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SCÈNE I.
NINON, LE JEUNE GOURVILLE.
LE JEUNE GOURVILLE.
Ainsi, belle Ninon, votre philosophie(var2)
Pardonne à mes défauts, et souffre ma folie.
De ce jeune étourdi vous daignez prendre soin.
Vous êtes tolérante, et j'en ai grand besoin.
NINON.
J'aime assez, cher Gourville, à former la jeunesse.
Le fils de mon ami vivement m'intéresse;
Je touche à mon hiver, et c'est mon passetemps
De cultiver en vous les fleurs d'un beau printemps.
N'étant plus bonne à rien désormais
pour moi-même,
Je suis pour le conseil; voilà tout ce que j'aime:
Mais la sévérité ne me va point
du tout.
Hélas! on sait assez que ce n'est point mon goût.
L'indulgence à jamais doit être mon partage;
J'en eus un peu besoin quand j'étais à
votre âge.
Eh bien! vous aimez donc cette petite Agnant?
LE JEUNE GOURVILLE.
Oui, ma belle Ninon.
NINON.
C'est une aimable enfant;
Sa mère quelquefois dans la maison l'amène.
J'ai l'oeil bon; j'ai prévu de loin votre fredaine.
Mais est-ce un simple goût, une inclination?
LE JEUNE GOURVILLE.
Du moins pour le présent c'est une passion.
Un certain avocat pour mari se propose:
Mais auprès de la fille il a perdu sa cause.
NINON.
Je crois que mieux que lui vous avez su plaider.
LE JEUNE GOURVILLE.
Je suis assez heureux pour la persuader.
NINON.
Sans doute vous flattez et le père et la mère,
Et jusqu'à l'avocat; c'est le grand art de plaire.
LE JEUNE GOURVILLE.
J'y mets comme je puis tous mes petits talents.
Le père aime le vin(var3).
NINON.
C'est un vice du temps,
La mode en passera. Ces buveurs me déplaisent;
Leur gaîté m'assourdit, leurs vains discours
me pèsent,
J'aime peu leurs chansons, et je hais leur fracas;
La bonne compagnie en fait très peu de cas.
LE JEUNE GOURVILLE.
La mère Agnant est brusque, emportée, et
revêche,
Sotte, un oison bridé devenu pigrièche,
Bonne diablesse au fond.
NINON.
Oui, voilà trait pour trait
De nos très sots voisins le fidèle portrait.
Mais on doit se plier à souffrir tout le monde,
Les plats et lourds bourgeois dont cette ville abonde,
Les grands airs de la cour, les faux airs de Paris,
Nos étourdis seigneurs, nos pincés
beaux-esprits(var4):
C'est un mal nécessaire, et que souvent j'essuie:
Pour ne pas trop déplaire il faut bien qu'on s'ennuie.
LE JEUNE GOURVILLE.
Mais Sophie est charmante, et ne m'ennuiera
pas(var5).
NINON.
Ah! je vous avouerai qu'elle est pleine d'appas:
Aimez-la, quittez-la, mon amitié tranquille
A vos goûts, quels qu'ils soient, sera toujours
facile.
A la droite raison dans le reste soumis,
Changez de voluptés, ne changez point d'amis;
Soyez homme d'honneur, d'esprit et de courage,
Et livrez-vous sans crainte aux erreurs du bel âge.
Quoi qu'en disent l'Astrée, et Clélie,
et Cyrus(9),
L'amour ne fut jamais dans le rang des vertus;
L'amour n'exige point de raison, de mérite(10).
J'ai vu des sots qu'on prend, des gens
de bien qu'on quitte(var6).
Je fus, et tout Paris l'a souvent publié,
Infidèle en amour(var7),
fidèle
en amitié.
Je vous chéris, Gourville, et pour toute ma vie.
Votre père n'eut pas de plus constante amie:
Dans des temps malheureux il arrangea mon bien,
Je dois tout à ses soins sans lui je n'aurais
rien.
Vous savez à quel point j'avais
sa confiance(var8).
C'est un plaisir pour moi que la reconnaissance;
Elle occupe le coeur: je n'ai point de parents;
Et votre frère et vous me tenez lieu d'enfants.
LE JEUNE GOURVILLE.
Votre exemple m'instruit, votre bonté m'accable.
Ninon dans tous les temps fut un homme estimable.
NINON.
Parlons donc, je vous prie, un peu solidement.
Vous n'êtes pas, je crois, fort en argent comptant?
LE JEUNE GOURVILLE.
Pas trop.
NINON.
Voici le temps où de votre fortune
Le noeud très délicat, l'intrigue peu commune,
Grâce à monsieur Garant, pourra se débrouiller.
LE JEUNE GOURVILLE.
Ce bon monsieur Garant me fait toujours bailler.
Il est si compassé, si grave, si sévère!
Je rougis devant lui d'être fils de mon père.
Il me fait trop sentir que, par un sort fâcheux,
Il manque à mon baptême un paragraphe ou
deux.
NINON.
On omit, il est vrai, le mot de légitime.
Gourville, votre père, eut la publique estime;
Il eut mille vertus, mais il eut, entre nous,
Pour les beaux noeuds d'hymen de merveilleux dégoûts.
La rigueur de la loi (peut-être un peu trop sage)
A votre frère, à vous, ravit tout héritage.
Vous ne possédez rien; mais ce monsieur Garant,
Son banquier autrefois, et son correspondant,
Pour deux cent mille francs étant son légataire,
N'en est, vous le savez, que le dépositaire.
Il fera son devoir; il l'a dit devant moi:
L'honneur est plus puissant, plus sacré que la
loi.
LE JEUNE GOURVILLE.
Je voudrais que l'honneur fût un peu plus honnête.
Cet homme de sermons me rompt toujours la tête:
Directeur d'hôpitaux, syndic, et marguillier,
Il n'a daigné jamais avec moi s'égayer.
Il prétend que je suis une tête légère,
Un jeune dissolu, sans moeurs, sans caractère,
Jouant, courant le bal, les filles, les buveurs:
Oui, je suis débauché(var9);
mais, parbleu, j'ai des moeurs;
Je ne dois rien; je suis fidèle à mes promesses;
Je n'ai jamais trompé, pas même mes maîtresses;
Je bois sans m'enivrer; j'ai tout payé comptant;
Je ne vais point jouer quand je n'ai point d'argent.
Tout marguillier qu'il est, ma foi, je le défie
De mener dans Paris une meilleure vie.
NINON.
Il est un temps pour tout.
LE JEUNE GOURVILLE.
Monsieur mon frère aîné,
Je l'avoue, a l'esprit tout autrement tourné.
Il est sage et profond; sa conduite est austère;
Il lit les vieux auteurs, et ne les entend guère;
Il méprise le monde: eh bien! qu'il soit un jour,
Pour prix de ses vertus, marguillier à son tour;
Et que monsieur Garant, qui dans tout le gouverne,
Lui donne plus qu'à moi. Ce qui seul me concerne,
C'est le plaisir; l'argent, voyez-vous, ne m'est rien;
Je suis assez content d'un honnête entretien.
L'avarice est un monstre; et, pourvu que je puisse
Supplanter l'avocat, mon sort est trop propice.
NINON.
Tout réussit aux gens qui sont doux et joyeux.
Pour monsieur votre aîné, c'est un fou sérieux:
Un précepteur maudit, maîtrisant sa jeunesse,
Chargea d'un joug pesant sa docile faiblesse,
De sombres visions tourmenta son esprit,
Et l'âge a conservé ce que l'enfance y mit.
Il s'est fait à lui-même un bien triste
esclavage.
Malheur a tout esprit qui veut être trop sage?
J'ai bonne opinion, je vous l'ai déjà dit,
D'un jeune écervelé, quand il a de l'esprit,
Mais un jeune pédant, fut-il très estimable,
Deviendra, s'il persiste, un être insupportable.
Je ris lorsque je vois que votre frère a fait
L'extravagant dessein d'être un homme parfait.
LE JEUNE GOURVILLE.
Un pédant chez Ninon est un plaisant prodige!
NINON.
Le parti qu'il a pris n'est pas ce qui m'afflige:
J'aime les gens de bien, mais je hais les cagots;
Et je crains les fripons qui gouvernent les sots.
LE JEUNE GOURVILLE.
Voilà le marguillier.
SCÈNE II.
NINON, LE JEUNE GOURVILLE; M.
GARANT,
en manteau noir, grand rabat,
gants blancs, large perruque.
M. GARANT.
Je me suis fait attendre.
Le temps, vous le savez, est difficile à prendre.
Mes emplois sont bien lourds...
NINON.
Je le sais.
M. GARANT.
Bien pesants.
NINON.
C'est ajouter beaucoup.
M. GARANT.
Sans mes soins vigilants,
Sans mon activité...
NINON.
Fort bien.
M. GARANT.
Sans ma prudence,
Sans mon crédit...
NINON.
Encor!
M. GARANT.
L'oeuvre aurait pu, je pense,
Souffrir un grand déchet; mais j'ai tout réparé.
LE JEUNE GOURVILLE.
Ah! tout Paris en parle, et vous en sait bon gré.
M. GARANT.
Les pauvres sont d'ailleurs si pauvres! leurs souffrances
Me percent tant le coeur, que de leurs doléances
Je m'afflige toujours.
NINON.
Il faut les secourir;
C'est un devoir sacré.
M. GARANT.
Leurs maux me font souffrir.
LE JEUNE GOURVILLE.
Vous régissez si bien leur petite
finance(var10)
Que les pauvres bientôt seront dans l'opulence.
NINON.
Çà, monsieur l'aumônier, vous savez
que céans
Il est, ainsi qu'ailleurs, de jeunes indigents;
Ils sont recommandés à vos nobles largesses.
Vous n'avez pas, sans doute, oublié vos promesses.
M. GARANT.
Vous savez que mon coeur est toujours pénétré
Des extrêmes bontés dont je fus honoré
Par ce parfait ami, ce cher monsieur Gourville,
Si bon pour ses amis... qui fut toujours utile
A tous ceux qu'il aima... qui fut si bon pour moi,
Si généreux!... Je sais tout ce que je
lui doi.
L'honneur, la probité, l'équité,
la justice,
Ordonnent qu'un ami sans réserve accomplisse
Ce qu'un ami voulait.
NINON.
Ah! que c'est parler bien!
LE JEUNE GOURVILLE.
Il est fort éloquent.
M. GARANT.
Que dites-vous là?
LE JEUNE GOURVILLE.
Bien.
NINON, le contrefaisant.
Je me flatte, je crois, je suis persuadée,
Je me sens convaincue, et surtout j'ai l'idée
Que vous rendrez bientôt les deux cent mille francs
A votre ami si cher, ès mains de ses enfants.
M. GARANT.
Madame, il faut payer ses dettes légitimes;
Et les moindres délais en ce cas sont des crimes;
L'honneur, la probité, le sens, et la raison,
Demandent qu'on s'applique avec attention
A remplir ses devoirs, à ne nuire à personne,
A voir quand et comment, à qui, pourquoi l'on
donne,
A bien considérer si le droit est lésé,
Si tout est bien en ordre.
NINON.
Eh! rien n'est plus aisé...
Des deux cent mille francs n'êtes-vous pas le maître?
M. GARANT.
Oh, oui! son testament le fait assez connaître.
Je les dois recevoir en louis trébuchants.
NINON.
Eh bien! à chacun d'eux donnez cent mille francs.
LE JEUNE GOURVILLE.
Le compte est clair et net.
M. GARANT.
Oui, cette arithmétique
Est parfaite en son genre, et n'a point de réplique;
Égales portions.
NINON.
Par cette égalité
Vous assurez la paix de leur société.
M. GARANT.
Soyez sûre que l'un n'aura pas plus que l'autre,
Quand j'aurai tout réglé.
NINON.
Quelle idée est la vôtre!
Tout est réglé, monsieur...
M. GARANT.
Il faudra mûrement
Consulter sur ce cas quelque avocat savant,
Quelque bon procureur, quelque habile notaire,
Qui puisse prévenir toute fâcheuse affaire.
Il faut fermer la bouche aux malins héritiers,
Qui pourraient méchamment répéter
les deniers.
LE JEUNE GOURVILLE.
Mon père n'en a point.
M. GARANT.
Hélas! dès qu'on enterre
Un vieillard un peu riche, il sort de dessous terre
Mille collatéraux qu'on ne connaissait pas.
Voyez que de chagrins, de peines, d'embarras,
Si jamais il fallait que, par quelque artifice,
J'éludasse les lois de la sainte justice?
L'honneur, vous le savez, qui doit conduire tout...
NINON.
Le véritable honneur est très fort de mon
goût,
Mais il sait écarter ces craintes ridicules.
Il est de certains cas où j'ai peu de scrupules.
M. GARANT.
J'en suis persuadé, madame, je le crois;
C'est mon opinion... mais la rigueur des lois,
De ces collatéraux les plaintes, les murmures,
Et les prétentions avec les procédures...
NINON.
Ayez des procédés, je réponds du
succès.
LE JEUNE GOURVILLE.
Ce n'est point là du tout une affaire à
procès.
M. GARANT.
Vous ne connaissez pas, madame, les affaires,
Leurs détours, leurs dangers, les lois et leurs
mystères.
NINON.
Toujours cent mots pour un. Moi, je vais à l'instant
Répondre à vos discours en un mot comme
en cent.
Mon cher petit Gourville, allez dire à Lisette
Qu'elle m'apporte ici cette grande cassette.
Elle sait ce que c'est.
LE JEUNE GOURVILLE.
J'y cours.
SCÈNE III.
NINON, M. GARANT.
M. GARANT.
Avec chagrin.
Je vois que ce jeune homme a pris un mauvais train,
De mauvais sentiments... une allure mauvaise.
Je crains que s'il était un jour trop à
son aise...
Il ne se confirmât dans le mal...
NINON.
Mais vraiment
Vous me touchez le coeur par un soin si prudent.
M. GARANT.
Il est fort libertin: une trop grande aisance...
Trop d'argent dans les mains, trop d'or, trop d'opulence...
Donne aux vices du coeur trop de facilité.
NINON.
On ne peut parler mieux; mais trop de pauvreté
Dans des dangers plus grands peut plonger la jeunesse:
Je ne voudrais pour lui pauvreté ni richesse,
Point d'excès; mais son bien lui doit appartenir.
M. GARANT.
D'accord, c'est à cela que je veux parvenir.
NINON.
Et son frère?
M. GARANT.
Ah! pour lui, ce sont d'autres affaires,
Vous avez des bontés qu'il ne mérite guères.
NINON.
Comment donc?...
M. GARANT.
Vous avez acheté sous son nom,
Quand son père vivait, votre propre maison.
NINON.
Oui...
M. GARANT.
Vous avez mal fait.
NINON.
C'était un avantage
Que son père lui fit.
M. GARANT.
Mais cela n'est pas sage:
Nous y remédierons; je vous en parlerai:
J'ai d'honnêtes desseins que
je vous confierai(var11)
Vous êtes belle encore.
NINON.
Ah!
M. GARANT.
Vous savez, le monde...
NINON.
Ah, monsieur!...
M. GARANT.
Vous avez la science profonde
Des secrètes façons dont on peut se pousser,
Être considéré, s'intriguer, s'avancer;
Vous êtes éclairée, avisée,
et discrète.
NINON.
Et surtout patiente.
SCÈNE IV.
NINON, M. GARANT, LE JEUNE GOURVILLE.
LISETTE, UN LAQUAIS.
LISETTE.
Ah! la lourde cassette!
Comment voulez-vous donc que j'apporte cela?
Picard la traîne à peine.
NINON.
Allons, vite, ouvrons-la.
LISETTE.
C'est un vrai coffre-fort.
NINON.
C'est le très faible reste
De l'argent qu'autrefois, dans un péril funeste,
Étant contraint de fuir, Gourville me laissa;
Longtemps à son retour dans ce coffre il puisa;
Le compte est de sa main. Allez tous deux sur l'heure
Donner à ses enfants le peu qu'il en demeure:
Ce sera pour chacun, je crois, deux mille écus.
Par un partage égal il faut qu'ils soient reçus.
Pour leurs menus plaisirs ils en feront usage,
Attendant que monsieur fasse un plus grand partage.
(On remporte le coffre.)
LISETTE.
J'y cours; je sais compter.
LE JEUNE GOURVILLE.
L'adorable Ninon!
NINON, à M. Garant.
Pour remplir son devoir il faut peu de façon:
Vous le voyez, monsieur.
M. GARANT.
Cela n'est pas dans l'ordre,
Dans l'exacte équité: la justice y peut
mordre.
Cette caisse au défunt appartint autrefois,
Et les collatéraux réclameront leurs droits:
Il faut pour préalable en faire un inventaire.
Je suis exécuteur qu'on dit testamentaire.
LE JEUNE GOURVILLE.
Eh bien! exécutez les généreux desseins
D'un ami qui remit sa fortune en vos mains.
M. GARANT.
Allez, j'en suis chargé; n'en soyez point en peine.
NINON.
Quand apporterez-vous cette petite aubaine
Des deux cent mille francs en contrats bien dressés?
Et quand remplirez-vous ces devoirs si pressés?
M. GARANT.
Bientôt. L'oeuvre m'attend, et les pauvres gémissent:
Lorsque je suis absent tous les secours languissent.
Adieu...
(Il fait deux pas, et revient.)
Vous devriez employer prudemment
Ces quatre mille écus donnés légèrement.
NINON.
Eh! fi donc!
M. GARANT, revenant encore, la
tirant à l'écart.
La débauche! hélas! de toute espèce
A la perdition conduira sa jeunesse.
Il dissipera tout, je vous en avertis.
LE JEUNE GOURVILLE.
Hem, que dit-il de moi?
M. GARANT.
Pour votre bien, mon fils,
Avec discrétion je m'explique à madame...
(Bas, à Ninon.)
Il est très inconstant.
NINON.
Ah! cela perce l'âme.
M. GARANT.
Il a déjà séduit notre voisine Agnant:
Cela fera du bruit.
NINON.
Ah! mon Dieu! le méchant!
Courtiser une fille! ô ciel! est-il possible?
M. GARANT.
C'est comme je le dis.
NINON.
Quel crime irrémissible!
M. GARANT, à Ninon.
Un mot dans votre oreille.
LE JEUNE GOURVILLE.
Il lui parle tout bas;
C'est mauvais signe...
NINON, à M. Garant qui
sort.
Allez, je ne l'oublierai pas.
SCÈNE V.
NINON, LE JEUNE GOURVILLE.
LE JEUNE GOURVILLE.
Que vous disait-il donc?
NINON.
Il voulait, ce me semble,
Par pure probité, nous mettre mal ensemble.
LE JEUNE GOURVILLE.
Entre nous, je commence à penser à la fin
Que cet original est un maître Gonin(11).
NINON.
Vous pouvez, croyez-moi, le penser sans scrupule:
On peut être à la fois fripon et ridicule.
Avec son verbiage et ses fades propos,
Ce fat dans le quartier séduit les idiots.
Sous un amas confus de paroles oiseuses
Il pense déguiser ses trames ténébreuses.
J'aime fort la vertu; mais, pour les gens sensés,
Quiconque en parle trop n'en eut jamais assez.
Plus il veut se cacher, plus on lit dans son âme;
Et que ceci soit dit et pour homme et pour femme.
Enfin, je ne veux point, par un zèle imprudent,
Garantir la vertu de ce monsieur Garant.
LE JEUNE GOURVILLE.
Ma foi, ni moi non plus.
SCÈNE VI.
NINON, LE JEUNE GOURVILLE, LISETTE.
NINON.
Eh bien! chère Lisette,
Ma petite ambassade a-t-elle été bien faite?
Son frère a-t-il de vous reçu son contingent?
LISETTE.
Oui, madame, à la fin il a reçu l'argent.
NINON.
Est-il bien satisfait?
LISETTE.
Point du tout, je vous jure.
NINON.
Comment?
LISETTE.
Oh! les savants sont d'étrange nature.
Quel étonnant jeune homme, et qu'il est triste
et sec!
Vous l'eussiez vu courbé sur un vieux livre grec;
Un bonnet sale et gras qui cachait sa figure,
De l'encre au bout des doigts, composaient sa parure;
Dans un tas de papiers il était enterré;
Il se parlait tout bas comme un homme égaré;
De lui dire deux mots je me suis hasardée;
Madame, il ne m'a pas seulement regardée.
(En élevant la voix.)
« J'apporte de l'argent, monsieur, qui vous est
dû;
Monsieur, c'est de l'argent. » Il n'a rien répondu:
Il a continué de feuilleter, d'écrire.
J'ai fait, avec Picard, un grand éclat de rire:
Ce bruit l'a réveillé. « Voilà
deux mille écus,
Monsieur, que ma maîtresse avait pour vous reçus.
3/4 Hem! qui? quoi? m'a-t-il
dit; allez chez les notaires;
Je n'ai jamais, ma bonne, entendu les affaires
Je ne me mêle point de ces pauvretés-là.
3/4 Monsieur, ils sont à
vous, prenez-les, les voilà. »
Il a repris soudain papier, plume, écritoire.
Picard, l'interrompant, a demandé pour boire.
« Pourquoi boire? a-t-il dit, fi! rien n'est si
vilain
Que de s'accoutumer à boire si matin! »
Enfin il a compris ce qu'il devait entendre:
« Voilà les sacs, dit-il, et vous pouvez
y prendre
Tout ce qu'il vous plaira pour la commission. »
Nous avons pris, madame, avec discrétion.
Il n'a pas un moment daigné tourner la tête
Pour voir de nos cinq doigts la modestie honnête;
Et nous sommes partis avec étonnement,
Sans recevoir pour vous le moindre compliment.
Avez-vous vu jamais un mortel plus bizarre?
NINON.
Il en faut convenir, son caractère est rare.
La nature a conçu des desseins différents,
Alors que son caprice a formé ces enfants.
Un contraste parfait est dans leurs caractères;
Et le jour et la nuit ne sont pas plus contraires.
LE JEUNE GOURVILLE.
Je l'aime cependant du meilleur de mon coeur.
LISETTE.
Moi, de tout mon pouvoir je l'aime aussi, monsieur;
J'ai toujours remarqué, sans trop oser le dire,
Que vous aimez assez les gens qui vous font rire.
NINON.
Je ne ris point de lui, Lisette, je le plains:
Il a le coeur très bon, je le sais; mais je crains
Que cette aversion des plaisirs et du monde,
Des usages, des moeurs, l'ignorance profonde,
Ce goût pour la retraite, et cette austérité,
Ne produisent bientôt quelque calamité.
Pour ce monsieur Garant sa pleine confiance
Alarme ma tendresse, accroît ma défiance:
Souvent un esprit gauche en sa simplicité,
Croyant faire le bien, fait le mal par bonté.
LE JEUNE GOURVILLE.
Oh! je vais de ce pas laver sa tête aînée;
De sa sotte raison la mienne est étonnée;
Je lui parlerai net, et je veux, à la fin,
Pour le débarbouiller, en faire un libertin.
NINON.
Puissiez-vous tous les deux être plus raisonnables!
Mais le monde aime mieux des erreurs agréables,
Et d'un esprit trop vif la piquante gaîté,
Qu'un précoce Caton, de sagesse hébété,
Occupé tristement de mystiques systèmes,
Inutile aux humains, et dupe des sots mêmes.
LE JEUNE GOURVILLE.
Il faut vous avouer qu'avec discrétion,
Dans mes amours nouveaux, je me sers de son nom,
Afin que si la mère a jamais connaissance
Des mystères secrets de notre intelligence,
Aux mots de syndérèse et de componction,
La lettre lui paraisse une exhortation,
Un essai de morale envoyé par mon frère.
Nous écrivons tous deux d'un même caractère;
En un mot, sous son nom j'écris tous mes billets;
En son nom, prudemment, les messages sont faits.
C'est un fort grand plaisir que ce petit mystère.
NINON.
Il est un peu scabreux, et je crains cette mère.
Prenez bien garde, au moins, vous vous y méprendrez.
Vos discours de vertu seront peu mesurés;
Tout sera reconnu.
LE JEUNE GOURVILLE.
Le tour est assez drôle.
NINON.
Mais c'est du loup berger que vous jouez le rôle(12).
LE JEUNE GOURVILLE.
D'ailleurs, je suis très bien déjà
dans la maison:
A la mère toujours je dis qu'elle a raison;
Je bois avec le père, et chante avec la fille;
Je deviens nécessaire à toute la famille.
Vous ne me blâmez pas?
NINON.
Pour ce dernier point, non.
LISETTE.
Ma foi, les jeunes gens ont souvent bien du bon.
FIN DU PREMIER ACTE.
ACTE DEUXIÈME.
3/4 3/43/43/4
SCÈNE I.
GOURVILLE L'AÎNÉ,
tenant un livre;
LE JEUNE GOURVILLE. Tous deux
arrivent
et continuent la conversation:
l'aîné est vêtu
de noir, la perruque de travers,
l'habit mal boutonné.
LE JEUNE GOURVILLE.
N'es-tu donc pas honteux, en effet, à ton âge,
De vouloir devenir un grave personnage?
Tu forces ton instinct par pure vanité,
Pour parvenir un jour à la stupidité.
Qui peut donc contre toi t'inspirer tant de haine?
Pour être malheureux tu prends bien de la peine.
Que dirais-tu d'un fou qui, des pieds et des mains,
Se plairait d'écraser les fleurs de ses jardins
De peur d'en savourer le parfum délectable?
Le ciel a formé l'homme animal sociable.
Pourquoi nous fuir? pourquoi se refuser à tout?
Être sans amitié, sans plaisirs, et sans
goût,
C'est être un homme mort. Oh! la plaisante gloire
Que de gâter son vin de crainte de trop boire!
Comme te voilà fait! le teint jaune et l'oeil
creux!
Penses-tu plaire au ciel en te rendant hideux?
Au monde, en attendant, sois très sûr de
déplaire.
La charmante Ninon, qui nous tient lieu de mère,
Voit avec grand chagrin qu'en ta propre maison,
Loin d'elle, et loin de moi, tu languis en prison.
Est-ce monsieur Garant qui, par son éloquence,
Nourrit de tes travers la lourde extravagance?
Allons, imite-moi, songe à te réjouir;
Je prétends, malgré toi, te donner du plaisir.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
De si vilains propos, une telle conduite(var12),
Me font pitié, monsieur, j'en prévois trop
la suite.
Vous ferez à coup sur une mauvaise fin.
Je ne puis plus souffrir un si grand libertin.
De cette maison-ci je connais les scandales;
Il en peut arriver des choses bien fatales:
Déjà monsieur Garant m'en a trop averti.
Je n'y veux plus rester, et j'ai pris mon parti.
LE JEUNE GOURVILLE.
Son accès le reprend.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Monsieur Garant, mon frère,
Que vous calomniez, est d'un tel caractère
De probité, d'honneur... de vertu... de...
LE JEUNE GOURVILLE.
Je voi
Que déjà son beau style a passé
jusqu'à toi.
GOURVILLE L'AÎNÉ
Il met discrètement la paix dans les familles;
Il garde la vertu des garçons et des filles:
Je voudrais jusqu'à lui, s'il se peut, m'exalter.
Allez dans le beau monde; allez vous y jeter;
Plongez-vous jusqu'au cou dans l'ordure brillante
De ce monde effréné dont l'éclat
vous enchante;
Moquez-vous plaisamment des hommes vertueux;
Nagez dans les plaisirs, dans ces plaisirs
honteux(var13),
Ces plaisirs dans lesquels tout le jour se consume,
Et la douceur desquels produit tant d'amertume.
LE JEUNE GOURVILLE.
Pas tant.
GOURVILLE L'AÎNÉ
Allez, je sais tout ce qu'il faut savoir. Jai bien lu.
LE JEUNE GOURVILLE.
Va, lis moins, mais apprends à mieux voir.
Tu pourras tout au plus quelque jour faire un livre.
Mais dis-moi, mon pauvre homme, avec qui peux-tu vivre?
GOURVILLE L'AÎNÉ
Avec personne.
LE JEUNE GOURVILLE.
Quoi! tout seul dans un désert?
GOURVILLE L'AÎNÉ
Oh! je fréquenterai souvent madame Aubert,
LE JEUNE GOURVILLE, riant.
Madame Aubert!
GOURVILLE L'AÎNÉ
Eh oui! madame Aubert.
LE JEUNE GOURVILLE.
Parente
Du marguillier Garant?
GOURVILLE L'AÎNÉ
Oui, pieuse et savante,
D'un esprit transcendant, d'un mérite accompli.
LE JEUNE GOURVILLE.
La connais-tu?
GOURVILLE L'AÎNÉ
Non; mais son logis est rempli
Des gens les plus versés dans les vertus pratiques.
Elle connaît à fond tous les auteurs mystiques;
Elle reçoit souvent les plus graves docteurs,
Et force gens de bien qu'on ne voit point ailleurs.
LE JEUNE GOURVILLE.
Madame Aubert t'attend?
GOURVILLE L'AÎNÉ
Oui: mon tuteur fidèle,
Monsieur Garant, me mène enfin dîner chez
elle.
LE JEUNE GOURVILLE.
Chez sa cousine?...
GOURVILLE L'AÎNÉ
Eh! oui.
LE JEUNE GOURVILLE.
Cette femme de bien?
GOURVILLE L'AÎNÉ
Elle-même; et je veux, après cet entretien,
Ne hanter désormais que de tels caractères,
Des dévots éprouvés, secs, durs,
atrabilaires.
Je ne veux plus vous voir; et je préfère
un trou,
Un ermitage, un antre...
LE JEUNE GOURVILLE, en l'embrassant.
Adieu, mon pauvre fou.
SCÈNE II.
GOURVILLE L'AÎNÉ
Je pleure sur son sort; le voilà qui s'abîme;
Il va de femme en fille, il court de crime en crime.
(Il s'assied, et ouvre un livre.)
Que Garasse a raison(13)!
qu'il peint bien, à mon sens,
Les travers odieux de tous nos jeunes gens!
Qu'il enflamme mon coeur, et qu'il le fortifie
Contre les passions qui tourmentent la vie!
(Il lit encore.)
C'est bien dit oui, voilà le plan que je suivrai.
Du sentier des méchants je me retirerai.
J'éviterai le jeu, la table, les querelles,
Les vains amusements, les spectacles, les belles.
(Il se lève.)
Quel plaisir noble et doux de haïr les plaisirs;
De se dire en secret: Me voilà sans désirs;
Je suis maître de moi, juste,
insensible, sage(var14);
Et mon âme est un roc au milieu de l'orage!
Je rougis quand je vois dans ce maudit logis
Ces conversations, ces soupers, ces amis.
Je souris de pitié de voir qu'on me préfère,
Sans nul ménagement, mon étourdi de frère.
Il plaît à tout le monde, il est tout fait
pour lui.
C'en est trop pour jamais j'y renonce aujourd'hui.
Je conserve à Ninon de la reconnaissance;
Elle eut soin de nous deux au sortir de l'enfance;
Et, malgré ses écarts, elle a des sentiments
Qu'on eût pris pour vertu peut-être en d'autres
temps.
Mais...
(Il se mord le doigt, et fait une grimace effroyable.)
SCÈNE III.
GOURVILLE L'AÎNÉ,
M. GARANT.
M. GARANT.
Eh bien! mon très cher, mon vertueux Gourville,
De tant d'iniquités allez-vous fuir l'asile?
GOURVILLE L'AÎNÉ.
J'y suis très résolu.
M. GARANT.
Ce logis infecté
N'était point convenable à votre piété.
Sortez-en promptement... Mais que voulez-vous faire
De ces deux mille écus de monsieur votre père?
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Tout ce qu'il vous plaira; vous en disposerez.
M. GARANT.
L'argent est inutile aux coeurs bien pénétrés
D'un vrai détachement des vanités du monde;
Et votre indifférence en ce point est profonde:
Je veux bien m'en charger; je les ferai valoir...
Pour les pauvres s'entend... Vous aurez le pouvoir
D'en répéter chez moi le tout ou bien partie,
Dès que vous en aurez la plus légère
envie.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Ah! que vous m'obligez! Je ne pourrai jamais
Vous payer dignement le prix de vos bienfaits.
M. GARANT.
Je puis avoir à vous d'autres sommes en caisse.
Eh! eh!
GOURVILLE L'AÎNÉ.
L'on me l'a dit... Mon Dieu, je vous les laisse.
Vous voulez bien encore en être embarrassé?
M. GARANT.
Je mettrai tout ensemble.
GOURVILLE L AÎNÉ.
Oui, c'est fort bien pensé.
M. GARANT.
Or çà, votre dessein de chercher domicile
Est très juste et très bon; mais il est
inutile:
La maison est à vous: gardez-vous d'en sortir,
Et priez seulement Ninon d'en déguerpir.
Par mille éclats fâcheux la maison polluée,
Quand vous y vivrez seul, sera purifiée,
Et je pourrais bien même y loger avec vous.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Cet honneur me serait bien utile et bien doux;
Mais je ne me sens pas l'âme encore assez forte
Pour chasser une femme, et la mettre à la porte.
C'est un acte pieux: mais l'honneur a ses droits;
Et vous savez, monsieur, tout ce que je lui dois.
Pourrais-je, sans rougir, dire à ma bienfaitrice:
« Sortez de la maison, et rendez-vous justice?
»
Cela n'est-il pas dur?
M. GARANT.
Un tel ménagement
Est bien louable en vous, et m'émeut puissamment.
Ce scrupule d'abord a barré mes idées;
Mais j'ai considéré qu'elles sont bien
fondées.
Le désordre est trop grand. Votre propre danger
A la faire sortir devrait vous engager(var15).
Sachez que votre frère entretient avec elle
Une intrigue odieuse, indigne, criminelle,
Un scandaleux commerce... un... je n'ose parler
De tout ce qui s'est fait... tant je m'en sens troubler.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Voilà donc la raison de cette préférence
Qu'on lui donnait sur moi!
M. GARANT.
Sentez la conséquence.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Je n'aurais pu jamais la deviner sans vous.
Les vilains!... Grâce au ciel, je n'en suis point
jaloux.
Je n'imaginais pas qu'un si grand fou dût plaire.
M. GARANT.
Les fous plaisent parfois. Oui.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Ah! j'en suis en colère
Pour l'honneur du Marais(var16).
M. GARANT.
Il faut premièrement
Détourner loin de nous ce scandale impudent,
Mais avec l'air honnête, avec toute décence,
Avec tous les dehors que veut la bienséance(var17):
Nous avons concerté que de cette maison
Vous feriez pour un tiers une donation,
Un acte bien secret que je pourrais vous rendre.
Armé de cet écrit, je puis tout entreprendre.
Je ne m'emparerai que de votre logis,
Et vous aurez vos droits sans être compromis.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Oui, l'idée est profonde; oui,
les dévots, les sages(var18),
Sur le reste du monde ont de grands avantages.
Je signerai demain.
M. GARANT.
Ce soir, votre cadet
Reviendra vous braver comme il a toujours fait.
Tout se moque de vous, laquais, cocher, servante:
Ils traitent la vertu de chose impertinente.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
La vertu!
M. GARANT.
Vraiment oui. Toujours un marguillier
A soin d'avoir en poche encre, plume, papier.
Venez, l'acte est dressé. Cet honnête artifice
Est, comme vous voyez, dans l'exacte justice.
Signez sur mon genou.
(Il lève son genou.)
GOURVILLE L'AÎNÉ,
en signant.
Je signe aveuglément,
Et crois n'avoir jamais rien fait de si prudent.
M. GARANT.
Je rédigerai tout dès ce soir par notaire.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Vous êtes, je le vois, très actif en affaire.
M. GARANT.
Vous pouvez du logis sortir dès à présent.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Oui.
M. GARANT.
Donnez-moi la clef de votre appartement.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
La voilà.
M. GARANT.
Tout est bien; et puis chez ma cousine,
Chez la savante Aubert, notre illustre voisine...
Nous irons faire ensemble un dîner familier.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Vous m'enchantez!
M. GARANT.
Elle est la perle du quartier.
Il est dans sa maison de doctes assemblées,
Des conversations utiles et réglées;
Il y doit aujourd'hui venir quelques docteurs,
Des savants pleins de grec, de brillants orateurs,
Avec quelques abbés, gens de l'Académie,
Tous pétris du vrai suc de la philosophie.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Et c'est là justement tout ce qu'il me fallait;
Vous m'avez découvert ce que mon coeur voulait.
Vous me faites penser, vous êtes mon Socrate;
Je suis Alcibiade ah! que cela me flatte(var19)!
Me voilà dans mon centre.
M. GARANT.
On n'est jamais heureux
Qu'avec des gens de bien, savants et vertueux.
Chez ma cousine Aubert, mon fils, allez vous rendre
Je ne me ferai pas, je crois, longtemps attendre.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
J'y vais.
SCÈNE IV.
NINON, M. GARANT, GOURVILLE L'AÎNÉ.
NINON, à Gourville l'aîné.
Ah! ah! monsieur, vous sortez donc enfin!
Vous vous humanisez, et votre noir chagrin
Cède au besoin qu'on a de vivre en compagnie.
Le plaisir sied très bien à la philosophie;
La solitude accable, et cause trop d'ennui.
Eh bien! où comptez-vous de dîner aujourd'hui?
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Avec des gens de bien, madame.
NINON.
Eh mais!... j'espère...
Que ce n'est pas avec des fripons.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Au contraire.
NINON.
Et vos convives sont?
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Des docteurs très savants.
NINON.
On en trouve, en effet, de très honnêtes
gens,
Et chez qui la vertu n'offre rien que d'aimable.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
L'heure presse, avec eux je vais me mettre à table.
NINON.
Allez, c'est fort bien fait.
SCÈNE V.
NINON, M. GARANT.
NINON.
Quelle mauvaise humeur!
Il semble en me parlant qu'il soit rempli d'aigreur!
En savez-vous la cause?
M. GARANT.
Eh oui, je suis sincère,
La cause est en effet son méchant caractère.
NINON.
Je savais qu'il était et bizarre et pédant,
Mais je ne croyais pas qu'il eût le coeur méchant.
M. GARANT.
Allez, je m'y connais; vous pouvez être sûre
Qu'il n'est point d'âme au fond plus ingrate et
plus dure.
NINON.
Il est vrai qu'en effet de mon petit présent
Il n'a pas daigné faire un seul remerciement;
Mais c'est distraction, manque de savoir-vivre,
Et pour l'instruire mieux le monde est un grand livre.
M. GARANT.
Je vous dis que son coeur est pour jamais gâté,
Endurci, gangrené, méchant... au mal porté;
Faux... avec fausseté; ses allures secrètes,
Sombres...
NINON, riant.
Vous prodiguez assez les épithètes.
M. GARANT.
Il ne peut vous souffrir. Il vient de s'engager
A vendre sa maison pour vous en déloger...
Vous en riez? |