OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE THÉÂTRE VI
| Index Voltaire | Commande CDROM | Théâtre |

SOPHONISBE
TRAGÉDIE EN CINQ ACTES
IMPRIMÉE DÈS 1770, JOUÉE LE 15 JANVIER 1774

Avertissement sur les tragédies de Sophonisbe.
Avertissement de Beuchot
Notice bibliographique.
Épître dédicatoire à monsieur le duc de la Vallière
Lettre à M. Le G*** de G******, à Dijon. (1770)
Personnages
Acte I
Acte II
Acte III
Acte IV
Acte V

AVERTISSEMENT DE BEUCHOT.

Les éditeurs de l’édition de Kehl n’ont fait ni avertissement ni préface pour cette pièce. Ils se sont bornés à rapporter un Avis des Éditeurs de l’édition de Lausanne(1), où il est dit que cette tragédie fut imprimée en 1769. Je doute que cette édition de 1769 existe. Je serais aussi fort embarrassé pour assigner l’époque de la composition de Sophonisbe. D’Argental était plus spécialement que tout autre le confident des travaux dramatiques de Voltaire; et c’est en lui envoyant sa pièce, le 24 mai 1770, que Voltaire en parle pour la première fois(2). Sophonisbe était déjà imprimée, car j’en vois l’annonce dans le Catalogue hebdomadaire du 23 mai 1770; et rien, ni dans le titre de la pièce ni dans son annonce, n’indique que ce soit une nouvelle édition. Cette édition, portant le nom de Duchêne, à Paris, contient une approbation de censeur, du 30 avril: ce doit être une édition faite à Genève (peut-être avec l’adresse de Lausanne) que Voltaire envoya à d’Argental. L’édition de Duchêne contient pour tout préliminaire la dédicace A monseigneur le duc de La Vallière. Dans le tome III des Choses utiles et agréables(3), où la Sophonisbe de Mairet est à la suite de celle de Voltaire, on trouve de plus, après la dédicace, une Lettre àM.Le G... de G... de Dijon, inconnue jusqu’à ce jour aux éditeurs de Voltaire, et que je reproduis. 

Les initiales Le G... de G désignent Le Gouz de Gerland (Bénigne), ancien grand-bailli du Dijonnais, né à Dijon le 17 novembre 1695, mort le 17 mars 1774. Il était membre honoraire de l’Académie de Dijon depuis 1760. On lui doit un Essai sur l’histoire des premiers rois de Bourgogne, et sur l’antiquité de Dijon, 1771, in-4°. 

L’édition annoncée dans le Catalogue hebdomadaire du 23 mai 1770 était intitulée Sophonisbe, tragédie de Mairet réparée à neuf. L’édition qui est dans les Choses utiles et agréables contient sur le titre trois mots de plus: Corrigée et augmentée.

Le Lantin, sur le compte duquel Voltaire mettait la Sophonisbe de Mairet réparée à neuf, est Jean-Baptiste Lantin, né à Dijon le 13 janvier 1674, mort d’une fièvre pourprée le 10 décembre 1709. C’est de ce personnage qu’est le conte de la Fourmi, dont Voltaire avait donné les 92 premiers vers dans le tome II des Choses utiles et agréables. « Le reste, disait le pudique éditeur, est trop licencieux pour être imprimé(4). » 

Sophonisbe ne fut jouée que quatre ans après son impression, et avec peu de succès. La première représentation est du 15 janvier 1774. 

Un Examen des Sophonisbes de Mairet, de Corneille et de Voltaire, par Clément de Dijon, est dans le tome II du Tableau annuel de la littérature, 1801, in-8°, pages 282-334. 

AVERTISSEMENT

SUR LES TRAGÉDIES DE SOPHONISBE.

La première tragédie italienne vraiment digne de ce nom est une tragédie de Sophonisbe. L’auteur en est Jean-Georges Trissino, patricien de Vicence, mort en 1550. L’action se passe en l’an 203 avant J.-C. Le sujet est emprunté à Tite-Live, liv. XXX, chap. xii-xv. Ce sujet, avant Trissino, avait déjà tenté un écrivain obscur nommé Galeotto del Carreto. Trissino composa sa tragédie vers 1514; si l’on s’en rapporte à Louis Riccoboni dans son Histoire du théâtre italien, elle fut représentée environ à cette date dans la grande salle de l’hôtel de ville de Vicence avec une décoration magnifique, aux frais du sénat de cette ville. Elle fut imprimée en 1524. 

« Du temps que j’avais remis les spectateurs italiens dans le goût de la tragédie, dit Riccoboni, et qu’ils s’étaient accoutumés à voir représenter celles de Corneille et de Racine, j’ai donné la Sophonisbe du Trissino sans que personne se soit plaint qu’elle sentît l’antiquité. Notre auteur, dans la diction de sa tragédie, pense noblement et s’exprime avec douceur: la péripétie y est parfaite. Rien de plus triste que la situation de Sophonisbe (fille d’Asdrubal) lorsqu’au second acte elle se trouve esclave des Romains. Rien de plus consolant pour elle que les promesses de Massinisse et son mariage avec lui, qui détruit toute la crainte et toute l’horreur qu’elle avait conçue pour l’esclavage; et enfin rien de plus funeste que d’être réduite à prendre le poison que son nouvel époux lui envoie. Tite-Live lui a fourni toute l’action, et il a été très exact à le suivre. Selon moi, je trouve cette tragédie parfaite. » 

Le jugement de Riccoboni est bien loin de faire loi. On a reproché à Trissino une imitation trop servile de l’historien latin; on lui a reproché de ne pas savoir appliquer les lois propres au théâtre de là, des récits nombreux et interminables, toute l’histoire de Carthage racontée par Sophonisbe et, pour remplacer l’action, de continuels et fastidieux monologues. La Sofonisba n’en est pas moins une oeuvre très remarquable, si l’on tient compte de l’époque où elle s’est produite. Il y a un choeur composé de dames de Cirta, donne Cirtensi, et les unités sont, pour la première fois dans l’art dramatique moderne, strictement observées. 

Mélin de Saint-Gelais traduisit en prose française la tragédie de Trissino. Sa traduction fut représentée à Blois, en 1559, devant le roi Henri II. 

Une autre traduction de la Sofonisba, par Claude Mermet, notaire ducal et écrivain de Saint-Ramhert, en Savoie, fut imprimée à Lyon en 1583. On en cite ces trois vers, lorsque Scipion se fait amener ses prisonniers et qu’il voit Syphax dans le nombre: 
 

C’est Syphax! Misérable, en mon coeur déploré! 
Ah! quand je vois sa ruine et perte non pareille, 
Je m’advise qu’autant m’en peut pendre à l’oreille.

La première pièce de Montchrestien, sieur de Vasteville, à la date de 1596, est une Sophonisbe, qu’il fit reparaître ensuite sous le titre de la Carthaginoise, ou la Liberté. C’est encore une paraphrase de l’oeuvre de Trissino. Transcrivons seulement les vers de Sophonisbe buvant du poison: 
 

Sophonisbe, tu crains, ta face devient pâle: 
Ce n’est rien qu’un poison; bon coeur, avale, avale. 
O liqueur agréable, ô nectar gracieux! 
En boit-on de meilleur à la table des dieux?

Nicolas de Montreux, qui signait ses ouvrages Olenix de Mont-Sacré, fit imprimer une Sophonisbe en 1601. Dans cette tragédie, Scipion, apprenant la mort de l’héroïne, s’écrie: 
 

J’approuve cette mort en assurance unique, 
Et envie l’honneur de la parjure Afrique 
D’avoir jadis nourri un esprit si hautain 
Qui méritoit de naître et de mourir romain.

Corneille a fait dire à Lélius, dans sa Sophonisbe dont nous allons parler tout à l’heure, ce vers: 

Une telle fierté devait naître romaine.

qui semble lui avoir été fourni par Olenix de Mont-Sacré. « Ils sont morts en Romains », dira Voltaire. 

Nous voici à la cinquième Sophonisbe française, celle de Mairet, qui fut célèbre en son temps. Mairet la composa en 1629, c’est-à-dire sept ans avant le Cid de Corneille. 

Mairet n’a pas craint de s’écarter de l’histoire. Il dit dans son avis au lecteur: « Le sujet de cette tragédie est dans Tite-Live, Polybe, et plus au long dans Apian Alexandrin. Il est vrai que j’y ai voulu ajouter pour l’embellissement de la pièce, et que j’ai même changé deux incidents de l’histoire assez considérables, qui sont la mort de Syphax, que j’ai fait mourir à la bataille, afin que le peuple ne trouvât pas étrange que Sophonisbe eût deux maris vivants; et celle de Massinisse, qui vécut jusques à l’extrême vieillesse. » 

« Il faut convenir, disent les auteurs de l’Histoire du Théâtre-Français, que cette pièce n’est pas sans mérite, et que Sarrasin a eu raison de dire que Mairet avait ramené la majesté de la tragédie dans sa Sophonisbe. Elle est la première où l’on se soit avisé de se conformer aux règles. On y trouve une versification plus châtiée, et qui paraît plus forte que celle des pièces précédentes, un plan net assez raisonnablement suivi; des sentiments, et, ce qui frappa davantage, une peinture de cette fierté romaine dont l’auteur ébaucha les premiers traits. Toutes ces nouveautés, presque inconnues jusqu’alors à la scène française, lui attirèrent tous les succès imaginables, et tels que M. Corneille, jouissant de toute la gloire qu’il s’était acquise avec justice, hésita à traiter le même sujet. » 

La pièce se termine par les imprécations de Massinisse contre les Romains: 
 

Cependant en mourant, ô peuple ambitieux, 
J’appellerai sur toi la colère des cieux. 
Puisses-tu rencontrer, soit en paix, soit en guerre, 
Toute chose contraire, et sur mer, et sur terre! 
Que le Tage et le Pô, contre toi rebellés, 
Te reprennent les biens que tu leur as volés! 
Que Mars, faisant de Rome une seconde Troie, 
Donne aux Carthaginois tes richesses on proie, 
Et que dans peu de temps le dernier des Romains 
En finisse la race avec ses propres mains!

Massinisse, ayant ainsi exhalé sa haine, se frappe d’un poignard. Ces vers du roi de Numidie font songer aux fameuses imprécations de Camille dans Horace (acte IV, scène v). 

Trente-deux ans après qu’eut paru la Sophonisbe de Jean de Mairet, Pierre Corneille traita le même sujet, mais sans triompher de son devancier. La Sophonisbe de Corneille n’empêcha pas la Sophonisbe de Mairet de reparaître de temps en temps sur le théâtre. Saint-Évremond donne de cet échec relatif des raisons tout avantageuses à Corneille: « Un des grands défauts de notre nation, c’est de ramener tout à elle jusqu’à nommer étrangers dans leur propre pays ceux qui n’ont pas bien ou son air ou ses manières; de là vient qu’on nous reproche justement de ne savoir estimer les choses que par le rapport qu’elles ont avec nous; dont Corneille a fait une injuste et fâcheuse expérience dans sa Sophonisbe. Mairet, qui avait dépeint la sienne infidèle au vieux Syphax et amoureuse du jeune et victorieux Massinisse, plut quasi généralement à tout le monde pour avoir rencontré le goût des dames et le vrai esprit des gens de la cour. Mais Corneille, qui fait mieux parler les Grecs que les Grecs, les Romains que les Romains, les Carthaginois que les citoyens de Carthage ne parlaient eux-mêmes, Corneille, qui presque seul a le bon goût de l’antiquité, a eu le malheur de ne pas plaire à notre siècle pour être entré dans le génie de ces nations et avoir conservé à la fille d’Asdrubal son véritable caractère... » 

L’argument serait plus décisif si des pièces où Corneille a conservé parfaitement l’esprit de la vieille Rome n’avaient été appréciées à toute leur valeur par le public. Les deux points importants à constater, C’est que Corneille n’a pas suivi l’exemple de Mairet, ni lorsque celui-ci a fait mourir Syphax, pour éviter à Sophonisbe d’avoir deux maris vivants, ni lorsqu’il a fait mourir Massinisse après Sophonisbe. 

Après Corneille, Lagrange-Chancel ne craignit pas de faire jouer une nouvelle tragédie sur le même sujet. Elle fut représentée le 10 novembre 1716, n’eut que quatre représentations, et ne fut pas imprimée. On n’en connaît que quatre vers qu’on trouva fort beaux, mais « dont la morale, comme dit un contemporain, est un peu négligée ». Asdrubal, parlant à sa fille Sophonisbe, au sujet de Massinisse dont elle est aimée et à qui il veut qu’elle demande une grâce, lui dit: 
 

Songez qu’il est des temps où tout est légitime; 
Et que, si la patrie avait besoin d’un crime 
Qui pût seul relever son espoir abattu, 
Il ne serait plus crime et deviendrait vertu.

Voltaire prit la peine de refaire la pièce de Mairet tout en l’ayant jugée sévèrement dans son Commentaire surCorneille, il lui avait rendu quelque justice: « Dans ce chaos à peine débrouillé de la tragédie naissante, y disait-il, on voyait pourtant des lueurs de génie; mais surtout ce qui soutint si longtemps la pièce de Mairet, c’est qu’il y a de la vraie passion. » 

« Voltaire a mis plus de décence dans le premier acte, plus de dignité dans les reproches de Syphax, et plus de réserve dans les réponses de Sophonisbe; mais les charmes de son style ne purent rectifier ce premier acte, dont le fond est absolument vicieux. Rien n’est moins tragique que la colère d’un mari contre sa femme qui écrit à un amant. Il nous semble que Voltaire aurait dû supprimer entièrement le rôle de Syphax. En effet, il ne paraît là que pour s’emporter inutilement contre Sophonisbe et se faire tuer au deuxième acte. La pièce commencerait alors par des craintes que l’arrivée de Scipion inspire à Massinisse, et l’on pourrait supposer que la conquête de la Numidie est achevée depuis trois mois; que, dans cet intervalle, Massinisse est devenu éperdument épris des charmes de Sophonisbe; ce qui sauverait le ridicule d’un amour de vingt-quatre heures. Mais il y a un inconvénient dans ce nouveau plan. Ce sujet est déjà dénué d’événements, et il ne resterait presque plus d’action dans la pièce. Aussi nous pensons qu’il n’était propre qu’à fournir trois actes, tout au plus, comme la Mort de César.

« D’ailleurs l’intrigue est faible et peu intéressante. C’est le spectacle de l’impuissance d’un roi de Numidie contre les armes et la politique des Romains. Il est impossible que ce prince n’y soit avili et n’y joue un rôle désagréable au moins jusqu’au cinquième acte. Il n’y a de tragique, dans ce sujet, que le dénoûment. Quoi qu’il en soit, Voltaire a fait à la pièce de Mairet des changements fort heureux. Par exemple, il a su motiver la précipitation avec laquelle Sophonisbe se remarie, par l’idée que le mariage est indispensable pour prévenir sa captivité. Cette princesse ne vient plus avec l’intention de faire les doux yeux à Massinisse; elle ne se rend qu’à la nécessité: enfin la politique froide et cruelle des Romains y est beaucoup mieux développée(5). » 

La Sophonisbe, « réparée à neuf », ne contient pas du reste un seul vers de Mairet. 

La première représentation fut orageuse. Lekain regagna le public en venant annoncer la deuxième d’une voix douce, tremblante, et avec un geste qui implorait l’indulgence. Grâce à d’habiles coupures, et surtout au jeu du célèbre acteur qui se surpassa, la pièce fut applaudie, et elle eut quatorze représentations. 
 
 

ÉPÎTRE DÉDICATOIRE

A MONSIEUR LE DUC DE LA VALLIÈRE

Grand Fauconnier de France, chevalier des ordres du roi, etc., etc.

Monsieur le duc, 

(6)Quoique les épîtres dédicatoires aient la réputation d’être aussi ennuyeuses qu’inutiles, souffrez pourtant que je vous offre la Sophonisbe de Mairet, corrigée par un amateur autrefois très connu. C’est votre bien que je vous rends. Tout ce qui regarde l’histoire du théâtre(7) vous appartient, après l’honneur que vous avez fait à la littérature française de présider à l’histoire du théâtre la plus complète. Presque tous les sujets des pièces dont cette histoire parle ont été tirés de votre bibliothèque, la plus curieuse de l’Europe en ce genre(8). Le manuscrit de la pièce qui vous est dédiée vous manquait: il vient de M. Lantin, auteur de plusieurs poèmes singuliers qui n’ont pas été imprimés, mais que les littérateurs conservent dans leurs portefeuilles. 

J’ai commencé par mettre ce manuscrit parmi les vôtres. Personne ne jugera mieux que vous si l’auteur a rendu quelque service à la scène française en habillant la Sophonisbe de Mairet à la moderne. 

Il était triste que l’ouvrage de Mairet, qui eut tant de réputation autrefois(9), fût absolument exclu du théâtre, et qu’il rebutât même tous les lecteurs, non seulement par les expressions surannées, et par les familiarités qui déshonoraient alors la scène, mais par quelques indécences que la pureté de notre théâtre rend aujourd’hui intolérables. Il faut toujours se souvenir que cette pièce, écrite longtemps avant le Cid, est la première qui apprit aux Français les règles de la tragédie, et qui mit le théâtre en honneur. 

Il est très remarquable qu’en France ainsi qu’en Italie l’art tragique ait commencé par une Sophonisbe. Le prélat Georgio Trissino, par le conseil de l’archevêque de Bénévent, voulant faire passer ce grand art de la Grèce chez ses compatriotes, choisit le sujet de Sophonisbe pour son coup d’essai plus de cent ans avant Mairet. Sa tragédie, ornée de choeurs, fut représentée à Vicenza dès l’an 1514, avec une magnificence digne du plus beau siècle de l’Italie. 

Notre émulation se borna, près de cinquante ans après, à la traduire en prose; et quelle prose encore! Vous avez, monseigneur, cette traduction faite par Mélin de Saint-Gelais. Nous n’étions dignes alors de rien traduire ni en prose ni en vers. Notre langue n’était pas formée; elle ne le fut que par nos premiers académiciens; et il n’y avait point d’académie encore quand Mairet travailla. 

Dans cette barbarie, il commença par imiter les Italiens; il conçut les préceptes qu’ils avaient tous suivis; les unités de lieu, de temps, et d’action, furent scrupuleusement observées dans sa Sophonisbe. Elle fut composée dès l’an 1629, et jouée en 1633(10). Une faible aurore de bon goût commençait à naître. Les indignes bouffonneries dont l’Espagne et l’Angleterre salissaient souvent leur scène tragique furent proscrites par Mairet; mais il ne put chasser je ne sais quelle familiarité comique, qui était d’autant plus à la mode alors que ce genre est plus facile, et qu’on a pour excuse de pouvoir dire: « Cela est naturel. » Ces naïvetés furent longtemps en possession du théâtre en France. 

Vous trouverez dans la première édition du Cid, composée longtemps après la Sophonisbe,

A de plus hauts partis ce beau fils doit prétendre;

et dans Cinna,

Vous m’aviez bien promis des conseils d’une femme.

Ainsi il ne faut pas s’étonner que le style de Mairet, qui nous choque tant aujourd’hui, ne révoltât personne de son temps. 

Corneille surpassa Mairet en tout; mais il ne le fit point oublier; et même, quand il voulut traiter le sujet de Sophonisbe, le public donna la préférence à l’ancienne tragédie de Mairet. 

Vous avez souvent dit, monsieur le duc, la raison de cette préférence; c’est qu’il y a un grand fonds d’intérêt dans la pièce de Mairet, et aucun dans celle de Corneille. La fin de l’ancienne Sophonisbe est surtout admirable; c’est un coup de théâtre, et le plus beau qui fût alors. 

Je crois donc vous présenter un hommage digne de vous en ressuscitant la mère de toutes les tragédies françaises, hissée depuis quatre-vingts ans dans son tombeau. 

Ce n’est pas que M. Lantin, en ranimant la Sophonisbe, lui ait laissé tous ses traits; mais enfin le fond est entièrement conservé: on y voit l’ancien amour de Massinisse et de la veuve de Syphax; la lettre écrite par cette Carthaginoise à Massinisse; la douleur de Syphax, sa mort; tout le caractère de Scipion, la même catastrophe, et surtout point d’épisode, point de rivale de Sophonisbe, point d’amour étranger dans la pièce. 

Je ne sais pourquoi M. Lantin n’a pas laissé subsister ce vers qui était autrefois dans la bouche de toute la cour: 

Massinisse, en un jour, voit, aime, et se marie(11).

Il tient, à la vérité, de cette naïveté comique dont je vous ai parlé; mais il est énergique, et il était consacré. On l’a retranché probablement parce qu’en effet il n’était pas vrai que Massinisse n’eût aimé Sophonisbe que le jour de la prise de Cirthe; il l’avait aimée éperdument longtemps auparavant, et un amour d’un moment n’intéresse jamais: aussi c’est Scipion qui prononçait ce vers, et Scipion était mal informé. 

Quoi qu’il en soit, c’est à vous, monsieur le duc, et à vos amis, à décider si cette première tragédie régulière qui ait paru sur le théâtre de France mérite d’y remonter encore. Elle fit les délices de cette illustre maison de Montmorency; c’est dans son hôtel qu’elle fut faite; c’est la première tragédie qui fut représentée devant Louis XIII. Messieurs les premiers gentilshommes de la chambre, qui dirigent les spectacles de la cour, peuvent protéger ce premier monument de la gloire littéraire de la France, et se faire un plaisir de voir nos ruines réparées. 

Le cinquième acte est trop court; mais le cinquième d’Athalie n’est pas beaucoup plus long; et d’ailleurs peut-être vaut-il mieux avoir à se plaindre du peu que du trop. Peut-être la coutume de remplir tous les actes de trois à quatre cents vers entraîne-t-elle des langueurs et des inutilités. 

Enfin, si on trouve qu’on puisse ajouter quelque ornement à cet ancien ouvrage, vous avez en France plus d’un génie naissant qui peut contribuer à décorer un monument respectable qui doit être cher à la nation. 

La réparation qu’on y a faite est déjà fort ancienne elle-même, puisqu’il y a plus de cinquante ans que M. Lantin est mort(12).

Je ne garantis pas (tout éditeur que je suis) qu’il ait réussi dans tous les points; je pourrais même prévoir qu’on lui reprochera de s’être trop écarté de son original; mais je dois vous en laisser le jugement. 

Comme M. Lantin a retouché la Sophonisbe de Mairet, on pourra retoucher celle de M. Lantin. La même plume(13) qui a corrigé le Venceslas pourrait faire revivre aussi la Sophonisbe de Corneille, dont le fond est très inférieur à celle de Mairet, mais dont on pourrait tirer de grandes beautés. 

Nous avons des jeunes gens qui font très bien des vers sur des sujets assez inutiles; ne pourrait-on pas employer leurs talents à soutenir l’honneur du théâtre français, en corrigeant Agésilas, Attila, Suréna, Othon(14), Pulchérie, Pertharite, Oedipe, Médée, Don Sanche d’Aragon, la Toison d’or, Andromède, enfin tant de pièces de Corneille tombées dans un plus grand oubli que Sophonisbe, et qui ne furent jamais lues de personne après leur chute? Il n’y a pas jusqu’à Théodore qui ne pût être retouchée avec succès, en retranchant la prostitution de cette héroïne dans un mauvais lieu. On pourrait même refaire quelques scènes de Pompée, de Sertorius, des Horaces(15), et en retrancher d’autres, comme on a retranché entièrement les rôles de Livie et de l’infante dans ses meilleures pièces. Ce serait à la fois rendre service à la mémoire de Corneille et à la scène française, qui reprendrait une nouvelle vie: cette entreprise serait digne de votre protection, et même de celle du ministère. 

Nous avons plus d’une ancienne pièce qui, étant corrigée, pourrait aller à la postérité. J’ose croire que l’Astrate, de Quinault, le Scévole de du Ryer(16), l’Amour tyrannique de Scudéri, bien rétablis au théâtre, pourraient faire de prodigieux effets. 

Le théâtre est, de tous les arts cultivés en France, celui qui, du consentement de tous les étrangers, fait le plus d’honneur à notre patrie. Les Italiens sont encore nos maîtres en musique, en peinture; les Anglais en philosophie: mais dans l’art des Sophocles, nous n’avons point de rivaux. Il est donc essentiel de protéger les talents par lesquels les Français sont au-dessus de tous les peuples. Les sujets commencent à s’épuiser; il faut donc remettre sur la scène tous ceux qui ont été manqués, et dont il est aisé de tirer un grand parti. 

Je soumets, comme je le dois, à vos lumières ces réflexions que mon zèle patriotique m’a dictées. 

J’ai l’honneur d’être avec respect, etc. 
 
 

LETTRE

A M. LE G*** DE G******, A DIJON

(28 JUIN 1770)

(17)Je vous restitue, monsieur, à vous notre ancien grand-bailli, à vous le soutien et le bienfaiteur de notre Académie de Dijon, la Sophonisbe de notre oncle M. Lantin, fils du sous-doyen de notre parlement, auteur de ce joli conte de la Fourmi(18).

Vous verrez qu’il s’amusait au tragique comme au plaisant. Mais il faudrait avoir la tragédie de Mairet sous les yeux pour juger des peines que prit notre oncle pour mettre en français la Sophonisbe de Mairet. Cette ancienne pièce ne se retrouve que dans un Recueil en douze tomes des Meilleures pièces de théâtre(19), parmi lesquelles il n’y en a pas une seule de bonne.

Nous allons la faire imprimer à la suite de la Sophonisbe de notre oncle(20), afin que le petit nombre de curieux qui s’amusent encore de la littérature puissent comparer la première pièce régulière du théâtre français, la mère de toutes nos tragédies, avec cette même tragédie composée dans le goût moderne. 

Il est vrai qu’il n’y a pas un seul vers de Mairet dans celle de notre oncle, et que les caractères de Sophonisbe et de Massinisse sont entièrement différents; mais le fond est sans contredit le même, et la catastrophe a été conservée. 

On me mande que maître Aliboron, dans son Ane littéraire, a parlé de notre Sophonisbe(21). Nous le renvoyons à ses chardons et à M. Freeport(22).

Nous savons bien que l’opéra-comique, le singe de Nicolet, des fusées volantes, des lampions sur le rempart, et un vauxhall que nous appelons faxhall, brillante copie des inventions anglaises, l’emporteront toujours sur les beaux-arts que Mairet ressuscita, que Rotrou fortifia, que Corneille porta plus d’une fois jusqu’au sublime, que Racine perfectionna, et qui firent la gloire indisputable de la France. C’est ce que déplorait en mourant notre autre oncle l’abbé Bazin(23); c’est ce que pensaient à leurs derniers moments Jérôme Carré et Guillaume Vadé, nos amis, qui auraient réformé le siècle présent s’ils avaient pu se réformer eux-mêmes. 

Mille tendres respects. 

LANTIN, neveu de feu M. Lantin et de feu l’abbé Bazin.
 

PERSONNAGES


SCIPION, consul. 
LÉLIE, lieutenant de Scipion. 
SYPHAX, roi de Numidie. 
SOPHONISBE, fille d’Asdrubal, femme de Syphax. 
MASSINISSE, roi d’une partie de la Numidie. 
ACTOR, attaché à Syphax et à Sophonisbe. 
ALAMAR, officier de Massinisse. 
PHAEDIME, dame numide, attachée à Sophonisbe. 
Soldats romains. 
Soldats numides. 
Licteurs.

 

La scène est à Cirthe, dans une salle du château, depuis le commencement jusqu’à la fin.

Noms des acteurs qui jouèrent dans cette tragédie, et dans la Pupille, de Fagan, qui l’accompagnait: Lekain (Massinisse), Brizard (Lélie), Molé, Dauberval, Dalainval, Desessarts, Séguin; Mmes Molé, Doligny, Fannier, Vestris (Sophonisbe). ¾ Recette: 2,901 livres. (G. A.)
 
 

SOPHONISBE

TRAGÉDIE.

ACTE PREMIER.

SCÈNE I.

SYPHAX, une lettre à la main; soldats.

SYPHAX.

Se peut-il qu’à ce point l’ingrate me trahisse? 
Sophonisbe! ma femme! écrire à Massinisse! 
A l’ami des Romains! que dis-je? à mon rival! 
Au déserteur heureux du parti d’Annibal, 
Qui me poursuit dans Cirthe, et qui bientôt peut-être 
De mon trône usurpé sera l’indigne maître! 
J’ai vécu trop longtemps. O vieillesse! ô destins! 
Ah! que nos derniers jours sont rarement sereins! 
Que tout sert à ternir notre grandeur première! 
Et qu’avec amertume on finit sa carrière! 
A mes sujets lassés ma vie est un fardeau; 
On insulte à mon âge; on ouvre mon tombeau. 
Lâches, j’y descendrai, mais non pas sans vengeance. 
(Aux soldats.) 
Que la reine à l’instant paraisse en ma présence. 
(Il s’assied, et lit la lettre.) 
Qu’on l’amène, vous dis-je. Époux infortuné, 
Vieux soldat qu’on trahit, monarque abandonné, 
Quel fruit peux-tu tirer de ta fureur jalouse? 
Seras-tu moins à plaindre en perdant ton épouse? 
Cet objet criminel, à tes pieds immolé, 
Raffermira-t-il mieux ton empire ébranlé? 
Dans la mort d’une femme est-il donc quelque gloire? 
Est-ce là tout l’honneur qui reste à ta mémoire? 
Venge-toi d’un rival, venge-toi des Romains;
Ranime dans leur sang tes languissantes mains; 
Va finir sur la brèche un destin qui t’accable. 
Qu’on te trahisse ou non, ta mort est honorable; 
Et l’on dira du moins, en respectant mon nom: 
Il mourut en soldat des mains de Scipion. 

SCÈNE II.

SYPHAX. SOPHONISBE, PHAEDIME.

SOPHONISBE.

Que voulez-vous, Syphax? et quelle tyrannie 
Traîne ici votre épouse avec ignominie? 
Vos Numides tremblants, courageux contre moi, 
Pour la première fois ont bien servi leur roi; 
A votre ordre suprême ils ont été dociles. 
Peut-être sur nos murs ils seraient plus utiles; 
Mais vous les employez dans votre tribunal 
A conduire à vos pieds la nièce d’Annibal! 
Je conçois leur valeur, et je lui rends justice, 
Quel est mon crime enfin? Quel sera mon supplice? 

SYPHAX, lui donnant la lettre.

Connaissez votre seing: rougissez, et tremblez. 

SOPHONISBE.

Dans les malheurs communs qui nous ont désolés, 
J’ai frémi, j’ai pleuré de voir la Numidie 
Aux fiers brigands du Tibre en deux mois asservie. 
Scipion, Massinisse, heureux dans les combats, 
M’ont fait rougir, seigneur, mais je ne tremble pas. 

SYPHAX.

Perfide! 

SOPHONISBE.

Épargnez-moi cette injure odieuse, 
Pour vous, pour votre femme également honteuse. 
Nos murs sont assiégés; vous n’avez plus d’appui, 
Et le dernier assaut se prépare aujourd’hui. 
J’écris à Massinisse en cette conjoncture, 
Je rappelle à son coeur les droits de la nature, 
Les noeuds trop oubliés du sang qui nous unit: 
Seigneur, si vous l’osez, condamnez cet écrit. 

(Elle lit.)

« Vous êtes de mon sang; je vous fus longtemps chère, 
Et vous persécutez vos parents malheureux. 
Soyez digne de vous; le brave est généreux: 
Reprenez votre gloire et votre caractère... » 

(Syphax lui arrache la lettre.)

Eh bien! ai-je trahi mon peuple et mon époux? 
Est-il temps d’écouter des sentiments jaloux? 
Répondez: quel reproche avez-vous à me faire? 
La fortune, en tout temps à tous deux trop sévère, 
A mis, pour mon malheur, ma lettre en votre main. 
Quel en était le but? quel était mon dessein? 
Pouvez-vous l’ignorer? et faut-il vous l’apprendre? 
Si la ville aujourd’hui n’est pas réduite en cendre, 
S’il est quelque ressource à nos calamités, 
Sur ces murs tout sanglants je marche à vos côtés. 
Aux yeux de Scipion, de Massinisse même, 
Ma main joint des lauriers à votre diadème; 
Elle combat pour vous, et sur ce mur fatal 
Elle arbore avec vous l’étendard d’Annibal: 
Mais si jusqu’à la fin le ciel vous abandonne, 
Si vous êtes vaincu, je veux qu’on vous pardonne. 

SYPHAX.

Qu’on me pardonne! à moi! De ce dernier affront 
Votre indigne pitié voulait couvrir mon front! 
Et, portant à ce point votre insultante audace, 
C’est donc pour votre roi que vous demandez grâce? 
Allez, peut-être un jour vos funestes appas 
L’imploreront pour vous, et ne l’obtiendront pas. 
Massinisse, en tout temps mon fatal adversaire, 
Et mon rival en tout; se flatta de vous plaire; 
Il m’osa disputer mon trône et votre coeur: 
C’est trahir notre hymen, votre foi, mon honneur, 
Que de vous souvenir de son feu téméraire. 
Vos soins injurieux redoublent ma colère; 
Et ce fatal aveu, dont je me sens confus, 
A mes yeux indignés n’est qu’un crime de plus. 

SOPHONISBE.

Seigneur, je ne veux point, dans l’état où vous êtes, 
Fatiguer vos chagrins de plaintes indiscrètes: 
Mais vos maux sont les miens; qu’ils puissent vous toucher. 
Ce n’est pas mon époux qui doit me reprocher 
De l’avoir préféré (non sans quelque courage) 
Au vainqueur de l’Afrique, au vainqueur de Carthage, 
D’avoir tout oublié pour suivre votre sort, 
Et d’attendre avec vous l’esclavage ou la mort. 
Massinisse m’aimait, et j’aimais ma patrie; 
Je vous donnai ma main, prenez encor ma vie. 
Mais si je suis coupable en implorant pour vous 
Le vainqueur irrité dont vous êtes jaloux, 
Si j’ai voulu briser le joug qui vous accable, 
Si je veux vous sauver, la faute est excusable. 
Vous avez, croyez-moi, des soins plus importants. 
Bannissez des soupçons, partage des amants, 
Des coeurs efféminés, dont l’oisive mollesse 
Ne connaît d’intérêts que ceux de leur tendresse: 
Un soin bien différent nous occupe en ce jour; 
Il s’agit de la vie, et non pas de l’amour: 
Il n’est pas fait pour nous. Écoutez: le temps presse; 
Tandis que vos soupçons accusent ma faiblesse, 
Tandis que nous parlons, la mort est en ces lieux. 

SYPHAX.

Je vais donc la chercher; je vais loin de vos yeux 
Éteindre dans mon sang ma vie et mon outrage. 
J’ai tout perdu; les dieux m’ont laissé mon courage. 
Cessez de prendre soin de la fin de mes jours. 
Carthage m’a promis un plus noble secours; 
Je l’attends à toute heure, il peut venir encore: 
Ce n’est pas mon rival qu’il faudra que j’implore. 
Ne craignez rien pour moi, je sais sauver mes mains 
Des fers de Massinisse, et des fers des Romains. 
Sachez qu’un autre époux, et surtout un Numide, 
Ne mourrait qu’en frappant le coeur d’une perfide. 
Vous l’êtes; j’ai des yeux: le fond de votre coeur, 
Quoi que vous en disiez, était pour mon vainqueur. 
Je n’ai point, Sophonisbe, exigé de votre âme 
Les dehors affectés d’une inutile flamme; 
L’amour auprès de vous ne guida point mes pas; 
Je voulais un vrai zèle, et vous n’en avez pas. 
Mais je sais mourir seul, j’y cours; et cette épée 
D’un sang que j’ai chéri ne sera point trempée. 
Tremblez que les Romains, plus barbares que moi, 
Ne recherchent sur vous le sang de votre roi. 
Redoutez nos tyrans, et jusqu’à Massinisse; 
Si leurs bras sont armés, c’est pour votre supplice. 
C’est le sang d’Annibal que leur haine poursuit; 
Ce jour est pour tous deux le dernier qui nous luit. 
Je prodigue avec joie un vain reste de vie; 
Je péris glorieux, et vous mourrez punie: 
Vous n’aurez, en tombant, que la honte et l’horreur 
D’avoir prié pour moi mon superbe oppresseur. 
Je cours aux murs sanglants que ses armes détruisent. 
Laissez-moi: fuyez-moi; vos remords me suffisent. 

SOPHONISBE.

Non, seigneur; malgré vous je marche sur vos pas; 
Vous m’accablez en vain, je ne vous quitte pas, 
Je cherche autant que vous une mort glorieuse; 
Vos malheureux soupçons la rendraient trop honteuse: 
Je vous suis. 

SYPHAX.

Demeurez, je l’ordonne: je pars; 
Et Syphax en tombant ne veut point vos regards. 

SCÈNE III.

SOPHONISBE, PHAEDIME. 

SOPHONISBE.

Ah! Phaedime! 

PHAEDIME.

Il vous laisse, et vous devez tout craindre. 
Je vous vois tous les deux également à plaindre: 
Mais Syphax est injuste. 

SOPHONISBE.

Il sort; il a laissé 
Dans ce coeur éperdu le trait qui l’a blessé. 
J’ai cru, quand il parlait à sa femme éplorée, 
Quand il nie présageait une mort assurée, 
J’ai cru, je te l’avoue, entendre un dieu vengeur, 
Dévoilant l’avenir, et lisant dans mon coeur,
Prononcer contre moi l’arrêt irrévocable 
Qui dévoue au supplice une tête coupable. 

PHAEDIME.

Vous coupable! Il l’était d’oublier aujourd’hui 
Tout ce que Sophonisbe osa faire pour lui. 

SOPHONISBE.

J’ai tout fait. Cependant il m’a dit vrai, Phaedime; 
Dans les plis de mon âme il a cherché mon crime; 
Il l’a trouvé peut-être; et ce triste entretien 
Ne m’annonce que trop son désastre et le mien. 

PHAEDIME.

Son malheur l’aigrissait; il vous rendra justice. 
Sa haine contre Rome et contre Massinisse 
Empoisonnait son coeur déjà trop soupçonneux: 
Lui-même en rougira, s’il est moins malheureux. 
Il voit la mort de près, et l’esprit le plus ferme 
Peut se sentir troublé quand il touche à ce terme. 
Mais si quelque succès secondait sa valeur, 
Si du fier Scipion Syphax était vainqueur, 
Vous verriez aisément son amitié renaître. 
Il doit vous respecter, puisqu’il doit vous connaître. 
Vos charmes sur son coeur ont été trop puissants: 
Ils le seront toujours. 

SOPHONISBE.

Phaedime, il n’est plus temps. 
Je vois de tous les deux la destinée affreuse: 
Il s’avance au trépas; je suis plus malheureuse. 

PHAEDIME.

Espérez. 

SOPHONISBE.

J’ai perdu mes États, mon repos, 
L’estime d’un époux, et l’amour d’un héros. 
Je suis déjà captive; et dans ce jour peut-être 
Il faut tendre les mains aux fers d’un nouveau maître, 
Et recevoir des lois d’un amant indigné, 
Qui m’eût rendue heureuse, et que j’ai dédaigné. 
Quand ce fier Massinisse, oppresseur de Carthage, 
Me présentait dans Cirthe un séduisant hommage, 
Tu sais que j’étouffai, dans mon secret ennui, 
L’intérêt et le sang qui me parlaient pour lui. 
Te dirai-je encor plus? j’étouffai l’amour même; 
Je soutins contre moi l’honneur du diadème; 
Je demeurai fidèle à mon père Asdrubal, 
A Carthage, à Syphax, aux destins d’Annibal, 
L’amour fuit de mon âme aux cris de ma patrie. 
D’un amant irrité je bravai la furie: 
Un front cicatrisé par la guerre et le temps 
Effarouchait en vain mon coeur et mes beaux ans; 
Puisqu’il détestait Rome, il eut la préférence. 
Massinisse revient, armé de la vengeance; 
Il entre en nos États, la victoire le suit;
Aidé de Scipion, son bras a tout détruit: 
Dans Cirthe ensanglantée un faible mur nous reste. 
A quels dieux recourir dans ce péril funeste? 
Était-ce un si grand crime, était-il si honteux 
D’avoir cru Massinisse et noble et généreux; 
D’avoir pour mon époux imploré sa clémence? 
Dans mon illusion j’avais quelque espérance; 
Ma prière et mes pleurs auraient pu le flatter; 
Mais il ne saura pas ce que j’osai tenter; 
Et, pour unique fruit d’un soin trop magnanime, 
Mon époux me condamne, et mon amant m’opprime: 
Tous deux sont contre moi, tous deux règlent mon sort; 
Et je n’attends ici que l’opprobre ou la mort. 

SCÈNE IV.

SOPHONISBE, PHAEDIME, ACTOR.

ACTOR.

Reine, dans ce moment le secours de Carthage 
Sous nos remparts sanglants s’est ouvert un passage; 
On est aux mains. Ces lieux qui retenaient vos pas 
Sont trop près du carnage, et du champ des combats. 
Le roi, couvert de sang, m’ordonne de vous dire 
Que loin de ce palais vous vous laissiez conduire. 
J’obéis. 

SOPHONISBE.

Je vous suis, Actor. Vous lui direz 
Que ses ordres pour moi seront toujours sacrés; 
Mais que, dans les moments où le combat s’engage, 
M’éloigner du danger c’est trop me faire outrage. 
Dieux! par quel sort cruel ai-je à craindre en un jour 
Massinisse et Syphax, les Romains et l’amour? 
Ils m’ont tous entraînée au fond de cet abîme; 
Ils ont tous fait ma perte, et frappé leur victime. 

FIN DU PREMIER ACTE.
 

ACTE DEUXIÈME.

SCÈNE I.

SOPHONISBE, PHAEDIME.

PHAEDIME.

Quel tumulte effroyable au loin se fait entendre? 
Quels feux sont allumés? la ville est-elle en cendre? 
Ceux qui veillaient sur vous se sont tous écartés. 
Dans ces salons déserts, ouverts de tous côtés, 
Il ne vous reste plus que des femmes tremblantes, 
Au pied de ces autels avec moi gémissantes; 
Nous rappelons en vain par nos cris, par nos pleurs, 
Des dieux qui sont passés dans le camp des vainqueurs. 

SOPHONISBE.

Leurs plaintes, leurs douleurs, cette effrayante image, 
Ont effrayé mes sens, ont troublé mon courage: 
Phaedime, ce moment m’accable ainsi que toi. 
Le sang que vingt héros ont transmis jusqu’à moi 
Aujourd’hui dégénère en mes veines glacées; 
Le désordre et la crainte agitent mes pensées. 
J’ai voulu pénétrer dans ces sombres détours 
Qui, du pied du palais, conduisent à nos tours: 
Tout est fermé pour moi. Je marchais égarée; 
L’ombre de mon époux à mes yeux s’est montrée 
Pâle, sanglante, horrible, et l’air plus furieux 
Que lorsque son courroux m’outrageait à tes yeux. 
Est-ce une illusion sur mes sens répandue? 
Est-ce la main des dieux sur ma tête étendue, 
Un présage, un arrêt des enfers et du sort? 
Syphax en ce moment est-il vivant ou mort? 
J’ai fui d’un pas tremblant, éperdue, éplorée: 
Je ne sais où j’étais quand je t’ai rencontrée; 
Je ne sais où je vais. Tout m’alarme et me nuit. 
Et je crois voir encor un dieu qui me poursuit. 
Que veux-tu, dieu cruel? Euménide implacable, 
Frappe, voilà mon coeur; il n’était point coupable; 
Tu n’y peux découvrir qu’un malheureux amour, 
Vaincu dès sa naissance, et banni sans retour: 
Je n’offensai jamais l’hymen et la nature. 
Grand dieu! tu peux frapper; va, ta victime est pure. 

PHAEDIME.

Ah! nous allons du ciel savoir les volontés. 
Déjà d’un bruit nouveau, dans ces murs désertés, 
Jusqu’à notre prison les voûtes retentissent, 
Et sur leurs gonds d’airain les portes en mugissent... 
On entre, on vient à vous: je reconnais Actor. 

SCÈNE II.

SOPHONISBE, PHAEDIME, ACTOR.

SOPHONISBE.

Ministre de mon roi, qui vous amène encor? 
Qu’a-t-on fait? que deviens-je? et qu’allez-vous m’apprendre? 

ACTOR.

Le dernier des malheurs. 

SOPHONISBE.

Ah! je m’y dois attendre. 

ACTOR.

Par l’ordre de Syphax, à l’abri de ces tours, 
A peine en sûreté j’avais mis vos beaux jours, 
Et j’avais refermé la barrière sacrée 
Par qui de ce palais la ville est séparée; 
J’ai revolé soudain vers ce roi malheureux, 
Digne d’un meilleur sort, et digne de vos voeux; 
Son courage, aussi grand qu’il était inutile, 
D’un effort passager soutient son bras débile. 
Sur la brèche à la fin, de cent coups renversé, 
Dans ces débris sanglants, il tombe terrassé: 
Il meurt. 

SOPHONISBE.

Ah! je devais, plus que lui poursuivie, 
Tomber à ses côtés, ainsi que ma patrie: 
Il ne l’a pas voulu. 

ACTOR.

Si dans un tel malheur 
Quelque soulagement reste à notre douleur, 
Daignez apprendre au moins combien, dans sa victoire, 
Le jeune Massinisse a mérité de gloire. 
Qui croirait qu’un héros si fier, si redouté, 
Dont l’Afrique éprouva le courage emporté, 
Et dont l’esprit superbe a tant de violence, 
Dans l’horreur du combat aurait tant de clémence? 
A peine il s’est vu maître, il nous a pardonné; 
De blessés, de mourants, de morts environné, 
Il a donné soudain, de sa main triomphante, 
Le signal de la paix au sein de l’épouvante. 
Le carnage et la mort s’arrêtent à sa voix; 
Le peuple, encor tremblant, lui demande des lois; 
Tant le coeur des humains change avec la fortune! 

SOPHONISBE.

Le ciel semble adoucir la misère commune, 
Puisqu’au moins le pouvoir est remis dans les mains 
D’un prince de ma race, et non pas des Romains. 

ACTOR.

Le juste et premier soin de l’heureux Massinisse 
Est d’apaiser les dieux par un prompt sacrifice, 
De dresser un bûcher à votre auguste époux. 
Il garde jusqu’ici le silence sur vous: 
Mais dès que j’ai paru, madame, en sa présence, 
Il s’est ressouvenu qu’autrefois son enfance 
Fut remise en mes mains, dans ces murs, dans ces lieux, 
Où ce prince aujourd’hui rentre en victorieux. 
Il m’a fait appeler; et, respectant mon zèle, 
Au malheureux Syphax en tous les temps fidèle, 
Il m’a comblé d’honneurs. « Ayez, dit-il, pour moi 
Cette même amitié qui servit votre roi. » 
Enfin, à Syphax même il a donné des larmes; 
Il justifie en tout le succès de ses armes; 
Il répand des bienfaits, s’il fit des malheureux. 

SOPHONISBE.

Plus Massinisse est grand, plus mon sort est affreux. 
Quoi! les Carthaginois, que je crus invincibles, 
Sous les chefs de ma race à Rome si terribles, 
Qui jusqu’au Capitole avaient porté leurs pas, 
Ont paru devant Cirthe, et ne la sauvent pas! 

ACTOR.

Scipion combattait: ils ne sont plus... 

SOPHONISBE.

Carthage! 
Tu seras, comme moi, réduite à l’esclavage; 
Nous périrons ensemble. O Cirthe! ô mon époux! 
Afrique, Asie, Europe, immolés avec nous, 
Le sort des Scipion est donc de tout détruire! 

ACTOR.

Annibal vit encore. 

SOPHONISBE.

Ah! tout sert à me nuire; 
Annibal est trop loin: je suis esclave. 

ACTOR.

O dieux! 
Fléchissez Massinisse... Il avance en ces lieux; 
Il vient suivi des siens; il vous cherche peut-être. 

SOPHONISBE.

Mes yeux, mes tristes yeux ne verront point un maître! 
Ils pleureront Syphax, et nos murs abattus, 
Et ma gloire passée, et tous mes dieux vaincus. 

MASSINISSE, arrivant.

Sophonisbe me fuit. 

SOPHONISBE, sortant.

Je dois fuir Massinisse. 

SCÈNE III.

MASSINISSE, ALAMAR, un des chefs numides,
ACTOR, guerriers numides.

MASSINISSE.

Il est juste, après tout, que son coeur me haïsse. 
Elle m’a cru barbare. Eh! le suis-je, grands dieux! 
Devais-je être en effet si coupable à ses yeux? 
Actor, vous que je vois, dans ce moment prospère, 
Avec les yeux d’un fils qui retrouve son père, 
Je vous prends à témoin si l’inhumanité 
A souillé ma victoire et ma félicité; 
Si, triste imitateur des vengeances romaines, 
J’ai parlé de tributs, de triomphes, de chaînes. 
Des guerriers généreux, par la mort épargnés, 
Comme de vils troupeaux à mon char enchaînés, 
A des dieux teints de sang offerts en sacrifice, 
Sont-ils dans les cachots gardés pour le supplice? 
Je viens dans mon pays, et j’y reprends mon bien 
En soldat, en monarque, et plus en citoyen. 
Je ramène avec moi la liberté numide. 
D’où vient que Sophonisbe, orgueilleuse ou timide, 
Refusant seule ici d’accueillir un vainqueur, 
Craint toujours Massinisse, et fuit avec horreur? 
Suis-je un Romain? 

ACTOR.

Seigneur, on la verra, sans doute, 
Révérer avec nous la main qu’elle redoute; 
Mais vous savez assez tout ce qu’elle a perdu. 
Le sang de son époux fut par vous répandu; 
Et, n’osant regarder son vainqueur et son juge, 
Aux pieds des immortels elle cherche un refuge. 

MASSINISSE.

Ils l’ont mal défendue; et, pour vous dire plus, 
Ils l’ont mal inspirée, alors que ses refus, 
Ses outrages honteux au sang de Massinisse, 
Sous ses pas égarés creusaient ce précipice: 
Elle y tombe: elle en doit accuser son erreur. 
Ah! c’est bien malgré moi qu’elle a fait son malheur. 
Allez; et dites-lui qu’il est peu de prudence 
A dédaigner un maître, à braver sa puissance. 
Je veux qu’elle paraisse en ce même moment; 
Mon aspect odieux sera son châtiment: 
Je n’en prendrai point d’autre; et sa fierté farouche 
S’humiliera du moins, puisque rien ne la touche. 
(Actor s’en va.) 

SCÈNE IV.

MASSINISSE, ALAMAR, guerriers numides.

MASSINISSE.

Eh bien! nobles guerriers, chers appuis de mes droits, 
Cirthe est-elle tranquille? A-t-on suivi mes lois? 
Un seul des citoyens aurait-il à se plaindre? 

ALAMAR.

Sous votre loi, seigneur, ils n’auraient rien à craindre 
Mais on craint les Romains, ces cruels conquérants, 
De tant de nations ces illustres tyrans, 
Descendants prétendus du grand dieu de la guerre, 
Qui pensent être nés pour asservir la terre. 
On dit que Scipion veut s’arroger le prix 
De tant d’heureux travaux par vos mains entrepris; 
Qu’il veut seul commander. 

MASSINISSE.

Qui? lui! dans mon partage! 
Dans Cirthe, mon pays, mon premier héritage! 
Lui, mon ami, mon guide, et qui m’a tout promis! 

ALAMAR.

Lorsque Rome a parlé, les rois n’ont plus d’amis. 

MASSINISSE.

Nous verrons: j’ai vaincu, je suis dans mon empire, 
Je règne; et je suis las, puisqu’il faut vous le dire, 
Des hauteurs d’un sénat qui croit me protéger, 
Sur son fier tribunal assis pour me juger 
C’en est trop. 

ALAMAR.

Cependant nous devons vous apprendre 
Qu’au milieu des débris, des remparts mis en cendre, 
Au lieu même où Syphax est mort en combattant, 
Nous avons retrouvé ce billet tout sanglant, 
Qui peut-être aujourd’hui fut écrit pour vous-même. 

MASSINISSE.

Donnez. (Il lit.) Ah! qu’ai-je lu? ciel! ô surprise extrême! 
Sophonisbe à ma gloire enfin se confiait! 
A fléchir son amant sa fierté se pliait! 
Elle a connu mon âme, elle a vaincu la sienne; 
Ses yeux se sont ouverts; et sa fatale haine, 
Que je vis si longtemps contre moi s’obstiner, 
Me croyait assez grand pour savoir pardonner! 
Épouse de Syphax, tu m’as rendu justice; 
Ta lettre a mis le comble à mon destin propice; 
Ta main ceignait mon front de ce laurier nouveau: 
Romains, vous n’avez point de triomphe plus beau... 
Courons vers Sophonisbe. .. Ah! je la vois paraître. 

SCÈNE V.

SOPHONISBE, MASSINISSE, 
PHAEDIME, gardes.

SOPHONISBE.

Si le sort eût voulu qu’un Romain fut mon maître, 
Si j’eusse été réduite en un tel abandon 
Qu’il m’eût fallu prier Lélie ou Scipion, 
La veuve d’un monarque, à sa gloire fidèle, 
Aurait choisi cent fois la mort la plus cruelle, 
Plutôt que de forcer ma bouche à le fléchir. 
Seigneur, à vos genoux je tombe sans rougir. 
(Massinisse l’empêche de se jeter à genoux.) 
Ne me retenez point, et laissez mon courage 
S’honorer de vous rendre un légitime hommage; 
Non pas à vos succès, non pas à la terreur 
Qui marchait devant vous, que suivait la fureur, 
Et qui vous a donné cette grande victoire; 
Mais au coeur généreux, si digne de sa gloire, 
Qui, de ses ennemis respectant la vertu, 
A plaint son rival même, a fait ce qu’il a dû; 
Du malheureux Syphax a recueilli la cendre, 
Qui partage les pleurs que sa main fait répandre, 
Qui soumet les vaincus à force de bienfaits, 
Et dont j’aurais voulu ne me plaindre jamais. 

MASSINISSE.

C’est vous, auguste reine, en tout temps révérée, 
Qui m’avez du devoir tracé la loi sacrée; 
Et je conserverai jusqu’au dernier moment 
De vos nobles leçons ce digne monument. 
La lettre que tantôt vous m’avez adressée, 
Par la faveur des dieux sur la brèche laissée, 
Remise en mon pouvoir, est plus chère à mon coeur 
Que le bandeau des rois, et le nom de vainqueur. 

SOPHONISBE.

Quoi, seigneur! jusqu’à vous ma lettre est parvenue! 
Et par tant de bontés vous m’aviez prévenue! 

MASSINISSE.

J’ai voulu désarmer votre injuste courroux. 

SOPHONISBE.

Je n’ai plus qu’une grâce a prétendre de vous. 

MASSINISSE.

Parlez. 

SOPHONISBE.

Je la demande au nom de ma patrie, 
Du sang de mon époux, qui s’élève et qui crie, 
De votre honneur surtout, et des rois nos aïeux, 
Qui parlent par ma voix, et vivent dans nous deux. 
Jurez-moi seulement de ne jamais permettre 
Qu’au pouvoir des Romains on ose me remettre. 

MASSINISSE.

Qui? vous en leur pouvoir! et d’un pareil affront 
Vous auriez soupçonné qu’on pût couvrir mon front! 
Je commande dans Cirthe; et c’est assez vous dire 
Que les Romains sur vous n’ont point ici d’empire. 

SOPHONISBE.

En vous le demandant je n’en ai point douté. 

MASSINISSE.

Je sais qu’ils sont jaloux de leur autorité; 
Mais ils n’auront jamais l’audace téméraire 
D’outrager un ami qui leur est nécessaire. 
Allez; ne croyez pas qu’ils puissent m’avilir: 
Je saurai les braver, si j’ai su les servir. 
Ils vous respecteront; vos frayeurs sont injustes. 
Vous avez attesté tous ces mânes augustes, 
Tous ces rois dont le sang, dans nos veines transmis, 
S’indigna si longtemps de nous voir ennemis; 
Je les prends à témoin, et c’est pour vous apprendre 
Que j’ai pu, comme vous, mériter d’en descendre. 
La nièce d’Annibal, et la veuve d’un roi, 
N’est captive en ces lieux des Romains ni de moi.
Je sais qu’un tel opprobre, un si barbare usage, 
Est consacré dans Rome, et commun dans Carthage. 
Il finirait pour vous, si je l’avais suivi. 
Le sang dont vous sortez n’aura jamais servi: 
Ce front n’était formé que pour le diadème. 
Gardez dans ce palais l’honneur du rang suprême: 
Ne pensez pas surtout qu’en ces tristes moments 
Mon coeur laisse éclater ses premiers sentiments; 
Je n’en rappelle point la déplorable histoire: 
Je sais trop respecter vos malheurs et ma gloire, 
Et même cet amour par vous trop dédaigné. 
Je règne dans ces murs où vous avez régné; 
Les trésors de Syphax y sont en ma puissance; 
Je vous les rends, madame, et voilà ma vengeance. 
Ne regardez en moi qu’un vainqueur à vos pieds; 
Sophonisbe, il suffit que vous me connaissiez. 
Vous me rendrez justice, et c’est ma récompense. 
A mes nouveaux sujets je cours en diligence 
Leur annoncer un bien qu’ils semblent demander, 
Et que déjà leur maître eût dû leur accorder: 
Ils vont renouveler leur hommage à leur reine; 
Sophonisbe en tous lieux est toujours souveraine. 

SCÈNE VI.

SOPHONISBE, PHAEDIME.

SOPHONISBE.

Je demeure interdite. Un si grand changement 
A saisi mes esprits d’un long étonnement. 
Que je l’ai mal connu!... Faut-il qu’un si grand homme 
Ait détruit mon pays, et qu’il ait servi Rome? 
Tous mes sens sont ravis, mais ils sont effrayés; 
Scipion dans nos murs, Massinisse à mes pieds, 
Sophonisbe, en un jour, captive et triomphante, 
L’ombre de mon époux terrible et menaçante, 
Le comble des horreurs et des prospérités, 
Les fers, le diadème, à mes yeux présentés, 
Ce rapide torrent de fortunes contraires 
Me laisse encor douter de mes destins prospères. 

PHAEDIME.

Ah! croyez-en du moins le pouvoir de vos yeux. 
S’il respecte dans vous le nom de vos aïeux, 
S’il dépose à vos pieds l’orgueil de sa conquête, 
Et les lauriers sanglants qui couronnent sa tête, 
Peut-être un seul regard a plus fait sur son coeur 
Que toutes les vertus, l’alliance, et l’honneur. 
Mais ces vertus enfin, que dans Cirthe on admire, 
Qui sur tous les esprits lui donnent tant d’empire, 
Autorisent les feux que vous vous reprochiez: 
La gloire qui le suit les a justifiés. 
Non, ce n’est pas assez que, dans Cirthe étonnée, 
Vous viviez sous le nom de reine détrônée, 
Qu’on vous laisse un vain titre, et qu’un bandeau royal 
D’un front chargé d’ennui soit l’ornement fatal: 
La pitié peut donner ces honneurs inutiles, 
D’un malheur véritable amusements stériles; 
L’amour ira plus loin; j’ose vous en flatter: 
Syphax est au tombeau... 

SOPHONISBE.

Cesse de m’insulter; 
Ne me présente point ce qui me déshonore: 
Tu parles à sa veuve, et son sang fume encore. 

PHAEDIME.

Songez qu’au rang des rois vous pouvez remonter: 
L’ombre de votre époux s’en peut-elle irriter? 

SOPHONISBE.

Ma gloire s’en irrite; il faut t’ouvrir mon âme. 
J’ai repoussé les traits de ma funeste flamme; 
Oui, ce feu, si longtemps dans mon sein renfermé, 
S’est avec violence aujourd’hui rallumé. 
Peut-être on m’aime encore, et j’oserais le croire: 
Je pourrais me flatter d’une telle victoire; 
Je pourrais, à mon joug attachant mon vainqueur, 
Arracher aux Romains l’appui de leur grandeur: 
Ma flamme déclarée et si longtemps secrète, 
Ma fierté, ma vengeance à la fin satisfaite, 
Massinisse en mes bras, seraient d’un plus grand prix 
Que l’empire du monde aux Romains tant promis. 
Mais je vais, s’il se peut, t’étonner davantage: 
Malgré l’illusion d’un si cher avantage, 
Malgré l’amour enfin dont je ressens les coups, 
Massinisse jamais ne sera mon époux. 

PHAEDIME.

Pourquoi le refuser? pourquoi, si son courage
Vous présentait un sceptre au lieu de l’esclavage, 
Si de l’Afrique entière il faisait la grandeur, 
Si, du sang de nos rois relevant la splendeur, 
Si, du sang d’Annibal... 

SCÈNE VII.

SOPHONISBE, PHAEDIME, ACTOR. 

ACTOR.

Reine, il faut vous apprendre 
Qu’un insolent Romain vient ici de se rendre; 
On le nomme Lélie, et le bruit se répand 
Qu’il est de Scipion le premier lieutenant: 
Sa suite avec mépris nous insulte et nous brave; 
Des Romains, disent-ils, Sophonisbe est l’esclave; 
Leur fierté nous vantait je ne sais quel sénat, 
Des préteurs, des tribuns, l’honneur du consulat, 
La majesté de Rome: et, sans plus les entendre, 
Je reviens à vos pieds périr ou vous défendre. 

SOPHONISBE.

Brave et fidèle ami, je compte sur ta foi, 
Sur les serments sacrés de notre nouveau roi; 
Sur moi-même, en un mot: Carthage m’a fait naître; 
Je mourrai digne d’elle, et sans trône, et sans maître. 

ACTOR.

Que de maux à la fois accumulés sur nous! 

SOPHONISBE.

Actor, quand il le faut, je sais les braver tous. 
Syphax à ses côtés, au milieu du carnage, 
Aurait vu Sophonisbe égaler son courage. 
De ces Romains du moins j’égalerai l’orgueil, 
Et je les défierai du bord de mon cercueil. 

FIN DU DEUXIÈME ACTE.

ACTE TROISIÈME.