Je ne la trouve plus: quoi! mon destin fatal
L’amène à mes tyrans, la livre à
mon rival!
Les voilà, je les vois, ces pavillons horribles
Où nos trois meurtriers, retirés et paisibles,
Ordonnent le carnage avec des yeux sereins,
Comme on donne une fête et des jeux aux Romains.
O Pompée! ô mon père! infortuné
grand homme!
Quel est donc le destin des défenseurs de Rome?
O dieux! qui des méchants suivez les étendards,
D’où vient que l’univers est fait pour les Césars?
J’ai vu périr Caton(32),
leur juge et votre image:
Les Scipion(33) sont morts
aux déserts de Carthage;
Cicéron, tu n’es plus(34),
et ta tête et tes mains
Ont servi de trophée aux derniers des humains.
Mon sort va me rejoindre à ces grandes victimes.
Le fer des Achillas et celui des Septimes,
D’un vil roi de l’Égypte instruments criminels,
Ont fait couler le sang du plus grand des mortels(35).
Ce n’est que par sa mort que son fils lui ressemble.
Des brigands réunis, que la rapine assemble,
Un prétendu César, un fils de Cépias(36),
Qui commande le meurtre, et qui fuit les combats,
Dans leur tranquille rage ordonnent de ma vie!
Octave est maître enfin du monde et de Julie.
De Julie! Ah! tyran, ce dernier coup du sort
Atterre mon esprit luttant contre la mort.
Détestable rival, usurpateur infâme,
Tu ne m’assassinais que pour ravir ma femme!
Et c’est moi qui la livre à tes indignes feux!
Tu règnes, et je meurs, et je te laisse heureux!
Et tes flatteurs, tremblants sur un tas de victimes,
Déjà du nom d’Auguste ont décoré
tes crimes!
Quel est cet assassin qui s’avance vers moi?
SCÈNE II.
POMPÉE, AUFIDE.
POMPÉE, l’épée
à la main.
Approche, et puisse Octave expirer avec toi!
AUFIDE.
Jugez mieux d’un soldat qui servit votre père.
POMPÉE.
Et tu sers un tyran!
AUFIDE.
Je l’abjure, et j’espère
N’être pas inutile, en ce séjour affreux,
Au fils, au digne fils d’un héros malheureux.
Seigneur, je viens à vous de la part de Fulvie.
POMPÉE.
Est-ce un piège nouveau que tend la tyrannie?
A son barbare époux viens-tu pour me livrer?
AUFIDE.
Du péril le plus grand je viens pour vous tirer.
POMPÉE.
L’humanité, grands dieux, est-elle ici connue?
AUFIDE.
Sur ce billet, au moins, daignez jeter la vue.
(Il lui donne des tablettes.)
POMPÉE.
Julie! ô ciel! Julie! Est-il bien vrai?
AUFIDE.
Lisez.
POMPÉE.
O fortune! ô mes yeux, êtes-vous abusés?
Retour inattendu de mes destins prospères!
Je mouille de mes pleurs ces divins caractères.
(Il lit.)
« Le sort paraît changer, et Fulvie est pour
nous;
Écoutez ce Romain; conservez mon époux.
»
Qui que tu sois, pardonne; à toi je me confie;
Je te crois généreux sur la foi de Julie.
Quoi! Fulvie a pris soin de son sort et du mien!
Qui l’y peut engager? quel intérêt?
AUFIDE.
Le sien.
D’Antoine abandonnée avec ignominie,
Elle est des trois tyrans la plus grande ennemie.
Elle ne borne pas sa haine et ses desseins
A dérober vos jours au fer des assassins;
Il n’est point de péril que son courroux ne brave:
Elle veut vous venger.
POMPÉE.
Oui, vengeons-nous d’Octave.
Élevé dans l’Asie, au milieu des combats,
Je n’ai connu de lui que ses assassinats;
Et dans les champs d’honneur, qu’il redoute peut-être,
Ses yeux, qu’il eût baissés, ne m’ont point
vu paraître.
Antoine d’un soldat a du moins la vertu.
Il est vrai que mon bras ne l’a point combattu;
Et depuis que mon père expira sous un traître,
Nous fûmes ennemis sans jamais nous connaître.
Commençons par Octave; allons, et que ma main,
Au bord de mon tombeau, se plonge dans son sein.
AUFIDE.
Venez donc chez Fulvie, et sachez qu’elle est prête
D’Octave, s’il le faut, à vous livrer la tête.
De quelques vétérans je tenterai la foi;
Sous votre illustre père ils servaient comme moi.
On change de parti dans les guerres civiles:
Aux desseins de Fulvie ils peuvent être utiles.
L’intérêt, qui fait tout, les pourrait engager
A vous donner retraite, et même à vous venger.
POMPÉE.
Je pourrais arracher Julie à ce perfide?
Je pourrais des Romains immoler l’homicide?
Octave périrait?
POMPÉE.
Marchons.
AUFIDE.
Seigneur, n’en doutez pas.
SCÈNE III.
POMPÉE, AUFIDE, JULIE.
JULIE.
Que faites-vous? Où portez-vous vos pas?
On vous cherche, on poursuit tous ceux que cet orage
Put jeter comme moi sur cet affreux rivage.
Votre père, en Égypte, aux assassins livré,
D’ennemis plus sanglants n’était pas entouré.
L’amitié de Fulvie est funeste et cruelle;
C’est un danger de plus qu’elle traîne après
elle:
On l’observe, on l’épie, et tout me fait trembler;
Dans ces horribles lieux je crains de vous parler.
Regagnons ces rochers et ces cavernes sombres
Où la nuit va porter ses favorables ombres.
Demain les trois tyrans, aux premiers traits du jour,
Partent avec la mort de ce fatal séjour;
Ils vont, loin de vos yeux, ensanglanter le Tibre.
Ne précipitez rien, demain vous êtes libre.
POMPÉE.
Noble et tendre moitié d’un guerrier malheureux,
O vous! ainsi que Rome, objet de tous mes voeux!
Laissez-moi m’opposer au destin qui m’outrage.
Si j’étais dans des lieux dignes de mon courage,
Si je pouvais guider nos braves légions
Dans les camps de Brutus, ou dans ceux des Catons,
Vous ne me verriez pas attendre de Fulvie
Un secours incertain contre la tyrannie.
Les dieux nous ont conduits dans ces sanglants déserts;
Marchons aux seuls sentiers que ces dieux m’ont ouverts.
JULIE.
Octave en ce moment doit entrer chez Fulvie;
Si vous êtes connu, c’est fait de votre vie.
AUFIDE.
Seigneur, craignez plutôt d’être ici découvert;
Aux tribuns, aux soldats, ce passage est ouvert;
Entre ces deux dangers que prétendez-vous faire?
JULIE.
Pompée, au nom des dieux, au nom de votre père,
Dont le malheur vous suit, et qui ne s’est perdu
Que par sa confiance et son trop de vertu,
Ayez quelque pitié d’une épouse alarmée!
Avons-nous un parti, des amis, une armée?
Trois monstres tout-puissants ont détruit les
Romains,
Vous êtes seul ici contre mille assassins...
Ils viennent, c’en est fait, et je les vois paraître.
AUFIDE.
Ah! laissez-vous conduire; on peut vous reconnaître:
Le temps presse, venez; vous vous perdez sans fruit.
JULIE.
Je ne vous quitte pas.
POMPÉE.
A quoi suis-je réduit!
SCÈNE IV.
POMPÉE, JULIE, AUFIDE,
sur le devant;
OCTAVE, LICTEURS, au fond.
OCTAVE.
Je prétends vous parler; ne fuyez point, Julie.
JULIE.
Aufide me ramène aux tentes de Fulvie.
OCTAVE.
(A Aufide.)
Demeurez, je le veux... Vous, quel est ce Romain?
Est-il de votre suite?
JULIE.
Ah! je succombe enfin.
AUFIDE.
C’est un de mes soldats dont l’utile courage
S’est distingué dans Rome en ces jours de carnage;
Et de Rome à mon ordre il arrive aujourd’hui.
OCTAVE, à Pompée.
Parle; que fait Pompée? Où Pompée
a-t-il fui?
POMPÉE.
Il ne fuit point, Octave; il vous cherche, et peut-être
Avant la fin du jour vous le verrez paraître.
OCTAVE.
Tu sais en quel état il faut le présenter:
C’est sa tête, en un mot, qu’il me faut apporter;
Et tu dois être instruit quelle est la récompense.
POMPÉE.
Elle est publique assez.
JULIE.
O terreur!
POMPÉE.
O vengeance!
SCÈNE V.
POMPÉE, JULIE, AUFIDE,
OCTAVE,
UN TRIBUN.
LE TRIBUN.
Vous êtes obéi grâce à votre
heureux sort,
Pompée en ce moment est ou captif ou mort.
OCTAVE.
Que dis-tu?
LE TRIBUN.
Ses suivants s’avançaient dans la plaine
Qui s’étend de Pisaure aux remparts de Césène;
Les rebelles, bientôt entourés et surpris,
De leurs témérités ont eu le digne
prix.
POMPÉE.
Ah ciel!
LE TRIBUN.
A la valeur que tous ont fait paraître,
On croit qu’ils combattaient sous les yeux de leur maître.
POMPÉE, à part.
Je perds tous mes amis!
LE TRIBUN.
S’il est parmi les morts,
Vos soldats à vos pieds vont apporter son corps.
S’il est vivant, s’il fuit, il va tomber, sans doute,
Aux pièges que nos mains ont tendus sur sa route;
Il ne peut échapper au trépas qui l’attend.
OCTAVE.
Allez, continuez ce service important.
Vous, Aufide, en tout temps j’éprouvai votre zèle;
Je sais qu’Antoine en vous trouve un guerrier fidèle:
Allez: si ce soldat peut servir aujourd’hui,
Souvenez-vous surtout de répondre de lui.
Vous, licteurs, arrêtez le premier téméraire
Qui viendrait sans mon ordre en ce lieu solitaire.
POMPÉE, à Aufide.
Viens guider mes fureurs.
JULIE.
O dieux qui m’écoutez,
Dans quel péril nouveau vous nous précipitez!(var2)
SCÈNE VI(37).
OCTAVE, JULIE.
OCTAVE, arrêtant Julie.
Je vous ai déjà dit que vous deviez m’entendre.
Votre abord en cette île a droit de me surprendre;
Mais cessez de me craindre, et calmez votre coeur.
JULIE.
Seigneur, je ne crains rien, mais je frémis d’horreur.
OCTAVE.
Vous changerez peut-être en connaissant Octave.
JULIE.
J’ai le sort des Romains, il me traite en esclave.
Vous pouviez respecter mon nom et mon malheur.
OCTAVE.
Sachez que de tous deux je suis le protecteur.
Les respects des humains et Rome vous attendent;
Ce nom que vous portez, et leurs voeux vous demandent;
Je dois vous y conduire, et le sang des Césars
Ne doit plus qu’en triomphe entrer dans ses remparts.
Pourquoi les quittez-vous? Ne pourrai-je connaître
Qui vous dérobe à Rome, où le ciel
vous fit naître?
JULIE.
Demandez-moi plutôt, dans ces horribles temps,
Pourquoi dans Rome encore il est des habitants.
La ruine, la mort de tous côtés s’annonce;
Mon père était proscrit; et voilà
ma réponse.
OCTAVE.
Mes soins veillent sur lui; ses jours sont assurés;
Je les ai défendus, vous les rendez sacrés.
JULIE.
Ainsi je dois bénir vos lois et votre empire,
Lorsque vous permettez que mon père respire.
OCTAVE.
Il s’arma contre moi; mais tout est oublié:
Ne lui ressemblez point par son inimitié.
Mais enfin près de moi qui vous a pu conduire?
JULIE.
La colère des dieux obstinés à me
nuire.
OCTAVE.
Ces dieux se calmeront. Ma sévère équité
A vengé le héros qui m’avait adopté.
Il n’appartient qu’à moi d’honorer dans Julie
Le sang, l’auguste sang dont vous êtes sortie.
Je dois compte de vous à Rome, aux demi-dieux
Que le monde à genoux révère en
vos aïeux.
JULIE.
Vous!
OCTAVE.
Un fils de César ne doit jamais permettre
Qu’en d’étrangères mains on ose vous remettre.
JULIE.
Vous son fils!... ô héros! ô généreux
vainqueur!
Quel fils as-tu choisi? Quel est ton successeur?
César vous a laissé son pouvoir en partage;
Sa magnanimité n’est pas votre héritage:
S’il versa quelquefois le sang du citoyen,
Ce fut dans les combats, en répandant le sien;
C’est par d’autres exploits que vous briguez l’empire.
Il savait pardonner, et vous savez proscrire:
Prodigue de bienfaits, et vous d’assassinats,
Vous n’êtes point son fils, je ne vous connais
pas.
OCTAVE.
Il vous parle par moi, Julie; il vous pardonne(var3)
Les noms injurieux que votre erreur me donne.
Ne me reprochez plus ces arrêts rigoureux
Qu’arrache à ma justice un devoir malheureux.
La paix va succéder aux jours de la vengeance.
JULIE.
Quoi! vous me donneriez un rayon d’espérance!
OCTAVE.
Vous pouvez tout.
JULIE.
Qui? moi?
OCTAVE.
Vous devez présumer
Quel est le seul moyen qui peut me désarmer,
Et qui de ma clémence est la cause et le gage.
JULIE.
Vous parlez de clémence au milieu du carnage!
Hélas! si tant de sang, de supplices, de morts,
Ont pu laisser dans vous quelque accès aux remords;
Si vous craignez du moins cette haine publique,
Cette horreur attachée au pouvoir tyrannique;
Ou, si quelques vertus germent dans votre coeur,
En les mettant à prix n’en souillez point l’honneur;
N’en avilissez pas le caractère auguste.
Est-ce à vos passions à vous rendre plus
juste?
Soyez grand par vous-même.
OCTAVE.
Allez, je vous entends;
Et j’avais bien prévu vos refus insultants.
Un rival criminel, une race ennemie...
JULIE.
Qui?
OCTAVE.
Vous le demandez! vous savez trop, Julie,
Quel est depuis longtemps l’objet de mon courroux,
Et Pompée...
JULIE.
Ah! cruel, quel nom prononcez-vous?
Pompée est loin de moi: qui vous dit que je l’aime?
OCTAVE.
Qui me le dit? vos pleurs. Qui me le dit? vous-même.
Pompée est loin de vous, et vous le regrettez!
Vous pensez m’adoucir lorsque vous m’insultez!
Lorsque de Rome enfin votre imprudente fuite
Du sein de vos parents vous entraîne à sa
suite!
JULIE.
Ainsi vous ajoutez l’opprobre à vos fureurs.
Ah! ce n’est pas à vous à m’enseigner les
moeurs.
Je ne suis point réduite à tant d’ignominie;
Et ce n’est pas pour vous que je me justifie.
J’ai quitté mon pays que vous ensanglantez,
Mes parents et mes dieux que vous persécutez.
J’ai du sortir de Rome où vous alliez paraître;
Mon père l’ordonnait, vous le savez peut-être;
C’est vous que je fuyais; mes funestes destins
Quand je vous évitais m’ont remise en vos mains.
Commandez, s’il le faut, à la terre asservie
Mon coeur ne dépend point de votre tyrannie.
Vous pouvez tout sur Rome, et rien sur mon devoir.
OCTAVE.
Vous ignorez mes droits, ainsi que mon pouvoir.
Vous vous trompez, Julie, et vous pourrez apprendre
Que Lucius sans moi ne peut choisir un gendre;
Que c’est à moi surtout que l’on doit obéir.
Déjà Rome m’attend; soyez prête à
partir.
JULIE.
Voilà donc ce grand coeur, ce héros magnanime,
Qui du monde calmé veut mériter l’estime!
Voilà ce règne heureux de paix et de douceur!
Il fut un meurtrier, il devient ravisseur!
OCTAVE.
Il est juste envers vous; mais, quoi qu’il en puisse être(var4),
Sachez que le mépris n’est pas fait pour un maître.
Que vous aimiez Pompée, ou qu’un autre rival,
Encouragé par vous, cherche l’honneur fatal
D’oser un seul moment disputer ma conquête,
On sait si je me venge; il y va de sa tête:
C’est un nouveau proscrit que je dois condamner;
Et je jure par vous de ne point pardonner.
JULIE.
Moi, j’atteste ici Rome et son divin génie,
Tous ces héros armés contre la tyrannie,
Le pur sang des Césars, et dont vous n’êtes
pas,
Qu’à vos proscriptions vous joindrez mon trépas
Avant que vous forciez cette âme indépendante
A joindre une main pure à votre main sanglante.
Les meurtres que dans Rome ont commis vos fureurs,
De celui que j’attends sont les avant-coureurs.
Un nouvel Appius a trouvé Virginie;
Son sang eut des vengeurs; il fut une patrie;
Rome subsiste encor. Les femmes en tout temps
Ont servi dans nos murs à punir les tyrans.
Les rois, vous le savez, furent chassés pour elles.
Nouveau Tarquin, tremblez!
(Elle sort.)
SCÈNE VII.
OCTAVE.
Que d’injures nouvelles!
Quel reproche accablant pour mon coeur oppressé!
Ce coeur m’en a dit plus qu’elle n’a prononcé.
Le cruel est haï, j’en fais l’expérience;
Je suis puni déjà de ma toute-puissance;
A peine je gouverne, à peine j’ai goûté
Ce pouvoir qu’on m’envie, et qui m’a tant coûté.
Tu veux régner, Octave, et tu chéris la
gloire;
Tu voudrais que ton nom vécût dans la mémoire;
Il portera ta honte à la postérité.
Être à jamais haï! quelle immortalité!
Mais l’être de Julie, et l’être avec justice!
Entendre cet arrêt qui fait seul ton supplice!
Le peux-tu supporter ce tourment douloureux
D’un esprit emporté par de contraires voeux,
Qui fait le mal qu’il hait, et fuit le bien qu’il aime(38),
Qui cherche à se tromper, et qui se hait lui-même?
Faut-il donc que l’amour ajoute à mes fureurs?
Ah! l’amour était fait pour adoucir nos moeurs.
D’indignes voluptés corrompaient mon jeune âge:
L’ambition succède avec toute sa rage.
Par quel nouveau torrent je me laisse emporter!
Que d’ennemis à vaincre! et comment les dompter?
Mânes du grand César! ô mon maître!
ô mon père!
Que Brutus immola, mais que Brutus révère;
Héros terrible et doux à tous tes ennemis,
Tu m’as laissé l’empire à ta valeur soumis;
La moitié de ce faix accable ma jeunesse.
Je n’ai que tes défauts, je n’ai que ta faiblesse;
Et je sens dans mon coeur, de remords combattu,
Que je n’ose avec toi disputer de vertu.
FIN DU TROISIÈME ACTE.
ACTE QUATRIÈME.
SCÈNE I.
FULVIE, ALBINE.
ALBINE.
Quand sous vos pavillons, de sa crainte occupée,
Invoquant en secret l’ombre du grand Pompée,
Les sanglots à la bouche et la mort dans les yeux,
Julie appelle en vain les enfers et les dieux,
Vous la laissez, Fulvie, à sa douleur mortelle.
FULVIE.
Qu’elle se plaigne aux dieux, je vais agir pour elle.
J’attends ici Pompée.
ALBINE.
Eh! ne pouviez-vous pas
De cette île avec eux précipiter vos pas?
FULVIE.
Non, de nos ennemis la fureur attentive
Couvre de meurtriers et l’une et l’autre rive:
Rien ne peut nous tirer de ce gouffre d’horreur,
J’y reste encore un jour, et c’est pour leur malheur.
ALBINE.
Qu’espérez-vous d’un jour?
FULVIE.
La mort; mais la vengeance.
ALBINE.
Eh! peut-on se venger de la toute-puissance?
FULVIE.
Oui, quand on ne craint rien.
ALBINE.
Dans nos vaines douleurs,
D’un sexe infortuné les armes sont les pleurs.
Le puissant foule aux pieds le faible qui menace.
Et rit, en l’écrasant, de sa débile audace.
FULVIE.
Désormais à Fulvie ils n’insulteront plus;
Ils ne se joueront pas de mes pleurs superflus.
Je sais que ces brigands, affamés de rapine,
En comblant mon opprobre, ont juré ma ruine.
Prodigues ravisseurs, et bas intéressés,
Ils m’enlèvent les biens que mon père a
laissés
On les donne pour dot à ma fière rivale.
Mais, Albine, crois-moi, la pompe nuptiale
Peut se changer encore en un trop juste deuil
Et tout usurpateur est près de son cercueil.
J’ai pris le seul parti qui reste à ma fortune.
De Pompée et de moi la querelle est commune:
Je l’attends; il suffit.
ALBINE.
Il est seul, sans secours.
FULVIE.
Il en aura dans moi.
ALBINE.
Vous hasardez ses jours.
FULVIE.
Je prodigue les miens. Va, retourne à Julie;
Soutiens son désespoir et sa force affaiblie;
Porte-lui tes conseils, son âge en a besoin;
Et de mon sort affreux laisse-moi tout le soin.
ALBINE.
L’état où je vous vois m’épouvante
et m’afflige.
FULVIE.
Porte ailleurs ton effroi; va, laisse-moi, te dis-je.
Pompée arrive enfin; je le vois. Dieux vengeurs,
Ainsi que nos affronts unissez nos fureurs!
SCÈNE II(var5).
POMPÉE, FULVIE.
FULVIE.
Êtes-vous affermi?
POMPÉE.
J’ai consulté ma gloire
J’ai craint qu’elle ne vit une action trop noire
Dans le meurtre inouï qui nous tient occupés.
FULVIE.
Elle parle avec Rome; elle vous dit: Frappez.
Ils partent dès demain, ces destructeurs du monde;
Ils partent triomphants: et cette nuit profonde
Est le temps, le seul temps, où nous pouvons tous
deux,
Sans autre appui que nous, venger Rome sur eux.
Seriez-vous en suspens?
POMPÉE.
Non: mes mains seront prêtes.
Je voudrais de cette hydre abattre les trois têtes.
Je ne puis immoler qu’un de mes ennemis:
Octave est le plus grand; c’est lui que je choisis.
FULVIE.
Vous courez à la mort.
POMPÉE.
Elle ennoblit ma cause.
De cet indigne sang c’est peu que je dispose;
C’est peu de me venger; je n’aurais qu’à rougir
De frapper sans péril, et sans savoir mourir.
FULVIE.
Vous faites encor plus; vous vengez la patrie(var6),
Et le sang innocent qui s’élève et qui
crie;
Vous servez l’univers.
POMPÉE.
J’y suis déterminé.
L’assassin des Romains doit être assassiné.
Ainsi mourut César; il fut clément et brave;
Et nous pardonnerions à ce lâche d’Octave!
Ce que Brutus a pu, je ne le pourrais pas!
Et j’irais pour ma cause emprunter d’autres bras!
Le sort en est jeté. Faites venir Aufide.
FULVIE.
Il veille près de nous dans ce camp homicide.
Qu’on l’appelle... Déjà les feux sont presque
éteints(39),
Et le silence règne en ces lieux inhumains.
SCÈNE III.
POMPÉE, FULVIE, AUFIDE.
FULVIE, à Aufide.
Approchez. Que fait-on dans ces tentes coupables?
AUFIDE.
Le sommeil y répand ses pavots favorables,
Lorsque les murs de Rome, au carnage livrés,
Retentissent au loin des cris désespérés
Que jettent vers les cieux les filles et les mères,
Sur les corps étendus des enfants et des pères.
Le sang ruisselle à Rome; Octave dort en paix.
POMPÉE.
Vengeance, éveille-toi! Mort, punis ses forfaits!
Dites-moi dans quels lieux ses tentes sont dressées.
FULVIE.
Vous avez remarqué ces roches entassées
Qui laissent un passage à ces vallons secrets,
Arrosés d’un ruisseau que bordent des cyprès;
Le pavillon d’Aubine est auprès du rivage;
Passez, et dédaignez de venger mon outrage:
Vous trouverez plus loin l’enceinte et les palis
Où du clément César est le barbare
fils.
Avancez, vengez-vous.
AUFIDE.
Une troupe sanglante,
Dans la nuit, à toute heure, environne sa tente.
Des plaisirs de leurs chefs affreux imitateurs,
Ils dorment auprès d’eux dans le sein des horreurs.
POMPÉE.
Vous avez préparé votre fidèle esclave?
FULVIE.
Il vous attend: marchez jusques au lit d’Octave(var7).
POMPÉE, à Fulvie.
Je laisse entre vos mains, dans ce cruel séjour,
L’objet, le seul objet pour qui j’aimais le jour,
Le seul qui pût unir deux familles fatales,
Deux races de héros en infortune égales,
Le sang des vrais Césars. Ayez soin de son sort;
Enseignez à son coeur à supporter ma mort.
Qu’elle envisage moins ma perte que ma gloire;
Que, mort pour la venger, je vive en sa mémoire
C’est tout ce que je veux. Mais en portant mes coups,
Je vous laisse exposée, et je frémis pour
vous.
Antoine est en ces lieux maître de votre vie,
Il peut venger sur vous le frère d’Octavie.
FULVIE.
Qui? lui! qui? ce mortel sans pudeur et sans foi?
Cet oppresseur de Rome, et du monde, et de moi?
Lui, qui m’ose exiler? Quoi! dans mon entreprise
Vous pensez qu’un tyran, qu’une mort me suffise?
Aviez-vous soupçonné que je ne saurais
pas
Porter, ainsi que vous, et souffrir le trépas;
Que je dévorerais mes douleurs impuissantes?
Voyez de ces tyrans les demeures sanglantes;
C’est l’école du meurtre, et j’ai dû m’y
former;
De leur esprit de rage ils ont su m’animer;
Leur loi devient la mienne, il faut que je la suive;
Il faut qu’Antoine meure, et non pas que je vive.
Il périra, vous dis-je.
POMPÉE.
Et par qui?
FULVIE.
Par ma main(40).
POMPÉE.
Osez-vous bien remplir un si hardi dessein?
FULVIE.
Osez-vous en douter? Le destin nous rassemble
Pour délivrer la terre, et pour mourir ensemble.
Que le triumvirat, par nous deux aboli,
Dans la tombe avec nous demeure enseveli.
J’ai trop vécu comme eux: le terme de ma vie
Est conforme aux horreurs dont les dieux l’ont remplie;
Et Pompée, aux enfers descendant sans effroi,
Y va traîner Octave avec Antoine et moi.
AUFIDE.
Non, espérez encor; les soldats de ces traîtres
Ont changé quelquefois de drapeaux et de maîtres:
Ils ont trahi Lépide(41);
ils pourront aujourd’hui
Vendre au fils de Pompée un mercenaire appui.
Pour gagner les Romains, pour forcer leur hommage,
Il ne faut qu’un grand nom, de l’or et du courage.
On a vu Marius entraîner sur ses pas(42)
Les mêmes assassins payés pour son trépas.
Nous séduirons les uns, nous combattrons le reste.
Ce coup désespéré peut vous être
funeste;
Mais il peut réussir. Brutus et Cassius(43)
N’avaient pas, après tout, des projets mieux conçus.
Téméraires vengeurs de la cause commune,
Ils ont frappé César et tenté la
fortune.
Ils devaient mille fois périr dans le sénat;
Ils vivent cependant, ils partagent l’État;
Et dans Rome avec vous je les verrai peut-être.
Mes guerriers sur vos pas à l’instant vont paraître.
Nous vous suivrons de près; il en est temps, marchons.
POMPÉE.
Je t’invoque, Brutus! je t’imite; frappons!
(Il sort avec Aufide.)
SCÈNE IV.
FULVIE, JULIE, ALBINE.
JULIE.
Il m’échappe, il me fuit; ô ciel! m’a-t-il
trompée?
Autel! fatal autel! mânes du grand Pompée!
Votre fils devant vous m’a-t-il fait prosterner
Pour trahir mes douleurs, et pour m’abandonner?
FULVIE.
S’il arrive un malheur, armez-vous de courage:
Il faut s’attendre à tout.
JULIE.
Quel horrible langage!
S’il arrive un malheur! Est-il donc arrivé?
FULVIE.
Non, mais ayez un coeur plus grand, plus élevé.
JULIE.
Il l’est; mais il gémit: vous haïssez, et
j’aime.
Je crains tout pour Pompée, et non pas pour moi-même.
Que fait-il?
FULVIE.
Il vous sert... Les flambeaux dans ces lieux
De leur faible clarté ne frappent plus mes yeux(44).
Sommeil! sommeil de mort, favorise ma rage!
JULIE.
Où courez-vous?
FULVIE.
Restez; j’ai pitié de votre âge,
De vos tristes amours, et de tant de douleurs.
Gémissez, s’il le faut; laissez-moi mes fureurs!
SCÈNE V.
JULIE, ALBINE.
JULIE.
Que veut-elle me dire, et qu’est-ce qu’on prépare?
Séjour de meurtriers, île affreuse et barbare!
Je l’avais bien prévu, tu seras mon tombeau.
Albine, instruisez-moi de mon malheur nouveau:
Pompée est-il connu? Voit-il sa dernière
heure?
N’est-il plus d’espérance? Est-il temps que je
meure?
Je suis prête, parlez.
ALBINE.
Dans cette horrible nuit,
J’ignore, ainsi que vous, s’il succombe ou s’il fuit,
Si Fulvie au trépas aura pu le soustraire:
Elle suit les conseils d’une aveugle colère,
Qu’en ses transports soudains rien ne peut captiver;
Elle expose Pompée, au lieu de le sauver.
JULIE.
Je m’y suis attendue; et quand ma destinée,
Dans cet orage affreux m’a près d’elle amenée,
Je ne me flattais pas d’y rencontrer un port.
Je sais que c’est ici le séjour de la mort.
Je suis perdue, Albine, et ne suis point trompée.
La fille d’un César, la veuve d’un Pompée,
Sera digne du moins, dans ces extrémités,
Du sang qu’elle a reçu, des noms qu’elle a portés.
On ne me verra point déshonorer sa cendre
Par d’inutiles cris qu’on dédaigne d’entendre,
Rougir de lui survivre, et tromper mes douleurs
Par l’espoir incertain de trouver des vengeurs.
Pour affronter la mort, il échappe à ma
vue:
Il a craint ma faiblesse; il m’a trop mal connue:
S’il prétend que je vive, il m’outrage en effet.
Allons.
SCÈNE VI.
JULIE, ALBINE, POMPÉE.
JULIE.
O dieux! Pompée!
POMPÉE.
Il est mort, c’en est fait.
JULIE.
Qui?
POMPÉE.
L’univers est libre.
JULIE.
O Rome! ô ma patrie!
Octave est mort par vous!
POMPÉE.
Oui, je vous ai servie.
De la terre et de vous j’ai puni l’oppresseur.
JULIE.
O succès inouï! trop heureuse fureur!
POMPÉE.
Ses gardes assoupis, dans leur infâme ivresse,
Laissaient un accès libre à ma main vengeresse:
Un de ses favoris, un de ses assassins,
Un ministre odieux de ses affreux desseins,
Seul auprès du tyran reposait dans sa tente:
J’entre; un dieu me conduit; une idée effrayante,
De la mort que j’apporte un songe avant-coureur,
Dans son profond sommeil excitant sa terreur,
De ses proscriptions lui présentait l’image;
Quelques sons mal formés de sang et de carnage
S’échappaient de sa bouche, et son perfide coeur
Jusque dans le repos déployait sa fureur;
De funèbres accents ont prononcé Pompée:
Dans son coeur à ce nom j’ai plongé cette
épée;
Mon rival a passé du sommeil au trépas,
Trépas encor trop doux pour tant d’assassinats;
Il aurait dû périr par un supplice insigne.
Je sais que de Pompée il eût été
plus digne
D’attaquer un César au milieu des combats,
Mais un César tyran ne le méritait pas.
Le silence et la mort ont servi ma retraite.
JULIE.
Je goûte en frémissant une joie inquiète.
L’effroi qui me saisit, corrompant mon espoir,
Empoisonne en secret le bonheur de vous voir.
Pourrez-vous fuir du moins de cette île exécrable?
POMPÉE.
Moi, fuir!
JULIE.
Il reste encore un tyran redoutable.
POMPÉE.
Si le ciel nous seconde, il n’en restera plus.
JULIE.
Et comment rassurer mes esprits éperdus?
Antoine va venger la mort de son complice.
POMPÉE.
D’Antoine en ce moment les dieux vous font justice;
Et je mourrai du moins, heureux dans mes malheurs.
Sur les corps tout sanglants de nos deux oppresseurs.
Venez, il n’est plus temps d’écouter vos alarmes.
JULIE.
Ciel! pourquoi ces flambeaux, ces cris, ce bruit des armes?
POMPÉE.
Je ne vois plus l’esclave à qui j’étais
remis,
Et qui, me conduisant parmi mes ennemis.
Jusques au lit d’Octave a guidé ma furie.
SCÈNE VII.
POMPÉE, JULIE, ALBINE,
AUFIDE.
AUFIDE.
Tout serait-il perdu? L’esclave de Fulvie,
Saisi par les soldats, est déjà dans les
fers.
De César dans le camp le nom remplit les airs.
On marche, on est armé: le reste, je l’ignore.
J’ai des soldats. Allons.
JULIE, à Aufide.
Ah! c’est toi que j’implore,
C’est toi qui de Pompée es devenu l’appui.
AUFIDE.
Je vous réponds du moins de mourir près
de lui.
POMPÉE.
Mettez votre courage à supporter ma perte.
La tente de Fulvie à vos pas est ouverte;
Rentrez, attendez-y les derniers coups du sort:
Confondez vos tyrans encore après ma mort,
Conservez pour eux tous une haine éternelle;
C’est ainsi qu’à Pompée il faut être
fidèle.
Pour moi, digne de vivre et mourir votre époux,
Je leur vendrai bien cher des jours qui sont à
vous.
Le lâche fuit en vain, la mort vole à sa
suite;
C’est en la défiant que le brave l’évite(45).
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
ACTE CINQUIÈME(var8).
SCÈNE I.
JULIE, FULVIE; GARDES dans le
fond.
JULIE.
Vous me l’aviez bien dit qu’il me fallait tout craindre.
Voilà donc nos succès!
FULVIE.
Vous êtes seule à plaindre:
Vous aviez devant vous un avenir heureux:
Vous perdez de beaux jours, et moi des jours affreux.
Vivez, si vous l’osez: je déteste la vie;
Ma main n’a pu suffire à mon âme hardie.
Ces monstres que le ciel veut encor protéger
Sont plus heureux que nous dans l’art de se venger.
Pompée, en s’approchant de ce perfide Octave(46),
En croyant le punir, n’a frappé qu’un esclave,
Qu’un des vils instruments de ses sanglants complots,
Indigne de mourir sous la main d’un héros.
D’un plus grand ennemi j’allais purger le monde;
Je marchais, j’avançais dans cette nuit profonde;
Mon bras était levé, lorsque de toutes
parts
Les flambeaux rallumés ont frappé mes regards.
Octave tout sanglant a paru dans la tente.
De leurs lâches licteurs une troupe insolente
Me conduit en ces lieux captive auprès de vous.
Fléchissez vos tyrans; je brave ici leurs coups.
Qu’on me laisse le jour, ou bien qu’on me punisse,
Ma vengeance est perdue, et voilà mon supplice.
Ciel! si tu veux encor prolonger mes destins,
Que ce soit seulement pour mieux armer mes mains,
Pour mieux servir ma haine et ma fureur trompée.
JULIE.
Hélas! avez-vous su ce que devient Pompée?
Est-il vivant ou mort en ces déserts sanglants?
Aufide aura-t-il pu dérober aux tyrans
Ce héros tant proscrit que la terre abandonne?
FULVIE.
Il n’ose m’en flatter: mais aucun ne soupçonne
Que Pompée en effet soit errant sur ces bords.
Vers Césène aujourd’hui tous ses amis sont
morts;
Le bruit de son trépas commence à se répandre;
Les tyrans sont trompés; et vous pouvez comprendre
Que ce bruit peut servir encore à le sauver;
C’est un soin que mes mains n’ont pu se réserver.
Vous êtes libre au moins; son salut vous regarde:
Vous me voyez captive, on m’arrête, on me garde;
Je ne puis rien pour vous, ni pour lui, ni pour moi.
J’attends la mort.
SCÈNE II.
JULIE, FULVIE, OCTAVE, ANTOINE,
TRIBUNS,
LICTEURS.
ANTOINE.
Tribuns, exécutez ma loi;
Gardez cette coupable, et répondez-moi d’elle;
Suivez de ses complots la trace criminelle,
Qu’on l’observe, et surtout que nous soyons instruits
Des complices secrets par son ordre introduits.
FULVIE.
Je n’ai point de complice; et ces noms méprisables
Sont faits pour vos suivants, sont faits pour vos semblables,
Pour ces Romains nouveaux, qui, formés pour servir,
Se sont déshonorés jusqu’à vous
obéir.
Traîtres, ne cherchez point la main qui vous menace;
La voici: vous deviez connaître mon audace.
L’art des proscriptions, que j’apprenais sous vous,
M’enseignait à vous perdre, et dirigeait mes coups.
Je n’ai pu sur vous deux assouvir ma vengeance;
Je l’attends de vous seuls et de votre alliance;
Je l’attends des forfaits qui vous ont faits amis;
Ils vont vous diviser comme ils vous ont unis:
Il n’est point d’amitiés entre les parricides.
L’un de l’autre jaloux, l’un vers l’autre perfides,
Vous détestant tous deux, du monde détestés,
Traînant de mers en mers vos infidélités,
L’un par l’autre écrasés, et bourreaux
et victimes,
Puissent vos maux sans nombre être égaux
à vos crimes!
Citoyens révoltés, prétendus souverains,
Qui vous faites un jeu du malheur des humains,
Qui, passant du carnage aux bras de la mollesse,
Du meurtre et du plaisir goûtez en paix l’ivresse,
Mon nom deviendra cher aux siècles à venir
Pour avoir seulement tenté de vous punir.
ANTOINE.
Qu’on la remène; allez.
SCÈNE III.
JULIE, OCTAVE, ANTOINE, GARDES.
JULIE, à Octave.
Ah! souffrez que Julie
Loin de ses oppresseurs accompagne Fulvie.
Mon bras n’est point armé; je n’ai contre vous
trois
Que mon coeur, ma misère, et nos dieux, et nos
lois:
Vous les méprisez tous; mais si César encore,
Ce nom sacré pour vous, ce nom que Rome honore.
Sur vos coeurs endurcis a quelque autorité,
Osez-vous à son sang ravir la liberté?
Pensait-il qu’en ces lieux sa nièce fugitive
Du fils qu’il adopta deviendrait la captive?
OCTAVE.
Pensait-il que Julie avec tant de fureur
Du sang qui la forma pourrait trahir l’honneur?
Je ne crois point votre âme encore assez hardie
Pour oser partager les crimes de Fulvie:
Mais, sans vous imputer ses forfaits insensés,
L’amante de Pompée est criminelle assez.
JULIE.
Oui, je l’aime, César, et vous l’avez dû croire(var9).
Je l’aime, je le dis, j’en fais toute ma gloire.
J’ai préféré Pompée errant,
abandonné,
A César tout-puissant, à César couronné.
Caton contre les dieux prit le parti du père:
Je mourrai pour le fils; cette mort m’est plus chère
Que ne l’est à vos yeux tout le sang des proscrits:
Sa main les rachetait; mon coeur en fut le prix.
Ne lui disputez pas sa noble récompense;
César, contentez-vous de la toute-puissance.
S’il honora dans Rome, et surtout aux combats,
Un nom dont il est digne et qu’il n’usurpe pas;
Si vous êtes jaloux du nom qu’il fait revivre,
Songez à l’égaler, plutôt qu’à
le poursuivre.
OCTAVE.
Oui, César est jaloux comme il est irrité.
Je crois valoir Pompée, et j’en suis peu flatté.
Et vous... Mais nous allons approfondir le crime.
SCÈNE IV.
OCTAVE, ANTOINE, JULIE, UN TRIBUN,
GARDES.
ANTOINE.
Eh bien! qu’avez-vous fait?
LE TRIBUN.
On conduit la victime.
JULIE.
Quelle victime, ô ciel!
OCTAVE.
Quel est ce malheureux?
Où l’a-t-on retrouvé?
LE TRIBUN.
Vers ces antres affreux,
Au milieu des rochers qu’a frappés le tonnerre;
Du sang de nos soldats il a rougi la terre.
Aufide, de Fulvie un secret confident,
A côté de ce traître est mort en combattant;
Il n’a cédé qu’à peine au nombre,
à ses blessures.
Nos soins multipliés dans ces roches obscures
Ont du sang qu’il perdait arrêté les torrents,
Et rappelé la vie en ses membres sanglants.
On a besoin qu’il vive, et que dans les supplices
Il vous instruise au moins du nom de ses complices.
ANTOINE.
C’est quelqu’un des proscrits, qui, frappant au hasard,
Nous rapportait la mort aux lieux dont elle part.
On l’aura pu choisir dans une foule obscure.
Casca fit à César la première blessure(47).
Je reconnais Fulvie et ses vaines fureurs,
Qui toujours contre nous armeront des vengeurs;
Mais je la forcerai de nommer ce perfide.
LE TRIBUN.
Il n’en est pas besoin; sa fureur intrépide
De ce grand attentat se fait encore honneur
Il n’en cachera pas le motif et l’auteur.
OCTAVE.
Vous pâlissez, Julie!
LE TRIBUN.
Il vient.
JULIE.
Ciel implacable,
Vous nous abandonnez!
SCÈNE V.
LES PRÉCÉDENTS;
POMPÉE, blessé et soutenu;
GARDES.
OCTAVE.
Quel es-tu? misérable!
A ce meurtre inouï qui pouvait t’engager?
POMPÉE.
Est-ce Octave qui parle et m’ose interroger?
LE TRIBUN.
Réponds au triumvir.
POMPÉE.
Eh bien! ce nom funeste,
Eh bien! ce titre affreux que la terre déteste,
Devait t’apprendre assez mon devoir, mes desseins.
JULIE.
Je me meurs!
OCTAVE.
Qui sont-ils?
POMPÉE.
Ceux de tous les Romains.
ANTOINE.
Dans un simple soldat quelle étrange arrogance!
OCTAVE.
Sa fermeté m’étonne ainsi que sa vaillance.
Qu’es-tu donc?
POMPÉE.
Un Romain digne d’un meilleur sort.
OCTAVE.
Qui t’amenait ici?
POMPÉE.
Ton châtiment, ta mort;
Tu sais qu’elle était juste.
JULIE.
Enfin la nôtre est sûre!
POMPÉE.
Du monde entier sur toi j’ai dû venger l’injure.
Apprenez, triumvirs, oppresseurs des humains,
Qu’il est des Scévola comme il est des Tarquins,
Même erreur m’a trompé... Licteurs, qu’on
me présente
Le feu qui doit punir ma main trop imprudente;
Elle est prête à tomber dans le brasier
vengeur,
Ainsi qu’elle fut prête à te percer le coeur.
OCTAVE.
Lui, le soldat d’Aufide! A ce nouvel outrage,
A ces discours hardis, et surtout au courage
Que ce Romain déploie à mes yeux confondus,
A ces traits de grandeur sur son front répandus,
Si je n’étais instruit que Pompée en sa
fuite,
Au pied de l’Apennin, brave encor ma poursuite,
Je croirais... Mais déjà vous me tirez
d’erreur.
Vous pleurez, vous tremblez; c’est Pompée.
JULIE.
Ah, seigneur!
POMPÉE.
Tu ne t’es pas trompé le Romain qui te brave,
Qui vengeait sa patrie et d’Antoine et d’Octave,
Possède un nom trop beau, trop cher à l’univers,
Pour ne pas s’en vanter dans l’opprobre des fers.
De Pompée en ces lieux je t’ai promis la tête:
Frappez, maîtres du monde; elle est votre conquête.
JULIE.
Malheureuse!
OCTAVE.
O destins!
JULIE.
O pur sang des héros!
POMPÉE.
Je n’ai pu de mon père égaler les travaux:
Je cède à des tyrans ainsi que ce grand
homme;
Et je meurs comme lui le défenseur de Rome.
JULIE.
Octave, es-tu content? Tu tiens entre tes mains
Et Julie, et Pompée, et le sort des humains.
Prétends-tu qu’à tes pieds mes lâches
pleurs s’épuisent?
Le faible les répand, les tyrans les méprisent.
Je me reprocherais jusqu’au moindre soupir
Qui serait inutile, et le ferait rougir.
Je ne te parle plus du vainqueur de Pharsale.
Si ton père a du sien pleuré la mort fatale,
Celui qui des Romains n’est plus que le bourreau
N’est pas digne de suivre un exemple si beau.
Tes édits l’ont proscrit, arrache-lui la vie;
Mais commence par moi, commence par Julie:
Tandis que je vivrai tes jours sont en danger.
Va, ne me laisse point un héros à venger.
Toi qui m’osas aimer, apprends à me connaître;
Tyran, tu vois sa femme; elle est digne de l’être.
OCTAVE.
Par un crime de plus fléchit-on mon courroux?
Il n’est que plus coupable en étant votre époux.
Antoine, vous voyez ce que nos lois demandent.
ANTOINE.
Son supplice: il le faut; nos légions l’attendent.
Je ne balance point; César a pardonné;
Mais César bienfaisant est mort assassiné.
Les intérêts, les temps, les hommes, tout
diffère.
Je combattis longtemps, et j’honorai son père;
Il s’arma noblement pour le sénat romain:
Je ne connais son fils que pour un assassin.
POMPÉE.
Lâches! par d’autres mains vous frappez vos victimes.
J’ai fait une vertu de ce qui fait vos crimes;
Je n’ai pu vous frapper au milieu des combats;
Vous aviez vos bourreaux, je n’avais que mon bras.
J’ai sauvé cent proscrits; et je l’étais
moi-même:
Vous l’êtes par les lois. Votre grandeur suprême
Fut votre premier crime, et méritait la mort.
Par le droit des brigands, arbitres de mon sort,
Vous croyez m’abaisser! vous! Dans votre insolence,
Sachez qu’aucun mortel n’aura cette puissance.
Le ciel même, le ciel, qui me laisse périr,
Peut accabler Pompée, et non pas l’avilir.
ANTOINE.
Vous voyez sa fureur; elle nous justifie.
Assurez notre empire, assurez notre vie.
JULIE.
Barbares!
OCTAVE.
Je connais son courage effréné;
Et Julie en l’aimant l’a déjà condamné.
ANTOINE.
Sa mort, depuis longtemps, fut par nous préparée;
Elle est trop légitime, elle est trop différée.
C’est vous qu’il attaquait, c’est vous seul qui devez
Annoncer le destin que vous lui réservez.
OCTAVE.
Vous approuvez ainsi l’arrêt que je vais rendre?
ANTOINE.
Prononcez, j’y souscris.
POMPÉE.
Je suis prêt à l’entendre,
A le subir.
OCTAVE, après un long
silence.
Je suis le maître de son sort.
Si je n’étais que juge, il irait à la mort;
Je suis fils de César, j’ai son exemple à
suivre;
C’est à moi d’en donner... Je pardonne; il doit
vivre.
Antoine, imitez-moi: j’annonce aux nations
Que je finis le meurtre et les proscriptions;
Elles ont trop duré; je veux que Rome apprenne...
ANTOINE.
Que vous voulez sur moi laisser tomber la haine,
Ramener les esprits pour m’en mieux éloigner,
Séduire les Romains, pardonner pour régner.
OCTAVE.
Non, je veux vous apprendre à vaincre la vengeance:
L’amour est plus terrible, a plus de violence;
A mon âge peut-être, il devait m’emporter;
Il me combat encore, et je veux le dompter.
Commençons l’un et l’autre un empire plus juste.
Que l’on oublie Octave, et qu’on chérisse Auguste(48).
Soyez jaloux de moi, mais pour mieux effacer
Jusqu’aux traces du sang qu’il nous fallut verser.
Pardonnons à Fulvie, à ces malheureux restes
Des proscrits échappés à nos ordres
funestes;
Par les cris des humains laissons-nous désarmer;
Et puisse Rome un jour apprendre à nous aimer(49)!
(A Julie.)
Je vous rends à Pompée, en lui rendant
la vie;
Il n’aurait rien reçu s’il vivait sans Julie.
(A Pompée.)
Sois pour ou contre nous, brave ou subis nos lois,
Sans te craindre ou t’aimer je t’en laisse le choix.
Soutenons à l’envi les grands noms de nos pères,
Ou généreux amis, ou nobles adversaires.
Si du peuple romain tu te crois le vengeur,
Ne sois mon ennemi que dans les champs d’honneur;
Loin du triumvirat va chercher un refuge.
Je prends entre nous deux la victoire pour juge.
Ne versons plus de sang qu’au milieu des hasards;
Je m’en remets aux dieux, ils sont pour les Césars.
JULIE.
Octave, est-ce bien vous? est-il vrai?
POMPÉE.
Tu m’étonnes!
En vain tu deviens grand, en vain tu me pardonnes;
Rome, l’État, mon nom, nous rendent ennemis.
La haine qu’entre nous nos pères ont transmis
Est par eux commandée, et comme eux immortelle.
Rome, par toi soumise, à son secours m’appelle.
J’emploierai tes bienfaits, mais pour la délivrer:
Va, je la dois servir, mais je dois t’admirer. |