OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE THÉÂTRE V
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OLYMPIE
TRAGÉDIE EN CINQ ACTES, REPRÉSENTÉE LE 17 MARS 1764

Avertissement de Moland.
Avertissement de l'édition de Kehl.
Notice bibliographique.
Personnages
Acte I
Acte II
Acte III
Acte IV
Acte V
.
AVERTISSEMENT DE MOLAND.

Dans sa brillante jeunesse, Voltaire avait mis quinze jours à ébaucher Zaïre. Il ne lui en avait fallu que huit pour esquisser Rome sauvée, à cinquante-six ans. A soixante-huit ans, six jours lui suffisent pour mettre sur pied Olympie, ou la Famille d’Alexandre. Il écrit au cardinal de Bernis, le 26 octobre 1761: « La rage s’empara de moi un dimanche, et ne me quitta que le samedi suivant. J’allai toujours rimant, toujours barbouillant; le sujet me portait à pleines voiles. La pièce est toute faite pour un cardinal. La scène est dans une église, il y a une absolution générale, une confession. une rechute, une religieuse, un évêque. Vous allez croire que j’ai encore le diable au corps en vous écrivant tout cela. Point du tout, je suis dans mon bon sens. Figurez-vous que ce sont les mystères de la Bonne Déesse, la veuve et la fille d’Alexandre retirées dans le temple; tout ce que l’ancienne religion a de plus auguste, tout ce que les plus grands malheurs ont de touchant, les grands crimes de funeste, les passions de déchirant, et la peinture de la vie humaine de plus vrai. » 

Mais la révision fut longue, comme toujours. La nouvelle tragédie ne fut représentée sur le Théâtre-Français que le 17 mars 1764. « On va nous donner encore, écrit Fréron à l’abbé Gossart, une rapsodie tragique de Voltaire, intitulée Olympie, et tout le monde lui applique son titre: ô l’impie! » 

Voltaire feint de croire que le jeu de mots ne s’adresse qu’à la pièce: « O l’impie! n’est pas juste, écrit-il à d’Alembert, car rien n’est plus pie que cette pièce; et j’ai grand’peur qu’elle ne soit bonne qu’à être jouée dans un couvent de nonnes le jour de la fête de l’abbesse. » 

Olympie fut assez favorablement accueillie; elle eut dix représentations dans sa nouveauté. 

Voltaire avait emprunté ce sujet au Cassandre de La Calprenède. « Il convenait au génie, dit Laharpe, d’oser nous montrer la fille d’Alexandre se précipitant dans les flammes du bûcher qui va consumer sa mère, et la dignité des personnages relevait encore cette action grande et tragique. Mais il eût fallu nous intéresser davantage à cet amour d’Olympie pour Cassandre et à celui de Cassandre pour Olympie, puisque au sacrifice de cet amour tient tout l’effet de ce dénoûment funeste, puisque Olympie ne se jette dans le bûcher que pour ne pas épouser Cassandre, puisque Cassandre se tue de désespoir d’avoir perdu Olympie. Or, dès le premier acte, l’auteur les a placés tous deux dans des circonstances qui, rendant leur union impossible, ne permettent pas qu’on s’intéresse à un amour dont il n’y a rien à espérer. » 

Cette tragédie est celle peut-être que Voltaire, dans sa vieillesse, prit le plus à coeur. Il faut voir, dans la correspondance de l’année 1766, quelle joie lui cause le succès d’Olympie sur le théâtre de Genève; le 3 novembre il écrit à d’Argental: « La troupe de Genève, qui n’est pas absolument mauvaise, se surpassa hier en jouant Olympie; elle n’a jamais eu un si grand succès. La foule qui assistait à ce spectacle le redemanda pour le lendemain à grands cris. » Le 7 novembre, il écrit au même: « On est toujours fou d’Olympie à Genève, on la joue tous les jours. Le bûcher tourne la tête; il y avait beaucoup moins de monde au bûcher de Servet, quand vingt-cinq faquins le firent brûler. » 

Il y a, dans les Mémoires rédigés par M. Coste sous le nom de Marie-Françoise Dumesnil, en réponse aux Mémoires d’Hippolyte Clairon, une anecdote à propos de cette dernière actrice et d’Olympie. Louis XV avait témoigné l’envie de voir les Grâces de Saint-Foix. La Comédie est mandée à Versailles pour jouer Olympie, et les Grâces comme petite pièce. Mais le roi avait conseil à neuf heures; il ne fallait pas perdre de temps. Mlle Clairon jouait Olympie. Les actrices, notamment Mlle d’Oligny, qui jouaient dans les Grâces, devaient faire partie du cortège d’Olympie; mais afin qu’elles n’eussent pas à changer de costume après la grande pièce, et que la petite pût commencer tout de suite, M. de La Ferté, intendant des menus-plaisirs, décida que les comédiennes seraient remplacées dans le cortège par des choristes de l’Opéra. Mlle Clairon: « Si l’on change quelque chose à la pompe théâtrale d’Olympie, je ne jouerai point. » Et, se retournant vers Mlle d’Oligny et ses compagnes: « Et vous, mesdemoiselles, je vous défends de vous laisser remplacer. » En vain M. de La Ferté insiste; Mlle Clairon répète son ultimatum: « Je ne jouerai point. » Il fallut laisser les comédiennes dans son cortège. La tragédie traîne en longueur. Louis XV s’impatiente il tire sa montre; neuf heures sont sonnées; il se lève et sort en disant à haute voix: « On m’avait promis les Grâces. » Tel était le ton qu’avaient pris, même à la cour, les fameuses actrices de cette époque. 

Et qui faillit être puni? Ce fut Fréron, qui inséra dans son journal une plainte de Saint-Foix, et qui n’évita d’aller en prison que par l’intercession du roi de Pologne. 

(1)AVERTISSEMENT DE L’ÉDITION DE KEHL.

Cette tragédie parut imprimée en 1763(2); elle fut jouée à Ferney(3), et sur le théâtre de l’électeur palatin(4). M. de Voltaire, alors âgé de soixante-neuf ans, la composa en six jours. 

C’est l’ouvrage de six jours, écrivait-il à un philosophe illustre(5), dont il voulait savoir l’opinion sur cette pièce. L’auteur n’aurait pas dû se reposer le septième, lui répondit son ami. Aussi s’est-il repenti de son ouvrage, répliqua M. de Voltaire; et quelque temps après il renvoya la pièce avec beaucoup de corrections. 

Olympie a été traduite en italien et jouée à Venise, sur le théâtre de San-Salvatore, avec un grand succès(6).

PERSONNAGES


CASSANDRE, fils d’Antipatre, roi de Macédoine. 
ANTIGONE, roi d’une partie de l’Asie. 
STATIRA, veuve d’Alexandre. 
OLYMPIE, fille d’Alexandre et de Statira. 
L’HIÉROPHANTE ou grand-prêtre, qui préside à la célébration des grands mystères. 
SOSTÈNE, officier de Cassandre. 
HERMAS, officier d’Antigone. 
PRÊTRES. 
INITIÉS. 
PRÊTRESSES. 
SOLDATS. 
PEUPLE.

La scène est dans le temple d’Éphèse, où l’on célèbre les grands mystères. Le théâtre représente le temple, le péristyle, et la place qui conduit au temple.

Noms des acteurs qui jouèrent dans cette tragédie, et dans le Galant coureur, de Legrand, qui l’accompagnait: Dubois, Lekain (Cassandre), Bellecour (Antigone), Préville, Brizard (l’Hiérophante), Blainville, Molé, Dauberval, Auger, Bouret, Granger; Mmes Dumesnil (Statira), Clairon (Olympie), Préville, Lekain, Depinay, Doligny, Fannier. ¾ Recette: 3,668 livres. (G. A.) 
 
 

OLYMPIE

TRAGÉDIE.

ACTE PREMIER.

.
SCÈNE I.

(Le fond du théâtre représente un temple dont les trois portes
fermées sont ornées de larges pilastres: les deux ailes forment 
un vaste péristyle. Sostène est dans le péristyle, la grande porte 
s’ouvre. Cassandre, troublé et agité, vient à lui; 
la grande porte se referme(7).)

CASSANDRE, SOSTÈNE.

CASSANDRE.

Sostène, on va finir ces mystères terribles(8).
Cassandre espère enfin des dieux moins inflexibles: 
Mes jours seront plus purs, et mes sens moins troublés; 
Je respire. 

SOSTÈNE.

Seigneur, près d’Éphèse assemblés, 
Les guerriers qui servaient sous le roi votre père 
Ont fait entre mes mains le serment ordinaire: 
Déjà la Macédoine a reconnu vos lois;
De ses deux protecteurs Éphèse a fait le choix. 
Cet honneur, qu’avec vous Antigone partage, 
Est de vos grands destins un auguste présage: 
Ce règne, qui commence à l’ombre des autels, 
Sera béni des dieux, et chéri des mortels; 
Ce nom d’initié, qu’on révère et qu’on aime, 
Ajoute un nouveau lustre à la grandeur suprême. 
Paraissez. 

CASSANDRE.

Je ne puis: tes yeux seront témoins 
De mes premiers devoirs, et de mes premiers soins. 
Demeure en ces parvis... Nos augustes prêtresses 
Présentent Olympie aux autels des déesses: 
Elle expie en secret, remise entre leurs bras, 
Mes malheureux forfaits, qu’elle ne connaît pas. 
D’aujourd’hui je commence une nouvelle vie. 
Puisses-tu pour jamais, chère et tendre Olympie, 
Ignorer ce grand crime avec peine effacé, 
Et quel sang t’a fait naître, et quel sang j’ai versé! 

SOSTÈNE.

Quoi! seigneur, une enfant vers l’Euphrate enlevée, 
Jadis par votre père à servir réservée, 
Sur qui vous étendiez tant de soins généreux, 
Pourrait jeter Cassandre en ces troubles affreux! 

CASSANDRE.

Respecte cette esclave à qui tout doit hommage: 
Du sort qui l’avilit je répare l’outrage. 
Mon père eut ses raisons pour lui cacher le rang 
Que devait lui donner la splendeur de son sang... 
Que dis-je? ô souvenir! ô temps! ô jour de crimes! 
Il la comptait, Sostène, au nombre des victimes 
Qu’il immolait alors à notre sûreté... 
Nourri dans le carnage et dans la cruauté, 
Seul je pris pitié d’elle, et je fléchis mon père; 
Seul je sauvai la fille, ayant frappé la mère. 
Elle ignora toujours mon crime et ma fureur. 
Olympie, à jamais conserve ton erreur! 
Tu chéris dans Cassandre un bienfaiteur, un maître; 
Tu me détesteras si tu peux te connaître. 

SOSTÈNE.

Je ne pénètre point ces étonnants secrets, 
Et ne viens vous parler que de vos intérêts. 
Seigneur, de tous ces rois que nous voyons prétendre 
Avec tant de fureur au trône d’Alexandre, 
L’inflexible Antigone est seul votre allié... 

CASSANDRE.

J’ai toujours avec lui respecté l’amitié; 
Je lui serai fidèle. 

SOSTÈNE.

                         Il doit aussi vous l’être(v1):
Mais depuis qu’en ces murs nous le voyons paraître. 
Il semble qu’en secret un sentiment jaloux 
Ait altéré son coeur, et l’éloigne de vous. 

CASSANDRE.

(A part.)
Et qu’importe Antigone!... O mânes d’Alexandre! 
Mânes de Statira! grande ombre! auguste cendre! 
Restes d’un demi-dieu, justement courroucés, 
Mes remords et mes feux vous vengent-ils assez? 
Olympie, obtenez de leur ombre apaisée 
Cette paix à mon coeur si longtemps refusée; 
Et que votre vertu, dissipant mon effroi, 
Soit ici ma défense, et parle aux dieux pour moi... 
   Eh quoi! vers ces parvis, à peine ouverts encore, 
Antigone s’approche et devance l’aurore! 

SCÈNE II.

CASSANDRE, SOSTÈNE, ANTIGONE, HERMAS.

ANTIGONE, à Hermas, au fond du théâtre.

Ce secret m’importune, il le faut arracher; 
Je lirai dans son coeur ce qu’il croit me cacher. 
Va, ne t’écarte pas. 

CASSANDRE, à Antigone.

Quand le jour luit à peine, 
Quel sujet si pressant près de moi vous amène? 

ANTIGONE.

Nos intérêts, Cassandre; après que dans ces lieux 
Vos expiations ont satisfait les dieux, 
Il est temps de songer à partager la terre. 
D’Éphèse en ces grands jours ils écartent la guerre: 
Vos mystères secrets des peuples respectés 
Suspendent la discorde et les calamités; 
C’est un temps de repos pour les fureurs des princes: 
Mais ce repos est court; et bientôt nos provinces 
Retourneront en proie aux flammes, aux combats, 
Que ces dieux arrêtaient, et qu’ils n’éteignent pas. 
Antipatre n’est plus: vos soins, votre courage, 
Sans doute, achèveront son important ouvrage; 
Il n’eût jamais permis que l’ingrat Séleucus, 
Le Lagide insolent, le traître Antiochus, 
D’Alexandre au tombeau dévorant les conquêtes, 
Osassent nous braver et marcher sur nos têtes. 

CASSANDRE.

Plût aux dieux qu’Alexandre à ces ambitieux 
Fît du haut de son trône encor baisser les yeux! 
Plût aux dieux qu’il vécût! 

ANTIGONE.

Je ne puis vous comprendre; 
Est-ce au fils d’Antipatre à pleurer Alexandre? 
Qui peut vous inspirer un remords si pressant? 
De sa mort, après tout, vous êtes innocent. 

CASSANDRE.

Ah! j’ai causé sa mort. 

ANTIGONE.

Elle était légitime: 
Tous les Grecs demandaient cette grande victime: 
L’univers était las de son ambition. 
Athène, Athène même envoya le poison; 
Perdiccas le reçut, on en chargea Cratère; 
Il fut mis dans vos mains, des mains de votre père, 
Sans qu’il vous confiât cet important dessein: 
Vous étiez jeune encor; vous serviez au festin, 
A ce dernier festin du tyran de l’Asie. 

CASSANDRE.

Non, cessez d’excuser ce sacrilège impie. 

ANTIGONE.

Ce sacrilège!... Eh quoi! vos esprits abattus 
Érigent-ils en dieu l’assassin de Clitus, 
Du grand Parménion le bourreau sanguinaire, 
Ce superbe insensé qui, flétrissant sa mère, 
Au rang du fils des dieux osa bien aspirer, 
Et se déshonora pour se faire adorer? 
Seul il fut sacrilège; et lorsqu’à Babylone 
Nous avons renversé ses autels et son trône, 
Quand la coupe fatale a fini son destin, 
On a vengé les dieux comme le genre humain. 

CASSANDRE.

J’avouerai ses défauts; mais, quoi qu’il en puisse être, 
Il était un grand homme, et c’était notre maître. 

ANTIGONE.

Un grand homme(9)!

CASSANDRE.

Oui, sans doute. 

ANTIGONE.

Ah! c’est notre valeur, 
Notre bras, notre sang, qui fonda sa grandeur; 
Il ne fut qu’un ingrat. 

CASSANDRE.

O mes dieux tutélaires! 
Quels mortels ont été plus ingrats que nos pères? 
Tous ont voulu monter à ce superbe rang. 
Mais de sa femme enfin pourquoi percer le flanc? 
Sa femme!... ses enfants!... Ah! quel jour, Antigone! 

ANTIGONE.

Après quinze ans entiers ce scrupule m’étonne. 
Jaloux de ses amis, gendre de Darius, 
Il devenait Persan; nous étions les vaincus: 
Auriez-vous donc voulu que, vengeant Alexandre, 
La fière Statira, dans Babylone en cendre, 
Soulevant ses sujets, nous eût immolés tous 
Au sang de sa famille, au sang de son époux? 
Elle arma tout le peuple: Antipatre avec peine 
Échappa dans ce jour aux fureurs de la reine; 
Vous sauvâtes un père. 

CASSANDRE.

Il est vrai; mais enfin 
La femme d’Alexandre a péri par ma main. 

ANTIGONE.

C’est le sort des combats; le succès de nos armes 
Ne doit point nous coûter de regrets et de larmes. 

CASSANDRE;

J’en versai, je l’avoue, après ce coup affreux; 
Et, couvert de ce sang auguste et malheureux, 
Étonné de moi-même, et confus de la rage 
Où mon père emporta mon aveugle courage, 
J’en ai longtemps gémi. 

ANTIGONE.

                                  Mais quels motifs secrets 
Redoublent aujourd’hui de si cuisants regrets? 
Dans le coeur d’un ami j’ai quelque droit de lire: 
Vous dissimulez trop. 

CASSANDRE.

                                  Ami... que puis-je dire? 
Croyez qu’il est des temps où le coeur combattu 
Par un instinct secret revole à la vertu, 
Où de nos attentats la mémoire passée 
Revient avec horreur effrayer la pensée. 

ANTIGONE.

* Oubliez, croyez-moi, des meurtres expiés(10);
* Mais que nos intérêts ne soient point oubliés 
* Si quelque repentir trouble encor votre vie, 
* Repentez-vous surtout d’abandonner l’Asie 
* A l’insolente loi du traître Antiochus. 
* Que mes braves guerriers et vos Grecs invaincus 
* Une seconde fois fassent trembler l’Euphrate: 
* De tous ces nouveaux rois dont la grandeur éclate 
* Nul n’est digne de l’être, et dans ses premiers ans 
*N’a servi, comme nous, le vainqueur des Persans. 
* Tous nos chefs ont péri(v2).

CASSANDRE.

                                  Je le sais, et peut-être 
* Dieu les immola tous aux mânes de leur maître. 

ANTIGONE.

Nous restons, nous vivons, nous devons rétablir(v3)
Ces débris tout sanglants qu’il nous faut recueillir: 
Alexandre, en mourant, les laissait au plus digne; 
Si j’ose les saisir, son ordre me désigne. 
Assurez ma fortune ainsi que votre sort: 
Le plus digne de tous, sans doute, est le plus fort. 
Relevons de nos Grecs la puissance détruite; 
Que jamais parmi nous la discorde introduite 
Ne nous expose en proie à ces tyrans nouveaux, 
Eux qui n’étaient pas nés pour marcher nos égaux. 
Me le promettez-vous? 

CASSANDRE.

Ami, je vous le jure; 
Je suis prêt à venger notre commune injure. 
Le sceptre de l’Asie est en d’indignes mains, 
Et l’Euphrate et le Nil ont trop de souverains: 
Je combattrai pour moi, pour vous, et pour la Grèce. 

ANTIGONE.

J’en crois votre intérêt; j’en crois votre promesse; 
Et surtout je me fie à la noble amitié 
Dont le noeud respectable avec vous m’a lié. 
Mais de cette amitié je vous demande un gage; 
Ne me refusez pas. 

CASSANDRE.

Ce doute est un outrage. 
Ce que vous demandez est-il en mon pouvoir? 
C’est un ordre pour moi, vous n’avez qu’à vouloir. 

ANTIGONE.

Peut-être vous verrez avec quelque surprise
Le peu qu’à demander l’amitié m’autorise: 
Je ne veux qu’une esclave. 

CASSANDRE.

Heureux de vous servir, 
Ils sont tous à vos pieds; c’est à vous de choisir. 

ANTIGONE.

Souffrez que je demande une jeune étrangère(11)
Qu’aux murs de Babylone enleva votre père: 
Elle est votre partage; accordez-moi ce prix 
De tant d’heureux travaux pour vous-même entrepris. 
Votre père, dit-on, l’avait persécutée; 
J’aurai soin qu’en ma cour elle soit respectée: 
Son nom est... Olympie. 

CASSANDRE.

Olympie! 

ANTIGONE.

Oui, seigneur, 

CASSANDRE, à part.

De quels traits imprévus il vient percer mon coeur!... 
Que je livre Olympie! 

ANTIGONE.

Écoutez; je me flatte 
Que Cassandre envers moi n’a point une âme ingrate: 
Sur les moindres objets un refus peut blesser; 
Et vous ne voulez pas sans doute m’offenser? 

CASSANDRE.

Non; vous verrez bientôt cette jeune captive; 
Vous-même jugerez s’il faut qu’elle vous suive, 
S’il peut m’être permis de la mettre en vos mains. 
Ce temple est interdit aux profanes humains; 
Sous les yeux vigilants des dieux et des déesses, 
Olympie est gardée au milieu des prêtresses. 
Les portes s’ouvriront quand il en sera temps. 
Dans ce parvis ouvert au reste des vivants, 
Sans vous plaindre de moi, daignez au moins m’attendre; 
Des mystères nouveaux pourront vous y surprendre; 
Et vous déciderez si la terre a des rois 
Qui puissent asservir Olympie à leurs lois. 
(Il rentre dans le temple, et Sostène sort.)

SCÈNE III.

ANTIGONE, HERMAS, dans le péristyle.

HERMAS.

Seigneur, vous m’étonnez quand l’Asie en alarmes 
Voit cent trônes sanglants disputés par les armes, 
Quand des vastes États d’Alexandre au tombeau 
La fortune prépare un partage nouveau, 
Lorsque vous prétendez au souverain empire(v4), 
Une esclave est l’objet où ce grand coeur aspire! 

ANTIGONE.

Tu dois t’en étonner. J’ai des raisons, Hermas, 
Que je n’ose encor dire, et qu’on ne connaît pas: 
Le sort de cette esclave est important peut-être 
A tous les rois d’Asie, à quiconque veut l’être, 
A quiconque en son sein porte un assez grand coeur 
Pour oser d’Alexandre être le successeur. 
Sur le nom de l’esclave et sur ses aventures
J’ai formé dès longtemps d’étranges conjectures: 
J’ai voulu m’éclaircir; mes yeux dans ces remparts 
Ont quelquefois sur elle arrêté leurs regards; 
Ses traits, les lieux, le temps, où le ciel la fit naître, 
Les respects étonnants que lui prodigue un maître, 
Les remords de Cassandre, et ses obscurs discours, 
A ces soupçons secrets ont prêté des secours. 
Je crois avoir percé ce ténébreux mystère(v5). 

HERMAS.

* On dit qu’il la chérit, et qu’il l’élève en père. 

ANTIGONE.

* Nous verrons... Mais on ouvre, et ce temple sacré 
* Nous découvre un autel de guirlandes paré: 
Je vois des deux côtés les prêtresses paraître; 
*Au fond du sanctuaire est assis le grand-prêtre;
Olympie et Cassandre arrivent à l’autel! 

SCÈNE IV.

(Les trois portes du temple sont ouvertes. On découvre tout l’intérieur. Les PRÊTRESd’un côté, et les PRÊTRESSES de l’autre, s’avancent lentement. Ils sont tous vêtus de robes blanches, avec des ceintures bleues dont les bouts pendent à terre. CASSANDRE ET OLYMPIE mettent la main sur l’autel; ANTIGONE ET HERMAS restent dans le péristyle avec une partie du PEUPLE qui entre par les côtés(12).)

CASSANDRE.

Dieu des rois et des dieux, être unique, éternel! 
Dieu qu’on m’a fait connaître en ces fêtes augustes, 
Qui punis les pervers, et qui soutiens les justes, 
Près de qui les remords effacent les forfaits, 
Confirme, Dieu clément, les serments que je fais! 
Recevez ces serments, adorable Olympie; 
Je soumets à vos lois et mon trône et ma vie, 
Je vous jure un amour aussi pur, aussi saint, 
Que ce feu de Vesta qui n’est jamais éteint(13).
Et vous, filles des cieux, vous, augustes prêtresses, 
Portez avec l’encens mes voeux et mes promesses 
Au trône de ces dieux qui daignent m’écouter, 
Et détournez les traits que je peux mériter. 

OLYMPIE.

Protégez à jamais, ô dieux en qui j’espère, 
Le maître généreux qui m’a servi de père, 
Mon amant adoré, mon respectable époux; 
Qu’il soit toujours chéri, toujours digne de vous! 
Mon coeur vous est connu. Son rang et sa couronne 
Sont les moindres des liens que son amour me donne: 
Témoins des tendres feux à mon coeur inspirés, 
Soyez-en les garants, vous qui les consacrez; 
Qu’il m’apprenne à vous plaire, et que votre justice 
Me prépare aux enfers un éternel supplice 
Si j’oublie un moment, infidèle à vos lois, 
Et l’état où je fus, et ce que je lui dois. 

CASSANDRE,

Rentrons au sanctuaire où mon bonheur m’appelle(v6).
Prêtresses, disposez la pompe solennelle 
Par qui mes jours heureux vont commencer leur cours; 
Sanctifiez ma vie, et nos chastes amours(v7).
* J’ai vu les dieux au temple, et je les vois en elle; 
* Qu’ils me haïssent tous, si je suis infidèle!... 
* Antigone, en ces lieux vous m’avez entendu; 
* Aux voeux que vous formiez ai-je assez répondu? 
* Vous-même prononcez si vous deviez prétendre
* A voir entre vos mains l’esclave de Cassandre: 
Sachez que ma couronne et toute ma grandeur 
Sont de faibles présents, indignes de son coeur. 
Quelque étroite amitié qui tous deux nous unisse, 
Jugez si j’ai dû faire un pareil sacrifice(v8)

(Ils rentrent dans le temple; les portes se ferment, 
le peuple sort du parvis.)

SCÈNE V.

ANTIGONE, HERMAS, dans le péristyle.

ANTIGONE.

Va, je n’en doute plus, et tout m’est découvert; 
Il m’a voulu braver; mais sois sûr qu’il se perd,
Je reconnais en lui la fougueuse imprudence 
Qui tantôt sert les dieux, et tantôt les offense; 
Ce caractère ardent qui joint la passion 
Avec la politique et la religion; 
Prompt, facile, superbe, impétueux, et tendre, 
Prêt à se repentir, prêt à tout entreprendre. 
Il épouse une esclave! Ah! tu peux bien penser 
Que l’amour à ce point ne saurait l’abaisser: 
Cette esclave est d’un sang que lui-même il respecte. 
De ses desseins cachés la trame est trop suspecte; 
Il se flatte en secret qu’Olympie a des droits 
Qui pourront l’élever au rang de roi des rois. 
S’il n’était qu’un amant il m’eût fait confidence 
D’un feu qui l’emportait à tant de violence. 
Va, tu verras bientôt succéder sans pitié 
Une haine implacable à sa faible amitié. 

HERMAS.

A son coeur égaré vous imputez peut-être 
Des desseins plus profonds que l’amour n’en fait naître: 
Dans nos grands intérêts souvent nos actions 
Sont, vous le savez trop, l’effet des passions; 
On se déguise en vain leur pouvoir tyrannique, 
Le faible quelquefois passe pour politique; 
Et Cassandre n’est pas le premier souverain 
Qui chérit une esclave et lui donna la main; 
J’ai vu plus d’un héros, subjugué par sa flamme, 
Superbe avec les rois, faible avec une femme. 

ANTIGONE.

Tu ne dis que trop vrai: je pèse tes raisons; 
Mais tout ce que j’ai vu confirme mes soupçons. 
Te le dirai-je enfin? les charmes d’Olympie 
Peut-être dans mon coeur portent la jalousie. 
Tu n’entrevois que trop mes sentiments secrets: 
L’amour se joint peut-être à ces grands intérêts; 
Plus que je ne pensais leur union me blesse. 
Cassandre est-il le seul en proie à la faiblesse? 

HERMAS.

Mais il comptait sur vous. Les titres les plus saints 
Ne pourront-ils jamais unir les souverains? 
L’alliance, les dons, la fraternité d’armes, 
Vos périls partagés, vos communes alarmes, 
Vos serments redoublés, tant de soins, tant de voeux, 
N’auraient-ils donc servi qu’au malheur de tous deux? 
De la sainte amitié n’est-il donc plus d’exemples? 

ANTIGONE.

L’amitié, je le sais, dans la Grèce a des temples; 
L’intérêt n’en a point, mais il est adoré. 
D’ambition, sans doute, et d’amour enivré, 
Cassandre m’a trompé sur le sort d’Olympie: 
De mes yeux éclairés Cassandre se défie;
Il n’a que trop raison. Va, peut-être aujourd’hui 
L’objet de tant de voeux n’est pas encore à lui.

HERMAS.

Il a reçu sa main... Cette enceinte sacrée 
Voit déjà de l’hymen la pompe préparée; 

(Les initiés, les prêtres et les prêtresses traversent le fond de 
la scène, ayant des palmes ornées de fleurs dans les mains.)

Tous les initiés, de leurs prêtres suivis, 
Les palmes dans les mains, inondent ces parvis, 
Et l’amour le plus tendre en ordonne la fête. 

ANTIGONE.

Non, te dis-je; on pourra lui ravir sa conquête... 
Viens, je confierai tout à ton zèle, à ta foi: 
J’aurai les lois, les dieux, et les peuples pour moi. 
Fuyons pour un montent ces pompes qui m’outragent. 
Entrons dans la carrière où mes desseins m’engagent. 
Arrosons, s’il le faut, ces asiles si saints, 
Moins du sang des taureaux que du sang des humains.

FIN DU PREMIER ACTE.

ACTE DEUXIÈME.

SCÈNE I.


(Quoique cette scène et beaucoup d’autres se passent dans l’intérieur du temple, cependant, comme les théâtres sont rarement construits d’une manière favorable à la voix, les acteurs sont obligés d’avancer dans le péristyle; mais les trois portes du temple, ouvertes, désignent qu’on est dans te temple.)

L’HIÉROPHANTE, LES PRÊTRES, 
LES PRÊTRESSES.

L’HIÉROPHANTE.

Quoi! dans ces jours sacrés! quoi! dans ce temple auguste 
Où Dieu pardonne au crime, et console le juste, 
Une seule prêtresse oserait nous priver 
Des expiations qu’elle doit achever! 
Quoi! d’un si saint devoir Arzane se dispense? 

UNE PRÊTRESSE(14).

Arzane en sa retraite, obstinée au silence, 
Arrosant de ses pleurs les images des dieux, 
Seigneur, vous le savez, se cache à tous les yeux; 
En proie à ses chagrins, de langueur affaiblie, 
Elle implore la fin d’une mourante vie. 

L’HIÉROPHANTE.

Nous plaignons son état, mais il faut obéir; 
Un moment aux autels elle pourra servir. 
Depuis que dans ce temple elle s’est enfermée, 
Ce jour est le seul jour où le sort l’a nommée: 
Qu’on la fasse venir(15). La volonté du ciel 
Demande sa présence, et l’appelle à l’autel. 
De guirlandes de fleurs par elle couronnée, 
Olympie en triomphe aux dieux sera menée. 
Cassandre, initié dans nos secrets divins,
Sera purifié par ses augustes mains. 
Tout doit être accompli. Nos rites, nos mystères(v9),
Ces ordres que les dieux ont donnés à nos pères, 
Ne peuvent point changer, ne sont point incertains 
Comme ces faibles lois qu’inventent les humains. 

SCÈNE II.

L’HIÉROPHANTE, PRÊTRES, PRÊTRESSES, 
STATIRA.

L’HIÉROPHANTE, à Statira.

Venez, vous ne pouvez, à vous-même contraire, 
Refuser de remplir votre saint ministère. 
Depuis l’instant sacré qu’en cet asile heureux 
Vous avez prononcé d’irrévocables voeux, 
Ce grand jour est le seul où Dieu vous a choisie 
Pour annoncer ses lois aux vainqueurs de l’Asie. 
Soyez digne du Dieu que vous représentez. 

STATIRA, couverte d’un voile qui accompagne 
son visage sans le cacher, et vêtue 
comme les autres prêtresses.

O ciel! après quinze ans qu’en ces murs écartés, 
Dans l’ombre du silence, au monde inaccessible, 
J’avais enseveli ma destinée horrible, 
Pourquoi me tires-tu de mon obscurité? 
Tu veux me rendre au jour, à la calamité... 
(A l’hiérophante.)
Ah! seigneur, en ces lieux lorsque je suis venue, 
C’était pour y pleurer, pour mourir inconnue, 
Vous le savez. 

L’HIÉROPHANTE.

                   Le ciel vous prescrit d’autres lois; 
Et quand vous présidez pour la première fois 
Aux pompes de l’hymen, à notre grand mystère, 
Votre nom, votre rang, ne peuvent plus se taire; 
Il faut parler. 

STATIRA.

               Seigneur, qu’importe qui je sois? 
Le sang le plus abject, le sang des plus grands rois, 
Ne sont-ils pas égaux devant l’Être suprême? 
On est connu de lui bien plus que de soi-même. 
Ce grands noms autrefois avaient pu me flatter; 
Dans la nuit de la tombe il les faut emporter. 
Laissez-moi pour jamais en perdre la mémoire. 

L’HIÉROPHANTE.

Nous renonçons sans doute à l’orgueil, à la gloire, 
Nous pensons comme vous; mais la Divinité 
Exige un aveu simple, et veut la vérité. 
Parlez... Vous frémissez! 

STATIRA.

                                     Vous frémirez vous-même(v10)...
(Aux prêtres et aux prêtresses.)
Vous qui servez d’un Dieu la majesté suprême, 
Qui partagez mon sort, à son culte attachés, 
Qu’entre vous et ce Dieu mes secrets soient cachés! 

L’HIÉROPHANTE.

Nous vous le jurons tous. 

STATIRA.

                             Avant que de m’entendre, 
Dites-moi s’il est vrai que le cruel Cassandre 
Soit ici dans le rang de nos initiés? 

L’HIÉROPHANTE.

Oui, madame. 

STATIRA.

                          Il a vu ses forfaits expiés!... 

L’HIÉROPHANTE.

Hélas! tous les humains ont besoin de clémence. 
Si Dieu n’ouvrait ses bras qu’à la seule innocence, 
Qui viendrait dans ce temple encenser les autels? 
Dieu fit du repentir la vertu des mortels. 
Ce juge paternel voit du haut de son trône(v11)
La terre trop coupable, et sa bonté pardonne. 

STATIRA.

Eh bien! si vous savez pour quel excès d’horreur 
Il demande sa grâce et craint un dieu vengeur; 
Si vous êtes instruit qu’il fit périr son maître(v12); 
Et quel maître, grands dieux! si vous pouvez connaître 
Quel sang il répandit dans nos murs enflammés, 
Quand aux yeux d’Alexandre, à peine encor fermés(v13),
Ayant osé percer sa veuve gémissante, 
Sur le corps d’un époux il la jeta mourante(v14);
Vous serez plus surpris lorsque vous apprendrez 
Des secrets jusqu’ici de la terre ignorés. 
Cette femme élevée au comble de la gloire, 
Dont la Perse sanglante honore la mémoire, 
Veuve d’un demi-dieu, fille de Darius... 
Elle vous parle ici, ne l’interrogez plus(16).
(Les prêtres et les prêtresses élèvent les mains, 
et s’inclinent.)

L’HIÉROPHANTE.

O dieux! qu’ai-je entendu? dieux, que le crime outrage, 
De quels coups vous frappez ceux qui sont votre image! 
Statira dans ce temple! Ah! souffrez qu’à genoux, 
Dans mes profonds respects...

STATIRA.

Grand-prêtre, levez-vous. 
Je ne suis plus pour vous la maîtresse du monde; 
Ne respectez ici que ma douleur profonde. 
Des grandeurs d’ici-bas voyez quel est le sort. 
Ce qu’éprouva mon père au moment de sa mort, 
Dans Babylone en sang je l’éprouvai de même. 
Darius, roi des rois, privé du diadème, 
Fuyant dans des déserts, errant, abandonné, 
Par ses propres amis se vit assassiné; 
Un étranger, un pauvre, un rebut de la terre, 
De ses derniers moments soulagea la misère. 
(Montrant la prêtresse inférieure.)
Voyez-vous cette femme étrangère en ma cour? 
Sa main, sa seule main m’a conservé le jour; 
Seule elle me tira de la foule sanglante 
Où mes lâches amis me laissaient expirante. 
Elle est Éphésienne, elle guida mes pas 
Dans cet auguste asile, au bout de mes États. 
Je vis par mille mains ma dépouille arrachée, 
De mourants et de morts la campagne jonchée; 
Les soldats d’Alexandre érigés tous en rois, 
Et les larcins publics appelés grands exploits. 
J’eus en horreur le monde et les maux qu’il enfante, 
Loin de lui pour jamais je m’enterrai vivante. 
Je pleure, je l’avoue, une fille, une enfant 
Arrachée à mes bras sur mon corps tout sanglant. 
Cette étrangère ici me tient lieu de famille. 
J’ai perdu Darius, Alexandre, et ma fille; 
Dieu seul me reste(17).

L’HIÉROPHANTE.

Hélas! qu’il soit donc votre appui! 
Du trône où vous étiez vous montez jusqu’à lui; 
Son temple est votre cour: soyez-y plus heureuse 
Que dans cette grandeur auguste et dangereuse, 
Sur ce trône terrible, et par vous oublié, 
Devenu pour la terre un objet de pitié. 

STATIRA.

Ce temple quelquefois, seigneur, m’a consolée; 
Mais vous devez sentir l’horreur qui m’a troublée 
En voyant que Cassandre y parle aux mêmes dieux, 
Contre sa tête impie implorés par mes voeux. 

L’HIÉROPHANTE.

Le sacrifice est grand: je sens trop ce qu’il coûte; 
Mais notre loi vous parle, et votre coeur l’écoute: 
Vous l’avez embrassée. 

STATIRA.

Aurais-je pu prévoir 
Qu’elle dût m’imposer cet horrible devoir? 
Je sens que de mes jours, usés dans l’amertume, 
Le flambeau pâlissant s’éteint et se consume; 
Et ces derniers moments que Dieu veut me donner 
A quoi vont-ils servir? 

L’HIÉROPHANTE.

Peut-être à pardonner. 
Vous-même vous avez tracé votre carrière; 
Marchez-y sans jamais retourner en arrière. 
Les mânes, affranchis d’un corps vil et mortel, 
Goûtent sans passions un repos éternel; 
Un nouveau jour leur luit; ce jour est sans nuage; 
Ils vivent pour les dieux: tel est notre partage. 
Une retraite heureuse amène au fond des coeurs 
L’oubli des ennemis et l’oubli des malheurs. 

STATIRA.

Il est vrai, je fus reine, et ne suis que prêtresse; 
Dans mon devoir affreux soutenez ma faiblesse. 
Que faut-il que je fasse? 

L’HIÉROPHANTE.

Olympie à genoux 
Doit d’abord en ces lieux se jeter devant vous; 
C’est à vous de bénir cet illustre hyménée. 

STATIRA.

Je vais la préparer à vivre infortunée: 
C’est le sort des humains. 

L’HIÉROPHANTE.

Le feu sacré, l’encens, 
L’eau lustrale, les dons offerts aux dieux puissants, 
Tout sera présenté par vos mains respectables. 

STATIRA.

Et pour qui, malheureuse! Ah! mes jours déplorables 
Jusqu’au dernier moment sont-ils chargés d’horreur? 
J’ai cru dans la retraite éviter mon malheur(v15); 
Le malheur est partout, je m’étais abusée: 
Allons, suivons la loi par moi-même imposée. 

L’HIÉROPHANTE.

Adieu je vous admire autant que je vous plains. 
Elle vient près de vous. 
(Il sort.)

SCÈNE III.

STATIRA, OLYMPIE.

(Le théâtre tremble.)

STATIRA.

Lieux funèbres et saints, 
Vous frémissez!... J’entends un horrible murmure 
Le temple est ébranlé!... Quoi! toute la nature 
S’émeut à son aspect! et mes sens éperdus 
Sont dans le même trouble, et restent confondus! 

OLYMPIE, effrayée.

Ah! madame! 

STATIRA.

Approchez, jeune et tendre victime: 
Cet augure effrayant semble annoncer le crime 
Vos attraits semblent nés pour la seule vertu. 

OLYMPIE.

Dieux justes, soutenez mon courage abattu! 
Et vous, de leurs décrets auguste confidente, 
Daignez conduire ici ma jeunesse innocente; 
Je suis entre vos mains, dissipez mon effroi. 

STATIRA.

Ah! j’en ai plus que vous!... Ma fille, embrassez-moi... 
Du sort de votre époux êtes-vous informée? 
Quel est votre pays? Quel sang vous a formée? 

OLYMPIE.

Humble dans mon état, je n’ai point attendu 
Ce rang où l’on m’élève, et qui ne m’est pas dû. 
Cassandre est roi, madame; il daigna dans la Grèce 
A la cour de son père élever ma jeunesse. 
Depuis que je tombai dans ses augustes mains, 
J’ai vu toujours en lui le plus grand des humains. 
Je chéris un époux, et je révère un maître. 
Voilà mes sentiments, et voilà tout mon être. 

STATIRA.

Qu’aisément, juste ciel, on trompe un jeune coeur! 
De l’innocence en vous que j’aime la candeur! 
Cassandre a donc pris soin de votre destinée? 
Quoi! d’un prince ou d’un roi vous ne seriez pas née? 

OLYMPIE.

Pour aimer la vertu, pour en suivre les lois, 
Faut-il donc être né dans la pourpre des rois? 

STATIRA.

Non, je ne vois que trop le crime sur le trône. 

OLYMPIE.

Je n’étais qu’une esclave. 

STATIRA.

Un tel destin m’étonne. 
Les dieux sur votre front, dans vos yeux, dans vos traits, 
Ont placé la noblesse ainsi que les attraits. 
Vous, esclave! 

OLYMPIE.

Antipatre, en ma première enfance. 
Par le sort des combats me tint sous sa puissance: 
Je dois tout à son fils. 

STATIRA.

Ainsi vos premiers jours 
Ont senti l’infortune, et vu finir son cours! 
Et la mienne a duré tout le temps de ma vie!... 
En quels temps, en quels lieux fûtes-vous poursuivie 
Par cet affreux destin qui vous mit dans les fers? 

OLYMPIE.

On dit que d’un grand roi, maître de l’univers, 
On termina la vie, on disputa le trône, 
On déchira l’empire, et que dans Babylone 
Cassandre conserva mes jours infortunés, 
Dans l’horreur du carnage au glaive abandonnés. 

STATIRA.

Quoi! dans ces temps marqués par la mort d’Alexandre, 
Captive d’Antipatre, et soumise à Cassandre? 

OLYMPIE.

C’est tout ce que j’ai su. Tant de malheurs passés 
Par mon bonheur nouveau doivent être effacés. 

STATIRA.

Captive à Babylone!... O puissance éternelle! 
Vous faites-vous un jeu des pleurs d’une mortelle? 
Le lieu, le temps, son âge, ont excité dans moi 
La joie et les douleurs, la tendresse et l’effroi. 
Ne me trompé-je point? Le ciel sur son visage 
Du héros mon époux semble imprimer l’image... 

OLYMPIE.

Que dites-vous? 

STATIRA.

Hélas! tels étaient ses regards, 
Quand, moins fier et plus doux, loin des sanglants hasards,
Relevant ma famille au glaive dérobée, 
Il la remit au rang dont elle était tombée, 
Quand sa main se joignit à ma tremblante main. 
Illusion trop chère, espoir flatteur et vain! 
Serait-il bien possible?... Écoutez-moi, princesse; 
Ayez quelque pitié du trouble qui me presse. 
N’avez-vous d’une mère aucun ressouvenir? 

OLYMPIE.

Ceux qui de mon enfance ont pu m’entretenir 
M’ont tous dit qu’en ce temps de trouble et de carnage, 
Au sortir du berceau, je fus en esclavage. 
D’une mère jamais je n’ai connu l’amour; 
J’ignore qui je suis, et qui m’a mise au jour... 
Hélas! vous soupirez, vous pleurez, et mes larmes 
Se mêlent à vos pleurs, et j’y trouve des charmes... 
Eh quoi! vous me serrez dans vos bras languissants! 
Vous faites pour parler des efforts impuissants! 
Parlez-moi. 

STATIRA.

Je ne puis... je succombe... Olympie! 
Le trouble que je sens va me(v16) coûter la vie. 

SCÈNE IV.

STATIRA, OLYMPIE, L’HIÉROPHANTE.

L’HIÉROPHANTE.

O prêtresse des dieux! ô reine des humains! 
Quel changement nouveau dans vos tristes destins! 
Que nous faudra-t-il faire, et qu’allez-vous entendre? 

STATIRA.

Des malheurs: je suis prête, et je dois tout attendre. 

L’HIÉROPHANTE.

C’est le plus grand des biens, d’amertume mêlé; 
Mais il n’en est point d’autre. Antigone troublé, 
Antigone, les siens, le peuple, les armées(v17), 
Toutes les voix enfin, par le zèle animées, 
Tout dit que cet objet à vos yeux présenté, 
Qui longtemps comme vous fut dans l’obscurité, 
Que vos royales mains vont unir à Cassandre, 
Qu’Olympie... 

STATIRA.

                Achevez. 

L’HIÉROPHANTE.

                          Est fille d’Alexandre(18).

STATIRA, courant embrasser Olympie.

Ah! mon coeur déchiré me l’a dit avant vous(v18).
O ma fille! ô mon sang! ô nom fatal et doux! 
* De vos embrassements faut-il que je jouisse(v19), 
* Lorsque par votre hymen vous faites mon supplice! 

OLYMPIE.

*Quoi! vous seriez ma mère, et vous en gémissez! 

STATIRA.

* Non, je bénis les dieux trop longtemps courroucés;
Je sens trop la nature et l’excès de ma joie; 
Mais le ciel me ravit le bonheur qu’il m’envoie: 
Il te donne à Cassandre! 

OLYMPIE.

Ah! si dans votre flanc 
Olympie a puisé la source de son sang, 
Si j’en crois mon amour, si vous êtes ma mère, 
Le généreux Cassandre a-t-il pu vous déplaire? 

L’HIÉROPHANTE.

* Oui, vous êtes son sang, vous n’en pouvez douter(v20);
* Cassandre enfin l’avoue, il vient de l’attester, 
* Puissiez-vous toutes deux avec lui réunies 
* Concilier enfin deux races ennemies! 

OLYMPIE.

* Qui? lui(v21)? votre ennemi! Tel serait mon malheur! 

STATIRA.

D’Alexandre ton père il est l’empoisonneur. 
Au sein de Statira dont tu tiens la naissance, 
Dans ce sein malheureux qui nourrit ton enfance, 
Que tu viens d’embrasser pour la première fois, 
Il plongea le couteau dont il frappa les rois. 
Il me poursuit enfin jusqu’au temple d’Éphèse; 
Il y brave les dieux, et feint qu’il les apaise! 
A mes bras maternels il ose te ravir; 
Et tu peux demander si je dois le haïr! 

OLYMPIE.

Quoi! d’Alexandre ici le ciel voit la famille! 
Quoi! vous êtes sa veuve! Olympie est sa fille! 
Et votre meurtrier, ma mère, est mon époux! 
Je ne suis dans vos bras qu’un objet de courroux! 
Quoi! cet hymen si cher était un crime horrible! 

L’HIÉROPHANTE.

Espérez dans le ciel. 

OLYMPIE.

Ah! Sa haine inflexible 
D’aucune ombre d’espoir ne peut flatter mes voeux; 
Il m’ouvrait un abîme en éclairant mes yeux. 
Je vois ce que je suis, et ce que je dois être. 
Le plus grand de mes maux est donc de me connaître! 
Je devais à l’autel où vous nous unissiez 
Expirer en victime, et tomber a vos pieds. 

SCÈNE V.

STATIRA, OLYMPIE. L’HIÉROPHANTE, 
UN PRÊTRE.

LE PRÊTRE.

On menace le temple, et les divins mystères 
Sont bientôt profanés par des mains téméraires; 
Les deux rois désunis disputent à nos yeux 
Le droit de commander où commandent les dieux: 
Voilà ce qu’annonçaient ces voûtes gémissantes, 
Et sous nos pieds craintifs nos demeures tremblantes. 
Il semble que le ciel veuille nous informer 
Que la terre l’offense, et qu’il faut le calmer! 
Tout un peuple éperdu, que la discorde excite, 
Vers les parvis sacrés vole et se précipite; 
Éphèse est divisée entre deux factions. 
Nous ressemblons bientôt aux autres nations. 
La sainteté, la paix, les moeurs, vont disparaître; 
Les rois l’emporteront, et nous aurons un maître. 

L’HIÉROPHANTE.

Ah! qu’au moins loin de nous ils portent leurs forfaits! 
Qu’ils laissent sur la terre un asile de paix! 
Leur intérêt l’exige... O mère auguste et tendre, 
Et vous... dirai-je, hélas! l’épouse de Cassandre? 
Au pied de ces autels vous pouvez vous jeter. 
Aux rois audacieux je vais me présenter; 
Je connais le respect qu’on doit à leur couronne; 
Mais ils en doivent plus à ce Dieu qui la donne. 
S’ils prétendent régner, qu’ils ne l’irritent pas(v22). 
Nous sommes, je le sais, sans armes, sans soldats, 
Nous n’avons que nos lois, voila notre puissance. 
Dieu seul est mon appui, son temple est ma défense; 
Et, si la tyrannie osait en approcher, 
C’est sur mon corps sanglant qu’il lui faudra marcher. 
(L’hiérophante sort avec le prêtre inférieur.)

SCÈNE VI.

STATIRA, OLYMPIE.

STATIRA.

O destinée! ô Dieu des autels et du trône! 
Contre Cassandre au moins favorise Antigone: 
Il me faut donc, ma fille, au déclin de mes jours, 
De nos seuls ennemis attendre des secours(v23),
Et chercher(v24) un vengeur, au sein de ma misère, 
Chez les usurpateurs du trône de ton père! 
Chez nos propres sujets, dont les efforts jaloux 
Disputent cent États que j’ai possédés tous! 
Ils rampaient à mes pieds, ils sont ici mes maîtres. 
O trône de Cyrus! ô sang de mes ancêtres! 
Dans quel profond abîme êtes-vous descendus! 
Vanité des grandeurs, je ne vous connais plus. 

OLYMPIE.

Ma mère, je vous suis... Ah dans ce jour funeste, 
Rendez-moi digne au moins du grand nom qui vous reste: 
Le devoir qu’il prescrit est mon unique espoir. 

STATIRA.

Fille du roi des rois, remplissez ce devoir.


 

FIN DU DEUXIÈME ACTE.

Troisième acte.