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ARZAME.
Je vous les rends, seigneur, je ne veux point de grâce:
Il n’en veut point lui-même; il faut qu’on satisfasse
Au sang qu’a répandu sa détestable erreur;
Il faut que devant vous il meure avec sa soeur.
Vous me l’aviez promis; votre pitié m’outrage.
Si vous en aviez l’ombre, et si votre courage,
Si votre bras vengeur, sur sa tête étendu,
Tremblait de me donner le trépas qui m’est dû,
Ma main sera plus prompte, et mon esprit plus ferme.
Pourquoi de tant de maux prolongez-vous le terme?
Deux Guèbres, après tout, vil rebut des
humains,
Sont-ils de quelque prix aux yeux de deux Romains?
CÉSÈNE.
Oui, jeune infortunée, oui, je ne puis t’entendre
Sans qu’un dieu, dans mon coeur ardent à te défendre,
Ne soulève mes sens, et crie en ta faveur.
IRADAN.
Tous deux m’ont pénétré de tendresse
et d’horreur.
SCÈNE IV.
IRADAN, ARZAME, CÉSÈNE,
MÉGATISE.
CÉSÈNE.
Vient-on nous demander le sang de ce
coupable(var13)?
MÉGATISE.
Rien encor n’a paru.
CÉSÈNE.
Son supplice équitable
Pourrait de nos tyrans désarmer la fureur.
ARZAME.
Ils seraient plus tyrans s’ils épargnaient sa soeur.
MÉGATISE.
Cependant un vieillard, dans sa douleur profonde,
Malgré l’ordre donné d’écarter tout
le monde,
Et malgré mes refus, veut embrasser vos pieds:
A ses cris, à ses yeux dans les larmes noyés,
Daignez-vous accorder la grâce
qu’il demande(var14)?
IRADAN.
Une grâce! Qui? moi!
CÉSÈNE.
Que veut-il? qu’il attende,
Qu’il respecte l’horreur de ces affreux moments:
Il faut que je vous venge: allons, il en est temps.
ARZAME.
Ciel! déjà!
CÉSÈNE.
Rejetez sa prière indiscrète.
IRADAN.
Mon frère, la faiblesse où mon état
me jette
Me permettra peut-être encor de lui parler.
Le malheur dont le ciel a voulu m’accabler
Ne peut être, sans doute, ignoré de personne;
Et puisque ce vieillard aux larmes s’abandonne,
Puisque mon sort le touche, il vient pour me servir.
MÉGATISE.
Il me l’a dit du moins.
IRADAN.
Qu’on le fasse venir.
SCÈNE V.
IRADAN, ARZAME, CÉSÈNE;
MÉGATISE, s’avançant
vers LE VIEIL ARZÉMON,
qu’on voit à la porte.
MÉGATISE, à Arzémon.
La bonté d’Iradan se rend à ta prière.
Avance... Le voici.
ARZAME.
Juste ciel!... Ah! mon père!
A mes derniers moments quel dieu vient vous offrir?
Voulez-vous qu’à vos yeux(var15)...
LE VIEIL ARZÉMON.
Je veux vous secourir.
IRADAN.
Vieillard, que je te plains! que ton fils est coupable!
Mais je ne le vois point d’un oeil inexorable.
J’aimai tes deux enfants, et, dans ce jour d’horreurs,
Va, je n’impute rien qu’à nos persécuteurs.
LE VIEIL ARZÉMON.
Oui, tribun, je l’avoue, ils sont seuls condamnables;
Ceux qui forcent au crime en sont les seuls coupables.
Mais faites approcher le malheureux enfant
Qui fut envers nous tous criminel un moment:
Devant lui, devant elle, il faut que je m’explique.
IRADAN.
Qu’on l’amène sur l’heure.
ARZAME.
O pouvoir tyrannique!
Pouvoir de la nature augmenté par l’amour!
Quels moments! quels témoins! et quel horrible
jour
SCÈNE VI.
LES PRÉCÉDENTS;
LE JEUNE ARZÉMON, enchaîné.
LE JEUNE ARZÉMON.
Hélas! après mon crime, il me faut donc
paraître
Aux yeux d’un homme juste à qui je dois mon être,
Dont j’ai déshonoré la vieillesse et le
sang;
Aux yeux d’un bienfaiteur dont j’ai percé le flanc;
Aux regards indignés de son vertueux frère;
Devant vous, ô ma soeur! dont la juste colère,
Les charmes, la terreur, et les sens agités,
Commencent les tourments que j’ai tant mérités.
LE VIEIL ARZÉMON, les
regardant tous.
J’apporte à ces douleurs, dont l’excès vous
dévore,
Des consolations, s’il peut en être encore.
ARZAME.
Il n’en sera jamais après ce coup affreux.
CÉSÈNE.
Qui?... toi, nous consoler! toi, père malheureux!
LE VIEIL ARZÉMON.
Ce nom coûta souvent des larmes bien cruelles,
Et vous allez peut-être en verser de nouvelles;
Mais vous les chérirez.
IRADAN.
Quels discours étonnants!
CÉSÈNE.
Adoucit-on les maux par de nouveaux tourments?
LE VIEIL ARZÉMON.
Que n’ai-je appris plus tôt, dans mes sombres retraites,
Le lieu, le nouveau poste, et le rang où vous
êtes!
La guerre loin de moi porta toujours vos pas;
Enfin je vous retrouve.
CÉSÈNE.
En quel état, hélas!
LE VIEIL ARZÉMON.
Vous allez donc livrer aux mains qui les attendent
Ces deux infortunés?
ARZAME.
Ah! les lois le commandent;
Oui, nons devons mourir.
LE VIEIL ARZÉMON.
Seigneurs, écoutez-moi...
Il vous souvient des jours de carnage et d’effroi,
Où de votre empereur l’impitoyable armée
Fit périr les Persans dans Émesse enflammée.
IRADAN.
S’il m’en souvient, grands dieux!
CÉSÈNE.
Oui; nos fatales mains
N’accomplirent que trop ces ordres inhumains.
IRADAN.
Émesse fut détruite, et j’en frémis
encore.
Servais-tu parmi nous?
LE VIEIL ARZÉMON.
Non, seigneur, et j’abhorre
Ce mercenaire usage, et ces hommes cruels
Gagés pour se baigner dans le sang des mortels.
Dans d’utiles travaux coulant ma vie obscure,
Je n’ai point par le meurtre offensé la nature.
Je naquis vers Émesse, et, depuis soixante ans,
Mes innocentes mains ont cultivé mes champs.
Je sais qu’en cette ville un hymen bien funeste
Vous engagea tous deux.
CÉSÈNE.
O sort que je déteste!
De nos malheurs secrets qui t’a si bien instruit?
LE VIEIL ARZÉMON.
Je les sais mieux que vous; ils m’ont ici conduit.
Vous aviez deux enfants dans Émesse embrasée:
La mère de l’un deux y périt écrasée:
Et l’autre sut tromper, par un heureux effort,
Le glaive des Romains, et la flamme, et la mort.
CÉSÈNE.
Et qui des deux vivait?
IRADAN.
Et qui des deux respire?
LE VIEIL ARZÉMON.
Hélas! vous saurez tout: je dois d’abord vous dire
Qu’arrachant ces enfants au glaive meurtrier
Cette mère échappa par un obscur sentier;
Qu’ayant des deux États parcouru la frontière,
Le sort la conduisit sous mon humble chaumière.
A ce tendre dépôt, du sort abandonné,
Je divisai le pain que le ciel m’a donné;
Ma loi me le commande, et mon sensible zèle,
Seigneurs, pour être humain n’avait pas besoin
d’elle.
CÉSÈNE.
Eh quoi! privé de bien, tu nourris l’étranger!
Et César nous opprime, ou nous laisse égorger!
IRADAN, se soulevant un peu.
Que devint cette femme?... O dieu de la justice!
Ainsi que ce vieillard, lui devins-tu propice?
LE VIEIL ARZÉMON.
Dans ma retraite obscure elle a langui deux ans;
Le chagrin desséchait la fleur de son printemps.
IRADAN.
Hélas!
LE VIEIL ARZÉMON.
Elle mourut; je fermai sa paupière:
Elle me fit jurer à son heure dernière
D’élever ses enfants dans sa religion:
J’obéis: mon devoir et ma compassion
Sous les yeux de Dieu seul ont conduit leur enfance.
Ces tendres orphelins, pleins de reconnaissance,
M’aimaient comme leur père, et je l’étais
pour eux.
CÉSÈNE.
O destins
IRADAN.
O moments trop chers, trop douloureux!
CÉSÈNE.
Une faible espérance est-elle encor permise?
ARZAME.
Je crains d’écouter trop l’espoir qui m’a surprise.
LE JEUNE ARZÉMON.
Et moi, je crains, ma soeur, à ces récits
confus,
D’être plus criminel encor que je ne fus.
IRADAN.
Que me préparez-vous, ô cieux! que dois-je
croire?
CÉSÈNE.
Ah! si la vérité t’a dicté cette
histoire,
Pourrais-tu nous donner, après de tels récits,
Quelque éclaircissement sur ma fille et son fils?
N’as-tu point conservé quelque heureux témoignage,
Quelque indice du moins?
LE VIEIL ARZÉMON, à
Iradan.
Reconnaissez ce gage
D’un malheur sans exemple, et de la vérité;
C’est pour vous qu’en ces lieux je l’avais apporté.
(Il lui donne une lettre.)
Vous en croirez les traits qu’une mère expirante
A tracés devant moi d’une main défaillante.
IRADAN.
Du sang que j’ai perdu mes yeux sont affaiblis,
Et ma main tremble trop; tiens, mon frère, prends,
lis.
CÉSÈNE.
Oui, c’est ta tendre épouse; ô sacré
caractère!
(Il montre la lettre à Iradan.)
Embrasse ton cher fils, Arzame est à ton frère.
IRADAN prend la main d’Amame,
et regarde avec larmes le jeune
Arzémon
qui se couvre le visage.
Voilà mon fils, ta fille, et tout est découvert.
ARZAME, à Césène,
qui l’embrasse.
Quoi! je naquis de vous!
IRADAN
Quoi! le ciel qui me perd
Ne me rendrait mon sang à cette heure fatale
Que pour l’abandonner à la rage infernale
De mortels ennemis que rien ne peut calmer!
LE JEUNE ARZÉMON,
se jetant aux genoux d’Iradan.
Du nom de père, hélas! osé-je vous
nommer?
Puis-je toucher vos mains de cette main perfide?
J’étais un meurtrier, je suis un parricide.
IRADAN, se relevant et l’embrassant,
Non, tu n’es que mon fils.
(Il retombe)
CÉSÈNE.
Que j’étais aveuglé!
Sans ce vieillard, mon frère, il était
immolé;
Les bourreaux l’attendaient... Quel bruit se fait entendre?
Nos tyrans à nos yeux oseraient-ils se rendre?
MÉGATISE, rentrant.
Un ordre du prétoire au pontife est venu.
CÉSÈNE.
Est-ce un arrêt de mort?
MÉGATISE.
Il ne m’est pas connu
Mais les prêtres voulaient de nouvelles victimes.
IRADAN.
Les cruels!
CÉSÈNE.
Nous tombons d’abîmes en abîmes.
MÉGATISE.
Je sais qu’ils ont proscrit ce généreux
vieillard,
Et le frère et la soeur.
CÉSÈNE.
O justice! ô César!
Vous pouvez le souffrir! le trône s’humilie
Jusqu’à laisser régner ce ministère
impie!
LE JEUNE ARZÉMON.
Les monstres ont conduit ce bras qui s’est trompé
J’en étais incapable; eux seuls vous ont frappé.
J’expierai dans leur sang mon crime involontaire...
Déchirons ces serpents dans leur sanglant repaire,
Et vengeons les humains trop longtemps abusés
Par ce pouvoir affreux dont ils sont écrasés.
Que l’empereur après ordonne mon supplice;
Il n’en jouira pas, et j’aurai fait justice;
Il me retrouvera, mais mort, enseveli
Sous leur temple fumant par mes mains démoli.
IRADAN.
Calme ton désespoir, contiens ta violence
Elle a coûté trop cher. Un reste d’espérance,
Mon frère, mes enfants, doit encor nous flatter.
Le destin paraît las de nous persécuter;
Il m’a rendu mon fils, et tu revois ta fille;
Il n’a pas réuni cette triste famille
Pour la frapper ensemble, et pour mieux l’immoler.
ARZAME.
Qui le sait!
IRADAN.
A César que ne puis-je parler!
Je ne puis rien, je sens que ma force s’affaisse;
Tant de soins, tant de maux, de crainte, de tendresse,
Accablent à la fois mon corps et mes esprits!
(A son fils.)
Soutiens-moi.
LE JEUNE ARZÉMON.
L’oserai-je?
IRADAN.
Oui, mon fils... mon cher fils
ARZAME, à Césène.
Eh quoi! de ces brigands l’exécrable cohorte
De ce château, mon père, assiège
encor la porte!
CÉSÈNE.
Va, j’en jure les dieux ennemis des tyrans,
Ces meurtriers sacrés n’y seront pas longtemps.
S’il est des dieux cruels, il est des dieux propices
Qui pourront nous tirer du fond des précipices
Ces dieux sont la constance et l’intrépidité,
Le mépris des tyrans et de l’adversité.
(Au jeune Arzémon.)
Viens; et pour expier le meurtre de ton père,
Venge-toi, venge-nous, ou meurs avec son frère.
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
ACTE CINQUIÈME.
SCÈNE I.
IRADAN, LE JEUNE ARZÉMON,
ARZAME.
IRADAN.
Non, ne m’en parlez plus; je bénis ma blessure.
Trop de biens ont suivi cette affreuse aventure:
Vos pères trop heureux retrouvent leurs enfants;
Le ciel vous a rendus à nos embrassements.
Vos amours offensaient et Rome et la nature;
Rome les justifie, et le ciel les épure.
Cet autel que mon frère avait dressé pour
moi,
Sanctifié par vous, recevra votre foi;
Ce vieillard généreux, qui nourrit votre
enfance,
Y verra consacrer votre sainte alliance;
Les prêtres des enfers et leur zèle inhumain
Respecteront le sang d’un citoyen romain.
ARZAME.
Hélas! l’espérez-vous?
IRADAN.
Quelles mains sacrilèges
Oseraient de ce nom braver les privilèges?
Césène est au prétoire: il saura
le fléchir.
Des formes de nos lois on peut vous affranchir.
Quels coeurs à la pitié seront inaccessibles?
Les prêtres de ces lieux sont les seuls insensibles.
Le temps fera le reste et si vous persistez
Dans un culte ennemi de nos solennités,
En dérobant ce culte aux regards du vulgaire,
Vous forcerez du moins vos tyrans à se taire.
Dieu, qui me les rendez, favorisez leurs feux!
Dieu de tous les humains, daignez veiller sur eux!
ARZAME.
Ainsi ce jour horrible est un jour d’allégresse!
Je ne verse à vos pieds que des pleurs de tendresse.
LE JEUNE ARZÉMON,
baisant la main d’Iradan.
Je ne puis vous parler, je demeure éperdu,
Mon père!
IRADAN, l’embrassant.
Mon cher fils!
LE JEUNE ARZÉMON.
Le trépas m’était dû,
Vous me donnez Arzame!
ARZAME.
Et pour comble de joie,
C’est Césène mon père... oui, le
ciel nous l’envoie!
SCÈNE II.
LES PRÉCÉDENTS,
CÉSÈNE.
IRADAN.
Quelle nouvelle heureuse apportez-vous enfin?
CÉSÈNE.
J’apporte le malheur, et tel est mon destin.
Ma fille, on nous opprime; une indigne cabale
Aux portes du palais frappe sans intervalle:
Le prétoire est séduit.
LE JEUNE ARZÉMON.
Que je suis alarmé!
IRADAN.
Quoi! tout est contre nous!
CÉSÈNE.
On a déjà nommé
Un nouveau commandant pour remplir votre place.
IRADAN.
C’en est fait, je vois trop notre entière disgrâce.
CÉSÈNE.
Ah! le malheur n’est pas de perdre son emploi,
De cesser de servir, de vivre enfin pour soi...
IRADAN.
Qu’on est faible, mon frère! et que le coeur se
trompe!
Je détestais ma place et son indigne pompe;
Ses fonctions, ses droits, je voulais tout quitter:
On m’en prive, et l’affront ne se peut supporter.
CÉSÈNE.
Ce n’est point un affront; ces pertes sont communes,
Préparons-nous, mon frère, à d’autres
infortunes:
Notre hymen malheureux, formé chez les Persans,
Est déclaré coupable: on ôte à
nos enfants
Les droits de la nature et ceux de la patrie.
LE JEUNE ARZÉMON.
Je les ai tous perdus quand cette main impie,
Par la rage égarée, et surtout par l’amour,
A déchiré les flancs à qui je dois
le jour;
Mais il me reste au moins le droit de la vengeance,
On ne peut me l’ôter.
ARZAME.
Celui de la naissance
Est plus sacré pour moi que les droits des Romains;
Des parents généreux sont mes seuls souverains.
CÉSÈNE, l’embrassant.
Ah! ma fille, mes pleurs arrosent ton visage;
Fille digne de moi, conserve ton courage.
ARZAME.
Nous en avons besoin.
CÉSÈNE.
Nos lâches oppresseurs
Dédaignent ma colère, insultent à
nos pleurs,
Demandent notre sang.
ARZAME.
J’en suis la cause unique;
J’étais le seul objet qu’un sacerdoce inique
Voulait sur leurs autels immoler aujourd’hui,
Pour n’avoir pu connaître un même dieu que
lui.
L’empereur serait-il assez peu magnanime
Pour n’être pas content d’une seule victime?
Du sang de ses sujets veut il donc s’abreuver?
Le dieu qui sur ce trône a voulu l’élever
Ne l’a-t-il fait si grand que pour ne rien connaître,
Pour juger au hasard en despotique maître;
Pour laisser opprimer ces généreux guerriers,
Nos meilleurs citoyens, ses meilleurs officiers?
Sur quoi? sur un arrêt des ministres d’un temple;
Eux qui de la pitié devaient donner l’exemple,
Eux qui n’ont jamais du pénétrer chez les
rois
Que pour y tempérer la dureté des lois;
Eux qui, loin de frapper l’innocent misérable,
Devaient intercéder, prier pour le coupable.
Que fait votre César, invisible aux humains?
De quoi lui sert un sceptre oisif entre ses mains?
Est-il, comme vos dieux, indifférent, tranquille,
Des maux du monde entier spectateur inutile(64)?
CÉSÈNE.
L’empereur jusqu’ici ne s’est point expliqué:
On dit qu’à d’autres soins en secret appliqué,
Il laisse agir la loi.
IRADAN.
Loi vaine et chimérique!
Loi favorable aux grands, et pour nous tyrannique!
CÉSÈNE.
Je n’ai qu’une ressource, et je vais la tenter:
A César, malgré lui, je cours me présenter;
Je lui crierai justice; et si les pleurs d’un père
Ne peuvent adoucir ce despote sévère,
S’il détourne de moi des yeux indifférents,
S’il garde un froid silence, ordinaire aux tyrans,
Je me perce à sa vue: il frémira peut-être;
Il verra les effets du coeur d’un mauvais maître,
Et, par mes derniers mots qui pourront l’étonner,
Je lui dirai: Barbare, apprends à gouverner.
IRADAN.
Vous n’irez point sans moi.
CÉSÈNE.
Quelle erreur vous entraîne?
Votre corps affaibli se soutient avec peine,
Votre sang coule encor... demeurez, et vivez;
Vivez, vengez ma mort un jour, si vous pouvez.
Viens, Arzémon.
LE JEUNE ARZÉMON.
J’y vole.
ARZAME.
Arrêtez!... ô mon père!
Cher frère! cher époux!... ô ciel!
que vont-ils faire?
SCÈNE III.
IRADAN, ARZAME.
ARZAME.
Peutêtre que César se laissera toucher.
IRADAN.
Hélas! souffrira-t-on qu’il ose l’approcher?
Je respecte César; mais souvent on l’abuse.
Je vois que de révolte un ennemi m’accuse.
J’ai pour moi la nature, ainsi que l’équité;
Tant de droits ne sont rien contre l’autorité;
Elle est sans yeux, sans coeur: le guerrier le plus brave,
Quand César a parlé, n’est plus qu’un vil
esclave:
C’est le prix du service, et l’usage des cours.
ARZAME.
Bienfaiteur adoré, que je crains pour vos jours,
Pour mon fatal époux, pour mon malheureux père,
Pour ce vieillard chéri, si grand dans sa misère!
Il n’a fait que du bien, ses respectables moeurs
Passent pour des forfaits chez nos persécuteurs.
La vertu devient crime aux yeux qui nous haïssent:
C’est une impiété que dans nous ils punissent;
On me l’a toujours dit. Le nouveau gouverneur
Sans doute est envoyé pour servir leur fureur
On va vous arrêter.
IRADAN.
Oui, je m’y dois attendre.
Oui, mon meilleur ami, commandé pour nous prendre,
Nous chargerait de fers au nom de l’empereur,
Nous conduirait lui-même, et s’en ferait honneur;
Telle est des courtisans la bassesse cruelle.
Notre indigne pontife, à sa haine fidèle,
N’attend que le moment de se rassasier
Du sang des malheureux qu’on va sacrifier.
Dans l’état où je suis, son triomphe est
facile.
Nous voici tous les deux sans force et sans asile,
Nous débattant en vain, par un pénible
effort,
Sous le fer des tyrans, dans les bras de la mort.
SCÈNE IV.
IRADAN, ARZAME,
LE VIEIL ARZÉMON.
IRADAN.
Vénérable vieillard, que viens-tu nous apprendre?
LE VIEIL ARZÉMON.
C’est un événement qui pourra vous surprendre,
Et peut-être un moment soulager vos douleurs,
Pour nous replonger tous en de plus grands malheurs.
Votre fils, votre frère...
IRADAN.
Explique-toi.
ARZAME.
Je tremble.
LE VIEIL ARZÉMON.
De ce château fatal ils s’avançaient ensemble;
Du quartier de César ils suivaient les chemins:
Du grand-prêtre accouru les suivants inhumains
Ordonnent qu’on s’arrête, et demandent leur proie;
A mes yeux consternés le pontife déploie
Un arrêt que sa brigue au prétoire a surpris.
On l’a dû respecter; mais, seigneur, votre fils,
Dans son emportement, pardonnable à son âge,
Contre eux, le fer en main, se présente et s’engage;
Votre frère le suit d’un pas impétueux;
Mégatise à grands cris s’élance
au milieu d’eux:
Des soldats s’attroupaient à la voix du grand-prêtre:
« Frappez, s’écriait-il, secondez votre
maître. »
De toutes parts on s’arme, et le fer brille aux yeux:
Je voyais deux partis ardents, audacieux,
Se mêler, se frapper, combattre avec furie.
Je ne sais quelle main (qu’on va nommer impie),
Au milieu du tumulte, au milieu des soldats,
Sur l’orgueilleux pontife a porté le trépas;
Sous vingt coups redoublés j’ai vu tomber ce traître,
Indigne de sa place et du saint nom de prêtre;
Je l’ai vu se rouler sur la terre étendu:
Il blasphémait ses dieux qui l’ont mal défendu,
Et sa mort effroyable est digne de sa vie.
IRADAN.
Il a reçu le prix de tant de barbarie.
ARZAME
Ah! son sang odieux répandu justement
Sera vengé bientôt, et payé chèrement.
LE VIEIL ARZÉMON.
Je le crois. On disait qu’en ce désordre extrême
César doit au château se transporter lui-même.
ARZAME.
Qu’est devenu mon père?
IRADAN.
Ah! je vois qu’aujourd’hui
Il n’est plus de pardon ni pour nous ni pour lui.
(Le vieil Arzémon sort.)
SCÈNE V.
IRADAN, CÉSÈNE,
ARZAME,
LE JEUNE ARZÉMON.
CÉSÈNE.
Sans doute il n’en est point; mais la terre est vengée.
Par votre digne fils ma gloire est partagée;
C’est assez.
LE JEUNE ARZÉMON.
Oui, nos mains ont puni ses fureurs
Puissent périr ainsi tous les persécuteurs!
Le ciel, nous disaient-ils, leur remit son tonnerre:
Que le ciel les en frappe, et délivre la terre;
Que leur sang satisfasse au sang de l’innocent:
Mon père, entre vos bras je mourrai trop content.
IRADAN.
La mort est sur nous tous, mon fils; à ses approches
Je ne te ferai point d’inutiles reproches(65).
Ce nouveau coup nous perd; et ce monstre expiré,
Tout barbare qu’il fut, était pour nous sacré.
César va nous punir. Un vieillard magnanime,
Un frère, deux enfants, tout est ici victime,
Tout attend son arrêt. Flétri, dépossédé,
Prisonnier dans ce fort où j’avais commandé,
Je finis dans l’opprobre une vie abhorrée,
Au devoir, à l’honneur, vainement consacrée.
CÉSÈNE.
Eh quoi! je ne vois plus ce fidèle Arzémon;
Serait-il renfermé dans une autre prison?
A-t-on déjà puni son respectable zèle,
Et les bienfaits surtout de sa main paternelle?
Au supplice, ma fille, il ne peut échapper.
César de toutes parts nous fait envelopper.
ARZAME.
J’entends déjà sonner les trompettes guerrières,
Et je vois avancer les troupes meurtrières.
Depuis qu’on m’a conduite en ce malheureux fort
Je n’ai vu que du sang, des bourreaux, et la mort.
CÉSÈNE.
Oui, c’en est fait, ma fille.
ARZAME.
Ah! pourquoi suis-je née?
CÉSÈNE, embrassant
sa fille.
Pour mourir avec moi, mais plus infortunée...
O mon cher frère et toi, son déplorable
fils,
Nos jours étaient affreux, ils sont du moins finis.
IRADAN.
La garde du prétoire, en ces murs avancée,
Déjà des deux côtés avec ordre
est placée.
Je vois César lui-même... A genoux, mes
enfants(66).
ARZAME.
Ainsi nous touchons tous à nos derniers moments!
SCÈNE VI.
LES PRÉCÉDE\TS;
L’EMPEREUR,
GARDES; LE VIEIL ARZÉMON,
et MÉGATISE, au fond.
L’EMPEREUR.
Enfin de la justice à mes sujets rendue
Il est temps qu’en ces lieux la voix soit entendue;
Le désordre est trop grand. De tout je suis instruit;
L’intérêt de l’État m’éclaire
et me conduit.
Levez-vous, écoutez mes arrêts équitables.
Pères, enfants, soldats, vous êtes tous
coupables,
Dans ce jour d’attentats et de calamités,
D’avoir négligé tous d’implorer mes bontés.
CÉSÈNE.
On m’a fermé l’accès.
IRADAN
Le respect et les craintes,
Seigneur, auprès de vous interdisent les plaintes.
L’EMPEREUR.
Vous vous trompiez; c’est trop vous défier de moi:
Vous avez outragé l’empereur et la loi;
Le meurtre d’un pontife est surtout punissable.
Je sais qu’il fut cruel, injuste, inexorable:
Sa soif du sang humain ne se put assouvir;
On devait l’accuser, j’aurais su le punir.
Sachez qu’à la loi seule appartient la vengeance:
Je vous eusse écoutés; la voix de l’innocence
Parle à mon tribunal avec sécurité,
Et l’appui de mon trône est la seule équité.
IRADAN.
Nous avons mérité, seigneur, votre colère;
Épargnez les enfants, et punissez le père.
L’EMPEREUR.
Je sais tous vos malheurs. Un vieillard dont la voix
Jusqu’au pied de mon trône a passé quelquefois,
Dont la simplicité, la candeur, m’ont dû
plaire,
M’a parlé, m’a touché par un récit
sincère;
Il se fie à César; vous deviez l’imiter.
(Au vieil Arzémon.)
Approchez, Arzémon; venez vous présenter:
Dans un culte interdit par une loi sévère
Vous avez élevé la soeur avec le frère;
C’est la première source où de tant de
fureurs
Ce jour a vu puiser ce vaste amas d’horreurs:
Des prêtres, emportés par un funeste zèle,
Sur une faible enfant ont mis leur main cruelle;
Ils auraient dû l’instruire, et non la condamner;
Trop jaloux de leurs droits qu’ils n’ont pas su borner,
Fiers de servir le ciel, ils servaient leur vengeance.
De ces affreux abus j’ai senti l’importance;
Je les viens abolir.
IRADAN.
Rome, les nations,
Vont bénir vos bontés.
L’EMPEREUR.
Les persécutions
Ont mal servi ma gloire, et font trop de rebelles.
Quand le prince est clément, les sujets sont fidèles.
On m’a trompé longtemps; je ne veux désormais
Dans les prêtres des dieux que des hommes de paix,
Des ministres chéris, de bonté, de clémence,
Jaloux de leurs devoirs, et non de leur puissance;
Honorés et soumis, par les lois soutenus,
Et par ces mêmes lois sagement contenus;
Loin des pompes du monde enfermés dans leur temple,
Donnant aux nations le précepte et l’exemple;
D’autant plus révérés qu’ils voudront
l’être moins;
Dignes de vos respects, et dignes de mes soins:
C’est l’intérêt du peuple, et c’est celui
du maître.
Je vous pardonne à tous. C’est à vous de
connaître
Si de l’humanité je me fais un devoir,
Et si j’aime l’État plutôt que mon pouvoir...
Iradan, désormais, loin des murs d’Apamée,
Votre frère avec vous me suivra dans l’armée;
Je vous verrai de près combattre sous mes yeux:
Vous m’avez offensé; vous m’en servirez mieux.
De vos enfants chéris j’approuve l’hyménée.
(A Arzame et au jeune Arzémon.)
Méritez ma faveur, qui vous est destinée.
(Au vieil Arzémon(67).)
Et toi, qui fus leur père, et dont le noble coeur
Dans une humble fortune avait tant de grandeur,
J’ajoute à ta campagne un fertile héritage;
Tu mérites des biens, tu sais en faire usage.
Les Guèbres désormais pourront en liberté
Suivre un culte secret longtemps persécuté:
Si ce culte est le tien, sans doute il ne peut nuire
Je dois le tolérer plutôt que le détruire.
Qu’ils jouissent en paix de leurs droits, de leurs biens;
Qu’ils adorent leur dieu, mais sans blesser les miens:
Que chacun dans sa loi cherche en paix la lumière;
Mais la loi de l’État est toujours la première.
Je pense en citoyen, j’agis en empereur:
Je hais le fanatique et le persécuteur(68).
IRADAN.
Je crois entendre un dieu, du haut d’un trône auguste,
Qui parle au genre humain pour le rendre plus juste.
ARZAME.
Nous tombons tous, seigneur, à vos sacrés
genoux.
LE VIEIL ARZÉMON.
Notre religion est de mourir pour vous. |