoique aux lieux où le ciel a daigné me nourrir, 
Nos premières leçons soient d’apprendre à mourir, 
Le jour m’est cher... hélas! Mais s’il faut que je meure, 
C’est une cruauté que d’en différer l’heure. 
(On l’emmène.)

TEUCER.

Le conseil est rompu. Vous, braves combattants, 
Croyez que de Cydon les farouches enfants 
Pourront malaisément désarmer ma colère. 
Si je vois en pitié cette jeune étrangère, 
Le glaive que je porte est toujours suspendu 
Sur ce peuple ennemi par qui j’ai tout perdu. 
Je sais qu’on doit punir, comme on doit faire grâce, 
Protéger la faiblesse, et réprimer l’audace: 
Tels sont mes sentiments. Vous pouvez décider 
Si j’ai droit à l’honneur d’oser vous commander, 
Et si j’ai mérité ce trône qu’on m’envie. 
Allez; blâmez le roi, mais aimez la patrie; 
Servez-la; mais surtout, si vous craignez les dieux, 
Apprenez d’un monarque à les connaître mieux. 

FIN DU PREMIER ACTE.
 

ACTE DEUXIÈME.

SCÈNE I.

DICTIME, GARDES; DATAME,
les Cydoniens, dans le fond.

DICTIME.

Où sont ces députés envoyés à mon maître? 
Qu’on les fasse approcher... Mais je les vois paraître, 
Quel est celui de vous dont Datame est le nom? 

DATAME.

C’est moi. 

DICTIME.

Quel est celui qui porte une rançon, 
Et qui croit, par des dons aux Crétois inutiles, 
Racheter des captifs enfermés dans nos villes?... 

DATAME.

Nous ne rougissons pas de proposer la paix. 
Je l’aime, je la veux, sans l’acheter jamais. 
Le vieillard Azémon, que mon pays révère, 
Qui m’instruisit à vaincre, et qui me sert de père, 
S’est chargé, m’a-t-il dit, de mettre un digne prix 
A nos concitoyens par les vôtres surpris. 
Nous venons les tirer d’un infâme esclavage, 
Nous venons pour traiter. 

DICTIME.

Est-il ici? 

DATAME.

Son âge 
A retardé sa course, et je puis, en son nom, 
De la belle Astérie annoncer la rançon. 
Du sommet des rochers qui divisent les nues 
J’ai volé, j’ai franchi des routes inconnues, 
Tandis que ce vieillard, qui nous suivra de près, 
A percé les détours de nos vastes forêts; 
Par le fardeau des ans sa marche est ralentie. 

DICTIME.

Il apporte, dis-tu, la rançon d’Astérie? 

DATAME.

Oui. J’ignore à ton roi ce qu’il peut présenter; 
Cydon ne produit rien qui puisse vous flatter. 
Vous allez ravir l’or au sein de la Colchide; 
Le ciel nous a privés de ce métal perfide; 
Dans notre pauvreté que pouvons-nous offrir? 

DICTIME.

Votre coeur et vos bras, dignes de nous servir. 

DATAME.

Il ne tiendra qu’à vous; longtemps nos adversaires, 
Si vous l’aviez voulu; nous aurions été frères. 
Ne prétendez jamais parler en souverains; 
Remettez, dès ce jour, Astérie en nos mains. 

DICTIME.

Sais-tu quel est son sort? 

DATAME.

Elle me fut ravie. 
A peine ai-je touché cette terre ennemie, 
J’arrive: je demande Astérie à ton roi, 
A tes dieux, à ton peuple, à tout ce que je voi; 
Je viens ou la reprendre ou périr avec elle. 
Une Hélène coupable, une illustre infidèle, 
Arma dix ans vos grecs indignement séduits;. 
Une cause plus juste ici nous a conduits; 
Nous vous redemandons la vertu la plus pure: 
Rendez-moi mon seul bien; réparez mon injure. 
Tremblez de m’outrager; nous avons tous promis 
D’être jusqu’au tombeau vos plus grands ennemis; 
Nous mourrons dans les murs de vos cités en flammes, 
Sur les corps expirants de vos fils, de vos femmes... 
(A Dictime.)
Guerrier, qui que tu sois, c’est à toi de savoir 
Ce que peut le courage armé du désespoir. 
Tu nous connais: préviens le malheur de la Crète. 

DICTIME.

Nous savons réprimer cette audace indiscrète. 
J’ai pitié de l’erreur qui paraît t’emporter 
Tu demandes la paix, et viens nous insulter! 
Calme tes vains transports; apprends, jeune barbare, 
Que pour toi, pour les tiens, mon prince se déclare; 
Qu’il épargne souvent le sang qu’on veut verser; 
Qu’il punit à regret, qu’il sait récompenser; 
Qu’intrépide aux combats, clément dans la victoire, 
Il préfère surtout la justice à la gloire; 
Mérite de lui plaire. 

DATAME.

Et quel est donc ce roi? 
S’il est grand, s’il est bon, que ne vient-il à moi? 
Que ne me parle-t-il?... La vertu persuade. 
Je veux l’entretenir. 

DICTIME.

Le chef de l’ambassade 
Doit paraître au sénat avec tes compagnons. 
Il faut se conformer aux lois des nations. 

DATAME.

Est-ce ici son palais? 

DICTIME.

Non; ce vaste édifice 
Est le temple où des dieux j’ai prié la justice 
De détourner de nous les fléaux destructeurs, 
D’éclairer les humains, de les rendre meilleurs. 
Minos bâtit ces murs fameux dans tous les âges, 
Et cent villes de Crète y portent leurs hommages. 

DATAME.

Qui? Minos? ce grand fourbe, et ce roi si cruel? 
Lui, dont nous détestons et le trône et l’autel; 
Qui les teignit de sang? lui, dont la race impure 
Par des amours affreux étonna la nature(40)?
Lui, qui du poids des fers nous voulut écraser, 
Et qui donna des lois pour nous tyranniser? 
Lui, qui du plus pur sang que votre Grèce honore 
Nourrit sept ans ce monstre appelé Minotaure? 
Lui, qu’enfin vous peignez, dans vos mensonges vains, 
Au bord de l’Achéron jugeant tous les humains, 
Et qui ne mérita, par ses fureurs impies, 
Que d’éternels tourments sous les mains des furies? 
Parle: est-ce là ton sage? est-ce là ton héros? 
Crois-tu nous effrayer à ce nom de Minos? 
Oh! que la renommée est injuste et trompeuse! 
Sa mémoire à la Grèce est encor précieuse; 
Ses lois et ses travaux sont par nous abhorrés. 
On méprise en Cydon ce que vous adorez; 
On y voit en pitié les fables ridicules 
Que l’imposture étale à vos peuples crédules. 

DICTIME.

Tout peuple a ses abus, et les nôtres sont grands; 
Mais nous avons un prince ennemi des tyrans, 
Ami de l’équité, dont les lois salutaires 
Aboliront bientôt tant de lois sanguinaires. 
Prends confiance en lui, sois sûr de ses bienfaits 
Je jure par les dieux... 

DATAME.

Ne jure point; promets... 
Promets-nous que ton roi sera juste et sincère: 
Qu’il rendra dès ce jour Astérie à son père... 
De ses autres bienfaits nous pouvons le quitter. 
Nous n’avons rien à craindre et rien à souhaiter; 
La nature pour nous fut assez bienfaisante: 
Aux creux de nos vallons sa main toute-puissante 
A prodigué ses biens pour prix de nos travaux; 
Nous possédons les airs, et la terre, et les eaux; 
Que nous faut-il de plus? Brillez dans vos cent villes 
De l’éclat fastueux de vos arts inutiles; 
La culture des champs, la guerre, sont nos arts; 
L’enceinte des rochers a formé nos remparts: 
Nous n’avons jamais eu, nous n’aurons point de maître. 
Nous voulons des amis; méritez-vous de l’être? 

DICTIME.

Oui, Teucer en est digne; oui, peut-être aujourd’hui, 
En le connaissant mieux, vous combattrez pour lui. 

DATAME.

Nous! 

DICTIME.

Vous-même. Il est temps que nos haines finissent, 
Que, pour leur intérêt, nos deux peuples s’unissent. 
Je ne te réponds pas que ta dure fierté 
Ne puisse de mon roi blesser la dignité; 
(A sa suite.)
Mais il l’estimera. Vous, allez; qu’on prépare 
Ce que les champs de Crète ont produit de plus rare; 
Qu’on traite avec respect ces guerriers généreux. 
(Ils sortent.)
Puissent tous les Crétois penser un jour comme eux! 
Que leur franchise est noble, ainsi que leur courage! 
Le lion n’est point né pour souffrir l’esclavage: 
Qu’ils soient nos alliés, et non pas nos sujets. 
Leur mâle liberté peut servir nos projets. 
J’aime mieux leur audace et leur candeur hautaine 
Que les lois de la Crète, et tous les arts d’Athène. 

SCÈNE II.

TEUCER, DICTIME, GARDES.

TEUCER.

Il faut prendre un parti: ma triste nation 
N’écoute que la voix de la sédition; 
Ce sénat orgueilleux contre moi se déclare; 
On affecte ce zèle implacable et barbare 
Que toujours les méchants feignent de posséder, 
A qui souvent les rois sont contraints de céder: 
J’entends de mes rivaux la funeste industrie 
Crier de tous côtés: Religion, patrie! 
Tout prêts à m’accuser d’avoir trahi l’État 
Si je m’oppose encore à cet assassinat. 
Le nuage grossit, et je vois la tempête 
Qui, sans doute, à la fin tombera sur ma tête. 

DICTIME.

J’oserais proposer, dans ces extrémités, 
De vous faire un appui des mêmes révoltés, 
Des mêmes habitants de l’âpre Cydonie, 
Dont nous pourrions guider l’impétueux génie: 
Fiers ennemis d’un joug qu’ils ne peuvent subir, 
Mais amis généreux, ils pourraient nous servir. 
Il en est un surtout, dont l’âme noble et fière 
Connaît l’humanité dans son audace altière: 
Il a pris sur les siens, égaux par la valeur, 
Ce secret ascendant que se donne un grand coeur; 
Et peu de nos Crétois ont connu l’avantage 
D’atteindre à sa vertu, quoique dure et sauvage. 
Si de pareils soldats pouvaient marcher sous vous, 
On verrait tous ces grands si puissants, si jaloux 
De votre autorité qu’ils osent méconnaître, 
Porter le joug paisible, et chérir un bon maître. 
Nous voulions asservir des peuples généreux: 
Faisons mieux, gagnons-les; c’est là régner sur eux. 

TEUCER.

Je le sais. Ce projet peut sans doute être utile; 
Mais il ouvre la porte à la guerre civile: 
A ce remède affreux faut-il m’abandonner? 
Faut-il perdre l’État pour le mieux gouverner? 
Je veux sauver les jours d’une jeune barbare; 
Du sang des citoyens serai-je moins avare? 
Il le faut avouer, je suis bien malheureux! 
N’ai-je donc des sujets que pour m’armer contre eux? 
Pilote environné d’un éternel orage, 
Ne pourrai-je obtenir qu’un illustre naufrage? 
Ah! je ne suis pas roi si je ne fais le bien. 

DICTIME.

Quoi donc! contre les lois la vertu ne peut rien! 
Le préjugé fait tout! Pharès impitoyable 
Maintiendra malgré vous cette loi détestable! 
Il domine au sénat! on ne veut désormais 
Ni d’offres de rançon, ni d’accord, ni de paix! 

TEUCER.

Quel que soit son pouvoir, et l’orgueil qui l’anime, 
Va, le cruel du moins n’aura point sa victime; 
Va, dans ces mêmes lieux, profanés si longtemps, 
J’arracherai leur proie à ces monstres sanglants. 

DICTIME.

Puissiez-vous accomplir cette sainte entreprise! 

TEUCER.

Il faut bien qu’à la fin le ciel la favorise. 
Et lorsque les Crétois, un jour plus éclairés, 
Auront enfin détruit ces attentats sacrés 
(Car il faut les détruire, et j’en aurai la gloire), 
Mon nom, respecté d’eux, vivra dans la mémoire. 

DICTIME.

La gloire vient trop tard, et c’est un triste sort. 
Qui n’est de ses bienfaits payé qu’après la mort, 
Obtînt-il des autels, est encor trop à plaindre. 

TEUCER.

Je connais, cher ami, tout ce que je dois craindre; 
Mais il faut bien me rendre à l’ascendant vainqueur 
Qui parle en sa défense, et domine en mon coeur. 
Gardes, qu’en ma présence à l’instant on conduise 
Cette Cydonienne, entre nos mains remise. 
(Les gardes sortent.)
Je prétends lui parler avant que, dans ce jour, 
On ose l’arracher du fond de cette tour, 
Et la rendre au cruel armé pour son supplice, 
Qui presse au nom des dieux ce sanglant sacrifice. 
Demeure. La voici: sa jeunesse, ses traits, 
Toucheraient tous les coeurs, hors celui de Pharès. 

SCÈNE III.

TEUCER, DICTIME, ASTÉRIE, GARDES.

ASTÉRIE.

Que prétend-on de moi? Quelle rigueur nouvelle, 
Après votre promesse, à la mort me rappelle? 
Allume-t-on les feux qui m’étaient destinés? 
O roi vous m’avez plainte, et vous m’abandonnez! 

TEUCER.

Non; je veille sur vous, et le ciel me seconde. 

ASTÉRIE.

Pourquoi me tirez-vous de ma prison profonde? 

TEUCER.

Pour vous rendre au climat qui vous donna le jour; 
Vous reverrez en paix votre premier séjour: 
Malheureuse étrangère, et respectable fille, 
Que la guerre arracha du sein de sa famille, 
Souvenez-vous de moi loin de ces lieux cruels. 
Soyez prête à partir... Oubliez nos autels... 
Une escorte fidèle aura soin de vous suivre. 
Vivez... Qui mieux que vous a mérité de vivre! 

ASTÉRIE.

Ah, seigneur! ah, mon roi! je tombe à vos genoux; 
Tout mon coeur qui m’échappe a volé devant vous; 
Image des vrais dieux, qu’ici l’on déshonore, 
Recevez mon encens: en vous je les adore. 
Vous seul, vous m’arrachez aux monstres infernaux 
Qui, me parlant en dieux, n’étaient que des bourreaux. 
Malgré ma juste horreur de servir sous un maître, 
Esclave auprès de vous, je me plairais à l’être. 

TEUCER.

Plus je l’entends parler, plus je suis attendri... 
Est-il vrai qu’Azémon, ce père si chéri, 
Qui, près de son tombeau, vous regrette et vous pleure, 
Pour venir vous reprendre a quitté sa demeure? 

ASTÉRIE.

On le dit. J’ignorais, au fond de ma prison, 
Ce qui s’est pu passer dans ma triste maison. 

TEUCER.

Savez-vous que Datame, envoyé par un père, 
Venait nous proposer un traité salutaire, 
Et que des jours de paix pouvaient être accordés? 

ASTÉRIE.

Datame! lui, seigneur! que vous me confondez! 
Il serait dans les mains du sénat de la Crète? 
Parmi mes assassins? 

TEUCER.

Dans votre âme inquiète 
J’ai porté, je le vois, de trop sensibles coups; 
Ne craignez rien pour lui. Serait-il votre époux? 
Vous serait-il promis? Est-ce un parent, un frère? 
Parlez; son amitié m’en deviendra plus chère; 
Plus on vous opprima, plus je veux vous servir. 

ASTÉRIE.

De quel ombre de joie, hélas! puis-je jouir? 
Qui vous porte à me tendre une main protectrice? 
Quels dieux en ma faveur ont parlé? 

TEUCER.

La justice. 

ASTÉRIE.

Les flambeaux de l’hymen n’ont point brillé pour moi, 
Seigneur; Datame m’aime, et Datame a ma foi; 
Nos serments sont communs, et ce noeud vénérable 
Est plus sacré pour nous, et plus inviolable 
Que tout cet appareil formé dans vos États 
Pour asservir des coeurs qui ne se donnent pas. 
Le mien n’est plus à moi. Le généreux Datame 
Allait me rendre heureuse en m’obtenant pour femme, 
Quand vos lâches soldats, qui, dans les champs de Mars, 
N’oseraient sur Datame arrêter leurs regards, 
Ont ravi loin de lui des enfants sans défense, 
Et devant vos autels ont traîné l’innocence: 
Ce sont là les lauriers dont ils se sont couverts. 
Un prêtre veut mon sang, et j’étais dans ses fers. 

TEUCER.

Ses fers!... ils sont brisés, n’en soyez point en doute; 
C’est pour lui qu’ils sont faits; et, si le ciel m’écoute, 
Il peut tomber un jour au pied. de cet autel 
Où Sa main veut sur vous porter le coup mortel. 
Je vous rendrai l’époux dont vous êtes privée, 
Et pour qui du trépas les dieux vous ont sauvée; 
Il vous suivra bientôt: rentrez; que cette tour, 
De la captivité jusqu’ici le séjour, 
Soit un rempart du moins contre la barbarie. 
On vient. Ce sera peu d’assurer votre vie; 
J’abolirai nos lois, ou j’y perdrai le jour. 

ASTÉRIE.

Ah! que vous méritez, seigneur, une autre cour, 
Des sujets plus humains, un culte moins barbare! 

TEUCER.

Allez: avec regret de vous je me sépare; 
Mais de tant d’attentats, de tant de cruauté, 
Je dois venger mes dieux, vous, et l’humanité. 

ASTÉRIE.

Je vous crois, et de vous je ne puis moins attendre. 

SCÈNE IV.

TEUCER, DICTIME, MÉRIONE.

MÉRIONE(41).

Seigneur, sans passion pourrez-vous bien m’entendre? 

TEUCER.

Parlez. 

MARIONE.

Les factions ne me gouvernent pas, 
Et vous savez assez que, dans nos grands débats, 
Je ne me suis montré le fauteur ni l’esclave 
Des sanglants préjugés d’un peuple qui vous brave. 
Je voudrais, comme vous, exterminer l’erreur 
Qui séduit sa faiblesse, et nourrit sa fureur. 
Vous pensez arrêter d’une main courageuse 
Un torrent débordé dans sa course orageuse; 
Il vous entraînera, je vous en averti. 
Pharès a pour sa cause un violent parti, 
Et d’autant plus puissant contre le diadème 
Qu’il croit servir le ciel et vous venger vous-même. 
« Quoi! dit-il, dans nos champs la fille de Teucer, 
A son père arrachée, expira sons le fer; 
Et, du sang le plus vil indignement avare, 
Teucer dénaturé respecte une barbare!... 
Lui seul est inhumain, seul à la cruauté 
Dans son coeur insensible il joint l’impiété; 
Il veut parler en roi quand Jupiter ordonne; 
L’encensoir du pontife offense sa couronne: 
Il outrage à la fois la nature et le ciel, 
Et contre tout l’empire il se rend criminel... »
Il dit; et vous jugez si ces accents terribles 
Retentiront longtemps sur ces âmes flexibles, 
Dont il peut exciter ou calmer les transports, 
Et dont son bras puissant gouverne les ressorts.

TEUCER.

Je vois qu’il vous gouverne, et qu’il sut vous séduire. 
M’apportez-vous son ordre, et pensez-vous m’instruire? 

MÉRIONE.

Je vous donne un conseil. 

TEUCER.

Je n’en ai pas besoin. 

MÉRIONE.

Il vous serait utile. 

TEUCER.

Épargnez-vous ce soin; 
Je sais prendre, sans vous, conseil de ma justice. 

MÉRIONE.

Elle peut sous vos pas creuser un précipice: 
Tout noble, dans notre île, a le droit respecté(42)
De s’opposer d’un mot à toute nouveauté. 

TEUCER.

Quel droit! 

MÉRIONE.

Notre pouvoir balance ainsi le vôtre; 
Chacun de nos égaux est un frein l’un à l’autre. 

TEUCER.

Oui, je le sais; tout noble est tyran tour à tour. 

MÉRIONE.

De notre liberté condamnez-vous l’amour? 

TEUCER.

Elle a toujours produit le public esclavage. 

MÉRIONE.

Nul de nous ne peut rien, s’il lui manque un suffrage. 

TEUCER.

La discorde éternelle est la loi des Crétois. 

MÉRIONE.

Seigneur, vous l’approuviez quand de vous on fit choix. 

TEUCER.

Je la blâmais dès lors; enfin je la déteste: 
Soyez sûr qu’à l’État elle sera funeste. 

MÉRIONE.

Au moins, jusqu’à ce jour, elle en fut le soutien: 
Mais vous parlez en prince. 

TEUCER.

En homme, en citoyen; 
Et j’agis en guerrier quand mon honneur l’exige: 
A ce dernier parti gardez qu’on ne m’oblige. 

MÉRIONE.

Vous pourriez hasarder, dans ces dissensions, 
De véritables droits pour des prétentions... 
Consultez mieux l’esprit de notre république. 

TEUCER.

Elle a trop consulté la licence anarchique. 

MÉRIONE.

Seigneur, entre elle et vous marchant d’un pas égal, 
Autrefois votre ami, jamais votre rival, 
Je vous parle en son nom. 

TEUCER.

Je réponds, Mérione, 
Au nom de la nature, et pour l’honneur du trône. 

MÉRIONE.

Nos lois... 

TEUCER.

Laissez vos lois, elles me font horreur; 
Vous devriez rougir d’être leur protecteur. 

MÉRIONE.

Proposez une loi plus humaine et plus sainte; 
Mais ne l’imposez pas : seigneur, point de contrainte; 
Vous révoltez les coeurs, il faut persuader.
La prudence et le temps pourront tout accorder. 

TEUCER.

Que le prudent me quitte, et le brave me suive. 
Il est temps que je règne, et non pas que je vive. 

MÉRIONE.

Régnez; mais redoutez les peuples et les grands. 

TEUCER.

Ils me redouteront. Sachez que je prétends 
Être impunément juste, et vous apprendre à l’être. 
Si vous ne m’imitez, respectez votre maître... 
Et nous, allons, Dictime, assembler nos amis, 
S’il en reste à des rois insultés et trahis. 

FIN DU DEUXIÈME ACTE.

ACTE TROISIÈME.