OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE
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THÉÂTRE V

LES GUÈBRES (Suite)

Retour au début des Guèbres

ACTE TROISIÈME.

.
SCÈNE I.

LE JEUNE ARZÉMON, MÉGATISE.

LE JEUNE ARZÉMON.

Je marche dans ces lieux de surprise en surprise 
Quoi! c’est toi que j’embrasse, ô mon cher Mégatise! 
Toi, né chez les Persans, dans notre loi nourri, 
Et de mes premiers ans compagnon si chéri, 
Toi, soldat des Romains(var8)! 

MÉGATISE.

Pardonne à ma faiblesse; 
L’ignorance et l’erreur d’une aveugle jeunesse, 
Un esprit inquiet, trop de facilité, 
L’occasion trompeuse, enfin la pauvreté, 
Ce qui fait les soldats égara mon courage. 

LE JEUNE ARZÉMON.

Métier cruel et vil! méprisable esclavage! 
Tu pourrais être libre en suivant tes amis. 

MÉGATISE.

Le pauvre n’est point libre; il sert en tout pays. 

LE JEUNE ARZÉMON.

Ton sort près d’Iradan deviendra plus prospère. 

MÉGATISE.

Va, des guerriers romains il n’est rien que j’espère. 

LE JEUNE ARZÉMON.

Que dis-tu? Le tribun qui commande en ce fort 
Ne t’a-t-il pas offert un généreux support? 

MÉGATISE.

Ah! crois-moi, les Romains tiennent peu leur promesse: 
Je connais Iradan; je sais que dans Émesse, 
Amant d’une Persane, il en avait un fils; 
Mais apprends que bientôt, désolant son pays, 
Sur un ordre du prince il détruisit la ville 
Où l’amour autrefois lui fournit un asile. 
Oui, les chefs, les soldats, à nuire condamnés, 
Font toujours tous les maux qui leur sont ordonnés: 
Nous en voyons ici la preuve trop sensible 
Dans l’arrêt émané d’un tribunal horrible; 
De tous mes compagnons à peine une moitié 
Pour l’innocente Arzame écoute la pitié, 
Pitié trop faible encore, et toujours chancelante! 
L’autre est prête a tremper sa main vile et sanglante 
Dans ce coeur si chéri, dans ce généreux flanc, 
A la voix d’un pontife altéré de son sang. 

LE JEUNE ARZÉMON.

Cher ami, rendons grâce au sort qui nous protège; 
On ne commettra point ce meurtre sacrilège: 
Iradan la soutient de son bras protecteur, 
Il voit ce fier pontife avec des yeux d’horreur, 
Il écarte de nous la main qui nous opprime. 
Je n’ai plus de terreur, il n’est plus de victime; 
De la Perse a nos pas il ouvre les chemins. 

MÉGATISE.

Tu penses que, pour toi, bravant ses souverains, 
Il hasarde sa perte? 

LE JEUNE ARZÉMON.

Il le dit, il le jure; 
Ma soeur ne le croit point capable d’imposture: 
En un mot nous partons. Je ne suis affligé 
Que de partir sans toi, sans m’être encor vengé, 
Sans punir les tyrans. 

MÉGATISE.

Tu m’arraches des larmes. 
Quelle erreur t’a séduit? de quels funestes charmes, 
De quel prestige affreux tes yeux sont fascinés! 
Tu crois qu’Arzame échappe à leurs bras forcenés? 

LE JEUNE ARZÉMON.

Je le crois. 

MEGATISE.

Que du fort on doit ouvrir la porte? 

LE JEUNE ARZÉMON.

Sans doute. 

MÉGATISE.

On te trahit; dans une heure elle est morte. 

LE JEUNE ARZÉMON.

Non, il n’est pas possible; on n’est pas si cruel. 

MÉGATISE.

Ils ont fait devant moi le marché criminel; 
Le frère d’Iradan, ce Césène, ce traître, 
Trafique de sa vie, et la vend au grand-prêtre: 
J’ai vu, j’ai vu signer le barbare traité. 

LE JEUNE ARZÉMON.

Je meurs!... Que m’as-tu dit? 

MÉGATISE.

L’horrible vérité. 
Hélas! elle est publique, et mon ami l’ignore! 

LE JEUNE ARZÉMON.

O monstres! ô forfaits!... Mais non, je doute encore... 
Ah! comment en douter? mes yeux n’ont-ils pas vu 
Ce perfide Iradan devant moi confondu? 
Des mots entrecoupés suivis d’un froid silence, 
Des regards inquiets que troublait ma présence, 
Un air sombre et jaloux, plein d’un secret dépit; 
Tout semblait en effet me dire: Il nous trahit. 

MÉGATISE.

Je te dis que j’ai vu l’engagement du crime, 
Que j’ai tout entendu, qu’Arzame est leur victime. 

LE JEUNE ARZÉMON.

Détestables humains! quoi! ce même Iradan... 
Si fier, si généreux! 

MÉGATISE.

N’est-il pas courtisan? 
Peut-être il n’en est point qui, pour plaire à son maître, 
Ne se chargeât des noms de barbare et de traître. 

LE JEUNE ARZÉMON.

Puis-je sauver Arzame? 

MÉGATISE.

En ce séjour d’effroi 
Je t’offre mon épée, et ma vie est à toi. 
Mais ces lieux sont gardés, le fer est sur sa tête, 
De l’horrible bûcher la flamme est toute prête; 
Chez ces prêtres sanglants nul ne peut aborder... 
(L’arrêtant.)
Où cours-tu, malheureux? 

LE JEUNE ARZÉMON.

Peux-tu le demander(var9). 

MÉGATISE.

Crains tes emportements; j’en connais la furie. 

LE JEUNE ARZÉMON.

Arzame va mourir, et tu crains pour ma vie! 

MÉGATISE.

Arrête; je la vois. 

LE JEUNE ARZÉMON.

C’est elle-même. 

MÉGATISE.

Hélas! 
Elle est loin de penser qu’elle marche au trépas. 

LE JEUNE ARZÉMON.

Écoute, garde-toi d’oser lui faire entendre 
L’effroyable secret que tu viens de m’apprendre; 
Non, je ne saurais croire un tel excès d’horreur. 
Iradan! 

SCÈNE II.

LE JEUNE ARZÉMON, MÉGATISE, ARZAME.

ARZAME.

Cher époux, cher espoir de mon coeur! 
Le dieu de notre hymen, le dieu de la nature, 
A la fin nous arrache à cette terre impure... 
Quoi! c’est là Mégatise!... en croirai-je mes yeux? 
Un ignicole, un Guèbre, est soldat en ces lieux! 

LE JEUNE ARZÉMON.

Il est trop vrai, ma soeur. 

MÉGATISE.

Oui, j’en rougis de honte. 

ARZAME.

Servira-t-il du moins à cette fuite prompte? 

MÉGATISE.

Sans doute il le voudrait. 

ARZAME.

Notre libérateur 
Des prêtres acharnés va tromper la fureur. 

LE JEUNE ARZÉMON.

Je vois.. qu’il peut tromper. 

ARZAME.

Tout est prêt pour la fuite. 
De fidèles soldats marchent à notre suite. 
Mégatise en est-il? 

MÉGATISE.

Je vous offre mon bras, 
C’est tout ce que je puis... Je ne vous quitte pas. 

ARZAME, au jeune Arzémon.

Iradan de mon sort dispose avec son frère(var10). 

LE JEUNE ARZÉMON.

On le dit. 

ARZAME.

Tu pâlis: quel trouble involontaire 
Obscurcit tes regards de larmes inondés? 

LE JEUNE ARZÉMON.

Quoi! Césène, Iradan!... de grâce, répondez; 
Où sont-ils? Qu’ont-ils fait? 

ARZAME.

Ils sont près du grand-prêtre. 

LE JEUNE ARZÉMON.

Près de ton meurtrier(var11)! 

ARZAME.

Ils vont bientôt paraître. 

LE JEUNE ARZÉMON.

Ils tardent bien longtemps. 

ARZAME.

Tu les verras ici. 

LE JEUNE ARZÉMON, 
se jetant dans les bras de Mégatise.

Cher ami, c’en est fait, tout est donc éclairci! 

ARZAME.

Eh quoi! la crainte encor sur ton front se déploie, 
Quand l’espoir le plus doux doit nous combler de joie, 
Quand le noble Iradan va tout quitter pour nous, 
Lorsque de l’empereur il brave le courroux, 
Que pour sauver nos jours il hasarde sa vie, 
Qu’il se trahit lui-même et qu’il se sacrifie? 

LE JEUNE ARZÉMON.

Il en fait trop peut-être. 

ARZAME.

Ah! calme ta douleur; 
Mon frère, elle est injuste. 

LE JEUNE ARZÉMON.

Oui, pardonne, ma soeur, 
Pardonne; écoute au moins: Mégatise est fidèle; 
Notre culte est le sien; je réponds de son zèle; 
C’est un frère, à ses yeux nos coeurs peuvent s’ouvrir; 
Dans celui d’Iradan n’as-tu pu découvrir 
Quels sentiments secrets ce Romain nous conserve? 
Il paraissait troublé, tu t’en souviens; observe, 
Rappelle en ton esprit jusqu’aux moindres discours 
Qu’il t’aura pu tenir, du péril où tu cours, 
Des prêtres ennemis, de César, de toi-même, 
Des lois que nous suivons, d’un malheureux qui t’aime. 

ARZAME.

Cher frère, tendre amant, que peux-tu demander? 

LE JEUNE ARZÉMON.

Ce qu’à notre amitié ton coeur doit accorder, 
Ce qu’il ne peut cacher à ma fatale flamme 
Sans verser des poisons dans le fond de mon âme. 

ARZAME.

J’en verserai peut-être en osant t’obéir. 

LE JEUNE ARZÉMON.

N’importe, il faut parler, te dis-je, ou me trahir; 
Et puisque je t’adore, il y va de ma vie. 

ARZAME.

Je ne crains point de toi de vaine jalousie; 
Tu ne la connais point; un sentiment si bas 
Blesse le noeud d’hymen, et ne l’affermit pas. 

LE JEUNE ARZÉMON.

Crois qu’un autre intérêt, un soin plus cher m’anime. 

ARZAME.

Tu le veux, je ne puis désobéir sans crime... 
J’avouerai qu’Iradan, trop prompt à s’abuser, 
M’a présenté sa main que j’ai dû refuser. 

LE JEUNE ARZÉMON.

Il t’aimait! 

ARZAME.

Il l’a dit. 

LE JEUNE ARZÉMON.

Il t’aimait! 

ARZAME.

Sa poursuite 
A lui tout confier malgré moi m’a réduite; 
Il a su le secret de ma religion, 
Et de tous mes devoirs, et de ma passion. 
Par de profonds respects, par un aveu sincère, 
J’ai repoussé l’honneur qu’il prétendait me faire; 
A ses empressements j’ai mis ce frein sacré: 
Ce secret à jamais devait être ignoré; 
Tu me l’as arraché; mais crains d’en faire usage. 

LE JEUNE ARZÉMON.

Achève; il a donc su ce serment qui m’engage, 
Qui rejoint par nos lois le frère avec la soeur? 

ARZAME.

Oui. 

LE JEUNE ARZÉMON.

Qu’a produit en lui ce noeud si saint? 

ARZAME.

L’horreur. 

LE JEUNE ARZÉMON, à Mégatise.

C’est assez, je vois tout; le barbare! il se venge. 

ARZAME.

Malgré notre hyménée à ses yeux trop étrange, 
Malgré cette horreur même, il ose protéger 
Notre sainte union, bien loin de s’en venger. 
Nous quittons pour jamais ces sanglantes demeures. 

LE JEUNE ARZÉMON.

Ah, ma soeur!... c’en est fait. 

ARZAME.

Tu frémis, et tu pleures!

LE JEUNE ARZÉMON.

Qui? moi!... ciel!... Iradan... 

ARZAME.

Pourrais-tu soupçonner 
Que notre bienfaiteur pût nous abandonner? 

LE JEUNE ARZÉMON.

Pardonne... en ces moments... dans un lieu si barbare... 
Parmi tant d’ennemis... aisément on s’égare... 
Du parti que l’on prend le coeur est effrayé. 

ARZAME.

Ah! du mien qui t’adore il faut avoir pitié. 
Tu sors!... demeure, attends, ma douleur t’en conjure. 

LE JEUNE ARZÉMON.

Ami, veille sur elle... O tendresse! ô nature! 
(Avec fureur.)
Que vais-je faire? ah, Dieu vengeance, entends ma voix! 
(Il embrasse sa soeur en pleurant.)
Je t’embrasse, ma soeur, pour la dernière fois. 
(Il sort.)

SCÈNE III.

ARZAME, MÉGATISE.

ARZAME.

Arrête!... Que veut-il? Qu’est-ce donc qu’il prépare? 
De sa tremblante soeur faut-il qu’il se sépare? 
Et dans quel temps, grand Dieu! Qu’en peux-tu soupçonner?

MÉGATISE.

Des malheurs. 

ARZAME.

Contre moi le sort veut s’obstiner, 
Et depuis mon berceau les malheurs m’ont suivie. 

MÉGATISE.

Puisse le juste ciel veiller sur votre vie! 

ARZAME.

Je tremble; je crains tout quand je suis loin de lui. 
J’avais quelque courage, il s’épuise aujourd’hui. 
N’aurais-tu rien appris de ces juges féroces, 
Rien de leurs factions, de leurs complots atroces? 
Assez infortuné pour servir auprès d’eux, 
Tu les vois, tu connais leurs mystères affreux. 

MÉGATISE.

Hélas! en tous les temps leurs complots sont à craindre: 
César les favorise; ils ont su le contraindre 
A fléchir sous le joug qu’ils auraient dû porter. 
Pensez-vous qu’Iradan puisse leur résister? 
Êtes-vous sûre enfin de sa persévérance? 
On se lasse souvent de servir l’innocence; 
Bientôt l’infortuné pèse à son protecteur; 
Je l’ai trop éprouvé. 

ARZAME.

Si tel est mon malheur, si le noble Iradan cesse de me défendre,
Il faut mourir... Grand Dieu, quel bruit se fait entendre! 
Quels mouvements soudains! et quels horribles cris! 

SCÈNE IV.

ARZAME, MÉGATISE, CÉSÈNE, 
SOLDATS; LE JEUNE ARZÉMON, enchaîné.

CÉSÈNE.

Qu’on le traîne à ma suite; enchaînez, mes amis, 

Ce fanatique affreux, cet ingrat, ce perfide; 
Préparez mille morts à ce lâche homicide; 
Vengez mon frère. 

ARZAME.

O ciel! 

MÉGATISE.

Malheureux! 

ARZAME tombe sur une banquette.

Je me meurs. 

CÉSÈNE.

Femme ingrate, est-ce toi qui guidais ses fureurs? 

ARZAME, se relevant.

Comment! que dites-vous? Quel crime a-t-on pu faire? 

CÉSÈNE.

Le monstre! quoi! plonger une main sanguinaire 
Dans le sein de son maître et de son bienfaiteur! 
Frapper, assassiner votre libérateur! 
A mes yeux! dans mes bras! un coup si détestable, 
Un tel excès de rage est trop inconcevable. 

ARZAME.

Ciel! Iradan n’est plus! 

CÉSÈNE.

Les dieux, les justes dieux 
N’ont pas livré sa vie au bras du furieux: 
Je l’ai vu qui tremblait; j’ai vu sa main cruelle 
S’affaiblir en portant l’atteinte criminelle. 

ARZAME.

Je respire un moment. 

CÉSÈNE, aux soldats.

Soldats qui me suivez, 
Déployez les tourments qui lui sont réservés. 
Parle; avant d’expirer, nomme-moi ton complice. 
(Montrant Mégatise.)
Est-ce ta soeur, ou lui? Parle avant ton supplice. 
Tu ne me réponds rien... Quoi! lorsqu’en ta faveur 
Nous offensions, hélas! nos dieux, notre empereur; 
Quand nos soins redoublés et l’art le plus pénible 
Trompaient pour te sauver ce pontife inflexible; 
Quand, tout prêts à partir de ce séjour d’effroi, 
Nous exposions nos jours et pour elle et pour toi, 
De nos bontés, grands dieux! voilà donc le salaire! 

ARZAME.

Malheureux! qu’as-tu fait? Non, tu n’es pas mon frère. 
Quel crime épouvantable en ton coeur s’est formé? 
S’il en est un plus grand, c’est de t’avoir aimé. 

LE JEUNE ARZÉMON, à Césène.

A la fin je retrouve un reste de lumière... 
La nuit s’est dissipée... un jour affreux m’éclaire... 
Avant de me punir, avant de te venger, 
Daigne répondre un mot: j’ose t’interroger... 
Ton frère envers nous deux n’était donc pas un traître? 
Il n’allait pas livrer ma soeur à ce grand-prêtre? 

CÉSÈNE.

La livrer, malheureux! il aurait fait couler 
Tout le sang des tyrans qui voulaient l’immoler. 

LE JEUNE ARZÉMON.

Il suffit; je me jette à tes pieds que j’embrasse 
A ton cher frère, à toi, je demande une grâce, 
C’est d’épuiser sur moi les plus affreux tourments 
Que la vengeance ajoute à la mort des méchants; 
Je les ai mérités: ton courroux légitime 
Ne saurait égaler mes remords et mon crime. 

CÉSÈNE.

Soldats qui l’entendez, je le laisse en vos mains: 
Soyons justes, amis, et non pas inhumains(60);
Sa mort doit me suffire. 

ARZAME.

Eh bien! il la mérite: 
Mais joignez-y sa soeur, elle est déjà proscrite. 
La vie en tous les temps ne me fut qu’un fardeau, 
Qu’il me faut rejeter dans la nuit du tombeau; 
Je suis sa soeur, sa femme, et cette mort m’est due. 

MÉGATISE.

Permettez qu’un moment ma voix soit entendue 
C’est moi qui dois mourir, c’est moi qui l’ai porté, 
Par un avis trompeur, à tant de cruauté... 
Seigneur, je vous ai vu, dans ce séjour du crime, 
Aux tyrans assemblés promettre la victime; 
Je l’ai vu, je l’ai dit: aurais-je dû penser 
Que vous la promettiez pour les mieux abuser? 
Je suis Guèbre et grossier, j’ai trop cru l’apparence. 
Je l’ai trop bien instruit; il en a pris vengeance. 
La faute en est à vous, vous qui la protégez. 
Votre frère est vivant; pesez tout, et jugez. 

CÉSÈNE.

Va, dans ce jour de sang, je juge que nous sommes 
Les plus infortunés de la race des hommes... 
Va, fille trop fatale à ma triste maison, 
Objet de tant d’horreur, de tant de trahison, 
Je ne me repens point de t’avoir protégée. 
Le traître expirera; mais mon âme affligée 
N’en est pas moins sensible à ton cruel destin. 
Mes pleurs coulent sur toi, mais ils coulent en vain. 
Tu mourras; aux tyrans rien ne peut te soustraire; 
Mais je te pleure encore en punissant ton frère. 
(Aux soldats.)
Revolons près du mien, secondons les secours 
Qui raniment encor ses déplorables jours. 

SCÈNE V.

ARZAME.

Dans sa juste colère il me plaint, il me pleure! 
Tu vas mourir, mon frère, il est temps que je meure, 
Ou par l’arrêt sanglant de mes persécuteurs, 
Ou par mes propres mains, ou par tant de douleurs... 
O mort! ô destinée! ô dieu de la lumière! 
Créateur incréé de la nature entière, 
Être immense et parfait, seul être de bonté, 
As-tu fait les humains pour la calamité? 
Quel pouvoir exécrable infecta ton ouvrage! 
La nature est ta fille, et l’homme est ton image. 
Arimane a-t-il pu défigurer ses traits, 
Et créer le malheur, ainsi que les forfaits? 
Est-il ton ennemi? Que sa puissance affreuse 
Arrache donc la vie à cette malheureuse. 
J’espére encore en toi, j’espère que la mort 
Ne pourra, malgré lui, détruire tout mon sort. 
Oui, je naquis pour toi, puisque tu m’as fait naître; 
Mon coeur me l’a trop dit; je n’ai point d’autre maître. 
Cet être malfaisant qui corrompit ta loi 
Ne m’empêchera pas d’aspirer jusqu’à toi. 
Par lui persécutée, avec toi réunie, 
J’oublierai dans ton sein les horreurs de ma vie. 
Il en est une heureuse, et je veux y courir: 
C’est pour vivre avec toi que tu me fais mourir(61).

FIN DU TROISIÈME ACTE.

ACTE QUATRIÈME.

SCÈNE I.

LE VIEIL ARZÉMON(62), MÉGATISE.

LE VIEIL ARZÉMON.

Tu gardes cette porte, et tu retiens mes pas! 
Tu me fais cet affront, toi, Mégatise! 

MÉGATISE.

Hélas! 
Triste et cher Arzémon, vieillard que je révére, 
Trop malheureux ami, trop déplorable père, 
Qu’exiges-tu de moi? 

LE VIEIL ARZÉMON.

Ce que doit l’amitié. 
Pour servir les Romains, es-tu donc sans pitié? 

MÉGATISE.

Au nom de la pitié, fuis ce lieu d’injustices; 
Crains ce séjour de sang, de crimes, de supplices: 
Retourne en tes foyers, loin des yeux des tyrans; 
La mort nous environne. 

LE VIEIL ARZÉMON.

Où sont mes chers enfants? 

MÉGATISE.

Je te l’ai déjà dit, leur péril est extrême; 
Tu ne peux les servir, tu te perdrais toi-même. 

LE VIEIL ARZÉMON.

N’importe, je prétends faire un dernier effort; 
Je veux, je dois parler au commandant du fort. 
N’est-ce pas Iradan, que, pendant son voyage, 
L’empereur a nommé pour garder ce passage? 

MÉGATISE.

C’est lui-même, il est vrai; mais crains de t’arrêter: 
Hélas! il est bien loin de pouvoir t’écouter. 

LE VIEIL ARZÉMON.

Il me refuserait une simple audience? 

MÉGATISE, en pleurant.

Oui. 

LE VIEIL ARZÉMON.

Sais-tu que César m’admet en sa présence, 
Qu’il daigne me parler? 

MÉGATISE.

A toi? 

LE VIEIL ARZÉMON.

Les plus grands rois 
Vers les derniers humains s’abaissent quelquefois. 
Ils redoutent des grands le séduisant langage, 
Leur bassesse orgueilleuse, et leur trompeur hommage; 
Mais, oubliant pour nous leur sombre majesté, 
Ils aiment à sourire à la simplicité. 
Il reçoit de ma main les fruits de ma culture, 
Doux présents dont mon art embellit la nature. 
Ce gouverneur superbe a-t-il la dureté 
De rejeter l’hommage à ses mains présenté? 

MÉGATISE.

Quoi! tu ne sais donc pas ce fatal homicide, 
Ce meurtre affreux? 

LE VIEIL ARZÉMON.

Je sais qu’ici tout m’intimide, 
Que l’inhumanité, la persécution, 
Menacent mes enfants et ma religion. 
C’est ce que tu m’as dit, et c’est ce qui m’oblige 
A voir cet Iradan... son intérêt l’exige. 

MÉGATISE.

Va, fuis; n’augmente point, par tes soins obstinés, 
La foule des mourants et des infortunés. 

LE VIEIL ARZÉMON.

Quel discours effroyable! explique-toi. 

MÉGATISE.

Mon maître, 
Mon chef, mon protecteur, est expirant peut-être. 

LE VIEIL ARZÉMON.

Lui! 

MÉGATISE.

Tremble de le voir. 

LE VIEIL ARZÉMON.

Pourquoi m’en détourner? 

MÉGATISE.

Ton fils, ton propre fils vient de l’assassiner. 

LE VIEIL ARZÉMON.

O soleil, ô mon dieu! soutenez ma vieillesse! 
Qui? lui! ce malheureux, porter sa main traîtresse... 
Sur qui?... Pour un tel crime ai-je pu l’élever! 

MÉGATISE.

Vois quel temps tu prenais, rien ne peut le sauver. 

LE VIEIL ARZÉMON.

O comble de l’horreur! hélas! dans son enfance 
J’avais cru de ses sens calmer la violence; 
Il était bon, sensible, ardent; mais généreux(var12): 
Quel démon l’a changé? Quel crime! ah! malheureux! 

MÉGATISE.

C’est moi qui l’ai perdu, j’en porterai la peine: 
Mais que ta mort au moins ne suive point la mienne. 
Écarte-toi, te dis-je. 

LE VIEIL ARZÉMON.

Et qu’ai-je à perdre? hélas! 
Quelques jours malheureux et voisins du trépas, 
Ce soleil, dont mes yeux, appesantis par l’âge, 
Aperçoivent à peine une infidèle image, 
Ces vains restes d’un sang déjà froid et glacé? 
J’ai vécu, mon ami; pour moi tout est passé: 
Mais avant de mourir je dois parler. 

MÉGATISE.

Demeure; 
Respecte d’Iradan la triste et dernière heure. 

LE VIEIL ARZÉMON.

Infortunés enfants, et que j’ai trop aimés! 
J’allais unir vos coeurs l’un pour l’autre formés. 
Ne puis-je voir Arzame? 

MÉGATISE.

Hélas! Arzame implore 
La mort dont nos tyrans la menacent encore. 

LE VIEIL ARZÉMON.

Que je voie Iradan. 

MÉGATISE.

Que ton zèle empressé 
Respecte plus le sang que ton fils a versé; 
Attends qu’on sache au moins si, malgré sa blessure, 
Il reste assez de force encore à la nature 
Pour qu’il lui soit permis d’entendre un étranger. 

LE VIEIL ARZÉMON.

Dans quel gouffre de maux le ciel veut nous plonger! 

MÉGATISE.

J’entends chez Iradan des clameurs qui m’alarment. 

LE VIEIL ARZÉMON.

Tout doit nous alarmer. 

MÉGATISE.

Que mes pleurs te désarment; 
Mon père, éloigne-toi: peut-être il est mourant, 
Et son frère est témoin de son dernier moment. 
Cache-toi; je viendrai te parler et t’instruire. 

LE VIEIL ARZÉMON.

Garde-toi d’y manquer...Dieu! qui m’as su conduire, 
Dieu, qui vois en pitié les erreurs des mortels, 
Daigne abaisser sur nous tes regards paternels(63).

SCÈNE II.

IRADAN, le bras en écharpe, 
appuyé sur CÉSÈNE; MÉGATISE.

CÉSÈNE.

Mégatise, aide-nous; donne un siège à mon frère; 
A peine il se soutient, mais il vit; et j’espère 
Que, malgré sa blessure et son sang répandu, 
Par les bontés du ciel il nous sera rendu. 

IRADAN, à Mégatise.

Donne, ne pleure point. 

CÉSÈNE, à Mégatise.

Veille sur cette porte. 
Et prends garde surtout qu’aucun n’entre et ne sorte. 
(Mégatise sort.)
(A Iradan.)
Prends un peu de repos nécessaire à tes sens; 
Laisse-nous ranimer tes esprits languissants; 
Trop de soin te tourmente avec tant de faiblesse. 

IRADAN.

Ah, Césène! au prétoire on veut que je paraisse! 
Ce coup que je reçois m’a bien plus offensé 
Que le fer d’un ingrat dont tu me vois blessé. 
Notre ennemi l’emporte, et déjà le prétoire, 
Nous ôtant tous nos droits, lui donne la victoire. 
Le puissant est toujours des grands favorisé; 
Ils se maintiennent tous; le faible est écrasé 
Ils sont maîtres des lois dont ils sont interprètes; 
On n’écoute plus qu’eux; nos bouches sont muettes: 
On leur donne le droit de juges souverains, 
L’autorité réside en leurs cruelles mains; 
Je perds le plus beau droit, celui de faire grâce. 

CÉSÈNE.

Eh! pourrais-tu la faire à la farouche audace 
Du fanatique obscur qui t’ose assassiner? 

IRADAN.

Ah! qu’il vive. 

CÉSÈNE

A l’ingrat je ne puis pardonner. 
Tu vois de notre état la gêne et les entraves; 
Sous le nom de guerriers nous devenons esclaves. 
Il n’est plus temps de fuir ce séjour malheureux, 
Véritable prison qui nous retient tous deux. 
César est arrivé; la tête de l’armée 
Garde de tous côtés les chemins d’Apamée. 
Il ne m’est plus permis de déployer l’horreur 
Que ces prêtres sanglants. excitent dans mon coeur; 
Et, loin de te venger de leur troupe parjure, 
De nager dans leur sang, d’y laver ta blessure, 
Avec eux malgré moi je dois me réunir. 
C’est ton lâche assassin que nous devons punir; 
Et, puisqu’il faut le dire, indigné de son crime, 
Aux sacrificateurs j’ai promis la victime: 
Ta sûreté le veut. Si l’ingrat ne mourait, 
Il est Guèbre, il suffit, César te punirait. 

IRADAN.

Je ne sais; mais sa mort, en augmentant mes peines, 
Semble glacer le sang qui reste dans mes veines. 

SCÈNE III.

IRADAN, CÉSÈNE, ARZAME.

ARZAME, se jetant aux genoux de Césène.

Dans ma honte, seigneur, et dans mon désespoir, 
J’ai dû vous épargner la douleur de me voir. 
Je le sens, ma présence, à vos yeux téméraire, 
Ne rappelle que trop le forfait de mon frère; 
L’audace de sa soeur est un crime de plus. 

CÉSÈNE, la relevant.

Ah! que veux-tu de nous par tes pleurs superflus? 

ARZAME.

Seigneur, on va traîner mon cher frère au supplice; 
Vous l’avez ordonné, vous lui rendez justice; 
Et vous me demandez ce que je veux!... La mort, 
La mort; vous le savez. 

CÉSÈNE.

Va, son funeste sort 
Nous fait frémir assez dans ces moments terribles. 
N’ulcère point nos coeurs, ils sont assez sensibles. 
Eh bien! je veillerai sur tes jours innocents, 
C’est tout ce que je puis; compte sur mes serments.

Figure 1: Les Guèbres, acte IV, scène iii.


ARZAME.

Je vous les rends, seigneur, je ne veux point de grâce: 
Il n’en veut point lui-même; il faut qu’on satisfasse 
Au sang qu’a répandu sa détestable erreur; 
Il faut que devant vous il meure avec sa soeur. 
Vous me l’aviez promis; votre pitié m’outrage. 
Si vous en aviez l’ombre, et si votre courage, 
Si votre bras vengeur, sur sa tête étendu, 
Tremblait de me donner le trépas qui m’est dû, 
Ma main sera plus prompte, et mon esprit plus ferme. 
Pourquoi de tant de maux prolongez-vous le terme? 
Deux Guèbres, après tout, vil rebut des humains, 
Sont-ils de quelque prix aux yeux de deux Romains? 

CÉSÈNE.

Oui, jeune infortunée, oui, je ne puis t’entendre
Sans qu’un dieu, dans mon coeur ardent à te défendre, 
Ne soulève mes sens, et crie en ta faveur. 

IRADAN.

Tous deux m’ont pénétré de tendresse et d’horreur. 

SCÈNE IV.

IRADAN, ARZAME, CÉSÈNE, MÉGATISE.

CÉSÈNE.

Vient-on nous demander le sang de ce coupable(var13)?

MÉGATISE.

Rien encor n’a paru. 

CÉSÈNE.

Son supplice équitable 
Pourrait de nos tyrans désarmer la fureur. 

ARZAME.

Ils seraient plus tyrans s’ils épargnaient sa soeur. 

MÉGATISE.

Cependant un vieillard, dans sa douleur profonde, 
Malgré l’ordre donné d’écarter tout le monde, 
Et malgré mes refus, veut embrasser vos pieds: 
A ses cris, à ses yeux dans les larmes noyés, 
Daignez-vous accorder la grâce qu’il demande(var14)? 

IRADAN.

Une grâce! Qui? moi! 

CÉSÈNE.

Que veut-il? qu’il attende, 
Qu’il respecte l’horreur de ces affreux moments: 
Il faut que je vous venge: allons, il en est temps. 

ARZAME.

Ciel! déjà! 

CÉSÈNE.

Rejetez sa prière indiscrète. 

IRADAN.

Mon frère, la faiblesse où mon état me jette 
Me permettra peut-être encor de lui parler. 
Le malheur dont le ciel a voulu m’accabler 
Ne peut être, sans doute, ignoré de personne; 
Et puisque ce vieillard aux larmes s’abandonne, 
Puisque mon sort le touche, il vient pour me servir. 

MÉGATISE.

Il me l’a dit du moins. 

IRADAN.

Qu’on le fasse venir. 

SCÈNE V.

IRADAN, ARZAME, CÉSÈNE;
MÉGATISE, s’avançant vers LE VIEIL ARZÉMON, 
qu’on voit à la porte.

MÉGATISE, à Arzémon.

La bonté d’Iradan se rend à ta prière. 
Avance... Le voici. 

ARZAME.

Juste ciel!... Ah! mon père! 
A mes derniers moments quel dieu vient vous offrir? 
Voulez-vous qu’à vos yeux(var15)... 

LE VIEIL ARZÉMON.

Je veux vous secourir. 

IRADAN.

Vieillard, que je te plains! que ton fils est coupable! 
Mais je ne le vois point d’un oeil inexorable. 
J’aimai tes deux enfants, et, dans ce jour d’horreurs, 
Va, je n’impute rien qu’à nos persécuteurs. 

LE VIEIL ARZÉMON.

Oui, tribun, je l’avoue, ils sont seuls condamnables; 
Ceux qui forcent au crime en sont les seuls coupables. 
Mais faites approcher le malheureux enfant 
Qui fut envers nous tous criminel un moment: 
Devant lui, devant elle, il faut que je m’explique.

IRADAN.

Qu’on l’amène sur l’heure. 

ARZAME.

O pouvoir tyrannique! 
Pouvoir de la nature augmenté par l’amour! 
Quels moments! quels témoins! et quel horrible jour 

SCÈNE VI.

LES PRÉCÉDENTS; LE JEUNE ARZÉMON, enchaîné.

LE JEUNE ARZÉMON.

Hélas! après mon crime, il me faut donc paraître 
Aux yeux d’un homme juste à qui je dois mon être, 
Dont j’ai déshonoré la vieillesse et le sang; 
Aux yeux d’un bienfaiteur dont j’ai percé le flanc; 
Aux regards indignés de son vertueux frère; 
Devant vous, ô ma soeur! dont la juste colère, 
Les charmes, la terreur, et les sens agités, 
Commencent les tourments que j’ai tant mérités. 

LE VIEIL ARZÉMON, les regardant tous.

J’apporte à ces douleurs, dont l’excès vous dévore, 
Des consolations, s’il peut en être encore. 

ARZAME.

Il n’en sera jamais après ce coup affreux. 

CÉSÈNE.

Qui?... toi, nous consoler! toi, père malheureux! 

LE VIEIL ARZÉMON.

Ce nom coûta souvent des larmes bien cruelles, 
Et vous allez peut-être en verser de nouvelles; 
Mais vous les chérirez. 

IRADAN.

Quels discours étonnants! 

CÉSÈNE.

Adoucit-on les maux par de nouveaux tourments? 

LE VIEIL ARZÉMON.

Que n’ai-je appris plus tôt, dans mes sombres retraites, 
Le lieu, le nouveau poste, et le rang où vous êtes! 
La guerre loin de moi porta toujours vos pas; 
Enfin je vous retrouve. 

CÉSÈNE.

En quel état, hélas! 

LE VIEIL ARZÉMON.

Vous allez donc livrer aux mains qui les attendent 
Ces deux infortunés? 

ARZAME.

Ah! les lois le commandent; 
Oui, nons devons mourir. 

LE VIEIL ARZÉMON.

Seigneurs, écoutez-moi... 
Il vous souvient des jours de carnage et d’effroi, 
Où de votre empereur l’impitoyable armée 
Fit périr les Persans dans Émesse enflammée. 

IRADAN.

S’il m’en souvient, grands dieux! 

CÉSÈNE.

Oui; nos fatales mains 
N’accomplirent que trop ces ordres inhumains. 

IRADAN.

Émesse fut détruite, et j’en frémis encore. 
Servais-tu parmi nous? 

LE VIEIL ARZÉMON.

Non, seigneur, et j’abhorre 
Ce mercenaire usage, et ces hommes cruels 
Gagés pour se baigner dans le sang des mortels. 
Dans d’utiles travaux coulant ma vie obscure, 
Je n’ai point par le meurtre offensé la nature. 
Je naquis vers Émesse, et, depuis soixante ans, 
Mes innocentes mains ont cultivé mes champs. 
Je sais qu’en cette ville un hymen bien funeste 
Vous engagea tous deux. 

CÉSÈNE.

O sort que je déteste! 
De nos malheurs secrets qui t’a si bien instruit? 

LE VIEIL ARZÉMON.

Je les sais mieux que vous; ils m’ont ici conduit. 
Vous aviez deux enfants dans Émesse embrasée: 
La mère de l’un deux y périt écrasée: 
Et l’autre sut tromper, par un heureux effort, 
Le glaive des Romains, et la flamme, et la mort. 

CÉSÈNE.

Et qui des deux vivait? 

IRADAN.

Et qui des deux respire? 

LE VIEIL ARZÉMON.

Hélas! vous saurez tout: je dois d’abord vous dire 
Qu’arrachant ces enfants au glaive meurtrier 
Cette mère échappa par un obscur sentier; 
Qu’ayant des deux États parcouru la frontière, 
Le sort la conduisit sous mon humble chaumière. 
A ce tendre dépôt, du sort abandonné, 
Je divisai le pain que le ciel m’a donné; 
Ma loi me le commande, et mon sensible zèle, 
Seigneurs, pour être humain n’avait pas besoin d’elle. 

CÉSÈNE.

Eh quoi! privé de bien, tu nourris l’étranger! 
Et César nous opprime, ou nous laisse égorger! 

IRADAN, se soulevant un peu.

Que devint cette femme?... O dieu de la justice! 
Ainsi que ce vieillard, lui devins-tu propice? 

LE VIEIL ARZÉMON.

Dans ma retraite obscure elle a langui deux ans; 
Le chagrin desséchait la fleur de son printemps. 

IRADAN.

Hélas! 

LE VIEIL ARZÉMON.

Elle mourut; je fermai sa paupière: 
Elle me fit jurer à son heure dernière 
D’élever ses enfants dans sa religion: 
J’obéis: mon devoir et ma compassion 
Sous les yeux de Dieu seul ont conduit leur enfance. 
Ces tendres orphelins, pleins de reconnaissance, 
M’aimaient comme leur père, et je l’étais pour eux. 

CÉSÈNE.

O destins 

IRADAN.

O moments trop chers, trop douloureux! 

CÉSÈNE.

Une faible espérance est-elle encor permise? 

ARZAME.

Je crains d’écouter trop l’espoir qui m’a surprise. 

LE JEUNE ARZÉMON.

Et moi, je crains, ma soeur, à ces récits confus, 
D’être plus criminel encor que je ne fus. 

IRADAN.

Que me préparez-vous, ô cieux! que dois-je croire? 

CÉSÈNE.

Ah! si la vérité t’a dicté cette histoire, 
Pourrais-tu nous donner, après de tels récits, 
Quelque éclaircissement sur ma fille et son fils? 
N’as-tu point conservé quelque heureux témoignage, 
Quelque indice du moins? 

LE VIEIL ARZÉMON, à Iradan.

Reconnaissez ce gage 
D’un malheur sans exemple, et de la vérité; 
C’est pour vous qu’en ces lieux je l’avais apporté. 
(Il lui donne une lettre.)
Vous en croirez les traits qu’une mère expirante 
A tracés devant moi d’une main défaillante. 

IRADAN.

Du sang que j’ai perdu mes yeux sont affaiblis, 
Et ma main tremble trop; tiens, mon frère, prends, lis. 

CÉSÈNE.

Oui, c’est ta tendre épouse; ô sacré caractère! 
(Il montre la lettre à Iradan.)
Embrasse ton cher fils, Arzame est à ton frère. 

IRADAN prend la main d’Amame,
et regarde avec larmes le jeune Arzémon
qui se couvre le visage.

Voilà mon fils, ta fille, et tout est découvert. 

ARZAME, à Césène, qui l’embrasse.

Quoi! je naquis de vous! 

IRADAN

Quoi! le ciel qui me perd 
Ne me rendrait mon sang à cette heure fatale 
Que pour l’abandonner à la rage infernale 
De mortels ennemis que rien ne peut calmer! 

LE JEUNE ARZÉMON, 
se jetant aux genoux d’Iradan.

Du nom de père, hélas! osé-je vous nommer? 
Puis-je toucher vos mains de cette main perfide? 
J’étais un meurtrier, je suis un parricide. 

IRADAN, se relevant et l’embrassant,

Non, tu n’es que mon fils. 
(Il retombe)

CÉSÈNE.

Que j’étais aveuglé! 
Sans ce vieillard, mon frère, il était immolé; 
Les bourreaux l’attendaient... Quel bruit se fait entendre? 
Nos tyrans à nos yeux oseraient-ils se rendre? 

MÉGATISE, rentrant.

Un ordre du prétoire au pontife est venu. 

CÉSÈNE.

Est-ce un arrêt de mort? 

MÉGATISE.

Il ne m’est pas connu 
Mais les prêtres voulaient de nouvelles victimes. 

IRADAN.

Les cruels! 

CÉSÈNE.

Nous tombons d’abîmes en abîmes. 

MÉGATISE.

Je sais qu’ils ont proscrit ce généreux vieillard, 
Et le frère et la soeur. 

CÉSÈNE.

O justice! ô César! 
Vous pouvez le souffrir! le trône s’humilie 
Jusqu’à laisser régner ce ministère impie! 

LE JEUNE ARZÉMON.

Les monstres ont conduit ce bras qui s’est trompé 
J’en étais incapable; eux seuls vous ont frappé. 
J’expierai dans leur sang mon crime involontaire... 
Déchirons ces serpents dans leur sanglant repaire, 
Et vengeons les humains trop longtemps abusés 
Par ce pouvoir affreux dont ils sont écrasés. 
Que l’empereur après ordonne mon supplice; 
Il n’en jouira pas, et j’aurai fait justice; 
Il me retrouvera, mais mort, enseveli 
Sous leur temple fumant par mes mains démoli. 

IRADAN.

Calme ton désespoir, contiens ta violence 
Elle a coûté trop cher. Un reste d’espérance, 
Mon frère, mes enfants, doit encor nous flatter. 
Le destin paraît las de nous persécuter; 
Il m’a rendu mon fils, et tu revois ta fille; 
Il n’a pas réuni cette triste famille 
Pour la frapper ensemble, et pour mieux l’immoler. 

ARZAME.

Qui le sait! 

IRADAN.

A César que ne puis-je parler! 
Je ne puis rien, je sens que ma force s’affaisse; 
Tant de soins, tant de maux, de crainte, de tendresse,
Accablent à la fois mon corps et mes esprits! 
(A son fils.)
Soutiens-moi. 

LE JEUNE ARZÉMON.

L’oserai-je? 

IRADAN.

Oui, mon fils... mon cher fils 

ARZAME, à Césène.

Eh quoi! de ces brigands l’exécrable cohorte 
De ce château, mon père, assiège encor la porte! 

CÉSÈNE.

Va, j’en jure les dieux ennemis des tyrans, 
Ces meurtriers sacrés n’y seront pas longtemps. 
S’il est des dieux cruels, il est des dieux propices 
Qui pourront nous tirer du fond des précipices 

Ces dieux sont la constance et l’intrépidité, 
Le mépris des tyrans et de l’adversité. 
(Au jeune Arzémon.)
Viens; et pour expier le meurtre de ton père, 
Venge-toi, venge-nous, ou meurs avec son frère. 

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

ACTE CINQUIÈME.

SCÈNE I.

IRADAN, LE JEUNE ARZÉMON, 
ARZAME.

IRADAN.

Non, ne m’en parlez plus; je bénis ma blessure. 
Trop de biens ont suivi cette affreuse aventure: 
Vos pères trop heureux retrouvent leurs enfants; 
Le ciel vous a rendus à nos embrassements. 
Vos amours offensaient et Rome et la nature; 
Rome les justifie, et le ciel les épure. 
Cet autel que mon frère avait dressé pour moi, 
Sanctifié par vous, recevra votre foi; 
Ce vieillard généreux, qui nourrit votre enfance, 
Y verra consacrer votre sainte alliance; 
Les prêtres des enfers et leur zèle inhumain 
Respecteront le sang d’un citoyen romain. 

ARZAME.

Hélas! l’espérez-vous? 

IRADAN.

Quelles mains sacrilèges 
Oseraient de ce nom braver les privilèges? 
Césène est au prétoire: il saura le fléchir. 
Des formes de nos lois on peut vous affranchir. 
Quels coeurs à la pitié seront inaccessibles? 
Les prêtres de ces lieux sont les seuls insensibles. 
Le temps fera le reste et si vous persistez 
Dans un culte ennemi de nos solennités, 
En dérobant ce culte aux regards du vulgaire, 
Vous forcerez du moins vos tyrans à se taire. 
Dieu, qui me les rendez, favorisez leurs feux! 
Dieu de tous les humains, daignez veiller sur eux! 

ARZAME.

Ainsi ce jour horrible est un jour d’allégresse! 
Je ne verse à vos pieds que des pleurs de tendresse. 

LE JEUNE ARZÉMON, 
baisant la main d’Iradan.

Je ne puis vous parler, je demeure éperdu, 
Mon père! 

IRADAN, l’embrassant.

Mon cher fils! 

LE JEUNE ARZÉMON.

Le trépas m’était dû, 
Vous me donnez Arzame! 

ARZAME.

Et pour comble de joie, 
C’est Césène mon père... oui, le ciel nous l’envoie! 

SCÈNE II.

LES PRÉCÉDENTS, CÉSÈNE.

IRADAN.

Quelle nouvelle heureuse apportez-vous enfin? 

CÉSÈNE.

J’apporte le malheur, et tel est mon destin. 
Ma fille, on nous opprime; une indigne cabale 
Aux portes du palais frappe sans intervalle: 
Le prétoire est séduit. 

LE JEUNE ARZÉMON.

Que je suis alarmé! 

IRADAN.

Quoi! tout est contre nous! 

CÉSÈNE.

On a déjà nommé 
Un nouveau commandant pour remplir votre place. 

IRADAN.

C’en est fait, je vois trop notre entière disgrâce. 

CÉSÈNE.

Ah! le malheur n’est pas de perdre son emploi, 
De cesser de servir, de vivre enfin pour soi... 

IRADAN.

Qu’on est faible, mon frère! et que le coeur se trompe! 
Je détestais ma place et son indigne pompe; 
Ses fonctions, ses droits, je voulais tout quitter: 
On m’en prive, et l’affront ne se peut supporter. 

CÉSÈNE.

Ce n’est point un affront; ces pertes sont communes, 
Préparons-nous, mon frère, à d’autres infortunes: 
Notre hymen malheureux, formé chez les Persans, 
Est déclaré coupable: on ôte à nos enfants 
Les droits de la nature et ceux de la patrie. 

LE JEUNE ARZÉMON.

Je les ai tous perdus quand cette main impie, 
Par la rage égarée, et surtout par l’amour, 
A déchiré les flancs à qui je dois le jour; 
Mais il me reste au moins le droit de la vengeance, 
On ne peut me l’ôter. 

ARZAME.

Celui de la naissance 
Est plus sacré pour moi que les droits des Romains; 
Des parents généreux sont mes seuls souverains. 

CÉSÈNE, l’embrassant.

Ah! ma fille, mes pleurs arrosent ton visage; 
Fille digne de moi, conserve ton courage. 

ARZAME.

Nous en avons besoin. 

CÉSÈNE.

Nos lâches oppresseurs 
Dédaignent ma colère, insultent à nos pleurs, 
Demandent notre sang. 

ARZAME.

J’en suis la cause unique; 
J’étais le seul objet qu’un sacerdoce inique 
Voulait sur leurs autels immoler aujourd’hui, 
Pour n’avoir pu connaître un même dieu que lui. 
L’empereur serait-il assez peu magnanime 
Pour n’être pas content d’une seule victime? 
Du sang de ses sujets veut il donc s’abreuver? 
Le dieu qui sur ce trône a voulu l’élever 
Ne l’a-t-il fait si grand que pour ne rien connaître, 
Pour juger au hasard en despotique maître; 
Pour laisser opprimer ces généreux guerriers, 
Nos meilleurs citoyens, ses meilleurs officiers? 
Sur quoi? sur un arrêt des ministres d’un temple; 
Eux qui de la pitié devaient donner l’exemple, 
Eux qui n’ont jamais du pénétrer chez les rois 
Que pour y tempérer la dureté des lois; 
Eux qui, loin de frapper l’innocent misérable, 
Devaient intercéder, prier pour le coupable. 
Que fait votre César, invisible aux humains? 
De quoi lui sert un sceptre oisif entre ses mains? 
Est-il, comme vos dieux, indifférent, tranquille, 
Des maux du monde entier spectateur inutile(64)?

CÉSÈNE.

L’empereur jusqu’ici ne s’est point expliqué: 
On dit qu’à d’autres soins en secret appliqué, 
Il laisse agir la loi. 

IRADAN.

Loi vaine et chimérique! 
Loi favorable aux grands, et pour nous tyrannique! 

CÉSÈNE.

Je n’ai qu’une ressource, et je vais la tenter: 
A César, malgré lui, je cours me présenter; 
Je lui crierai justice; et si les pleurs d’un père 
Ne peuvent adoucir ce despote sévère, 
S’il détourne de moi des yeux indifférents, 
S’il garde un froid silence, ordinaire aux tyrans, 
Je me perce à sa vue: il frémira peut-être; 
Il verra les effets du coeur d’un mauvais maître, 
Et, par mes derniers mots qui pourront l’étonner, 
Je lui dirai: Barbare, apprends à gouverner. 

IRADAN.

Vous n’irez point sans moi. 

CÉSÈNE.

Quelle erreur vous entraîne? 

Votre corps affaibli se soutient avec peine, 
Votre sang coule encor... demeurez, et vivez; 
Vivez, vengez ma mort un jour, si vous pouvez. 
Viens, Arzémon. 

LE JEUNE ARZÉMON.

J’y vole. 

ARZAME.

Arrêtez!... ô mon père! 
Cher frère! cher époux!... ô ciel! que vont-ils faire? 

SCÈNE III.

IRADAN, ARZAME.

ARZAME.

Peutêtre que César se laissera toucher. 

IRADAN.

Hélas! souffrira-t-on qu’il ose l’approcher? 
Je respecte César; mais souvent on l’abuse. 
Je vois que de révolte un ennemi m’accuse. 
J’ai pour moi la nature, ainsi que l’équité; 
Tant de droits ne sont rien contre l’autorité; 
Elle est sans yeux, sans coeur: le guerrier le plus brave, 
Quand César a parlé, n’est plus qu’un vil esclave: 
C’est le prix du service, et l’usage des cours. 

ARZAME.

Bienfaiteur adoré, que je crains pour vos jours, 
Pour mon fatal époux, pour mon malheureux père, 
Pour ce vieillard chéri, si grand dans sa misère! 
Il n’a fait que du bien, ses respectables moeurs 
Passent pour des forfaits chez nos persécuteurs. 
La vertu devient crime aux yeux qui nous haïssent: 
C’est une impiété que dans nous ils punissent; 
On me l’a toujours dit. Le nouveau gouverneur 
Sans doute est envoyé pour servir leur fureur 
On va vous arrêter. 

IRADAN.

Oui, je m’y dois attendre. 
Oui, mon meilleur ami, commandé pour nous prendre, 
Nous chargerait de fers au nom de l’empereur, 
Nous conduirait lui-même, et s’en ferait honneur; 
Telle est des courtisans la bassesse cruelle. 
Notre indigne pontife, à sa haine fidèle, 
N’attend que le moment de se rassasier 
Du sang des malheureux qu’on va sacrifier. 
Dans l’état où je suis, son triomphe est facile. 
Nous voici tous les deux sans force et sans asile, 
Nous débattant en vain, par un pénible effort, 
Sous le fer des tyrans, dans les bras de la mort. 

SCÈNE IV.

IRADAN, ARZAME, 
LE VIEIL ARZÉMON.

IRADAN.

Vénérable vieillard, que viens-tu nous apprendre? 

LE VIEIL ARZÉMON.

C’est un événement qui pourra vous surprendre, 
Et peut-être un moment soulager vos douleurs, 
Pour nous replonger tous en de plus grands malheurs. 
Votre fils, votre frère... 

IRADAN.

Explique-toi. 

ARZAME.

Je tremble. 

LE VIEIL ARZÉMON.

De ce château fatal ils s’avançaient ensemble; 
Du quartier de César ils suivaient les chemins: 
Du grand-prêtre accouru les suivants inhumains 
Ordonnent qu’on s’arrête, et demandent leur proie; 
A mes yeux consternés le pontife déploie 
Un arrêt que sa brigue au prétoire a surpris. 
On l’a dû respecter; mais, seigneur, votre fils, 
Dans son emportement, pardonnable à son âge, 
Contre eux, le fer en main, se présente et s’engage; 
Votre frère le suit d’un pas impétueux; 
Mégatise à grands cris s’élance au milieu d’eux: 
Des soldats s’attroupaient à la voix du grand-prêtre: 
« Frappez, s’écriait-il, secondez votre maître. » 
De toutes parts on s’arme, et le fer brille aux yeux: 
Je voyais deux partis ardents, audacieux, 
Se mêler, se frapper, combattre avec furie. 
Je ne sais quelle main (qu’on va nommer impie), 
Au milieu du tumulte, au milieu des soldats, 
Sur l’orgueilleux pontife a porté le trépas; 
Sous vingt coups redoublés j’ai vu tomber ce traître, 
Indigne de sa place et du saint nom de prêtre; 
Je l’ai vu se rouler sur la terre étendu: 
Il blasphémait ses dieux qui l’ont mal défendu, 
Et sa mort effroyable est digne de sa vie. 

IRADAN.

Il a reçu le prix de tant de barbarie. 

ARZAME

Ah! son sang odieux répandu justement 
Sera vengé bientôt, et payé chèrement. 

LE VIEIL ARZÉMON.

Je le crois. On disait qu’en ce désordre extrême 
César doit au château se transporter lui-même. 

ARZAME.

Qu’est devenu mon père? 

IRADAN.

Ah! je vois qu’aujourd’hui 
Il n’est plus de pardon ni pour nous ni pour lui. 
(Le vieil Arzémon sort.)

SCÈNE V.

IRADAN, CÉSÈNE, ARZAME, 
LE JEUNE ARZÉMON.

CÉSÈNE.

Sans doute il n’en est point; mais la terre est vengée. 
Par votre digne fils ma gloire est partagée; 
C’est assez. 

LE JEUNE ARZÉMON.

Oui, nos mains ont puni ses fureurs 
Puissent périr ainsi tous les persécuteurs! 
Le ciel, nous disaient-ils, leur remit son tonnerre: 
Que le ciel les en frappe, et délivre la terre; 
Que leur sang satisfasse au sang de l’innocent: 
Mon père, entre vos bras je mourrai trop content. 

IRADAN.

La mort est sur nous tous, mon fils; à ses approches 
Je ne te ferai point d’inutiles reproches(65).
Ce nouveau coup nous perd; et ce monstre expiré, 
Tout barbare qu’il fut, était pour nous sacré. 
César va nous punir. Un vieillard magnanime, 
Un frère, deux enfants, tout est ici victime, 
Tout attend son arrêt. Flétri, dépossédé, 
Prisonnier dans ce fort où j’avais commandé, 
Je finis dans l’opprobre une vie abhorrée, 
Au devoir, à l’honneur, vainement consacrée. 

CÉSÈNE.

Eh quoi! je ne vois plus ce fidèle Arzémon; 
Serait-il renfermé dans une autre prison? 
A-t-on déjà puni son respectable zèle, 
Et les bienfaits surtout de sa main paternelle? 
Au supplice, ma fille, il ne peut échapper. 
César de toutes parts nous fait envelopper. 

ARZAME.

J’entends déjà sonner les trompettes guerrières, 
Et je vois avancer les troupes meurtrières. 
Depuis qu’on m’a conduite en ce malheureux fort 
Je n’ai vu que du sang, des bourreaux, et la mort. 

CÉSÈNE.

Oui, c’en est fait, ma fille. 

ARZAME.

Ah! pourquoi suis-je née? 

CÉSÈNE, embrassant sa fille.

Pour mourir avec moi, mais plus infortunée... 
O mon cher frère et toi, son déplorable fils, 
Nos jours étaient affreux, ils sont du moins finis. 

IRADAN.

La garde du prétoire, en ces murs avancée, 
Déjà des deux côtés avec ordre est placée. 
Je vois César lui-même... A genoux, mes enfants(66).

ARZAME.

Ainsi nous touchons tous à nos derniers moments! 

SCÈNE VI.

LES PRÉCÉDE\TS; L’EMPEREUR, 
GARDES; LE VIEIL ARZÉMON, 
et MÉGATISE, au fond.

L’EMPEREUR.

Enfin de la justice à mes sujets rendue 
Il est temps qu’en ces lieux la voix soit entendue; 
Le désordre est trop grand. De tout je suis instruit; 
L’intérêt de l’État m’éclaire et me conduit. 
Levez-vous, écoutez mes arrêts équitables. 
Pères, enfants, soldats, vous êtes tous coupables, 
Dans ce jour d’attentats et de calamités, 
D’avoir négligé tous d’implorer mes bontés. 

CÉSÈNE.

On m’a fermé l’accès. 

IRADAN

Le respect et les craintes, 
Seigneur, auprès de vous interdisent les plaintes. 

L’EMPEREUR.

Vous vous trompiez; c’est trop vous défier de moi: 
Vous avez outragé l’empereur et la loi; 
Le meurtre d’un pontife est surtout punissable. 
Je sais qu’il fut cruel, injuste, inexorable: 
Sa soif du sang humain ne se put assouvir; 
On devait l’accuser, j’aurais su le punir. 
Sachez qu’à la loi seule appartient la vengeance: 
Je vous eusse écoutés; la voix de l’innocence 
Parle à mon tribunal avec sécurité, 
Et l’appui de mon trône est la seule équité. 

IRADAN.

Nous avons mérité, seigneur, votre colère; 
Épargnez les enfants, et punissez le père. 

L’EMPEREUR.

Je sais tous vos malheurs. Un vieillard dont la voix 
Jusqu’au pied de mon trône a passé quelquefois, 
Dont la simplicité, la candeur, m’ont dû plaire, 
M’a parlé, m’a touché par un récit sincère; 
Il se fie à César; vous deviez l’imiter. 
(Au vieil Arzémon.)
Approchez, Arzémon; venez vous présenter: 
Dans un culte interdit par une loi sévère 
Vous avez élevé la soeur avec le frère; 
C’est la première source où de tant de fureurs 
Ce jour a vu puiser ce vaste amas d’horreurs: 
Des prêtres, emportés par un funeste zèle, 
Sur une faible enfant ont mis leur main cruelle; 
Ils auraient dû l’instruire, et non la condamner; 
Trop jaloux de leurs droits qu’ils n’ont pas su borner, 
Fiers de servir le ciel, ils servaient leur vengeance. 
De ces affreux abus j’ai senti l’importance; 
Je les viens abolir. 

IRADAN.

Rome, les nations, 
Vont bénir vos bontés. 

L’EMPEREUR.

Les persécutions 
Ont mal servi ma gloire, et font trop de rebelles. 
Quand le prince est clément, les sujets sont fidèles. 
On m’a trompé longtemps; je ne veux désormais 
Dans les prêtres des dieux que des hommes de paix, 
Des ministres chéris, de bonté, de clémence, 
Jaloux de leurs devoirs, et non de leur puissance; 
Honorés et soumis, par les lois soutenus, 
Et par ces mêmes lois sagement contenus; 
Loin des pompes du monde enfermés dans leur temple, 
Donnant aux nations le précepte et l’exemple; 
D’autant plus révérés qu’ils voudront l’être moins; 
Dignes de vos respects, et dignes de mes soins: 
C’est l’intérêt du peuple, et c’est celui du maître. 
Je vous pardonne à tous. C’est à vous de connaître 
Si de l’humanité je me fais un devoir, 
Et si j’aime l’État plutôt que mon pouvoir... 
Iradan, désormais, loin des murs d’Apamée, 
Votre frère avec vous me suivra dans l’armée; 
Je vous verrai de près combattre sous mes yeux: 
Vous m’avez offensé; vous m’en servirez mieux. 
De vos enfants chéris j’approuve l’hyménée. 
(A Arzame et au jeune Arzémon.)
Méritez ma faveur, qui vous est destinée. 
(Au vieil Arzémon(67).)
Et toi, qui fus leur père, et dont le noble coeur 
Dans une humble fortune avait tant de grandeur, 
J’ajoute à ta campagne un fertile héritage; 
Tu mérites des biens, tu sais en faire usage. 
Les Guèbres désormais pourront en liberté 
Suivre un culte secret longtemps persécuté: 
Si ce culte est le tien, sans doute il ne peut nuire 
Je dois le tolérer plutôt que le détruire. 
Qu’ils jouissent en paix de leurs droits, de leurs biens; 
Qu’ils adorent leur dieu, mais sans blesser les miens: 
Que chacun dans sa loi cherche en paix la lumière; 
Mais la loi de l’État est toujours la première. 
Je pense en citoyen, j’agis en empereur: 
Je hais le fanatique et le persécuteur(68).

IRADAN.

Je crois entendre un dieu, du haut d’un trône auguste, 
Qui parle au genre humain pour le rendre plus juste. 

ARZAME.

Nous tombons tous, seigneur, à vos sacrés genoux. 

LE VIEIL ARZÉMON.

Notre religion est de mourir pour vous.

FIN DES GUÈBRES.