OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE THÉÂTRE V
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LES GUÈBRES, OU LA TOLÉRANCE
TRAGÉDIE EN CINQ ACTES, NON REPRÉSENTÉE. (1769)

Avertissement de Beuchot.
Notice bibliographique.
Epître dédicatoire à M. de Voltaire
Préface de l'éditeur.
Discours historique  et  critique.
Personnages
Acte I
Acte II
Acte III
Acte IV
Acte V
Variantes
AVERTISSEMENT DE BEUCHOT.

L’Avertissement des Éditeurs de Kehl pour cette pièce était bien court(1): j’ose dire qu’il l’était trop. 

La tragédie des Guèbres, commencée le 1er août 1768, fut faite en douze jours(2), Elle était, disait Voltaire(3), l’ouvrage d’un jeune homme fort maigre, et qui avait quelque feu dans deux yeux noirs, qui se disait possédé du diable, et qui intitulait sa pièce tragédie plus que bourgeoise. En même temps qu’il écrivait cela, il expédiait le manuscrit à Paris. Mais il refit bientôt les trois premières scènes du cinquième acte, fit au quatrième acte des changements pareils(4), retoucha aussi les trois premiers actes. D’Argental avait demandé des adoucissements sur la prêtraille; mais c’était la chose impossible, la pièce n’étant fondée que sur l’horreur que la prêtraille inspire(5). C’était assez d’un tel sujet pour éveiller l’attention des censeurs dramatiques; il importait donc de cacher le nom de l’auteur. Voltaire pensa d’abord à donner cette tragédie comme l’ouvrage posthume de Guimond de la Touche (mort en 1760), et comme étant originairement une tragédie chrétienne(6); un peu plus tard(7), ce fut sur le compte de Desmahis (mort en 1761); et les premières éditions portent en effet: Par M. D** M****. Un passage de la préface, resté longtemps manuscrit, et qui ne fut publié que dans les éditions de Kehl, nomme en toutes lettres cet auteur; ce qui n’était pas sans inconvénient, car c’était s’exposer à des réclamations de la part des héritiers; en retranchant à l’impression la fin de la préface, c’était se mettre à l’abri de ces réclamations. Quelques personnes expliquent les initiales D. M. par De Morza, nom mis par Voltaire aux notes de l’Ode sur la mort de la margrave de Bareuth, et à d’autres ouvrages. 

Mais ces précautions vulgaires lui parurent insuffisantes: il tenait par-dessus tout à ne pas être soupçonné d’être l’auteur, et ne trouva rien de mieux à faire pour cela que de se dédier sa pièce(8). La ruse n’était pas nouvelle; Voltaire lui-même l’avait employée quelques années auparavant, en se faisant adresser les Lettres sur la Nouvelle Héloïse.

L’édition des Guèbres, qu’il fit faire à Genève (sans nom de ville), contient une Préface de l’Éditeur, et une Épître dédicatoire à M. de Voltaire. L’embarras était dans la mesure à donner aux éloges que devait contenir la dédicace. Il faut convenir que, s’ils sont assez grands pour faire croire qu’ils étaient d’une plume étrangère, et comme il le dit(9): « Ce qu’on me dit dans la délicace est d’une nécessité absolue dans la position où je me trouve », il n’y a rien d’exagéré ni de trop vague. Une seule phrase semble trahir l’auteur, c’est celle où il parle des obligations que lui ont les libraires; c’était une occasion toute naturelle de répondre aux calomnies qu’on avait répandues contre lui, et qu’on répète encore aujourd’hui, quelque injustes qu elles soient. 

Cette édition de Genève avait été faite pour les étrangers(10); quatre exemplaires en furent envoyés à Paris(11): ils y sont très rares, et ce n’est que dans la riche collection de M. de Soleinne que j’ai trouvé un exemplaire de cette édition, qui est intitulée les Guèbres, ou la Tolérance, tragédie, par M. D** M****, 1769, in-8° de 146 pages. Une réimpression faite à Paris (sans nom de ville), en 82 pages in-8°, porte seulement ce titre: les Guèbres, tragédie, par M. D. M.; elle contient la Préface de l’Éditeur, mais non l’Épître dédicaloire. Aucun de ces deux morceaux ne se retrouve dans une troisième édition, à Rotterdam, chez Reinier Leers (à Genève, chez les frères Cramer), 1769, in-8° de iv et 104 pages. Mais cette troisième édition, qui est encadrée, et qui est de novembre(12) 1769, contient un Discours historique et critique qui paraissait pour la première fois. 

L’Épître dédicatoire n’a pas non plus été reproduite dans l’édition in-4°. Cela explique comment elle a échappé aux éditeurs de Kehl, et à tous ceux qui m’ont précédé. 

Le suffrage des lecteurs ne suffisait pas à Voltaire. Il eût bien voulu que la pièce fût jouée: il espérait qu’elle le serait à Paris avec un prodigieux succès(13). Mais un procureur du roi du Châtelet, nommé Moreau(14), s’opposa à la représentation. Voltaire tourna ses vues sur Lyon; le zèle de Bordes y échoua devant les mauvaises dispositions de Montazet, confrère de Voltaire à l’Académie française, archevêque de Lyon, et qui n’était pourtant qu’un prêtre de Vénus(15).

D’Alembert, qui savait combien était vif le désir de Voltaire que les Guèbres fussent mis au théâtre, lui écrivit que la pièce avait été ou devait être jouée à Toulouse(16). C’était pousser la flatterie bien loin. La tragédie de la Tolérance ne pouvait se représenter dans la ville dont le parlement avait fait rouer Calas. Quoique Voltaire parle aussi de représentations qui se préparaient à Grenoble(17) et à Orangis(18), il est douteux que les Guèbres aient été joués sur aucun théâtre, même sur celui de Ferney, Mme Denis se trouvant à Paris dans les derniers mois de 1768, où Voltaire aurait pu vouloir essayer sa pièce. 

J’ai, dans mon Avis en tête des Scythes, parlé de la Lettre à un ami de province sur les Scythes et les Guèbres. 

Beuchot. 

Janvier 1832.
ÉPÎTRE DÉDICATOIRE A M. DE VOLTAIRE

DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE,
DE CELLES DE FLORENCE, DE LONDRES, DE PÉTERSBOURG, DE BERLIN, ETC.
GENTILHOMME ORDINAIRE DU ROI TRÈS CHRÉTIEN,
ANCIEN CHAMBELLAN DU ROI DE PRUSSE.

(19)A qui dédierons-nous la tragédie de la Tolérance qu’à vous qui avez enseigné cette vertu pendant plus de cinquante années? Tout le monde a retenu ces vers de la Henriade où le héros de la France, et le vôtre(20), dit à la reine Elisabeth(21):
 

Et périsse à jamais l’affreuse politique 
Qui prétend sur les coeurs un pouvoir despotique, 
Qui veut, le fer en main, convertir les mortels, 
Qui du sang hérétique arrose les autels, 
Et prenant un faux zèle et l’intérêt pour guides, 
Ne sert un Dieu de paix que par des homicides!

Quel est celui de vos ouvrages où vous n’ayez pas rendu les fanatiques persécuteurs odieux et la religion respectable? Votre Traité de la Tolérance(22)n’est-il pas le code de la raison et de l’humanité? N’avez-vous pas toujours pensé et parlé comme le vénérable Berwick, évêque de Soissons, qui, dans son mandement de 1757, dit expressément que nous devons regarder les Turcs comme nos frères(23)?

De plus de mille voyageurs qui sont venus chez vous depuis que vous êtes retiré dans notre voisinage, on sait qu’il ne s’en est pas trouvé un seul qui n’ait adopté vos maximes; et parmi ces voyageurs illustres on a compté des souverains. 

S’il est encore des hommes atroces qui ressemblent en secret aux prêtres des furies de la tragédie des Guèbres, il est partout des souverains, des guerriers, des magistrats, des citoyens éclairés, qui imitent le César de cette tragédie singulière. 

Nous la présentons à l’auteur de la Henriade et de tant de tragédies dictées par l’amour du genre humain, à l’auteur citoyen dont la vérité a toujours conduit la plume, soit lorsque ses vers rendaient le grand Henri IV encore plus cher aux nations, soit quand il célébrait en prose le roi Louis XIV(24) si brillant et son successeur si chéri(25); soit quand il peignait le grand siècle qui n’est que trop passé, et le siècle plus raffiné, plus philosophique, le siècle des paradoxes, dans lequel nous sommes; l’un qui fut celui du génie, l’autre qui est celui des raisonnements sur le génie, mais qui est aussi celui de la science plus répandue, et surtout de la science économique: nous vous présentons, dis-je, les Guèbres comme un ouvrage que vous avez inspiré. 

C’est à ceux de notre profession(26) surtout à vous faire des remerciements. Vous nous avez comblés de vos bienfaits. Acceptez cet hommage public; nous ne serons jamais au nombre des ingrats. 

Le jeune auteur des Guèbres, qui se regarde comme votre disciple, et qui veut être inconnu, nous a expressément recommandé de vous dire tout ce que nous vous disons ici. Nous parlons en son nom comme au nôtre. 
 

Nous avons l’honneur d’être avec un profond respect, 
Monsieur, 
Vos très humbles et très obéissants serviteurs.
Gabriel Grasset, et associés.

PRÉFACE DE L’ÉDITEUR(27).

Le poème dramatique intitulé les Guèbres était originairement une tragédie chrétienne; mais après les tragédies de Saint Genest, de Polyeucte, de Théodore, de Gabinie(28), et de tant d’autres, l’auteur de cet ouvrage craignit que le public ne fût enfin dégoûté, et que même ce ne fût en quelque façon manquer de respect pour la religion chrétienne de la mettre trop souvent sur un théâtre profane. Ce n’est que par le conseil de quelques magistrats éclairés qu’il substitua les Parsis, ou Guèbres, aux chrétiens. Pour peu qu’on y fasse attention, on verra qu’en effet les Guèbres n’adoraient qu’un seul Dieu, qu’ils furent persécutés comme les chrétiens depuis Dioclétien, et qu’ils ont dû dire à peu près pour leur défense tout ce que les chrétiens disaient alors. 

L’empereur ne fait à la fin de la pièce que ce que fit Constantin à son avénement, lorsqu’il donna dans un édit pleine liberté aux chrétiens d’exercer leur culte, jusque-là presque toujours défendu ou à peine toléré. 

M. D. M.(29), en composant cet ouvrage, n’eut d’autre vue que d’inspirer la charité universelle, le respect pour les lois, l’obéissance des sujets aux souverains, l’équité et l’indulgence des souverains pour leurs sujets. 

Si les prêtres des faux dieux abusent cruellement de leur pouvoir dans cette pièce, l’empereur les réprime. Si l’abus du sacerdoce est condamné, la vertu de ceux qui sont dignes de leur ministère reçoit tous les éloges qu’elle mérite. 

Si le tribun d’une légion, et son frère qui en est le lieutenant, s’emportent en murmures, la clémence et la justice de César en font des sujets fidèles et attachés pour jamais à sa personne. 

Enfin la morale la plus pure et la félicité publique sont l’objet et le résultat de cette pièce. C’est ainsi qu’en jugèrent des hommes d’État élevés à des postes considérables, et c’est dans cette vue qu’elle fut approuvée à Paris. 

Mais on conseilla à l’auteur de ne la point exposer au théâtre, et de la réserver seulement pour le petit nombre de gens de lettres qui lisent encore ces ouvrages. On attendait alors avec impatience plusieurs tragédies plus théâtrales et plus dignes des regards du public, soit de M. du Belloy, soit de M. Le Mierre, ou de quelques autres auteurs célèbres. M. D. M.(30) n’osa ni ne voulut entrer en concurrence avec des talents qu’il sentait supérieurs aux siens; il aima mieux avoir droit à leur indulgence que de lutter vainement contre eux; et il supprima même son ouvrage, que nous présentons aujourd’hui aux gens de lettres car c’est leur suffrage qu’il faut principalement ambitionner dans tous les genres; ce sont eux qui dirigent à la longue le jugement et le goût du public. Nous n’entendons pas seulement par gens de lettres les auteurs, mais les amateurs éclairés qui ont fait une étude approfondie de la littérature: Qui vitam excoluere per artes(31); ce sont eux que le grand Virgile place dans les champs Élysées parmi les ombres heureuses, parce que la culture des arts rend toujours les âmes plus honnêtes et plus pures. 

Enfin nous avons cru que le fond des choses qui sont traitées dans ce drame pourrait ranimer un peu le goût de la poésie, que l’esprit de dissertation et de paradoxe commence à éteindre en France malgré les heureux efforts de plusieurs jeunes gens, remplis de grands talents, qu’on n’a peut-être pas assez encouragés. 
 
 

DISCOURS HISTORIQUE ET CRITIQUE

A L’OCCASION

DE LA TRAGÉDIE DES GUÈBRES.

(32)On trouvera dans cette nouvelle édition de la tragédie des Guèbres, exactement corrigée, beaucoup de morceaux qui n’étaient point dans les premières. Cette pièce n’est pas une tragédie ordinaire dont le seul but soit d’occuper pendant une heure le loisir des spectateurs, et dont le seul mérite soit d’arracher, avec le secours d’une actrice, quelques larmes bientôt oubliées. L’auteur n’a point cherché de vains applaudissements, qu’on a si souvent prodigués sur les théâtres aux plus mauvais ouvrages encore plus qu’aux meilleurs. 

Il a seulement voulu employer un faible talent à inspirer, autant qu’il est en lui, le respect pour les lois, la charité universelle, l’humanité, l’indulgence, la tolérance: c’est ce qu’on a déjà remarqué dans les préfaces qui ont paru à la tête de cet ouvrage dramatique. 

Pour mieux parvenir à jeter dans les esprits les semences de ces vertus nécessaires à toute société, on a choisi des personnages dans l’ordre commun. On n’a pas craint de hasarder sur la scène un jardinier, une jeune fille qui a prêté la main aux travaux rustiques de son père, des officiers, dont l’un commande dans une petite place frontière, et dont l’autre est lieutenant dans la compagnie de son frère; enfin un des acteurs est un simple soldat. De tels personnages, qui se rapprochent plus de la nature, et la simplicité du style qui leur convient, ont paru devoir faire plus d’impression, et mieux concourir au but proposé que des princes amoureux et des princesses passionnées: les théâtres ont assez retenti de ces aventures tragiques qui ne se passent qu’entre des souverains, et qui sont de peu d’utilité pour le reste des hommes. On trouve à la vérité un empereur dans cette pièce, mais ce n’est ni pour frapper les yeux par le faste de la grandeur, ni pour étaler son pouvoir en vers ampoulés: il ne vient qu’à la fin de la tragédie, et c’est pour prononcer une loi telle que les anciens les feignaient dictées par les dieux. 

Cette heureuse catastrophe est fondée sur la plus exacte vérité. L’empereur Gallien, dont les prédécesseurs avaient longtemps persécuté une secte persane, et même notre religion chrétienne, accorda enfin aux chrétiens et aux sectaires de Perse la liberté de conscience par un édit solennel. C’est la seule action glorieuse de son règne. Le vaillant et sage Dioclétien se conforma depuis à cet édit pendant dix-huit années entières. La première chose que fit Constantin, après avoir vaincu Maxence, fut de renouveler le fameux édit de liberté de conscience, porté par l’empereur Gallien en faveur des chrétiens. Ainsi c’est proprement la liberté donnée au christianisme qui était le sujet de la tragédie. Le respect seul pour notre religion empêcha, comme on sait, l’auteur de la mettre sur le théâtre: il donna la pièce sous le nom des Guèbres. S’il l’avait présentée sous le titre des chrétiens, elle aurait été jouée sans difficulté, puisqu’on n’en fit aucune de représenter le saint Genest de Rotrou, le saint Polyeucte, et la sainte Théodore, vierge et martyre, de Pierre Corneille, le saint Alexis de Desfontaines, la sainte Gabinie de Brueys, et plusieurs autres. 

Il est vrai qu’alors le goût était moins raffiné, les esprits étaient moins disposés à faire des applications malignes; le public trouvait bon que chaque acteur parlât dans son caractère. 

On applaudit sur le théâtre ces vers de Marcèle dans la tragédie de Saint Genest, jouée en 1647, longtemps après Polyeucte(33):
 

O ridicule erreur de vanter la puissance 
D’un Dieu qui donne aux siens la mort pour récompense, 
D’un imposteur, d’un fourbe, et d’un crucifié! 
Qui l’a mis dans le ciel? Qui l’a déifié? 
Un ramas d’ignorants et d’hommes inutiles, 
De malheureux, la lie et l’opprobre des villes; 
Des femmes, des enfants, dont la crédulité 
S’est forgée à plaisir une divinité; 
Des gens qui, dépourvus des biens de la fortune, 
Trouvant dans leur malheur la lumière importune, 
Sous le nom de chrétiens font gloire du trépas, 
Et du mépris des biens qu’ils ne possèdent pas.

Mais on applaudit encore davantage cette réponse de saint Genest: 
 

Si mépriser leurs dieux c’est leur être rebelle, 
Croyez qu’avec raison je leur suis infidèle, 
Et que, loin d’excuser cette infidélité, 
C’est un crime innocent dont je fais vanité. 
Vous verrez si ces dieux de métal et de pierre 
Seront puissants au ciel comme on les croit en terre, 
Et s’ils vous sauveront de la juste fureur 
D’un Dieu dont la créance y passe pour erreur; 
Et lors ces malheureux, ces opprobres des villes, 
Ces femmes, ces enfants, et ces gens inutiles, 
Les sectateurs enfin de ce crucifié 
Vous diront si sans cause ils l’ont déifié.

On avait approuvé dix ans auparavant, dans la tragédie de saint Polyeucte, le zèle avec lequel il court renverser les vases sacrés et briser les statues des dieux dès qu’il est baptisé. Les esprits n’étaient pas alors aussi difficiles qu’ils le sont aujourd’hui; on ne s’aperçut pas que l’action de Polyeucte est injuste et téméraire; peu de gens même savaient qu’un tel emportement était condamné par les saints conciles. Quoi de plus condamnable, en effet, que d’aller exciter un tumulte horrible dans un temple, de mettre aux prises tout un peuple assemblé pour remercier le ciel d’une victoire de l’empereur, de fracasser des statues dont les débris peuvent fendre la tête des enfants et des femmes! Ce n’est que depuis peu qu’on a vu combien la témérité de Polyeucte est insensée et coupable. La cession qu’il fait de sa femme à un païen a paru enfin à plusieurs personnes choquer la raison, les bienséances, la nature, et le christianisme même: les conversions subites de Pauline, et même du tâche Félix, ont trouvé des censeurs, qui, en admirant les belles scènes de cette pièce, se sont révoltés contre quelques détauts de ce genre. 

Athalie est peut-être le chef-d’oeuvre de l’esprit humain. Trouver le secret de faire en France une tragédie intéressante sans amour, oser faire parler un enfant sur le théâtre, et lui prêter des réponses dont la candeur et la simplicité nous tirent des larmes, n’avoir presque pour acteurs principaux qu’une vieille femme et un prêtre, remuer le coeur pendant cinq actes avec ces faibles moyens, se soutenir surtout (et c’est là le grand art) par une diction toujours pure, toujours naturelle, et auguste, souvent sublime; c’est là ce qui n’a été donné qu’à Racine, et qu’on ne reverra probablement jamais. 

Cependant cet ouvrage n’eut longtemps que des censeurs; on connaît l’épigramme de Fontenelle, qui finit par ce mauvais vers: 
 

Pour avoir fait pis qu’Esther, 
Comment diable as-tu pu faire?

Il y avait alors une cabale si acharnée contre le grand Racine, que, si l’on en croit l’historien du théâtre français, on donnait, dans des jeux de société, pour pénitence à ceux qui avaient fait quelque faute, de lire un acte d’Athalie; comme dans la société de Boileau, de Furetière, de Chapelle, on avait imposé la pénitence de lire une page de la Pucelle de Chapelain: c’est sur quoi l’écrivain du Siècle de Louis XIV dit, à l’article Racine: « L’or est confondu avec la boue pendant la vie des artistes, et la mort les sépare. » 

Enfin, ce qui montre encore plus à quel point nos premiers jugements sont souvent absurdes, combien il est rare de bien apprécier les ouvrages en tout genre, c’est que non seulement Athalie fut impitoyablement déchirée, mais elle fut oubliée. On représentait tous les jours Alcibiade(34),pour qui 
 

. . . . . . . . . . . . . . . . . . La fille d’un grand roi(35)
Brûle d’un feu secret, sans honte et sans effroi.

Tous les nouveaux acteurs essayaient leur talent dans leComte d’Essex, qui dit en rendant son épée: 
 

Vous avez en vos mains ce que toute la terre 
A vu plus d’une fois utile à l’Angleterre.

On applaudissait à la reine Élisabeth, amoureuse comme une fille de quinze ans à l’âge de soixante et huit; les loges s’extasiaient quand elle disait: 
 

Il a trop de ma bouche, il a trop de mes yeux 
Appris qu’il est, l’ingrat, ce que j’aime le mieux. 
De cette passion que faut-il qu’il espère? 
Ce qu’il faut qu’il espère! et qu’en puis-je espérer 
Que la douceur de voir, d’aimer, et de pleurer?

Ces énormes platitudes, qui suffiraient à déshonorer une nation, avaient la plus grande vogue; mais pour Athalie, il n’en était pas question, elle était ignorée du public. Une cabale l’avait anéantie, une autre cabale enfin la ressuscita. Ce ne fut point parce que cet ouvrage est un chef-d’oeuvre d’éloquence qu’on le fit représenter en 1717(36), ce fut uniquement parce que l’âge du petit Joas et celui du roi de France(37) régnant étant pareils, on crut que cette conformité pourrait faire une grande impression sur les esprits. Alors le public passa de trente années d’indifférence au plus grand enthousiasme. 

Malgré cet enthousiasme, il y eut des critiques: je ne parle pas de ces raisonneurs destitués de génie et de goût, qui, n’ayant pu faire deux bons vers en leur vie, s’avisent de peser dans leurs petites balances les beautés et les défauts des grands hommes, à peu près comme des bourgeois de la rue Saint-Denis jugent les campagnes des maréchaux de Turenne et de Saxe. 

Je n’ai ici en vue que les réflexions sensées et patriotiques de plusieurs seigneurs considérables, soit français, soit étrangers: ils ont trouvé Joad beaucoup plus condamnable que ne l’était Grégoire VII quand il eut l’audace de déposer son empereur Henri IV, de le persécuter jusqu’à la mort, et de lui faire refuser la sépulture. 

Je crois rendre service à la littérature, aux moeurs, aux lois, en rapportant ici la conversation que j’eus dans Paris avec milord Cornsbury, an sujet d’une représentation d’Athalie.

« Je ne puis aimer, disait ce digne pair d’Angleterre, le pontife Joad: comment! conspirer contre sa reine à laquelle il a fait serment d’obéissance! la trahir par le plus lâche des mensonges, en lui disant qu’il y a de l’or dans sa sacristie, et qu’il lui donnera cet or! la faire ensuite égorger par des prêtres à la Porte-aux-Chevaux, sans forme de procès! une reine! une femme! quelle horreur! Encore si Joad avait quelque prétexte pour commettre cette action abominable! mais il n’en a aucun. Athalie est une grand’mère de près de cent ans; le jeune Joas est son petit-fils, son unique héritier; elle n’a plus de parents; son intérêt est de l’élever et de lui laisser la couronne; elle déclare elle-même qu’elle n’a pas d’autre intention. C’est une absurdité insupportable de supposer qu’elle veuille élever Joas chez elle pour s’en défaire; c’est pourtant sur cette absurdité que le fanatique Joad assassine sa reine. 

« Je l’appelle hardiment fanatique, puisqu’il parle ainsi à sa femme (à cette femme assez inutile dans la pièce), lorsqu’il la trouve avec un prêtre qui n’est pas de sa communion: 
 

Quoi! fille de David, vous parlez à ce traître(38)!
Vous soufflez qu’il vous parle, et vous ne craignez pas 
Que, du fond de l’abîme entr’ouvert sous ses pas, 
Il ne sorte à l’instant des feux qui vous embrasent, 
Ou qu’en tombant sur lui ces murs ne vous écrasent!

« Je fus très content du parterre qui riait de ces vers, et non moins content de l’acteur(39) qui les supprima dans la représentation suivante. Je me sentais une horreur inexprimable pour ce Joad; je m’intéressais vivement à Athalie; je disais d’après vous-même: 
 

Je pleure, hélas! de la pauvre Athalie, 
Si méchamment mise à mort par Joad(40).

« Car pourquoi ce grand-prêtre conspire-t-il très imprudemment contre la reine? pourquoi la trahit-il? pourquoi l’égorge-t-il? C’est apparemment pour régner lui-même sous le nom du petit Joas; car quel autre que lui pourrait avoir la régence sous un roi enfant dont il est le maître? 

« Ce n’est pas tout; il veut qu’on extermine ses concitoyens; qu’on se baigne dans leur sang sans horreur; il dit à ses prêtres: 

Frappez et Tyriens et même Israélites(41).

« Quel est le prétexte de cette boucherie? c’est que les uns adorent Dieu sous le nom phénicien d’Adonaï; les autres, sous le nom chaldéen de Baal ou Be1. En bonne foi, est-ce là une raison pour massacrer ses concitoyens, ses parents, comme il l’ordonne? Quoi! parce que Racine est janséniste, il veut qu’on fasse une Saint-Barthélemy des hérétiques! 

« Il est d’autant plus permis d’avoir en exécration l’assassinat et les fureurs de Joad, que les livres juifs, que toute la terre sait être inspirés de Dieu, ne lui donnent aucun éloge. J’ai vu plusieurs de mes compatriotes qui regardent du même oeil Joad et Cromwell: ils disent que l’un et l’autre se servent de la religion pour faire mourir leurs monarques. J’ai vu même des gens difficiles qui disaient que le prêtre Joad n’avait pas plus de droit d’assassiner Athalie que votre jacobin Clément n’en avait d’assassiner Henri III. 

« On n’a jamais joué Athalie chez nous; je m’imagine que c’est parce qu’on y déteste un prêtre qui assassine sa reine sans la sanction d’un acte passé en parlement. 

¾ C’est peut-être, lui répondis-je, parce qu’on ne tue qu’une seule reine dans cette pièce; il en faut des douzaines aux Anglais, avec autant de spectres. 

¾ Non, croyez-moi, me répliqua-t-il, si on ne joue point Athalie à Londres, c’est qu’il n’y a point assez d’action pour nous; c’est que tout s’y passe en longs discours; c’est que les quatre premiers actes entiers sont des préparatifs; c’est que Josabeth et Mathan sont des personnages peu agissants; c’est que le grand mérite de cet ouvrage consiste dans l’extrême simplicité et dans l’élégance noble du style. La simplicité n’est point du tout un mérite sur notre théâtre; nous voulons bien plus de fracas, d’intrigue, d’action, et d’événements variés: les autres nations nous blâment; mais sont-elles en droit de vouloir nous empêcher d’avoir du plaisir à notre manière? En fait de goût, comme de gouvernement, chacun doit être le maître chez soi. Pour la beauté de la versification, elle ne se peut jamais traduire. Enfin le jeune Éliacin, en long habit de lin, et le petit Zacharie, tous deux présentant le sel au grand-prêtre, ne feraient aucun effet sur les têtes de mes compatriotes, qui veulent être profondément occupées et fortement remuées. 

« Personne ne court véritablement le moindre danger dans cette pièce jusqu’au moment où la trahison du grand-prêtre éclate, car assurément on ne craint point qu’Athalie fasse tuer le petit Joas; elle n’en a nulle envie, elle veut l’élever comme son propre fils(42). Il faut avouer que le grand-prêtre, par ses manoeuvres et par sa férocité, fait tout ce qu’il peut pour perdre cet enfant qu’il veut conserver; car en attirant la reine dans le temple sous prétexte de lui donner de l’argent, en préparant cet assassinat, pouvait-il s’assurer que le petit Joas ne serait pas égorgé dans le tumulte? 

« En un mot, ce qui peut être bon pour une nation peut être fort insipide pour une autre. On a voulu on vain me faire admirer la réponse que Joas fait à la reine quand elle lui dit: 
 

J’ai mon dieu que je sers; vous servirez le vôtre 
Ce sont deux puissants dieux.

Le petit Juif lui répond: 
 

Il faut craindre le mien; 
Lui seul est Dieu, madame, et le vôtre n’est rien.

« Qui ne voit que l’enfant aurait répondu de même s’il avait été élevé dans le culte de Baal par Mathan? Cette réponse ne signifie autre chose sinon: J’ai raison, et vous avez tort, car ma nourrice me l’a dit. 

« Enfin, monsieur, j’admire avec vous l’art et les vers de Racine dans Athalie, et je trouve avec vous que le fanatique Joad est d’un très dangereux exemple. 

¾ Je ne veux point, lui répliquai-je, condamner le goût de vos Anglais; chaque peuple a son caractère: ce n’est point pour le roi Guillaume que Racine fit son Athalie; c’est pour Mme de Maintenon et pour des Français. Peut-être vos Anglais n’auraient point été touchés du péril imaginaire du petit Joas: ils raisonnent, mais les Français sentent: il faut plaire à sa nation; et quiconque n’a point avec le temps de réputation chez soi, n’en a jamais ailleurs. Racine prévit bien l’effet que sa pièce devait faire sur notre théâtre; il conçut que les spectateurs croiraient en effet que la vie de l’enfant est menacée, quoiqu’elle ne le soit point du tout. Il sentit qu’il ferait illusion par le prestige de son art admirable; que la présence de cet enfant et les discours touchants de Joad, qui lui sert de père, arracheraient des larmes. 

« J’avoue qu’il n’est pas possible qu’une femme d’environ cent ans veuille égorger son petit-fils, son unique héritier; je sais qu’elle a un intérêt pressant à l’élever auprès d’elle, qu’il doit lui servir de sauvegarde contre ses ennemis, que la vie de cet enfant doit être son plus cher objet après la sienne propre: mais l’auteur a l’adresse de ne pas présenter cette vérité aux yeux; il la déguise; il inspire de l’horreur pour Athalie, qu’il représente comme ayant égorgé tous ses petits-fils, quoique ce massacre ne soit nullement vraisemblable. Il suppose que Joas a échappé au carnage; dès lors le spectateur est alarmé et attendri. Un vrai poète, tel que Racine, est, si je l’ose dire, comme un dieu qui tient les coeurs des hommes dans sa main. Le potier qui donne à son gré des formes à l’argile n’est qu’une faible image du grand poète qui tourne comme il veut nos idées et nos passions. » 

Tel fut à peu près l’entretien que j’eus autrefois avec milord Cornsbury, l’un des meilleurs esprits qu’ait produits la Grande-Bretagne. 

Je reviens à présent à la tragédie des Guèbres, que je suis bien loin de comparer à l’Athalie pour la beauté du style, pour la simplicité de la conduite, pour la majesté du sujet, pour les ressources de l’art. 

Athalie a d’ailleurs un avantage que rien ne peut compenser, celui d’être fondée sur une religion qui était alors la seule véritable, et qui n’a été, comme on sait, remplacée que par la nôtre. Les noms seuls d’Israël, de David, de Salomon, de Juda, de Benjamin, impriment sur cette tragédie je ne sais quelle horreur religieuse qui saisit un grand nombre de spectateurs. On rappelle dans la pièce tous les prodiges sacrés dont Dieu honora son peuple juif sous les descendants de David: Achab puni; les chiens qui lèchent son sang, suivant la prédiction d’Élie, et suivant le psaume 67(43):Les chiens lècheront leur sang...

Élie annonce qu’il ne pleuvra de trois ans; il prouve à quatre cent cinquante prophètes du roi Achab qu’ils sont de faux prophètes, en faisant consommer son holocauste d’un boeuf par le feu du ciel; et il fait égorger les quatre cent cinquante prophètes qui n’ont pu opérer un pareil miracle tous ces grands signes de la puissance divine sont retracés pompeusement dans la tragédie d’Athalie dès la première scène. Le pontife Joad lui-même prophétise, et déclare que l’or sera changé en plomb. Tout le sublime de l’histoire juive est répandu dans la pièce depuis le premier vers jusqu’au dernier. 

La tragédie des Guèbres ne peut être appuyée par ces secours divins: il ne s’agit ici que d’humanité. Deux simples officiers, pleins d’honneur et de générosité, veulent arracher une fille innocente à la fureur de quelques prêtres païens. Point de prodiges, point d’oracle, point d’ordre des dieux; la seule nature parle dans la pièce. Peut-être ne va-t-on pas loin quand on n’est pas soutenu par le merveilleux; mais enfin la morale de cette tragédie est si pure et si touchante qu’elle a trouvé grâce devant tous les esprits bien faits. 

Si quelque ouvrage de théâtre pouvait contribuer à la félicité publique par des maximes sages et vertueuses, on convient que c’est celui-ci. Il n’y a point de souverain à qui la terre entière n’applaudit avec transport, si on lui entendait dire: 
 

Je pense en citoyen; j’agis en empereur(44):
Je hais le fanatique et le persécuteur.

Tout l’esprit de la pièce est dans ces deux vers; tout y conspire à rendre les moeurs plus douces, les peuples plus sages, les souverains plus compatissants, la religion plus conforme à la volonté divine. 

On nous a mandé que des hommes ennemis des arts, et plus encore de la saine morale, cabalaient en secret contre cet ouvrage utile; ils ont prétendu, dit-on, qu’on pouvait appliquer à quelques pontifes, à quelques prêtres modernes, ce qu’on dit des anciens prêtres d’Apamée. Nous ne pouvons croire qu’on ose hasarder, dans un siècle tel que le nôtre, des allusions si fausses et si ridicules. S’il y a peu de génie dans ce siècle, il faut avouer du moins qu’il y règne une raison très cultivée. Les honnêtes gens ne souffrent plus ces allusions malignes, ces interprétations forcées, cette fureur de voir dans un ouvrage ce qui n’y est pas. On employa cet indigne artifice contre le Tartuffe de Molière; il ne prévalut pas: prévaudrait-il aujourd’hui? 

Quelques figuristes, dit-on, prétendent que les prêtres d’Apamée sont les jésuites Le Tellier et Doucin; qu’Arzame est une religieuse de Port-Royal; que les Guèbres sont les jansénistes. Cette idée est folle; mais, quand même on pourrait la couvrir de quelque apparence de raison, qu’en résulterait-il? que les jésuites ont été quelque temps des persécuteurs, des ennemis de la paix publique, qu’ils ont fait languir et mourir par lettres de cachet dans des prisons plus de cinq cents citoyens pour je ne sais quelle bulle(45) qu’ils avaient fabriquée eux-mêmes, et qu’enfin on a très bien fait de les punir. 

D’autres, qui veulent absolument trouver une clef pour l’intelligence des Guèbres, soupçonnent qu’on a voulu peindre l’Inquisition, parce que, dans plusieurs pays, des magistrats ont siégé avec les moines inquisiteurs pour veiller aux intérêts de l’État cette idée n’est pas moins absurde que l’autre. Pourquoi vouloir expliquer ce qui ne demande aucune explication? pourquoi s’obstiner à faire d’une tragédie une énigme dont on cherche le mot? Il y eut un nommé du Magnon qui imprima que Cinna était le portrait de la cour de Louis XIII. 

Mais supposons encore qu’on pût imaginer quelque ressemblance entre les prêtres d’Apamée et les inquisiteurs, il n’y aurait dans cette ressemblance prétendue qu’une raison de plus d’élever des monuments à la gloire des ministres d’Espagne et de Portugal qui ont enfin réprimé les horribles abus de ce tribunal sanguinaire. Vous voulez à toute force que cette tragédie soit la satire de l’inquisition; eh bien! bénissez donc tous les parlements de France qui se sont constamment opposés à l’introduction de cette magistrature monstrueuse, étrangère, inique, dernier effort de la tyrannie, et opprobre du genre humain. Vous cherchez des allusions; adoptez donc celle qui se présente si naturellement dans le clergé de France, composé en général d’hommes dont la vertu égale la naissance, et qui ne sont point persécuteurs: 
 

Ces pontifes divins, justement respectés(46),
Ont condamné l’orgueil, et plus les cruautés.

Vous trouverez, si vous voulez, une ressemblance plus frappante entre l’empereur qui vient dire, à la fin de la tragédie, qu’il ne veut pour prêtres que des hommes de paix, et ce roi sage qui a su calmer des querelles ecclésiastiques qu’on croyait interminables. 

Quelque allégorie que vous cherchiez dans cette pièce, vous n’y verrez que l’éloge du siècle. 

Voilà ce qu’on répondrait avec raison à quiconque aurait la manie de vouloir envisager le tableau du temps présent dans une antiquité de quinze cents années. 

Si la tolérance accordée par quelques empereurs romains paraissait d’une conséquence dangereuse à quelques habitants des Gaules du dix-huitième siècle de notre ère vulgaire; s’ils oubliaient que les Provinces-Unies doivent leur opulence à cette tolérance humaine; l’Angleterre, sa puissance; l’Allemagne, sa paix intérieure; la Russie, sa grandeur, sa nouvelle population, sa force; si ces faux politiques s’effarouchent d’une vertu que la nature enseigne, s’ils osent s’élever contre cette vertu, qu’ils songent au moins qu’elle est recommandée par Sévère dans Polyeucte(47):

J’approuve cependant que chacun ait ses dieux.

Qu’ils avouent que, dans les Guèbres, ce droit naturel est bien plus restreint dans des limites raisonnables: 
 

Que chacun dans sa loi cherche en paix la lumière(48);
Mais la loi de l’État est toujours la première.

Aussi ces vers ont été toujours reçus avec une approbation universelle partout où la pièce a été représentée(49). Ce qui est approuvé par le suffrage de tous les hommes est sans doute le bien de tous les hommes. 

L’empereur, dans la tragédie des Guèbres, n’entend point et ne peut entendre, par le mot de tolérance, la licence des opinions contraires aux moeurs, les assemblées de débauche, les confréries fanatiques; il entend cette indulgence qu’on doit à tous les citoyens qui suivent en paix ce que leur conscience leur dicte, et qui adorent la Divinité sans troubler la société. Il ne veut pas qu’on punisse ceux qui se trompent comme on punirait des parricides. Un code criminel fondé sur une loi si sage abolirait des horreurs qui font frémir la nature: on ne verrait plus des préjugés tenir lieu de lois divines; les plus absurdes délations devenir des convictions; une secte accuser continuellement une autre secte d’immoler ses enfants; des actions indifférentes en elles-mêmes portées devant les tribunaux comme d’énormes attentats; des opinions simplement philosophiques traitées de crimes de lèse-majesté divine et humaine; un pauvre gentilhomme condamné à la mort pour avoir soulagé la faim dont il était pressé en mangeant de la chair de cheval en carême(50); une étourderie de jeunesse punie par un supplice réservé aux parricides(51); et enfin les moeurs les plus barbares étaler, à l’étonnement des nations indignées, toute leur atrocité dans le sein de la politesse et des plaisirs. C’était malheureusement le caractère de quelques peuples dans des temps d’ignorance. Plus on est absurde, plus on est intolérant et cruel: l’absurdité a élevé plus d’échafauds qu’il n’y a eu de criminels. C’est l’absurdité qui livra aux flammes la maréchale d’Ancre et le curé Urbain Grandier; c’est l’absurdité, sans doute, qui fut l’origine de la Saint-Barthélemy. Quand la raison est pervertie, l’homme devient un animal féroce; les boeufs et les singes se changent en tigres. Voulez-vous changer enfin ces bêtes en hommes? Commencez par souffrir qu’on leur prêche la raison(52).
 
 

LES GUÈBRES

ou

LA TOLÉRANCE

TRAGÉDIE

PERSONNAGES


IRADAN, tribun militaire, commandant dans le château d’Apamée. 
CÉSÈNE, son frère et son lieutenant. 
ARZÉMON, Parsis ou Guèbre, agriculteur retiré près de la ville d’Apamée. 
ARZÉMON, son fils. 
ARZAME, sa fille. 
MÉGATISE, Guèbre, soldat de la garnison. 
PRÊTRES DE PLUTON. 
L’EMPEREUR et ses OFFICIERS. 
SOLDATS.

La scène est dans le château d’Apamée, sur l’Oronte, en Syrie.
 
 

LES GUÈBRES OU LA TOLÉRANCE

TRAGÉDIE.

ACTE PREMIER.


SCÈNE I.

IRADAN, CÉSÈNE.

CÉSÈNE.

Je suis las de servir. Souffrirons-nous, mon frère, 
Cet avilissement du grade militaire? 
N’avez-vous avec moi, dans quinze ans de hasards, 
Prodigué votre sang dans les camps des Césars 
Que pour languir ici loin des regards du maître, 
Commandant subalterne et lieutenant d’un prêtre? 
Apamée à mes yeux est un séjour d’horreur. 
J’espérais près de vous montrer quelque valeur, 
Combattre sous vos lois, suivre en tout votre exemple; 
Mais vous n’en recevez que des tyrans d’un temple; 
Ces mortels inhumains, à Pluton consacrés, 
Dictent par votre voix leurs décrets abhorrés: 
Ma raison s’en indigne, et mon honneur s’irrite 
De vous voir en ces lieux leur premier satellite. 

IRADAN.

Ah des mêmes chagrins mes sens sont pénétrés; 
Moins violent que vous, je les ai dévorés: 
Mais que faire? et qui suis-je? un soldat de fortune 
Né citoyen romain, mais de race commune, 
Sans soutiens, sans patrons, qui daignent m’appuyer, 
Sous ce joug odieux il m’a fallu plier. 
Des prêtres de Pluton, dans les murs d’Apamée, 
L’autorité fatale est trop bien confirmée: 
Plus l’abus est antique, et plus il est sacré; 
Par nos derniers Césars on l’a vu révéré. 
De l’empire persan l’Oronte nous sépare; 
Gallien veut punir la nation barbare 
Chez qui Valérien, victime des revers,
Chargé d’ans et d’affronts, expira dans les fers. 
Venger la mort d’un père est toujours légitime. 
Le culte des Persans à ses yeux est un crime. 
Il redoute, ou du moins il feint de redouter 
Que ce peuple inconstant, prompt à se révolter, 
N’embrasse aveuglément cette secte étrangère,
A nos lois, à nos dieux, à notre État, contraire; 
Il dit que la Syrie a porté dans son sein 
De vingt cultes nouveaux le dangereux essaim, 
Que la paix de l’empire en peut être troublée, 
Et des Césars un jour la puissance ébranlée: 
C’est ainsi qu’il excuse un excès de rigueur. 

CÉSÈNE.

Il se trompe; un sujet gouverné par l’honneur 
Distingue en tous les temps l’État et sa croyance. 
Le trône avec l’autel n’est point dans la balance. 
Mon coeur est à mes dieux, mon bras à l’empereur. 
Eh quoi! si des Persans vous embrassiez l’erreur, 
Aux serments d’un tribun seriez-vous moins fidèle? 
Seriez-vous moins vaillant? Auriez-vous moins de zèle? 
Que César à son gré se venge des Persans; 
Mais pourquoi parmi nous punir des innocents? 
Et pourquoi vous charger de l’affreux ministère 
Que partage avec vous un sénat sanguinaire? 

IRADAN.

On prétend qu’à ce peuple il faut un joug de fer, 
Une loi de terreur, et des juges d’enfer. 
Je sais qu’au Capitole on a plus d’indulgence; 
Mais le coeur en ces lieux se ferme à la clémence: 
Dans ce sénat sanglant les tribuns ont leur voix; 
J’ai souvent amolli la dureté des lois; 
Mais ces juges altiers contestent à ma place 
Le droit de pardonner, le droit de faire grâce. 

CÉSÈNE.

Ah! laissons cette place et ces hommes pervers. 
Sachez que je vivrais dans le fond des déserts 
Du travail de mes mains, chez un peuple sauvage, 
Plutôt que de ramper dans ce dur esclavage. 

IRADAN.

Cent fois, dans les chagrins dont je me sens presser, 
A ces honneurs honteux j’ai voulu renoncer; 
Et, foulant à mes pieds la crainte et l’espérance, 
Vivre dans la retraite et dans l’indépendance; 
Mais j’y craindrais encor les yeux des délateurs: 
Rien n’échappe aux soupçons de nos accusateurs. 
Hélas! vous savez trop qu’en nos courses premières 
On nous vit des Persans habiter les frontières; 
Dans les remparts d’Émesse un lien dangereux, 
Un hymen clandestin nous enchaîna tous deux: 
Ce noeud saint par lui-même est par nos lois impie,
C’est un crime d’État que la mort seule expie; 
Et contre les Persans César envenimé 
Nous punirait tous deux d’avoir jadis aimé. 

CÉSÈNE.

Nous le mériterions. Pourquoi, malgré nos chaînes, 
Avons-nous combattu sous les aigles romaines?
Triste sort d’un soldat! docile meurtrier, 
Il détruit sa patrie et son propre foyer 
Sur un ordre émané d’un préfet du prétoire; 
Il vend le sang humain! c’est donc là de la gloire! 
Nos homicides bras, gagés par l’empereur, 
Dans des lieux trop chéris ont porté leur fureur. 
Qui sait si, dans Émesse abandonnée aux flammes, 
Nous n’avons pas frappé nos enfants et nos femmes? 
Nous étions commandés pour la destruction; 
Le feu consuma tout; je vis notre maison, 
Nos foyers enterrés dans la perte commune. 
Je ne regrette point une faible fortune; 
Mais nos femmes, hélas nos enfants au berceau! 
Ma fille, votre fils, sans vie et sans tombeau! 
César nous rendra-t-il ces biens inestimables? 
C’est de l’avoir servi que nous sommes coupables; 
C’est d’avoir obéi quand il fallut marcher, 
Quand César alluma cet horrible bûcher; 
C’est d’avoir asservi sous des lois sanguinaires 
Notre indigne valeur et nos mains mercenaires. 

IRADAN.

Je pense comme vous, et vous me connaissez; 
Mes remords par le temps ne sont point effacés. 
Mon métier de soldat pèse à mon coeur trop tendre; 
Je pleurerai toujours sur ma famille en cendre; 
J’abhorrerai ces mains qui n’ont pu les sauver; 
Je chérirai ces pleurs qui viennent m’abreuver: 
Nous n’aurons, dans l’ennui qui tous deux nous consume, 
Que des nuits de douleur et des jours d’amertume. 

CÉSÈNE.

Pourquoi donc voulez-vous de nos malheureux jours, 
Dans ce fatal service, empoisonner le cours? 
Rejetez un fardeau que ma gloire déteste; 
Demandez à César un emploi moins funeste: 
On dit qu’en nos remparts il revient aujourd’hui. 

IRADAN.

Il faut des protecteurs qui m’approchent de lui; 
Percerai-je jamais cette foule empressée, 
D’un préfet du prétoire esclave intéressée, 
Ces flots de courtisans, ce monde de flatteurs, 
Que la fortune attache aux pas des empereurs, 
Et qui laisse languir la valeur ignorée, 
Loin des palais des grands, honteuse et retirée? 

CÉSÈNE.

N’importe, à ses genoux il faudra nous jeter; 
S’il est digne du trône, il doit nous écouter. 

SCÈNE II.

IRADAN, CÉSÈNE, MÉGATISE.

IRADAN.

Soldat, que me veux-tu? 

MÉGATISE.

Des prêtres d’Apamé 
Une horde nombreuse, inquiète, alarmée, 
Veut qu’on ouvre à l’instant, et prétend vous parler. 

IRADAN.

Quelle victime encor leur faut-il immoler? 

MÉGATISE.

Ah! tyrans! 

CÉSÈNE.

C’en est trop, mon frère, je vous quitte; 
Je ne contiendrais pas le courroux qui m’irrite: 
Je n’ai point de séance au tribunal de sang 
Où montent les tribuns par les droits de leur rang; 
Si j’y dois assister, ce n’est qu’en votre absence. 
De votre ministère exercez la puissance, 
Tempérez de vos lois les décrets rigoureux, 
Et, si vous le pouvez, sauvez les malheureux. 

SCÈNE III.

IRADAN, LE GRAND-PRÊTRE DE PLUTON
ET SES SUIVANTS; MÉGATISE, SOLDATS.

IRADAN.

Ministres de nos dieux, quel sujet vous attire? 

LE GRAND-PRÊTRE.

Leur service, leur loi, l’intérêt de l’empire, 
Les ordres de César. 

IRADAN.

Je les respecte tous, 
Je leur dois obéir; mais que m’annoncez-vous? 

LE GRAND-PRÊTRE.

Nous venons condamner une fille coupable, 
Qui, des mages Persans disciple abominable, 
Au pied du mont Liban, par un culte odieux, 
Invoquait le soleil, et blasphémait nos dieux; 
Envers eux criminelle, envers César lui-même, 
Elle ose mépriser notre juste anathème. 
Vous devez avec nous prononcer son arrêt; 
Le crime est avéré, son supplice est tout prêt. 

IRADAN.

Quoi! la mort! 

LE SECOND PRÊTRE.

Elle est juste, et notre loi l’exige. 

IRADAN.

Mais ses sévérités... 

LE GRAND-PRÊTRE.

Elle mourra, vous dis-je; 
On va dans ce moment la remettre en vos mains: 
Remplissez de César les ordres souverains. 

IRADAN.

Une fille! un enfant! 

LE SECOND PRÊTRE.

Ni le sexe, ni l’âge
Ne peut fléchir les dieux que l’infidèle outrage. 

IRADAN.

Cette rigueur est grande; il faut l’entendre au moins. 

LE GRAND-PRÊTRE.

Nous sommes à la fois et juges et témoins. 
Un profane guerrier ne devrait point paraître 
Dans notre tribunal à côté du grand-prêtre, 
L’honneur du sacerdoce en est trop irrité; 
Affecter avec nous l’ombre d’égalité, 
C’est offenser des dieux la loi terrible et sainte; 
Elle exige de vous le respect et la crainte: 
Nous seuls devons juger, pardonner, ou punir, 
Et César vous dira comme il faut obéir. 

IRADAN.

Nous sommes ses soldats, nous servons notre maître(var1)
Il peut tout. 

LE GRAND-PRÊTRE.

                   Oui, sur vous. 

IRADAN.

                                          Sur vous aussi peut-être. 

LE GRAND-PRÊTRE.

Nos maîtres sont les dieux(var2). 

IRADAN.

                                               Servez-les aux autels. 

LE GRAND-PRÊTRE.

Nous les servons ici contre les criminels. 

IRADAN.

Je sais quels sont vos droits; mais vous pourriez apprendre 
Qu’on les perd quelquefois en voulant les étendre. 
Les pontifes divins, justement respectés(var3), 
Ont condamné l’orgueil, et plus les cruautés; 
Jamais le sang humain ne coula dans leurs temples: 
Ils font des voeux pour nous; imitez leurs exemples. 
Tant qu’en ces lieux surtout je pourrai commander, 
N’espérez pas me nuire, et me déposséder 
Des droits(var4) que Rome accorde aux tribuns militaires(53).
Rien ne se fait ici par des lois arbitraires; 
Montez au tribunal, et siégez avec moi. 
Vous, soldats, conduisez, mais au nom de la loi,
La malheureuse enfant dont je plains la détresse; 
Ne l’intimidez point, respectez sa jeunesse, 
Son sexe, sa disgrâce; et, dans notre rigueur, 
Gardons-nous bien surtout d’insulter au malheur. 
(Il monte au tribunal.) 
Puisque César le veut, pontifes, prenez place. 

LE GRAND-PRÊTRE.

César viendra bientôt réprimer tant d’audace. 

SCÈNE IV.

LES PRÉCÉDENTS, ARZAME.

(Iradan est placé entre le premier et le second pontife.) 

IRADAN.

Approchez-vous, ma fille, et reprenez vos sens. 

LE GRAND-PRÊTRE.

Vous avez à nos yeux, par un impur encens, 
Honorant un faux dieu qu’ont annoncé les mages, 
Aux vrais dieux des Romains refusé vos hommages; 
A nos préceptes saints vous avez résisté; 
Rien ne vous lavera de tant d’impiété. 

LE SECOND PRÊTRE.

Elle ne répond point; son maintien, son silence, 
Sont aux dieux comme à nous une nouvelle offense. 

IRADAN.

Prêtres, votre langage a trop de dureté,
Et ce n’est pas ainsi que parle l’équité: 
Si le juge est sévère, il n’est point tyrannique. 
Tout soldat que je suis je sais comme on s’explique... 
Ma fille, est-il bien vrai que vous ne suiviez pas 
Le culte antique et saint qui règne en nos climats? 

ARZAME.

Oui, seigneur, il est vrai. 

LE GRAND-PRÊTRE.

C’en est assez. 

LE SECOND PRÊTRE.

Son crime 
Est dans sa propre bouche; elle en sera victime. 

IRADAN.

Non, ce n’est point assez et si la loi punit 
Les sujets syriens qu’un mage pervertit, 
On borne la rigueur à bannir des frontières 
Les Persans ennemis du culte de nos pères. 
Sans doute elle est Persane; on peut de ce séjour 
L’envoyer aux climats dont elle tient le jour. 
Osez, sans vous troubler, dire où vous êtes née, 
Quelle est votre famille et votre destinée. 

ARZAME.

Je rends grâce, seigneur, à tant d’humanité: 
Mais je ne puis jamais trahir la vérité; 
Mon coeur, selon ma loi, la préfère à la vie(54):
Je ne puis vous tromper, ces lieux sont ma patrie. 

IRADAN.

O vertu trop sincère! ô fatale candeur! 
Eh bien! prêtres des dieux, faut-il que votre coeur 
Ne soit point amolli du malheur qui la presse? 
De sa simplicité, de sa tendre jeunesse? 

LE GRAND-PRÊTRE.

Notre loi nous défend une fausse pitié: 
Au soleil à nos yeux elle a sacrifié; 
Il a vu son erreur, il verra son supplice. 

ARZAME.

Avant de me juger connaissez la justice: 
Votre esprit contre nous est en vain prévenu; 
Vous punissez mon culte, il vous est inconnu. 
   Sachez que ce soleil qui répand la lumière(55),
Ni vos divinités de la nature entière, 
Que vous imaginez résider dans les airs, 
Dans les vents, dans les flots, sur la terre, aux enfers, 
Ne sont point les objets que mon culte envisage; 
Ce n’est point au soleil à qui je rends hommage, 
C’est au Dieu qui le fit, au Dieu son seul auteur, 
Qui punit le méchant et le persécuteur, 
Au Dieu dont la lumière est le premier ouvrage; 
Sur le front du soleil il traça son image, 
Il daigna de lui-même imprimer quelques traits 
Dans le plus éclatant de ses faibles portraits: 
Nous adorons en eux sa splendeur éternelle. 
  Zoroastre, embrasé des flammes d’un saint zèle, 
Nous enseigna ce Dieu que vous méconnaissez. 
Que par des dieux sans nombre en vain vous remplacez, 
Et dont je crains pour vous la justice immortelle. 
Des grands devoirs de l’homme il donna le modèle; 
Il veut qu’on soit soumis aux lois de ses parents, 
Fidèle envers ses rois, même envers ses tyrans, 
Quand on leur a prêté serment d’obéissance: 
Que l’on tremble surtout d’opprimer l’innocence; 
Qu’on garde la justice, et qu’on soit indulgent; 
Que le coeur et la main s’ouvrent à l’indigent; 
De la haine à ce coeur il défendit l’entrée; 
Il veut que parmi nous l’amitié soit sacrée: 
Ce sont là les devoirs qui nous sont imposés... 
Prêtres, voilà mon Dieu: frappez, si vous l’osez. 

IRADAN.

Vous ne l’oserez point; sa candeur et son âge, 
Sa naïve éloquence, et surtout son courage, 
Adouciront en vous cette âpre austérité 
Qu’un faux zèle honora du nom de piété. 
Pour moi, je vous l’avoue, un pouvoir invincible 
M’a parlé par sa bouche, et m’a trouvé sensible; 
Je cède à cet empire, et mon coeur combattu 
En plaignant ses erreurs admire sa vertu: 
A ses illusions si le ciel l’abandonne, 
Le ciel peut se venger; mais que l’homme pardonne. 
Dût César me punir d’avoir trop émoussé 
Le fer sacré des lois entre nos mains laissé, 
J’absous cette coupable. 

LE GRAND-PRÊTRE.

Et moi, je la condamne. 
Nous ne souffrirons pas qu’un soldat, un profane, 
Corrompant de nos lois l’inflexible équité, 
Protège ici l’erreur avec impunité. 

LE SECOND PRÊTRE.

Il faut savoir surtout quel mortel l’a séduite, 
Quel rebelle en secret la tient sous sa conduite, 
De son sang réprouvé quels sont les vils auteurs. 

ARZAME.

Qui? moi! j’exposerais mon père à vos fureurs? 
Moi, pour vous obéir, je serais parricide? 
Plus votre ordre est injuste, et moins il m’intimide. 
Dites-moi quelles lois, quels édits, quels tyrans, 
Ont jamais ordonné de trahir ses parents? 
J’ai parlé, j’ai tout dit, et j’ai pu vous confondre; 
Ne m’interrogez plus, je n’ai rien à répondre. 

LE GRAND-PRÊTRE.

On vous y forcera... Garde de nos prisons, 
Tribun, c’est en vos mains que nous la remettons; 
C’est au nom de César, et vous répondrez d’elle. 
Je veux bien présumer que vous serez fidèle 
Aux lois de l’empereur, à l’intérêt des cieux. 

SCÈNE V.

IRADAN, ARZAME.

IRADAN.

Tout au nom de César, et tout au nom des dieux! 
C’est en ces noms sacrés qu’on fait des misérables: 
O pouvoirs souverains, on vous en rend coupables!.. 
Vous, jeune malheureuse, ayez un peu d’espoir. 
Vous me voyez chargé d’un funeste devoir; 
Ma place est rigoureuse, et mon âme indulgente. 
Des prêtres de Pluton la troupe intolérante 
Par un cruel arrêt vous condamne à périr; 
Un soldat vous absout, et veut vous secourir. 
Mais que puis-je contre eux? Le peuple les révère, 
L’empereur les soutient; leur ordre sanguinaire 
A mes yeux, malgré moi, peut être exécuté. 

ARZAME.

Mon coeur est plus sensible à votre humanité 
Qu’il n’est glacé de crainte à l’aspect du supplice. 

IRADAN.

Vous pourriez désarmer leur barbare injustice, 
Abjurer votre culte, implorer l’empereur; 
J’ose vous en prier. 

ARZAME.

Je ne le puis, seigneur. 

IRADAN.

Vous me faites frémir, et j’ai peine à comprendre 
Tant d’obstination dans un âge si tendre;
Pour des préjugés vains aux nôtres opposés 
Vous prodiguez vos jours à peine commencés. 

ARZAME.

Hélas! pour adorer le Dieu de mes ancêtres 
Il me faut donc mourir par la main de vos prêtres! 
Il me faut expirer par un supplice affreux, 
Pour n’avoir pas appris l’art de penser comme eux! 
Pardonnez cette plainte, elle est trop excusable; 
Je n’en saurai pas moins d’un front inaltérable 
Supporter les tourments qu’on va me préparer, 
Et chérir votre main qui veut m’en délivrer. 

IRADAN.

Ainsi vous surmontez vos mortelles alarmes, 
Vous, si jeune et si faible! et je verse des larmes! 
Je pleure, et d’un oeil sec vous voyez le trépas! 
Non, malheureuse enfant, vous ne périrez pas: 
Je veux, malgré vous-même, obtenir votre grâce; 
De vos persécuteurs je braverai l’audace. 
Laissez-moi seulement parler à vos parents: 
Qui sont-ils? 

ARZAME.

Des mortels inconnus aux tyrans, 
Sans dignités, sans biens; de leurs mains innocentes 
Ils cultivaient en paix des campagnes riantes, 
Fidèles à leur culte ainsi qu’à l’empereur(56).

IRADAN.

Au bruit de vos dangers ils mourront de douleur; 
Apprenez-moi leur nom. 

ARZAME.

J’ai gardé le silence 
Quand de mes oppresseurs la barbare insolence 
Voulait que mes parents leur fussent décelés; 
Mon coeur fermé pour eux s’ouvre quand vous parlez: 
Mon père est Arzémon: ma mère infortunée 
Quand j’étais au berceau finit sa destinée; 
A peine je l’ai vue; et tout ce qu’on m’a dit, 
C’est qu’un chagrin mortel accablait son esprit; 
Le ciel permet encor que le mien s’en souvienne: 
Elle mouillait de pleurs et sa couche et la mienne. 
Je naquis pour la peine et pour l’affliction. 
Mon père m’éleva dans sa religion, 
Je n’en connus point d’autre; elle est simple, elle est pure; 
C’est un présent divin des mains de la nature. 
Je meurs pour elle. 

IRADAN.

O ciel! ô dieux qui l’écoutez, 
Sur cette âme si belle étendez vos bontés! 
Mais parlez, votre père est-il dans Apamée? 

ARZAME.

Non, seigneur, de César il a suivi l’armée: 
Il apporte en son camp les fruits de ses jardins, 
Qu’avec lui quelquefois j’arrosai de mes mains: 
Nos moeurs, vous le voyez, sont simples et rustiques 

IRADAN.

Reste de l’âge d’or et des vertus antiques, 
Que n’ai-je ainsi vécu! que tout ce que j’entends 
Porte au fond de mon coeur des traits intéressants! 
Vivez, ô noble objet! Ce coeur vous en conjure. 
J’en atteste cet astre et sa lumière pure, 
Lui par qui je vous vois et que vous révérez; 
S’il est sacré pour vous, vos jours sont plus sacrés,
Et je perdrai ma place avant qu’en sa furie 
La main du fanatisme attente à votre vie... 
Vous la suivrez, soldats; mais c’est pour observer 
Si ces prêtres cruels oseraient l’enlever; 
Contre leurs attentats vous prendrez sa défense. 
Il est beau de mourir pour sauver l’innocence. 
Allez. 

ARZAME.

Ah! c’en est trop; mes jours infortunés 
Méritent-ils, seigneur, les soins que vous prenez? 
Modérez ces bontés d’un sauveur et d’un père. 

SCÈNE VI.

IRADAN.

Je m’emporte trop loin: ma pitié, ma colère, 
Me rendront trop coupable aux yeux du souverain; 
Je crains mes soldats même, et ce terrible frein, 
Ce frein que l’imposture a su mettre au courage; 
Cet antique respect, prodigué d’âge en âge 
A nos persécuteurs, aux tyrans des esprits. 
Je verrai ces guerriers d’épouvante surpris; 
Ils se croiront souillés du plus énorme crime, 
S’ils osent refuser le sang de la victime. 
O superstition, que tu me fais trembler! 
Ministres de Pluton, qui voulez l’immoler! 
Puissances des enfers, et comme eux inflexibles, 
Non, ce n’est pas pour moi que vous serez terribles: 
Un sentiment plus fort que votre affreux pouvoir 
Entreprend sa défense, et m’en fait un devoir; 
Il étonne mon âme, il l’excite, il la presse: 
Mon indignation redouble ma tendresse: 
Vous adorez les dieux de l’inhumanité, 
Et je sers contre vous le Dieu de la bonté. 

FIN DU PREMIER ACTE.

ACTE DEUXIÈME.

SCÈNE I.

IRADAN, CÉSÈNE.

CÉSÈNE.

Ce que vous m’apprenez de sa simple innocence, 
De sa grandeur modeste, et de sa patience, 
Me saisit de respect, et redouble l’horreur 
Que sent un coeur bien né pour le persécuteur. 
Quelle injustice, ô ciel et quelles lois sinistres 
Faut-il donc à nos dieux des bourreaux pour ministres? 
Numa, qui leur donna des préceptes si saints, 
Les avait-il créés pour frapper les humains? 
Alors ils consolaient la nature affligée. 
Que les temps sont divers! que la terre est changée!... 
Ah! mon frère, achevez tout ce récit affreux, 
Qui fait pâlir mon front, et dresser mes cheveux. 

IRADAN.

Pour la seconde fois ils ont paru, mon frère, 
Au nom de l’empereur et des dieux qu’on révère; 
Ils les ont fait parler avec tant de hauteur, 
Ils ont tant déployé l’ordre exterminateur 
Du prétoire, émané contre les réfractaires, 
Tant attesté le ciel et leurs lois sanguinaires, 
Que mes soldats, tremblants et vaincus par ces lois, 
Ont baissé leurs regards au seul son de leur voix. 
Je l’avais bien prévu: ces prêtres du Tartare 
Avancent fièrement; et, d’une main barbare, 
Ils saisissent soudain la fille d’Arzémon, 
Cette enfant si sublime, Arzame (c’est son nom); 
Ils la traînaient déjà: quelques soldats en larmes 
Les priaient à genoux; nul ne prenait les armes. 
Je m’élance sur eux, je l’arrache à leurs mains: 
« Tremblez, hommes de sang; arrêtez, inhumains; 
Tremblez! elle est Romaine; en ces lieux elle est née, 
Je la prends pour épouse. O dieux de l’hyménée! 
Dieux de ces sacrés noeuds, dieux cléments, que je sers, 
Je triomphe avec vous des monstres des enfers! 
Armez et protégez la main que je lui donne! » 
Ma cohorte à ces mots se lève et m’environne; 
Leur courage renaît. Les tyrans confondus 
Me remettent leur proie, et restent éperdus. 
« Vous savez, ai-je dit, que nos lois souveraines 
Des saints noeuds de l’hymen ont consacré les chaînes; 
Que nul n’ose porter sa téméraire main 
Sur l’auguste moitié d’un citoyen romain: 
Je le suis; respectez ce nom cher à la terre(57). » 
Ma voix les a frappés comme un coup de tonnerre: 
Mais, bientôt revenus de leur stupidité, 
Reprenant leur audace et leur atrocité, 
Leur bouche ose crier à la fraude, au parjure; 
Cet hymen, disent-ils, n’est qu’un jeu d’imposture, 
Une offense à César, une insulte aux autels; 
Je n’en ai point tissu les liens solennels; 
Ce n’est qu’un artifice indigne et punissable... 
Je vais donc le former cet hymen respectable: 
Vous l’approuvez, mon frère, et je n’en doute pas; 
Il sauve l’innocence, il arrache au trépas 
Un objet cher aux dieux aussi bien qu’à moi-même, 
Qu’ils protègent par moi, qu’ils ordonnent que j’aime, 
Et qui, par sa vertu, plus que par sa beauté, 
Est l’image, à mes yeux, de la divinité. 

CÉSÈNE.

Qui? moi! si je l’approuve! ah, mon ami, mon frère! 
Je sens que cet hymen est juste et nécessaire: 
Après l’avoir promis, si, rétractant vos voeux, 
Vous n’accomplissiez pas vos destins généreux, 
Je vous croirais parjure, et vous seriez complice 
Des fureurs des tyrans armés pour son supplice. 
Arzame, dites-vous, a dans le plus bas rang 
Obscurément puisé la source de son sang; 
Avons-nous des aïeux dont les fronts en rougissent? 
Ses grâces, sa vertu, son péril, l’ennoblissent(58).
Dégagez vos serments, pressez ce noeud sacré. 
Le fils d’un Scipion s’en croirait honoré. 
Ce n’est point là sans doute un hymen ordinaire, 
Enfant de l’intérêt et d’un amour vulgaire(59);
La magnanimité forme ces sacrés noeuds, 
Ils consolent la terre, ils sont bénis des cieux; 
Le fanatisme en tremble: arrachez à sa rage 
L’objet, le digne objet de votre juste hommage. 

IRADAN.

Eh bien! préparez tout pour ce noeud solennel, 
Les témoins, le festin, les présents, et l’autel; 
Je veux qu’il s’accomplisse aux yeux des tyrans même 
Dont la voix infernale insulte à ce que j’aime. 
(A des suivants.) 
Qu’on la fasse venir... Mon frère, demeurez, 
Digne et premier témoin de mes serments sacrés. 
La voici. 

CÉSÈNE.

Son aspect déjà vous justifie. 

SCÈNE II

IRADAN, CÉSÈNE, ARZAME.

IRADAN.

Arzame, c’est à vous que mon coeur sacrifie; 
Ce coeur, qui ne s’ouvrait qu’à la compassion, 
Repoussait loin de vous la persécution. 
Contre vos ennemis l’équité se soulève: 
Elle a tout commencé, l’amour parle et l’achève. 
Je suis prêt de former, en présence des dieux, 
En présence du vôtre, un noeud si précieux, 
Un noeud qui fait ma gloire, et qui vous est utile, 
Qui contre vos tyrans vous ouvre un prompt asile, 
Qui vous peut en secret donner la liberté 
D’exercer votre culte avec sécurité. 
Il n’en faut point douter, l’éternelle puissance, 
Qui voit tout, qui fait tout, a fait cette alliance; 
Elle vous a portée aux écueils de la mort, 
Dans un orage affreux qui vous ramène au port; 
Sa main, qu’elle étendait pour sauver votre vie, 
Tissut en même temps ce saint noeud qui nous lie. 
Je vous présente un frère; il va tout préparer 
Pour cet heureux hymen dont je dois m’honorer. 

ARZAME.

A votre frère, à vous, pour tant de bienfaisance, 
Hélas! j’offre mon trouble et ma reconnaissance; 
Puisse l’astre du jour épancher sur tous deux 
Ses rayons les plus purs et les plus lumineux! 
Goûtez, en vous aimant, un sort toujours prospère; 
Mais, ô mon bienfaiteur! ô mon maître! ô mon père! 
Vous qui faites sur moi tomber ce noble choix, 
Daignez prêter l’oreille en secret à ma voix. 

CÉSÈNE.

Je me retire, Arzame, et mes mains empressées 
Vont préparer pour vous les fêtes annoncées; 
Tendre ami de mon frère, heureux de son bonheur, 
Je partage le vôtre, et vois en vous ma soeur. 

ARZAME.

Que vais-je devenir? 

SCÈNE III.

IRADAN, ARZAME.

IRADAN.

Belle et modeste Arzame, 
Versez en liberté vos secrets dans mon âme; 
Ils sont à moi, parlez, tout est commun pour nous. 

ARZAME.

Mon père! en frémissant je tombe à vos genoux. 

IRADAN.

Ne craignez rien, parlez à l’époux qui vous aime. 

ARZAME.

J’atteste ce soleil, image de Dieu même, 
Que je voudrais pour vous répandre tout le sang 
Dont ces prêtres de mort vont épuiser mon flanc. 

IRADAN.

Ah! que me dites-vous? et quelle défiance! 
Tout le mien coulera plutôt qu’on vous offense; 
Ces tyrans confondus sauront nous respecter. 

ARZAME.

Juste Dieu! que mon coeur ne peut-il mériter 
Une bonté si noble, une ardeur si touchante! 

IRADAN.

Je m’honore moi-même, et ma gloire est contente 
Des honneurs qu’on doit rendre à ma digne moitié. 

ARZAME.

C’en est trop... bornez-vous, Seigneur, à la pitié; 
Mais daignez m’assurer qu’un secret qui vous touche 
Ne sortira jamais de votre auguste bouche. 

IRADAN.

Je vous le jure. 

ARZAME.

Eh bien!... 

IRADAN.

Vous semblez hésiter, 
Et vos regards sur moi tremblent de s’arrêter; 
Vous pleurez, et j’entends votre coeur qui soupire. 

ARZAME.

Écoutez, s’il se peut, ce que je dois vous dire: 
Vous ne connaissez pas la loi que nous suivons; 
Elle peut être horrible aux autres nations; 
La créance, les moeurs, le devoir, tout diffère; 
Ce qu’ici l’on proscrit, ailleurs on le révère: 
La nature a chez nous des droits purs et divins 
Qui sont un sacrilège aux regards des Romains; 
Notre religion, à la vôtre contraire, 
Ordonne que la soeur s’unisse avec le frère, 
Et veut que ces liens, par un double retour, 
Rejoignent parmi nous la nature à l’amour; 
La source de leur sang, pour eux toujours sacrée,
En se réunissant n’est jamais altérée. 
Telle est ma loi. 

IRADAN.

Barbare! Ah! que m’avez-vous dit? 

ARZAME.

Je l’avais bien prévu... votre coeur en frémit. 

IRADAN.

Vous avez donc un frère? 

ARZAME.

Oui, seigneur, et je l’aime 
Mon père à son retour dut nous unir lui-même; 
Mais ma mort préviendra ces noeuds infortunés, 
De nos Guèbres chéris, et chez vous condamnés. 
Je ne suis plus pour vous qu’une vile étrangère, 
Indigne des bienfaits jetés sur ma misère, 
Et d’autant plus coupable à vos yeux alarmés, 
Que je vous dois la vie, et qu’enfin vous m’aimez. 
Seigneur, je vous l’ai dit, j’adore en vous mon père; 
Mais plus je vous chéris, et moins j’ai dû me taire. 
Rendez ce triste coeur, qui n’a pu vous tromper, 
Aux homicides bras levés pour le frapper. 

IRADAN.

Je demeure immobile, et mon âme éperdue 
Ne croit pas en effet vous avoir entendue. 
De cet affreux secret je suis trop offensé; 
Mon coeur le gardera... mais ce coeur est percé. 
Allez; je cacherai mon outrage à mon frère. 
Je dois me souvenir combien vous m’étiez chère: 
Dans l’indignation dont je suis pénétré, 
Malgré tout mon courroux, mon honneur vous sait gré 
De m’avoir dévoilé cet effrayant mystère. 
Votre esprit est trompé, mais votre âme est sincère. 
Je suis épouvanté, confus, humilié; 
Mais je vous vois toujours d’un regard de pitié: 
Je ne vous aime plus, mais je vous sers encore. 

ARZAME.

Il faut bien, je le vois, que votre coeur m’abhorre. 
Tout ce que je demande à ce juste courroux, 
Puisque je dois mourir, c’est de mourir par vous, 
Non des horribles mains des tyrans d’Apamée. 
Le père, le héros, par qui je fus aimée, 
En me privant du jour, de ce jour que je hais, 
En déchirant ce coeur tout plein de ses bienfaits, 
Rendra ma mort plus douce, et ma bouche expirante 
Bénira jusqu’au bout cette main bienfaisante. 

IRADAN.

Allez, n’espérez pas, dans votre aveuglement, 
Arracher de mon âme un tel consentement. 
Par le pouvoir secret d’un charme inconcevable, 
Mon coeur s’attache à vous, tout ingrate et coupable: 
Vos noeuds me font horreur; et dans mon désespoir, 
Je ne puis vous haïr, vous quitter, ni vous voir. 

ARZAME.

Et moi, seigneur, et moi, plus que vous confondue, 
Je ne puis m’arracher d’une si chère vue, 
Et je crois voir en vous un père courroucé 
Qui me console encor quand il est offensé. 

SCÈNE IV.

IRADAN, ARZAME, CÉSÈNE.

céSÈNE.

Mon frère, tout est prêt, les autels vous demandent; 
Les prêtresses d’hymen, les flambeaux vous attendent; 
Le peu de vos amis qui nous reste en ces murs 
Doit vous accompagner à ces autels obscurs, 
Grossièrement parés, et plus ornés par elle 
Que ne l’est des Césars la pompe solennelle. 

IRADAN.

Renvoyez nos amis, éteignez ces flambeaux. 

CÉSÈNE.

Comment! quel changement! quels désastres nouveaux! 
Sur votre front glacé l’horreur est répandue! 
Ses yeux baignés de pleurs semblent craindre ma vue! 

IRADAN.

Plus d’autels, plus d’hymen. 

ARZAME.

J’en suis indigne. 

CÉSÈNE.

O ciel! 
Dans quel contentement je parais cet autel! 
Combien je chérissais cet heureux ministère! 
Quel plaisir j’éprouvais dans le doux nom de frère! 

ARZAME.

Ah! ne prononcez pas un nom trop odieux. 

CÉSÈNE.

Que dites-vous? 

IRADAN.

Il faut m’arracher de ces lieux; 
Renonçons pour jamais à ce poste funeste, 
A ce rang avili qu’avec vous je déteste, 
A tous ces vains honneurs d’un soldat détrompé, 
Trop basse ambition dont j’étais occupé. 
Fuyons dans la retraite où vous vouliez vous rendre; 
De nos enfants, mon frère, allons pleurer la cendre: 
Nos femmes, nos enfants, nous ont été ravis; 
Vous pleurez votre fille, et je pleure mon fils. 
Tout est fini pour nous, sans espoir sur la terre, 
Que pouvons-nous prétendre à la cour, à la guerre? 
Quittons tout, et fuyons. Mon esprit aveuglé 
Cherchait de nouveaux noeuds qui m’auraient consolé; 
Ils sont rompus, le ciel en a rompu la trame. 
Fuyons, dis-je, à jamais et du monde et d’Arzame. 

CÉSÈNE.

Vous me glacez d’effroi; quel trouble et quels desseins! 
Vous laisseriez Arzame à ses vils assassins, 
A ses bourreaux? qui? vous! 

IRADAN.

Arrêtez; peut-on croire 
D’un soldat, de son frère, une action si noire? 
Ce que j’ai commencé je le veux achever; 
Je ne la verrai plus, mais je dois la sauver: 
Mes serments, ma pitié, mon honneur, tout m’engage; 
Et je n’ai point de vous mérité cet outrage: 
Vous m’offensez. 

ARZAME.

O ciel! ô frères généreux! 
Dans quel saisissement vous me jetez tous deux! 
Hélas! vous disputez pour une malheureuse; 
Laissez-moi terminer ma destinée affreuse: 
Vous en voulez trop faire, et trop sacrifier; 
Vos bontés vont trop loin, mon sang doit les payer. 

SCÈNE V.

LES PRÉCÉDENTS, LES PRÊTRES DE PLUTON, 
SOLDATS.

LE GRAND-PRÊTRE.

Est-ce ainsi qu’on insulte à nos lois vengeresses. 
Qu’on trahit hautement la foi de ses promesses, 
Qu’on ose se jouer avec impunité 
Du pouvoir souverain par vous-même attesté? 
Voilà donc cet hymen et ce noeud si propice 
Qui devait de César enchaîner la justice; 
Ce citoyen romain qui pensait nous tromper! 
La victime à nos mains ne doit plus échapper. 
Déjà César instruit connaît votre imposture; 
Nous venons en son nom réparer son injure. 
Soldats qu’il a trompés, qu’on enlève soudain 
Le criminel objet qu’il protégeait en vain; 
Saisissez-la. 

ARZAME.

Mon père! 

IRADAN, aux soldats.

Ingrats! 

CÉSÈNE.

Troupe insolente!... 
Arrêtez... devant moi qu’un de vous se présente, 
Qu’il l’ose, au moment même il mourra de mes mains. 

LE GRAND-PRÊTRE.

Ne le redoutez pas. 

IRADAN.

Tremblez, vils assassins; 
Vous n’êtes plus soldats quand vous servez ces prêtres. 

LE GRAND-PRÊTRE.

Les dieux, César, et nous, soldats, voilà vos maîtres. 

CÉSÈNE.

Fuyez, vous dis-je. 

IRADAN.

Et vous, objet infortuné, 
Rentrez dans cet asile à vos malheurs donné. 

CÉSÈNE.

Ne craignez rien. 

ARZAME, en se retirant.

Je meurs. 

LE GRAND-PRÊTRE.

Frémissez, infidèles, 
César vient, il sait tout, il punit les rebelles: 
D’une secte proscrite indignes partisans, 
De complots ténébreux coupables artisans, 
Qui deviez devant moi, le front dans la poussière, 
Abaisser en tremblant votre insolence altière, 
Qui parlez de pitié, de justice, et de lois, 
Quand le courroux des dieux parle ici par ma voix, 
Qui méprisez mon rang, qui bravez ma puissance; 
Vous appelez la foudre, et c’est moi qui la lance! 

SCÈNE VI.

IRADAN, CÉSÈNE.

CÉSÈNE.

Un tel excès d’audace annonce un grand pouvoir(var5).

IRADAN.

Ils nous perdront, sans doute; ils n’ont qu’à le vouloir. 

CÉSÈNE.

Plus leur orgueil s’accroît, plus ma fureur augmente. 

IRADAN.

Qu’elle est juste, mon frère, et qu’elle est impuissante! 
Ils ont pour les défendre et pour nous accabler(var6) 
César, qu’ils ont séduit, les dieux, qu’ils font parler. 

CÉSÈNE.

Oui; mais sauvons Arzame. 

IRADAN.

Écoutez: Apamée 
Touche aux États persans, la ville est désarmée; 
Les soldats de ce fort ne sont point contre moi, 
Et déjà quelques-uns m’ont engagé leur foi: 
Courez à nos tyrans, flattez leur violence; 
Dites que votre frère, écoutant la prudence,
Mieux conseillé, plus juste, à son devoir rendu, 
Abandonne un objet qu’il a trop défendu; 
Dites que par leurs mains je consens qu’elle meure, 
Que je livre sa tête avant qu’il soit une heure: 
Trompons la cruauté qu’on ne peut désarmé.; 
Enfin promettez tout, je vais tout confirmer. 
Dès qu’elle aura passé ces fatales frontières, 
Je mets entre elle et moi d’éternelles barrières; 
A vos conseils rendu, je brise tous mes fers; 
Loin d’un service ingrat, caché dans des déserts, 
Des humains avec vous je fuirai l’injustice. 

CÉSÈNE.

Allons, je promettrai ce cruel sacrifice; 
Je vais étendre un voile aux yeux de nos tyrans.
Que ne puis-je plutôt enfoncer dans leurs flancs 
Ce glaive, cette main que l’empereur emploie 
A servir ces bourreaux avides de leur proie! 
Oui, je vais leur parler. 

SCÈNE VII.

IRADAN; LE JEUNE ARZÉMON, 
parcourant le fond de la scène d’un air 
inquiet et égaré.

LE JEUNE ARZÉMON.

O mort! ô Dieu vengeur! 
Ils me l’ont enlevée; ils m’arrachent le coeur... 
Où la trouver? où fuir? quelles mains l’ont conduite? 

IRADAN.

Cet inconnu m’alarme: est-il un satellite 
Que ces juges sanglants se pressent d’envoyer 
Pour observer ces lieux, et pour nous épier? 

LE JEUNE ARZÉMON.

Ah!... la connaissez-vous? 

IRADAN.

Ce malheureux s’égare. 
Parle: que cherches-tu? 

LE JEUNE ARZÉMON.

La vertu la plus rare... 
La vengeance, le sang, les ravisseurs cruels, 
Les tyrans révérés des malheureux mortels... 
Arzame! chère Arzame?... Ah! donnez-moi des armes, 
Que je meure vengé! 

IRADAN.

Son désespoir, ses larmes, 
Ses regards attendris, tout furieux qu’ils sont, 
Les traits que la nature imprima sur son front, 
Tout me dit: c’est son frère. 

LE JEUNE ARZÉMON.

Oui, je le suis. 

IRADAN.

Arrête, 
Garde un profond silence, il y va de ta tête. 

LE JEUNE ARZÉMON.

Je te l’apporte, frappe. 

IRADAN.

Enfants infortunés! 
Dans quels lieux les destins les ont-ils amenés! 
Toi, le frère d’Arzame! 

LE JEUNE ARZÉMON.

Oui, ton regard sévère 
Ne m’intimide pas. 

IRADAN.

Ce jeune téméraire 
Me remplit à la fois d’horreur et de pitié; 
Il peut avec sa soeur être sacrifié(var7). 

LE JEUNE ARZÉMON.

Je viens ici pour l’être. 

IRADAN.

O rigueurs tyranniques! 
Ce sont vos cruautés qui font les fanatiques... 
Écoute, malheureux, je commande ce fort; 
Mais ces lieux sont remplis de ministres de mort: 
Je te protégerai; résous-toi de me suivre. 

LE JEUNE ARZÉMON.

Puis-je la voir enfin? 

IRADAN.

Tu peux la voir et vivre; 
Calme-toi. 

LE JEUNE ARZÉMON.

Je ne puis... Ah! seigneur, pardonnez 
A mes sens éperdus, d’horreurs aliénés. 
Quoi! ces lieux, dites-vous, sont en votre puissance, 
Et l’on y traîne ainsi la timide innocence! 
Vos esclaves romains de leurs bras criminels 
Ont arraché ma soeur aux foyers paternels! 
De la mort, dites-vous, ma soeur est menacée; 
Vous la persécutez! 

IRADAN.

Va, ton âme est blessée 
Par les illusions d’une fatale erreur. 
Va, ne me prends jamais pour un persécuteur: 
Et sur elle et sur toi ma pitié doit s’étendre. 

LE JEUNE ARZÉMON.

Hélas! dois-je y compter?... daignez donc me la rendre; 
Daignez me rendre Arzame, ou me faire mourir. 

IRADAN.

Il attendrit mon coeur, mais il me fait frémir. 
Que mes bontés peut-être auront un sort funeste! 
Viens, jeune infortuné, je t’apprendrai le reste. 
Suis mes pas. 

LE JEUNE ARZÉMON.

J’obéis à vos ordres pressants 
Mais ne me trompez pas. 

IRADAN.

O malheureux enfants! 
Quel sort les entraîna dans ces lieux qu’on déteste! 
De l’une j’admirais la fermeté modeste, 
Sa résignation, sa grâce, sa candeur; 
L’autre accroît ma pitié même par sa fureur. 
Un dieu veut les sauver, il les conduit sans doute; 
Ce dieu parle à mon coeur, il parle, et je l’écoute.

FIN DU DEUXIÈME ACTE.