OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE THÉÂTRE V
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CHARLOT OU LA COMTESSE DE GIVRY, 
PIÈCE DRAMATIQUE REPRÉSENTÉE SUR LE THÉÂTRE DE F*** AU MOIS DE SEPTEMBRE 1767,
ET, A LA COMÉDIE ITALIENNEDE PARIS, LE 4 JUIN 1782.

Avertissement de Moland.
Avertissement de Beuchot.
Notice bibliographique.
Préface
Personnages
Acte I
Acte II
Acte III

Variantes

AVERTISSEMENT DE MOLAND.

Le 12 septembre 1767, Voltaire écrit à Damilaville: « Malgré mes maux, je m'égaye à voir embellir, par des acteurs qui valent mieux que moi, une comédie (c'était Charlot, ou la comtesse de Givry) qui ne mérite pas leurs peines. » Le 18, il écrit à d'Argental: « Vous aurez incessamment Charlot, ou la comtesse de Givry dont je fais plus de cas que de l'Ingénu, mais qui n'aura pas le même succès. Je ne la destine pas aux comédiens, àqui je ne donnerai jamais rien après la manière barbare dont ils m'ont défiguré, et l'insolence qu'ils ont eue de mettre dans mes pièces des vers dont l'abbé Pellegrin et Danchet auraient rougi. D'ailleurs les caprices du parterre sont intolérables, et les Welches sont trop Welches. » 

C'était la chute des Scythes que Voltaire avait sur le coeur. 

Il envoie sa comédie au libraire Merlin, à « l'enchanteur Merlin », comme il l'appelle, à titre de gratification: « Je crois que Merlin peut tirer, sans rien risquer, sept cent cinquante exemplaires, qu'il vendra bien. » (19 septembre, à Damilaville.) 

Et dès lors les lettres de Ferney apportent corrections sur corrections et variantes sur variantes. 

Les premières représentations véritablement publiques de Charlot eurent lieu aux portes de Genève, au théâtre de Châtelaine qui appartenait à Voltaire: « Ceux qu'envoyait Genève, dit M. Desnoiresterres(1), venaient bien plus pour faire du tapage que pour applaudir à l'ouvrage ou au jeu des acteurs. Un soir on représentait Charlot... La pièce fut reçue par des sifflets. On a prétendu que le patriarche, fou de rage, sortant son grand corps hors de la loge et brandissant sa canne avec fureur, aurait crié à ce parterre insolent: « Magnifiques et très honorés seigneurs! je suis chez moi, et si vous ne vous tenez pas tranquilles, je vous fais administrer la plus robuste volée que votre république ait jamais reçue! » Cette verte algarade est mise par d'autres dans la bouche du chevalier de Beauteville, qui était plus autorisé à s'exprimer de cette façon catégorique, bien que nous ne voyions point quand il aurait eu l'occasion d'adresser à ces auditeurs remuants cette énergique semonce. » 
 
 

AVERTISSEMENT DE BEUCHOT.

Wagnière, dans son Examen des Mémoires de Bachaumont (qui fait partie des Mémoires de Longchamp et Wagnière, publiés en 1826), dit, tome Ier, page 264, que Charlot fut composé en moins de trois jours. Voltaire parle de cinq dans sa lettre à Damilaville, du 28 septembre 1767. La pièce fut jouée à Ferney, comme le titre l'annonce. Elle n'avait encore paru sur aucun théâtre public, lorsque le succès qu'elle obtint, dans l'hiver de 1781-82, sur le théâtre du comte d'Argental, engagea les comédiens italiens à la mettre à l'étude. La première représentation eut lieu le 4 juin; mais on n'en donna que trois. 
 
 

PRÉFACE

(2)Cette pièce de société n'a été faite que pour exercer les talents de plusieurs personnes d'un rare mérite. Il y a un peu de chant et de danse, du comique, du tragique, de la morale, et de la plaisanterie. Cette nouveauté n'a point du tout été destinée aux théâtres publics. C'est ainsi qu'aujourd'hui, en Italie, plusieurs académiciens s'amusent à réciter des pièces qui ne sont jamais jouées par des comédiens. Ce noble exercice s'est établi depuis longtemps en France, et même chez quelques-uns de nos princes. 

Rien n'anime plus la société; rien ne donne plus de grâce au corps et à l'esprit, ne forme plus le goût, ne rend les moeurs plus honnêtes, ne détourne plus de la fatale passion du jeu, et ne resserre plus les noeuds de l'amitié. 

Cette pièce a eu l'avantage d'être représentée par des gens de lettres, qui, sachant en faire de meilleures, se sont prêtés à ce genre médiocre avec toute la bonté et tout le zèle dont cette médiocrité même avait besoin. 

Henri IV est véritablement le héros de la pièce: mais il avait déjà paru dans la Partie de Chasse(3),représentée sur le même théâtre; et on n'a pas voulu imiter ce qu'on ne pouvait égaler(4).

PERSONNAGES


LA COMTESSE DE GIVRY, veuve attachée au parti de Henri IV.
HENRI IV 
LE MARQUIS, élevé dans le château. 
JULIE, parente de la maison, élevée avec le marquis. 
MADAME AUBONNE, nourrice. 
CHARLOT, fils de la nourrice. 
L'INTENDANT de la maison. 
BABET, élevée pour être à la chambre auprès de la comtesse. 
GUILLOT, fils d'un fermier de la terre. 
DOMESTIQUES, COURRIERS, GARDES. 
SUITE DE HENRI IV.

La scène est dans le château de la comtesse de Givry, en Champagne.

Il est appelé Monsieur Rente dans la scène iii de l'acte Ier.
 
 

CHARLOT

OU

LA COMTESSE DE GIVRY

PIÈCE DRAMATIQUE

ACTE PREMIER.

SCÈNE I.

.
Le théâtre représente une grande salle 
où des domestiques portent et ôtent des meubles.
L'INTENDANT de la maison est à une table;
UN COURRIER en bottes, à côté; 
MADAME AUBONNE, nourrice, coud, 
et BABET file à un rouet; UNE SERVANTE 
prend des mesures avec une aune, une autre balaye.

L'INTENDANT, écrivant.

Quatorze mille écus!... ce compte perce l'âme... 
Ma foi, je ne sais plus comment fera madame 
Pour recevoir le roi, qui vient dans ce château. 

LE COURRIER.

Faut-il attendre? 

L'INTENDANT.

Eh! oui. 

BABET,

Que ce jour sera beau, 
Madame Aubonne! ici nous le verrons paraître, 
Ici, dans ce château, ce grand roi; ce bon maître! 

MADAME AUBONNE, cousant.

Il est vrai. 

BABET.

Mais cela devrait vous dérider. 
Je ne vous vis jamais que pleurer ou bouder. 
Quand tout le monde rit, court, saute, danse, chante, 
Notre bonne est toujours dans sa mine dolente. 

MADAME AUBONNE.

Quand on porte lunette, ou rit peu, mes enfants. 
Ris tant que tu pourras, chaque chose a son temps. 

LE COURRIER, à l'intendant.

Expédiez-moi donc. 

L'INTENDANT.

La fête sera chère... 
Mais pour ce prince auguste on ne saurait trop faire. 

LE COURRIER.

Faites donc vite. 

MADAME AUBONNE.

Hélas! j'espère d'aujourd'hui 
Que Charlot, mon enfant, pourra servir sous lui. 

L'INTENDANT.

Le bon prince! 

LE COURRIER.

Allons donc. 

L'INTENDANT.

La dernière campagne... 
Il assiégeait, vous dis-je... une ville en Champagne... 

LE COURRIER.

Dépêchez. 

L'INTENDANT.

Il était, comme chacun le dit, 
Le premier à cheval et le dernier au lit. 

LE COURRIER.

Quel bavard! 

L'INTENDANT.

On avait, sous peine de la vie, 
Défendu qu'on portât à la ville investie 
Provision de bouche. 

LE COURRIER.

Aura-t-il bientôt fait? 

L'INTENDANT.

Trois jeunes paysans, par un chemin secret 
En ayant apporté, s'étaient laissé surprendre: 
Leur procès était fait, et l'on allait les pendre. 

(Madame Aubonne et Babet s'approchent
pour entendre ce conte; deux domestiques 
qui portaient des meubles les mettent par terre, 
et tendent le cou; une servante qui balayait s'approche, 
et écoute en s'appuyant le menton sur le manche du balai.)

MADAME AUBONNE, se levant.

Les pauvres gens! 

BABET.

Eh bien? 

LE COURRIER.

Achevez donc. 

L'INTENDANT, écrivant.

Le roi... 
Quatorze mille écus en six mois... 

LE COURRIER.

Sur ma foi, 
Je n'y puis plus tenir. 

L'INTENDANT, écrivant

Je m'y perds quand j'y pense!... 
Le roi les rencontra... son auguste clémence... 

BABET.

Leur fit grâce sans doute? 
(Ici, tout le monde fait un cercle autour de l'intendant.)

L'INTENDANT.

Hélas! il fit bien plus; 
Il leur distribua ce qu'il avait d'écus. 
« Le Béarnais, dit-il, est mal en équipage, 
Et s'il en avait plus, vous auriez davantage. » 

TOUS ENSEMBLE.

Le bon roi! le grand roi! 

L'INTENDANT.

Ce n'est pas tout; le pain
Manquait dans cette ville, on y mourait de faim; 
Il la nourrit lui-même en l'assiégeant encore(5).
(Il tire son mouchoir, et s'essuie les yeux.)

LE COURRIER.

Vous me faites pleurer. 

MADAME AUBONNE.

Je l'aime! 

BABET.

Je l'adore! 

L'INTENDANT.

Je me souviens aussi qu'en un jour solennel 
Un grave ambassadeur, je ne sais plus lequel, 
Vit sa jeune noblesse admise à l'audience, 
L'entourer, le presser sans trop de bienséance. 
« Pardonnez, dit le roi, ne vous étonnez pas; 
Ils me pressent de même au milieu des combats. » 

LE COURRIER.

Ça donne du désir d'entrer à son service. 

BABET.

Oui, ça m'en donne aussi. 

L'INTENDANT.

Qu'en dites-vous, nourrice! 

MADAME AUBONNE, se remettant à l'ouvrage.

Ah! j'ai bien d'autres soins. 

L'INTENDANT.

Je prétends aujourd'hui 
Vous faire, en l'attendant, trente contes de lui. 
Un soir, près d'un couvent... 

LE COURRIER.

Mais donnez donc la lettre. 

L'INTENDANT.

C'est bien dit... la voila... tu pourras la remettre 
Au premier des fourriers que tu rencontreras: 
Tu partiras en hâte; en hâte reviendras. 
Madame de Givry veut savoir a quelle heure 
Il doit de sa présence honorer sa demeure... 
Quatorze mille écus! et cela clair et net!... 
On en doit la moitié... Va vite. 

LE COURRIER.

Adieu, Babet. 
(Il sort.)

BABET, reprenant son rouet.

La nourrice toujours dans son chagrin persiste, 
Faites-lui quelque conte. 

L'INTENDANT.

On voit ce qui l'attriste. 
Notre jeune marquis, que la bonne a nourri, 
Est un grand garnement; et j'en suis bien marri. 

MADAME AUBONNE.

Je le suis plus que vous. 

L'INTENDANT.

Votre fils, au contraire, 
Respectueux, poli, cherche toujours à plaire.

BABET.

Charlot est, je l'avoue, un fort joli garçon. 

MADAME AUBONNE.

Notre marquis pourra se corriger. 

L'INTENDANT.

Oh! non: 
Il n'a point d'amitié; le mal est sans remède. 

MADAME AUBONNE, cousant.

A l'éducation tout tempérament cède. 

L'INTENDANT, écrivant.

Les vices de l'esprit peuvent se corriger; 
Quand le coeur est mauvais, rien ne peut le changer. 

SCÈNE II.

LES PRÉCÉDENTS; GUILLOT, accourant.

GUILLOT.

Ah! le méchant marquis! comme il est malhonnête! 

MADAME AUBONNE.

Eh bien! de quoi viens-tu nous étourdir la tête? 

GUILLOT.

De deux larges soufflets dont il m'a fait présent: 
C'est le seul qu'il m'ait fait, du moins, jusqu'à présent. 
Passe encor pour un seul, mais deux! 

BABET.

Bon! c'est de joie 
Qu'il t'aura souffleté; tout le monde est en proie 
A des transports si grands, en attendant le roi, 
Qu'on ne sait où l'on frappe. 

MADAME AUBONNE.

Allons, console-toi. 

L'INTENDANT, écrivant.

La chose est mal pourtant... Madame la comtesse 
N'entend pas que l'on fasse une telle caresse 
A ses gens; et Guillot est le fils d'un fermier, 
Homme de bien. 

GUILLOT.

Sans doute. 

L'INTENDANT.

Et fort lent à payer. 

GUILLOT.

Ça peut être. 

L'INTENDANT.

Guillot est d'un bon caractère. 

GUILLOT.

Oui. 

L'INTENDANT.

C'est un innocent. 

GUILLOT.

Pas tant. 

BABET.

Qu'as-tu pu faire 
Pour acquérir ainsi deux soufflets du marquis? 

GUILLOT.

Il est jaloux, il t'aime. 

BABET.

Est-il bien vrai?... Tu dis 
Que je plais à monsieur? 

GUILLOT.

Oh! tu ne lui plais guère; 
Mais il t'aime en passant, quand il n'a rien à faire. 
Je dois, comme tu sais, épouser tes attraits; 
Et pour présent de noce il donne des soufflets. 

BABET.

Monsieur m'aimerait donc? 

MADAME AUBONNE.

Quelle sotte folie! 
Le marquis est promis à la belle Julie, 
Cousine de madame, et qui, dans la maison, 
Est un modèle heureux de beauté, de raison, 
Que j'élevai longtemps, que je formai moi-même: 
C'est pour lui qu'on la garde, et c'est elle qu'il aime. 

GUILLOT.

Oh bien, il en veut donc avoir deux à la fois? 
Ces jeunes grands seigneurs ont de terribles droits; 
Tout doit être pour eux, femmes de cour, de ville, 
Et de village encore: ils en ont une file; 
Ils vous écrèment tout, et jamais n'aiment rien. 
Qu'il me laisse Babet; parbleu, chacun le sien. 

BABET.

Tu m'aimes donc vraiment? 

GUILLOT.

Oui, de tout mon courage; 
Je t'aime tant, vois-tu, que quand sur mon passage 
Je vois passer Charlot, ce garçon si bien fait, 
Quand je vois ce Charlot regardé par Babet, 
Je rendrais, si j'osais, à son joli visage 
Les deux pesants soufflets que j'ai reçus en gage. 

MADAME AUBONNE.

Des soufflets à mon fils! 

GUILLOT.

Eh!... j'entends si j'osais... 
Mais Charlot m'en impose, et je n'ose jamais. 

L'INTENDANT, se levant.

Jamais je ne pourrai suffire à la dépense. 
Ah! tous les grands seigneurs se ruinent en France; 
Il faut couper des bois, emprunter chèrement, 
Et l'on s'en prend toujours à monsieur l'intendant... 
Çà, je vous disais donc qu'auprès d'une abbaye 
Une vieille baronne et sa fille jolie, 
Apercevant le roi qui venait tout courant... 
Le duc de Bellegarde était son confident: 
C'est un brave seigneur, et que partout on vante: 
Madame la comtesse est sa proche parente: 
De notre belle fête il sera l'ornement. 

SCÈNE III.

LES PRÉCÉDENTS, LE MARQUIS.

(Tous se lèvent.)

LE MARQUIS.

Mon vieux faiseur de conte, il me faut de l'argent. 
Bonjour, belle Babet; bonjour, ma vieille bonne... 
(A Guillot.)
Ah! te voilà, maraud; si jamais ta personne 
S'approche de Babet, et surtout moi présent, 
Pour te mieux corriger je t'assomme à l'instant. 

GUILLOT.

Quel diable de marquis! 

LE MARQUIS.

Va, détale. 

BABET.

Eh! de grâce, 
Un peu moins de colère, un peu moins de menace. 
Que vous a fait Guillot? 

MADAME AUBONNE.

Tant de brutalité 
Sied horriblement mal aux gens de qualité. 
Je vous l'ai dit cent fois; mais vous n'en tenez compte. 
Vous me faites mourir de douleur et de honte. 

LE MARQUIS.

Allez, vous radotez... Monsieur Rente, à l'instant 
Qu'on me fasse donner six cents écus comptant. 

L'INTENDANT.

Je n'en ai point, monsieur. 

LE MARQUIS.

Ayez-en, je vous prie, 
Il m'en faut pour mes chiens et pour mon écurie, 
Pour mes chevaux de chasse, et pour d'autres plaisirs. 
J'ai très peu d'écus d'or, et beaucoup de désirs. 
Monsieur mon trésorier, déboursez, le temps presse. 

L'INTENDANT.

A peine émancipé, vous épuisez ma caisse. 
Quel temps prenez-vous là? quoi! dans le même jour 
Où le roi vient chez vous avec toute sa cour! 
Songez-vous bien aux frais où tout nous précipite? 

LE MARQUIS.

Je me passerais fort d'une telle visite. 
Mon petit précepteur, que l'on vient d'éloigner, 
M'avait dit que ma mère allait me ruiner; 
Je vois qu'il a raison. 

MADAME AUBONNE.

Fi! quel discours infâme! 
Soyez plus généreux, respectez plus madame. 
Je ne m'attendais pas, quand je vous allaitai, 
Que vous auriez un coeur si plein de dureté. 

LE MARQUIS.

Vous m'ennuyez. 

MADAME AUBONNE, pleurant.

L'ingrat!

GUILLOT, dans un coin.

Il a l'âme bien dure, 
Les mains aussi. 

BABET.

Toujours il nous fait quelque injure. 
Vous n'aimez pas le roi! vous, méchant! 

LE MARQUIS.

Eh! si fait. 

BABET.

Non, vous ne l'aimez pas. 

LE MARQUIS.

Si, te dis-je, Babet. 
Je l'aime... comme il m'aime... assez peu, c'est l'usage. 
Mais je t'aime bien plus. 

L'INTENDANT, écrivant.

Et l'argent davantage. 

LE MARQUIS.

(A Guillot, qui est dans un coin.)
Donnez-m'en donc bien vite... Ah! ah! je t'aperçois; 
Attends-moi, malheureux! 

SCÈNE IV.

LES PRÉCÉDENTS, LA COMTESSE.

LA COMTESSE.

Eh! qu'est-ce que je vois? 
Je le cherche partout: que ses moeurs sont rustiques! 
Je le trouve toujours parmi des domestiques. 
Il se plaît avec eux; il m'abandonne. 

MADAME AUBONNE.

Hélas! 
Nous l'envoyons à vous, mais il n'écoute pas. 
Il me traite bien mal. 

LA COMTESSE.

Consolez-vous, nourrice; 
Mon coeur en tous les temps vous a rendu justice, 
Et mon fils vous la doit: on pourra l'attendrir. 

MADAME AUBONNE.

Ah! vous ne savez pas ce qu'il me fait souffrir. 

LA COMTESSE.

Je sais qu'en son berceau, dans une maladie, 
Étant cru mort longtemps, vous sauvâtes sa vie: 
Il en doit à jamais garder le souvenir. 
S'il ne vous aimait pas, qui pourrait-il chérir? 
Laissez-moi lui parler. 

MADAME AUBONNE.

Dieu veuille que madame 
Par ses soins maternels amollisse son âme! 

LE MARQUIS.

Que de contrainte!

LA COMTESSE, à l'intendant.

Et vous, tout est-il préparé? 
Vous savez de vos soins combien je vous sais gré. 

L'INTENDANT.

Madame, tout est prêt, mais la dépense est forte; 
Cela pourra monter tout au moins... à... 

LA COMTESSE.

Qu'importe? 
Le coeur ne compte point, et rien ne doit coûter
Lorsque le grand Henri daigne nous visiter.
(A ses gens.)
Laissez-moi, je vous prie. 
(Ils sortent.)

SCÈNE V.

LA COMTESSE, LE MARQUIS.

LA COMTESSE.

Il est temps qu'une mère, 
Que vous écoutez peu, mais qui ne doit rien taire, 
Dans l'âge où vous entrez, sans plainte et sans rigueur, 
Parle à votre raison et sonde votre coeur. 
Je veux bien oublier que, depuis votre enfance, 
Vous avez repoussé ma tendre complaisance; 
Que vos maîtres divers et votre précepteur, 
Par leurs soins vigilants révoltant votre humeur, 
Vous présentant à tout, n'ont pu rien vous apprendre: 
Tandis qu'à leurs leçons empressé de se rendre, 
Le fils de la nourrice, à qui vous insultiez, 
Apprenait aisément ce que vous négligiez 
Et que Charlot, toujours prompt à me satisfaire, 
Faisait assidûment ce que vous deviez faire. 

LE MARQUIS.

Vous l'oubliez, madame, et m'en parlez souvent. 
Charlot est, je l'avoue, un héros fort savant. 
Je consens pleinement que Charlot étudie, 
Que Guillot aille aussi dans quelque académie; 
La doctrine est pour eux, et non pour ma maison. 
Je hais fort le latin; il déroge à mon nom; 
Et l'on a vu souvent, quoi qu'on en puisse dire, 
De très bons officiers qui ne savaient pas lire. 

LA COMTESSE.

S'ils l'avaient su, mon fils, ils en seraient meilleurs. 
J'en ai connu beaucoup qui, polissant leurs moeurs, 
Des beaux-arts avec fruit ont fait un noble usage. 
Un esprit cultivé ne nuit point au courage(6).
Je suis loin d'exiger qu'aux lois de son devoir 
Un officier ajoute un triste et vain savoir; 
Mais sachez que ce roi, qu'on admire et qu'on aime, 
A l'esprit très orné. 

LE MARQUIS.

Je ne suis pas de même. 

LA COMTESSE.

Songez à le servir à la guerre, à la cour. 

LE MARQUIS.

Oui, j'y songe. 

LA COMTESSE.

Il faudra que, dans cet heureux jour, 
De sa royale main sa bonté ratifie 
Le contrat qui vous doit engager à Julie. 
Elle est votre parente, et doit plaire à vos yeux, 
Aimable, jeune, riche. 

LE MARQUIS.

Elle est riche? tant mieux; 
Marions-nous bientôt. 

LA COMTESSE.

Se peut-il, à votre âge, 
Que du seul intérêt vous parliez le langage? 

LE MARQUIS.

Oh! j'aime aussi Julie; elle a bien des appas; 
Elle me plaît beaucoup; mais je ne lui plais pas. 

LA COMTESSE.

Ah! mon fils, apprenez du moins à vous connaître. 
Vos discours, votre ton, la révoltent peut-être. 
On ne réussit point sans un peu d'art flatteur 
Et la grossièreté ne gagne point un coeur. 

LE MARQUIS.

Je suis fort naturel. 

LA COMTESSE.

Oui, mais soyez aimable. 
Cette pure nature est fort insupportable. 
Vos pareils sont polis: pourquoi? c'est qu'ils ont eu 
Cette éducation qui tient lieu de vertu; 
Leur âme en est empreinte; et si cet avantage(var1)
N'est pas la vertu même, il est sa noble image. 
Il faut plaire à sa femme, il faut plaire à son roi, 
S'oublier prudemment, n'être point tout à soi, 
Dompter cette humeur brusque où le penchant vous livre.
Pour vivre heureux, mon fils, que faut-il? savoir vivre. 

LE MARQUIS.

Pour le roi, nous verrons comme je m'y prendrai: 
Julie est autre chose, elle est fort à mon gré; 
Mais je ne puis souffrir, s'il faut que je le dise, 
Que le savant Charlot la suive et la courtise 
Il lui fait des chansons.

LA COMTESSE.

Vous vous moquez de nous: 
Votre frère de lait vous rendrait-il jaloux? 

LE MARQUIS.

Oui; je ne cache point que je suis en colère 
Contre tous ces gens-là qui cherchent tant à plaire. 
Je n'aime point Charlot; on l'aime trop ici. 

LA COMTESSE.

Auriez-vous bien le coeur à ce point endurci? 
Cela ne se peut pas. Ce jeune homme estimable 
Peut-il par son mérite être envers vous coupable? 
Je dois tout à sa mère; oui, je lui dois mon fils: 
Aimez un peu le sien. Du même lait nourris, 
L'un doit protéger l'autre: ayez de l'indulgence, 
Ayez de l'amitié, de la reconnaissance; 
Si vous étiez ingrat, que pourrai-je espérer? 
Pour ne vous point haïr il faudrait expirer. 

LE MARQUIS.

Ah! vous m'attendrissez; madame, je vous jure 
De respecter toujours mon devoir, la nature,
Vos sentiments. 

LA COMTESSE.

Mon fils, j'aurais voulu de vous, 
Avec tant de respects, un mot encor plus doux. 

LE MARQUIS.

Oui, le respect s'unit à l'amour qui me touche. 

LA COMTESSE.

Dites-le donc du coeur, ainsi que de la bouche. 

SCÈNE VI.

LA COMTESSE, LE MARQUIS, CHARLOT.

LA COMTESSE.

Venez, mon bon Charlot. Le marquis m'a promis 
Qu'il serait désormais de vos meilleurs amis. 

LE MARQUIS, se détournant.

Je n'ai point promis ça. 

LA COMTESSE.

Ce grand jour d'allégresse 
Ne pourra plus laisser de place à la tristesse. 
Où donc est votre mère? 

CHARLOT.

Elle pleure toujours; 
Et j'implore pour moi votre puissant secours, 
Votre protection, vos bontés toujours chères, 
Et ce coeur digne en tout de ses augustes pères. 
Madame, vous savez qu'à monsieur votre fils, 
Sans me plaindre un moment, je fus toujours soumis. 
Vivre à vos pieds, madame, est ma plus forte envie.
Le héros des Français, l'appui de sa patrie, 
Le roi des coeurs bien nés, le roi qui des Ligueurs 
A par tant de vertus confondu les fureurs, 
Il vient chez vous, il vient dans vos belles retraites; 
Et ce n'est que pour lui que des lieux où vous êtes 
Mon âme en gémissant se pourrait arracher. 
La fortune n'est pas ce que je veux chercher. 
Pardonnez mon audace, excusez mon jeune âge. 
On m'a si fort vanté sa bonté, son courage, 
Que mon coeur tout de feu porte envie aujourd'hui 
A ces heureux Français qui combattent sous lui. 
Je ne veux point agir en soldat mercenaire; 
Je veux auprès du roi servir en volontaire, 
Hasarder tout mon sang, sûr que je trouverai 
Auprès de vous, madame, un asile assuré. 
Daignez-vous approuver le parti que j'embrasse? 

LA COMTESSE.

Va, j'en ferais autant, si j'étais à ta place. 
Mon fils, sans doute, aura pour servir sous sa loi 
Autant d'empressement et de zèle que toi. 

LE MARQUIS.

Eh, mon Dieu! oui. Faut-il toujours qu'on me compare 
A notre ami Charlot? l'accolade est bizarre! 

LA COMTESSE.

Aimez-le, mon cher fils; que tout soit oublié. 
Çà, donnez-lui la main pour marque d'amitié. 

LE MARQUIS.

Eh bien! la voilà... mais... 

LA COMTESSE.

Point de mais. 

CHARLOT prend la main du marquis, et la baise.

Je révère, 
J'ose chérir en vous madame votre mère. 
Jamais de mon devoir je n'ai trahi la voix; 
Je vous rendrai toujours tout ce que je vous dois. 

LE MARQUIS.

Va... je suis très content. 

LA COMTESSE.

Son bon coeur se déclare; 
Le mien s'épanouit... Quel bruit! quel tintamarre! 

SCÈNE VII.

PLUSIEURS DOMESTIQUES en livrée, 
et d'autres gens entrent en foule;
GUILLOT, BABET, sont des premiers;
JULIE, MADAME AUBONNE,
dans le fond elles arrivent plus lentement;
LA COMTESSE est sur le devant du théâtre
avec LE MARQUIS et CHARLOT.

GUILLOT, accourant.

Le roi vient. 

PLUSIEURS DOMESTIQUES.

C'est le roi. 

GUILLOT.

C'est le roi, c'est le roi. 

BABET.

C'est le roi; je l'ai vu tout comme je vous voi(7).
Il était encor loin; mais qu'il a bonne mine! 

GUILLOT.

Donne-t-il des soufflets? 

LA COMTESSE.

A peine j'imagine 
Qu'il arrive si tôt; c'est ce soir qu'on l'attend: 
Mais sa bonté prévient ce bienheureux instant. 
Allons tous. 

JULIE.

Je vous suis... je rougis; ma toilette 
M'a trop longtemps tenue, et n'est pas encor faite. 
Est-ce bien déjà lui? 

GUILLOT.

Ne le voyez-vous pas 
Qui vers la basse-cour avance avec fracas? 

BABET.

Il est très beau... C'est lui. Les filles du village 
Trottent toutes en foule, et sont sur son passage. 
J'y vais aussi, j'y vole. 

LA COMTESSE.

Oh! je n'entends plus rien. 

JULIE.

Ce n'est pas lui. 

BABET, allant et venant.

C'est lui. 

GUILLOT.

Je m'y connais fort bien. 
Tout le monde m'a dit: C'est lui; la chose est claire. 

L INTENDANT, arrivant à pas comptés.

Ils se sont tous trompés selon leur ordinaire. 
Madame, un postillon que j'avais fait partir 
Pour s'informer au juste, et pour vous avertir, 
Vous ramenait en hâte une troupe altérée, 
Moitié déguenillée, et moitié surdorée, 
D'excellents pâtissiers, d'acteurs italiens, 
Et des danseurs de corde, et des musiciens, 
Des flûtes, des hautbois, des cors, et des trompettes, 
Des faiseurs d'acrostiche, et des marionnettes. 
Tout le monde a crié le roi sur les chemins; 
On le crie au village, et chez tous les voisins; 
Dans votre basse-cour on s'obstine à le croire; 
Et voilà justement comme on écrit l'histoire(8).

GUILLOT.

Nous voilà tous bien sots! 

LA COMTESSE.

Mais quand vient-il? 

L'INTENDANT.

Ce soir. 

LA COMTESSE.

Nous aurons tout le temps de le bien recevoir. 
Mon fils, donnez la main à la belle Julie. 
Bonsoir, Charlot. 

LE MARQUIS.

Mon Dieu, que ce Charlot m'ennuie! 
(Ils sortent: la comtesse reste avec la nourrice.)

LA COMTESSE.

Viens, ma chère nourrice, et ne soupire plus. 
A bien placer ton fils mes voeux sont résolus: 
Il servira le roi; je ferai sa fortune: 
Je veux que cette joie à nous deux soit commune. 
Je voudrais contenter tout ce qui m'appartient, 
Vous rendre tous heureux; c'est là ce qui soutient, 
C'est là ce qui console et qui charme la vie. 

MADAME AUBONNE.

Vous me rendez confuse, et mon âme attendrie 
Devrait mériter mieux vos extrêmes bontés. 

LA COMTESSE.

Qui donc en est plus digne? 

MADAME AUBONNE, tristement.

Ah! 

LA COMTESSE.

Nos félicités 
S'altèrent du chagrin que tu montres sans cesse. 

MADAME AUBONNE.

Ce beau jour, il est vrai, doit bannir la tristesse. 

LA COMTESSE.

Va, fais danser nos gens avec les violons. 
Ton fils nous aidera. 

MADAME AUBONNE.

Mon fils!... Madame... allons.

FIN DU PREMIER ACTE.

Second acte.