Quoi! c'était Obéide! Ah! j'ai tout pressenti;
Mon coeur désespéré m'avait trop
averti:
C'était elle, grands dieux!
HIRCAN.
Ses compagnes tremblantes
Rappelaient ses esprits sur ses lèvres mourantes...
ATHAMARE.
Elle était en danger? Obéide!
HIRCAN.
Oui, seigneur;
Et, ranimant à peine un reste de chaleur,
Dans ces cruels moments, d'une voix affaiblie,
Sa bouche a prononcé le nom de la Médie.
Un Scythe me l'a dit, un Scythe qu'autrefois
La Médie avait vu combattre sous nos lois.
Son père et son époux sont encore auprès
d'elle.
ATHAMARE.
Qui? son époux, un Scythe?
HIRCAN.
Eh quoi! cette nouvelle
A votre oreille encor, seigneur, n'a pu voler?
ATHAMARE.
Eh! qui des miens, hors toi, m'ose jamais parler?
De mes honteux secrets quel autre a pu s'instruire?
Son époux, me dis-tu?
HIRCAN.
Le vaillant Indatire,
Jeune, et de ces cantons l'espérance et l'honneur,
Lui jurait ici même une éternelle ardeur,
Sous ces mêmes cyprès, à cet autel
champêtre,
Aux clartés des flambeaux que j'ai vus disparaître.
Vous n'étiez pas encore arrivé vers l'autel
Qu'un long tressaillement, suivi d'un froid mortel,
A fermé les beaux yeux d'Obéide oppressée.
Des filles de Scythie une foule empressée
La portait en pleurant sous ces rustiques toits,
Asile malheureux dont son père a fait choix:
Ce vieillard la suivait d'une démarche lente,
Sous le fardeau des ans affaiblie et pesante,
Quand vous avez sur vous attiré ses regards.
ATHAMARE.
Mon coeur, à ce récit, ouvert de toutes
parts,
De tant d'impressions sont l'atteinte subite,
Dans ses derniers replis un tel combat s'excite
Que sur aucun parti je ne puis me fixer;
Et je démêle mal ce que je puis penser.
Mais d'où vient qu'en ce temple Obéide
rendue
En touchant cet autel est tombée éperdue?
Parmi tous ces pasteurs elle aura d'un coup d'oeil
Reconnu des Persans le fastueux orgueil;
Ma présence à ses yeux a montré
tous mes crimes,
Mes amours emportés, mes feux illégitimes,
A l'affreuse indigence un père abandonné,
Par un monarque injuste à la mort condamné,
Sa fuite, son séjour en ce pays sauvage,
Cette foule de maux qui sont tous mon ouvrage;
Elle aura rassemblé ces objets de terreur:
Elle imite son père, et je lui fais horreur.
HIRCAN.
Un tel saisissement, ce trouble involontaire,
Pourraient-ils annoncer la haine et la colère?
Les soupirs, croyez-moi, sont la voix des douleurs,
Et les yeux irrités ne versent point de pleurs.
ATHAMARE.
Ah! lorsqu'elle m'a vu, si son âme surprise
D'une ombre de pitié s'était au moins éprise;
Si, lisant dans mon coeur, son coeur eût éprouvé
Un tumulte secret faiblement élevé!...
Si l'on me pardonnait! Tu me flattes peut-être;
Ami, tu prends pitié des erreurs de ton maître.
Qu'ai-je fait, que ferai-je, et quel sera mon sort?
Mon aspect en tout temps lui porta donc la mort!
Mais, dis-tu, dans le mal qui menaçait sa vie,
Sa bouche a prononcé le nom de sa patrie?
HIRCAN.
Elle l'aime, sans doute.
ATHAMARE.
Ah! pour me secourir
C'est une arme du moins qu'elle daigne m'offrir
Elle aime sa patrie!... elle épouse Indatire!
Va, l'honneur dangereux où le barbare aspire
Lui coûtent bientôt un sanglant repentir:
C'est un crime trop grand pour ne le pas punir.
HIRCAN.
Pensez-vous être encor dans les murs d'Ecbatane?
Là votre voix décide, elle absout ou condamne;
Ici vous péririez. Vous êtes dans des lieux
Que jadis arrosa le sang de vos aïeux.
ATHAMARE.
Eh bien! j'y périrai.
HIRCAN.
Quelle fatale ivresse!
Age des passions, trop aveugle jeunesse,
Où conduis-tu les coeurs à leurs penchants
livrés!
ATHAMARE.
Qui vois-je donc paraître en ces champs abhorrés?
(Indatire passe dans le fond du théâtre,
à la tête d'une troupe de guerriers.)
Que veut, le fer en main, cette troupe rustique?
HIRCAN.
On m'a dit qu'en ces lieux c'est un usage antique;
Ce sont de simples jeux par le temps consacrés,
Dans les jours de l'hymen noblement célébrés.
Tous leurs jeux sont guerriers; la valeur les apprête:
Indatire y préside; il s'avance à leur
tête.
Tout le sexe est exclu de ces solennités;
Et les moeurs de ce peuple ont des sévérités
Qui pourraient des Persans condamner la licence(34).
ATHAMARE,
Grands dieux! vous me voulez conduire en sa présence!
Cette fête du moins m'apprend que vos secours
Ont dissipé l'orage élevé sur ses
jours.
Oui, mes yeux la verront.
HIRCAN.
Oui, seigneur, Obéide
Marche vers la cabane où son père réside.
ATHAMARE.
C'est elle; je la vois. Tâche de désarmer
Ce père malheureux que je n'ai pu calmer...
Des chaumes! des roseaux! voilà donc sa retraite!
Ah! peut-être elle y vit tranquille et satisfaite;
Et moi...
SCÈNE II.
OBÉIDE, SULMA, ATHAMARE.
ATHAMARE.
Non, demeurez, ne vous détournez pas;
De vos regards du moins honorez mon trépas;
Qu'à vos genoux tremblants un malheureux périsse.
OBÉIDE.
Ah! Sulma, qu'en tes bras mon désespoir finisse;
C'en est trop... Laisse-moi, fatal persécuteur;
Va, c'est toi qui reviens pour m'arracher le coeur.
ATHAMARE.
Écoute un seul moment.
OBÉIDE.
Eh! le dois-je, barbare?
Dans l'état où je suis que peut dire Athamare?
ATHAMARE.
Que l'amour m'a conduit du trône
en tes forêts(var10),
Qu'épris de tes vertus, honteux de mes forfaits,
Désespéré, soumis, mais furieux
encore,
J'idolâtre Obéide autant que je m'abhorre.
Ah! ne détourne point tes regards effrayés:
Il me faut ou mourir ou régner à tes pieds.
Frappe, mais entends-moi(35).
Tu sais déjà peut-être
Que de mon sort enfin les dieux m'ont rendu maître;
Que Smerdis et ma femme, en un même tombeau,
De mon fatal hymen ont éteint le flambeau;
Qu'Ecbatane est à moi... Non, pardonne, Obéide;
Ecbatane est à toi: l'Euphrate, la Perside,
Et la superbe Égypte, et les bords indiens,
Seraient à tes genoux s'ils pouvaient être
aux miens.
Mais mon trône et ma vie, et toute la nature,
Sont d'un trop faible prix pour payer ton injure.
Ton grand coeur, Obéide, ainsi que ta beauté,
Est au-dessus d'un rang dont il n'est point flatté:
Que la pitié du moins le désarme et le
touche.
Les climats où tu vis l'ont-ils rendu farouche?
O coeur né pour aimer, ne peux-tu que haïr?
Image de nos dieux, ne sais-tu que punir?
Ils savent pardonner(36).
Va, ta bonté doit plaindre
Ton criminel amant que tu vois sans le craindre.
OBÉIDE.
Que m'as-tu dit, cruel? Et pourquoi de si loin
Viens-tu de me troubler prendre le triste soin?
Tenter dans ces forêts ma misère tranquille,
Et chercher un pardon... qui serait inutile?
Quand tu m'osas aimer pour la première fois,
Ton roi d'un autre hymen t'avait prescrit les lois:
Sans un crime à mon coeur tu ne pouvais prétendre,
Sans un crime plus grand je ne saurais t'entendre.
Ne fais point sur mes sens d'inutiles efforts:
Je me vois aujourd'hui ce que tu fus alors;
Sous la loi de l'hymen Obéide respire;
Prends pitié de mon sort,.. et respecte Indatire.
ATHAMARE.
Un Scythe! un vil mortel!
OBÉIDE,
Pourquoi méprises-tu
Un homme, un citoyen... qui te passe en vertu?
ATHAMARE.
Nul ne m'eût égalé si j'avais pu te
plaire;
Tu m'aurais des vertus aplani la carrière;
Ton amant deviendrait le premier des humains.
Mon sort dépend de toi: mon âme est dans
tes mains;
Un mot peut la changer: l'amour la fit coupable,
L'amour au monde entier la rendrait respectable.
OBÉIDE.
Ah! que n'eus-tu plus tôt ces nobles sentiments,
Athamare!
ATHAMARE.
Obéide! il en est encor temps.
De moi, de mes États, auguste souveraine,
Viens embellir cette âme esclave de la tienne,
Viens régner.
OBÉIDE,
Puisses-tu, loin de mes tristes yeux,
Voir ton règne honoré de la faveur des
dieux!
ATHAMARE.
Je n'en veux point sans toi.
OBÉIDE.
Ne vois plus que ta gloire.
ATHAMARE.
Elle était de t'aimer.
OBÉIDE,
Périsse la mémoire
De mes malheurs passés, de tes cruels amours!
ATHAMARE.
Obéide à la haine a consacré ses
jours!
OBÉIDE,
Mes jours étaient affreux; si l'hymen en dispose,
Si tout finit pour moi, toi seul en es la cause;
Toi seul as préparé ma
mort dans ces déserts(var11).
ATHAMARE.
Je t'en viens arracher.
OBÉIDE.
Rien ne rompra mes fers;
Je me les suis donnés.
ATHAMARE.
Tes mains n'ont point encore
Formé l'indigne noeud dont un Scythe s'honore.
OBÉIDE.
J'ai fait serment au ciel.
ATHAMARE.
Il ne le reçoit pas.
C'est pour l'anéantir qu'il a guidé mes
pas.
OBÉIDE.
Ah!... c'est pour mon malheur...
ATHAMARE.
Obtiendrais-tu d'un père
Qu'il laissât libre au moins une fille si chère,
Que son coeur envers moi ne fut point endurci,
Et qu'il cessât enfin de s'exiler ici?
Dis-lui...
OBÉIDE.
N'y compte pas. Le choix que j'ai dû faire
Devenait un parti conforme à ma misère:
Il est fait; mon honneur ne peut le démentir,
Et Sozame jamais n'y pourrait consentir:
Sa vertu t'est connue; elle est inébranlable.
ATHAMARE.
Elle l'est dans la haine et lui seul est coupable.
OBÉIDE.
Tu ne le fus que trop: tu l'es de me revoir,
De m'aimer, d'attendrir un coeur au désespoir.
Destructeur malheureux d'une triste famille,
Laisse pleurer en paix et le père et la fille.
Il vient; sors.
ATHAMARE.
Je ne puis.
OBÉIDE.
Sors; ne l'irrite pas.
ATHAMARE.
Non, tous deux à l'envi donnez-moi le trépas.
OBÉIDE.
Au nom de mes malheurs et de l'amour funeste
Qui des jours d'Obéide empoisonne le reste,
Fuis; ne l'outrage plus par ton fatal aspect.
ATHAMARE.
Juge de mon amour; il me force au respect.
J'obéis... Dieux puissants, qui voyez mon offense,
Secondez mon amour, et guidez ma vengeance!
SCÈNE III.
SOZAME, OBÉIDE, SULMA.
SOZAME.
Eh quoi! notre ennemi nous poursuivra toujours!
Il vient flétrir ici les derniers de mes jours.
Qu'il ne se flatte pas que le déclin de l'âge
Rende un père insensible à ce nouvel outrage.
OBÉIDE.
Mon père... il vous respecte... il ne me verra
plus:
Pour jamais à le fuir mes voeux sont résolus.
SOZAME.
Indatire est à toi.
OBÉIDE.
Je le sais.
SOZAME.
Ton suffrage,
Dépendant de toi seule, a reçu son hommage.
OBÉIDE.
J'ai cru vous plaire au moins... j'ai cru que sans fierté
Le fils de votre ami devait être accepté.
SOZAME.
Sais-tu ce qu'Athamare à ma honte propose
Par un de ces Persans dont son pouvoir dispose?
OBÉIDE.
Qu'a-t-il pu demander?
SOZAME.
De violer ma foi,
De briser tes liens, de le suivre avec toi,
D'arracher ma vieillesse à ma retraite obscure,
De mendier chez lui le prix de ton parjure,
D'acheter par la honte une ombre de grandeur.
OBÉIDE,
Comment recevez-vous cette offre?
SOZAME.
Avec horreur.
Ma fille, au repentir il n'est aucune voie.
Triomphant dans nos jeux, plein d'amour et de joie,
Indatire, en tes bras, par son père conduit,
De l'amour le plus pur attend le digne fruit:
Rien n'en doit altérer l'innocente allégresse.
Les Scythes sont humains, et simples sans bassesse;
Mais leurs naïves moeurs ont de la dureté;
On ne les trompe point avec impunité:
Et surtout, de leurs lois vengeurs impitoyables,
Ils n'ont jamais, ma fille, épargné des
coupables.
OBÉIDE.
Seigneur, vous vous borniez a me persuader;
Pour la première fois pourquoi m'intimider?
Vous savez si, du sort bravant les injustices,
J'ai fait depuis quatre ans d'assez grands sacrifices;
S'il en fallait encor, je les ferais pour vous.
Je ne craindrai jamais mon père ou mon époux.
Je vois tout mon devoir... ainsi que ma misère.
Allez... Vous n'avez point de reproche à me faire.
SOZAME.
Pardonne à ma tendresse un reste de frayeur,
Triste et commun effet de l'âge et du malheur.
Mais qu'il parte aujourd'hui, que jamais
sa présence(var12)
Ne profane un asile ouvert à l'innocence.
OBÉIDE.
C'est ce que je prétends, seigneur; et plût
aux dieux
Que son fatal aspect n'eût point blessé
mes yeux
SOZAME.
Rien ne troublera plus ton bonheur qui s'apprête,
Et je vais de ce pas en préparer la fête.
SCÈNE IV.
OBÉIDE, SULMA.
SULMA.
Quelle fête cruelle! Ainsi dans ce séjour
Vos beaux jours enterrés sont perdus sans retour?
OBÉIDE.
Ah, dieux!
SULMA.
Votre pays, la cour qui vous vit naître,
Un prince généreux... qui vous plaisait
peut-être,
Vous les abandonnez sans crainte et sans pitié?
OBÉIDE.
Mon destin l'a voulu... j'ai tout sacrifié.
SULMA.
Haïriez-vous toujours la cour et la patrie?
OBÉIDE.
Malheureuse!... jamais je ne l'ai tant chérie.
SULMA.
Ouvrez-moi votre coeur: je le mérite.
OBÉIDE.
Hélas!
Tu n'y découvrirais que d'horribles combats;
Il craindrait trop ta vue et ta plainte importune.
Il est des maux, Sulma, que nous fait la fortune;
Il en est de plus grands dont le poison cruel,
Préparé(var13)
par nos mains, porte un coup plus mortel.
Mais lorsque dans l'exil, à mon âge, on
rassemble,
Après un sort si beau, tant de malheurs ensemble,
Lorsque tous leurs assauts viennent se réunir,
Un coeur, un faible coeur les peut-il soutenir?
SULMA.
Ecbatane... un grand prince...
OBÉIDE.
Ah! fatal Athamare!
Quel démon t'a conduit dans ce séjour barbare?
Que t'a fait Obéide? et pourquoi découvrir
Ce trait longtemps caché qui me faisait mourir?
Pourquoi, renouvelant ma honte et ton injure,
De tes funestes mains déchirer ma blessure?
SULMA.
Madame, c'en est trop: c'est trop vous immoler
A ces préjugés vains qui viennent vous
troubler,
A d'inhumaines lois d'une horde étrangère,
Dont un père exilé chargea votre misère.
Hélas! contre les rois son trop juste courroux
Ne sera donc jamais retombé que sur vous!
Quand vous le consolez, faut-il qu'il vous opprime?
Soyez sa protectrice, et non pas sa victime.
Athamare est vaillant, et de braves soldats
Ont jusqu'en ces déserts accompagné ses
pas.
Athamare, après tout, n'est-il pas votre maître?
OBÉIDE.
Non.
SULMA.
C'est en ses États que le ciel vous fit naître.
N'a-t-il donc pas le droit de briser un lien,
L'opprobre de la Perse, et le vôtre, et le sien?
M'en croirez-vous? partez, marchez sous sa conduite.
Si vous avez d'un père accompagné la fuite,
Il est temps à la fin qu'il vous suive à
son tour;
Qu'il renonce à l'orgueil de dédaigner
sa cour;
Que sa douleur farouche, à vous perdre obstinée,
Cesse enfin de lutter contre sa destinée.
OBÉIDE.
Non, ce parti serait injuste et dangereux;
Il coûterait du sang; le succès est douteux;
Mon père expirerait de douleur et de rage...
Enfin l'hymen est fait,.. je suis dans l'esclavage.
L'habitude à souffrir pourra fortifier
Mon courage éperdu qui craignait de plier.
SULMA.
Vous pleurez cependant, et votre oeil qui s'égare
Parcourt avec horreur cette enceinte barbare,
Ces chaumes, ces déserts, où des pompes
des rois
Je vous vis descendue aux plus humbles emplois;
Où d'un vain repentir le trait insupportable
Déchire de vos jours le tissu misérable...
Que vous restera-t-il? hélas!
OBÉIDE.
Le désespoir.
SULMA.
Dans cet état affreux, que faire?
OBÉIDE.
Mon devoir.
L'honneur de le remplir, le secret témoignage
Que la vertu se rend, qui soutient le courage,
Qui seul en est le prix, et que j'ai dans mon coeur,
Me tiendra lieu de tout, et même du bonheur(37).
FIN DU TROISIÈME ACTE.
ACTE QUATRIÈME.
SCÈNE I.
ATHAMARE, HIRCAN.
ATHAMARE.
Penses-tu qu'Indatire osera me parler?
HIRCAN.
Il l'osera, seigneur.
ATHAMARE.
Qu'il vienne... Il doit trembler.
HIRCAN.
Les Scythes, croyez-moi, connaissent peu la crainte;
Mais d'un tel désespoir votre âme est-elle
atteinte
Que vous avilissiez l'honneur de votre rang,
Le sang du grand Cyrus mêlé dans votre sang,
Et d'un trône si saint le droit inviolable,
Jusqu'à vous compromettre avec un misérable
Qu'on verrait, si le sort l'envoyait parmi nous,
A vos premiers suivants ne parler qu'à genoux;
Mais qui, sur ses foyers, peut avec insolence
Braver impunément un prince et sa puissance?
ATHAMARE.
Je m'abaisse, il est vrai mais je veux tout tenter.
Je descendrais plus bas pour la mieux mériter.
Ma honte est de la perdre; et ma gloire éternelle
Serait de m'avilir pour m'élever vers elle.
Penses-tu qu'Indatire en sa grossièreté
Ait senti comme moi le prix de sa beauté?
Un Scythe aveuglément suit l'instinct qui le guide:
Ainsi qu'une autre femme il épouse Obéide.
L'amour, la jalousie, et ses emportements,
N'ont point dans ces climats apporté leurs tourments;
De ces vils citoyens l'insensible rudesse,
En connaissant l'hymen, ignore la tendresse.
HIRCAN.
L'univers vous dément; le ciel sait animer
Des mêmes passions tous les êtres du monde.
Si du même limon la nature féconde,
Sur un modèle égal ayant fait les humains,
Varie à l'infini les traits de ses dessins,
Le fond de l'homme reste, il est partout le même;
Persan, Scythe, Indien, tout défend ce qu'il aime.
ATHAMARE.
Je le défendrai donc, je saurai le garder.
HIRCAN.
Vous hasardez beaucoup.
ATHAMARE.
Que puis-je hasarder?
Ma vie? elle n'est rien sans l'objet qu'on m'arrache.
Mon nom? quoi qu'il arrive, il restera sans tache
Mes amis? ils ont trop de courage et d'honneur
Pour ne pas immoler sous le glaive vengeur
Ces agrestes guerriers dont l'audace indiscrète
Pourrait inquiéter leur marche et leur retraite.
HIRCAN.
Ils mourront à vos pieds, et vous n'en doutez pas.
ATHAMARE.
Ils vaincront avec moi... Qui tourne ici ses pas?
HIRCAN.
Seigneur, je le connais; c'est lui, c'est Indatire.
ATHAMARE.
Allez: que loin de moi ma garde se retire;
Qu'aucun n'ose approcher sans mes ordres exprès;
Mais qu'on soit prêt à tout.
SCÈNE II.
ATHAMARE, INDATIRE.
ATHAMARE.
Habitant des forêts,
Sais-tu bien devant qui ton sort te fait paraître?
INDATIRE.
On prétend qu'une ville en toi révère
un maître,
Qu'on l'appelle Ecbatane, et que du mont Taurus
Tous ces grossiers humains sont indignes d'aimer.
On voit ses hauts remparts élevés par Cyrus.
On dit (mais j'en crois peu la vaine renommée)
Que tu peux dans la plaine assembler une armée,
Une troupe aussi forte, un camp aussi nombreux
De guerriers soudoyés, et d'esclaves pompeux,
Que nous avons ici de citoyens paisibles.
ATHAMARE.
Il est vrai, j'ai sous moi des troupes invincibles:
Le dernier des Persans, de ma solde honoré,
Est plus riche, et plus grand, et plus considéré,
Que tu ne saurais l'être aux lieux de ta naissance,
Où le ciel vous fit tous égaux par l'indigence.
INDATIRE.
Qui borne ses désirs est toujours riche assez.
ATHAMARE.
Ton coeur ne connaît point les voeux intéressés;
Mais la gloire, Indatire?
INDATIRE.
Elle a pour moi des charmes(38).
ATHAMARE.
Elle habite à ma cour, à l'abri de mes armes:
On ne la trouve point dans le fond des déserts;
Tu l'obtiens près de moi, tu l'as, si tu me sers.
Elle est sous mes drapeaux; viens avec moi t'y rendre.
INDATIRE.
A servir sous un maître on me verrait descendre?
ATHAMARE.
Va, l'honneur de servir un maître généreux,
Qui met un digne prix aux exploits belliqueux,
Vaut mieux que de ramper dans une république,
Ingrate(var14)
en tous les temps et souvent tyrannique.
Tu peux prétendre à tout en marchant sous
ma loi:
J'ai parmi mes guerriers des Scythes comme toi.
INDATIRE.
Tu n'en as point. Apprends que ces indignes Scythes,
Voisins de ton pays, sont loin de nos limites(39):
Si l'air de tes climats a pu les infecter,
Dans nos heureux cantons il n'a pu se porter.
Ces Scythes malheureux ont connu l'avarice;
La fureur d'acquérir corrompit leur justice(40),
Ils n'ont su que servir; leurs infidèles mains
Ont abandonné l'art qui nourrit les humains
Pour l'art qui les détruit, l'art affreux de la
guerre;
Ils ont vendu leur sang aux maîtres de la terre.
Meilleurs citoyens qu'eux, et plus braves guerriers,
Nous volons aux combats, mais c'est pour nos foyers;
Nous savons tous mourir, mais c'est pour la patrie:
Nul ne vend parmi nous son honneur ou sa vie.
Nous serons, si tu veux, tes dignes alliés;
Mais on n'a point d'amis alors qu'ils sont payés.
Apprends à mieux juger de ce peuple équitable,
Égal à toi, sans doute, et non moins respectable.
ATHAMARE.
Élève ta patrie, et cherche à la
vanter;
C'est le recours du faible, on peut le supporter.
Ma fierté, que permet la grandeur souveraine,
Ne daigne pas ici lutter contre la tienne...
Te crois-tu juste au moins?
INDATIRE.
Oui, je puis m'en flatter.
ATHAMARE.
Rends-moi donc le trésor que tu viens de m'ôter.
INDATIRE.
A toi?
ATHAMARE.
Rends à son maître une de ses sujettes,
Qu'un indigne destin traîna dans ces retraites,
Un bien dont nul mortel ne pourra me priver,
Et que sans injustice on ne peut m'enlever:
Rends sur l'heure Obéide.
INDATIRE.
A ta superbe audace,
A tes discours altiers, à cet air de menace,
Je veux bien opposer la modération,
Que l'univers estime en notre nation.
Obéide, dis-tu, de toi seul doit dépendre;
Elle était ta sujette! Oses-tu bien prétendre
Que des droits des mortels on ne jouisse pas,
Dès qu'on a le malheur de naître en tes
États?
Le ciel, en le créant, forma-t-il l'homme esclave?
La nature qui parle, et que ta fierté brave,
Aura-t-elle à la glèbe attaché les
humains
Comme les vils troupeaux mugissants sous nos mains?
Que l'homme soit esclave aux champs de la Médie,
Qu'il rampe, j'y consens; il est libre en Scythie.
Au moment qu'Obéide honora de ses pas
Le tranquille horizon qui borde nos États,
La liberté, la paix, qui sont notre apanage,
L'heureuse égalité, les biens du premier
âge,
Ces biens que des Persans aux mortels ont ravis,
Ces biens, perdus ailleurs, et par nous recueillis,
De la belle Obéide ont été le partage.
ATHAMARE.
Il en est un plus grand, celui que mon courage
A l'univers entier oserait disputer,
Que tout autre qu'un roi ne saurait mériter,
Dont tu n'auras jamais qu'une imparfaite idée,
Et dont avec fureur mon âme est possédée:
Son amour; c'est le bien qui doit m'appartenir;
A moi seul était dû l'honneur de la servir.
Oui, je descends enfin jusqu'à daigner te dire
Que de ce coeur altier je lui soumis l'empire,
Avant que les destins eussent pu t'accorder
L'heureuse liberté d'oser la regarder.
Ce trésor est à moi, barbare, il faut le
rendre.
INDATIRE.
Imprudent étranger, ce que je viens d'entendre
Excite ma pitié plutôt que mon courroux.
Sa libre volonté m'a choisi pour époux;
Ma probité lui plut; elle l'a préférée
Aux recherches, aux voeux de toute ma contrée:
Et tu viens de la tienne ici redemander
Un coeur indépendant qu'on vient de m'accorder!
O toi qui te crois grand, qui l'es par l'arrogance,
Sors d'un asile saint, de paix et d'innocence;
Fuis; cesse de troubler, si loin de tes États,
Des mortels, tes égaux, qui ne t'offensent pas.
Tu n'es pas prince ici.
ATHAMARE,
Ce sacré caractère
M'accompagne en tous lieux sans m'être nécessaire:
Si j'avais dit un mot, ardents à me servir,
Mes soldats à mes pieds auraient su te punir.
Je descends jusqu'à toi ma dignité t'outrage;
Je la dépose ici, je n'ai que mon courage:
C'est assez, je suis homme, et ce fer me suffit
Pour remettre en mes mains le bien qu'on me ravit.
Cède Obéide, ou meurs, ou m'arrache la
vie.
INDATIRE.
Quoi? nous t'avons en paix reçu dans ma patrie,
Ton accueil nous flattait, notre simplicité
N'écoutait que les droits de l'hospitalité;
Et tu veux me forcer, dans la même journée,
De souiller par ta mort un si saint hyménée!
ATHAMARE.
Meurs, te dis-je, ou me tue... On vient, retire-toi,
Et si tu n'es un lâche...
INDATIRE.
Ah! c'en est trop... suis-moi.
ATHAMARE.
Je te fais cet honneur.
(Il sort.)
SCÈNE III.
INDATIRE, HERMODAN, SOZAME,
UN SCYTHE.
HERMODAN, à Indatire,
qui est près de sortir.
Viens(var15);
ma main paternelle
Te remettra, mon fils, ton épouse fidèle.
Viens, le festin t'attend.
INDATIRE.
Bientôt je vous suivrai:
Allez.,. O cher objet! je te mériterai.
(Il sort.)
SCÈNE IV.
HERMODAN, SOZAME, UN SCYTHE.
SOZAME.
Pourquoi ne pas nous suivre? Il diffère...
HERMODAN.
Ah! Sozame,
Cher ami, dans quel trouble il a jeté mon âme!
As-tu vu sur son front des signes de fureur?
SOZAME.
Quel en serait l'objet?
HERMODAN.
Peut-être que mon coeur
Conçoit d'un vain danger la crainte imaginaire;
Mais son trouble était grand. Sozame, je suis
père:
Si mes yeux par les ans ne sont point affaiblis,
J'ai cru voir ce Persan qui menaçait mon fils.
SOZAME.
Tu me fais frissonner... avançons; Athamare
Est capable de tout.
HERMODAN.
La faiblesse s'empare
De mes esprits glacés, et mes sens éperdus
Trahissent mon courage, et ne me servent plus...
(Il s'assied en tremblant sur le banc de gazon.)
Mon fils ne revient point... j'entends un bruit horrible.
(Au Scythe qui est auprès de lui.)
Je succombe... Va, cours, en ce moment terrible,
Cours, assemble au drapeau nos braves combattants.
LE SCYTHE.
Rassure-toi, j'y vole, ils sont prêts en tout temps.
SOZAME, à Hermodan.
Ranime ta vertu, dissipe tes alarmes.
HERMODAN, se relevant à
peine.
Oui, j'ai pu me tromper; oui, je renais(41).
SCÈNE V.
HERMODAN, SOZAME,
ATHAMARE l'épée
à la main, HIRCAN, SUITE.
ATHAMARE.
Aux armes!
Aux armes, compagnons, suivez-moi, paraissez!
Où la trouver?
HERMODAN, effrayé, en
chancelant.
Barbare...
SOZAME.
Arrête.
ATHAMARE, à ses gardes.
Obéissez,
De sa retraite indigne enlevez Obéide;
Courez, dis-je, volez; que ma garde intrépide,
Si quelque audacieux tentait de vains efforts,
Se fasse un chemin prompt dans la foule des morts;
C'est toi qui l'as voulu, Sozame inexorable.
SOZAME.
J'ai fait ce que j'ai dû.
HERMODAN.
Va, ravisseur coupable,
Infidèle Persan, mon coeur saura venger
Le détestable affront dont tu viens nous charger.
Dans ce dessein, Sozame, il nous quittait sans doute.
ATHAMARE.
Indatire? ton fils?
HERMODAN.
Oui, lui-même.
ATHAMARE.
Il m'en coûte
D'affliger ta vieillesse et de percer ton coeur;
Ton fils eût mérité de servir ma
valeur.
HERMODAN.
Que dis-tu?
ATHAMARE, à ses soldats.
Qu'on épargne à ce malheureux père
Le spectacle d'un fils mourant dans la poussière;
Fermez-lui ce passage.
HERMODAN.
Achève tes fureurs;
Achève... N'oses-tu? Quoi! tu gémis!...
Je meurs.
Mon fils est mort, ami!...
(Il tombe sur le banc de gazon.)
ATHAMARE.
Toi, père d'Obéide,
Auteur de tous mes maux, dont l'âpreté rigide,
Dont le coeur inflexible à ce coup m'a forcé,
Que je chéris encor quand tu m'as offensé,
Il faut dans ce moment la conduire et me suivre.
SOZAME.
Moi! ma fille!
ATHAMARE.
En ces lieux il t'est honteux de vivre:
(A ses soldats.)
Attends mon ordre ici. Vous, marchez avec moi.
SCÈNE VI.
SOZAME, HERMODAN.
SOZAME, se courbant vers Hermodan.
Tous mes malheurs, ami, sont retombés sur toi...
Espère en la vengeance... Il revient... il soupire.
Hermodan!
HERMODAN, se relevant avec peine.
Mon ami, fais au moins que j'expire
Sur le corps étendu de mon fils expirant!
Que je te doive, ami, cette grâce en mourant.
S'il reste quelque force à ta main languissante,
Soutiens d'un malheureux la marche chancelante;
Viens, lorsque de mon fils j'aurai fermé les yeux,
Dans un même sépulcre enferme-nous tous
deux.
SOZAME.
Trois amis y seront; ma douleur te le jure.
Mais déjà l'on s'avance, on venge notre
injure,
Nous ne mourrons pas seuls.
HERMODAN.
Je l'espère; j'entends
Les tambours, nos clairons, les cris des combattants:
Nos Scythes sont armés... Dieux, punissez les
crimes!
Dieux, combattez pour nous, et prenez vos victimes!
Ayez pitié d'un père.
SCÈNE VII.
SOZAME, HERMODAN. OBÉIDE.
SOZAME.
O ma fille! est-ce vous?
HERMODAN.
Chère Obéide... hélas! |