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SCÈNE I.
LÉLIE, MASSINISSE, assis;
soldats romains,
soldats numides dans l’enfoncement,
divisés en deux troupes.
LÉLIE.
Votre âme impatiente était trop alarmée
Des bruits qu’a répandus l’aveugle renommée.
Qu’importe un vain discours du soldat répété
Dans le sein de l’ivresse et de l’oisiveté?
Laissons parler le peuple; il ne peut rien connaître:
Il veut percer en vain les secrets de son maître;
Et ceux de Scipion, dans son sein retenus,
Seigneur, avant le temps ne sont jamais connus.
MASSINISSE.
Quelquefois un bruit sourd annonce un grand orage;
Tout aveugle qu’il est, le peuple le présage;
Rien n’est à dédaigner: les publiques rumeurs
Souvent aux souverains annoncent leurs malheurs.
Je veux approfondir ces discours qu’on méprise.
Expliquez-vous, Lélie, avec cette franchise
Qu’attendent ma conduite et ma sincérité.
Les Romains autrefois aimaient la vérité:
Leur austère vertu, peut-être un peu farouche,
Laissait leur coeur altier d’accord avec leur bouche.
Auraient-ils aujourd’hui l’art de dissimuler?
Après avoir vaincu n’oseriez-vous parler?
Que pensez-vous, du moins, que Scipion prétende?
LÉLIE.
Scipion ne fait rien que Rome ne commande,
Rien qui ne soit prescrit par nos communs traités;
La justice et la loi règlent ses volontés.
Rome l’a revêtu de son pouvoir suprême;
Il viendra dans ces lieux vous apprendre lui-même
Ce qu’il faut entreprendre ou qu’on peut différer;
Sur vos grands intérêts vous pourrez conférer.
Il vous annoncera ses projets sur l’Afrique.
Vous savez qu’Annibal est déjà vers Utique;
Qu’il fuit l’aigle romaine, et que, dans son pays,
De ses Carthaginois ramenant les débris,
Il vient de Scipion défier la fortune.
Cette guerre nouvelle à vous deux est commune.
Nous marcherons ensemble à de nouveaux combats.
MASSINISSE.
De la reine, seigneur, vous ne me parlez pas
LÉLIE.
Je parle d’Annibal; Sophonisbe est sa nièce:
C’est vous en dire assez.
MASSINISSE, en se levant.
Écoutez; le temps presse:
Je veux une réponse, et savoir à l’instant
Si sur mes prisonniers votre pouvoir s’étend.
LÉLIE.
Lieutenant du consul, je n’ai point sa puissance;
Mais si vous demandez, seigneur, ce que je pense
Sur le sort des vaincus, sur la loi du combat,
Je crois que leur destin n’appartient qu’au sénat.
MASSINISSE.
Au sénat! Et qui suis-je?
LÉLIE.
Un allié, sans doute,
Un roi digne de nous, qu’on aime et qu’on écoute,
Que Rome favorise, et qui doit accorder
Tout ce que ce sénat a droit de demander.
(Il se lève.)
C’est au seul Scipion de faire le partage;
Il récompensera votre noble courage,
Seigneur, et c’est à vous de recevoir ses lois,
Puisqu’il est notre chef, et qu’il commande aux rois.
MASSINISSE.
Je l’ignorais, Lélie, et ma condescendance
N’avait point reconnu tant de prééminence;
Je pensais être égal à ce grand citoyen;
Et j’ai cru que mon nom pouvait valoir le sien:
Je ne m’attendais pas qu’il s’expliquât en maître.
J’ai d’autres intérêts, et plus pressants
peut-être,
Que ceux de disputer du rang des souverains,
Et d’opposer l’orgueil à l’orgueil des Romains.
Répondez; ose-t-il disposer de la reine?
LÉLIE.
Il le doit.
MASSINISSE.
Lui!... Mon coeur ne se contient qu’à peine.
LÉLIE.
C’est un droit reconnu qu’il nous faut maintenir;
Tout le sang d’Annibal nous doit appartenir.
Vous qui dans les combats brûliez de le répandre,
Quel étrange intérêt pourriez-vous
bien y prendre,
Vous, de sa race entière éternel ennemi,
Vous, du peuple romain le vengeur et l’ami?
MASSINISSE.
L’intérêt de mon sang, celui de la justice,
Et l’horreur que je sens d’un pareil sacrifice.
J’entrevois les projets qu’il me cache avec soin;
Mais son ambition pourrait aller trop loin.
LÉLIE.
Seigneur, elle se borne à servir sa patrie.
MASSINISSE.
Dites mieux, à flatter l’infâme barbarie
D’un peuple qu’Annibal écrasa sous ses pieds.
Si Rome existe encor, c’est par ses alliés:
Mes secours l’ont sauvée; et, dès qu’elle
respire,
Sur les rois, sur moi-même elle affecte l’empire;
Elle se fait un jeu, dans ses murs fortunés,
De prodiguer l’outrage à des fronts couronnés;
Elle met à ce prix sa faveur passagère:
Scipion qui m’aima se dément pour lui plaire;
Il me trahit.
LÉLIE.
Seigneur, qui vous a donc changé?
Quoi! vous seriez trahi quand vous seriez vengé!
J’ignore si la reine, en triomphe menée,
Au char de Scipion doit paraître enchaînée;
Mais en perdrions-nous votre utile amitié?
C’est pour une captive avoir trop de pitié.
MASSINISSE.
Que je la plaigne ou non, je veux qu’on la respecte.
La foi romaine enfin me devient trop suspecte.
De ma protection tout Numide honoré,
En quelque rang qu’il soit, doit vous être sacré:
Et vous insulteriez une femme, une reine!
Vous oseriez charger de votre indigne chaîne
Les mains, les mêmes mains que je viens d’affranchir!
LÉLIE.
Parlez à Scipion, vous pourrez le fléchir.
MASSINISSE.
Le fléchir! apprenez qu’il est une autre voie
De priver les Romains de leur injuste proie.
Il est des droits plus saints: Sophonisbe aujourd’hui,
Seigneur, ne dépendra ni de vous ni de lui;
Je l’espère du moins.
LÉLIE.
Tout ce que je puis dire,
C’est que nous soutiendrons les droits de notre empire;
Et vous ne voudrez pas, par des caprices vains,
Vous priver des bontés qu’ont pour vous les Romains.
Croyez-moi, le sénat ne fait point d’injustices;
Il a d’un digne prix reconnu vos services,
Il vous chérit encor, mais craignez qu’un refus
Ne vous attire ici des ordres absolus.
(Il sort avec les soldats romains.)
SCÈNE II.
MASSINISSE, ALAMAR; les soldats
numides restent au fond de la
scène.
MASSINISSE.
Des ordres! vous, Romains! ingrats, dont ma vaillance
A fait tous les succès, et nourri l’insolence:
Des fers à Sophonisbe! Et ces mots inouïs
A peine prononcés n’ont pas été
punis!
Aide-moi, Sophonisbe, à venger ton injure;
Règne, l’honneur l’ordonne, et l’amour t’en conjure;
Règne pour être libre, et commande avec
moi...
Va, Massinisse enfin sera digne de toi.
Des fers! ah! que je vais réparer cet outrage!
Que j’étais insensé de combattre Carthage!
(A sa suite.)
Approchez, mes amis; parlez, braves guerriers;
Verrez-vous dans vos mains flétrir tant de lauriers?
Vous avez entendu ce discours téméraire.
ALAMAR.
Nous en avons rougi de honte et de colère.
Le joug de ces ingrats ne peut plus se porter;
Sur leur superbe tête il faut le rejeter.
MASSINISSE.
Rome hait tous les rois, et les croit tyranniques;
Ah! les plus grands tyrans ce sont les républiques;
Rome est la plus cruelle.
ALAMAR.
Il est juste, il est temps
D’abattre pour jamais l’orgueil de ses enfants.
L’alliance avec eux n’était que passagère;
La haine est éternelle.
MASSINISSE.
Aveugle en ma colère,:
Contre mon propre sang j’ai pu les soutenir!
Si je les ai sauvés, songeons à les punir.
Me seconderez-vous?
ALAMAR.
Nous sommes prêts, sans doute;
Il n’est rien avec vous qu’un Numide redoute.
Les Romains ont plus d’art, et non plus de valeur;
Ils savent mieux tromper, et c’est là leur grandeur;
Mais nous savons au moins combattre comme eux-mêmes:
Commandez, annoncez vos volontés suprêmes;
Ce fameux Scipion n’est pas plus craint de nous
Que ce faible Syphax abattu sous nos coups.
MASSINISSE.
Écoutez; Annibal est déjà dans l’Afrique;
La nouvelle en est sûre, il marche vers Utique:
Pourrions-nous jusqu’à lui nous frayer des chemins?
ALAMAR.
Nous vous en tracerons dans le sang des Romains.
MASSINISSE.
Enlevons Sophonisbe; arrachons cette proie
Aux brigands insolents qu’un sénat nous envoie;
Effaçons dans leur sang le crime trop honteux,
Et le malheur, surtout, d’avoir vaincu pour eux.
Annibal n’est pas loin; croyez que ce grand homme
Peut encore une fois se montrer devant Rome:
Mais à nos fiers tyrans fermons-en le retour;
Que ces bords africains, que ce sanglant séjour,
Deviennent, par vos mains, le tombeau de ces traîtres,
Qui, sous le nom d’amis, sont nos barbares maîtres.
La nuit approche; allez, je viendrai vous guider;
Les vaincus enhardis pourront nous seconder.
Vous savez en ces lieux combien Rome est haïe,
Et tout homme est soldat contre la tyrannie(24).
Préparez les esprits irrités et jaloux;
Sans leur rien découvrir enflammez leur courroux:
Aux premiers coups portés, aux premières
alarmes,
Au nom de Sophonisbe, ils voleront aux armes;
Nos maîtres prétendus, plongés dans
le sommeil,
Verront entre mes mains la mort à leur réveil.
ALAMAR.
Si l’on ne prévient pas cette grande entreprise,
Le succès en est sûr, et tout nous favorise:
Nous suivons Massinisse; et ces tyrans surpris
Vont payer de leur sang leur superbe mépris.
MASSINISSE.
Revolez à mon camp, je vous joins dans une heure;
J’arrache Sophonisbe à sa triste demeure:
Je marche à votre tête; et, s’il vous faut
périr,
Mes amis, j’ai su vaincre, et je saurai mourir.
SCÈNE III.
SOPHONISBE, MASSINISSE.
SOPHONISBE.
Seigneur, en tous les temps par le ciel poursuivie,
Je n’attends que de vous le destin de ma vie.
Victorieux dans Cirthe, et mon libérateur,
Contre ces fiers Romains deux fois mon protecteur,
Vous avez, d’un seul mot, écarté les orages
Qui m’entouraient encore après tant de naufrages;
Et, dans ce grand reflux des horreurs de mon sort,
Dans ce jour étonnant de clémence et de
mort,
Par vous seul confondue, et par vous rassurée,
J’ai cru que d’un héros la promesse sacrée,
Ce généreux appui, le seul qui m’est resté,
Me servirait d’égide, et serait respecté:
Je ne m’attendais pas qu’on flétrît votre
ouvrage,
Qu’on osât prononcer le nom de l’esclavage,
Et que je dusse encore; après tant de tourments,
Après tous vos bienfaits, réclamer vos
serments.
MASSINISSE.
Ne les réclamez point; ils étaient inutiles,
Je n’en eus pas besoin: vous aurez des asiles
Que l’orgueil des Romains ne pourra violer;
Et ce n’est pas à vous désormais de trembler.
Il m’appartenait peu de parler d’hyménée
Dans ce même palais, dans la même journée
Où le sort a voulu que le sang d’un époux,
Répandu par les miens, rejaillît jusqu’à
vous.
Mais la nécessité rompt toutes les barrières;
Tout se tait à sa voix; ses lois sont les premières.
La cendre de Syphax ne peut vous accuser;
Vous n’avez qu’un parti, celui de m’épouser;
Du pied de nos autels au trône remontée,
Sur les bords africains chérie et redoutée,
Le diadème au front, marchez à mon côté:
Votre sceptre et mon bras sont votre sûreté.
SOPHONISBE.
Ah! que m’avez-vous dit? Sophonisbe éperdue
Doit dévoiler enfin son âme à votre
vue:
J’étais votre ennemie, et l’ai toujours été,
Seigneur, je vous ai fui, je vous ai rebuté;
Syphax obtint mon choix, sans consulter son âge;
Je n’acceptai sa main que pour vous faire outrage;
J’encourageai les miens à poursuivre vos jours:
Mais connaissez mon coeur, il vous aima toujours.
MASSINISSE.
Est-il possible! ô dieux! vous, dont l’âme
inhumaine
Fut chez les Africains célèbre par la haine,
Vous m’aimiez, Sophonisbe! et dans ses déplaisirs,
Massinisse accablé vous coûtait des soupirs!
SOPHONISBE.
Oui, nièce d’Annibal, j’ai dû haïr,
sans doute,
L’ami de Scipion, quelque effort qu’il m’en coûte;
Je le voulus en vain: c’est à vous de juger
Si le seul des humains qui veut me protéger,
Quand il revient à moi, quand son noble courage
Peut sauver Sophonisbe, Annibal, et Carthage,
En m’arrachant des fers et du sein de l’horreur,
En me donnant son trône, en me gardant son coeur,
Peut rallumer en moi les feux qu’il y fit naître,
Et dont tout mon courroux fut à peine le maître.
D’un bonheur inouï vous venez me flatter;
Vous m’offrez votre main, je ne puis l’accepter.
MASSINISSE.
Vous! quels dieux ennemis à vos bontés s’opposent?
SOPHONISBE.
Les dieux qui de mon sort en tous les temps disposent,
Les dieux qui d’Annibal ont reçu les serments
Quand au pied des autels, en ses plus jeunes ans,
Il jurait aux Romains une haine immortelle:
Ce serment est le mien, je lui serai fidèle;
Je meurs sans être à vous.
MASSINISSE.
Sophonisbe, arrêtez:
Connaissez qui je suis, et qui vous insultez:
C’est ce même serment qui devant vous m’amène;
Et ma haine pour Rome égale votre haine.
SOPHONISBE.
Vous, seigneur! vous pourriez enfin vous repentir
De vous être abaissé jusques à la
servir?
MASSINISSE.
Je me repens de tout, puisque je vous adore;
Je ne vois plus que vous, si vous m’aimez encore.
J’apporte à cet autel, en vous donnant la main,
L’horreur que Massinisse a pour le nom romain;
Plus irrité que vous, et plus qu’Annibal même,
Oui, je déteste Rome autant que je vous aime.
SOPHONISBE.
Massinisse!
MASSINISSE.
Écoutez; vous n’avez qu’un instant;
Vos fers sont préparés... un trône
vous attend.
Scipion va venir... Carthage vous appelle;
Et si vous balancez, c’est un crime envers elle.
Suivez-moi, tout le veut... Dieux justes, protégez
L’hymen où je l’entraîne, et soyons tous
vengés!
SOPHONISBE.
Eh bien! à ce seul prix j’accepte la couronne;
La veuve de Syphax à son vengeur se donne:
Oui, Carthage l’emporte. O mes dieux souverains,
Vous m’unissez à lui pour punir les Romains!
MASSINISSE.
Honteusement ici soumis à leur puissance,
Cherchons en d’autres lieux la gloire et la vengeance.
Les Romains sont dans Cirthe, ils y donnent des lois;
Un consul y commande, et l’on tremble à sa voix.
Sachez que sous leurs pas je vais ouvrir l’abîme
Où doit s’ensevelir l’orgueil qui nous opprime;
Scipion va tomber dans le piège fatal.
La gloire et le bonheur sont au camp d’Annibal.
Dès que l’astre du jour aura cessé de luire,
Parmi des flots de sang ma main va vous conduire:
La veuve de Syphax, en fuyant ses tyrans,
Doit marcher avec moi sur leurs corps expirants;
Il n’est point d’autre route, et nous allons la prendre.
SOPHONISBE.
Dans le camp d’Annibal enfin j’irai me rendre;
C’est là qu’est ma patrie, et mon trône,
et ma cour:
Là je puis sans rougir écouter votre amour:
Mais comment m’assurer...
MASSINISSE.
La plus juste espérance
Flatte d’un prompt succès ma flamme et ma vengeance.
Je crains peu les Romains, et, prêt à les
frapper,
J’ai honte seulement de descendre à tromper.
SOPHONISBE.
Ils savent mieux que vous cet art de l’Italie.
SCÈNE IV.
SOPHONISBE, MASSINISSE, PHAEDIME.
PHAEDIME.
Seigneur, cet étranger, ce superbe Lélie,
Et qui dans ce palais parlait si hautement,
Accompagné des siens, arrive en ce moment.
Il veut que, sans tarder, à vous-même on
l’annonce;
Il dit que d’un consul il porte la réponse.
MASSINISSE.
Il suffit... qu’il m’attende, et que, sans nous braver,
Aux pieds de Sophonisbe il vienne ici tomber.
FIN DU TROISIÈME ACTE.
ACTE QUATRIÈME.
SCÈNE I.
LÉLIE, ROMAINS.
LÉLIE, à ses centurion.
Allez, observez tout; les plus légers soupçons
Dans de pareils moments sont de fortes raisons.
Sophonisbe en ces lieux peut faire des perfides;
Scipion dans la ville enferme les Numides.
(A un autre.)
C’est à vous de garder le palais et la tour,
Tandis que, n’écoutant qu’un imprudent amour,
Massinisse, occupé du vain noeud qui l’engage,
D’un moment précieux nous laisse l’avantage.
(A tous.)
Vous avez désarmé sans peine et sans effort
Le peu de ses soldats répandus dans ce fort,
Et déjà, trop puni par sa propre faiblesse,
Il ne sait pas encor le péril qui le presse.
Au moindre mouvement qu’on vienne m’avertir
Qu’aucun ne puisse entrer, qu’aucun n ose sortir:
Surtout de vos soldats contenez la licence;
Respectez ce palais; que nulle violence
Ne souille sous mes yeux l’honneur du nom romain.
Le sort de Massinisse est tout en notre main.
On craignait que ce prince, aveugle en sa colère,
N’eût tramé contre nous un complot téméraire;
Mais, de son amitié gardant le souvenir,
Scipion le prévient sans vouloir le punir.
Soyez prêts, c’est assez; cette âme impétueuse
Verra de ses desseins la suite infructueuse,
Et dans quelques moments tout doit être éclairci...
Vous, gardez cette porte; et vous, veillez ici.
(Les licteurs restent un peu cachés dans le fond.)
SCÈNE II.
MASSINISSE, LÉLIE, LICTEURS.
MASSINISSE.
Eh bien! de Scipion ministre respectable,
Venez-vous m’annoncer son ordre irrévocable?
LÉLIE.
J’annonce du sénat les décrets souverains,
Que le consul de Rome a remis en mes mains.
Pouvez-vous écouter ce que je dois vous dire?
Vous paraissez troublé!
MASSINISSE.
Je suis prêt à souscrire
Aux projets des Romains, que vous me présentez,
Si par l’équité seule ils ont été
dictés,
Et s’ils n’outragent point ma gloire et ma couronne.
Parlez; quel est le prix que le sénat me donne?
LÉLIE.
Le trône de Syphax déjà vous est rendu;
C’est pour le conquérir que l’on a combattu;
A vos nouveaux États, à votre Numidie,
Pour vous favoriser, on joint la Mazénie:
Ainsi, dans tous les temps et de guerre et de paix,
Rome à ses alliés prodigue ses bienfaits.
On vous a déjà dit que Cirthe, Hippone,
Utique,
Tout, jusqu’au mont Atlas, est à la république.
Décidez maintenant si vous voulez demain
De Scipion vainqueur accomplir le dessein,
De l’Afrique avec lui soumettre le rivage,
Et, fidèle allié, camper devant Carthage.
MASSINISSE.
Carthage! Oubliez-vous qu’Annibal la défend,
Que sur votre chemin ce héros vous attend?
Craignez d’y retrouver Trasimène et Trébie.
LÉLIE.
La fortune a changé: l’Afrique est asservie.
Choisissez de nous suivre, ou de rompre avec nous.
MASSINISSE, à part.
Puis-je encore un moment retenir mon courroux!
LÉLIE.
Vous voyez vos devoirs et tous vos avantages.
De Rome maintenant connaissez les usages:
Elle élève les rois, et sait les renverser;
Au pied du Capitole ils viennent s’abaisser.
La veuve de Syphax était notre ennemie:
Dans un sang odieux elle a reçu la vie;
Et son seul châtiment sera de voir nos dieux,
Et d’apprendre dans Rome à nous connaître
mieux.
MASSINISSE.
Téméraire! arrêtez... Sophonisbe est
ma femme;
Tremblez de m’outrager(25).
LÉLIE.
Je connais votre flamme;
Je la respecte peu lorsque dans vos États
Vous-même devant moi ne vous respectez pas:
Sachez que Sophonisbe, à nos chaînes livrée,
De ce titre d’épouse en vain s’est honorée,
Qu’un prétexte de plus ne peut nous éblouir,
Que j’ai donné mon ordre, et qu’il faut obéir.
MASSINISSE.
Ah! c’en est trop enfin: cet excès d’insolence
Pour la dernière fois tente ma patience.
(Mettant la main à son épée.)
Traître! ôte-moi la vie, ou meurs de cette
main.
LÉLIE.
Prince, si je n’étais qu’un citoyen romain,
Un tribun de l’armée, un guerrier ordinaire,
Vous me verriez bientôt prêt à vous
satisfaire;
Lélie avec plaisir recevrait cet honneur:
Mais, député de Rome et de mon empereur,
Commandant en ces lieux, tout ce que je dois faire
C’est d’arrêter d’un mot votre vaine colère...
Romains, qu’on m’en réponde.
(Les licteurs entourent Massinisse, et le désarment.)
MASSINISSE.
Ah! lâche!... Mes soldats
Me laissent sans défense!
LÉLIE.
Ils ne paraîtront pas;
Ils sont, ainsi que vous, tombés en ma puissance.
Vous avez abusé de notre confiance:
Quels que soient vos desseins, ils sont tous prévenus;
Et nous vous épargnons des malheurs superflus.
Si vous voulez de Rome obtenir quelque grâce,
Scipion va venir, il n’est rien que n’efface
A ses yeux indulgents un juste repentir.
Rentrez dans le devoir dont vous osiez sortir.
On vous rendra, seigneur, vos soldats et vos armes,
Quand sur votre conduite on aura moins d’alarmes,
Et quand vous cesserez de préférer en vain
Une Carthaginoise à l’empire romain.
Vous avez combattu sous nous avec courage;
Mais on est quelquefois imprudent à vôtre
âge.
SCÈNE III.
MASSINISSE.
Tu survis, Massinisse, à de pareils affronts!
Ce sont là ces Romains, juges des nations,
Qui voulaient faire au monde adorer leur puissance,
Et des dieux, disaient-ils, imiter la clémence!
Fourbes dans leurs traités, cruels dans leurs
exploits,
Déprédateurs du peuple, et fiers tyrans
des rois!
Je me repens, sans doute, et c’est de vivre encore
Sans pouvoir me baigner dans leur sang que j’abhorre.
Scipion prévient tout; soit prudence ou bonheur,
Son étonnant génie en tout temps est vainqueur.
Sous les pas des Romains la tombe était ouverte;
Je vengeais Sophonisbe, et j’ai causé sa perte.
Je n’ai pas su tromper, j’en recueille le fruit;
Dans l’art des trahisons j’étais trop mal instruit.
Roi, vainqueur et captif, outragé, sans vengeance,
Victime de l’amour et de mon imprudence,
Mon coeur fut trop ouvert. Ah! tu l’avais prévu,
Sophonisbe; en effet, ma candeur m’a perdu.
O ciel! c’est Scipion! c’est Rome tout entière!
SCÈNE IV.
SCIPION, MASSINISSE, LICTEURS.
(Scipion. tient un rouleau à
la main.)
MASSINISSE.
Venez-vous insulter à mon heure dernière?
Dans l’abîme où je suis venez-vous m’enfoncer;
Marcher sur mes débris?
SCIPION.
Je viens vous embrasser.
J’ai su votre faiblesse, et j’en ai craint la suite.
Vous devez pardonner si de votre conduite
Ma vigilance heureuse a conçu des soupçons;
Plus d’une fois l’Afrique a vu des trahisons.
La nièce d’Annibal, à votre coeur trop
chère,
M’a forcé malgré moi de me montrer sévère.
Du nom de votre ami je fus toujours jaloux,
Mais je me dois à Rome, et beaucoup plus qu’à
vous.
Je n’ai point démêlé les intrigues
secrètes
Que pouvaient préparer vos fureurs inquiètes,
Et de tout prévenir je me suis contenté.
Mais, à quelque attentat que l’on vous ait porté,
Voulez-vous maintenant écouter la justice,
Et rendre à Scipion le coeur de Massinisse?
Je ne demande rien que la foi des traités;
Vous les avez toujours sans réserve attestés:
Les voici; c’est par vous qu’à moi-même
promise
Sophonisbe en mon camp devait être remise.
Lisez. Voilà mon nom; et voilà votre seing.
(Il les lui montre.)
En est-ce assez? Vos yeux s’ouvriront-ils enfin?
Avez-vous contre moi quelque droit légitime?
Vous plaindrez-vous toujours que Rome vous opprime?
MASSINISSE.
Oui. Quand, dans la fureur de mes ressentiments,
Je fis entre vos mains ces malheureux serments,
Je voulais me venger d’une reine ennemie
De mon coeur irrité je la croyais haïe;
Vos yeux furent témoins de mes jaloux transports;
Ils étaient imprudents; mais vous m’aimiez alors:
Je vous confiai tout, ma colère et ma flamme.
J’ai revu Sophonisbe, et j’ai connu son âme;
Tout est changé; mon coeur est rentré dans
ses droits;
La veuve de Syphax a mérité mon choix.
Elle est reine, elle est digne encor d’un plus grand
titre.
De son sort et du mien j’étais le seul arbitre;
Je devais l’être au moins; je l’aime, c’est assez;
Sophonisbe est ma femme, et vous la ravissez!
SCIPION.
Elle n’est point à vous, elle est notre captive;
La loi des nations pour jamais vous en prive;
Rome ne peut changer ses résolutions
Au gré de vos erreurs et de vos passions.
Je ne veux point ici vous parler de moi-même;
Mais jeune comme vous, et dans un rang suprême,
Vous savez si mon coeur a jamais succombé
A ce piège fatal où vous êtes tombé.
Soyez digne de vous, vous pouvez encor l’être.
MASSINISSE.
Il est vrai qu’en Espagne, où vous régnez
en maître,
Le soin de contenir un peuple effarouché,
La gloire, l’intérêt, seigneur,. vous ont
touché;
Vous n’enlevâtes point une femme éplorée,
De l’amant qu’elle aimait justement adorée:
Pourquoi démentez-vous pour un infortuné
Cet exemple éclatant que. vous avez donné?
L’Espagnol vous bénit, mais je vous dois ma haine;
Vous lui rendez sa femme, et m’arrachez la mienne.
SCIPION.
A vos plaintes, seigneur, à tant d’emportements,
Je ne réponds qu’un mot, remplissez vos serments.
MASSINISSE.
Ah! ne me parlez plus d’un serment téméraire
Qu’ont dicté le dépit et l’amour en colère;
Il fut trop démenti dans mon coeur ulcéré.
SCIPION.
Les dieux l’ont entendu: tout serment est sacré.
MASSINISSE.
Consul, il me suffit; j’avais cru vous connaître,
Je m’étais bien trompé: mais vous êtes
le maître.
Ces dieux, dont vous savez interpréter la loi,
Aidés de Scipion, sont trop forts contre moi.
Je sais que mon épouse à Rome fut promise;
Voulez-vous en effet qu’à Rome on la conduise?
SCIPION.
Je le veux, puisque ainsi le sénat l’a voulu,
Que vous-même avec moi vous l’aviez résolu.
Ne vous figurez pas qu’un appareil frivole,
Une marche pompeuse aux murs du Capitole,
Et d’un peuple inconstant la faveur et l’amour
Que le destin nous donne et nous ôte en un jour,
Soient un charme si grand pour mon âme éblouie;
De soins plus importants croyez qu’elle est remplie:
Mais quand Rome a parlé, j’obéis à
sa loi.
Secondez mon devoir, et revenez à moi;
Rendez à votre ami la première tendresse
Dont le noeud respectable unit notre jeunesse;
Compagnons dans la guerre, et rivaux en vertu,
Sous les mêmes drapeaux nous avons combattu:
Nous rougirions tous deux qu’au sein de la victoire
Une femme, une esclave, eût flétri tant
de gloire;
Réunissons deux coeurs qu’elle avait divisés:
Oubliez vos liens; l’honneur les a brisés(26):
MASSINISSE.
L’honneur! Quoi, vous osez!... Mais je ne puis prétendre,
Quand je suis désarmé, que vous vouliez
m’entendre.
Je vous ai déjà dit que vous seriez content;
Ma femme subira le destin qui l’attend.
Un roi doit obéir quand un consul ordonne.
Sophonisbe! oui, seigneur, enfin je l’abandonne(27):
Je ne veux que la voir pour la dernière fois;
Après cet entretien, j’attends ici vos lois.
SCIPION.
N’attendez qu’un ami, si vous êtes fidèle.
SCÈNE V.
MASSINISSE.
Un ami! jusque-là ma fortune cruelle
De mes jours détestés déshonore
la fin!
Il me flétrit du nom de l’ami d’un Romain!
Je n’ai que Sophonisbe, elle seule me reste;
Il le sait, il insulte à mon état funeste;
Sa cruauté tranquille, avec dérision,
Affectait de descendre à la compassion!
Il a su mon projet, et, ne pouvant le craindre,
Il feint de l’ignorer, et même de me plaindre;
Il feint de dédaigner ce misérable honneur
De traîner une femme au char de son vainqueur;
Il n’aspire en effet qu’à cette gloire infâme:
Il jouit de ma honte: et peut-être en son âme
Il pense à m’y traîner avec le même
éclat,
Comme un roi révolté jugé par le
sénat.
SCÈNE VI.
MASSINISSE, SOPHONISBE.
MASSINISSE.
Eh bien! connaissez-vous quelle horreur vous opprime,
D’où nous sommes tombés, dans quel affreux
abîme
Un jour, un seul moment nous a tous deux conduits?
De notre heureux hymen ce sont les premiers fruits.
Savez-vous des Romains la barbare insolence,
Et qu’il nous faut enfin tout souffrir sans vengeance?
SOPHONISBE.
Nous n’avons qu’un recours: le fer ou le poison.
MASSINISSE.
Nous sommes désarmés; ces murs sont ma prison.
Scipion vivrait-il si j’avais eu des armes?
SOPHONISBE.
Ah! cherchons les moyens de finir tant d’alarmes.
Trop de honte nous suit, et c’est trop de revers.
J’ai deux fois aujourd’hui passé du trône
aux fers.
Je ne puis me venger de mes indignes maîtres;
Je ne puis me baigner dans le sang de ces traîtres;
Arrache-moi la vie, et meurs auprès de moi;
Sophonisbe deux fois sera libre par toi.
MASSINISSE.
Tu le veux?
SOPHONISBE.
Tu le dois.
MASSINISSE.
Je frémis, je t’admire.
SOPHONISBE.
Je te devrai ma mort, je te devais l’empire;
J’aurai reçu de toi tous mes biens en un jour.
MASSINISSE.
Quels biens! ah! Sophonisbe!
SOPHONISBE.
Objet de mon amour!
Âme tendre! âme noble! expie avec courage
Le crime que tu fis en combattant Carthage.
Sauve-moi.
MASSINISSE.
Par ta mort?
SOPHONISBE.
Sans doute. Aimes-tu mieux
Me voir avec opprobre arracher de ces lieux?
Roi soumis aux Romains, et mari d’une esclave,
Aimes-tu mieux servir le tyran qui te brave;
Me voir sacrifiée à son ambition?
Écrasons, en mourant, l’orgueil de Scipion.
MASSINISSE.
Va, sors: je vois de loin des Romains qui m’épient;
De tous les malheureux ces monstres se défient.
Va, nous nous rejoindrons.
SOPHONISBE.
Arbitre de mon sort,
Souviens-toi de ma gloire: adieu, jusqu’à ma mort.
(Elle sort.)
SCÈNE VII.
MASSINISSE.
Dieux des Carthaginois! vous à qui je m’immole
Dieux que j’avais trahis pour ceux du Capitole!
Vous que ma femme implore, et qui l’abandonnez,
Donnerez-vous la force à mes sens forcenés,
A cette main tremblante, à mon âme égarée,
De me souiller du sang d’une épouse adorée?
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
ACTE CINQUIÈME.
SCÈNE I.
LÉLIE, SCIPION, ROMAINS.
SCIPION.
Amis, la fermeté jointe avec la clémence
Peut enfin subjuguer sa fatale inconstance.
Je vois dans ce Numide un coursier indompté
Que son maître réprime après l’avoir
flatté;
Tour à tour on ménage, on dompte son caprice;
Il marche en écumant, mais il nous rend service.
Massinisse a senti qu’il doit porter ce frein
Dont sa fureur s’indigne, et qu’il secoue en vain;
Que je suis en effet maître de son armée;
Qu’enfin Rome commande à l’Afrique alarmée;
Que nous pouvons d’un mot le perdre ou le sauver.
Pensez-vous qu’il s’obstine encore à nous braver?
Il est temps qu’il choisisse entre Rome et Carthage;
Point de milieu pour lui, le trône ou l’esclavage:
Il s’est soumis à tout; ses serments l’ont lié:
Il a vu de quel prix était mon amitié.
La reine l’égarait; mais Rome est la plus forte:
L’amour parle un moment; mais l’intérêt
l’emporte:
Il doit rendre aux Romains Sophonisbe aujourd’hui.
LÉLIE.
Pouvez-vous y compter? Vous fiez-vous à lui?
SCIPION.
Il ne peut empêcher qu’on l’enlève à
sa vue.
Je voulais à son âme, encor tout éperdue,
Épargner un affront trop dur, trop douloureux;
Il me faisait pitié. Tout prince malheureux
Doit être ménagé, fût-ce Annibal
lui-même.
LÉLIE.
Je crains son désespoir; il est Numide, il aime.
Surtout de Sophonisbe il faut vous assurer.
Ce triomphe éclatant, qui va se préparer,
Plus que vous ne pensez vous devient nécessaire
Pour imposer aux grands, pour charmer le vulgaire,
Pour captiver un peuple inquiet et jaloux,
Ennemi des grands noms, et peut-être de vous.
La veuve de Syphax à votre char traînée
Fera taire l’envie à vous nuire obstinée;
Et le vieux Fabius, et le jaloux Caton,
Se cacheront dans l’ombre en voyant Scipion.
SCÈNE II.
SCIPION, LÉLIE, PHAEDIME.
PHAEDIME.
Sophonisbe, seigneur, à vos ordres soumise,
Par le roi Massinisse entre vos mains remise,
Va bientôt, à vos pieds déposant
sa douleur,
Reconnaître dans vous son maître et son vainqueur;
Elle est prête à partir.
SCIPION.
Que Sophonisbe apprenne
Qu’à Rome, en ma maison, toujours servie en reine,
Elle n’y recevra que les soins, les honneurs,
Que l’on doit à son rang, et même à
ses malheurs:
Le Tibre avec respect verra sur son rivage
Le noble rejeton des héros de Carthage.
(Phaedime sort.)
(A un tribun.)
Vous, jusques à ma flotte ayez soin de guider
Et la reine et les siens, qu’il vous faudra garder.
SCÈNE III.
SCIPION, LÉLIE, MASSINISSE,
licteurs.
SCIPION.
Le roi vient je le plains; un si grand sacrifice
Doit lui coûter sans doute. Approchez, Massinisse;
Ne vous repentez pas de votre fermeté.
MASSINISSE, troublé et
chancelant.
Il m’en faut en effet.
SCIPION.
Votre coeur s’est dompté.
MASSINISSE.
La victime par vous si longtemps désirée
S’est offerte elle-même: elle vous est livrée.
Scipion, j’ai plus fait que je n’avais promis;
Tout est prêt.
SCIPION.
La raison vous rend à vos amis.
Vous revenez à moi: pardonnez à Lélie
Cette sévérité dans mon coeur démentie:
L’intérêt de l’État exigeait nos
rigueurs;
Rome y fera bientôt succéder ses faveurs.
(Il tend la main à Massinisse, qui recule.)
Point de ressentiment; goûtez l’honneur suprême
D’avoir réparé tout en vous domptant vous-même.
MASSINISSE.
Épargnez-vous, seigneur, un vain remercîment:
Il m’en coûte assez cher en cet affreux moment.
SCIPION.
Vous pleurez!
MASSINISSE.
Qui? moi! non. |