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LE MARQUIS.
Nous verrons.
Hé?
(Il sonne.)
UN DOMESTIQUE.
Monseigneur?
LE MARQUIS.
Que l’on remène Acanthe
Chez ses parents.
MATHURIN.
Ouais! ceci me tourmente.
ACANTHE, s’en allant.
Ciel! prends pitié de mes secrets ennuis.
LE MARQUIS, sortant d’un autre
côté.
Sortons, cachons le désordre où je suis.
Ah! que j’ai peur de perdre la gageure!
SCÈNE VIII.
MATHURIN, LE BAILLIF.
MATHURIN.
Dis-moi, baillif, ce que cela figure.
Notre seigneur est sorti bien sournois.
Il me parlait poliment autrefois;
J’aimais assez ses honnêtes manières;
Et même à coeur il prenait mes affaires
:
Je me marie... il s’en va tout pensif.
LE BAILLIF.
C’est qu’il pense beaucoup.
MATHURIN.
Maître baillif,
Je pense aussi. Ce nous verrons m’assomme :
Quand on est prêt, nous verrons! Ah! quel
homme!
Que je fis mal, ô ciel! quand je naquis
Chez mes parents, de naître en ce pays!
J’aurais bien dû choisir quelque village
Où j’aurais pu contracter mariage
Tout uniment, comme cela se doit,
A mon plaisir, sans qu’un autre eût le droit
De disposer de moi-même, à mon âge,
Et de fourrer son nez dans mon ménage.
LE BAILLIF.
C’est pour ton bien.
MATHURIN.
Mon ami baillival,
Pour notre bien on nous fait bien du mal.
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ACTE QUATRIÈME.
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SCÈNE I.
LE MARQUIS.
Non, je ne perdrai point cette gageure,
Amoureux! moi! quel conte! Ah! je m’assure
Que sur soi-même on garde un plein pouvoir;
Pour être sage on n’a qu’à le vouloir.
Il est bien vrai qu’Acanthe est assez belle...
Et de la grâce! ah! nul n’en a plus qu’elle...
Et de l’esprit!... Quoi! dans le fond des bois!
Pour avoir vu Dormène quelquefois,
Que de progrès! qu’il faut peu de culture
Pour seconder les dons de la nature!
J’estime Acanthe; oui, je dois l’estimer;
Mais, grâce au ciel, je suis très loin d’aimer.
(Il s’assied à une table.)
Ah! respirons. Voyons, sur toute chose,
Quel plan de vie enfin je me propose...
De ne dépendre en ces lieux que de moi,
De n’en sortir que pour servir mon roi,
De m’attacher par un sage hyménée
Une compagne agréable et bien née,
Pauvre de bien, mais riche de vertu,
Dont la noblesse et le sort abattu
A mes bienfaits doivent des jours prospères :
Dormène seule a tous ces caractères;
Le ciel pour moi la réserve aujourd’hui.
Allons la voir... d’abord écrivons-lui
Un compliment... mais que puis-je lui dire?
(En se cognant le front avec la main.)
Acanthe est là qui m’empêche d’écrire;
Oui, je la vois : comment la fuir! par où?
(Il se relève.)
Qui se croit sage, ô ciel! est un grand fou.
Achevons donc... Je me vaincrai sans doute.
(Il finit sa lettre.)
Holà! quelqu’un... Je sais bien qu’il en coûte.
SCÈNE II.
LE MARQUIS, un domestique.
LE MARQUIS.
Tenez, portez cette lettre à l’instant.
LE DOMESTIQUE.
Où?
LE MARQUIS.
Chez Acanthe.
LE DOMESTIQUE.
Acanthe? mais vraiment...
LE MARQUIS.
Je n’ai point dit Acanthe; c’est Dormène
A qui j’écris... On a bien de la peine
Avec ses gens... Tout le monde en ces lieux
Parle d’Acanthe; et l’oreille et les yeux
Sont remplis d’elle, et brouillent ma mémoire.
SCÈNE III.
LE MARQUIS, DIGNANT, BERTHE,
MATHURIN.
MATHURIN.
Ah! voici bien, pardienne, une autre histoire !
LE MARQUIS.
Quoi?
MATHURIN.
Pour le coup c’est le droit du seigneur :
On m’a volé ma femme.
BERTHE.
Oui, votre honneur
Sera honteux de cette vilenie;
Et je n’aurais pas cru cette infamie
D’un grand seigneur si bon, si libéral.
LE MARQUIS.
Comment? qu’est-il arrivé?
BERTHE.
Bien du mal.
MATHURIN.
Vous le savez comme moi.
LE MARQUIS.
Parle, traître,
Parle.
MATHURIN.
Fort bien; vous vous fâchez, mon maître;
Oh! c’est à moi d’être fâché.
LE MARQUIS.
Comment?
Explique-toi.
MATHURIN.
C’est un enlèvement.
Savez-vous pas qu’à peine chez son père
Elle arrivait pour finir notre affaire,
Quatre coquins alertes, bien tournés,
Effrontément me l’ont prise à mon nez,
Tout en riant, et vite l’ont conduite
Je ne sais où?
LE MARQUIS.
Qu’on aille à leur poursuite...
Holà! quelqu’un... ne perdez point de temps;
Allez, courez; que mes gardes, mes gens,
De tous côtés marchent en diligence.
Volez, vous dis-je; et s’il faut ma présence,
J’irai moi-même.
BERTHE, à son mari.
Il parle tout de bon;
Et l’on croirait, mon cher, à la façon
Dont monseigneur regarde cette injure,
Que c’est à lui qu’on a pris la future.
LE MARQUIS.
Et vous son père, et vous qui l’aimiez tant,
Vous qui perdez une si chère enfant,
Un tel trésor, un coeur noble, un coeur tendre,
Avez-vous pu souffrir, sans la défendre,
Que de vos bras on osât l’arracher?
Un tel malheur semble peu vous toucher.
Que devient donc l’amitié paternelle?
Vous m’étonnez.
DIGNANT.
Tout mon coeur est pour elle,
C’est mon devoir; et j’ai dû pressentir
Que par votre ordre on la faisait partir.
LE MARQUIS.
Par mon ordre?
DIGNANT.
Oui.
LE MARQUIS.
Quelle injure nouvelle!
Tous ces gens-ci perdent-ils la cervelle?
Allez-vous-en, laissez-moi, sortez tous.
Ah! s’il se peut, modérons mon courroux...
Non; vous, restez.
MATHURIN.
Qui? moi?
LE MARQUIS, à
Dignant.
Non; vous, vous dis-je.
SCÈNE IV.
LE MARQUIS, sur le devant;
DIGNANT, au fond.
LE MARQUIS.
Je vois d’où part l’attentat qui m’afflige.
Le chevalier m’avait presque promis
De se porter à des coups si hardis.
Il croit au fond que cette gentillesse
Est pardonnable au feu de sa jeunesse:
Il ne sait pas combien je suis choqué.
A quel excès ce fou-là m’a manqué
!
Jusqu’à quel point son procédé m’offense!
Il déshonore, il trahit l’innocence;
Il perd Acanthe; et pour percer mon coeur,
Je n’ai passé que pour son ravisseur!
Un étourdi, que la débauche anime,
Me fait porter la peine de son crime :
Voilà le prix de mon affection
Pour un parent indigne de mon nom!
Il est pétri des vices de son père;
Il a ses traits, ses moeurs, son caractère;
Il périra malheureux comme lui.
Je le renonce, et je veux qu’aujourd’hui
Il soit puni de tant d’extravagance.
DIGNANT.
Puis-je en tremblant prendre ici la licence
De vous parler?
LE MARQUIS.
Sans doute, tu le peux :
Parle-moi d’elle.
DIGNANT.
Au transport douloureux
Où votre coeur devant moi s’abandonne,
Je ne reconnais plus votre personne.
Vous avez lu ce qu’on vous a porté,
Ce gros paquet qu’on vous a présenté?...
LE MARQUIS.
Eh! mon ami, suis-je en état de lire?
DIGNANT.
Vous me faites frémir.
LE MARQUIS.
Que veux-tu dire?
DIGNANT.
Quoi! ce paquet n’est pas encore ouvert?
LE MARQUIS.
Non.
DIGNANT.
Juste ciel! ce dernier coup me perd!
LE MARQUIS.
Comment?... J’ai cru que c’était un mémoire
De mes forêts.
DIGNANT.
Hélas! vous deviez croire
Que cet écrit était intéressant.
LE MARQUIS.
Eh! lisons vite... Une table à l’instant;
Approchez donc cette table.
DIGNANT.
Ah! mon maître!
Qu’aura-t-on fait, et qu’allez-vous connaître?
LE MARQUIS, assis, examine le
paquet.
Mais ce paquet, qui n’est pas à mon nom,
Est cacheté des sceaux de ma maison?
DIGNANT.
Oui.
LE MARQUIS.
Lisons donc.
DIGNANT.
Cet étrange mystère
En d’autres temps aurait de quoi vous plaire;
Mais à présent il devient bien affreux.
LE MARQUIS, lisant.
Je ne vois rien jusqu’ici que d’heureux.
Je vois d’abord que le ciel la fit naître
D’un sang illustre; et cela devait être.
Oui, plus je lis, plus je bénis les cieux.
Quoi! Laure a mis ce dépôt précieux
Entre vos mains ! quoi! Laure est donc sa mère?
Mais pourquoi donc lui serviez-vous de père?
Indignement pourquoi la marier?
DIGNANT.
J’en avais l’ordre, et j’ai dû vous prier
En sa faveur.
UN DOMESTIQUE.
En ce moment Dormène
Arrive ici, tremblante, hors d’haleine,
Fondant en pleurs : elle veut vous parler.
LE MARQUIS.
Ah! c’est à moi de l’aller consoler.
SCÈNE V.
LE MARQUIS,
DIGNANT,
DORMÈNE.
LE MARQUIS, à
Dormène, qui entre.
Pardonnez-moi, j’allais chez vous, madame,
Mettre à vos pieds le courroux qui m’enflamme.
Acanthe... à peine encore entré chez moi,
J’attendais peu l’honneur que je reçoi...
Une aventure assez désagréable...
Me trouble un peu... Que Gernance est coupable !
DORMÈNE.
De tous mes biens il me reste l’honneur;
Et je ne doutais pas qu’un si grand coeur
Ne respectât le malheur qui m’opprime,
Et d’un parent ne détestât le crime.
Je ne viens point vous demander raison
De l’attentat commis dans mn maison...
LE MARQUIS.
Comment? chez vous?
DORMÈNE.
C’est dans ma maison même
Qu’il a conduit le triste objet qu’il aime.
LE MARQUIS.
Le traître!
DORMÈNE.
Il est plus criminel cent fois
Qu’il ne croit l’être... Hélas! rua faible
voix
En vous parlant expire dans ma bouche.
LE MARQUIS.
Votre douleur sensiblement me touche;
Daignez parler, et ne redoutez rien.
DORMÈNE.
Apprenez donc...
SCÈNE VI.
LE MARQUIS,DORMÈNE,
DIGNANT; quelques domestique
entrent
précipitamment avecMATHURIN.
MATHURIN.
Tout va bien, tout va bien,
Tout est en paix, la femme est retrouvée;
Votre parent nous l’avait enlevée :
Il nous la rend; c’est peut-être un peu tard.
Chacun son bien; tudieu! quel égrillard!
LE MARQUIS, àDignant.
Courez soudain recevoir votre fille;
Qu’elle demeure au sein de sa famille.
Veillez sur elle; ayez soin d’empêcher
Qu’aucun mortel ose s’en approcher.
MATHURIN.
Excepté moi?
LE MARQUIS.
Non; l’ordre que je donne
Est pour vous-même.
MATHURIN.
Ouais! tout ceci m’étonne.
LE MARQUIS.
Obéissez...
MATHURIN.
Par ma foi, tous ces grands
Sont dans le fond de bien vilaines gens.
Droit du seigneur, femme que l’on enlève!
Défense à moi de lui parler... Je crève.
Mais je l’aurai, car je suis fiancé :
Consolons-nous, tout le mal est passé.
(Il sort.)
LE MARQUIS.
Elle revient; mais l’injure cruelle
Du chevalier retombera sur elle;
Voilà le monde; et de tels attentats
Faits â l’honneur ne se réparent pas.
(A Dormène.)
Eh bien! parlez, parlez; daignez m’apprendre
Ce que je brûle et que je crains d’entendre :
Nous sommes seuls.
DORMÈNE.
Il le faut donc, monsieur?
Apprenez donc le comble du malheur :
C’est peu qu’Acanthe, en secret étant née
De cette Laure, illustre infortunée,
Soit sous vos yeux prête à se marier
Indignement à ce riche fermier;
C’est peu qu’au poids de sa triste misère
On ajoutât ce fardeau nécessaire;
Votre parent qui voulait l’enlever,
Votre parent qui vient de nous prouver
Combien il tient de son coupable père,
Gernance enfin...
LE MARQUIS.
Gernance?
DORMÈNE.
Il est son frère.
LE MARQUIS.
Quel coup horrible: ô ciel! qu’avez-vous dit?
DORMÈNE.
Entre vos mains vous avez cet écrit,
Qui montre assez ce que nous devons craindre :
Lisez, voyez combien Laure est à plaindre.
(Le marquis lit.)
C’est ma parente; et mon coeur est lié
A tous ses maux que sent mon amitié.
Elle mourra de l’affreuse aventure
Qui sous ses yeux outrage la nature.
LE MARQUIS.
Ah! qu’ai-je lu! que souvent nous voyons
D’affreux secrets dans d’illustres maisons!
De tant de coups mon âme est oppressée;
Je ne vois rien, je n’ai point de pensée.
Ah ! pour jamais il faut quitter ces lieux :
Ils m’étaient chers, ils me sont odieux.
Quel jour pour nous! quel parti dois-je prendre?
Le malheureux ose chez moi se rendre!
Le voyez-vous?
DORMÈNE.
Ah! monsieur, je le voi,
Et je frémis.
LE MARQUIS.
Il passe, il vient à moi.
Daignez rentrer, madame, et que sa vue
N’accroisse pas le chagrin qui vous tue;
C’est à moi seul de l’entendre; et je crois
Que ce sera pour la dernière fois.
Sachons dompter le courroux qui m’anime.
(En regardant de loin.)
Il semble, ô ciel! qu’il connaisse son crime.
Que dans ses yeux je lis d’égarement!
Ah! l’on n’est pas coupable impunément.
Comme il rougit! comme il pâlit!... le traître!
A mes regards il tremble de paraître :
C’est quelque chose.
(Tandis qu’il parle, Dormène se retire
en regardant attentivement Gernance.)
SCÈNE VII.
LE MARQUIS,
LE CHEVALIER.
LE CHEVALIER, de loin, se cachant
le visage.
Ah, monsieur?
LE MARQUIS.
Est-ce vous?
Vous, malheureux!
LE CHEVALIER.
Je tombe à vos genoux...
LE MARQUIS.
Qu’avez-vous fait?
LE CHEVALIER.
Une faute, une offense,
Dont je ressens l’indigne extravagance,
Qui pour jamais m’a servi de leçon,
Et dont je viens vousdemander pardon.
LE MARQUIS.
Vous, des remords! vous! est-il bien possible?
LE CHEVALIER.
Rien n’est plus vrai.
LE MARQUIS.
Votre faute est horrible
Plus que vous ne pensez; mais votre coeur
Est-il sensible à mes soins, à l’honneur,
A l’amitié? Vous sentez-vous capable
D’oser me faire un aveu véritable,
Sans rien cacher?
LE CHEVALIER.
Comptez sur ma candeur :
Je suis un libertin, mais point menteur;
Et mon esprit, que le trouble environne,
Est trop ému pour abuser personne.
LE MARQUIS.
Je prétends tout savoir.
LE CHEVALIER.
Je vous dirai
Que, de débauche et d’ardeur enivré
Plus que d’amour, j’avais fait la folie
De dérober une fille jolie
Au possesseur de ses jeunes appas,
Qu’à mon avis il ne mérite pas.
Je l’ai conduite à la forêt prochaine,
Dans ce château de Laure et de Dormène :
C’est une faute, il est vrai, j’en convien;
Mais j’étais fou; je ne pensais à rien.
Cette Dormène, et Laure sa compagne,
Étaient encor bien loin dans la campagne;
En étourdi je n’ai point perdu temps
J’ai commencé par des propos galants.
Je m’attendais aux communes alarmes,
Aux cris perçants, à la colère,
aux larmes;
Mais qu’ai-je ouï! la fermeté, l’honneur,
L’air indigné, mais calme avec grandeur :
Tout ce qui fait respecter l’innocence
S’armait pour elle, et prenait sa défense.
J’ai recouru, dans ces premiers moments,
A l’art de plaire, aux égards séduisants,
Aux doux propos, à cette déférence
Qui fait souvent pardonner la licence;
Mais pour réponse, Acanthe à deux genoux
M’a conjuré de la rendre chez vous;
Et c’est alors que ses yeux moins sévères
Ont répandu des pleurs involontaires.
LE MARQUIS.
Que dites-vous?
LE CHEVALIER.
Elle voulait en vain
Me les cacher de sa charmante main :
Dans cet état, sa grâce attendrissante
Enhardissait mon ardeur imprudente;
Et, tout honteux de ma stupidité,
J’ai voulu prendre un peu de liberté.
Ciel! comme elle a tancé ma hardiesse!
Oui, j’ai cru voir une chaste déesse,
Qui rejetait de son auguste autel
L’impur encens qu’offrait un criminel.
LE MARQUIS.
Ah! poursuivez.
LE CHEVALIER.
Comment se peut-il faire
Qu’ayant vécu presque dans la misère,
Dans la bassesse, et dans l’obscurité,
Elle ait cet air et cette dignité,
Ces sentiments, cet esprit, ce langage,
Je ne dis pas au-dessus du village,
De son état, de son nom, de son sang,
Mais convenable au plus illustre rang?
Non, il n’est point de mère respectable
Qui, condamnant l’erreur d’un fils coupable,
Le rappelât avec plus de bonté
A la vertu dont il s’est écarté;
N’employant point l’aigreur et la colère,
Fière et décente, et plus sage qu’austère.
De vous surtout elle a parlé longtemps...
LE MARQUIS.
De moi?...
LE CHEVALIER.
Montrant à mes égarements
Votre vertu, qui devait, disait-elle,
Être à jamais ma honte ou mon modèle.
Tout interdit, plein d’un secret respect,
Que je n’avais senti qu’à son aspect,
Je suis honteux, mes fureurs se captivent.
Dans ce moment les deux dames arrivent;
Et, me voyant maître de leur logis,
Avec Acanthe, et deux ou trois bandits,
D’un juste effroi leur âme s’est remplie :
La plus âgée en tombe évanouie.
Acanthe en pleurs la presse dans ses bras
Elle revient des portes du trépas.
Alors sur moi fixant sa triste vue,
Elle retombe, et s’écrie éperdue :
« Ah! je crois voir Gernance... c’est mon fils,
C’est lui... je meurs... » A ces mots je frémis;
Et la douleur, l’effroi de cette dame,
Au même instant ont passé dans mon âme.
Je tombe aux pieds de Dormène, et je sors,
Confus, soumis, pénétré de remords.
LE MARQUIS.
Ce repentir dont votre âme est saisie
Charme mon coeur, et nous réconcilie.
Tenez, prenez ce paquet important,
Lisez-le seul, pesez-le mûrement
Et si pour moi vous conservez, Gernance,
Quelque amitié, quelque condescendance,
Promettez-moi, lorsque Acanthe en ces lieux
Pourra paraître à vos coupables yeux,
D’avoir sur vous un assez grand empire
Pour lui cacher ce que vous allez lire.
LE CHEVALIER.
Oui, je vous le promets, oui.
LE MARQUIS.
Vous verrez
L’abîme affreux d’où vos pas sont tirés.
LE CHEVALIER.
Comment?
LE MARQUIS.
Allez, vous tremblerez, vous dis-je.
SCÈNE VIII.
LE MARQUIS.
Quel jour pour moi? Tout m’étonne et m’afflige.
La belle Acanthe est donc de ma maison!
Mais sa naissance avait flétri son nom;
Son noble sang fut souillé par son père;
Rien n’est plus beau que le nom de la mère;
Mais ce beau nom a perdu tous ses droits
Par un hymen que réprouvent nos lois.
La triste Laure, ô pensée accablante !
Fut criminelle en faisant naître Acanthe;
Je le sais trop, l’hymen fut condamné;
L’amant de Laure est mort assassiné.
De maux cruels quel tissu lamentable!
Acanthe, hélas! n’en est pas moins aimable,
Moins vertueuse; et je sais que son coeur
Est respectable au sein du déshonneur;
Il ennoblit la honte de ses pères;
Et cependant, ô préjugés sévères!
O loi du monde! injuste et dure loi!
Vous l’emportez...
SCÈNE IX.
LE MARQUIS,
DORMÈNE.
LE MARQUIS.
Madame, instruisez-moi;
Parlez, madame; avez-vous vu son frère
DORMÈNE.
Oui, je l’ai vu; sa douleur est sincère.
Il est bien étourdi; mais, entre nous,
Son coeur est bon; il est conduit par vous.
LE MARQUIS.
Eh! mais Acanthe!
DORMÈNE.
Elle ne peut connaître
Jusqu’à présent le sang qui la fit naître.
LE MARQUIS.
Quoi! sa naissance illégitime!...
DORMÈNE.
Hélas !
Il est trop vrai.
LE MARQUIS.
Non, elle ne l’est pas.
DORMÈNE.
Que dites-vous?
LE MARQUIS,
relisant un papier qu’il a gardé.
Sa mère était sans crime;
Sa mère au moins crut l’hymen légitime;
On la trompa; son destin fut affreux.
Ah! quelquefois le ciel moins rigoureux
Daigne approuver ce qu’un monde profane
Sans connaissance avec fureur condamne.
DORMÈNE.
Laure n’est point coupable, et ses parents
Se sont conduits avec elle en tyrans.
LE MARQUIS.
Mais marier sa fille en un village!
A ce beau sang faire un pareil outrage!
DORMÈNE.
Elle est sans biens; l’âge, la pauvreté,
Un long malheur abaisse la fierté.
LE MARQUIS.
Elle est sans biens ! votre noble courage
La recueillit.
DORMÈNE.
Sa misère partage
Le peu que j’ai.
LE MARQUIS.
Vous trouvez le moyen,
Ayant si peu, de faire encor du bien.
Riches et grands, que le monde contemple,
Imitez donc un si touchant exemple.
Nous contentons à grands frais nos désirs;
Sachons goûter de plus nobles plaisirs.
Quoi! pour aider l’amitié, la misère,
Dormène a pu s’ôter le nécessaire;
Et vous n’osez donner le superflu !
O juste ciel! qu’avez-vous résolu?
Que faire enfin?
DORMÈNE.
Vous êtes juste et sage.
Votre famille a fait plus d’un outrage
Au sang de Laure; et ce sang généreux
Fut par vous seuls jusqu’ici malheureux.
LE MARQUIS.
Comment? comment?
DORMÈNE.
Le comte votre père,
Homme inflexible en son humeur sévère,
Opprima Laure, et fit par son crédit
Casser l’hymen; et c’est lui qui ravit
A cette Acanthe, à cette infortunée,
Les nobles droits du sang dont elle est née.
LE MARQUIS.
Ah! c’en est trop... mon coeur est ulcéré.
Oui, c’est un crime... il sera réparé,
Je vous le jure.
DORMÈNE.
Et que voulez-vous faire?
LE MARQUIS.
Je veux...
DORMÈNE.
Quoi donc?
LE MARQUIS.
Mais... lui servir de père.
DORMÈNE.
Elle en est digne.
LE MARQUIS.
Oui... mais je ne dois pas
Aller trop loin.
DORMÈNE.
Comment, trop loin?
LE MARQUIS.
Hélas!...
Madame, un mot; conseillez-moi de grâce;
Que feriez-vous, s’il vous plaît, à ma place?
DORMÈNE.
En tous les temps je me ferais honneur
De consulter votre esprit, votre coeur.
LE MARQUIS.
Ah!...
DORMÈNE.
Qu’avez-vous?
LE MARQUIS.
Je n’ai rien... Mais, madame,
En quel état est Acanthe?
DORMÈNE.
Son âme
Est dans le trouble, et ses yeux dans les pleurs.
LE MARQUIS.
Daignez m’aider à calmer ses douleurs.
Allons, j’ai pris mon parti : je vous laisse;
Soyez ici souveraine maîtresse,
Et pardonnez à mon esprit confus,
Un peu chagrin, mais plein de vos vertus.
(Il sort.)
SCÈNE X.
DORMÈNE.
Dans cet état quel chagrin peut le mettre?
Qu’il est troublé! j’en juge par sa lettre;
Un style assez confus, des mots rayés,
De l’embarras, d’autres mots oubliés.
J’ai lu pourtant le mot de mariage.
Dans le pays il passe pour très sage.
Il veut me voir, me parler, et ne dit
Pas un seul mot sur tout ce qu’il m’écrit!
Et pour Acanthe il paraît bien sensible!
Quoi! voudrait-il?... cela n’est pas possible.
Aurait-il eu d’abord quelque dessein
Sur son parent?... demandait-il ma main?
Le chevalier jadis m’a courtisée;
Mais qu’espérer de sa tête insensée?
L’amour encor n’est point connu de moi;
Je dus toujours en avoir de l’effroi;
Et le malheur de Laure est un exemple
Qu’en frémissant tous les jours je contemple :
Il m’avertit d’éviter tout lien;
Mais qu’il est triste, ô ciel! de n’aimer rien?
Voyez Acte V.
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