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LISETTE, PICARD.
LISETTE.
Eh bien! Picard, sais-tu la plaisante nouvelle?
PICARD.
Je n'ai jamais rien su le premier: quelle est-elle?
LISETTE.
Notre maîtresse enfin s'en va prendre un mari.
PICARD.
Ma foi, j'en ai le coeur tout à fait réjoui.
Ah! c'est donc pour cela que madame est sortie!
C'est pour se marier... J'ai souvent même envie,
Tu le sais; et je crois que nous devons tous deux
Suivre un si digne exemple.
LISETTE.
Ah! Picard, ces beaux noeuds
Sont faits pour les messieurs qui sont dans l'opulence;
Peu de chose avec rien ne fait pas de l'aisance;
Et nous sommes trop gueux, Picard, pour être unis.
Le mari de madame aujourd'hui m'a promis
De faire ma fortune.
PICARD.
Est-il bien vrai, Lisette?
LISETTE.
Et je t'épouserai dès qu'elle sera faite.
PICARD.
Bon! attendons-nous-y! Quand le bien te viendra,
D'autres amants viendront; tu me planteras là:
Des filles de Paris je connais trop l'allure;
Elles n'épousent point Picard.
LISETTE.
Va, je te jure
Que les honneurs chez moi ne changent point les moeurs;
Je t'aime, et je ne puis être contente ailleurs.
PICARD.
Allons, il faudra donc se résoudre d'attendre.
Et quel est ce monsieur que madame va prendre?
LISETTE.
La peste! c'est un homme extrêmement puissant,
Marguillier de paroisse, ayant beaucoup
d'argent(var27);
Sur son large visage on voit tout son mérite;
Homme de bon conseil, et qui souvent hérite
Des gens qui ne sont pas seulement ses parents.
Il a toujours, dit-on, vécu de ses talents;
Il est le directeur de plus de vingt familles:
Il peut faire aisément beaucoup de bien aux filles.
C'est ce monsieur Garant qui vient dans la maison.
PICARD.
Bon! l'on m'a dit à moi qu'il est gueux et fripon.
LISETTE.
Eh bien! que fait cela? Cette friponnerie
N'empêche pas, je crois, qu'un homme se marie.
Il m'a promis beaucoup.
PICARD.
Plus qu'il ne te tiendra...
Quoi! c'est lui qu'aujourd'hui madame épousera?
LISETTE.
Rien n'est plus vrai, Picard.
PICARD.
C'est lui que madame aime?
LISETTE.
Je n'en saurais douter.
PICARD.
Qui te l'a dit?
LISETTE.
Lui-même.
J'ai de plus entendu des mots de leurs discours;
Picard, ils se juraient d'éternelles amours.
Pour revenir bientôt ce monsieur l'a quittée;
Et madame aussitôt en carrosse est montée.
PICARD.
Mon Dieu, comme en amour on va vite à présent!
Je ne l'aurais pas cru car, vois-tu, j'ai souvent
Entendu ma maîtresse avec un beau langage
Se moquer, en riant, des lois du mariage.
LISETTE.
Tout change avec le temps: on ne rit pas toujours;
Ou devient sérieux au déclin des beaux
jours.
La femme est un roseau que le moindre vent plie;
Et bientôt il lui faut un soutien qui l'appuie.
PICARD.
Quand t'appuierai-je donc?
LISETTE.
Va, nous attendrons bien
Que madame ait choisi monsieur pour son soutien.
PICARD.
Mais que va devenir Gourville avec son frère?
LISETTE.
Je pense que l'aîné va dans un monastère;
L'autre sera, je crois, cornette ou lieutenant.
Chacun suit son instinct; tout s'arrange aisément.
PICARD.
Je ne sais, mon instinct me dit que ces affaires
Ne s'arrangeront pas ainsi que tu l'espères.
LISETTE.
Pourquoi? Pour en douter quelles raisons as-tu?
PICARD.
Je n'ai point de raisons, moi; j'ai des yeux, j'ai vu
Que, lorsqu'on veut aux gens assurer quelque chose,
On se trompe toujours; je n'en sais point la cause:
J'ai vu tant de messieurs qui pour tes doux appas
Disaient qu'ils reviendraient, et ne revenaient pas!
LISETTE.
Quoi! maroufle, insolent!
PICARD.
A ton tour, ma mignonne,
Jamais, en promettant, n'as-tu trompé personne?
LISETTE.
Hem!
PICARD.
Ne te fâche point. Allons, rendons bien net
De notre cher savant le sale cabinet;
Tenons la chambre propre: allons, la nuit approche.
LISETTE.
Bon! ce monsieur Garant a la clef dans sa poche.
PICARD.
Diable! il est donc déjà maître de
la maison;
Et ce grand mariage est donc fait tout de bon?
LISETTE.
Ne te l'ai-je pas dit? Madame, avec mystère,
A dit à son cocher: « Cocher, chez le notaire.
»
Ils sont allés signer.
PICARD.
Oui, je comprends très bien
Que l'affaire est conclue, et je n'en savais rien.
LISETTE.
Un excellent souper qu'un grand traiteur apprête
Ce soir de ces beaux noeuds doit célébrer
la fête;
Les amis du logis y sont tous invités.
PICARD.
Tant mieux; nous danserons: plaisir de tous côtés.
Mais que va devenir notre aîné de Gourville?
Il était si posé, si sage, si tranquille,
Lui-même se servant, n'exigeant rien de nous;
Fort dévot, cependant d'un naturel très
doux.
Où donc est-il allé?
LISETTE.
C'est chez notre voisine,
Comme lui très pieuse, et de Garant cousine;
On m'a dit qu'il y dîne avec quelques docteurs.
PICARD.
Oh! c'est un grand savant; il lit tous les auteurs.
SCÈNE II.
LISETTE, PICARD, GOURVILLE L'AÎNÉ.
LISETTE.
Le voici qui revient.
PICARD.
Pour la noce peutêtre.
LISETTE.
Ah! comme il a l'air triste!
PICARD.
Oui, je crois reconnaître
Qu'il est bien affligé.
LISETTE.
Quelles contorsions!
GOURVILLE L'AÎNÉ,
dans le fond.
O ciel! Ô juste ciel!
PICARD.
C'est des convulsions.
GOURVILLE L'AINÉ.
Je voudrais être mort.
LISETTE.
Il a des yeux funestes.
PICARD.
C'est d'un vrai possédé les regards et les
gestes.
(Gourville s'avance.)
LISETTE.
Qu'avez-vous donc, monsieur?
PICARD.
Vous avez l'oeil poché,
Bosse au front, nez sanglant, et l'habit tout taché.
LISETTE.
Êtes-vous ici près, monsieur, tombé
par terre?
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Que son sein m'engloutisse!
PICARD.
Et quoi donc?
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Qu'on m'enterre
Je ne mérite pas de voir le jour.
PICARD.
Monsieur!
LISETTE.
Qu'est-il donc arrivé?
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Je me meurs de douleur,
De honte, de dépit...
PICARD.
Et de vos meurtrissures.
LISETTE.
Hélas! n'auriez-vous point reçu quelques
blessures?
GOURVILLE L'AÎNÉ,
s'assied.
Je ne puis me tenir: ah! Lisette, écoutez
Mes fautes, mes malheurs, et mes indignités.
PICARD.
Écoutons bien.
(Ils se mettent à ses côtés, et allongent
le cou.)
LISETTE.
Mon Dieu, que ce début m'étonne!
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Voulant rester chez moi, monsieur Garant
me donne(var28)
Rendez-vous à dîner chez sa cousine Aubert.
PICARD.
C'est une brave dame.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Ah! diablesse d'enfer!
Il y devait venir de savants personnages,
Parfaits chez les parfaits, sages entre les sages:
J'y vais; madame Aubert était encore au lit.
Monsieur Aubert tout seul près de moi s'établit,
Me propose un trictrac en attendant la table:
J'avais pour tous les jeux une haine effroyable;
Et cependant je joue.
LISETTE.
Eh bien! jusqu'à présent
La chose est très commune, et le mal n'est pas
grand.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
J'y gagne, j'y prends goût; de partie en partie
Je ne vois point venir la docte compagnie:
Le jeu se continue; enfin le sort fait tant,
Qu'ayant bientôt perdu tout mon argent comptant,
Je redois mille écus encor sur ma parole.
LISETTE.
De ces petits chagrins un sage se console.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Ah! ce n'est rien encor. Garant à son cousin
Écrit que les docteurs ne viendront que demain,
Et qu'il l'attend chez lui pour affaire pressante.
Aubert me fait excuse, Aubert me complimente:
Il sort, je reste seul; je n'osais demeurer,
Et dans notre maison j'étais prêt à
rentrer.
Madame Aubert paraît avec un air modeste,
Bien coiffée en cheveux, un déshabillé
leste,
Un négligé brillant, mais qui paraît
sans art.
« On a dîné partout, me dit-elle;
il est tard
Je vous proposerais de dîner tête à
tête;
Mais je vous ennuierais... » J'accepte cette fête:
Le repas était propre et très bien ordonné;
Elle avait du vin grec dont je me suis donné.
LISETTE.
Vous avez oublié votre théologie(var29)?
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Hélas! oui, ce vin grec la rendait plus jolie;
Madame Aubert tenait des propos enchanteurs,
Que j'ai rarement vus chez nos plus
vieux auteurs(var30):
Je l'entendais parler, je la voyais
sourire(var31)
Avec cet agrérnent que Sapho sut décrire.
Vous connaissez Sapho?
PICARD.
Non.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Le plus doux poison
Par l'oreille et les yeux surprenait ma raison.
Nous nous attendrissons: monsieur Aubert arrive;
Madame Aubert s'enfuit éplorée et craintive,
En criant que je suis un homme dangereux.
LISETTE.
Vous, dangereux, monsieur?
GOURVILLE L'AÎNÉ.
L'époux est très fâcheux
Il m'applique un soufflet; je suis assez colère,
J'en rends deux sur-le-champ: nous nous roulons par terre;
L'un sur l'autre acharnés, je frappais, il frappait;
Et j'entendais de loin madame qui riait...
Vous avez lu tous deux de ces combats d'athlète?
PICARD.
Je n'ai jamais rien lu.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Ni toi non plus, Lisette?
LISETTE.
Très peu.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Quoi qu'il en soit, meurtrissants et meurtris,
Nous heurtions de nos fronts les carreaux, les lambris;
Des oisifs du quartier une foule accourue
Remplissait la maison, l'escalier, et la rue:
Ou crie, on nous sépare; un procureur du coin
D'accommoder l'affaire a pris sur lui le soin:
Pour empêcher les gens d'aller chercher main-forte,
Pour prévenir, dit-il, une amende plus forte,
Pour payer le scandale avec les coups reçus,
Je lui signe un billet encor de mille écus.
Ah, Lisette! ah, Picard! le sage est peu de chose!
PICARD.
Oui, je le croirais bien.
LISETTE.
Quelle métamorphose!
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Après ce que je viens de faire et d'essuyer,
Comment revoir jamais monsieur le marguillier?
Comment revoir madame?
PICARD.
Oh! madame est très bonne.
LISETTE.
Toujours aux jeunes gens, monsieur, elle pardonne.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Comment revoir mon frère, après l'avoir
traité
Avec tant de hauteur et de sévérité?
SCÈNE III.
GOURVILLE L'AÎNÉ,
GOURVILLE LE JEUNE,
LISETTE, PICARD.
LE JEUNE GOURVILLE, tout essoufflé.
Ah, mon frère! ah, Lisette!
LISETTE.
Eh bien?
LE JEUNE GOURVILLE, à
Lisette, à part.
Ma chère amie,
Dans ce danger terrible aide-moi, je te prie.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Mon frère, je rougis et je pleure à vos
yeux.
LE JEUNE GOURVILLE.
Mon frère, pardonnez ce petit
tour joyeux(var32).
(Prenant Lisette à part.)
Lisette, prends bien garde au moins qu'on ne la voie;
Pour la faire sortir nous aurons une voie.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
O ciel! madame Aubert serait dans la maison?
Elle a donc pris pour moi bien de la passion!
Ah de grâce, oubliez ma sottise effroyable.
LE JEUNE GOURVILLE.
Ah! passez-moi ma faute, elle est très excusable.
(Allant à Lisette.)
Lisette, à mon secours!
PICARD.
Eh! mon Dieu! ces gens-ci
Sont tous devenus fous: qu'a-t-on donc fait ici?
(Lisette s'entretient avec le jeune Gourville.)
GOURVILLE L'AÎNÉ,
sur le devant.
Est-ce une illusion? est-ce un tour qu'on me joue?
Quels docteurs j'ai trouvés! je me tâte,
et j'avoue
Que je suis confondu, que je n'y comprends rien.
LE JEUNE GOURVILLE.
(A Lisette; il lui parle à l'oreille.)
Picard, garde la porte... Et toi... Tu m'entends bien.
LISETTE.
J'y vais; comptez sur moi.
LE JEUNE GOURVILLE, à
Lisette.
Par ton seul savoir-faire
Tu sauras amuser et le père et la mère.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Quoi! son père et sa mère ont l'obstination
De me poursuivre ici pour réparation?
LE JEUNE GOURVILLE.
Hélas! j'en suis honteux.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
C'est moi qui meurs de honte.
LE JEUNE GOURVILLE.
Sophie échappera par une fuite prompte;
Et Lisette saura la mettre en sûreté.
(Revenant à Gourville l'aîné.)
De grâce, mon cher frère, ayez tant de bonté
Que de lui pardonner ce petit artifice.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Quel galimatias!
LE JEUNE GOURVILLE.
Ce n'était pas malice;
C'est un trait de jeunesse, et peut-être il la
perd.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Vous voulez excuser ici madame Aubert?
LE JEUNE GOURVILLE.
Laissons madame Aubert; mon frère, je vous jure
Que nul dans ce quartier n'a su cette aventure.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Que dites-vous? après un bruit si violent?
LE JEUNE GOURVILLE.
Il ne s'est rien passé qui ne fût très
décent.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Ah! vous êtes trop bon.
LE JEUNE GOURVILLE.
Toujours tendre et fidèle,
Je cours la consoler, et je vous réponds d'elle.
(Il sort.)
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Mon frère est un bon coeur, il oublie aisément;
Mais de ce qu'il me dit pas un mot ne s'entend.
Quel est cet homme en robe?
SCÈNE IV.
GOURVILLE L'AÎNÉ;L'AVOCAT
PLACET, en robe.
L'AVOCAT PLACET,
toujours d'un ton empesé,
et se rengorgeant.
On m'a dit par la ville
Que je dois m'adresser à monsieur de Gourville,
Des Courville l'aîné.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Très humble serviteur.
L'AVOCAT PLACET.
Tout prêt à vous servir.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
C'est sans doute un docteur
Que, pour me consoler, monsieur Garant m'envoie.
L'AVOCAT PLACET.
Je suis docteur en droit.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
J'en ai bien de la joie;
Je les révère tous.
L'AVOCAT PLACET.
Au barreau du palais,
Depuis deux ans, je plaide avec quelque succès.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Contre madame Aubert plaidez donc, je vous prie,
Et vengez-moi, monsieur, de sa friponnerie.
L'AVOCAT PLACET.
Je ferai tout pour vous. Vous pouvez, au parquet,
Vous informer du nom de l'avocat Placet.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Si vous voulez, monsieur, vous charger de ma cause...
L'AVOCAT PLACET.
Vous devez être instruit...
GOURVILLE L'AÎNÉ.
En deux mots je l'expose.
L'AVOCAT PLACET.
J'ai dès longtemps en vue un établissement,
Et j'avais pourchassé Claire-Sophie Agnant;
Pour elle vous savez, monsieur, quelle est ma flamme.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Non; mais un avocat fait bien de prendre femme
Pour se désennuyer quand il a travaillé.
L'AVOCAT PLACET.
Vous me privez d'icelle; et vous m'avez baillé,
Par vos productions, bien de la tablature.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Qui? moi, monsieur?
L'AVOCAT PLACET.
Vous-même; et votre procédure
Par madame sa mère est remise en mes mains:
On a surpris, monsieur, vos papiers clandestins,
Vos missives d'amour, et tous vos beaux mystères,
Colorés d'un vernis de maximes austères;
A nos yeux clairvoyants le poison s'est montré.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Je veux être pendu, je veux être enterré,
Si j'ai jamais écrit à cette demoiselle,
Et si j'ai pu sentir le moindre goût pour elle!
L'AVOCAT PLACET.
On renia toujours, monsieur, les vilains cas;
Mademoiselle Agnant ne vous ressemble pas,
Elle a tout avoué.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Quoi!
L'AVOCAT PLACET.
Que votre éloquence
Avait voulu tromper sa timide innocence.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Ah! c'est une coquine; et je ferai serment
Que rien n'est plus menteur que cette fille Agnant.
L'AVOCAT PLACET.
Les serments coûtent peu, monsieur, aux hypocrites;
Et chez madame Aubert vos infâmes
visites(var33),
Le viol dont partout vous êtes accusé,
Un mari trop benin par vous de coups brisé,
Ont fait connaître assez votre affreux caractère.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Juste ciel!
L'AVOCAT PLACET.
Poursuivons... Vous connaissez la mère?
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Qui donc?
L'AVOCAT PLACET.
Madame Agnant.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Je sais qu'en ce logis
On la souffre parfois; mais je vous avertis
Que je n'ai jamais eu la plus légère envie
D'elle ni de sa fille, et très peu me soucie
De la famille Agnant.
L'AVOCAT PLACET.
Vous savez sur l'honneur
Combien elle est terrible, et quelle est son humeur.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Je n'en sais rien du tout.
L'AVOCAT PLACET.
Pour venger son injure(var34),
Sa main de deux soufflets a doué ma future
Devant monsieur Agnant et devant les valets.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Ma foi, cette journée est féconde en soufflets.
L'AVOCAT PLACET.
D'une telle leçon ma future excédée,
Du logis maternel soudain s'est évadée:
On sait qu'elle est chez vous, et je m'en doutais bien;
Monsieur, il faut la rendre, et ma femme est mon bien.
Je vous rapporte ici vos lettres ridicules,
Où vous parlez toujours de péchés,
de scrupules:
Rendez-moi sur-le-champ ses petits billets doux;
Que tout ceci se passe en secret entre nous,
Et ne me forcez point d'aller à l'audience
Faire rougir messieurs de votre extravagance.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Le diable vous emporte et vous et vos billets!
Vous me feriez jurer. Non, je ne vis jamais
Une si détestable et si lourde imposture.
L'AVOCAT PLACET.
Vous êtes donc, monsieur, ravisseur et parjure?
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Allez, vous êtes fou.
L AVOCAT PLACET.
J'avais l'intention
De ménager céans la réputation
De l'objet que mon coeur destinait à ma couche;
Mais, puisque vous niez, puisque rien ne vous touche,
Que dans le crime enfin vous êtes endurci,
Adieu, monsieur. Bientôt vous me verrez ici;
Je viendrai vous y prendre en bonne compagnie;
Les lois sauront punir cet excès d'infamie;
Et vous verrez s'il est un plus énorme cas
Que d'oser se jouer aux femmes d'avocats.
(Il sort.)
SCÈNE V.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Que voilà pour m'instruire une bonne journée!
J'étais charmé de moi; ma sagesse obstinée
Se complaisait en elle, et j'admirais mon voeu
De fuir l'amour, le vin, les querelles, le jeu:
Je joue, et je perds tout; certaine
Aubert maudite(var35)
M'enlace en ses filets par sa mine hypocrite;
Je bois, on m'assassine: en tout point confondu,
Je paye encor l'amende ayant été battu.
Un bavard d'avocat, dans cette conjoncture,
Veut me persuader que j'ai pris sa future,
Et me vient menacer d'un procès criminel.
Garant peut me tirer de cet état cruel;
Garant ne paraît point, il me laisse, il emporte
Jusqu'aux clefs de ma chambre, et je reste à la
porte,
N'osant, dans mes terreurs, ni fuir, ni demeurer.
O sagesse! à quel sort as-tu pu me livrer!
Voilà donc le beau fruit d'une étude profonde!
Ah! si j'avais appris à connaître le monde,
Je ne me verrais pas au point où je me voi:
Mon libertin de frère est plus sage que moi.
SCÈNE VI.
GOURVILLE L'AÎNÉ,
PICARD.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Qui frappe à coups pressés? quel bruit!
quel tintamarre!
Que fait-on donc là-bas? Est-ce une autre bagarre?
Est-ce madame Aubert qui me vient harceler,
Pour mille écus comptant qu'on m'a fait stipuler?
PICARD, accourant.
Ah! cachez-vous.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Quoi donc?
PICARD.
Une mère affligée
Qui vient redemander une fille outragée...
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Madame Aubert la mère?
PICARD.
Un mari pris de vin
Qui prétend boire ici du soir jusqu'au matin...
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Monsieur Aubert lui-même?
PICARD.
Et qui veut qu'on lui rende
Sa belle et chère enfant que sa femme demande:
Tout retentit des cris de la dame en fureur;
Ses regards seulement m'ont fait trembler de peur;
Et pour son premier mot elle m'a fait entendre
Qu'elle venait céans pour vous faire tous pendre.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Ah! cela me manquait.
PICARD.
Quelques bonnets carrés,
Pour mieux y parvenir, sont avec elle entrés:
Déjà l'on verbalise.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Eh bien! que faut-il faire?
Où fuir? où me fourrer?
PICARD.
Venez, j'ai votre affaire;
Je m'en vais vous tapir au fond du galetas.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Ah! j'y cours m'y jeter de la fenêtre en bas(14).
PICARD.
Oui, oui, dépêchez-vous.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Allons, si j'en réchappe,
Sera bien fin, je crois, qui jamais m'y rattrape.
Monsieur, madame Aubert, et tous les grands docteurs,
Ces dévots du quartier, et ces prédicateurs,
Ne tourmenteront plus ma simple bonhomie;
Je renonce à jamais à la théologie:
Je vois que j'en étais sottement entiché,
Et j'aurais moins mal fait d'être un franc débauché.
FIN DU TROISIÈME ACTE.
ACTE QUATRIÈME.
SCÈNE I.
LE JEUNE GOURVILLE, LISETTE.
LE JEUNE GOURVILLE.
J'y songe, j'y resonge, et tout cela, Lisette,
Me paraît impossible.
LISETTE.
Oui, mais la chose est faite.
LE JEUNE GOURVILLE.
N'importe, mon enfant, qu'elle soit faite ou non,
Ta maîtresse à ce point ne perd pas la raison.
LISETTE.
Bon! je la perds bien, moi, monsieur, moi qui raisonne,
Pour ce petit Picard.
LE JEUNE GOURVILLE.
Picard passe, ma bonne;
Mais pour Garant, l'objet de son aversion,
Un fat, un plat bourgeois, un ennuyeux fripon...
LISETTE.
Ah! la femme est si faible!
LE JEUNE GOURVILLE.
Il est très vrai, ma reine,
Vous passez volontiers de l'amour à la haine;
Des exemples frappants le montrent chaque jour;
Mais vous ne passez point du mépris à l'amour.
LISETTE.
Tout ce qu'il vous plaira; mais j'ai quelques lumières;
J'en sais autant que vous sur ces grandes matières:
Un abbé, grand ami de madame Ninon,
Qui, dans mon jeune temps, fréquentait la maison,
Et qui même, entre nous, eut du goût pour
Lisette,
Me disait que la femme est comme la girouette;
Quand elle est neuve encore, à toute heure on
l'entend,
Elle brille aux regards, elle tourne à tout vent;
Elle se fixe enfin quand le temps l'a rouillée.
LE JEUNE GOURVILLE.
De ta comparaison j'ai l'âme émerveillée;
Fixe-toi pour Picard, rouille-toi, mon enfant:
Ninon n'en fera rien pour notre ami Garant.
LISETTE.
La chose est pourtant sûre.
LE JEUNE GOURVILLE.
Ouais! Ninon marguillière!
LISETTE.
Croyez-le.
LE JEUNE GOURVILLE.
Je le crois, et je ne le crois guère;
Mais on voit des marchés non moins extravagants,
Et Paris est rempli de ces événements.
Aujourd'hui l'on en rit, demain on les oublie:
Tout passe et tout renaît; chaque jour sa folie.
Mais quel train, quel fracas, quel trouble, elle verra
Dans sa propre maison lorsqu'elle y reviendra!
Comment sauver Agnant, cette fille si chère?
Que ferons-nous ici de mon benêt de frère,
De l'avocat Placet, et de madame Agnant?
LISETTE.
Ils ont déjà cherché, dans chaque
appartement.
Ils n'ont pu déterrer la petite Sophie.
LE JEUNE GOURVILLE.
Au fond je suis fâché que mon espièglerie
Ait à mon frère aîné causé
tant de tourment;
Mais il faut bien un peu décrasser un pédant:
Ce sont là des leçons pour un grand philosophe.
LISETTE.
Oui; mais madame Agnant paraît d'une autre étoffe;
Elle est à craindre ici.
LE JEUNE GOURVILLE.
Bon! tout s'apaisera;
Car enfin tout s'apaise: un quartaut suffira
Pour faire oublier tout au bonhomme de père;
Et plus en ce moment sa femme est en colère,
Plus nous verrons bientôt s'adoucir son humeur.
SCÈNE II.
GOURVILLE L'AÎNÉ,
poursuivi par MADAME AGNANT;
M. AGNANT, L'AVOCAT PLACET,
LE JEUNE GOURVILLE, LISETTE,
PICARD.
GOURVILLE L'AÎNÉ,
courant.
Au secours!
MADAME AGNANT, courant après
lui.
Au méchant!
M. AGNANT, courant après
Mme Agnant
Qu'on l'arrête!
L'AVOCAT PLACET,
courant après M. Agnant.
Au voleur!
(Ils font le tour du théâtre en poursuivant
Gourville l'aîné.)
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Ah! j'ai le nez cassé!
MADAME AGNANT.
Je suis morte!
M. AGNANT.
Ah! ma femme,
Es-tu morte en effet?
MADAME AGNANT.
(A Gourville l'aîné.)
Non... Séducteur infâme,
Tu m'enlèves ma fille, impudent loup-garou,
Et de la mère encor tu viens casser le cou!
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Eh! madame, pardon!
MADAME AGNANT.
Détestable hypocrite!
L'AVOCAT PLACET.
Race de débauchés!
MADAME AGNANT.
Coeur faux! plume maudite!
Tu me rendras ma fille, ou je t'étranglerai.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Hlélas! je la rendrai sitôt que je l'aurai.
MADAME AGNANT.
(Au jeune Gourville)
Tu m'insultes encore!... Et toi qui fus si sage,
Parle, as-tu pu souffrir un pareil brigandage?
LE JEUNE GOURVILLE.
Madame, calmez-vous... Monsieur, écoutez-moi.
M. AGNANT,
Volontiers; tu parais un très bon vivant, toi;
Je t'ai toujours aimé.
LE JEUNE GOURVILLE.
Rassurez-vous, mon frère
Vous, monsieur l'avocat, éclaircissons l'affaire;
Entendons-nous.
M. AGNANT.
Parbleu, l'on ne peut mieux parler:
Il faut toujours s'entendre, et non se quereller.
LE JEUNE GOURVILLE.
Picard, apportez-nous ici sur cette table
De ce bon vin muscat.
M. AGNANT.
Il est fort agréable;
J'en boirai volontiers, en ayant bu déjà:
Asseyons-nous, ma femme, et pesons tout cela.
(Il s'assied auprès de la table.)
MADAME AGNANT.
Je n'ai rien à peser; il faut que l'on commence
Par me rendre ma fille.
L'AVOCAT PLACET.
Oui, c'est la conséquence.
(Ils se rangent autour de M. Agnant, qui reste assis.)
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Reprenez-la partout où vous la trouverez,
Et que d'elle et de vous nous soyons délivrés.
MADAME AGNANT.
Eh bien! vous le voyez, encore il m'injurie,
L'effronté dissolu!
LE JEUNE GOURVILLE,
à part, à son
frère.
Mon frère, je vous prie,
Gardons-nous de heurter ses préjugés de
front.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Non, je n'y puis tenir; tout ceci me confond.
LE JEUNE GOURVILLE,
prenant Mme Agnant à
part.
Madame, vous savez combien je suis sincère.
M. AGNANT.
Il n'est point frelaté.
LE JEUNE GOURVILLE.
Je ne saurais vous taire
Que depuis quelque temps mon cher frère en effet
Eut avec votre fille un commerce secret.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Ça n'est pas vrai.
LE JEUNE GOURVILLE, à
son frère.
Paix donc; c'est un commerce honnête,
Pur, moral, instructif, pour bien régler sa tête,
Pour éloigner son coeur d'un monde décevant,
Et pour la disposer à se mettre en couvent.
M. AGNANT.
Mettre au couvent ma fille! oh, le plaisant visage!
MADAME AGNANT.
C'est un impertinent.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Je vous dis...
LE JEUNE GOURVILLE,
faisant signe à son frère.
Chut!
GOURVILLE L'AÎNÉ.
J'enrage!
L'AVOCAT PLACET.
Cette excuse louable est d'un coeur fraternel;
Mais, monsieur, votre aîné n'est pas moins
criminel.
Tenez, monsieur, voilà ses missives infâmes,
Et ses instructions pour diriger les âmes.
(Il tire des lettres de dessous sa robe.)
LE JEUNE GOURVILLE, prenant les
lettres.
Prêtez-moi.
L'AVOCAT PLACET.
Les voilà.
LE JEUNE GOURVILLE.
D'un esprit attentif
J'en veux voir la teneur et le dispositif.
L'AVOCAT PLACET.
Mais il faut me les rendre.
LE JEUNE GOURVILLE.
Oui, mais je dois vous dire
Qu'avant de vous les rendre il me faudra les lire.
(Il met les lettres dans sa poche;
Mme Agnant se jette dessus, et en prend une.)
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Allez, ces lettres sont d'un faussaire.
MADAME AGNANT, à Gourville
l'aîné.
Fripon,
Nieras-tu tes écrits? Tiens, voici tout du long
Tes beaux enseignements dont ma fille se coiffe;
Les voici.
L'AVOCAT PLACET.
Nous devons les déposer au greffe.
MADAME AGNANT, prenant des lunettes.
Écoute... « La vertu que je veux vous montrer
Doit plaire à votre coeur, l'échauffer,
l'éclairer.
Votre vertu m'enchante, et la mienne me guide... »
Ah! je te donnerai de la vertu, perfide!
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Je n'ai jamais écrit ces sottises.
LE JEUNE COURVILLE,
versant à boire à
M. Agnant.
Voisin!
M. AGNANT.
De la vertu!
LE JEUNE GOURVILLE.
Voyons celle de ce bon vin.
(A Mme Agnant.)
Madame, goûtez-en.
MADAME AGNANT, ayant bu.
Peste! il est admirable!
LE JEUNE GOURVILLE, à
M. Agnant.
Vous en aurez ce soir, mon cher, sur votre table;
On vous porte un quartaut dont vous serez content.
M. AGNANT.
Non, je n'ai jamais vu de plus honnête enfant.
LE JEUNE GOURVILLE,
à l'avocat Placet.
Et vous?
L'AVOCAT PLACET boit un coup.
Il est fort bon; mais vous ne pouvez croire
Qu'en l'état où je suis je vienne ici pour
boire.
LE JEUNE GOURVILLE
en présente à
son frère.
Vous, mon frère?
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Ah! cessez vos ébats ennuyeux;
Plus vous paraissez gai, plus je suis sérieux;
Après tant de chagrins et de tracasserie,
C'est une cruauté que la plaisanterie;
Dans ce jour de malheur tout le quartier, je croi,
S'était donné le mot pour se moquer de
moi.
(A Mme Agnant.)
Ma voisine, à la fin, vous voilà bien instruite
Que si votre Sophie est par malheur en fuite,
Ce n'était pas pour moi qu'elle a fait ce beau
tour;
Ni vos yeux ni les siens ne m'ont donné d'amour.
MADAME AGNANT.
Mes yeux, méchant!
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Vos yeux. C'est une calomnie,
Un mensonge effroyable inventé par l'envie.
Vous en rapportez-vous au bon monsieur Garant?
Nous l'attendons ici de moment en moment:
Il connaît assez bien quelle est mon écriture;
Et dans sa poche même il a ma signature;
Il a jusqu'à la clef de mon appartement,
Où lui-même a laissé tout mon argent
comptant:
Il me rendra justice.
MADAME AGNANT.
Oh! c'est un honnête homme.
L'AVOCAT PLACET.
Un grand homme de bien.
LE JEUNE GOURVILLE.
Chacun ainsi le nomme.
MADAME AGNANT.
Un homme franc, tout rond.
M. AGNANT.
L'oracle du quartier.
LE JEUNE GOURVILLE.
Madame, entre nous tous, je veux vous confier
Quelle est à ce sujet ma pensée.
M. AGNANT, en buvant,
et le regardant ensuite fixement.
Oui, confie.
LE JEUNE GOURVILLE.
Je crois que c'est chez lui que la belle Sophie
A couru se cacher pour fuir votre courroux,
Et pour qu'il la remît en grâce auprès
de vous:
Dans toute la paroisse il prend soin des affaires,
Très charitablement, des filles et des mères.
MADAME AGNANT.
Vraiment, l'avis est bon.
LE JEUNE GOURVILLE.
Mademoiselle Agnant
A du coeur; elle pense, et n'est plus une enfant;
Vous l'avez souffletée, elle s'en est sentie
Un peu trop vivement, et puis elle est partie.
M. AGNANT, toujours assis,
et le verre à la main.
C'est votre faute aussi, ma femme; et franchement
Vous deviez avec elle agir moins durement:
Vous avez la main prompte, et vous êtes la cause
De tout notre malheur.
LE JEUNE GOURVILLE.
Mon Dieu, c'est peu de chose.
Allez, tout ira bien... J'entends monsieur Garant;
Il revient; parlez-lui, mon frère, et promptement:
Sur tous les marguilliers on sait votre influence;
Déployez avec lui votre rare éloquence.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Que lui dire?
LE JEUNE GOURVILLE.
Vous seul pouvez persuader.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Persuader! et quoi?
LE JEUNE GOURVILLE.
Tout va s'accommoder.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Comment?
LE JEUNE GOURVILLE.
Vous seul pouvez manier cette affaire.
Vous seul rendrez Sophie à sa charmante mère.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Moi?
MADAME AGNANT.
Va, si tu la rends, je te pardonne tout.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Je n'entends rien...
LE JEUNE GOURVILLE.
D'un mot vous en viendrez à bout.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Allons donc.
(Il sort.)
LE JEUNE GOURVILLE.
Vous mettrez la paix dans le ménage.
M. AGNANT, montrant le jeune
Gourville.
Ma femme, ce jeune homme est un esprit bien sage.
SCÈNE III.
LES PRÉCÉDENTS;
LE JEUNE GOURVILLE, prenant
par la main
M. ET MADAME AGNANT,
et se mettant entre eux.
LE JEUNE GOURVILLE.
Puisqu'il n'est plus ici, je puis avec candeur,
Madame, en liberté vous ouvrir tout mon coeur.
J'ai traité devant lui cette importante affaire
Comme peu dangereuse, et j'excusais mon frère;
Mais je dois avec vous faire réflexion
Que nous hasardons tous la réputation
D'une fille nubile, et sous vos yeux instruite,
Au chemin de l'honneur par vos leçons conduite:
Ce chemin de l'honneur est tout à fait glissant;
Ceci fera du bruit, le monde est médisant.
MADAME AGNANT.
Et c'est ce que je crains.
LE JEUNE GOURvILLE.
Une fille enlevée,
Avec procès-verbal chez un homme trouvée:
Vous sentez bien, madame, et vous comprenez bien
Que de tout le Marais ce sera l'entretien;
Qu'il en faut prévenir la triste conséquence.
M. AGNANT.
Par ma foi, ce jeune homme est rempli de prudence.
LE JEUNE GOURVILLE.
J'ai fort à coeur aussi, dans ce fâcheux
éclat,
Le propre honneur lésé de monsieur l'avocat.
Que pensera tout l'ordre en voyant un confrère
Qui prend, sans respecter son grave caractère,
Une fille à ses yeux enlevée aujourd'hui,
Dont un autre est aimé?... Fi! j'en rougis pour
lui.
L'AVOCAT PLACET.
Mais, monsieur, c'est moi seul que cette affaire touche:
On me donne une dot qui doit fermer la bouche
Aux malins envieux, prêts à tout censurer;
Dix mille écus comptant sont à considérer.
M. AGNANT, toujours bien fixe,
et l'air un peu hébété
d'un buveur honnête,
mais non pas d'un vilain ivrogne
de comédie à hoquets.
Vous avez de gros biens?
L'AVOCAT PLACET.
Oui, j'ai mon éloquence,
Mon étude, ma voix, les plaideurs, l'audience.
LE JEUNE COURVILLE.
Madame, je vous plains; j'avoue ingénument
Qu'on devait respecter un tel engagement.
Mon frère a fait sans doute une grande sottise
D'enlever la future à ce futur promise;
Il n'en peut résulter qu'une triste union,
Pleine de jalousie et de dissension;
Les deux futurs ensemble à peine pourraient vivre.
MADAME AGNANT.
J'en ai peur en effet.
M. AGNANT.
Il parle comme un livre,
Il a toujours raison.
LE JEUNE COURVILLE.
Par un destin fatal
Vous voyez que mon frère a seul fait tout le mal;
C'est votre propre sang, c'est l'honneur qu'il vous ôte
Madame, c'est à moi de réparer sa faute;
Pour Sophie, il est vrai, je n'eus aucun désir,
Mais je l'épouserai pour vous faire plaisir.
M. AGNANT.
Parbleu, je le voudrais.
L'AVOCAT PLACET.
Moi, non.
MADAME AGNANT.
Quelle folie!
Tu n'as rien, un cadet de Basse-Normandie
Est plus riche que toi.
LE JEUNE GOURVILLE.
D'aujourd'hui seulement
Notre belle Ninon m'a fait voir clairement
Que j'ai cent mille francs que m'a laissés mon
père;
Monsieur Garant lui-même en est dépositaire.
MADAME AGNANT.
Cent mille francs? grand Dieu
M. AGNANT.
Ma foi, j'en suis charmé.
LE JEUNE GOURVILLE.
De Sophie, il est vrai, je ne suis point aimé;
Mais je suis à sa mère attaché pour
ma vie,
Et ce n'est que pour vous que je me sacrifie.
MADAME AGNANT.
Et la somme, mon fils, est chez monsieur Garant?
LE JEUNE GOURVILLE.
Sans doute; il en convient.
L'AVOCAT PLACET.
J'en doute fortement.
MADAME AGNANT, à M. Agnant.
Cent mille francs, mon cher!
M. AGNANT.
Cent mille francs, ma femme
Ah! ça me plaît.
MADAME AGNANT.
Ça va jusqu'au fond de mon âme.
Cent mille francs, mon fils!
LE JEUNE GOURVILLE.
J'ai quelque chose avec.
M. AGNANT.
Il est plein de mérite, et d'ailleurs il boit sec.
L'AVOCAT PLACET.
Mais songez, s'il vous plaît...
M. AGNANT.
Tais-toi; je vais le prendre
Dès ce même moment a ton nez pour mon gendre.
L'AVOCAT PLACET.
Comment, madame, après des articles conclus,
Stipulés par vous-même!
MADAME AGNANT.
Ils ne le seront plus.
(Elle le pousse.)
Cent mille francs... Allez.
M. AGNANT, le poussant d'un autre
côté.
Dénichez au plus vite.
MADAME AGNANT,
lui faisant faire la pirouette
à droite.
Allez plaider ailleurs.
M. AGNANT,
lui faisant faire la pirouette
à gauche.
Cherchez un autre gîte.
Cent mille francs!
L'AVOCAT PLACET.
Je vais vous faire assigner tous.
LE JEUNE GOURVILLE,
en le retournant.
N'y manquez pas.
M. AGNANT.
Bonsoir.
MADAME AGNANT.
Allons, arrangeons-nous.
(L'avocat Placet sort.)
SCÈNE IV.
LE JEUNE GOURVILLE, M. AGNANT,
MADAME AGNANT.
M. AGNANT.
Mais que n'as-tu plus tôt expliqué ton affaire?
Pourquoi de ta fortune as-tu fait un mystère?
LE JEUNE GOURVILLE.
Ce n'est que d'aujourd'hui que j'en suis assuré.
Monsieur Garant m'a dit que ce dépôt sacré
Était entre ses mains.
M. AGNANT.
C'est comme dans les tiennes.
MADAME AGNANT.
Tout de même: et ma fille? Afin que tu la tiennes,
Il faut que je la trouve.
LE JEUNE GOURVILLE.
Oh! l'on vous la rendra.
M. AGNANT.
Elle ne revient point, donc elle reviendra.
LE JEUNE GOURVILLE.
Mais ne lui donnez plus de soufflets, je vous prie;
Cela cabre un esprit.
M. AGNANT.
Ça peut l'avoir aigrie.
MADAME AGNANT.
Ça n'arrivera plus... C'est chez l'ami Garant
Que tu la crois cachée?
LE JEUNE GOURVILLE.
Oui, très certainement,
Et je vais de ce pas tout préparer, ma mère,
Pour remettre en vos bras une fille si chère.
(Il fait un pas pour sortir.)
MADAME AGNANT, l'embrassant.
Il faut que je t'embrasse.
M. AGNANT.
Oui, j'en veux faire autant.
MADAME AGNANT.
Reviens bien vite au moins.
LE JEUNE GOURVILLE.
Je revole à l'instant.
MADAME AGNANT, l'arrêtant
encore.
Écoute encore un peu, mon cher ami, mon gendre;
En famille avec toi quels plaisirs je vais prendre!
Je ne puis te quitter... va, mon fils... sois certain
Que ma fille est ta femme.
LE JEUNE GOURVILLE.
Oui, tel fut mon dessein.
MADAME AGNANT.
Tu réponds d'elle!
LE JEUNE GOURVILLE, en s'en allant.
Oh! oui, tout comme de moi-même.
MADAME AGNANT.
Quel bon ami j'ai là! mon Dieu, comme je l'aime!
SCÈNE V.
M. AGNANT, MADAME AGNANT.
M. AGNANT.
Par ma foi, notre gendre est un charmant garçon.
MADAME AGNANT.
Oh! c'est bien élevé. La voisine Ninon
Vous a formé cela; c'est une dégourdie
Qui sait bien mieux que nous ce que c'est que la vie,
Un grand esprit.
M. AGNANT.
Ah! ah!
MADAME AGNANT.
Je voudrais l'égaler;
Mais sitôt qu'elle parle on n'ose plus parler.
M. AGNANT.
On dit qu'elle entend tout, et même les affaires,
Une bonne caboche!
MADAME AGNANT.
On dit que les deux frères
Lui doivent ce qu'ils sont; comment? Cent mille francs!
L'avocat n'aurait pu les gagner en trente ans;
Ce n'est rien qu'un bavard.
M. AGNANT.
Un pédant imbécile,
Fait pour rincer au plus les verres de Gourville.
SCÈNE VI.
M. AGNANT, MADAME AGNANT,
M. GARANT.
MADAME AGNANT.
Eh bien? monsieur Garant, enfin tout est conclu.
M. GARANT.
Oui, ma chère voisine, et le ciel l'a voulu.
MADAME AGNANT.
Quel bonheur!
M. GARANT.
Il est vrai qu'on a sur sa conduite
Glosé bien fortement; mais l'hymen par la suite
Vous passe un beau vernis sur ces péchés
mignons.
MADAME AGNANT.
L'escapade, monsieur, que nous lui reprochons,
Ne peut se mettre au rang des fautes criminelles.
M. GARANT.
La réputation revient d'ailleurs aux belles
Ainsi que les cheveux: et puis considérons
Qu'elle a bien du crédit, des amis, des patrons;
Et qu'outre sa richesse à tous les deux commune,
Elle pourra me faire une grande fortune.
MADAME AGNANT.
Une fortune, à vous!
M. AGNANT.
Je suis tout interdit.
Ma fille, de grands biens, des patrons, du crédit!
Quels discours!
MADAME AGNANT.
Il est vrai qu'elle est assez gentille;
Mais du Crédit!
M. GARANT.
Qui parle ici de votre fille?
MADAME AGNANT.
De qui donc parlez-vous?
M. GARANT.
De la belle Ninon,
Que j'épouse ce soir, ici, dans sa maison;
Je vous prie à la noce, et vous devez en être.
MADAME AGNANT.
Comment! vous épousez notre Ninon?
M. AGNANT.
Mon maître,
Est-il bien vrai?
M. GARANT.
Très vrai.
M. AGNANT.
J'en suis, parbleu, touché.
Vous ne pourriez jamais faire un meilleur marché.
MADAME AGNANT.
Et moi je vous disais que je donne Sophie
A mon petit Gourville, et qu'elle s'est blottie
Chez vous, en votre absence, et qu'elle en va sortir
Pour serrer ces doux noeuds que je viens d'assortir,
Et qu'il nous faut donner, pour aider leur tendresse,
Cent mille francs comptant que vous avez en caisse.
M. AGNANT.
Oui, tant qu'il vous plaira, mariez-vous ici;
Mais, parbleu, permettez qu'on se marie aussi.
M. GARANT.
Rêvez-vous, mes voisins? Et ce petit délire
Vous prend-il quelquefois? Qui diable a pu vous dire
Que Sophie est chez moi, que Gourville aujourd'hui
Aura cent mille francs qui sont tout prêts pour
lui?
MADAME AGNANT.
Je le tiens de sa bouche.
M. AGNANT.
Il nous l'a dit lui-même.
M. GARANT.
De ce jeune étourdi la folie est extrême;
Il séduit tour à tour les filles du Marais;
Il leur fait des serments d'épouser leurs attraits;
Et pour les mieux tromper, il fait accroire aux mères
Qu'il a cent mille francs placés dans mes affaires.
Il n'en est pas un mot, et je ne lui dois rien.
Monsieur son frère et lui sont tous les deux sans
bien,
Et tous deux au logis cesseront de paraître
Dès le premier moment que j'en serai le maître.
MADAME AGNANT.
Vous n'avez pas à lui le moindre argent comptant?
M. GARANT.
Pas un denier.
MADAME AGNANT.
Mon Dieu, le méchant garnement!
M. AGNANT, en buvant un coup.
C'est dommage.
MADAME AGNANT.
Ma fille, à mes bras enlevée,
Après dîner chez vous ne s'était
pas sauvée?
M. GARANT.
Il n'en est pas un mot.
MADAME AGNANT.
Les deux frères, je voi,
D'accord pour m'outrager, s'entendent contre moi.
M. AGNANT.
Les fripons que voilà!
M. GARANT.
Toujours de ces deux frères
J'ai craint, je l'avouerai, les méchants caractères.
MADAME AGNANT.
Tous deux m'ont pris ma fille! ah! j'en aurai raison;
Et je mettrai plutôt le feu dans la maison.
M. GARANT.
La maison m'appartient; gardez-vous-en, ma bonne.
MADAME AGNANT.
Quoi donc! pour épouser nous n'aurons plus personne?
Allons, courons bien vite après notre avocat;
Il vaudra mieux que rien.
AGNANT, avec le geste d'un homme
ivre.
Ma femme, il est bien plat.
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
ACTE CINQUIÈME.
SCÈNE I.
NINON, LISETTE.
LISETTE.
Ah! madame, quel train, quel bruit dans votre absence!
Quel tumulte effroyable, et quelle extravagance!
NINON.
Je sais ce qu'on a fait; je prétends calmer tout,
Et j'ai pris les devants pour en venir à bout.
LISETTE.
Madame, contre moi ne soyez point fâchée
Que la petite Agnant se soit ici cachée;
Hélas! j'en aurais fait de bon coeur tout autant
Si j avais eu pour mère une madame Agnant:
Comment! battre sa fille! ah! c'est une infamie.
NINON.
Oui, ce trait ne sent pas la bonne compagnie
Notre pauvre Gourville en est encore ému.
LISETTE.
Il l'adore en effet.
NINON.
Lisette, que veux-tu?
Il faut pour la jeunesse être un peu complaisante.
Ninon aurait grand tort de faire la méchante.
La jeune Agnant me touche.
LISETTE.
A peine je conçois
Comment nos plats voisins, avec leur air bourgeois,
Ont trouvé le secret de nous faire une fille
Si pleine d'agréments, si douce, si gentille.
NINON.
Dès la première fois son maintien me surprit,
Sa grâce me charma, j'aimai son tour d'esprit.
Des femmes quelquefois assez extravagantes,
Ayant de sots maris, font des filles charmantes.
Il fallut bien souffrir de ses très sots parents
La visite importune et les plats compliments;
Sa mère m'excéda par droit de voisinage:
Sa fille était tout autre; elle obtint mon suffrage.
Elle aura quelque bien: Gourville, en l'épousant,
N'est point forcé de vivre avec madame Agnant;
On respecte beaucoup sa chère belle-mère,
On la voit rarement, encor moins le beau-père.
Je me trompe, ou Sophie est bonne par le coeur;
Point de coquetterie, elle aime avec candeur.
Je veux aux deux amants faire des avantages.
LISETTE.
Vous allez donc ce soir bâcler trois mariages;
Celui de ces enfants, le vôtre, et puis le mien.
Madame, en un seul jour c'est faire assez de bien:
Il faudrait tout d'un temps, dans votre zèle extrême,
Pour notre aîné Gourville en faire un quatrième;
Le mariage forme et dégourdit les gens.
NINON.
Il en a grand besoin: tout vient avec le temps.
Dans la rage qu'il eut d'être trop raisonnable,
Il ne lui manqua rien que d'être supportable;
Mais les fortes leçons qu'il vient de recevoir
Sur cet esprit flexible ont eu quelque pouvoir:
Pour toi ton tour approche, et ton affaire est prête.
Mon cher ami Garant s'était mis dans la tête
De t'engager, Lisette, à me parler pour lui:
Il t'a promis beaucoup, est-il vrai?
LISETTE.
Madame, oui.
NINON.
Un peu de différence est entre sa personne
Et la mienne peut-être, il promet et je donne:
Prends cinquante louis pour subvenir aux frais
De ton nouveau ménage.
SCÈNE II.
NINON, LISETTE, PICARD.
LISETTE.
Ah! Picard, quels bienfaits!
(En montrant la bourse.)
Vois-tu cela?
PICARD.
Madame, il faut d'abord vous dire
Que mon bonheur est grand... et que je ne désire
Rien plus... sinon qu'il dure... et que Lisette et moi
Nous sommes obligés... Mais aide-moi donc, toi;
Je ne sais point parler.
NINON.
J'aime ton éloquence,
Picard, et je me plais à ta reconnaissance.
PICARD.
Ah! madame, à vos pieds ici nous devons tous...
NINON.
Nous devons rendre heureux quiconque est près de
nous.
Pour ceux qui sont trop loin, ce n'est pas notre affaire.
Çà, notre ami Picard, il faut ne me rien
taire
De ce qu'on fait chez moi, tandis qu'en liberté
J'ai choisi, loin du bruit, cet endroit écarté(15).
PICARD.
D'abord un homme noir raisonne et gesticule
Avec monsieur Garant; et les mots de scrupule,
De probité, d'honneur, de raisons, de devoirs,
M'ont saisi de respect pour ces deux manteaux noirs.
L'un dicte, l'autre écrit, disant qu'il instrumente
Pour le faire bien riche, et vous rendre contente,
Et qu'il fait un contrat.
NINON.
Oui, c'est l'intention
De ce monsieur Garant si plein d'affection.
PICARD.
C'est un digne homme!
NINON.
Oh, oui Mais, dis-moi, je te prie,
Que fait madame Agnant?
PICARD.
Mais, madame, elle crie,
Elle gronde vos gens, messieurs Gourville, et moi,
Son mari, tout le monde, et dit qu'on est sans foi;
Et dit qu'on l'a trompée, et que sa fille est
prise;
Et dit qu'il faudra bien que quelqu'un l'indemnise,
Et puis elle s'apaise, et convient qu'elle a tort,
Puis dit qu'elle a raison, et crie encor plus fort.
NINON.
Et monsieur son époux?
PICARD.
En véritable sage,
Il voit sans sourciller tout ce remue-ménage,
Et, pour fuir les chagrins qui pourraient l'occuper,
Il s'amusait à boire attendant le souper.
NINON.
Que fait notre Gourville?
PICARD.
En son humeur plaisante
Il les amuse tous, et boit, et rit, et chante.
NINON.
Et l'autre frère?
PICARD.
Il pleure.
NINON.
Ah! j'aime à voir les gens
Dans leur vrai caractère à nos yeux se
montrants.
Monsieur le marguillier est bien le seul peut-être
Qui voudrait dans le fond qu'on put le méconnaître:
Malgré sa modestie on le découvre assez...
Ah! voici notre aîné qui vient les yeux
baissés.
SCÈNE III.
NINON, GOURVILLE L'AÎNÉ,
LISETTE, PICARD.
GOURVILLE L'AÎNÉ,
vêtu plus régulièrement,
mieux coiffé, et l'air
plus honnête.
Vous me voyez, madame, après d'étranges
crises,
Bien sot et bien confus de toutes mes bêtises:
Je ne mérite pas votre excès de bonté,
Dont, tout en plaisantant, mon frère m'a flatté.
Hélas! j'avais voulu, dans ma mélancolie,
Et dans les visions de ma sombre folie,
Me séparer de vous, et donner la maison
Que vos propres bienfaits ont mise sous mon nom.
NINON.
Tout est raccommodé. J'avais pris mes mesures,
Tout va bien.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Vous pourriez pardonner tant d'injures!
J'étais coupable et sot.
NINON.
Ah! vos yeux sont ouverts;
Vous démêlez enfin ces esprits de travers,
Ces cagots insolents, ces sombres rigoristes(16),
Qui pensent être bons quand ils ne sont que tristes,
Et ces autres fripons, n'ayant ni feu ni lieu,
Qui volent dans la poche en vous parlant de Dieu;
Ces escrocs recueillis, et leurs plates bigotes
Sans foi, sans probités(17),
plus méchantes que sottes.
Allez, les gens du monde ont cent fois plus de sens,
D'honneur et de vertu, comme plus d'agréments.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Vous en êtes la preuve.
NINON.
Ainsi la politesse
Déjà dans votre esprit succède à
la rudesse;
Je vous vois dans le train de la conversion
Vous deviendrez aimable, et j'en suis caution.
Mais comment trouvez-vous ce grave personnage
Que mon bizarre sort me donne en mariage?
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Il ne m'appartient plus d'avoir un sentiment;
Tout ce que vous ferez sera fait prudemment.
NINON.
Blâmeriez-vous tout bas une union si chère?
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Je n'ose plus blâmer; mais quand je considère
Que pour nous séparer, pour m'entraîner
ailleurs,
Il vous a peinte à moi des plus noires couleurs,
Qu'il voulait vous chasser de votre maison même...
NINON.
Oh! c'était par vertu; dans le fond Garant m'aime,
Il ne veut que mon bien: c'est un homme excellent:
Mais ne lui donnez plus la clef de votre argent;
Et surtout gardez-vous un peu de ses cousines.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Ah! que ces prudes-là sont de grandes coquines!
Quel antre de voleurs! et cependant enfin
Vous allez donc, madame, épouser le cousin!
NINON.
Reposez-vous sur moi de ce que je vais faire:
Allez, croyez surtout qu'il était nécessaire
Que j'en agisse ainsi pour sauver votre bien;
Un seul moment plus tard vous n'aviez jamais rien.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Comment?
NINON.
Vous apprendrez par des faits admirables
De quoi les marguilliers sont quelquefois capables;
Vous serez convaincu bientôt, comme je croi,
Que ces hommes de bien sont différents de moi:
Vous y renoncerez pour toute votre vie,
Et vous préférerez la bonne compagnie.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Je ne réplique point. Honteux, désespéré,
Des sauvages erreurs dont j'étais enivré,
Je vous fais de mon sort la souveraine arbitre;
Et dépendant de vous, je veux vivre à ce
titre(18).
SCÈNE IV.
NINON, GOURVILLE L'AÎNÉ,
GOURVILLE LE JEUNE, amenant
M. et MADAME AGNANT;
LISETTE, PICARD.
LE JEUNE GOURVILLE.
Adorable Ninon, daignez tranquilliser
Notre madame Agnant, qu'on ne peut apaiser.
M. AGNANT.
Elle a tort.
MADAME AGNANT.
Oui, j'ai tort quand ma fille est perdue,
Qu'on ne me la rend point!
LE JEUNE GOURVILLE.
Eh! mon Dieu, je me tue
De vous dire cent fois qu'elle est en sûreté.
MADAME AGNANT.
Est-ce donc ce benêt... ou toi, jeune éventé,
Qui m'as pris ma Sophie?
GOURVILLE L'AÎNÉ.
Hélas! soyez très sûre
Que je n'y prétends rien.
LE JEUNE GOURVILLE.
Eh bien! moi, je vous jure
Que j'y prétends beaucoup.
MADAME AGNANT.
Va, tu n'es qu'un vaurien,
Un fort mauvais plaisant, sans un écu de bien.
J'avais un avocat dont j'étais fort contente;
Je prétends qu'il revienne, et veux qu'il instrumente
Contre toi pour ma fille; et tes cent mille francs
Ne me tromperont pas, mon ami, plus longtemps:
Ni vous non plus, madame.
NINON.
Écoutez-moi, de grâce;
Souffrez sans vous fâcher que je vous satisfasse.
MADAME AGNANT.
Ah! souffrez que je crie, et quand j'aurai crié
Je veux crier encore.
M. AGNANT.
Eh! tais-toi, ma moitié.
Madame Ninon parle; écoutons sans rien dire.
NINON.
Mes bons, mes chers voisins, daignez d'abord m'instruire
Si c'est votre intérêt et votre volonté
De donner votre fille et sa propriété
A mon jeune Gourville, en cas que par mon compte
A cent bons mille francs sa fortune se monte?
M. AGNANT.
Oui, parbleu, ma voisine.
NINON.
Eh bien! je vous promets
Qu'il aura cette somme.
MADAME AGNANT.
Ah! cela va bien... Mais
Pour finir ce marché que de grand coeur j'approuve,
Pour marier Sophie, il faut qu'on la retrouve;
On ne peut rien sans elle.
NINON.
Eh bien! je veux encor
M'engager avec vous à rendre ce trésor.
M. ET MADAME AGNANT.
Ah!
NINON.
Mais auparavant je me flatte, j'espère,
Que vous me laisserez finir ma grande affaire
Avec le vertueux, le bon monsieur Garant.
MADAME AGNANT.
Oui, passe, et puis la mienne ira pareillement.
PICARD.
Et puis la mienne aussi.
M. AGNANT.
C'est une comédie;
Personne ne s'entend, et chacun se marie.
(A Gourville l'aîné.)
Soupera-t-on bientôt? Allons, mon grand flandrin,
Il faut que je t'apprenne à te connaître
en vin.
GOURVILLE L'AÎNÉ.
(A Ninon.)
J'y suis bien neuf encore... A tout ce grand mystère
Ma présence, madame, est-elle nécessaire?
NINON.
Vraiment oui; demeurez: vous verrez avec nous
Ce que monsieur Garant veut bien faire pour vous;
Et nous aurons besoin de votre signature.
LISETTE.
Je sais signer aussi.
NINON.
Nous allons tout conclure.
M. AGNANT.
Eh bien! tu vois, ma femme, et je l'avais bien dit,
Que madame Ninon avec son grand esprit
Saurait arranger tout.
MADAME AGNANT.
Je ne vois rien paraître.
NINON.
Voilà monsieur Garant; vous allez tout connaître.
SCÈNE V.
LES PRÉCÉDENTS,
M. GARANT,
après avoir salué
la compagnie, qui se range d'un côté,
tandis que M. Garant et Ninon
se mettent de l'autre;
les domestiques derrière.
M. GARANT, serrant la main de
Ninon.
La raison, l'intérêt, le bonheur vous attend.
Voici notre acte en forme et dressé congrûmeut,
Avec mesure et poids, d'une manière sage,
Selon toutes les lois, la coutume, et l'usage.
(A Mme Agrant.) (A M. Agnant.)
Madame, permettez... Un moment, mon voisin.
NINON.
De mon côté je tiens un charmant parchemin.
M. GARANT.
Le ciel le bénira; mais, avant d'y souscrire,
A l'écart, s'il vous plaît, mettons-nous
pour le lire.
NINON.
Non, mon coeur est si plein de tous vos tendres soins,
Que je n'en puis avoir ici trop de témoins;
Et même j'ai mandé des amis, gens d'élite,
Qui publieront mon choix et tout votre mérite.
Nous souperons ensemble; ils seront enchantés
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