OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE THÉÂTRE V
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LE TRIUMVIRAT
TRAGÉDIE EN CINQ ACTES.
REPRÉSENTÉE SUR LE THÉÂTRE FRANÇAIS LE 5 JUILLET 1764.

Avertissement de Moland
Avertissement de l'édition de Kehl.
Notice bibliographique.
Préface de l'éditeur
Personnages
Acte I
Acte II
Acte III
Acte IV
Acte V
Variantes

AVERTISSEMENT DE MOLAND.

Le 13 juillet 1763, Voltaire écrivait au comte d’Argental qu’il avait en tête un drame un peu barbare, un peu à l’anglaise, « destiné à faire un très grand effet sur le théâtre. » Il ne voulait le donner qu’incognito: « Soyez persuadé que le public ne se tournera jamais de mon côté, quand il verra que je veux paraître toujours sur la scène; on se lasse de voir toujours le même homme. » Pour dérouter le monde, il voulait y mettre un style dur. Il y aurait de l’assassinat. Elle serait bien loin de nos moeurs douces; le spectacle serait assez beau, quelquefois très pittoresque. Ce drame serait l’oeuvre d’un jeune homme qui promettrait quelque chose de bien sinistre, et qu’il faudrait encourager. « Ne serait-ce pas un grand plaisir pour vous de vous moquer de ce public si frivole, si changeant, si incertain dans ses goûts, si volage, si français? » 

Il s’agissait du Triumvirat. Voltaire hésite toutefois à prendre ce titre déjà employé par Crébillon. « Le titre me ferait soupçonner, et on dirait que je suis le savetier qui raccommode toujours les vieux cothurnes de Crébillon; cependant il est difficile de donner un autre titre à l’ouvrage. » 

Dans l’intimité, Voltaire appelait sa pièce les Roués. « Ce n’est pas, écrit-il à d’Argental, ce n’est pas un ex-jésuite qui a fait les Roués, c’est un jeune novice, qui demanda son congé dès qu’il sut la banqueroute du P. La Valette et qu’il apprit que nosseigneurs du parlement avaient un malin vouloir contre saint Ignace de Loyola. Le public, sans doute, protégera ce pauvre diable; mais le bon de l’affaire, c’est qu’elle amusera mes anges. Je crois déjà les voir rire sous cape à la représentation. » 

Le succès ne répondit pas à l’attente de l’auteur, qui retira sa pièce après la première représentation, et se mit à la corriger et à la refondre avec une infatigable ardeur. 
 
 

AVERTISSEMENT

DE L’ÉDITION DE KEHL.

Cette pièce, jouée en 1764(1), fut imprimée à Paris en 1766(2). « L’auteur, disait M. de Voltaire dans son Avertissement(3),n’avait composé cet ouvrage que pour avoir occasion de développer, dans des notes, les caractères des principaux Romains, au temps du triumvirat, et pour placer convenablement l’histoire de tant d’autres proscriptions qui effrayent et qui déshonorent la nature humaine, depuis la proscription de vingt-trois mille hébreux en un jour, à l’occasion d’un veau d’or, et de vingt-quatre mille en un autre jour, pour une fille madianite, jusqu’aux proscriptions des Vaudois du Piémont. » 

La pièce imprimée est très différente du manuscrit qui a servi aux représentations. C’est sur ce manuscrit que nous avons recueilli les variantes. Elle était accompagnée, dans toutes les éditions, de deux ouvrages en prose: l’un sur le Gouvernement et la Divinité d’Auguste; l’autre intitulé des Conspirations contre les Peuples, et des Proscriptions.

Nous avons cru que ces deux morceaux, purement historiques, et qui n’ont avec cette tragédie qu’un rapport éloigné, seraient mieux placés dans la partie historique de cette édition(4).

PRÉFACE DE L’ÉDITEUR(5).

Cette tragédie, assez ignorée, m’étant tombée entre les mains, j’ai été étonné d’y voir l’histoire presque entièrement falsifiée, et cependant les moeurs des Romains, du temps du triumvirat, représentées avec le pinceau le plus fidèle. 

Ce contraste singulier m’a engagé à la faire imprimer avec des remarques que j’ai faites sur ces temps illustres et funestes d’un empire qui, tout détruit qu’il est, attirera toujours les regards de vingt royaumes élevés sur ses débris, et dont chacun se vante aujourd’hui d’avoir été une province des Romains, et une des pièces de ce grand édifice. Il n’y a point de petite ville qui ne cherche à prouver qu’elle a eu l’honneur autrefois d’être saccagée par quelque consul romain, et on va même jusqu’à supposer des titres de cette espèce de vanité humiliante. Tout vieux château dont on ignore l’origine a été bâti par César, du fond de l’Espagne au bord du Rhin: on voit partout une tour de César, qui ne fit élever aucune tour dans les pays qu’il subjugua, et qui préférait ses camps retranchés à des ouvrages de pierre et de ciment, qu’il n’avait pas le temps de construire dans la rapidité de ses expéditions. Enfin les temps des Scipion, de Sylla, de César, d’Auguste, sont beaucoup plus présents à notre mémoire que les premiers événements de nos propres monarchies. Il semble que nous soyons encore sujets des Romains. 

J’ose dire dans mes notes ce que je pense de la plupart de ces hommes célèbres, tels que César, Pompée, Antoine, Auguste, Caton, Cicéron, en ne jugeant que par les faits, et en ne me préoccupant pour personne. Je ne prétends point juger la pièce. J’ai fait une étude particulière de l’histoire, et non pas du théâtre, que je connais assez peu, et qui me semble un objet de goût plutôt que de recherches. J’avoue que j’aime à voir dans un ouvrage dramatique les moeurs de l’antiquité, et à comparer les héros qu’on met sur le théâtre avec la conduite et le caractère que les historiens leur attribuent. Je ne demande pas qu’ils fassent sur la scène ce qu’ils ont réellement fait dans leur vie; mais je me crois en droit d’exiger qu’ils ne fassent rien qui ne soit dans leurs moeurs: c’est là ce qu’on appelle la vérité théâtrale. 

Le public semble n’aimer que les sentiments tendres et touchants, les emportements et les craintes des amantes affligées. Une femme trahie intéresse plus que la chute d’un empire. J’ai trouvé dans cette pièce des objets qui se rapprochent plus de ma manière de penser et de celle de quelques lecteurs qui, sans exclure aucun genre, aiment les peintures des grandes révolutions, ou plutôt des hommes qui les ont faites. S’il n’avait été question que des amours d’Octave et du jeune Pompée dans cette pièce, je ne l’aurais ni commentée ni imprimée. Je m’en suis servi comme d’un sujet qui m’a fourni des réflexions sur le caractère des Romains, sur ce qui intéresse l’humanité, et sur ce qu’on peut découvrir de vérités historiques. 

J’aurais désiré qu’on eût commenté ainsi les tragédies de Pompée, de Sertorius, de Cinna, des Horaces, et qu’on eût démêlé ce qui appartient à la vérité, et ce qui appartient à la fable. Il est certain, par exemple, que César ne tint à Ptolémée aucun des discours que lui prête le sublime et inégal auteur de la Mort de Pompée(6),et que Cornélie ne parla point à César comme on l’a fait parler(7), puisque Ptolémée était un enfant de douze à treize ans, et Cornélie une femme de dix-huit, qui ne vit jamais César, qui n’aborda point en Égypte, et qui ne joua aucun rôle dans les guerres civiles. Il n’y a jamais eu d’Émilie qui ait conspiré avec Cinna; tout cela est une invention du génie du poète. La conspiration de Cinna n’est probablement qu’un sujet fabuleux de déclamation, inventé par Sénèque, comme je le dis dans mes notes(8).

De toutes les tragédies que nous avons, celle qui s’écarte le moins de la vérité historique, et qui peint le coeur le plus fidèlement, serait Britannicus, si l’intrigue n’était pas uniquement fondée sur les prétendues amours de Britannicus et de Junie, et sur la jalousie de Néron. J’espère que les éditeurs(9) qui ont annoncé les commentaires des ouvrages de Racine par souscription n’oublieront pas de remarquer comment ce grand homme a fondu et embelli Tacite dans sa pièce. Je pense que, si Néron n’avait pas la puérilité de se cacher derrière une tapisserie pour écouter l’entretien de Britannicus et de Junie, et si le cinquième acte pouvait être plus animé, cette pièce serait celle qui plairait le plus aux hommes d’État et aux esprits cultivés. 

En un mot, on voit assez quel est mon but dans l’édition que je donne. Le manuscrit de cette tragédie est intitulé Octave et le jeune Pompée; j’y ai ajouté le titre du Triumvirat: il m’a paru que ce titre réveille plus l’attention, et présente à l’esprit une image plus forte et plus grande. Je sais gré à l’auteur d’avoir supprimé Lépide, et de n’avoir parlé de cet indigne Romain que comme il le méritait. 

Encore une fois je ne prétends point juger de la pièce. Il faut toujours attendre le jugement du public; mais il me semble que l’auteur écrit plus pour les lecteurs que pour les spectateurs. Sa pièce m’a paru tenir beaucoup plus du terrible que du genre qui attendrit le coeur et qui le déchire. 

On m’assure même que l’auteur n’a point prétendu faire une tragédie pour le théâtre de Paris, et qu’il n’a voulu que rendre odieux la plupart des personnages de ces temps atroces: c’est en quoi il m’a paru qu’il avait réussi. La pièce est peut-être dans le goût anglais. Il est bon d’avoir des ouvrages dans tous les genres. 

Il m’importe peu de connaître l’auteur je ne me suis occupé que de faire sur cet ouvrage des notes qui peuvent être utiles. Les gens de lettres qui aiment ces recherches, et pour qui seuls j’écris, en seront les juges. 

J’ai employé la nouvelle orthographe(10). Il m’a paru qu’on doit écrire, autant qu’on le peut, comme on parle; et quand il n’en coûte qu’un a au lieu d’un o pour distinguer les Français de saint François d’Assise, comme dit l’auteur de la Henriade, et pour faire sentir qu’on prononce Anglais et Danois, ce n’est ni une grande peine ni une grande difficulté de mettre un a qui indique la vraie prononciation, à la place de cet o qui vous trompe. 
 
 

PERSONNAGES


OCTAVE, surnommé depuis Auguste. 
MARC-ANTOINE. 
le jeune POMPÉE. 
JULIE, fille de Lucius César. 
FULVIE, femme de Marc-Antoine. 
ALBINE, suivante de Fulvie. 
AUFIDE, tribun militaire. 
TRIBUNS, CENTURIONS, LICTEURS, SOLDATS.

Noms des acteurs qui jouèrent dans cette tragédie: Armand, Dubois, Lekain (Octave), Brizard, Molé (Pompée), Dauberval, Bouret, Granger, Mmes Dumesnil (Fulvie), Lekain, Dubois (Julie), d’Épinay, Doligny, Luzy, Fatanville. ¾ Recette 2,511 livres. ¾ Après la première représentation l’auteur retira sa pièce. (G. A.)
 
 

LE TRIUMVIRAT

TRAGÉDIE.

ACTE PREMIER.

SCÈNE I.

(Le théâtre représente l’île où les triumvirs firent les proscriptions et le partage du monde. La scène est obscurcie; on entend le tonnerre, on voit des éclairs. La scène découvre des rochers, des précipices, et des tentes dans l’éloignement.)

FULVIE, ALBINE.

FULVIE


Quelle effroyable nuit! Que le courroux céleste 
Éclate avec justice en cette île funeste(11)!

ALBINE.

Ces tremblements soudains, ces rochers renversés, 
Ces volcans infernaux jusqu’au ciel élancés, 
Ce fleuve soulevé roulant sur nous son onde, 
Ont fait craindre aux humains les derniers jours du monde. 
La foudre a dévoré ce détestable airain, 
Ces tables de vengeance où le fatal burin 
Épouvantait nos yeux d’une liste de crimes, 
De l’ordre du carnage, et des noms des victimes. 
Vous voyez en effet que nos proscriptions 
Sont en horreur au ciel ainsi qu’aux nations. 

FULVIE.

Tombe sur nos tyrans cette foudre égarée, 
Qui, frappant vainement une terre abhorrée, 
A détruit dans les mains de nos maîtres cruels 
Les instruments du crime, et non les criminels! 
Je voudrais avoir vu cette île anéantie, 
Avec l’indigne affront dont on couvre Fulvie. 
Que font nos trois tyrans dans ce désordre affreux? 
Quelques remords au moins ont-ils approché d’eux? 

ALBINE.

Dans cette île tremblante aux éclats du tonnerre, 
Tranquilles dans leur tente ils partageaient la terre; 
Du sénat et du peuple ils ont réglé le sort, 
Et dans Rome sanglante ils envoyaient la mort. 

FULVIE.

Antoine me la donne, ô jour d’ignominie! 
Il me quitte, il me chasse, il épouse Octavie(12);
D’un divorce odieux j’attends l’infâme écrit; 
Je suis répudiée; et c’est moi qu’on proscrit.

ALBINE.

Il vous brave à ce point! Il vous fait cette injure! 

FULVIE.

L’assassin des Romains craint-il d’être parjure? 
Je l’ai trop bien servi tout barbare est ingrat, 
Il prétexte envers moi l’intérêt de l’État; 
Mais ce grand intérêt n’est que celui d’un traître 
Qui ménageant Octave en est trompé peut-être. 

ALBINE.

Octave vous aima(13): se peut-il qu’aujourd’hui 
Vos malheurs, vos affronts, ne viennent que de lui? 

FULVIE.

Qui peut connaître Octave? Et que son caractère 
Est différent en tout du grand coeur de son père! 
Je l’ai vu, dans l’erreur de ses égarements, 
Passer Antoine même en ses emportements(14);
Je l’ai vu des plaisirs chercher la folle ivresse; 
Je l’ai vu des Catons affecter la sagesse. 
Après m’avoir offert un criminel amour, 
Ce Protée à ma chaîne échappa sans retour. 
Tantôt il est affable, et tantôt sanguinaire: 
Il adore Julie, il a proscrit son père; 
Il hait, il craint Antoine, et lui donne sa soeur: 
Antoine est forcené, mais Octave est trompeur. 
Ce sont là les héros qui gouvernent la terre; 
Ils font, en se jouant, et la paix et la guerre; 
Du sein des voluptés ils nous donnent des fers. 
A quels maîtres, grands dieux, livrez-vous l’univers(15)!
Albine, les lions, au sortir des carnages, 
Suivent, en rugissant, leurs compagnes sauvages; 
Les tigres font l’amour avec férocité: 
Tels sont nos triumvirs. Antoine ensanglanté 
Prépare de l’hymen la détestable fête. 
Octave a de Julie entrepris la conquête; 
Et dans ce jour de sang, de tristesse, et d’horreur, 
L’amour de tous côtés se mêle à la fureur;
Julie abhorre Octave; elle n’est occupée 
Que de livrer son coeur au fils du grand Pompée. 
Si Pompée est écrit sur ce livre fatal, 
Octave en l’immolant frappe en lui son rival. 
Voilà donc les ressorts du destin de l’empire, 
Ces grands secrets d’État, que l’ignorance admire! 
Ils étonnent de loin les vulgaires esprits, 
Ils inspirent de près l’horreur et le mépris. 

ALBINE.

Que de bassesse, ô ciel! et que de tyrannie! 
Quoi! les maîtres du monde en sont l’ignominie 
Je vous plains: je pensais que Lépide aujourd’hui 
Contre ces deux ingrats vous servirait d’appui. 
Vous unîtes vous-même Antoine avec Lépide. 

FULVIE.

A peine est-il compté dans leur troupe homicide. 
Subalterne tyran, pontife méprisé, 
De son faible génie ils ont trop abusé; 
Instrument odieux de leurs sanglants caprices, 
C’est un vil scélérat soumis à ses complices; 
Il signe leurs décrets sans être consulté, 
Et pense agir encore avec autorité(16).
Mais si dans mes chagrins quelques douceurs me restent, 
C’est que mes deux tyrans en secret se détestent(17).
Cet hymen d’Octavie et ses faibles appas 
Éloignent la rupture et ne l’empêchent pas. 
Ils se connaissent trop; ils se rendent justice. 
Un jour je les verrai, préparant leur supplice, 
Allumer la discorde avec plus de fureur 
Que leur fausse amitié n’étale ici d’horreur. 

SCÈNE II.

FULVIE, ALBINE, AUFIDE.

FULVIE.

Aufide, qu’a-t-on fait? Quelle est ma destinée? 
A quel abaissement suis-je enfin condamnée? 

AUFIDE.

Le divorce est signé de cette même main 
Que l’on voit à longs flots verser le sang romain; 
Et bientôt vos tyrans viendront sous cette tente 
Partager des proscrits la dépouille sanglante.

FULVIE.

Puis-je compter sur vous? 

AUFIDE.

Né dans votre maison, 
Si je sers sous Antoine, et dans sa légion, 
Je ne suis qu’à vous seule. Autrefois mon épée 
Aux champs thessaliens servit le grand Pompée: 
Je rougis d’être ici l’esclave des fureurs 
Des vainqueurs de Pompée et de vos oppresseurs. 
Mais que résolvez-vous? 

FULVIE.

De me venger. 

AUFIDE.

Sans doute, 
Vous le devez, Fulvie. 

FULVIE.

Il n’est rien qui me coûte, 
Il n’est rien que je craigne; et dans nos factions 
On a compté Fulvie au rang des plus grands noms. 
Je n’ai qu’une ressource, Aufide, en ma disgrâce; 
Le parti de Pompée est celui que j’embrasse; 
Et Lucius César a des amis secrets(18)
Qui sauront à ma cause unir ses intérêts. 
Il est, vous le savez, le père de Julie; 
Il fut proscrit; enfin tout me le concilie. 
Julie est-elle à Rome? 

AUFIDE.

On n’a pu l’y trouver. 
Octave tout-puissant l’aura fait enlever; 
Le bruit en a couru. 

FULVIE.

Le rapt et l’homicide, 
Ce sont là ses exploits! Voilà nos lois, Aufide. 
Mais le fils de Pompée est-il en sûreté? 
Qu’en avez-vous appris? 

AUFIDE.

Son arrêt est porté; 
Et l’infâme avarice, au pouvoir asservie(19),
Doit trancher à prix d’or une si belle vie; 
Tels sont les vils Romains. 

FULVIE.

Quoi! tout espoir me fuit! 
Non, je défie encor le sort qui me poursuit; 
Les tumultes des camps ont été mes asiles: 
Mon génie était né pour les guerres civiles(20),
Pour ce siècle effroyable où j’ai reçu le jour. 
Je veux... Mais j’aperçois dans ce sanglant séjour 
Les licteurs des tyrans, leurs lâches satellites, 
Qui de ce camp barbare occupent les limites. 
Vous qu’un emploi funeste attache ici près d’eux, 
Demeurez; écoutez leurs complots ténébreux; 
Vous m’en avertirez; et vous viendrez m’apprendre 
Ce que je dois souffrir, ce qu’il faut entreprendre. 
(Elle sort avec Albine.)

AUFIDE.

Moi, le soldat d’Antoine! A quoi suis-je réduit! 
De trente ans de travaux quel exécrable fruit! 

(Tandis qu’il parle, on avance la tente où Octave
et Antoine vont se placer. Les licteurs l’entourent, 
et forment un demi-cercle. 
Aufide se range à côté de la tente.) 

SCÈNE III.

OCTAVE, ANTOINE, debout dans la tente,
une table derrière eux.

ANTOINE.

Octave, c’en est fait, et je la répudie; 
Je resserre nos noeuds par l’hymen d’Octavie; 
Mais ce n’est pas assez pour éteindre ces feux 
Qu’un intérêt jaloux allume entre nous deux, 
Deux chefs toujours unis sont un exemple rare; 
Pour les concilier il faut qu’on les sépare. 
Vingt fois votre Agrippa, vos confidents, les miens, 
Depuis que nous régnons, ont rompu nos liens. 
Un compagnon de plus, ou qui du moins croit l’être, 
Sur le trône avec nous affectant de paraître, 
Lépide, est un fantôme aisément écarté(21),
Qui rentre de lui-même en son obscurité. 
Qu’il demeure pontife, et qu’il préside aux fêtes 
Que Rome en gémissant consacre à nos conquêtes; 
La terre n’est qu’à nous et qu’à nos légions. 
Il est temps de fixer le sort des nations; 
Réglons surtout le nôtre; et, quand tout nous seconde, 
Cessons de différer le partage du monde. 
(Ils s’asseyent à la table où ils doivent signer.) 

OCTAVE.

Mes desseins dès longtemps ont prévenu vos voeux; 
J’ai voulu que l’empire appartînt à tous deux. 
Songez que je prétends la Gaule et l’Illyrie, 
Les Espagnes, l’Afrique, et surtout l’Italie; 
L’Orient est à vous(22).

ANTOINE.

Telle est ma volonté, 
Tel est le sort du monde entre nous arrêté. 
Vous l’emportez sur moi dans ce nouveau partage; 
Je ne me cache point quel est votre avantage; 
Rome va vous servir: vous aurez sous vos lois 
Les vainqueurs de la terre, et je n’ai que des rois(23).
Je veux bien vous céder. J’exige en récompense 
Que votre autorité, secondant ma puissance, 
Extermine à jamais les restes abattus 
Du parti de Pompée et du traître Brutus; 
Qu’aucun n’échappe aux lois que nous avons portées. 

OCTAVE.

D’assez de sang peut-être elles sont cimentées. 

ANTOINE.

Comment! vous balancez! Je ne vous connais plus. 
Qui peut troubler ainsi vos voeux irrésolus? 

OCTAVE.

Le ciel même a détruit ces tables si cruelles. 

ANTOINE.

Le ciel qui nous seconde en permet de nouvelles. 
Craignez-vous un augure(24)?

OCTAVE.

Et ne craignez-vous pas 
De révolter la terre à force d’attentats? 
Nous voulons enchaîner la liberté romaine. 
Nous voulons gouverner; n’excitons plus la haine. 

ANTOINE.

Nommez-vous la justice une inhumanité? 
Octave, un triumvir par César adopté, 
Quand je venge un ami, craint de venger un père! 
Vous oublieriez son sang pour flatter le vulgaire! 
A qui prétendez-vous accorder un pardon, 
Quand vous m’avez vous-même immolé Cicéron? 

OCTAVE.

Rome pleure sa mort. 

ANTOINE.

Elle pleure en silence. 
Cassius et Brutus, réduits à l’impuissance, 
Inspireront peut-être aux autres nations 
Une éternelle horreur de nos proscriptions. 
Laissons-les en tracer d’effroyables images, 
Et contre nos deux noms révolter tous les âges. 
Assassins de leur maître et de leur bienfaiteur, 
C’est leur indigne nom qui doit être en horreur: 
Ce sont les coeurs ingrats qu’il est temps qu’on punisse; 
Seuls ils sont criminels, et nous faisons justice. 
Ceux qui les ont servis, qui les ont approuvés, 
Aux mêmes châtiments seront tous réservés(25).
De vingt mille guerriers, péris dans nos batailles, 
D’un oeil sec et tranquille on voit les funérailles; 
Sur leurs corps étendus, victimes du trépas, 
Nous volons, sans pâlir, à de nouveaux combats; 
Et de la trahison cent malheureux complices 
Seraient au grand César de trop chers sacrifices! 

OCTAVE.

Dans Rome en ce jour même on venge encor sa mort; 
Mais sachez qu’à mon coeur il en coûte un effort. 
Trop d’horreur à la fin peut souiller sa vengeance; 
Je serais plus son fils si j’avais sa clémence. 

ANTOINE.

La clémence aujourd’hui peut nous perdre tous deux. 

OCTAVE.

L’excès des cruautés serait plus dangereux. 

ANTOINE.

Redoutez-vous le peuple? 

OCTAVE.

Il faut qu’on le ménage; 
Il faut lui faire aimer le frein de l’esclavage. 
D’un oeil d’indifférence il voit la mort des grands; 
Mais quand il craint pour lui, malheur à ses tyrans(26)!

ANTOINE.

J’entends: à mes périls vous cherchez à lui plaire, 
Vous voulez devenir un tyran populaire. 

OCTAVE.

Vous m’imputez toujours quelques secrets desseins.
Sacrifier Pompée(27), est-ce plaire aux Romains? 
Mes ordres aujourd’hui renversent leur idole. 
Tandis que je vous parle, on le frappe, on l’immole: 
Que voulez-vous de plus? 

ANTOINE.

Vous ne m’abusez pas; 
Il vous en coûta peu d’ordonner son trépas: 
A nos vrais intérêts sa mort fut nécessaire(28).
Mais d’un rival secret vous voulez vous défaire; 
Il adorait Julie, et vous étiez jaloux; 
Votre amour outragé conduisait tous vos coups. 
De nos engagements remplissez l’étendue: 
De Lucius César la mort est suspendue; 
Oui, Lucius César, contre nous conjuré... 

OCTAVE.

Arrêtez. 

ANTOINE.

Ce coupable est-il pour nous sacré? 
Je veux qu’il meure... 

OCTAVE, se levant.

Lui? le père de Julie? 

ANTOINE.

Oui, lui-même(var1). 

OCTAVE.

Écoutez: notre intérêt nous lie; 
L’hymen étreint ces noeuds; mais si vous persistez 
A demander le sang que vous persécutez, 
Dès ce jour entre nous je romps toute alliance. 

ANTOINE.

Octave, je sais trop que notre intelligence 
Produira la discorde et trompera nos voeux. 
Ne précipitons point des temps si dangereux.
Voulez-vous m’offenser? 

OCTAVE.

Non; mais je suis le maître 
D’épargner un proscrit qui ne devait pas l’être. 

ANTOINE.

Mais vous-même avec moi vous l’aviez condamné: 
De tous nos ennemis c’est le plus obstiné. 
Qu’importe si sa fille un moment vous fut chère? 
A notre sûreté je dois le sang du père. 
Les plaisirs inconstants d’un amour passager 
A nos grands intérêts n’ont rien que d’étranger. 
Vous avez jusqu’ici peu connu la tendresse; 
Et je n’attendais pas cet excès de faiblesse. 

OCTAVE.

De faiblesse!... Et c’est vous qui m’oseriez blâmer? 
C’est Antoine aujourd’hui qui me défend d’aimer? 

ANTOINE.

Nous avons tous les deux mêlé dans les alarmes 
Les fêtes, les plaisirs à la fureur des armes: 
César en fit autant(29);mais par la volupté 
Le cours de ses exploits ne fut point arrêté. 
Je le vis dans l’Égypte, amoureux et sévère, 
Adorer Cléopâtre en immolant son frère. 

OCTAVE.

Ce fut pour la servir. Je puis vous voir un jour 
Plus aveuglé que lui, plus faible à votre tour. 
Je vous connais assez; mais, quoi qu’il en arrive, 
J’ai rayé Lucius, et je prétends qu’il vive. 

ANTOINE.

Je n’y consentirai qu’en vous voyant signer 
L’arrêt de ces proscrits qu’on ne peut épargner. 

OCTAVE.

Je vous l’ai déjà dit, j’étais las du carnage 
Où la mort de César a forcé mon courage. 
Mais, puisqu’il faut enfin ne rien faire à demi, 
Que le salut de Rome en doit être affermi, 
Qu’il me faut consommer l’horreur qui nous rassemble; 
(Il s’assied, et signe.)
Je cède, je me rends... j’y souscris... Ma main tremble. 
Allez, tribuns, portez ces malheureux édits 
(A Antoine, qui s’assied et signe.)
Et nous, puissions-nous être à jamais réunis! 

ANTOINE.

Vous, Aufide, demain vous conduirez Fulvie; 
Sa retraite est marquée aux champs de l’Apulie: 
Que je n’entende plus ses cris séditieux. 

OCTAVE.

Écoutons ce tribun qui revient en ces lieux; 
Il arrive de Rome, et pourra nous apprendre 
Quel respect à nos lois le sénat a dû rendre. 

SCÈNE IV.

OCTAVE, ANTOINE, AUFIDE, 
UN TRIBUN, LICTEURS.

ANTOINE, au tribun.

A-t-on des triumvirs accompli les desseins? 
Le sang assure-t-il le repos des humains? 

LE TRIBUN.

Rome tremble et se tait au milieu des supplices. 
Il nous reste à frapper quelques secrets complices, 
Quelques vils ennemis d’Antoine et des Césars, 
Restes des conjurés de ces ides de Mars, 
Qui, dans les derniers rangs cachant leur haine obscure? 
Vont du peuple en secret exciter le murmure. 
Paulus, Albin, Cotta, les plus grands sont tombés; 
A la proscription peu se sont dérobés. 

OCTAVE.

A-t-on de l’univers affermi la conquête? 
Et du fils de Pompée apportez-vous la tête? 
Pour le bien de l’État j’ai dû la demander. 

LE TRIBUN.

Les dieux n’ont pas voulu, seigneur, vous l’accorder: 
Trop chéri des Romains, ce jeune téméraire 
Se paraît à leurs yeux des vertus de son père;
Et lorsque, par mes soins, des têtes des proscrits 
Aux murs du Capitole on affichait le prix, 
Pompée à leur salut mettait des récompenses. 
Il a par des bienfaits combattu vos vengeances; 
Mais, quand vos légions ont marché sur nos pas, 
Alors, fuyant de Rome et cherchant les combats, 
Il s’avance a Césène, et vers les Pyrénées 
Doit au fils de Caton joindre ses destinées; 
Tandis qu’en Orient Cassius et Brutus, 
Conjurés trop fameux par leurs fausses vertus, 
A leur faible parti rendant un peu d’audace. 
Osent vous défier dans les champs de la Thrace. 

ANTOINE.

Pompée est échappé! 

OCTAVE.

Ne vous alarmez pas; 
En quelque endroit qu’il soit, la mort est sur ses pas. 
Si mon père a du sien triomphé dans Pharsale, 
J’attends contre le fils une fortune égale; 
Et le nom de César, dont je suis honoré, 
De sa perte à mon bras fait un devoir sacré. 

ANTOINE.

Préparons donc soudain cette grande entreprise; 
Mais que notre intérêt jamais ne nous divise. 
Le sang du grand César est déjà joint au mien; 
Votre soeur est ma femme; et ce double lien 
Doit affermir le joug où nos mains triomphantes 
Tiendront à nos genoux les nations tremblantes. 

SCÈNE V.

OCTAVE, LE TRIBUN, éloigné.

OCTAVE.

Que feront tous ces noeuds? Nous sommes deux tyrans! 
Puissances de la terre, avez-vous des parents? 
Dans le sang des Césars Julie a pris naissance; 
Et, loin de rechercher mon utile alliance, 
Elle n’a regardé cette triste union 
Que comme un des arrêts de la proscription. 
(Au tribun.)
Revenez... Quoi! Pompée échappe à ma vengeance?
Quoi! Julie avec lui serait d’intelligence? 
On ignore en quels lieux elle a porté ses pas? 

LE TRIBUN.

Son père en est instruit, et l’on n’en doute pas. 
Lui-même de sa fille a préparé la fuite. 

OCTAVE.

De quoi s’informe ici ma raison trop séduite? 
Quoi! lorsqu’il faut régir l’univers consterné, 
Entouré d’ennemis, du meurtre environné, 
Teint du sang des proscrits, que j’immole à mon père, 
Détesté des Romains, peut-être d’un beau-frère, 
Au milieu de la guerre, au sein des factions, 
Mon coeur serait ouvert à d’autres passions! 
Quel mélange inouï! quelle étonnante ivresse 
D’amour, d’ambition, de crimes, de faiblesse! 
Quels soucis dévorants viennent me consumer! 
Destructeur des humains, t’appartient-il d’aimer? 

FIN DU PREMIER ACTE.

ACTE DEUXIÈME.

SCÈNE I.

FULVIE, AUFIDE.

AUFIDE.

Oui, j’ai tout entendu; le sang et le carnage 
Ne coûtaient rien, madame, à votre époux volage. 
Je suis toujours surpris que ce coeur effréné, 
Plongé dans la licence, au vice abandonné, 
Dans les plaisirs affreux qui partagent sa vie, 
Garde une cruauté tranquille et réfléchie. 
Octave même, Octave en paraît indigné; 
Il regrettait le sang où son bras s’est baigné. 
Il n’était plus lui-même: il semble qu’il rougisse 
D’avoir eu si longtemps Antoine pour complice. 
Peut-être aux yeux des siens il feint un repentir 
Pour mieux tromper la terre, et mieux l’assujettir; 
Ou peut-être son âme, en secret révoltée, 
De sa propre furie était épouvantée. 
J’ignore s’il est né pour éprouver un jour 
Vers l’humaine équité quelque faible retour(30);
Mais il a disputé sur le choix des victimes, 
Et je l’ai vu trembler en signant tant de crimes. 

FULVIE.

Qu’importe à mes affronts ce faible et vain remord? 
Chacun d’eux tour à tour me donne ici la mort. 
Octave, que tu crois moins dur et moins féroce, 
Sous un air plus humain cache un coeur plus atroce; 
Il agit en barbare, et parle avec douceur; 
Je vois de son esprit la profonde noirceur 
Le sphinx est son emblème(31), et nous dit qu’il préfère 
Ce symbole du fourbe aux aigles de son père. 
A tromper l’univers il mettra tous ses soins. 
De vertus incapable, il les feindra du moins; 
Et l’autre aura toujours dans sa vertu guerrière 
Les vices forcenés de son âme grossière. 
Ils osent me bannir; c’est là ce que je veux. 
Je ne demandais pas à gémir auprès d’eux, 
A respirer encore un air qu’ils empoisonnent. 
Remplissons sans tarder les ordres qu’ils me donnent; 
Partons. Dans quels pays, dans quels lieux ignorés 
Ne les verrons-nous pas comme à Rome abhorrés? 
Je trouverai partout l’aliment de ma haine. 

SCÈNE II.

FULVIE, ALBINE, AUFIDE.

AUFIDE.

Madame, espérez tout; Pompée est à Césène: 
Mille Romains en foule ont devancé ses pas; 
Son nom et ses malheurs enfantent des soldats; 
On dit qu’à la valeur joignant la diligence, 
Dans cette île barbare il porte la vengeance; 
Que les trois assassins à leur tour sont proscrits, 
Que de leur sang impur on a fixé le prix. 
On dit que Brutus même avance vers le Tibre, 
Que la terre est vengée, et qu’enfin Rome est libre. 
Déjà dans tout le camp ce bruit s’est répandu, 
Et le soldat murmure, ou demeure éperdu. 

FULVIE.

On en dit trop, Albine; un bien si désirable 
Est trop prompt et trop grand pour être vraisemblable; 
Mais ces rumeurs au moins peuvent me consoler, 
Si mes persécuteurs apprennent à trembler. 

AUFIDE.

Il est des fondements à ce bruit populaire. 
Un peu de vérité fait l’erreur du vulgaire. 
Pompée a su tromper le fer des assassins, 
C’est beaucoup; tout le reste est soumis aux destins. 
Je sais qu’il a marché vers les murs de Césène; 
De son départ au moins la nouvelle est certaine, 
Et le bruit qu’on répand nous confirme aujourd’hui 
Que les coeurs des Romains se sont tournés vers lui; 
Mais son danger est grand; des légions entières 
Marchent sur son passage, et bordent les frontières; 
Pompée est téméraire, et ses rivaux prudents. 

FULVIE.

La prudence est surtout nécessaire aux méchants; 
Mais souvent on la trompe; un heureux téméraire 
Confond, en agissant, celui qui délibère. 
Enfin Pompée approche. Unis par la fureur, 
Nos communs intérêts m’annoncent un vengeur. 
Les révolutions, fatales ou prospères, 
Du sort qui conduit tout sont les jeux ordinaires: 
La fortune à nos yeux fit monter sur son char 
Sylla, deux Marius, et Pompée, et César; 
Elle a précipité ces foudres de la guerre; 
De leur sang tour à tour elle a rougi la terre, 
Rome a changé de lois, de tyrans, et de fers. 
Déjà nos triumvirs éprouvent des revers. 
Cassius et Brutus menacent l’Italie. 
J’irais chercher Pompée aux sables de Libye. 
Après mes deux affronts, indignement soufferts, 
Je me consolerais en troublant l’univers. 
Rappelons et l’Espagne et la Gaule irritée 
A cette liberté que j’ai persécutée; 
Puissé-je, dans le sang de ces monstres heureux 
Expier les forfaits que j’ai commis pour eux! 
Pardonne, Cicéron, de Rome heureux génie, 
Mes destins t’ont vengé, tes bourreaux m’ont punie; 
Mais je mourrai contente en des malheurs si grands, 
Si je meurs comme toi le fléau des tyrans. 
(A Aufide.)
Avant que de partir, tâchez de vous instruire 
Si de quelque espérance un rayon peut nous luire. 
Profitez des moments où les soldats troublés 
Dans le camp des tyrans paraissent ébranlés. 
Annoncez-leur Pompée; à ce grand nom peut-être 
Ils se repentiront d’avoir un autre maître. 
Allez. 
(Ici on voit dans l’enfoncement
Julie couchée entre des rochers.)

SCÈNE III.

FULVIE, ALBINE.

FULVIE.

Que vois-je au loin dans ces rochers déserts, 
Sur ces bords escarpés d’abîmes entr’ouverts, 
Que présente à mes yeux la terre encor tremblante? 

ALBINE.

Je vois, ou je me trompe, une femme expirante. 

FULVIE.

Est-ce quelque victime immolée en ces lieux? 
Peut-être les tyrans l’exposent à nos yeux, 
Et par un tel spectacle, ils ont voulu m’apprendre 
De leur triumvirat ce que je dois attendre. 
Allez j’entends d’ici ses sanglots et ses cris: 
Dans son coeur oppressé rappelez ses esprits; 
Conduisez-la vers moi. 

SCÈNE IV.

FULVIE, sur le devant du théâtre; 
JULIE, au fond, vers un des côtés, 
soutenue par ALBINE.

JULIE.

Dieux vengeurs que j’adore! 
Écoutez-moi, voyez pour qui je vous implore! 
Secourez un héros, ou faites-moi mourir. 

FULVIE.

De ses plaintifs accents je me sens attendrir. 

JULIE.

Où suis-je? et dans quels lieux les flots m’ont-ils jetée! 
Je promène en tremblant ma vue épouvantée. 
Où marcher!... Quelle main m’offre ici son secours? 
Et qui vient ranimer mes misérables jours? 

FULVIE.

Sa gémissante voix ne m’est point inconnue. 
Avançons... Ciel! que vois-je! en croirai-je ma vue? 
Destins qui vous jouez des malheureux mortels, 
Amenez-vous Julie en ces lieux criminels? 
Ne me trompé-je point?.. N’en doutons plus, c’est elle. 

JULIE.

Quoi! D’Antoine, grands dieux! c’est l’épouse cruelle! 
Je suis perdue! 

FULVIE.

Hélas! que craignez-vous de moi? 
Est-ce aux infortunés d’inspirer quelque effroi? 
Voyez-moi sans trembler; je suis loin d’être à craindre; 
Vous êtes malheureuse, et je suis plus à plaindre. 

JULIE.

Vous! 

FULVIE.

Quel événement et quels dieux irrités 
Ont amené Julie en ces lieux détestés? 

JULIE.

Je ne sais où je suis: un déluge effroyable 
Qui semblait engloutir une terre coupable, 
Des tremblements affreux, des foudres dévorants, 
Dans les flots débordés ont plongé mes suivants. 
Avec un seul guerrier de la mort échappée, 
J’ai marché quelque temps dans cette île escarpée; 
Mes yeux ont vu de loin des tentes, des soldats; 
Ces rochers ont caché ma terreur et mes pas; 
Celui qui me guidait a cessé de paraître, 
A peine devant vous puis-je me reconnaître; 
Je me meurs. 

FULVIE.

Ah, Julie! 

JULIE.

Eh quoi! vous soupirez! 

FULVIE.

De vos maux et des miens mes sens sont déchirés. 

JULIE.

Vous souffrez comme moi! quel malheur vous opprime? 
Hélas! où sommes-nous? 

FULVIE.

Dans le séjour du crime, 
Dans cette île exécrable où trois monstres unis 
Ensanglantent le monde, et restent impunis. 

JULIE.

Quoi! c’est ici qu’Antoine et le barbare Octave 
Ont condamné Pompée, et font la terre esclave? 

FULVIE.

C’est sous ces pavillons qu’ils règlent notre sort; 
De Pompée ici même ils ont signé la mort. 

JULIE.

Soutenez-moi, grands dieux 

FULVIE.

De cet affreux repaire 
Ces tigres sont sortis: leur troupe sanguinaire 
Marche en ce même instant au rivage opposé. 
L’endroit où je vous parle est le moins exposé; 
Mes tentes sont ici; gardez qu’on ne nous voie. 
Venez; calmez ce trouble où votre âme se noie. 

JULIE.

Et la femme d’Antoine est ici mon appui! 

FULVIE.

Grâces à ses forfaits je ne suis plus à lui. 
Je n’ai plus désormais de parti que le vôtre. 
Le destin par pitié nous rejoint l’une à l’autre. 
Qu’est devenu Pompée? 

JULIE.

Ah! que m’avez-vous dit? 
Pourquoi vous informer d’un malheureux proscrit? 

FULVIE.

Est-il en sûreté? Parlez en assurance: 
J’atteste ici les dieux, et Rome, et ma vengeance, 
Ma haine pour Octave, et mes transports jaloux, 
Que mes soins répondront de Pompée et de vous, 
Que je vais vous défendre au péril de ma vie. 

JULIE.

Hélas! c’est donc à vous qu’il faut que je me fie! 
Si vous avez aussi connu l’adversité, 
Vous n’aurez pas, sans doute, assez de cruauté 
Pour achever ma mort, et trahir ma misère. 
Vous voyez où des dieux me conduit la colère. 
Vous avez dans vos mains, par d’étranges hasards, 
Le destin de Pompée et du sang des Césars. 
J’ai réuni ces noms; l’intérêt de la terre 
A formé notre hymen au milieu de la guerre. 
Rome, Pompée et moi, tout est prêt à périr; 
Aurez-vous la vertu d’oser les secourir? 

FULVIE.

J’oserai plus encor. S’il est sur ce rivage, 
Qu’il daigne seulement seconder mon courage. 
Oui, je crois que le ciel, si longtemps inhumain, 
Pour nous venger tous trois l’a conduit par la main; 
Oui, j’armerai son bras contre la tyrannie. 
Parlez: ne craignez plus. 

JULIE.

Errante, poursuivie, 
Je fuyais avec lui le fer des assassins 
Qui de Rome sanglante inondaient les chemins; 
Nous allions vers son camp: déjà sa renommée 
Vers Césène assemblait les débris d’une armée; 
A travers les dangers près de nous renaissants 
Il conduisait mes pas incertains et tremblants. 
La mort était partout; les sanglants satellites 
Des plaines de Césène occupaient les limites. 
La nuit nous égarait vers ce funeste bord 
Où règnent les tyrans, où préside la mort. 
Notre fatale erreur n’était point reconnue, 
Quand la foudre a frappé notre suite éperdue. 
La terre en mugissant s’entr’ouvre sous nos pas. 
Ce séjour en effet est celui du trépas. 

FULVIE.

Eh bien! est-il encore en cette île terrible? 
S’il ose se montrer, sa perte est infaillible, 
Il est mort. 

JULIE.

Je le sais. 

FULVIE.

Où dois-je le chercher? 
Dans quel secret asile a-t-il pu se cacher? 

JULIE.

Ah! madame... 

FULVIE.

Achevez; c’est trop de défiance; 
Je pardonne à l’amour un doute qui m’offense. 
Parlez, je ferai tout. 

JULIE.

Puis-je le croire ainsi? 

FULVIE.

Je vous le jure encore. 

JULIE.

Eh bien!... il est ici. 

FULVIE.

C’en est assez; allons. 

JULIE.

Il cherchait un passage 
Pour sortir avec moi de cette île sauvage; 
Et ne le voyant plus dans ces rochers déserts, 
Des ombres du trépas mes yeux se sont couverts. 
Je mourais, quand le ciel, une fois favorable, 
M’a présenté par vous une main secourable. 

SCÈNE V.

FULVIE, JULIE, ALBINE, UN TRIBUN.

LE TRIBUN, à Fulvie.

Madame, une étrangère est ici près de vous. 
De leur autorité les triumvirs jaloux 
De l’île à tout mortel ont défendu l’entrée. 

JULIE.

Ah! j’atteste la foi que vous m’avez jurée! 

LE TRIBUN.

Je la dois amener devant leur tribunal. 

FULVIE, à Julie.

Gardez-vous d’obéir à cet ordre fatal. 

JULIE.

Avilirai-je ainsi l’honneur de mes ancêtres? 
Soldats des triumvirs, allez dire à vos maîtres 
Que Julie, entraînée en ce séjour affreux, 
Attend, pour en sortir, des secours généreux; 
Que partout je suis libre, et qu’ils peuvent connaître, 
Ce qu’on doit de respect au sang qui m’a fait naître, 
A mon rang, à mon sexe, à l’hospitalité, 
Aux droits des nations et de l’humanité. 
Conduisez-moi chez vous, magnanime Fulvie. 

FULVIE.

Votre noble fierté ne s’est point démentie; 
Elle augmente la mienne; et ce n’est pas en vain 
Que le sort vous conduit sur ce bord inhumain. 
Puissè-je en mes desseins ne m’être point trompée! 

JULIE.

O dieux! prenez ma vie, et veillez sur Pompée! 
Dieux! si vous me livrez à mes persécuteurs, 
Armez-moi d’un courage égal à leurs fureurs.

FIN DU DEUXIÈME ACTE.

Troisième acte.