OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE THÉÂTRE V
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LES SCYTHES
TRAGÉDIE EN CINQ ACTES.
REPRÉSENTÉE, SUR LE THÉÂTRE-FRANÇAIS, LE 26 MARS 1767.

Avertissement de Moland
Avertissement de Beuchot.
Notice bibliographique.
Epître dédicatoire
Préface de l'édition de Paris.
Préface des éditeurs qui nous ont précédé immédiatement.
Personnages
Acte I
Acte II
Acte III
Acte IV
Acte V

Variantes

AVERTISSEMENT DE MOLAND.

Voltaire, après avoir composé les Scythes, est, comme toujours, dans l'enchantement de son oeuvre. Il écrit à d'Argental (20 novembre 1766): « Maman Denis et un des acteurs de notre petit théâtre de Ferney, fou du tripot et difficile (c'est sans doute lui-même), disent qu'il n'y a plus rien à faire, que tout dépendra du jeu des comédiens; qu'ils doivent jouer les Scythes comme ils ont joué le Philosophe sans le savoir, et que les Scythes doivent faire le plus grand effet si les acteurs ne jouent ni froidement ni à contre-sens. Maman Denis et mon vieux comédien de Ferney assurent qu'il n'y a pas un seul rôle dans la pièce qui ne puisse faire valoir son homme. Le contraste qui anime la pièce d'un bout à l'autre doit servir la déclamation, et prête beaucoup au jeu muet, aux attitudes théâtrales, à toutes les expressions d'un tableau vivant. » Il écrit à Damilaville (17 décembre 1766): « Elle (la nouvelle pièce) est intitulée les Scythes. C'est une opposition continuelle des moeurs d'un peuple libre aux moeurs des courtisans. Mme Denis et tous ceux qui l'ont lue ont pleuré et frémi. »

Malgré la bonne opinion de leur auteur, les Scythes ne réussirent pas à Paris. Voltaire s'en plaint dans sa correspondance: « On dit qu'il y a eu beaucoup de bruit à la première représentation des Scythes, et qu'il y avait dans le parterre des barbares qui n'ont eu nulle pitié de la vieillesse. » Il se résigne malaisément à cette chute. Il insiste pour avoir encore une ou deux représentations à la réouverture après Pâques: « Je vous assure, mande-t-il à d'Argental, que le second acte, récité par Mme Laharpe, arrache des larmes. Soyez bien persuadé que si la scène du troisième acte entre Athamare et Obéide était bien jouée, elle ferait une très vive impression. » 

Il dit au sujet de Mlle Durancy, qui avait créé le rôle d'Obéide à Paris: « Vous me faites bien du plaisir, mon cher ange, de me dire que Mlle Durancy a enfin saisi l'esprit de son rôle et qu'elle a très bien joué; mais je doute qu'elle ait pleuré, et c'est là l'essentiel. Mme Laharpe pleure. » 

D'autre part, si l'on s'en rapporte à ce qu'il écrit au roi de Prusse (5 avril 1767), il prend son parti et passe condamnation: « Les Scythes sont un ouvrage fort médiocre. Ce sont plutôt les petits cantons suisses et un marquis français que les Scythes et un prince persan. Thiériot aura l'honneur d'envoyer de Paris cette rapsodie à Votre Majesté. » 

AVERTISSEMENT DE BEUCHOT.

C'est dans sa lettre à d'Argental, du 26 septembre 1766, que Voltaire parle, pour la première fois, des Scythes. La pièce fut faite en dix jours, dit-il dans sa lettre du 19 novembre: imprimée la même année, elle fut jouée, le 26 mars 1767, sur le Théâtre-Français, et n'y eut que quatre représentations; mais on en fit plusieurs éditions. Celle de Lyon est due aux soins de Chartes Bordes (né le 6 septembre 1711, mort le 15 février 1781). Le Mercure de mai 1767 contient un sixain par M. de C... (peut-être Cideville), A M. de Voltaire, sur ce que bien des gens avaient critiqué sa tragédie des Scythes. Du Belloy ayant adressé à Voltaire des Vers sur la première représentation des Scythes (imprimés dans le Mercure de juin 1767), Voltaire l'en remercia par sa lettre du 19 avril. L'Examen des Scythes, 1767, in-8° de 33 pages, est d'un auteur resté inconnu. Plusieurs bibliographes attribuent à J.-B. Milliet, mort en 1774, une Lettre à un ami de province sur les Scythes et les Guèbres. Je n'ai pu trouver cette Lettre; elle est peut-être enfouie dans quelque journal. Si elle existe, elle ne peut être que de 1769. 

ÉPÎTRE DÉDICATOIRE

Il y avait autrefois en Perse un bon vieillard(1), qui cultivait son jardin; car il faut finir par là; et ce jardin était accompagné de vignes et de champs, et paulum silvae super his erat(2);et ce jardin n'était pas auprès de Persépolis, mais dans une vallée immense entourée des montagnes du Caucase, couvertes de neiges éternelles; et ce vieillard n'écrivait ni sur la population ni sur l'agriculture, comme on faisait par passe-temps à Babylone, ville qui tire son nom de Babil; mais il avait défriché des terres incultes, et triplé le nombre des habitants autour de sa cabane. 

Ce bonhomme vivait sous Artaxercès, plusieurs années après l'aventure d'Obéide et d'Indatire; et il fit une tragédie en vers persans, qu'il fit représenter par sa famille et par quelques bergers du mont Caucase; car il s'amusait à faire des vers persans assez passablement, ce qui lui avait attiré de violents ennemis dans Babylone, c'est-à-dire une demi-douzaine de gredins qui aboyaient sans cesse après lui, et qui lui imputaient les plus grandes platitudes, et les plus impertinents livres qui eussent jamais déshonoré la Perse; et il les laissait aboyer, et griffonner, et calomnier; et c'était pour être loin de cette racaille qu'il s'était retiré avec sa famille auprès du Caucase, où il cultivait son jardin. 

Mais, comme dit le poète persan Horace, Principibus placuisse viris, non ultima laus est(3).Il y avait à la cour d'Artaxercès un principal satrape, et son nom était Élochivis(4), comme qui dirait habile, généreux, et plein d'esprit, tant la langue persane a d'énergie. Non seulement le grand satrape Élochivis versa sur le 

jardin de ce bonhomme les douces influences de la cour, mais il fit rendre à ce territoire les libertés et franchises dont il avait joui du temps de Cyrus(5); et de plus il favorisa une famille adoptive du vieillard(6). La nation surtout lui avait une très grande obligation de ce qu'ayant le département des meurtres(7), il avait travaillé avec le même zèle et la même ardeur que Nalrisp, ministre de paix(8), à donner à la Perse cette paix(9) tant désirée, ce qui n'était jamais arrivé qu'à lui. 

Ce satrape avait l'âme aussi grande que Giafar le Barmécide, et Aboulcasem; car il est dit dans les annales de Babylone, recueillies par Mir-Kond, que lorsque l'argent manquait dans le trésor du roi, appelé l'oreiller, Élochivis en donnait souvent du sien; et qu'en une année il distribua ainsi dix mille dariques, que dom Calmet évalue à une pistole la pièce. Il payait quelquefois trois cents dariques ce qui ne valait pas trois aspres; et Babylone craignait qu'il ne se ruinât en bienfaits. 

Le grand satrape Nalrisp joignait aussi au goût le plus sûr et à l'esprit le plus naturel l'équité et la bienfaisance; il faisait les délices de ses amis; et son commerce était enchanteur: de sorte que les Babyloniens, tout malins qu'ils étaient, respectaient et aimaient ces deux satrapes; ce qui était assez rare en Perse. 

Il ne fallait pas les louer en face; recalcitrabant undique tuti(10):c'était la coutume autrefois, mais c'était une mauvaise coutume, qui exposait l'encenseur et l'encensé aux méchantes langues. 

Le bon vieillard fut assez heureux pour que ces deux illustres Babyloniens daignassent lire sa tragédie persane, intitulée les Scythes. Ils en furent assez contents. Ils dirent qu'avec le temps ce campagnard pourrait se former; qu'il y avait dans sa rapsodie du naturel et de l'extraordinaire, et même de l'intérêt, et que pour peu qu'on corrigeât seulement trois cents vers à chaque acte, la pièce pourrait être à l'abri de la censure des malintentionnés; mais les malintentionnés prirent la chose à la lettre. 

Cette indulgence ragaillardit le bonhomme, qui leur était bien respectueusement dévoué, et qui avait le coeur bon, quoiqu'il se permît de rire quelquefois aux dépens des méchants et des orgueilleux. Il prit la liberté de faire une épître dédicatoire à ses deux patrons, en grand style qui endormit toute la cour et toutes les académies de Babylone, et que je n'ai jamais pu retrouver dans les annales de la Perse. 

PRÉFACE

DE L'ÉDITION DE PARIS(11).

On sait que chez des nations polies et ingénieuses, dans des grandes villes comme Paris et Londres, il faut absolument des spectacles dramatiques: on a peu besoin d'élégies, d'odes, d'églogues; mais les spectacles étant devenus nécessaires, toute tragédie, quoique médiocre, porte son excuse avec elle, parce qu'on en peut donner quelques représentations au public, qui se délasse par des nouveautés passagères des chefs-d'oeuvre immortels dont il est rassasié. 

La pièce qu'on présente ici aux amateurs peut du moins avoir un caractère de nouveauté, en ce qu'elle peint des moeurs qu'on n'avait point encore exposées sur le théâtre tragique. Brumoy s'imaginait, comme on l'a déjà remarqué ailleurs(12), qu'on ne pouvait traiter que des sujets historiques. Il cherchait les raisons pour lesquelles les sujets d'invention n'avaient point réussi; mais la véritable raison est que les pièces de Scudéri et de Boisrobert, qui sont dans ce goût, manquent en effet d'invention, et ne sont que des fables insipides, sans moeurs et sans caractères. Brumoy ne pouvait deviner le génie. 

Ce n'est pas assez, nous l'avouons, d'inventer un sujet dans lequel, sous des noms nouveaux, on traite des passions usées et des événements communs; omnia jam vulgata(13).Il est vrai que les spectateurs s'intéressent toujours pour une amante abandonnée, pour une mère dont on immole le fils, pour un héros aimable en danger, pour une grande passion malheureuse: mais s'il n'est rien de neuf dans ces peintures, les auteurs alors ont le malheur de n'être regardés que comme des imitateurs. La place de Campistron(14) est triste; le lecteur dit: Je connaissais tout cela, et je l'avais vu bien mieux exprimé. 

Pour donner au public un peu de ce neuf qu'il demande toujours, et que bientôt il sera impossible de trouver, un amateur du théâtre a été forcé de mettre sur la scène l'ancienne chevalerie, le contraste des mahométans et des chrétiens, celui des Américains et des Espagnols, celui des Chinois et des Tartares(15). Il a été forcé de joindre à des passions si souvent traitées des moeurs que nous ne connaissions pas sur la scène. 

On hasarde aujourd'hui le tableau contrasté des anciens Scythes et des anciens Persans, qui peut-être est la peinture de quelques nations modernes. C'est une entreprise un peu téméraire d'introduire des pasteurs, des laboureurs, avec des princes, et de mêler les moeurs champêtres avec celles des cours. Mais enfin cette invention théâtrale (heureuse ou non) est puisée entièrement dans la nature. On peut même rendre héroïque cette nature si simple; on peut faire parler des pâtres guerriers et libres avec une fierté qui s'élève au-dessus de la bassesse que nous attribuons très injustement à leur état, pourvu que cette fierté ne soit jamais boursouflée; car qui doit l'être? Le boursouflé, l'ampoulé ne convient pas même à César. Toute grandeur doit être simple. 

C'est ici, en quelque sorte, l'état de nature mis en opposition avec l'état de l'homme artificiel, tel qu'il est dans les grandes villes. On peut enfin étaler dans des cabanes des sentiments aussi touchants que dans des palais. 

On avait souvent traité en burlesque cette opposition si frappante des citoyens des grandes villes avec les habitants des campagnes; tant le burlesque est aisé, tant les choses se présentent en ridicule à certaines nations. 

On trouve beaucoup de peintres qui réussissent dans le grotesque, et peu dans le grand. Un homme de beaucoup d'esprit, et qui a un nom dans la littérature, s'étant fait expliquer le sujet d'Alzire, qui n'avait pas encore été représentée, dit à celui qui lui exposait ce plan: « J'entends, c'est Arlequin sauvage. » 

Il est certain qu'Alzire n'aurait pas réussi, si l'effet théâtral n'avait convaincu les spectateurs que ces sujets peuvent être aussi propres à la tragédie que les aventures des héros les plus connus et les plus imposants. 

La tragédie des Scythes est un plan beaucoup plus hasardé. Qui voit-on paraître d'abord sur la scène? deux vieillards auprès de leurs cabanes, des bergers, des laboureurs. De qui parle-t-on? d'une fille qui prend soin de la vieillesse de son père, et qui fait le service le plus pénible. Qui épouse-t-elle? un pâtre qui n'est jamais sorti des champs paternels. Les deux vieillards s'asseyent sur un banc de gazon. Mais que des acteurs habiles pourraient faire valoir cette simplicité! 

Ceux qui se connaissent en déclamation et en expression de la nature sentiront surtout quel effet pourraient faire deux vieillards, dont l'un tremble pour son fils, et l'autre pour son gendre, dans le temps que le jeune pasteur est aux prises avec la mort; un père, affaibli par l'âge et par la crainte, qui chancelle, qui tombe sur un siège de mousse, qui se relève avec peine, qui crie d'une voix entrecoupée qu'on coure aux armes, qu'on vole au secours de son fils; un ami éperdu qui partage ses douleurs et sa faiblesse, qui l'aide d'une main tremblante à se relever ce même père qui, dans ces moments de saisissement et d'angoisse, apprend que son fils est tué, et qui, le moment d'après, apprend que son fils est vengé; ce sont là, si je ne me trompe, de ces peintures vivantes et animées qu'on ne connaissait pas autrefois, et dont M. Lekain a donné des leçons terribles qu'on doit imiter désormais. 

C'est là le véritable art de l'acteur. On ne savait guère auparavant que réciter proprement des couplets, comme nos maîtres de musique apprenaient à chanter proprement. Qui aurait osé, avant Mlle Clairon, jouer dans Oreste la scène de l'urne comme elle l'a jouée? qui aurait imaginé de peindre ainsi la nature, de tomber évanouie tenant l'urne d'une main, en laissant l'autre descendre immobile et sans vie? Qui aurait osé, comme M. Lekain, sortir, les bras ensanglantés, du tombeau de Ninus, tandis que l'admirable actrice(16) qui représentait Sémiramis se traînait mourante sur les marches du tombeau même? Voilà ce que les petits-maîtres et les petites-maîtresses appelèrent d'abord des postures, et ce que les connaisseurs, étonnés de la perfection inattendue de l'art, ont appelé des tableaux de Michel-Ange. C'est là en effet la véritable action théâtrale. Le reste était une conversation quelquefois passionnée. 

C'est dans ce grand art de parler aux yeux qu'excelle le plus grand acteur qu'ait jamais eu l'Angleterre, M. Garrick, qui a effrayé et attendri parmi nous ceux mêmes qui ne savaient pas sa langue. 

Cette magie a été fortement recommandée il y a quelques années par un philosophe(17) qui, à l'exemple d'Aristote, a su joindre aux sciences abstraites l'éloquence, la connaissance du coeur humain, et l'intelligence du théâtre. Il a été en tout de l'avis de l'auteur de Sémiramis, qui a toujours voulu qu'on animât la scène par un plus grand appareil, par plus de pittoresque, par des mouvements plus passionnés qu'elle ne semblait en comporter auparavant. Ce philosophe sensible a même proposé des choses que l'auteur de Sémiramis, d'Oreste et de Tancrède n'oserait jamais hasarder. C'est bien assez qu'il ait fait entendre les cris et les paroles de Clytemnestre qu'on égorge derrière la scène, paroles qu'une actrice doit prononcer d'une voix aussi terrible que douloureuse, sans quoi tout est manqué. Ces paroles faisaient dans Athènes un effet prodigieux; tout le monde frémissait quand il entendait: ð tšknon, tšknon o‡kteire t3/4n tekoàsan. Ce n'est que par degrés qu'on peut accoutumer notre théâtre à ce grand pathétique: 
 

Mais il est des objets que l'art judicieux 
Doit offrir à l'oreille, et reculer des yeux.

Souvenons-nous toujours qu'il ne faut pas pousser le terrible jusqu'à l'horrible. On peut effrayer la nature, mais non pas la révolter et la dégoûter. 

Gardons-nous surtout de chercher dans un grand appareil, et dans un vain jeu de théâtre, un supplément à l'intérêt et à l'éloquence. Il vaut cent fois mieux, sans doute, savoir faire parler ses acteurs que de se borner à les faire agir. Nous ne pouvons trop répéter que quatre beaux vers de sentiment valent mieux que quarante belles attitudes. Malheur à qui croirait plaire par des pantomimes avec des solécismes ou avec des vers froids et durs, pires que toutes les fautes contre la langue Il n'est rien de beau en aucun genre que ce qui soutient l'examen attentif de l'homme de goût. 

L'appareil, l'action, le pittoresque, font un grand effet sans doute; mais ne mettons jamais le bizarre et le gigantesque à la place de la nature, et le forcé à la place du simple; que le décorateur ne l'emporte point sur l'auteur; car alors, au lieu de tragédies, on aurait la rareté, la curiosité. 

La pièce qu'on soumet ici aux lumières des connaisseurs est simple, mais très difficile à bien jouer: on ne la donne point au théâtre, parce qu'on ne la croit point assez bonne; d'ailleurs, presque tous les rôles étant principaux, il faudrait un concert et un jeu de théâtre parfait pour faire supporter la pièce à la représentation. Il y a plusieurs tragédies dans ce cas, telles que Brutus, Rome sauvée, la Mort de César, qu'il est impossible de bien jouer dans l'état de médiocrité où on laisse tomber le théâtre, faute d'avoir des écoles de déclamation, comme il y en eut chez les Grecs, et chez les Romains leurs imitateurs. 

Le concert unanime des acteurs est très rare dans la tragédie. Ceux qui sont chargés des seconds rôles ne prennent jamais de part à l'action; ils craignent de contribuer à former un grand tableau; ils redoutent le parterre, trop enclin à donner du ridicule à tout ce qui n'est pas d'usage. Très peu savent distinguer le familier du naturel. D'ailleurs la misérable habitude de débiter des vers comme de la prose, de méconnaître le rythme et l'harmonie, a presque anéanti l'art de la déclamation. 

L'auteur, n'osant donc pas donner les Scythes au théâtre, ne présente cet ouvrage que comme une très faible esquisse que quelqu'un des jeunes gens qui s'élèvent aujourd'hui pourra finir un jour. 

On verra alors que tous les états de la vie humaine peuvent être représentés sur la scène tragique, en observant toujours toutefois les bienséances, sans lesquelles il n'y a point de vraies beautés chez les nations policées, et surtout aux yeux des cours éclairées. 

Enfin l'auteur des Scythes s'est occupé pendant quarante ans du soin d'étendre la carrière de l'art. S'il n'y a pas réussi, il aura du moins dans sa vieillesse la consolation de voir son objet rempli par des jeunes gens qui marcheront d'un pas plus ferme que lui dans une route qu'il ne peut plus parcourir. 
 
 

PRÉFACE

DES ÉDITEURS QUI NOUS ONT PRÉCÉDÉ IMMÉDIATEMENT(18).

L'édition que nous donnons de la tragédie des Scythes est la plus ample et la plus correcte qu'on ait faite jusqu'à présent. Nous pouvons assurer qu'elle est entièrement conforme au manuscrit d'après lequel la pièce a été jouée sur le théâtre de Ferney, et sur celui de M. le marquis de Langallerie; car nous savons qu'elle n'avait été composée que comme un amusement de société, pour exercer les talents de quelques personnes de mérite qui ont du goût pour le théâtre. 

L'édition de Paris ne pouvait être aussi fidèle que la nôtre, puisqu'elle ne fut entreprise que sur la première édition de Genève, à laquelle l'auteur changea plus de cent vers, que le théâtre de Paris ni celui de Lyon n'eurent pas le temps de se procurer. Pierre Pellet imprima depuis la pièce à Genève; mais il y manque quelques morceaux qui jusqu'à présent n'ont été qu'entre nos mains. D'ailleurs il a omis l'épître dédicatoire, qui est dans un goût aussi nouveau que la pièce, et la préface, que les amateurs ne veulent pas perdre. 

Pour l'édition de Hollande, on croira sans peine qu'elle n'approche pas de la nôtre, les éditeurs hollandais n'étant pas à portée de consulter l'auteur. 

Ceux qui ont fait l'édition de Bordeaux sont dans le même cas: enfin, de huit éditions qui ont paru, la nôtre est la plus complète. 

Il faut de plus considérer que, dans presque toutes les pièces nouvelles, il y a des vers qu'on ne récite point d'abord sur la scène, soit par des convenances qui n'ont qu'un temps, soit par crainte de fournir un prétexte à des allusions malignes. Nous trouvons, par exemple, dans notre exemplaire, ces vers de Sozame à la troisième scène du premier acte: 
 

Ah! crois-moi; tous ces exploits affreux, 
Ce grand art d'opprimer, trop indigne du brave, 
D'être esclave d'un roi pour faire un peuple esclave, 
De ramper par fierté pour se faire obéir, 
M'ont égaré longtemps, et font mon repentir.

Il y a dans l'édition de Paris: 
 

. . . . . . . . Ah! crois-moi; tous ces lauriers affreux, 
Les exploits des tyrans, des peuples les misères, 
Des États dévastés par des mains mercenaires, 
Ces honneurs, cet éclat, par le meurtre achetés, 
Dans le fond de mon coeur je les ai détestés.

Ce n'est pas à nous à décider lesquels sont les meilleurs; nous présentons seulement ces deux leçons différentes aux amateurs qui sont en état d'en juger: mais sûrement il n'y a personne qui puisse avec raison faire la moindre application des conquêtes des Perses et du despotisme de leurs rois avec les monarchies et les moeurs de l'Europe telle qu'elle est aujourd'hui. 

L'auteur des Scythes nous apprend(19) qu'on retrancha à Paris, dans l'Orphelin de la Chine, des vers de Gengis-Kan, que l'on récite aujourd'hui sur tous les théâtres. 

On sait que ce fut. bien pis à Mahomet, et ce qu'il fallut de peines, de temps, et de soins, pour rétablir sur la scène française cette tragédie unique en son genre, dédiée à un des plus vertueux papes que l'Église ait eus jamais. 

Ce qui occasionne quelquefois des variantes que les éditeurs ont peine à démêler, c'est la mauvaise humeur des critiques de profession qui s'attachent à des mots, surtout dans des pièces simples, lesquelles exigent un style naturel, et bannissent cette pompe majestueuse dont les esprits sont subjugués aux premières représentations dans des sujets plus importants. 

C'est ainsi que la Bérénice de l'illustre Racine essuya tant de reproches sur mille expressions familières que son sujet semblait permettre: 
 

Belle reine, et pourquoi vous offenseriez-vous? 
Arsace, entrerons-nous?... Et pourquoi donc partir? 
A-t-on vu de ma part le roi de Comagène? 
Il suffit. Et que fait la reine Bérénice? 
On sait qu'elle est charmante, et de si belles mains.... 
Cet amour est ardent, il le faut confesser. 
Encore un coup, allons, il n'y faut plus penser. 
Comme vous je m'y perds d'autant plus que j'y pense. 
Si Titus est jaloux, Titus est amoureux. 
Adieu: ne quittez point ma princesse, ma reine. 
. . . . . . . . Eh quoi! seigneur, vous n'êtes point parti(20)!
Remettez-vous, madame, et rentrez en vous-même; 
Car enfin, ma princesse, il faut nous séparer. 
Dites, parlez... Hélas! que vous me déchirez! 
Pourquoi suis-je empereur? pourquoi suis-je amoureux? 
Allons: Rome en dira ce qu'elle en voudra dire. 
Quoi! seigneur... Je ne sais, Paulin, ce que je dis.

Environ cinquante vers dans ce goût furent les armes que les ennemis de Racine tournèrent contre lui: on les parodia à la farce italienne. Des gens qui n'avaient pu faire quatre vers supportables dans leur vie ne manquèrent pas de décider dans vingt brochures que le plus éloquent, le plus exact, le plus harmonieux de nos poètes ne savait pas faire des vers tragiques. On ne voulait pas voir que ces petites négligences, ou plutôt ces naïvetés, qu'on appelait négligences, étaient liées à des beautés réelles, à des sentiments vrais et délicats que ce grand homme savait seul exprimer. Aussi, quand il s'est trouvé des actrices capables de jouer Bérénice, elle a toujours été représentée avec de grands applaudissements; elle a fait verser des larmes mais la nature accorde presque aussi rarement les talents nécessaires pour bien déclamer qu'elle accorde le don de faire des tragédies dignes d'être représentées. Les esprits justes et désintéressés les jugent dans le cabinet, mais les acteurs seuls les font réussir au théâtre. 

Racine eut le courage de ne céder à aucune des critiques que l'on fit de Bérénice; il s'enveloppa dans la gloire d'avoir fait une pièce touchante d'un sujet dont aucun de ses rivaux, quel qu'il pût être, n'aurait pu tirer deux ou trois scènes; que dis-je? une seule qui eût pu contenter la délicatesse de la cour de Louis XIV 

Ce qui fait bien connaître le coeur humain, c'est que personne n'écrivit contre la Bérénice de Corneille qu'on jouait en même temps, et que cent critiques se déchaînaient contre la Bérénice de Racine. Quelle en était la raison? C'est qu'on sentait dans le fond de son coeur la supériorité de ce style naturel, auquel personne ne pouvait atteindre; on sentait que rien n'est plus aisé que de coudre ensemble des scènes ampoulées, et rien de plus difficile que de bien parler le langage du coeur. 

Racine, tant critiqué, tant poursuivi par la médiocrité et par l'envie, a gagné à la longue tous les suffrages. Le temps seul a vengé sa mémoire. 

Nous avons vu des exemples non moins frappants de ce que peuvent la malignité et le préjugé. Adélaïde du Guesclin fut rebutée dès le premier acte jusqu'au dernier. On s'est avisé, après plus de trente années, de la remettre au théâtre, sans y changer un seul mot, et elle y a eu le succès le plus constant. 

Dans toutes les actions publiques, la réussite dépend beaucoup plus des accessoires que de la chose même. Ce qui entraîne tous les suffrages dans un temps aliène tous les esprits dans un autre. Il n'est qu'un seul genre pour lequel le jugement du public ne varie jamais, c'est celui de la satire grossière, qu'on méprise, même en s'en amusant quelques moments; c'est cette critique acharnée et mercenaire d'ignorants qui insultent à prix fait aux arts qu'ils n'ont jamais pratiqués, qui dénigrent les tableaux du Salon sans avoir su dessiner, qui s'élèvent contre la musique de Rameau sans savoir solfier: misérables bourdons qui vont de ruche en ruche se faire chasser par les abeilles laborieuses! 
 
 

LES SCYTHES

PERSONNAGES


HERMODAN, père d'Indatire, habitant d'un canton scythe. 
INDATIRE. 
ATHAMARE, prince d'Ecbatane. 
SOZAME, ancien général persan, retiré en Scythie. 
OBÉIDE, fille de Sozame. 
SULMA, compagne d'Obéide. 
HIRCAN, officier d'Athamare. 
SCYTHES ET PERSANS.

 
 

Noms des acteurs qui jouèrent dans cette tragédie et dans la Famille extravagante, de Legrand, qui l'accompagnait: Bonneval, paulin, lekain (Athamare), Brizard (Hermodan), Molé (Indatire), Dauberval, Bouret, Granger, Mmes Préville, Luzzy, La chassaigne, Livry, Durancy (Obéide). - Recette 3,630 livres. 3/4 (G. A.)
 
 

LES SCYTHES

TRAGÉDIE.

ACTE PREMIER.


(Le théâtre représente un bocage et un berceau, 
avec un banc de gazon; 
on voit dans le lointain des campagnes et des cabanes.)

SCÈNE I.

HERMODAN, INDATIRE, 
ET DEUX SCYTHES, 
couverts de peaux de tigres ou de lions.

HERMODAN.

Indatire, mon fils, quelle est donc cette audace? 
Qui sont ces étrangers? Quelle insolente race 
A franchi les sommets des rochers d'Immaüs? 
Apportent-ils la guerre aux rives de l'Oxus? 
Que viennent-ils chercher dans nos forêts tranquilles? 

INDATIRE.

Mes braves compagnons, sortis de leurs asiles, 
Avec rapidité se sont rejoints à moi, 
Ainsi qu'on les voit tous s'attrouper sans effroi 
Contre les fiers assauts des tigres d'Hircanie. 
Notre troupe assemblée est faible, mais unie, 
Instruite à défier le péril et la mort. 
Elle marche aux Persans, elle avance; et d'abord 
Sur un coursier superbe à nos yeux se présente 
Un jeune homme entouré d'une pompe éclatante; 
L'or et les diamants brillent sur ses habits 
Son turban disparaît sous les feux des rubis: 
Il voudrait, nous dit-il, parler à notre maître. 
Nous le saluons tous, en lui faisant connaître 
Que ce titre de maître, aux Persans si sacré(21),
Dans l'antique Scythie est un titre ignoré: 
« Nous sommes tous égaux sur ces rives si chères, 
Sans rois et sans sujets, tous libres et tous frères. 
Que veux-tu dans ces lieux? Viens-tu pour nous traiter 
En hommes, en amis, ou pour nous insulter? » 
Alors il me répond, d'une voix douce et fière, 
Que, des États persans visitant la frontière, 
Il veut voir à loisir ce peuple si vanté 
Pour ses antiques moeurs et pour sa liberté. 
Nous avons avec joie entendu ce langage: 
Mais j'observais pourtant je ne sais quel nuage, 
L'empreinte des ennuis ou d'un dessein profond, 
Et les sombres chagrins répandus sur son front. 
Nous offrons cependant à sa troupe brillante 
Des hôtes de nos bois la dépouille sanglante, 
Nos utiles toisons, tout ce qu'en nos climats 
La nature indulgente a semé sous nos pas; 
Mais surtout des carquois, des flèches, des armures, 
Ornements des guerriers, et nos seules parures. 
Ils présentent alors à nos regards surpris 
Des chefs-d'oeuvre d'orgueil sans mesure et sans prix, 
Instruments de mollesse, où sous l'or et la soie 
Des inutiles arts tout l'effort se déploie. 
Nous avons rejeté ces présents corrupteurs, 
Trop étrangers pour nous, trop peu faits pour nos moeurs, 
Superbes ennemis de la simple nature: 
L'appareil des grandeurs au pauvre est une injure; 
Et recevant enfin des dons moins dangereux, 
Dans notre pauvreté nous sommes plus grands qu'eux. 
Nous leur donnons le droit de poursuivre en nos plaines, 
Sur nos lacs, en nos bois, aux bords de nos fontaines, 
Les habitants des airs, de la terre, et des eaux. 
Contents de notre accueil, ils nous traitent d'égaux; 
Enfin nous nous jurons une amitié sincère. 
Ce jour, n'en doutez point, nous est un jour prospère. 
Ils pourront voir nos jeux et nos solennités, 
Les charmes d'Obéide et mes félicités. 

HERMODAN.

Ainsi donc, mort cher fils, jusqu'en notre contrée 
La Perse est triomphante; Obéide adorée 
Par un charme invincible a subjugué tes sens! 
Cet objet, tu le sais, naquit citez les Persans. 

INDATIRE.

On le dit; mais qu'importe où le ciel la fit naître? 

HERMODAN.

Son père jusqu'ici ne s'est point fait connaître; 
Depuis quatre ans entiers qu'il goûte dans ces lieux 
La liberté, la paix, que nous donnent les dieux, 
Malgré notre amitié, j'ignore quel orage 
Transplanta sa famille en ce désert sauvage.
Mais dans ses entretiens j'ai souvent démêlé 
Que d'une cour ingrate il était exilé. 
Il est persécuté: la vertu malheureuse 
Devient plus respectable, et m'est plus précieuse: 
Je vois avec plaisir que du sein des honneurs 
Il s'est soumis sans peine à nos lois, à nos moeurs, 
Quoiqu'il soit dans un âge où l'âme la plus pure 
Peut rarement changer le pli de la nature. 

INDATIRE.

Son adorable fille est encore au-dessus: 
De son sexe et du nôtre elle unit les vertus; 
Courageuse et modeste, elle est belle et l'ignore; 
Sans doute elle est d'un rang que chez elle on honore; 
Son âme est noble au moins, car elle est sans orgueil; 
Simple dans ses discours, affable en son accueil; 
Sans avilissement à tout elle s'abaisse; 
D'un père infortuné soulage la vieillesse, 
Le console, le sert, et craint d'apercevoir 
Qu'elle va quelquefois par delà son devoir. 
On la voit supporter la fatigue obstinée 
Pour laquelle on sent trop qu'elle n'était point née; 
Elle brille surtout dans nos champêtres jeux, 
Nobles amusements d'un peuple belliqueux; 
Elle est de nos beautés l'amour et le modèle; 
Le ciel la récompense en la rendant plus belle. 

HERMODAN.

Oui, je la crois, mon fils, digne de tant d'amour: 
Mais d'où vient que son père, admis dans ce séjour, 
Plus formé qu'elle encore aux usages des Scythes, 
Adorateur des lois que nos moeurs ont prescrites, 
Notre ami, notre frère en nos coeurs adopté, 
Jamais de son destin n'a rien manifesté? 
Sur son rang, sur les siens, pourquoi se taire encore? 
Rougit-on de parler de ce qui nous honore? 
Et puis-je abandonner ton coeur trop prévenu 
Au sang d'un étranger qui craint d'être connu? 

INDATIRE.

Quel qu'il soit, il est libre, il est juste, intrépide; 
Il m'aime, il est enfin le père d'Obéide. 

HERMODAN.

Que je lui parle au moins. 

SCÈNE II.

HERMODAN, INDATIRE, SOZAME.

INDATIRE, allant à Sozame.

O vieillard généreux! 
O cher concitoyen de nos pâtres heureux! 
Les Persans, en ce jour venus dans la Scythie, 
Seront donc les témoins du saint noeud qui nous lie! 
Je tiendrai de tes mains un don plus précieux 
Que le trône où Cyrus se crut égal aux dieux. 
J'en atteste les miens et le jour qui m'éclaire, 
Mon coeur se donne à toi comme il est à mon père; 
Je te sers comme lui. Quoi! tu verses des pleurs! 

SOZAME.

J'en verse de tendresse et si dans mes malheurs 
Cette heureuse alliance, où mon bonheur se fonde, 
Guérit d'un coeur flétri la blessure profonde, 
La cicatrice en reste; et les biens les plus chers 
Rappellent quelquefois les maux qu'on a soufferts. 

INDATIRE.

J'ignore tes chagrins; ta vertu m'est connue: 
Qui peut donc t'affliger? Ma candeur ingénue 
Mérite que ton coeur au mien daigne s'ouvrir. 

HERMODAN.

A la tendre amitié tu peux tout découvrir;
Tu le dois. 

SOZAME.

O, mon fils! ô mon cher Indatire 
Ma fille est, je le sais, soumise à mon empire; 
Elle est l'unique bien que les dieux m'ont laissé. 
J'ai voulu cet hymen, je l'ai déjà pressé; 
Je ne la gêne point sous la loi paternelle; 
Son choix ou son refus, tout doit dépendre d'elle. 
Que ton père aujourd'hui, pour former ce lien, 
Traite son digne sang comme je fais le mien; 
Et que la liberté de ta sage contrée 
Préside à l'union que j'ai tant désirée. 
Avec ce digne ami laisse-moi m'expliquer: 
Va, ma bouche jamais ne pourra révoquer 
L'arrêt qu'en ta faveur aura porté ma fille. 
Va, cher et noble espoir de ma triste famille, 
Mon fils, obtiens ses voeux, je te réponds des miens. 

INDATIRE.

J'embrasse tes genoux, et je revole aux siens. 

SCÈNE III.

HERMODAN, SOZAME(22).

SOZAME.

Ami, reposons-nous sur ce siège sauvage, 
Sous ce dais qu'ont formé la mousse et le feuillage. 
La nature nous l'offre; et je hais dès longtemps 
Ceux que l'art a tissus dans les palais des grands. 

HERMODAN.

Tu fus donc grand en Perse? 

SOZAME.

Il est vrai. 

HERMODAN.

Ton silence 
M'a privé trop longtemps de cette confidence. 
Je ne hais point les grands; j'en ai vu quelquefois 
Qu'un désir curieux attira dans nos bois: 
J'aimai de ces Persans les moeurs nobles et fières. 
Je sais que les humains sont nés égaux et frères; 
Mais je n'ignore pas que l'on doit respecter 
Ceux qu'en exemple au peuple un roi veut présenter: 
Et la simplicité de notre république 
N'est point une leçon pour l'état monarchique. 
Craignais-tu qu'un ami te fût moins attaché? 
Crois-moi, tu t'abusais. 

SOZAME.

Si je t'ai tant caché 
Mes honneurs, mes chagrins, ma chute, ma misère, 
La source de mes maux, pardonne au coeur d'un père: 
J'ai tout perdu: ma fille est ici sans appui; 
Et j'ai craint que le crime, et la honte d'autrui 
Ne rejaillît sur elle et ne flétrît sa gloire. 
Apprends d'elle et de moi la malheureuse histoire. 
(Ils s'asseyent tous deux.)

HERMODAN.

Sèche tes pleurs; et parle. 

SOZAME.

Apprends que sous Cyrus 
Je portais la terreur aux peuples éperdus. 
Ivre de cette gloire à qui l'on sacrifie, 
Ce fut moi dont la main subjugua l'Hircanie, 
Pays libre autrefois. 

HERMODAN.

Il est bien malheureux; 
Il fut libre. 

SOZAME.

Ah! crois-moi, tous ces exploits affreux(23),
Ce grand art d'opprimer, trop indigne du brave, 
D'être esclave d'un roi pour faire un peuple esclave, 
De ramper par fierté pour se faire obéir, 
M'ont égaré longtemps, et font mon repentir... 
Enfin Cyrus, sur moi, répandant ses largesses, 
M'orna de dignités, me combla de richesses; 
A ses conseils secrets je fus associé. 
Mon protecteur mourut, et je fus oublié. 
J'abandonnai Cambyse, illustre téméraire, 
Indigne successeur de son auguste père; 
Ecbatane, du Mède autrefois le séjour, 
Cacha mes cheveux blancs à sa nouvelle cour: 
Mais son frère Smerdis, gouvernant la Médie 
Smerdis, de la vertu persécuteur impie, 
De mes jours honorés empoisonna la fin. 
Un enfant de sa soeur, un jeune homme sans frein, 
Généreux, il est vrai, vaillant, peut-être aimable, 
Mais dans ses passions caractère indomptable, 
Méprisant son épouse en possédant son coeur, 
Pour la jeune Obéide épris avec fureur, 
Prétendit m'arracher, en maître despotique, 
Ce soutien de mon âge et mon espoir unique. 
Athamare est son nom sa criminelle ardeur 
M'entraînait au tombeau couvert de déshonneur. 

HERMODAN.

As-tu par son trépas repoussé cet outrage,? 

SOZAME.

J'osai l'en menacer. Ma fille eut le courage 
De me forcer à fuir les transports violents 
D'un esprit indomptable en ses emportements: 
De sa mère en ce temps les dieux l'avaient privée; 
Par moi seul à ce prince elle fut enlevée. 
Les dignes courtisans de l'infâme Smerdis, 
Monstres par ma retraite à parler enhardis, 
Employèrent bientôt leurs armes ordinaires, 
L'art de calomnier en paraissant sincères; 
Ils feignaient de me plaindre en osant m'accuser, 
Et me cachaient la main qui savait m'écraser; 
C'est un crime en Médie, ainsi qu'à Babylone, 
D'oser parler en homme à l'héritier du trône. 

HERMODAN.

O de la servitude effets avilissants! 
Quoi! la plainte est un crime à la cour des Persans! 

SOZAME.

Le premier de l'État, quand il a pu déplaire, 
S'il est persécuté, doit souffrir et se taire. 

HERMODAN.

Comment recherchas-tu cette basse grandeur(var1)(24)?
(Les deux vieillards se lèvent.)

SOZAME.

Ce souvenir honteux soulève encor mon coeur. 
Ami, tout ce que peut l'adroite calomnie, 
Pour m'arracher l'honneur, la fortune et la vie, 
Tout fut tenté par eux, et tout leur réussit:
Smerdis proscrit ma tête; on partage, on ravit, 
Mes emplois et mes biens, le prix de mon service(25):
Ma fille en fait sans peine un noble sacrifice, 
Ne voit plus que son père; et, subissant son sort, 
Accompagne ma fuite et s'expose à la mort. 
Nous partons; nous marchons de montagne en abîme(var2);
Du Taurus escarpé nous franchissons la cime. 
Bientôt dans vos forêts, grâce au ciel parvenu, 
J'y trouvai le repos qui m'était inconnu. 
J'y voudrais être né. Tout mon regret, mon frère, 
Est d'avoir parcouru ma fatale carrière 
Dans les camps, dans les cours, à la suite des rois, 
Loin des seuls citoyens gouvernés par les lois; 
Mais je sens que ma fille, aux déserts enterrée, 
Du faste des grandeurs autrefois entourée, 
Dans le secret du coeur pourrait entretenir 
De ses honneurs passés l'importun souvenir; 
J'ai peur que la raison, l'amitié filiale, 
Combattent faiblement l'illusion fatale, 
Dont le charme trompeur a fasciné toujours 
Des yeux accoutumés à la pompe des cours: 
Voilà ce qui tantôt, rappelant mes alarmes, 
A rouvert un moment la source de mes larmes(26).

HERMODAN.

Que peux-tu craindre ici? Qu'a-t-elle à regretter? 
Nous valons pour le moins ce qu'elle a su quitter: 
Elle est libre avec nous, applaudie, honorée; 
D'aucuns soins dangereux sa paix n'est altérée(var3).
La franchise qui règne en notre heureux séjour 
Fait mépriser les fers et l'orgueil de ta cour. 

SOZAME.

Je mourrais trop content si ma chère Obéide 
Haïssait comme moi cette cour si perfide. 
Pourra-t-elle en effet penser, dans ses beaux ans, 
Ainsi qu'un vieux soldat détrompé par le temps? 
Tu connais, cher ami, mes grandeurs éclipsées, 
Et mes soupçons présents, et mes douleurs passées; 
Cache-les à ton fils, et que de ses amours 
Mes chagrins inquiets n'altèrent point le cours. 

HERMODAN.

Va, je te le promets; mais apprends qu'on devine 
Dans ces rustiques lieux ton illustre origine; 
Tu n'en es pas moins cher à nos simples esprits. 
Je tairai tout le reste, et surtout à mon fils; 
Il s'en alarmerait. 

SCÈNE IV.

HERMODAN, SOZAME, INDATIRE.

INDATIRE.

Obéide se donne, 
Obéide est à moi, si ta bonté l'ordonne, 
Si mon père y souscrit. 

SOZAME.

Nous l'approuvons tous deux; 
Notre bonheur, mon fils, est de te voir heureux. 
Cher ami, ce grand jour renouvelle ma vie; 
Il me fait citoyen de ta noble patrie. 

SCÈNE V.

SOZAME, HERMODAN, INDATIRE, 
UN SCYTHE.

LE SCYTHE.

Respectables vieillards, sachez que nos hameaux 
Seront bientôt remplis de nos hôtes nouveaux. 
Leur chef est empressé de voir dans la Scythie 
Un guerrier qu'il connut aux champs de la Médie; 
Il nous demande à tous en quels lieux est caché 
Ce vieillard malheureux qu'il a longtemps cherché. 

HERMODAN, à Suzanne.

O ciel! jusqu'en mes bras il viendrait te poursuivre! 

INDATIRE.

Lui, poursuivre Sozame! Il cesserait de vivre. 

LE SCYTHE.

Ce généreux Persan ne vient point défier 
Un peuple de pasteurs innocent et guerrier; 
Il paraît accablé d'une douleur profonde: 
Peut-être est-ce un banni qui se dérobe au monde, 
Un illustre exilé qui, dans nos régions, 
Fuit une cour féconde en révolutions. 
Nos pères en ont vu qui, loin de ces naufrages, 
Rassasiés de trouble, et fatigués d'orages, 
Préféraient de nos moeurs la grossière âpreté 
Aux attentats commis avec urbanité. 
Celui-ci paraît fier, mais sensible, mais tendre; 
Il veut cacher les pleurs que je l'ai vu répandre. 

HERMODAN, A Sozame.

Ses pleurs me sont suspects, ainsi que ses présents. 
Pardonne à mes soupçons, mais je crains les Persans; 
Ces esclaves brillants veulent au moins séduire. 
Peut-être c'est à toi qu'on cherche encore à nuire; 
Peut-être ton tyran, par ta fuite trompé, 
Demande ici ton sang à sa rage échappé, 
D'un prince quelquefois le malheureux ministre 
Pleure en obéissant à son ordre sinistre. 

SOZAME.

Oubliant tous les rois dans ces heureux climats, 
Je suis oublié d'eux, et je ne les crains pas(27).

INDATIRE, à Sozame.

Nous mourrions à tes pieds avant qu'un téméraire 
Pût manquer seulement de respect à mon père. 

LE SCYTHE.

S'il vient pour te trahir, va, nous l'en punirons; 
Si c'est un exilé, nous le protégerons. 

INDATIRE.

Ouvrons en paix nos coeurs à la pure allégresse. 
Que nous fait d'un Persan la joie ou la tristesse? 
Et qui peut chez le Scythe envoyer la terreur? 
Ce mot honteux de crainte a révolté mon coeur. 
Mon père, mes amis, daignez de vos mains pures 
Préparer cet autel redouté des parjures; 
Ces festons, ces flambeaux, ces gages de ma foi. 
(A Sozame.)
Viens présenter la main qui combattra pour toi, 
Cette main trop heureuse, à ta fille promise, 
Terrible aux ennemis, à toi toujours soumise. 

FIN DU PREMIER ACTE.
 
 

ACTE DEUXIÈME.

SCÈNE I.

OBÉIDE, SULMA.

SULMA.

Vous y résolvez-vous? 

OBÉIDE(28).

Oui, j'aurai le courage 
D'ensevelir mes jours en ce désert sauvage; 
On ne me verra point, lasse d'un long effort, 
D'un père inébranlable attendre ici la mort 
Pour aller dans les murs de l'ingrate Ecbatane
Essayer d'adoucir la loi qui le condamne, 
Pour aller recueillir des débris dispersés 
Que tant d'avides mains ont en foule amassés. 
Quand sa fuite en ces lieux fut par lui méditée, 
Ma jeunesse peut-être en fut épouvantée; 
Mais j'eus honte bientôt de ce secret retour 
Qui rappelait mon coeur à mon premier séjour. 
J'ai sans doute à ce coeur fait trop de violence 
Pour démentir jamais tant de persévérance. 
Je me suis fait enfin, dans ces grossiers climats, 
Un esprit et des moeurs que je n'espérais pas. 
Ce n'est plus Obéide à la cour adorée, 
D'esclaves couronnés à toute heure entourée; 
Tous ces grands de la Perse, à ma porte rampants, 
Ne viennent plus flatter l'orgueil de mes beaux ans. 
D'un peuple industrieux les talents mercenaires 
De mon goût dédaigneux ne sont plus tributaires: 
J'ai pris un nouvel être; et, s'il m'en a coûté 
Pour subir le travail avec la pauvreté, 
La gloire de me vaincre et d'imiter mon père, 
En m'en donnant la force, est mon noble salaire. 

SULMA.

Votre rare vertu passe votre malheur.: 
Dans votre abaissement je vois votre grandeur, 
Je vous admire en tout; mais le coeur est-il maître 
De renoncer aux lieux où le ciel nous fit naître? 
La nature a ses droits; ses bienfaisantes mains 
Ont mis ce sentiment dans les faibles humains. 
On souffre en sa patrie, elle peut nous déplaire; 
Mais quand on l'a perdue, alors elle est bien chère. 

OBÉIDE.

Le ciel m'en donne une autre, et je la dois chérir, 
La supporter du moins, y languir, y mourir; 
Telle est ma destinée... hélas! tu l'as suivie! 
Tu quittas tout pour moi, tu consoles ma vie: 
Mais je serais barbare en t'osant proposer (var4)
De porter ce fardeau qui commence à peser. 
Dans les lâches parents qui m'ont abandonnée 
Tu trouveras peut-être une âme assez bien née, 
Compatissante assez pour acquitter vers toi 
Ce que le sort m'enlève, et ce que je te doi; 
D'une pitié bien juste elle sera frappée 
En voyant de mes pleurs une lettre trempée. 
Pars, ma chère Sulma; revois, si tu le veux, 
La superbe Ecbatane et ses peuples heureux; 
Laisse dans ces déserts ta fidèle Obéide. 

SULMA.

Ah! que la mort plutôt frappe cette perfide 
Si jamais je conçois le criminel dessein 
De chercher loin de vous un bonheur incertain!
J'ai vécu pour vous seule, et votre destinée 
Jusques à mon tombeau tient la mienne enchaînée; 
Mais je vous l'avouerai, ce n'est pas sans horreur 
Que je vois tant d'appas, de gloire, de grandeur, 
D'un soldat de Scythie être ici le partage. 

OBÉIDE.

Après mon infortune, après l'indigne outrage 
Qu'a fait à ma famille, à mon âge, à mon nom, 
De l'immortel Cyrus un fatal rejeton; 
De la cour à jamais lorsque tout me sépare, 
Quand je dois tant haïr ce funeste Athamare; 
Sans état, sans patrie, inconnue en ces lieux, 
Tous les humains, Sulma, sont égaux à mes yeux 
Tout m'est indifférent. 

SULMA.

Ah! contrainte inutile! 
Est-ce avec des sanglots qu'on montre un coeur tranquille? 

OBÉIDE.

Cesse de m'arracher, en croyant m'éblouir(var5), 
Ce malheureux repos dont je cherche à jouir. 
Au parti que je prends je me suis condamnée. 
Va, si mon coeur m'appelle aux lieux où je suis née(var6)
Ce coeur doit s'en punir; il se doit imposer 
Un frein qui le retienne, et qu'il n'ose briser. 

SULMA.

D'un père infortuné, victime volontaire, 
Quels reproches, hélas! auriez-vous à vous faire? 

OBÉIDE.

Je ne m'en ferai plus. Dieux! je vous le promets, 
Obéide à vos yeux ne rougira jamais. 

SULMA.

Qui, vous? 

OBÉIDE.

Tout est fini. Mon père veut un gendre, 
Il désigne Indatire, et je sais trop l'entendre: 
Le fils de son ami doit être préféré. 

SULMA.

Votre choix est donc fait? 

OBÉIDE.

Tu vois l'autel sacré 
Que préparent déjà mes compagnes heureuses,
Ignorant de l'hymen les chaînes dangereuses, 
Tranquilles, sans regrets, sans cruel souvenir(29).

SULMA.

D'où vient qu'à cet aspect vous paraissez frémir? 

SCÈNE II.

OBÉIDE, SULMA, INDATIRE.

INDATIRE.

Cet autel me rappelle en ces forêts si chères; 
Tu conduis tous mes pas; je devance nos pères 
Je viens lire en tes yeux, entendre de ta voix, 
Que ton heureux époux est nommé par ton choix: 
L'hymen est parmi nous le noeud que la nature 
Forme entre deux amants de sa main libre et pure; 
Chez les Persans, dit-on, l'intérêt odieux, 
Les folles vanités, l'orgueil ambitieux, 
De cent bizarres lois la contrainte importune, 
Soumettent tristement l'amour à la fortune: 
Ici le coeur fait tout, ici l'on vit pour soi; 
D'un mercenaire hymen on ignore la loi; 
On fait sa destinée. Une fille guerrière 
De son guerrier chéri court la noble carrière, 
Se plaît à partager ses travaux et son sort, 
L'accompagne aux combats, et sait venger sa mort(30).
Préfères-tu nos moeurs aux moeurs de ton empire? 
La sincère Obéide aime-t-elle Indatire? 

OBÉIDE.

Je connais tes vertus, j'estime ta valeur, 
Et de ton coeur ouvert la naïve candeur; 
Je te l'ai déjà dit, je l'ai dit à mon père; 
Et son choix et le mien doivent te satisfaire. 

INDATIRE.

Non, tu sembles parler un langage étranger, 
Et même en m'approuvant tu viens de m'affliger. 
Dans les murs d'Ecbatane est-ce ainsi qu'on s'explique? 
Obéide, est-il vrai qu'un astre tyrannique 
Dans cette ville immense a pu te mettre au jour? 
Est-il vrai que tes yeux brillèrent à la cour, 
Et que l'on t'éleva dans ce riche esclavage 
Dont à peine en ces lieux nous concevons l'image? 
Dis-moi, chère Obéide, aurais-je le malheur 
Que le ciel t'eût fait naître au sein de la grandeur? 

OBÉIDE.

Ce n'est point ton malheur, c'est le mien... Ma mémoire 
Ne me retrace plus cette trompeuse gloire; 
Je l'oublie à jamais. 

INDATIRE.

Plus ton coeur adoré 
En perd le souvenir, plus je m'en souviendrai. 
Vois-tu d'un oeil content cet appareil rustique, 
Le monument heureux de notre culte antique, 
Où nos pères bientôt recevront les serments 
Dont nos coeurs et nos dieux sont les sacrés garants? 
Obéide, il n'a rien de la pompe inutile 
Qui fatigue ces dieux dans ta superbe ville; 
Il n'a pour ornement que des tissus de fleurs, 
Présents de la nature, images de nos coeurs. 

OBÉIDE.

Va, je crois que des cieux le grand et juste maître 
Préfère ce saint culte et cet autel champêtre 
A nos temples fameux que l'orgueil a bâtis. 
Les dieux qu'on y fait d'or y sont bien mal servis(31).

INDATIRE.

Sais-tu que ces Persans venus sur ces nuages 
Veulent voir notre fête et nos riants bocages? 
Par la main des vertus ils nous verront unis. 

OBÉIDE.

Les Persans!... Que dis-tu?... Les Persans! 

INDATIRE.

Tu frémis! 
Quelle pâleur, ô ciel, sur ton front répandue! 
Des esclaves d'un roi peux-tu craindre la vue? 

OBÉIDE.

Ah, ma chère Sulma! 

SULMA.

Votre père et le sien 
Viennent former ici votre éternel lien. 

INDATIRE.

Nos parents, nos amis, tes compagnes fidèles, 
Viennent tous consacrer nos fêtes solennelles. 

OBÉIDE, à Sulma.

Allons... je l'ai voulu. 

SCÈNE III.

OBÉIDE, SULMA, INDATIRE, 
SOZAME, HERMODAN.

(Des filles couronnées de fleurs, 
et des Scythes sans armes, 
font un demi-cercle autour de l'autel.)

HERMODAN.

Voici l'autel sacré, 
L'autel de la nature à l'amour préparé, 
Où je fis mes serments, où jurèrent nos pères. 
(A Obéide.)
Nous n'avons point ici de plus pompeux mystères: 
Notre culte, Obéide, est simple comme nous. 

SOZAME, à Obéide,

De la main de ton père accepte ton époux. 
(Obéide et Indatire mettent la main sur l'autel.)

INDATIRE.

Je jure à ma patrie, à mon père, à moi-même, 
A nos dieux éternels, à cet objet que j'aime, 
De l'aimer encor plus quand cet heureux moment 
Aura mis Obéide aux mains de son amant; 
Et, toujours plus épris, et toujours plus fidèle, 
De vivre, de combattre, et de mourir pour elle. 

OBÉIDE.

Je me soumets, grands dieux! à vos augustes lois; 
Je jure d'être à lui... Ciel! qu'est-ce que je vois? 
(Ici Athamare et des Persans paraissent.

SULMA.

Ah! madame. 

OBÉIDE.

Je meurs; qu'on m'emporte. 

INDATIRE.

Ah! Sozame, 
Quelle terreur subite a donc frappé son âme? 
Compagnes d'Obéide, allons à son secours. 
(Les femmes scythes sortent avec Indatire.)

SCÈNE IV.

SOZAME, HERMODAN, ATHAMARE, 
HIRCAN, SCYTHES.

ATHAMARE(32).

Scythes, demeurez tous... 

SOZAME.

Voici donc de mes jours 
Le jour le plus étrange et le plus effroyable! 

ATHAMARE.

Me reconnais-tu bien? 

SOZAME.

Quel sort impitoyable 
T'a conduit dans ces lieux de retraite et de paix? 
Tu dois être content des maux que tu m'as faits. 
Ton indigne monarque avait proscrit ma tête; 
Viens-tu la demander? malheureux! elle est prête; 
Mais tremble pour la tienne. Apprends que tu te vois 
Chez un peuple équitable et redouté des rois. 
Je demeure étonné de l'audace inouïe 
Qui t'amène si loin pour hasarder ta vie. 

ATHAMARE.

Peuple juste, écoutez je m'en remets à vous: 
Le neveu de Cyrus vous fait juge entre nous(var7)

HERMODAN.

Toi! neveu de Cyrus! et tu viens chez les Scythes! 

ATHAMARE.

L'équité m'y conduit... Vainement tu t'irrites, 
Infortuné Sozame, à l'aspect imprévu 
Du fatal ennemi par qui tu fus perdu. 
Je te persécutai; ma fougueuse jeunesse 
Offensa ton honneur, accabla ta vieillesse; 
Un roi t'a dépouillé de tes biens, de ton rang; 
Un jugement inique a poursuivi ton sang. 
Scythes, ce roi n'est plus; et la première idée 
Dont après son trépas mon âme est possédée 
Est de rendre justice à cet infortuné. 
Oui, Sozame, à tes pieds les dieux m'ont amené 
Pour expier ma faute, hélas! trop pardonnable: 
La suite en fut terrible, inhumaine, exécrable; 
Elle accabla mon coeur: il la faut réparer. 
Dans tes honneurs passés daigne à la fin rentrer: 
Je partage avec toi mes trésors, ma puissance: 
Ecbatane est du moins sous mon obéissance: 
C'est tout ce qui demeure aux enfants de Cyrus; 
Tout le reste a subi les lois de Darius. 
Mais je suis assez grand si ton coeur me pardonne; 
Ton amitié, Sozame, ajoute à ma couronne(var8)
Nul monarque avant moi, sur le trône affermi, 
N'a quitté ses États pour chercher un ami; 
Je donne cet exemple, et ton maître te prie;
Entends sa voix, entends la voix de ta patrie(var9); 
Cède aux voeux de ton roi qui vient te rappeler, 
Cède aux pleurs qu'à tes yeux mes remords font couler. 

HERMODAN.

Je me sens attendri d'un spectacle si rare. 

SOZAME.

Tu ne me séduis point, généreux Athamare. 
Si le repentir seul avait pu t'amener, 
Malgré tous mes affronts je saurais pardonner. 
Tu sais quel est mon coeur, il n'est point inflexible; 
Mais je lis dans le tien; je le connais sensible; 
Je vois trop les chagrins dont il est désolé; 
Et ce n'est pas pour moi que tes pleurs ont coulé. 
Il n'est plus temps; adieu. Les champs de la Scythie 
Me verront achever ma languissante vie. 
Instruit bien chèrement, trop fier et trop blessé, 
Pour vivre dans ta cour où tu m'as offensé, 
Je mourrai libre ici... Je me tais; rends-moi grâce 
De ne pas révéler ta dangereuse audace. 
Ami, courons chercher et ma fille et ton fils. 

HERMODAN.

Viens, redoublons les noeuds qui nous ont tous unis. 

SCÈNE V.

ATHAMARE, HIRCAN.

ATHAMARE.

Je demeure immobile. O ciel! ô destinée! 
O passion fatale à me perdre obstinée! 
Il n'est plus temps, dit-il: il a pu sans pitié 
Voir son roi repentant, son maître humilié! 
Ami, quand nous percions cette horde assemblée, 
J'ai vu près de l'autel une femme voilée, 
Qu'on a soudain soustraite à mon oeil égaré. 
Quel est donc cet autel de guirlandes paré? 
Quelle était cette fête en ces lieux ordonnée? 
Pour qui brûlaient ici les flambeaux d'hyménée? 
Ciel! quel temps je prenais! A cet aspect d'horreur 
Mes remords douloureux se changent en fureur. 
Grands dieux, s'il était vrai! 

HIRCAN.

Dans les lieux où vous êtes 
Gardez-vous d'écouter ces fureurs indiscrètes: 
Respectez, croyez-moi, les modestes foyers 
D'agrestes habitants, mais de vaillants guerriers, 
Qui, sans ambition, comme sans avarice, 
Observateurs zélés de l'exacte justice, 
Ont mis leur seule gloire en leur égalité, 
De qui vos grandeurs même irritent la fierté. 
N'allez point alarmer leur noble indépendance; 
Ils savent la défendre; ils aiment la vengeance; 
Ils ne pardonnent point quand ils sont offensés. 

ATHAMARE.

Tu t'abuses, ami; je les connais assez; 
J'en ai vu dans nos camps, j'en ai vu dans nos villes, 
De ces Scythes altiers, à nos ordres dociles, 
Qui briguaient, en vantant leurs stériles climats, 
L'honneur d'être comptés au rang de nos soldats(33).

HIRCAN.

Mais, souverains chez eux... 

ATHAMARE.

Ah! c'est trop contredire 
Le dépit qui me ronge, et l'amour qui m'inspire: 
Ma passion m'emporte, et ne raisonne pas. 
Si j'eusse été prudent, serais-je en leurs États? 
Au bout de l'univers Obéide m'entraîne; 
Son esclave échappé lui rapporte sa chaîne, 
Pour l'enchaîner moi-même au sort qui me poursuit, 
Pour l'arracher des lieux où sa douleur me fuit, 
Pour la sauver enfin de l'indigne esclavage 
Qu'un malheureux vieillard impose à son jeune âge; 
Pour mourir à ses pieds d'amour et de fureur, 
Si ce coeur déchiré ne peut fléchir son coeur. 

HIRCAN.

Mais si vous écoutiez... 

ATHAMARE.

Non... je n'écoute qu'elle. 

HIRCAN.

Attendez. 

ATHAMARE.

Que j'attende! et que de la cruelle 
Quelque rival indigne, à mes yeux possesseur, 
Insulte mon amour, outrage mon honneur! 
Que du bien qu'il m'arrache il soit en paix le maître! 
Mais trop tôt, cher ami, je m'alarme peut-être; 
Son père à ce vil choix pourra-t-il la forcer? 
Entre un Scythe et son maître a-t-elle à balancer? 
Dans son coeur autrefois j'ai vu trop de noblesse 
Pour croire qu'à ce point son orgueil se rabaisse. 

HIRCAN.

Mais si dans ce choix même elle eût mis sa fierté? 

ATHAMARE.

De ce doute offensant je suis trop irrité. 
Allons; si mes remords n'ont pu fléchir son père, 
S'il méprise mes pleurs... qu'il craigne ma colère. 
Je sais qu'un prince est homme, et qu'il peut s'égarer; 
Mais lorsqu'au repentir facile à se livrer, 
Reconnaissant sa faute, et s'oubliant soi-même, 
Il va jusqu'à blesser l'honneur du rang suprême, 
Quand il répare tout, il faut se souvenir 
Que s'il demande grâce, il la doit obtenir.

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FIN DU DEUXIÈME ACTE.

Troisième acte.