OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE THÉÂTRE V
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LE DÉPOSITAIRE
COMÉDIE EN CINQ ACTES (1769)

Avertissement de Moland.
Avertissement de Beuchot.
Notice bibliographique.
Préface
Personnages
Acte I
Acte II
Acte III
Acte IV
Acte V

 
AVERTISSEMENT DE MOLAND.

Voltaire, dans ses Mélanges littéraires, a raconté l'anecdote qui fait le sujet de cette comédie avec plus de détails qu'il ne le fait dans la préface ci-après: « Lorsque M. de Gourville, qui fut nommé vingt-quatre heures pour succéder à Colbert et que nous avons vu mourir l'un des hommes de France le plus considéré; lors, dis-je, que ce M. de Gourville, craignant d'être pendu en personne comme il le fut en effigie, s'enfuit de France en 1661, il laissa deux cassettes pleines d'argent, l'une à Mlle de Lenclos, l'autre à un faux dévot. A son retour, il trouva chez Ninon sa cassette en fort bon état; il y avait même plus d'argent qu'il n'en avait laissé, parce que les espèces avaient augmenté depuis ce temps-là. Il prétendit qu'au moins le surplus appartenait de droit à la dépositaire; elle ne lui répondit qu'en le menaçant de faire jeter la cassette par les fenêtres. Le dévot s'y prit d'une autre façon, il dit qu'il avait employé son dépôt en oeuvres pies, et qu'il avait préféré le salut de l'âme de Gourville à un argent qui sûrement l'aurait damné. » 

Il ne faudrait pas sans doute se porter garant de la parfaite exactitude de tous ces détails. Mais il y avait certainement quelque vérité dans le fond de l'anecdote. Saint-Évremond écrit à Ninon de Lenclos elle-même: « Car enfin, ma belle gardeuse de cassette, la réputation de votre probité est particulièrement établie sur ce que vous avez résisté à des amants qui se fussent accommodés volontiers de l'argent de vos amis... 
 

Dans un couvent, en soeur dépositaire,
Vous auriez bien ménagé quelque affaire;
Et dans le monde, à garder les dépôts,
On vous eût justement préférée aux dévots.
(Les Véritables Oeuvres de M. de Saint-Évremont,
Londres, 1707, tome II, pages 395-396.)

 
 

AVERTISSEMENT DE BEUCHOT.

Dans les éditions de Kehl on lit, au titre de cette pièce: comédie de société, jouée à la campagne en 1767. Cependant la première lettre où Voltaire en parle est celle à Thieriot, du 6 mars 1769. C'est à la date du 5 février 1770 que les Mémoires secrets en font mention pour la première fois; et Wagnière n'a fait ici aucune observation. L'auteur n'avait pas destiné sa pièce au théâtre(1). Cependant, huit mois plus tard, on en fit une lecture au comité du Théâtre-Français(2), qui, ne sachant d'où elle venait, la refusa. 

Ce ne fut que deux ans après que Voltaire la fit imprimer. La première édition est sans préface: mais au bas de la liste des personnages on lit en note: « Le fond de cette comédie est tiré des mémoires du temps. Rien n'est plus connu que l'histoire d'un dépôt nié par un homme très grave, et rendu par la célèbre Ninon. » 

Une autre édition, aussi de 1772, n'a plus cette note, mais contient la Préface qui suit; c'est cette édition qui forme le texte actuel. C'est l'édition de 1772 avec la note au bas de la liste des personnages, qui présente les variantes. 
 
 

PRÉFACE

(3)L'abbé de Châteauneuf, auteur du Dialogue sur la musique des anciens(4),ouvrage savant et agréable, rapporte à la page 104 l'anecdote suivante: 

« Molière nous cita Mlle Ninon de Lenclos(5) comme la personne qu'il connaissait sur qui le ridicule faisait une plus prompte impression, et nous apprit qu'ayant été la veille lui lire son Tartuffe (selon sa coutume de la consulter sur tout ce qu'il faisait), elle le paya en même monnaie par le récit d'une aventure qui lui était arrivée avec un scélérat à peu près de cette espèce, dont elle lui fit le portrait avec des couleurs si vives et si naturelles que, si sa pièce n'eût pas été faite, nous disait-il, il ne l'aurait jamais entreprise, tant il se serait cru incapable de rien mettre sur le théâtre d'aussi parfait que le Tartuffe de Mlle Lenclos. »

Supposé que Molière ait parlé ainsi, je ne sais à quoi il pensait. Cette peinture d'un faux dévot, si vive et si brillante dans la bouche de Ninon, aurait dû au contraire exciter Molière à composer sa comédie du Tartuffe, s'il ne l'avait pas déjà faite. Un génie tel que le sien eût vu tout d'un coup, dans le simple récit de Ninon, de quoi construire son inimitable pièce, le chef-d'oeuvre du bon comique, de la saine morale, et le tableau le plus vrai de la fourberie la plus dangereuse. D'ailleurs il y a, comme on sait, une prodigieuse différence entre raconter plaisamment et intriguer une comédie supérieurement. 

L'aventure dont parlait Ninon pouvait fournir un bon conte, sans être la matière d'une bonne comédie.

Je me souviens qu'étant un jour dans la nécessité d'emprunter de l'argent d'un usurier, je trouvai deux crucifix sur la table. Je lui demandai si c'étaient des gages de ses débiteurs; il me répondit que non; mais qu'il ne faisait jamais de marché qu'en présence du crucifix. Je lui repartis qu'en ce cas un seul suffisait, et que je lui conseillais de le placer entre les deux larrons. Il me traita d'impie, et me déclara qu'il ne me prêterait point d'argent. Je pris congé de lui; il courut après moi sur l'escalier, et me dit, en faisant le signe de la croix, que, si je pouvais l'assurer que je n avais point eu de mauvaises intentions en lui parlant, il pourrait conclure mon affaire en conscience. Je lui répondis que je n'avais eu que de très bonnes intentions. Il se résolut donc à me prêter sur gage à dix pour cent pour six mois, retint les intérêts par devers lui, et au bout des six mois il disparut avec mes gages, qui valaient quatre ou cinq fois l'argent qu'il m'avait prêté. La figure de ce galant homme, son ton de voix, toutes ses allures, étaient si comiques qu'en les imitant j'ai fait rire quelquefois des convives à qui je racontais cette petite historiette. Mais certainement si j'en avais voulu faire une comédie, elle aurait été des plus insipides. 

Il en est peut-être ainsi de la comédie du Dépositaire. Le fond de cette pièce est ce même conte que Mlle Lenclos fit à Molière. Tout le monde sait que Gourville ayant confié une partie de son bien à cette fille si galante et si philosophe, et une autre à un homme qui passait pour très dévot(6), le dévot garda le dépôt pour lui, et celle qu'on regardait comme peu scrupuleuse le rendit fidèlement sans y avoir touché. 

Il y a aussi quelque chose de vrai dans l'aventure des deux frères. Mlle Lenclos racontait souvent qu'elle avait fait un honnête homme d'un jeune fanatique, à qui un fripon avait tourné la tête, et qui, ayant été volé par des hypocrites, avait renoncé à eux pour jamais. 

De tout cela on s'est avisé de faire une comédie, qu'on n'a jamais osé montrer qu'à quelques intimes amis. Nous ne la donnons pas comme un ouvrage bien théâtral; nous pensons même qu'elle n'est pas faite pour être jouée. Les usages, le goût, sont trop changés depuis ce temps-là. Les moeurs bourgeoises semblent bannies du théâtre. Il n'y a plus d'ivrognes: c'est une mode qui était trop commune du temps de Ninon(7). On sait que Chapelle s'enivrait presque tous les jours; Boileau même, dans ses premières satires, le sobre Boileau parle toujours de bouteilles de vin, et de trois ou quatre cabaretiers, ce qui serait aujourd'hui insupportable. 

Nous donnons seulement cette pièce comme un monument très singulier, dans lequel on retrouve mot pour mot ce que pensait Ninon sur la probité et sur l'amour. Voici ce qu'en dit l'abbé de Châteauneuf, page 119: 

« Comme le premier usage qu'elle a fait de sa raison a été de s'affranchir des erreurs vulgaires, elle a compris de bonne heure qu'il ne peut y avoir qu'une même morale pour les hommes et pour les femmes. Suivant cette maxime, qui a toujours fait la règle de sa conduite, il n'y a ni exemple ni coutume qui pût lui faire excuser en elle la fausseté, l'indiscrétion, la malignité, l'envie, et tous les autres défauts, qui, pour être ordinaires aux femmes, ne blessent pas moins les premiers devoirs de la société. 

« Mais ce principe, qui lui fait ainsi juger des passions selon ce qu'elles sont en elles-mêmes, l'engage aussi, par une suite nécessaire, à ne les pas condamner plus sévèrement dans l'un que dans l'autre sexe. C'est pour cela, par exemple, qu'elle n'a jamais pu respecter l'autorité de l'opinion dans l'injustice qu'ont les hommes de tirer vanité de la même passion à laquelle ils attachent la honte des femmes, jusqu'à en faire leur plus grand, ou plutôt leur unique crime, de la même manière qu'on réduit aussi leurs vertus à une seule, et que la probité, qui comprend toutes les autres, est une qualification aussi inusitée à leur égard que si elles n'avaient aucun droit d'y prétendre. » 

Ce caractère est précisément le même qu'on retrouve dans la pièce, et ces traits nous ont paru suffire pour rendre l'ouvrage précieux à tous les amateurs des singularités de notre littérature, et surtout à ceux qui cherchent avec avidité tout ce qui concerne une personne aussi singulière que Mlle Ninon Lenclos. Le lecteur est seulement prié de faire attention que ce n'est pas la Ninon de vingt ans, mais la Ninon de quarante. 
 

PERSONNAGES


NINON, femme de trente-cinq à quarante ans, très bien mise; grand caractère du haut comique(8).
GOURVILLE L'AÎNÉ, grand nigaud, habillé de noir, mal boutonné, une mauvaise perruque de travers, l'air très gauche. 
GOURVILLE LE JEUNE, petit-maître du bon ton. 
M. GARANT, marguillier, en manteau noir, large rabat, large perruque, pesant ses paroles, et l'air recueilli. 
L'AVOCAT PLACET, en rabat et en robe, l'air empesé, et déclamant tout. 
M. AGNANT(var1), bon bourgeois, buveur, et non pas ivrogne de comédie. 
MADAME AGNANT, habillée et coiffée à l'antique, bourgeoise acariâtre. 
LISETTE, PICARD, valets de comédie dans l'ancien goût.

La scène est chez Mlle Ninon de Lenclos, au Marais.
 

LE DÉPOSITAIRE

COMÉDIE.

ACTE PREMIER.

.
SCÈNE I.

NINON, LE JEUNE GOURVILLE.

LE JEUNE GOURVILLE.

Ainsi, belle Ninon, votre philosophie(var2)
Pardonne à mes défauts, et souffre ma folie. 
De ce jeune étourdi vous daignez prendre soin. 
Vous êtes tolérante, et j'en ai grand besoin. 

NINON.

J'aime assez, cher Gourville, à former la jeunesse. 
Le fils de mon ami vivement m'intéresse; 
Je touche à mon hiver, et c'est mon passetemps 
De cultiver en vous les fleurs d'un beau printemps. 
N'étant plus bonne à rien désormais pour moi-même, 
Je suis pour le conseil; voilà tout ce que j'aime: 
Mais la sévérité ne me va point du tout. 
Hélas! on sait assez que ce n'est point mon goût. 
L'indulgence à jamais doit être mon partage; 
J'en eus un peu besoin quand j'étais à votre âge. 
Eh bien! vous aimez donc cette petite Agnant? 

LE JEUNE GOURVILLE.

Oui, ma belle Ninon. 

NINON.

C'est une aimable enfant; 
Sa mère quelquefois dans la maison l'amène. 
J'ai l'oeil bon; j'ai prévu de loin votre fredaine. 
Mais est-ce un simple goût, une inclination? 

LE JEUNE GOURVILLE.

Du moins pour le présent c'est une passion. 
Un certain avocat pour mari se propose: 
Mais auprès de la fille il a perdu sa cause. 

NINON.

Je crois que mieux que lui vous avez su plaider. 

LE JEUNE GOURVILLE.

Je suis assez heureux pour la persuader. 

NINON.

Sans doute vous flattez et le père et la mère, 
Et jusqu'à l'avocat; c'est le grand art de plaire. 

LE JEUNE GOURVILLE.

J'y mets comme je puis tous mes petits talents. 
Le père aime le vin(var3). 

NINON.

C'est un vice du temps, 
La mode en passera. Ces buveurs me déplaisent; 
Leur gaîté m'assourdit, leurs vains discours me pèsent, 
J'aime peu leurs chansons, et je hais leur fracas; 
La bonne compagnie en fait très peu de cas. 

LE JEUNE GOURVILLE.

La mère Agnant est brusque, emportée, et revêche, 
Sotte, un oison bridé devenu pigrièche, 
Bonne diablesse au fond. 

NINON.

Oui, voilà trait pour trait 
De nos très sots voisins le fidèle portrait. 
Mais on doit se plier à souffrir tout le monde, 
Les plats et lourds bourgeois dont cette ville abonde, 
Les grands airs de la cour, les faux airs de Paris, 
Nos étourdis seigneurs, nos pincés beaux-esprits(var4):
C'est un mal nécessaire, et que souvent j'essuie: 
Pour ne pas trop déplaire il faut bien qu'on s'ennuie. 

LE JEUNE GOURVILLE.

Mais Sophie est charmante, et ne m'ennuiera pas(var5).

NINON.

Ah! je vous avouerai qu'elle est pleine d'appas: 
Aimez-la, quittez-la, mon amitié tranquille 
A vos goûts, quels qu'ils soient, sera toujours facile. 
A la droite raison dans le reste soumis, 
Changez de voluptés, ne changez point d'amis; 
Soyez homme d'honneur, d'esprit et de courage, 
Et livrez-vous sans crainte aux erreurs du bel âge. 
Quoi qu'en disent l'Astrée, et Clélie, et Cyrus(9),
L'amour ne fut jamais dans le rang des vertus; 
L'amour n'exige point de raison, de mérite(10).
J'ai vu des sots qu'on prend, des gens de bien qu'on quitte(var6).
Je fus, et tout Paris l'a souvent publié, 
Infidèle en amour(var7), fidèle en amitié. 
Je vous chéris, Gourville, et pour toute ma vie. 
Votre père n'eut pas de plus constante amie: 
Dans des temps malheureux il arrangea mon bien, 
Je dois tout à ses soins sans lui je n'aurais rien. 
Vous savez à quel point j'avais sa confiance(var8)
C'est un plaisir pour moi que la reconnaissance; 
Elle occupe le coeur: je n'ai point de parents; 
Et votre frère et vous me tenez lieu d'enfants. 

LE JEUNE GOURVILLE.

Votre exemple m'instruit, votre bonté m'accable. 
Ninon dans tous les temps fut un homme estimable. 

NINON.

Parlons donc, je vous prie, un peu solidement. 
Vous n'êtes pas, je crois, fort en argent comptant? 

LE JEUNE GOURVILLE.

Pas trop. 

NINON.

Voici le temps où de votre fortune 
Le noeud très délicat, l'intrigue peu commune, 
Grâce à monsieur Garant, pourra se débrouiller. 

LE JEUNE GOURVILLE.

Ce bon monsieur Garant me fait toujours bailler. 
Il est si compassé, si grave, si sévère! 
Je rougis devant lui d'être fils de mon père. 
Il me fait trop sentir que, par un sort fâcheux, 
Il manque à mon baptême un paragraphe ou deux. 

NINON.

On omit, il est vrai, le mot de légitime. 
Gourville, votre père, eut la publique estime; 
Il eut mille vertus, mais il eut, entre nous, 
Pour les beaux noeuds d'hymen de merveilleux dégoûts. 
La rigueur de la loi (peut-être un peu trop sage) 
A votre frère, à vous, ravit tout héritage. 
Vous ne possédez rien; mais ce monsieur Garant, 
Son banquier autrefois, et son correspondant, 
Pour deux cent mille francs étant son légataire, 
N'en est, vous le savez, que le dépositaire. 
Il fera son devoir; il l'a dit devant moi: 
L'honneur est plus puissant, plus sacré que la loi. 

LE JEUNE GOURVILLE.

Je voudrais que l'honneur fût un peu plus honnête. 
Cet homme de sermons me rompt toujours la tête: 
Directeur d'hôpitaux, syndic, et marguillier, 
Il n'a daigné jamais avec moi s'égayer. 
Il prétend que je suis une tête légère, 
Un jeune dissolu, sans moeurs, sans caractère, 
Jouant, courant le bal, les filles, les buveurs: 
Oui, je suis débauché(var9); mais, parbleu, j'ai des moeurs; 
Je ne dois rien; je suis fidèle à mes promesses; 
Je n'ai jamais trompé, pas même mes maîtresses; 
Je bois sans m'enivrer; j'ai tout payé comptant; 
Je ne vais point jouer quand je n'ai point d'argent. 
Tout marguillier qu'il est, ma foi, je le défie 
De mener dans Paris une meilleure vie. 

NINON.

Il est un temps pour tout. 

LE JEUNE GOURVILLE.

Monsieur mon frère aîné, 
Je l'avoue, a l'esprit tout autrement tourné. 
Il est sage et profond; sa conduite est austère; 
Il lit les vieux auteurs, et ne les entend guère; 
Il méprise le monde: eh bien! qu'il soit un jour, 
Pour prix de ses vertus, marguillier à son tour; 
Et que monsieur Garant, qui dans tout le gouverne, 
Lui donne plus qu'à moi. Ce qui seul me concerne, 
C'est le plaisir; l'argent, voyez-vous, ne m'est rien; 
Je suis assez content d'un honnête entretien. 
L'avarice est un monstre; et, pourvu que je puisse 
Supplanter l'avocat, mon sort est trop propice. 

NINON.

Tout réussit aux gens qui sont doux et joyeux. 
Pour monsieur votre aîné, c'est un fou sérieux: 
Un précepteur maudit, maîtrisant sa jeunesse, 
Chargea d'un joug pesant sa docile faiblesse, 
De sombres visions tourmenta son esprit, 
Et l'âge a conservé ce que l'enfance y mit. 
Il s'est fait à lui-même un bien triste esclavage. 
Malheur a tout esprit qui veut être trop sage? 
J'ai bonne opinion, je vous l'ai déjà dit, 
D'un jeune écervelé, quand il a de l'esprit, 
Mais un jeune pédant, fut-il très estimable, 
Deviendra, s'il persiste, un être insupportable. 
Je ris lorsque je vois que votre frère a fait 
L'extravagant dessein d'être un homme parfait. 

LE JEUNE GOURVILLE.

Un pédant chez Ninon est un plaisant prodige! 

NINON.

Le parti qu'il a pris n'est pas ce qui m'afflige: 
J'aime les gens de bien, mais je hais les cagots; 
Et je crains les fripons qui gouvernent les sots. 

LE JEUNE GOURVILLE.

Voilà le marguillier.

SCÈNE II.

NINON, LE JEUNE GOURVILLE; M. GARANT,

en manteau noir, grand rabat, gants blancs, large perruque.

M. GARANT.

Je me suis fait attendre. 
Le temps, vous le savez, est difficile à prendre. 
Mes emplois sont bien lourds... 

NINON.

Je le sais. 

M. GARANT.

Bien pesants. 

NINON.

C'est ajouter beaucoup. 

M. GARANT.

Sans mes soins vigilants, 
Sans mon activité... 

NINON.

Fort bien. 

M. GARANT.

Sans ma prudence, 
Sans mon crédit... 

NINON.

Encor! 

M. GARANT.

L'oeuvre aurait pu, je pense, 
Souffrir un grand déchet; mais j'ai tout réparé. 

LE JEUNE GOURVILLE.

Ah! tout Paris en parle, et vous en sait bon gré. 

M. GARANT.

Les pauvres sont d'ailleurs si pauvres! leurs souffrances 
Me percent tant le coeur, que de leurs doléances 
Je m'afflige toujours. 

NINON.

Il faut les secourir; 
C'est un devoir sacré. 

M. GARANT.

Leurs maux me font souffrir. 

LE JEUNE GOURVILLE.

Vous régissez si bien leur petite finance(var10) 
Que les pauvres bientôt seront dans l'opulence. 

NINON.

Çà, monsieur l'aumônier, vous savez que céans 
Il est, ainsi qu'ailleurs, de jeunes indigents; 
Ils sont recommandés à vos nobles largesses. 
Vous n'avez pas, sans doute, oublié vos promesses. 

M. GARANT.

Vous savez que mon coeur est toujours pénétré 
Des extrêmes bontés dont je fus honoré 
Par ce parfait ami, ce cher monsieur Gourville, 
Si bon pour ses amis... qui fut toujours utile 
A tous ceux qu'il aima... qui fut si bon pour moi, 
Si généreux!... Je sais tout ce que je lui doi. 
L'honneur, la probité, l'équité, la justice, 
Ordonnent qu'un ami sans réserve accomplisse 
Ce qu'un ami voulait. 

NINON.

Ah! que c'est parler bien! 

LE JEUNE GOURVILLE.

Il est fort éloquent. 

M. GARANT.

Que dites-vous là? 

LE JEUNE GOURVILLE.

Bien. 

NINON, le contrefaisant.

Je me flatte, je crois, je suis persuadée, 
Je me sens convaincue, et surtout j'ai l'idée 
Que vous rendrez bientôt les deux cent mille francs 
A votre ami si cher, ès mains de ses enfants. 

M. GARANT.

Madame, il faut payer ses dettes légitimes; 
Et les moindres délais en ce cas sont des crimes; 
L'honneur, la probité, le sens, et la raison, 
Demandent qu'on s'applique avec attention 
A remplir ses devoirs, à ne nuire à personne, 
A voir quand et comment, à qui, pourquoi l'on donne, 
A bien considérer si le droit est lésé, 
Si tout est bien en ordre. 

NINON.

Eh! rien n'est plus aisé... 
Des deux cent mille francs n'êtes-vous pas le maître? 

M. GARANT.

Oh, oui! son testament le fait assez connaître. 
Je les dois recevoir en louis trébuchants. 

NINON.

Eh bien! à chacun d'eux donnez cent mille francs. 

LE JEUNE GOURVILLE.

Le compte est clair et net. 

M. GARANT.

Oui, cette arithmétique 
Est parfaite en son genre, et n'a point de réplique; 
Égales portions. 

NINON.

Par cette égalité 
Vous assurez la paix de leur société. 

M. GARANT.

Soyez sûre que l'un n'aura pas plus que l'autre, 
Quand j'aurai tout réglé. 

NINON.

Quelle idée est la vôtre! 
Tout est réglé, monsieur... 

M. GARANT.

Il faudra mûrement 
Consulter sur ce cas quelque avocat savant, 
Quelque bon procureur, quelque habile notaire, 
Qui puisse prévenir toute fâcheuse affaire. 
Il faut fermer la bouche aux malins héritiers, 
Qui pourraient méchamment répéter les deniers. 

LE JEUNE GOURVILLE.

Mon père n'en a point. 

M. GARANT.

Hélas! dès qu'on enterre 
Un vieillard un peu riche, il sort de dessous terre 
Mille collatéraux qu'on ne connaissait pas. 
Voyez que de chagrins, de peines, d'embarras, 
Si jamais il fallait que, par quelque artifice, 
J'éludasse les lois de la sainte justice? 
L'honneur, vous le savez, qui doit conduire tout... 

NINON.

Le véritable honneur est très fort de mon goût, 
Mais il sait écarter ces craintes ridicules. 
Il est de certains cas où j'ai peu de scrupules. 

M. GARANT.

J'en suis persuadé, madame, je le crois; 
C'est mon opinion... mais la rigueur des lois, 
De ces collatéraux les plaintes, les murmures, 
Et les prétentions avec les procédures... 

NINON.

Ayez des procédés, je réponds du succès. 

LE JEUNE GOURVILLE.

Ce n'est point là du tout une affaire à procès. 

M. GARANT.

Vous ne connaissez pas, madame, les affaires, 
Leurs détours, leurs dangers, les lois et leurs mystères. 

NINON.

Toujours cent mots pour un. Moi, je vais à l'instant 
Répondre à vos discours en un mot comme en cent. 
Mon cher petit Gourville, allez dire à Lisette 
Qu'elle m'apporte ici cette grande cassette. 
Elle sait ce que c'est. 

LE JEUNE GOURVILLE.

J'y cours. 

SCÈNE III.

NINON, M. GARANT.

M. GARANT.

Avec chagrin. 
Je vois que ce jeune homme a pris un mauvais train, 
De mauvais sentiments... une allure mauvaise. 
Je crains que s'il était un jour trop à son aise... 
Il ne se confirmât dans le mal... 

NINON.

Mais vraiment 
Vous me touchez le coeur par un soin si prudent. 

M. GARANT.

Il est fort libertin: une trop grande aisance... 
Trop d'argent dans les mains, trop d'or, trop d'opulence... 
Donne aux vices du coeur trop de facilité. 

NINON.

On ne peut parler mieux; mais trop de pauvreté 
Dans des dangers plus grands peut plonger la jeunesse: 
Je ne voudrais pour lui pauvreté ni richesse, 
Point d'excès; mais son bien lui doit appartenir. 

M. GARANT.

D'accord, c'est à cela que je veux parvenir. 

NINON.

Et son frère? 

M. GARANT.

Ah! pour lui, ce sont d'autres affaires, 
Vous avez des bontés qu'il ne mérite guères. 

NINON.

Comment donc?... 

M. GARANT.

Vous avez acheté sous son nom, 
Quand son père vivait, votre propre maison. 

NINON.

Oui... 

M. GARANT.

Vous avez mal fait. 

NINON.

C'était un avantage 
Que son père lui fit. 

M. GARANT.

Mais cela n'est pas sage: 
Nous y remédierons; je vous en parlerai: 
J'ai d'honnêtes desseins que je vous confierai(var11) 
Vous êtes belle encore. 

NINON.

Ah! 

M. GARANT.

Vous savez, le monde... 

NINON.

Ah, monsieur!... 

M. GARANT.

Vous avez la science profonde 
Des secrètes façons dont on peut se pousser, 
Être considéré, s'intriguer, s'avancer; 
Vous êtes éclairée, avisée, et discrète. 

NINON.

Et surtout patiente. 

SCÈNE IV.

NINON, M. GARANT, LE JEUNE GOURVILLE.

LISETTE, UN LAQUAIS.

LISETTE.

Ah! la lourde cassette! 
Comment voulez-vous donc que j'apporte cela? 
Picard la traîne à peine. 

NINON.

Allons, vite, ouvrons-la. 

LISETTE.

C'est un vrai coffre-fort. 

NINON.

C'est le très faible reste 
De l'argent qu'autrefois, dans un péril funeste, 
Étant contraint de fuir, Gourville me laissa; 
Longtemps à son retour dans ce coffre il puisa; 
Le compte est de sa main. Allez tous deux sur l'heure 
Donner à ses enfants le peu qu'il en demeure: 
Ce sera pour chacun, je crois, deux mille écus. 
Par un partage égal il faut qu'ils soient reçus. 
Pour leurs menus plaisirs ils en feront usage, 
Attendant que monsieur fasse un plus grand partage. 
(On remporte le coffre.)

LISETTE.

J'y cours; je sais compter. 

LE JEUNE GOURVILLE.

L'adorable Ninon! 

NINON, à M. Garant.

Pour remplir son devoir il faut peu de façon: 
Vous le voyez, monsieur. 

M. GARANT.

Cela n'est pas dans l'ordre, 
Dans l'exacte équité: la justice y peut mordre. 
Cette caisse au défunt appartint autrefois, 
Et les collatéraux réclameront leurs droits: 
Il faut pour préalable en faire un inventaire. 
Je suis exécuteur qu'on dit testamentaire. 

LE JEUNE GOURVILLE.

Eh bien! exécutez les généreux desseins 
D'un ami qui remit sa fortune en vos mains. 

M. GARANT.

Allez, j'en suis chargé; n'en soyez point en peine. 

NINON.

Quand apporterez-vous cette petite aubaine 
Des deux cent mille francs en contrats bien dressés? 
Et quand remplirez-vous ces devoirs si pressés? 

M. GARANT.

Bientôt. L'oeuvre m'attend, et les pauvres gémissent: 
Lorsque je suis absent tous les secours languissent. 
Adieu... 
(Il fait deux pas, et revient.)
Vous devriez employer prudemment 
Ces quatre mille écus donnés légèrement. 

NINON.

Eh! fi donc! 

M. GARANT, revenant encore, la tirant à l'écart.

La débauche! hélas! de toute espèce 
A la perdition conduira sa jeunesse. 
Il dissipera tout, je vous en avertis. 

LE JEUNE GOURVILLE.

Hem, que dit-il de moi? 

M. GARANT.

Pour votre bien, mon fils, 
Avec discrétion je m'explique à madame... 
(Bas, à Ninon.)
Il est très inconstant. 

NINON.

Ah! cela perce l'âme. 

M. GARANT.

Il a déjà séduit notre voisine Agnant: 
Cela fera du bruit. 

NINON.

Ah! mon Dieu! le méchant! 
Courtiser une fille! ô ciel! est-il possible? 

M. GARANT.

C'est comme je le dis. 

NINON.

Quel crime irrémissible! 

M. GARANT, à Ninon.

Un mot dans votre oreille. 

LE JEUNE GOURVILLE.

Il lui parle tout bas; 
C'est mauvais signe... 

NINON, à M. Garant qui sort.

Allez, je ne l'oublierai pas. 

SCÈNE V.

NINON, LE JEUNE GOURVILLE.

LE JEUNE GOURVILLE.

Que vous disait-il donc? 

NINON.

Il voulait, ce me semble, 
Par pure probité, nous mettre mal ensemble. 

LE JEUNE GOURVILLE.

Entre nous, je commence à penser à la fin 
Que cet original est un maître Gonin(11).

NINON.

Vous pouvez, croyez-moi, le penser sans scrupule: 
On peut être à la fois fripon et ridicule. 
Avec son verbiage et ses fades propos, 
Ce fat dans le quartier séduit les idiots. 
Sous un amas confus de paroles oiseuses 
Il pense déguiser ses trames ténébreuses. 
J'aime fort la vertu; mais, pour les gens sensés, 
Quiconque en parle trop n'en eut jamais assez. 
Plus il veut se cacher, plus on lit dans son âme; 
Et que ceci soit dit et pour homme et pour femme. 
Enfin, je ne veux point, par un zèle imprudent, 
Garantir la vertu de ce monsieur Garant. 

LE JEUNE GOURVILLE.

Ma foi, ni moi non plus. 

SCÈNE VI.

NINON, LE JEUNE GOURVILLE, LISETTE.

NINON.

Eh bien! chère Lisette, 
Ma petite ambassade a-t-elle été bien faite? 
Son frère a-t-il de vous reçu son contingent? 

LISETTE.

Oui, madame, à la fin il a reçu l'argent. 

NINON.

Est-il bien satisfait? 

LISETTE.

Point du tout, je vous jure. 

NINON.

Comment? 

LISETTE.

Oh! les savants sont d'étrange nature. 
Quel étonnant jeune homme, et qu'il est triste et sec! 
Vous l'eussiez vu courbé sur un vieux livre grec; 
Un bonnet sale et gras qui cachait sa figure, 
De l'encre au bout des doigts, composaient sa parure; 
Dans un tas de papiers il était enterré; 
Il se parlait tout bas comme un homme égaré; 
De lui dire deux mots je me suis hasardée; 
Madame, il ne m'a pas seulement regardée. 
(En élevant la voix.)
« J'apporte de l'argent, monsieur, qui vous est dû; 
Monsieur, c'est de l'argent. » Il n'a rien répondu: 
Il a continué de feuilleter, d'écrire. 
J'ai fait, avec Picard, un grand éclat de rire: 
Ce bruit l'a réveillé. « Voilà deux mille écus, 
Monsieur, que ma maîtresse avait pour vous reçus. 
3/4 Hem! qui? quoi? m'a-t-il dit; allez chez les notaires; 
Je n'ai jamais, ma bonne, entendu les affaires 
Je ne me mêle point de ces pauvretés-là. 
3/4 Monsieur, ils sont à vous, prenez-les, les voilà. » 
Il a repris soudain papier, plume, écritoire. 
Picard, l'interrompant, a demandé pour boire. 
« Pourquoi boire? a-t-il dit, fi! rien n'est si vilain 
Que de s'accoutumer à boire si matin! » 
Enfin il a compris ce qu'il devait entendre: 
« Voilà les sacs, dit-il, et vous pouvez y prendre 
Tout ce qu'il vous plaira pour la commission. » 
Nous avons pris, madame, avec discrétion. 
Il n'a pas un moment daigné tourner la tête 
Pour voir de nos cinq doigts la modestie honnête; 
Et nous sommes partis avec étonnement, 
Sans recevoir pour vous le moindre compliment. 
Avez-vous vu jamais un mortel plus bizarre? 

NINON.

Il en faut convenir, son caractère est rare. 
La nature a conçu des desseins différents, 
Alors que son caprice a formé ces enfants. 
Un contraste parfait est dans leurs caractères; 
Et le jour et la nuit ne sont pas plus contraires. 

LE JEUNE GOURVILLE.

Je l'aime cependant du meilleur de mon coeur. 

LISETTE.

Moi, de tout mon pouvoir je l'aime aussi, monsieur; 
J'ai toujours remarqué, sans trop oser le dire, 
Que vous aimez assez les gens qui vous font rire. 

NINON.

Je ne ris point de lui, Lisette, je le plains: 
Il a le coeur très bon, je le sais; mais je crains 
Que cette aversion des plaisirs et du monde, 
Des usages, des moeurs, l'ignorance profonde, 
Ce goût pour la retraite, et cette austérité, 
Ne produisent bientôt quelque calamité.
Pour ce monsieur Garant sa pleine confiance 
Alarme ma tendresse, accroît ma défiance: 
Souvent un esprit gauche en sa simplicité, 
Croyant faire le bien, fait le mal par bonté. 

LE JEUNE GOURVILLE.

Oh! je vais de ce pas laver sa tête aînée; 
De sa sotte raison la mienne est étonnée; 
Je lui parlerai net, et je veux, à la fin, 
Pour le débarbouiller, en faire un libertin. 

NINON.

Puissiez-vous tous les deux être plus raisonnables! 
Mais le monde aime mieux des erreurs agréables, 
Et d'un esprit trop vif la piquante gaîté, 
Qu'un précoce Caton, de sagesse hébété, 
Occupé tristement de mystiques systèmes, 
Inutile aux humains, et dupe des sots mêmes. 

LE JEUNE GOURVILLE.

Il faut vous avouer qu'avec discrétion, 
Dans mes amours nouveaux, je me sers de son nom, 
Afin que si la mère a jamais connaissance 
Des mystères secrets de notre intelligence, 
Aux mots de syndérèse et de componction, 
La lettre lui paraisse une exhortation, 
Un essai de morale envoyé par mon frère. 
Nous écrivons tous deux d'un même caractère; 
En un mot, sous son nom j'écris tous mes billets; 
En son nom, prudemment, les messages sont faits. 
C'est un fort grand plaisir que ce petit mystère. 

NINON.

Il est un peu scabreux, et je crains cette mère. 
Prenez bien garde, au moins, vous vous y méprendrez. 
Vos discours de vertu seront peu mesurés; 
Tout sera reconnu. 

LE JEUNE GOURVILLE.

Le tour est assez drôle. 

NINON.

Mais c'est du loup berger que vous jouez le rôle(12).

LE JEUNE GOURVILLE.

D'ailleurs, je suis très bien déjà dans la maison: 
A la mère toujours je dis qu'elle a raison; 
Je bois avec le père, et chante avec la fille; 
Je deviens nécessaire à toute la famille. 
Vous ne me blâmez pas? 

NINON.

Pour ce dernier point, non. 

LISETTE.

Ma foi, les jeunes gens ont souvent bien du bon. 

FIN DU PREMIER ACTE.

ACTE DEUXIÈME.

3/4 3/43/43/4

SCÈNE I.

GOURVILLE L'AÎNÉ, tenant un livre;
LE JEUNE GOURVILLE. Tous deux arrivent 
et continuent la conversation: 
l'aîné est vêtu de noir, la perruque de travers, 
l'habit mal boutonné.

LE JEUNE GOURVILLE.

N'es-tu donc pas honteux, en effet, à ton âge,
De vouloir devenir un grave personnage? 
Tu forces ton instinct par pure vanité, 
Pour parvenir un jour à la stupidité. 
Qui peut donc contre toi t'inspirer tant de haine? 
Pour être malheureux tu prends bien de la peine. 
Que dirais-tu d'un fou qui, des pieds et des mains, 
Se plairait d'écraser les fleurs de ses jardins 
De peur d'en savourer le parfum délectable? 
Le ciel a formé l'homme animal sociable. 
Pourquoi nous fuir? pourquoi se refuser à tout? 
Être sans amitié, sans plaisirs, et sans goût, 
C'est être un homme mort. Oh! la plaisante gloire 
Que de gâter son vin de crainte de trop boire! 
Comme te voilà fait! le teint jaune et l'oeil creux! 
Penses-tu plaire au ciel en te rendant hideux? 
Au monde, en attendant, sois très sûr de déplaire. 
La charmante Ninon, qui nous tient lieu de mère, 
Voit avec grand chagrin qu'en ta propre maison, 
Loin d'elle, et loin de moi, tu languis en prison. 
Est-ce monsieur Garant qui, par son éloquence, 
Nourrit de tes travers la lourde extravagance? 
Allons, imite-moi, songe à te réjouir; 
Je prétends, malgré toi, te donner du plaisir. 

GOURVILLE L'AÎNÉ.

De si vilains propos, une telle conduite(var12), 
Me font pitié, monsieur, j'en prévois trop la suite. 
Vous ferez à coup sur une mauvaise fin. 
Je ne puis plus souffrir un si grand libertin. 
De cette maison-ci je connais les scandales; 
Il en peut arriver des choses bien fatales: 
Déjà monsieur Garant m'en a trop averti. 
Je n'y veux plus rester, et j'ai pris mon parti. 

LE JEUNE GOURVILLE.

Son accès le reprend. 

GOURVILLE L'AÎNÉ.

Monsieur Garant, mon frère, 
Que vous calomniez, est d'un tel caractère 
De probité, d'honneur... de vertu... de... 

LE JEUNE GOURVILLE.

Je voi 
Que déjà son beau style a passé jusqu'à toi. 

GOURVILLE L'AÎNÉ

Il met discrètement la paix dans les familles; 
Il garde la vertu des garçons et des filles: 
Je voudrais jusqu'à lui, s'il se peut, m'exalter. 
Allez dans le beau monde; allez vous y jeter; 
Plongez-vous jusqu'au cou dans l'ordure brillante 
De ce monde effréné dont l'éclat vous enchante; 
Moquez-vous plaisamment des hommes vertueux; 
Nagez dans les plaisirs, dans ces plaisirs honteux(var13), 
Ces plaisirs dans lesquels tout le jour se consume, 
Et la douceur desquels produit tant d'amertume. 

LE JEUNE GOURVILLE.

Pas tant. 

GOURVILLE L'AÎNÉ

Allez, je sais tout ce qu'il faut savoir. Jai bien lu. 

LE JEUNE GOURVILLE.

Va, lis moins, mais apprends à mieux voir. 
Tu pourras tout au plus quelque jour faire un livre. 
Mais dis-moi, mon pauvre homme, avec qui peux-tu vivre? 

GOURVILLE L'AÎNÉ

Avec personne. 

LE JEUNE GOURVILLE.

Quoi! tout seul dans un désert? 

GOURVILLE L'AÎNÉ

Oh! je fréquenterai souvent madame Aubert, 

LE JEUNE GOURVILLE, riant.

Madame Aubert! 

GOURVILLE L'AÎNÉ

Eh oui! madame Aubert. 

LE JEUNE GOURVILLE.

Parente 
Du marguillier Garant? 

GOURVILLE L'AÎNÉ

Oui, pieuse et savante, 
D'un esprit transcendant, d'un mérite accompli. 

LE JEUNE GOURVILLE.

La connais-tu? 

GOURVILLE L'AÎNÉ

Non; mais son logis est rempli 
Des gens les plus versés dans les vertus pratiques. 
Elle connaît à fond tous les auteurs mystiques; 
Elle reçoit souvent les plus graves docteurs, 
Et force gens de bien qu'on ne voit point ailleurs. 

LE JEUNE GOURVILLE.

Madame Aubert t'attend? 

GOURVILLE L'AÎNÉ

Oui: mon tuteur fidèle, 
Monsieur Garant, me mène enfin dîner chez elle. 

LE JEUNE GOURVILLE.

Chez sa cousine?... 

GOURVILLE L'AÎNÉ

Eh! oui. 

LE JEUNE GOURVILLE.

Cette femme de bien? 

GOURVILLE L'AÎNÉ

Elle-même; et je veux, après cet entretien, 
Ne hanter désormais que de tels caractères, 
Des dévots éprouvés, secs, durs, atrabilaires. 
Je ne veux plus vous voir; et je préfère un trou, 
Un ermitage, un antre... 

LE JEUNE GOURVILLE, en l'embrassant.

Adieu, mon pauvre fou. 

SCÈNE II.

GOURVILLE L'AÎNÉ

Je pleure sur son sort; le voilà qui s'abîme; 
Il va de femme en fille, il court de crime en crime. 
(Il s'assied, et ouvre un livre.)
Que Garasse a raison(13)! qu'il peint bien, à mon sens, 
Les travers odieux de tous nos jeunes gens! 
Qu'il enflamme mon coeur, et qu'il le fortifie 
Contre les passions qui tourmentent la vie! 
(Il lit encore.)
C'est bien dit oui, voilà le plan que je suivrai. 
Du sentier des méchants je me retirerai. 
J'éviterai le jeu, la table, les querelles, 
Les vains amusements, les spectacles, les belles. 
(Il se lève.)
Quel plaisir noble et doux de haïr les plaisirs; 
De se dire en secret: Me voilà sans désirs; 
Je suis maître de moi, juste, insensible, sage(var14); 
Et mon âme est un roc au milieu de l'orage! 
Je rougis quand je vois dans ce maudit logis 
Ces conversations, ces soupers, ces amis. 
Je souris de pitié de voir qu'on me préfère, 
Sans nul ménagement, mon étourdi de frère. 
Il plaît à tout le monde, il est tout fait pour lui. 
C'en est trop pour jamais j'y renonce aujourd'hui. 
Je conserve à Ninon de la reconnaissance; 
Elle eut soin de nous deux au sortir de l'enfance; 
Et, malgré ses écarts, elle a des sentiments 
Qu'on eût pris pour vertu peut-être en d'autres temps. 
Mais... 
(Il se mord le doigt, et fait une grimace effroyable.)

SCÈNE III.

GOURVILLE L'AÎNÉ, M. GARANT.

M. GARANT.

Eh bien! mon très cher, mon vertueux Gourville, 
De tant d'iniquités allez-vous fuir l'asile? 

GOURVILLE L'AÎNÉ.

J'y suis très résolu. 

M. GARANT.

Ce logis infecté 
N'était point convenable à votre piété. 
Sortez-en promptement... Mais que voulez-vous faire 
De ces deux mille écus de monsieur votre père? 

GOURVILLE L'AÎNÉ.

Tout ce qu'il vous plaira; vous en disposerez. 

M. GARANT.

L'argent est inutile aux coeurs bien pénétrés 
D'un vrai détachement des vanités du monde; 
Et votre indifférence en ce point est profonde: 
Je veux bien m'en charger; je les ferai valoir... 
Pour les pauvres s'entend... Vous aurez le pouvoir 
D'en répéter chez moi le tout ou bien partie, 
Dès que vous en aurez la plus légère envie. 

GOURVILLE L'AÎNÉ.

Ah! que vous m'obligez! Je ne pourrai jamais 
Vous payer dignement le prix de vos bienfaits. 

M. GARANT.

Je puis avoir à vous d'autres sommes en caisse. 
Eh! eh! 

GOURVILLE L'AÎNÉ.

L'on me l'a dit... Mon Dieu, je vous les laisse. 
Vous voulez bien encore en être embarrassé? 

M. GARANT.

Je mettrai tout ensemble. 

GOURVILLE L AÎNÉ.

Oui, c'est fort bien pensé.

M. GARANT.

Or çà, votre dessein de chercher domicile 
Est très juste et très bon; mais il est inutile: 
La maison est à vous: gardez-vous d'en sortir, 
Et priez seulement Ninon d'en déguerpir. 
Par mille éclats fâcheux la maison polluée, 
Quand vous y vivrez seul, sera purifiée, 
Et je pourrais bien même y loger avec vous. 

GOURVILLE L'AÎNÉ.

Cet honneur me serait bien utile et bien doux; 
Mais je ne me sens pas l'âme encore assez forte 
Pour chasser une femme, et la mettre à la porte. 
C'est un acte pieux: mais l'honneur a ses droits; 
Et vous savez, monsieur, tout ce que je lui dois. 
Pourrais-je, sans rougir, dire à ma bienfaitrice: 
« Sortez de la maison, et rendez-vous justice? » 
Cela n'est-il pas dur? 

M. GARANT.

Un tel ménagement 
Est bien louable en vous, et m'émeut puissamment. 
Ce scrupule d'abord a barré mes idées; 
Mais j'ai considéré qu'elles sont bien fondées. 
Le désordre est trop grand. Votre propre danger 
A la faire sortir devrait vous engager(var15). 
Sachez que votre frère entretient avec elle 
Une intrigue odieuse, indigne, criminelle, 
Un scandaleux commerce... un... je n'ose parler 
De tout ce qui s'est fait... tant je m'en sens troubler. 

GOURVILLE L'AÎNÉ.

Voilà donc la raison de cette préférence 
Qu'on lui donnait sur moi! 

M. GARANT.

Sentez la conséquence. 

GOURVILLE L'AÎNÉ.

Je n'aurais pu jamais la deviner sans vous. 
Les vilains!... Grâce au ciel, je n'en suis point jaloux. 
Je n'imaginais pas qu'un si grand fou dût plaire. 

M. GARANT.

Les fous plaisent parfois. Oui. 

GOURVILLE L'AÎNÉ.

Ah! j'en suis en colère 
Pour l'honneur du Marais(var16). 

M. GARANT. 

Il faut premièrement 
Détourner loin de nous ce scandale impudent, 
Mais avec l'air honnête, avec toute décence, 
Avec tous les dehors que veut la bienséance(var17): 
Nous avons concerté que de cette maison 
Vous feriez pour un tiers une donation, 
Un acte bien secret que je pourrais vous rendre. 
Armé de cet écrit, je puis tout entreprendre. 
Je ne m'emparerai que de votre logis, 
Et vous aurez vos droits sans être compromis. 

GOURVILLE L'AÎNÉ.

Oui, l'idée est profonde; oui, les dévots, les sages(var18), 
Sur le reste du monde ont de grands avantages. 
Je signerai demain. 

M. GARANT.

Ce soir, votre cadet 
Reviendra vous braver comme il a toujours fait. 
Tout se moque de vous, laquais, cocher, servante: 
Ils traitent la vertu de chose impertinente. 

GOURVILLE L'AÎNÉ.

La vertu! 

M. GARANT.

Vraiment oui. Toujours un marguillier 
A soin d'avoir en poche encre, plume, papier. 
Venez, l'acte est dressé. Cet honnête artifice 
Est, comme vous voyez, dans l'exacte justice. 
Signez sur mon genou. 
(Il lève son genou.)

GOURVILLE L'AÎNÉ, en signant.

Je signe aveuglément, 
Et crois n'avoir jamais rien fait de si prudent. 

M. GARANT.

Je rédigerai tout dès ce soir par notaire. 

GOURVILLE L'AÎNÉ.

Vous êtes, je le vois, très actif en affaire. 

M. GARANT.

Vous pouvez du logis sortir dès à présent. 

GOURVILLE L'AÎNÉ.

Oui. 

M. GARANT.

Donnez-moi la clef de votre appartement. 

GOURVILLE L'AÎNÉ.

La voilà. 

M. GARANT.

Tout est bien; et puis chez ma cousine, 
Chez la savante Aubert, notre illustre voisine... 
Nous irons faire ensemble un dîner familier. 

GOURVILLE L'AÎNÉ.

Vous m'enchantez! 

M. GARANT.

Elle est la perle du quartier. 
Il est dans sa maison de doctes assemblées, 
Des conversations utiles et réglées; 
Il y doit aujourd'hui venir quelques docteurs, 
Des savants pleins de grec, de brillants orateurs, 
Avec quelques abbés, gens de l'Académie, 
Tous pétris du vrai suc de la philosophie. 

GOURVILLE L'AÎNÉ.

Et c'est là justement tout ce qu'il me fallait; 
Vous m'avez découvert ce que mon coeur voulait. 
Vous me faites penser, vous êtes mon Socrate; 
Je suis Alcibiade ah! que cela me flatte(var19)! 
Me voilà dans mon centre. 

M. GARANT.

On n'est jamais heureux 
Qu'avec des gens de bien, savants et vertueux. 
Chez ma cousine Aubert, mon fils, allez vous rendre 
Je ne me ferai pas, je crois, longtemps attendre. 

GOURVILLE L'AÎNÉ.

J'y vais. 

SCÈNE IV.

NINON, M. GARANT, GOURVILLE L'AÎNÉ.

NINON, à Gourville l'aîné.

Ah! ah! monsieur, vous sortez donc enfin! 
Vous vous humanisez, et votre noir chagrin 
Cède au besoin qu'on a de vivre en compagnie. 
Le plaisir sied très bien à la philosophie; 
La solitude accable, et cause trop d'ennui. 
Eh bien! où comptez-vous de dîner aujourd'hui? 

GOURVILLE L'AÎNÉ.

Avec des gens de bien, madame. 

NINON.

Eh mais!... j'espère... 
Que ce n'est pas avec des fripons. 

GOURVILLE L'AÎNÉ.

Au contraire. 

NINON.

Et vos convives sont? 

GOURVILLE L'AÎNÉ.

Des docteurs très savants. 

NINON.

On en trouve, en effet, de très honnêtes gens, 
Et chez qui la vertu n'offre rien que d'aimable. 

GOURVILLE L'AÎNÉ.

L'heure presse, avec eux je vais me mettre à table. 

NINON.

Allez, c'est fort bien fait. 

SCÈNE V.

NINON, M. GARANT.

NINON.

Quelle mauvaise humeur! 
Il semble en me parlant qu'il soit rempli d'aigreur! 
En savez-vous la cause? 

M. GARANT.

Eh oui, je suis sincère, 
La cause est en effet son méchant caractère. 

NINON.

Je savais qu'il était et bizarre et pédant, 
Mais je ne croyais pas qu'il eût le coeur méchant. 

M. GARANT.

Allez, je m'y connais; vous pouvez être sûre 
Qu'il n'est point d'âme au fond plus ingrate et plus dure. 

NINON.

Il est vrai qu'en effet de mon petit présent 
Il n'a pas daigné faire un seul remerciement; 
Mais c'est distraction, manque de savoir-vivre, 
Et pour l'instruire mieux le monde est un grand livre. 

M. GARANT.

Je vous dis que son coeur est pour jamais gâté, 
Endurci, gangrené, méchant... au mal porté; 
Faux... avec fausseté; ses allures secrètes, 
Sombres... 

NINON, riant.

Vous prodiguez assez les épithètes. 

M. GARANT.

Il ne peut vous souffrir. Il vient de s'engager 
A vendre sa maison pour vous en déloger... 
Vous en riez?


 

Figure 1: Le Dépositaire, acte II, scène v.


NINON.

La chose est-elle bien certaine? 

M. GARANT.

J'en suis témoin; j'ai vu cet effet de sa haine; 
J'en ai vu l'acte en forme au notaire porté: 
C'est l'usage qu'il fait de sa majorité. 
Quel homme! 

NINON.

Ce n'est rien, n'en soyez point en peine; 
Cela s'ajustera. 

M. GARANT.

Craignez tout de sa haine. 

NINON.

Ce mauvais procédé ne lui peut réussir. 

M. GARANT.

De cette ingratitude il faut le bien punir, 
Qu'il sorte de chez vous. 

NINON.

Peut-être il le mérite. 

M. GARANT.

Pour moi, je l'abandonne, et je le déshérite: 
De ses cent mille francs il n'aura, ma foi, rien. 

NINON.

S'ils dépendent de vous, monsieur, je le crois bien. 

M. GARANT.

Que nous sommes à plaindre! Un bon ami nous laisse 
De ses deux chers enfants à guider la jeunesse: 
L'un est un garnement, turbulent, effronté, 
A la perdition par le vice emporté(var20); 
L'autre est fourbe, perfide, ingrat, atrabilaire, 
Dur, méchant... De tous deux il nous faudra défaire. 

NINON.

Me le conseillez-vous? 

M. GARANT.

Ce doit être l'avis 
De tous les gens d'honneur et de vos vrais amis, 
Prenez un parti sage... Écoutez... cette caisse 
Dont vous avez tantôt fait si prompte largesse, 
Était-elle bien pleine autrefois? 

NINON.

Jusqu'au bord: 
De notre ami défunt c'était le coffre-fort; 
Vous le savez assez. 

M. GARANT.

Selon que je calcule, 
Vous avez amassé loyaument, sans scrupule(var21), 
Un bien considérable, une fortune? 

NINON.

Non; 
Mais mon bien me suffit pour tenir ma maison. 

M. GARANT.

Vous avez du crédit: la dame qui régente(var22), 
Madame Esther, vous garde une amitié constante. 
Et, si vous le vouliez, vous pourriez quelque jour 
Faire beaucoup de bien vous produisant en cour. 

NINON.

A la cour! moi, monsieur! que le ciel m'en préserve! 
Si j'ai quelques amis, il faut avec réserve 
Ménager leurs bontés, craindre d'importuner(var23), 
Ne les inviter point à nous abandonner. 
Pour garder son crédit, monsieur, n'en usons guères. 

M. GARANT.

Il le faut réserver pour les grandes affaires, 
Pour les grands coups, madame; oui, vous avez raison; 
Et votre sentiment est ici ma leçon(var24). 
(Il s'approche un peu d'elle, 
et après un moment de silence.)
Je dois avec candeur vous faire une ouverture 
Pleine de confiance et d'une amitié pure: 
Je suis riche, il est vrai; mais avec plus d'argent 
Je ferais plus de bien. 

NINON.

Je le crois bonnement. 

M. GARANT.

Il vous faut un état, vous êtes de mon âge, 
Je suis aussi du vôtre. 

NINON.

Oh! oui. 

M. GARANT.

Quel bon ménage 
Se formerait bientôt de nos biens rassemblés, 
Loin de ces deux marmots du logis exilés! 
Les deux cent mille francs, croissant notre fortune, 
Entreraient de plein saut dans la masse commune; 
Vous pourriez employer votre art persuasif 
A nous faire obtenir un poste lucratif. 
Vous seriez dans le monde avec plus d'importance; 
Il faut que le crédit augmente votre aisance(var25); 
Que des prudes surtout la noble faction, 
Célébrant de vos moeurs la réputation, 
Et s'enorgueillissant d'une telle conquête, 
A vous bien épauler se tienne toujours prête. 
Avec un pot-de-vin j'aurais par ce canal 
Un fortuné brevet de fermier général. 
Nous pourrions sourdement, sans bruit, sans peine aucune, 
Placer à cent pour cent ma petite fortune; 
Et votre rare esprit tout bas se moquerait 
De tout le genre humain qui vous respecterait. 
Vous ne répondez rien? 

NINON.

C'est que je considère 
Avec maturité cette sublime affaire. 
Vous voulez m'épouser? 

M. GARANT.

Sans doute, je voudrais 
Payer de tout mon bien tant d'esprit, tant d'attraits: 
C'est à quoi j ai pensé dès que mon sort prospère 
De deux cent mille francs me nomma légataire.

NINON.

Vous m'aimez donc un peu? 

M. GARANT.

J'ai combattu longtemps 
Les inspirations de ces désirs puissants; 
Mais en les combattant avec justesse extrême, 
En m'examinant bien, comptant avec moi-même, 
Calculant, rabattant, j'ai vu pour résultat 
Qu'il est temps en effet que vous changiez d'état, 
Que nous nous convenons, et qu'un amour sincère, 
Soutenu par le bien, ne doit pas vous déplaire. 

NINON.

Je ne m'attendais pas à cet excès d'honneur. 
Peut-être on vous a dit quelle était mon humeur. 
J'eus longtemps pour l'hymen un peu de répugnance: 
Son joug effarouchait ma libre indépendance: 
C'est un frein respectable; et, si je l'avais pris, 
Croyez que ses devoirs auraient été remplis. 
Je fus dans ma jeunesse un tant soit peu légère; 
Je n'avais pas alors le bonheur de vous plaire. 

M. GARANT.

Madame, croyez-moi, tout ce qui s'est passé 
Fait peu d'impression sur un esprit sensé; 
Ces bagatelles-là n'ont rien qui m'intimide: 
Je vais droit à mon but, et je pense au solide. 

NINON.

Eh bien! j'y pense aussi: vos offres à mes yeux 
Présentent des objets qui sont bien spécieux. 
Il est vrai qu'ou pourrait m'imputer par envie(var26) 
Je ne sais quoi d'injuste, et quelque hypocrisie. 

M. GARANT.

Eh, mon Dieu! c'est par là qu'on réussit toujours. 

NINON.

Oui; la monnaie est fausse, elle a pourtant du cours. 
Que me sont, après tout, les enfants de Gourville? 
Rien que des étrangers à qui je fus utile. 

M. GARANT.

Il faut l'être à nous seuls, et songer en effet 
Que pour ces étrangers nous en avons trop fait. 

NINON.

J'admire vos raisons, et j'en suis pénétrée. 

M. GARANT.

Ah! je me doutais bien que votre âme éclairée 
En sentirait la force et le vrai fondement, 
Le poids... 

NINON.

Oui, tout cela me pèse infiniment. 

M. GARANT.

Vous vous rendez? 

NINON.

Ce soir vous aurez ma réponse; 
Et devant tout le monde il faut que je l'annonce. 

M. GARANT.

Ah! vous me ravissez je n'ai parlé d'abord 
Que de vos intérêts qui me touchent si fort;
Mais si vous connaissiez quel effet font vos charmes, 
Vos beaux yeux, votre esprit!... quelles puissantes armes 
M'ont ôté pour jamais ma chère liberté!... 
De quel excès d'amour je me sens tourmenté!... 

NINON.

Mon Dieu! finissez donc; vous me tournez la tête: 
Sortez... n'abusez point de ma faible conquête... 
Mais revenez bientôt. 

M. GARANT.

Vous n'en pouvez douter. 

NINON.

J'y compte. 

M. GARANT.

Sur mon coeur daignez toujours compter. 
Ne trouvez-vous pas bon que j'amène un notaire 
Pour coucher par écrit cette divine affaire? 

NINON. 

Par contrat! eh! mais oui... vos desseins concertés 
Ne sauraient, à mon sens, être trop constatés. 

M. GARANT.

Nos faits sont convenus? 

NINON.

Oui-dà. 

M. GARANT.

Notre fortune 
Sera par la coutume entre nous deux commune? 

NINON.

Plus vous parlez, et plus mon coeur se sent lier. 

M. GARANT.

A ce soir, ma Ninon. 

NINON, le contrefaisant.

Ce soir, mon marguillier. 

SCÈNE VI.

NINON.

Quel indigne animal, et quelle âme de boue! 
Il ne s'aperçoit pas seulement qu'on le joue; 
Tout absorbé qu'il est dans ses desseins honteux, 
Il n'en peut discerner le ridicule affreux. 
J'ai vu de ces gens-là, qui se croyaient habiles 
Pour avoir quelque temps trompé des imbéciles, 
Dans leurs propres filets bientôt enveloppés: 
Le monde avec plaisir voit les dupeurs dupés. 
On peint l'Amour aveugle; il peut l'être, sans doute: 
Mais l'intérêt l'est plus, et souvent ne voit goutte. 
Vouloir toujours tromper, c'est un malheureux lot: 
Bien souvent, quoi qu'on dise, un fripon n'est qu'un sot.

FIN DU DEUXIÈME ACTE.

Troisième acte.