La vérité l’emporte, il n’est plus temps
de taire
Ce funeste secret qu’avait caché mon père;
Il a fallu céder à la publique voix.
Oui, j’ai rendu justice à la fille des rois(v25);
Devais-je plus longtemps, par un cruel silence,
Faire encore à son sang cette mortelle offense?
Je fus coupable assez.
SOSTÈNE.
Mais un rival jaloux
Du grand nom d’Olympie abuse contre vous:
Il anime le peuple; Éphèse est alarmée;
De la religion la fureur animée,
Qu’Antigone méprise et qu’il sait exciter,
Vous fait un crime affreux, un crime à détester,
De posséder la fille, ayant tué la mère.
CASSANDRE.
* Les reproches sanglants qu’Éphèse peut
me faire,
* Vous le savez, grand Dieu! n’approchent pas des miens.
* J’ai calmé, grâce au ciel, les coeurs
des citoyens;
* Le mien sera toujours victime des furies,
* Victime de l’amour et de mes barbaries.
* Hélas! j’avais voulu qu’elle tînt tout
de moi,
* Qu’elle ignorât un sort qui me glaçait
d’effroi.
* De son père en ses mains je mettais l’héritage
* Conquis par Antipatre, aujourd’hui mon partage.
* Heureux par mon amour, heureux par mes bienfaits,
*Une fois en ma vie avec moi-même en paix;
* Tout était réparé, je lui rendais
justice.
* D’aucun crime, après tout, mon coeur ne fut
complice(v26);
J’ai tué Statira, mais c’est dans les combats,
C’est en sauvant mon père, en lui prêtant
mon bras;
C’est dans l’emportement du meurtre et du carnage,
Où le devoir d’un fils égarait mon courage;
C’est dans l’aveuglement que la nuit et l’horreur
Répandaient sur mes yeux troublés par la
fureur.
Mon âme en frémissait avant d’être
punie
Par ce fatal amour qui la tient asservie.
Je me crois innocent au jugement des dieux,
Devant le monde entier, mais non pas à mes yeux;
Non pas pour Olympie, et c’est là mon supplice,
C’est la mon désespoir. Il faut qu’elle choisisse,
Ou de me pardonner, ou de percer mon coeur,
Ce coeur désespéré, qui brûle
avec fureur.
SOSTÈNE.
On prétend qu’Olympie, en ce temple amenée,
Peut retirer la main qu’elle vous a donnée.
CASSANDRE.
Oui, je le sais, Sostène; et si de cette loi
L’objet que j’idolâtre abusait contre moi,
Malheur à mon rival, et malheur à ce temple!
Du culte le plus saint je donne ici l’exemple;
J’en donnerais bientôt de vengeance et d’horreur.
Écartons loin de moi cette vaine terreur.
Je suis aimé; son coeur est à moi dès
l’enfance,
Et l’amour est le dieu qui prendra ma défense.
Courons vers Olympie.
SCÈNE II.
CASSANDRE, SOSTÈNE,
L’HIÉROPHANTE, sortant
du temple.
CASSANDRE.
Interprète du ciel,
Ministre de clémence, en ce jour solennel,
J’ai de votre saint temple écarté les alarmes;
Contre Antigone encor je n’ai point pris les armes;
J’ai respecté ces temps à la paix consacrés;
Mais donnez cette paix a mes sens déchirés.
J’ai plus d’un droit ici, je saurai les défendre.
Je meurs sans Olympie, et vous devez la rendre.
Achevons cet hymen.
L’HIÉROPHANTE.
Elle remplit, seigneur,
Des devoirs bien sacrés, et bien chers à
son coeur.
CASSANDRE.
Tout le mien les partage. Où donc est la prêtresse
Qui doit m’offrir ma femme, et bénir ma tendresse?
L’HIÉROPHANTE.
Elle va l’amener. Puissent de si beaux noeuds
Ne point faire aujourd’hui le malheur de tous deux!
CASSANDRE.
Notre malheur!... Hélas! cette seule journée
Voyait de tant de maux la course terminée.
Pour la première fois un moment de douceur
De mes affreux chagrins dissipait la noirceur.
L’HIÉROPHANTE.
Peut-être plus que vous Olympie est à plaindre.
CASSANDRE.
Comment? que dites-vous?... Eh! que peut-elle craindre?
L’HIÉROPHANTE, s’en allant.
Vous l’apprendrez trop tôt.
CASSANDRE.
Non, demeurez. Eh quoi!
Du parti d’Antigone êtes-vous contre moi?
L’HIÉROPHANTE.
Me préservent les cieux de passer les limites
Que mon culte paisible à mon zèle a prescrites!
Les intrigues des cours, les cris des factions,
Des humains que je fuis les tristes passions,
N’ont point encor troublé nos retraites obscures(19),
Au dieu que nous servons nous levons des mains pures.
Les débats des grands rois prompts à se
diviser
Ne sont connus de nous que pour les apaiser;
Et nous ignorerions leurs grandeurs passagères,
Sans le fatal besoin qu’ils ont de nos prières(v27).
Pour vous, pour Olympie, et pour d’autres, seigneur,
Je vais des immortels implorer la faveur.
Olympie!...
L’HIÉROPHANTE.
En ces lieux ce moment la rappelle.
Voyez si vous avez encor des droits sur elle.
Je vous laisse.
(Il sort, et le temple s’ouvre.)
SCÈNE III.
CASSANDRE, SOSTÈNE, STATIRA,
OLYMPIE.
CASSANDRE.
Elle tremble, ô ciel! et je frémis!...
Quoi! vous baissez les yeux de vos larmes remplis!
Vous détournez de moi ce front où la nature
Peint l’âme la plus noble, et l’ardeur la plus
pure!
OLYMPIE, se jetant dans les bras
de sa mère.
Ah! barbare!... Ah! madame!
CASSANDRE.
Expliquez-vous, parlez.
Dans quels bras fuyez-vous mes regards désolés?
Que m’a-t-on dit? Pourquoi me causer tant d’alarmes?
Qui donc vous accompagne, et vous baigne de larmes?
STATIRA, se dévoilant
et se retournant vers Cassandre.
Regarde qui je suis.
CASSANDRE.
A ses traits... à sa voix...
Mon sang se glace!.,. Où suis-je? et qu’est-ce
que je vois?
STATIRA
Tes crimes.
CASSANDRE.
Statira peut ici reparaître!
STATIRA.
Malheureux! reconnais la veuve de ton maître,
La mère d’Olympie.
CASSANDRE.
O tonnerres du ciel,
Grondez sur moi, tombez sur ce front criminel!
STATIRA.
Que n’as-tu fait plus tôt cette horrible prière?
Éternel ennemi de ma famille entière,
Si le ciel l’a voulu, si par tes premiers coups
Toi seul as fait tomber mon trône et mon époux;
Si dans ce jour de crime, au milieu du carnage,
Tu te sentis, barbare, assez peu de courage(v28)
Pour frapper une femme, et, lui perçant le flanc,
La plonger de tes mains dans les flots de son sang,
De ce sang malheureux laisse-moi ce qui reste.
Faut-il qu’en tous les temps ta main me soit funeste?
N’arrache point ma fille à mon coeur, à
mes bras;
Quand le ciel me la rend, ne me l’enlève pas.
Des tyrans de la terre à jamais séparée,
Respecte au moins l’asile où je suis enterrée;
Ne viens point, malheureux, par d’indignes efforts(v29),
Dans ces tombeaux sacrés persécuter les
morts.
CASSANDRE.
Vous m’avez plus frappé que n’eût fait le
tonnerre;
Et mon front à vos pieds n’ose toucher la terre.
Je m’en avoue indigne après mes attentats;
Et si je m’excusais sur l’horreur des combats,
Si je vous apprenais que ma main fut trompée
Quand des jours d’un héros la trame fut coupée,
Que je servais mon père en m’armant contre vous,
Je ne fléchirais point votre juste courroux.
Rien ne peut m’excuser... Je pourrais dire encore
Que je sauvai ce sang que ma tendresse adore,
Que je mets à vos pieds mon sceptre et mes États.
Tout est affreux pour vous!... Vous ne m’écoutez
pas:
Ma main m’arracherait ma malheureuse vie,
Moins pleine de forfaits que de remords punie,
Si votre propre sang, l’objet de tant d’amour,
Malgré lui, malgré moi, ne m’attachait
au jour.
Avec un saint respect j’élevai votre fille;
Je lui tins lieu quinze ans de père et de famille;
Elle a mes voeux, mon coeur, et peut-être les dieux
Ne nous ont assemblés dans ces augustes lieux
Que pour y réparer, par un saint hyménée,
L’épouvantable horreur de notre destinée.
STATIRA.
Quel hymen!... O mon sang! tu recevrais la foi
De qui? De l’assassin d’Alexandre et de moi?
OLYMPIE.
Non... ma mère, éteignez ces flambeaux effroyables,
Ces flambeaux de l’hymen entre nos mains coupables;
Éteignez dans mon coeur l’affreux ressouvenir
Des noeuds, des tristes noeuds qui devaient nous unir.
Je préfère (et ce choix n’a rien qui vous
étonne)
La cendre qui vous couvre au sceptre qu’il me donne.
Je n’ai point balancé; laissez-moi dans vos bras
Oublier tant d’amour avec tant d’attentats.
Votre fille en l’aimant devenait sa complice.
Pardonnez, acceptez mon juste sacrifice;
Séparez, s’il se peut, mon coeur de ses forfaits;
Empêchez-moi surtout de le revoir jamais.
STATIRA.
Je reconnais ma fille, et suis moins malheureuse.
Tu rends un peu de vie à ma langueur affreuse;
Je renais... Ah! grands dieux! vouliez-vous que ma main
Présentât Olympie à ce monstre inhumain?
Qu’exigiez-vous de moi? quel affreux ministère
Et pour votre prêtresse, hélas! et pour
sa mère!
Vous en avez pitié: vous ne prétendiez
pas
M’arrêter dans le piège où vous guidiez
mes pas.
Cruel, n’insulte plus et l’autel et le trône:
Tu souillas de mon sang les murs de Babylone;
J’aimerais mieux encore une seconde fois
Voir ce sang répandu par l’assassin des rois,
Que de voir mon sujet, mon ennemi... Cassandre(v30),
Aimer insolemment la fille d’Alexandre.
CASSANDRE.
Je me condamne encore avec plus de rigueur;
Mais j’aime, mais cédez à l’amour en fureur.
Olympie est à moi; je sais quel fut mon père;
Je suis roi comme lui, j’en ai le caractère,
J’en ai les droits, la force: elle est ma femme enfin:
Rien ne peut séparer mon sort et son destin.
Ni ses frayeurs, ni vous, ni les dieux, ni mes crimes,
Rien ne rompra jamais des noeuds si légitimes.
Le ciel de mes remords ne s’est point détourné;
Et, puisqu’il nous unit, il a tout pardonné.
Mais si l’on veut m’ôter cette épouse adorée,
Sa main qui m’appartient, sa foi qu’elle a jurée,
Il faut verser ce sang, il faut m’ôter ce coeur
Qui ne connaît plus qu’elle, et qui vous fait horreur.
Vos autels à mes yeux n’ont plus de privilège;
Si je fus meurtrier, je serai sacrilège.
J’enlèverai ma femme à ce temple, à
vos bras,
Aux dieux même, à nos dieux, s’ils ne m’exauçaient
pas.
Je demande la mort, je la veux, je l’envie,
Mais je n’expirerai que l’époux d’Olympie.
Il faudra, malgré vous, que j’emporte au tombeau
Et l’amour le plus tendre, et le nom le plus beau,
Et les remords affreux d’un crime involontaire,
Qui fléchiront du moins les mânes de son
père.
(Cassandre sort avec Sostène.)
SCÈNE IV.
STATIRA, OLYMPIE.
STATIRA.
Quel moment! quel blasphème! ô ciel! qu’ai-je
entendu?
Ah! ma fille, à quel prix mon sang m’est-il rendu?
Tu ressens, je le vois, les horreurs que j’éprouve;
Dans tes yeux effrayés ma douleur se retrouve;
Ton coeur répond au mien; tes chers embrassements,
Tes soupirs enflammés consolent mes tourments;
Ils sont moins douloureux, puisque tu les partages.
Ma fille est mon asile en ces nouveaux naufrages.
Je peux tout supporter, puisque je vois en toi
Un coeur digne en effet d’Alexandre et de moi.
OLYMPIE.
Ah! le ciel m’est témoin si mon âme est formée
Pour imiter la vôtre, et pour être animée
Des mêmes sentiments et des mêmes vertus.
O veuve d’Alexandre! ô Sang de Darius!
Ma mère!... Ah! fallait-il qu’à vos bras
enlevée,
Par les mains de Cassandre on me vît élevée?
Pourquoi votre assassin, prévenant mes souhaits,
A-t-il marqué pour moi ses jours par ses bienfaits?
Que sa cruelle main ne m’a-t-elle opprimée!
Bienfaits trop dangereux! pourquoi m’a-t-il aimée?
STATIRA.
Ciel! qui vois-je paraître en ces lieux retirés?
Antigone lui-même!
SCÈNE V.
STATIRA, OLYMPIE, ANTIGONE.
ANTIGONE.
O reine! demeurez.
Vous voyez un des rois formés par Alexandre,
Qui respecte sa veuve, et qui vient la défendre;
Vous pourriez remonter, du pied de cet autel,
Au premier rang du monde où vous plaça
le ciel,
Y mettre votre fille, et prendre au moins vengeance
Du ravisseur altier qui tous trois nous offense.
Votre sort est connu, tous les coeurs sont à vous;
Ils sont las des tyrans que votre auguste époux
Laissa par son trépas maîtres de son empire.
Pour ce grand changement votre nom peut suffire.
M’avouerez-vous ici pour votre défenseur?
STATIRA.
Oui, si c’est la pitié qui conduit votre coeur,
Si vous servez mon sang, si votre offre est sincère.
ANTIGONE.
Je ne souffrirai pas qu’un jeune téméraire
Des mains de votre fille et de tant de vertus
Obtienne un double droit au trône de Cyrus;
Il en est trop indigne, et pour un tel partage
Je n’ai pas présumé qu’il ait votre suffrage.
Je n’ai point au grand-prêtre ouvert ici mon coeur;
Je me suis présenté comme un adorateur
Qui des divinités implore la clémence.
Je me présente à vous armé de la
vengeance.
La veuve d’Alexandre, oubliant sa grandeur,
De sa famille au moins n’oubliera point l’honneur.
STATIRA.
Mon coeur est détaché du trône et
de la vie;
L’un me fut enlevé, l’autre est bientôt
finie.
Mais si vous arrachez aux mains d’un ravisseur(v31)
Le seul bien que les dieux rendaient à ma douleur,
Si vous la protégez, si vous vengez son père,
Je ne vois plus en vous que mon dieu tutélaire.
Seigneur, sauvez ma fille, au bord de mon tombeau,
Du crime et du danger d’épouser mon bourreau.
ANTIGONE.
Digne sang d’Alexandre, approuvez-vous mon zèle?
Acceptez-vous mon offre, et pensez-vous comme elle?
OLYMPIE.
Je dois haïr Cassandre.
ANTIGONE.
Il faut donc m’accorder
Le prix, le noble prix que je viens demander.
Contre mon allié je prends votre défense;
Je crois vous mériter; soyez ma récompense.
Toute autre est un outrage, et c’est vous que je veux.
Cassandre n’est pas fait pour obtenir vos voeux:
Parlez, et je tiendrai cette gloire suprême
De mon bras, de la reine, et surtout de vous-même;
Prononcez: daignez-vous m’honorer d’un tel prix?
STATIRA.
Décidez.
OLYMPIE.
Laissez-moi reprendre mes esprits...
J’ouvre à peine les yeux. Tremblante, épouvantée,
Du sein de l’esclavage en ce temple jetée;
Fille de Statira, fille d’un demi-dieu,
Je retrouve une mère en cet auguste lieu,
De son rang, de ses biens, de son nom dépouillée,
Et d’un sommeil de mort à peine réveillée;
J’épouse un bienfaiteur... il est un assassin.
Mon époux de ma mère a déchiré
le sein.
Dans cet entassement d’horribles aventures,
Vous m’offrez votre main pour venger mes injures.
Que puis-je vous répondre?... Ah! dans de tels
moments,
(Embrassant sa mère.)
Voyez à qui je dois mes premiers sentiments;
Voyez si les flambeaux des pompes nuptiales
Sont faits pour éclairer ces horreurs si fatales,
Quelle foule de maux m’environne en un jour,
Et si ce coeur glacé peut écouter l’amour.
STATIRA.
Ah! je vous réponds d’elle, et le ciel vous la
donne.
La majesté, peut-être, ou l’orgueil de mon
trône
N’avait pas destiné, dans mes premiers projets,
La fille d’Alexandre à l’un de mes sujets;
Mais vous la méritez en osant la défendre.
C’est vous qu’en expirant désignait Alexandre;
Il nomma le plus digne, et vous le devenez:
Son trône est votre bien quand vous le soutenez.
Que des dieux immortels la faveur vous seconde(v32)!
Que leur main vous conduise à l’empire du monde!
Alexandre et sa veuve, ensevelis tous deux,
Lui dans la tombe, et moi dans ces murs ténébreux,
Vous verront sans regret au trône de mes pères;
Et puissent désormais les destins, moins sévères,
En écarter pour vous cette fatalité
Qui renversa toujours ce trône ensanglanté!
ANTIGONE.
Il sera relevé par la main d’Olympie.
Montrez-vous avec elle aux peuples de l’Asie,
Sortez de cet asile, et je vais tout presser
Pour venger Alexandre, et pour le remplacer.
(Il sort.)
SCÈNE VI.
STATIRA, OLYMPIE.
STATIRA.
Ma fille, c’est par toi que je romps la barrière
Qui me sépare ici de la nature entière;
Et je rentre un moment dans ce monde pervers
Pour venger mon époux, ton hymen, et tes fers.
Dieu donnera la force à mes mains maternelles
De briser avec toi tes chaînes criminelles.
Viens remplir ma promesse, et me faire oublier,
Par des serments nouveaux, le crime du premier.
OLYMPIE.
Hélas!...
STATIRA.
Quoi! tu gémis?
OLYMPIE.
Cette même journée
Allumerait deux fois les flambeaux d’hyménée?
STATIRA.
Que dis-tu?
OLYMPIE.
Permettez, pour la première fois,
Que je vous fasse entendre une timide voix.
Je vous chéris, ma mère, et je voudrais
répandre
Le sang que je reçus de vous et d’Alexandre,
Si j’obtenais des dieux, en le faisant couler,
De prolonger vos jours ou de les consoler.
STATIRA,
O ma chère Olympie!
OLYMPIE.
Oserai-je encor dire
Que votre asile obscur est le trône où j’aspire?
Vous m’y verrez soumise, et foulant à vos pieds
Ces trônes malheureux, pour vous seule oubliés.
Alexandre mon père, enfermé dans la tombe,
Veut-il que de nos mains son ennemi succombe?
Laissons-là tous ces rois, dans l’horreur des
combats.
Se punir l’un par l’autre, et venger son trépas;
Mais nous, de tant de maux victimes innocentes,
A leurs bras forcenés joignant nos mains tremblantes,
Faudra-t-il nous charger d’un meurtre infructueux?
Les larmes sont pour nous, les crimes sont pour eux.
STATIRA.
Des larmes! Et pour qui les vois-je ici répandre?
Dieux! m’avez-vous rendu la fille d’Alexandre?
Est-ce elle que j’entends?
OLYMPIE.
Ma mère...
STATIRA.
O ciel vengeur!
OLYMPIE.
Cassandre!
STATIRA.
Explique-toi; tu me glaces d’horreur.
Parle.
OLYMPIE.
Je ne le puis.
STATIRA.
Va, tu m’arraches l’âme,
Finis ce trouble affreux; parle, dis-je.
OLYMPIE.
Ah! madame,
Je sens trop de quels coups je viens de vous frapper;
Mais je vous chéris trop pour vouloir vous tromper.
Prête à me séparer d’un époux
si coupable,
Je le fuis... mais je l’aime.
STATIRA.
O parole exécrable(v33)!
Dernier de mes moments! cruelle fille, hélas!
Puisque tu peux l’aimer, tu ne le fuiras pas.
Tu l’aimes! Tu trahis Alexandre et ta mère!
Grand Dieu! j’ai vu périr mon époux et
mon père;
Tu m’arrachas ma fille, et ton ordre inhumain
Me la fait retrouver pour mourir de sa main!
OLYMPIE.
Je me jette à vos pieds...
STATIRA.
Fille dénaturée!
Fille trop chère!...
OLYMPIE.
Hélas! de douleurs dévorée,
Tremblante à vos genoux, je les baigne de pleurs.
Ma mère, pardonnez.
STATIRA.
Je pardonne... et je meurs.
OLYMPIE.
Vivez, écoutez-moi.
STATIRA.
Que veux-tu?
OLYMPIE.
Je vous jure
Par les dieux, par mon nom, par vous, par la nature,
Que je m’en punirai, qu’Olympie aujourd’hui
Répandra tout son sang avant que d’être
à lui.
Mon coeur vous est connu. Je vous ai dit que j’aime;
Jugez par ma faiblesse, et par cet aveu même,
Si ce coeur est à vous, et si vous l’emportez
Sur mes sens éperdus que l’amour a domptés.
Ne considérez point ma faiblesse et mon âge;
De mon père et de vous je me sens le courage(v34):
J’ai pu les offenser, je ne peux les trahir;
Et vous me connaîtrez en me voyant mourir.
STATIRA.
Tu peux mourir, dis-tu, fille inhumaine et chère,
Et tu ne peux haïr l’assassin de ton père!
OLYMPIE.
Arrachez-moi ce coeur; vous verrez qu’un époux,
Quelque cher qu’il me fût, y régnait moins
que vous;
Vous y reconnaîtrez ce pur sang qui m’anime.
Pour me justifier prenez votre victime,
Immolez votre fille.
STATIRA.
Ah! j’en crois tes vertus;
Je te plains, Olympie, et ne t’accuse plus:
J’espère en ton devoir, j’espère en ton
courage.
Moi-même j’ai pitié d’un amour qui m’outrage.
Tu déchires mon coeur, et tu sais l’attendrir;
Console au moins ta mère en la faisant mourir.
Va, je suis malheureuse, et tu n’es point coupable.
OLYMPIE.
Qui de nous deux, ô ciel! est la plus misérable?
FIN DU TROISIÈME ACTE.
ACTE QUATRIÈME.
SCÈNE I.
ANTIGONE HERMAS, dans le péristyle.
HERMAS.
Vous me l’aviez bien dit, les saints lieux profanés
Aux horreurs des combats vont être abandonnés:
Vos soldats près du temple occupent ce passage:
Cassandre, ivre d’amour, de douleur, et de rage,
Des dieux qu’il invoquait défiant le courroux,
Par cet autre chemin s’avance contre vous.
Le signal est donné; mais, dans cette entreprise,
Entre Cassandre et vous le peuple se divise.
ANTIGONE, en sortant.
Je le réunirai.
SCÈNE II.
ANTIGONE, HERMAS, CASSANDRE,
SOSTÈNE.
CASSANDRE, arrêtant Antigone.
Demeure, indigne ami,
Infidèle allié, détestable ennemi:
M’oses-tu disputer ce que le ciel me donne?
ANTIGONE.
Oui. Quelle est la surprise où ton coeur s’abandonne?
La fille d’Alexandre a des droits assez grands
Pour faire armer l’Asie, et trembler nos tyrans.
Babylone est sa dot, et son droit est l’empire.
Je prétends l’un et l’autre; et je veux bien te
dire
Que tes pleurs, tes regrets, tes expiations,
N’en imposeront pas aux yeux des nations,
Ne crois pas qu’à présent l’amitié
considère
Si tu fus innocent de la mort de son père:
L’opinion fait tout; elle t’a condamné.
Aux faiblesses d’amour ton coeur abandonné
Séduisait Olympie en cachant sa naissance;
Tu crus ensevelir dans l’éternel silence
Ce funeste secret dont je suis informé;
Ce n’est qu’en la trompant que lu pus être aimé.
Ses veux s’ouvrent enfin, c’en est fait; et Cassandre
N’ose lever les siens, n’a plus rien à prétendre.
De quoi t’es-tu flatté? Pensais-tu que ses droits
T’élèveraient un jour au rang de roi des
rois?
Je peux de Statira prendre ici la défense;
Mais veux-tu conserver notre antique alliance?
Veux-tu régner en paix dans tes nouveaux États,
Me revoir ton ami, t’appuyer de mon bras?
CASSANDRE.
Eh bien?
ANTIGONE.
Cède Olympie, et rien ne nous sépare;
Je périrai pour toi: sinon je te déclare
Que je suis le plus grand de tous tes ennemis.
Connais tes intérêts, pèse-les, et
choisis.
CASSANDRE.
Je n’aurai pas de peine, et je venais te faire
Une offre différente, et qui pourra le plaire.
Tu ne connais ni loi, ni remords, ni pitié,
Et c’est un jeu pour toi de trahir l’amitié.
J’ai craint le ciel du moins: tu ris de sa justice,
Tu jouis des forfaits dont tu fus le complice;
Tu n’en jouiras pas, traître...
ANTIGONE.
Que prétends-tu?
CASSANDRE.
Si dans ton âme atroce il est quelque vertu,
N’employons pas les mains du soldat mercenaire
Pour assouvir la rage et servir ma colère.
Qu’a de commun le peuple avec nos factions?
Est-ce à lui de mourir pour nos divisions?
C’est à nous, c’est à toi, si tu te sens
l’audace
De braver mon courage, ainsi que ma disgrâce.
Je ne fus pas admis au commerce des dieux
Pour aller égorger mon ami sous leurs yeux;
C’est un crime nouveau, c’est toi qui le prépares.
Va, nous étions formés pour être
des barbares.
Marchons; viens décider de ton sort et du mien,
T’abreuver de mon sang, ou verser tout le tien.
ANTIGONE.
* J’y consens avec joie, et sois sûr qu’Olympie(v35)
Acceptera la main qui t’ôtera la vie.
(Ils mettent l’épée à la main.)
SCÈNE III.
CASSANDRE, ANTIGONE, HERMAS,
SOSTÈNE; L’HIÉROPHANTEsort
du temple
précipitamment, avec les
PRÊTRES et les INITIÉS,
qui se jettent avec une foule de
peuple entre
Cassandre et Antigone, et les désarment.
L’HIÉROPHANTE.
Profanes, c’en est trop. Arrêtez, respectez(v36)
(v37)Et le dieu
qui vous parle, et ses solennités(20).
Prêtres, initiés, peuple, qu’on les sépare;
Bannissez du lieu saint la discorde barbare;
Expiez vos forfaits... Glaives, disparaissez.
Pardonne, Dieu puissant! vous, rois, obéissez.
CASSANDRE.
Je cède au ciel, à vous.
ANTIGONE.
Je persiste; et j’atteste
Les mânes d’Alexandre, et le courroux céleste,
Que tant que je vivrai je ne souffrirai pas
Qu’Olympie à mes yeux passe ici dans ses bras,
Et que cet hyménée illégitime, impie,
Soit la honte d’Éphèse et l’horreur de
l’Asie(v38).
.
CASSANDRE.
Sans doute il le serait si tu l’avais formé(v39)
L’HIÉROPHANTE.
D’un esprit plus remis, d’un coeur moins enflammé,
Rendez-vous à la loi, respectez sa justice;
Elle est commune à tous, il faut qu’on l’accomplisse.
La cabane du pauvre et le trône des rois,
Également soumis, entendent cette voix;
Elle aide la faiblesse, elle est le frein du crime,
Et délie à l’autel l’innocente victime.
Si l’époux, quel qu’il soit, et quel que soit
son rang,
Des parents de sa femme a répandu le sang,
Fût-il purifié dans nos sacrés mystères
Par le feu de Vesta, par les eaux salutaires,
Et par le repentir, plus nécessaire qu’eux,
Son épouse en un jour peut former d’autres noeuds(v40);
Elle le peut sans honte, à moins que sa clémence,
A l’exemple des dieux, ne pardonne l’offense(v41).
* La loi donne un seul jour; elle accourcit les temps
* Des chagrins attachés à ces grands changements:
* Mais surtout attendez les ordres d’une mère;
* Elle a repris ses droits, le sacré caractère
* Que la nature donne, et que rien n’affaiblit.
* A son auguste voix Olympie obéit.
Qu’osez-vous attenter, quand c’est à vous d’attendre
Les arrêts de la veuve et du sang d’Alexandre?
(Il sort avec sa suite.)
ANTIGONE.
C’est assez, j’y souscris, pontife; elle est à
moi.
(Antigone sort avec Hermas.)
SCÈNE IV.
CASSANDRE, SOSTÈNE, dans
le péristyle.
CASSANDRE.
Elle n’y sera pas, coeur barbare et sans foi.
Arrachons-la, Sostène, à ce fatal asile,
A l’espoir insolent de ce coupable habile,
Qui rit de mes remords, insulte à ma douleur,
Et tranquille et serein vient m’arracher le coeur.
SOSTÈNE.
Il séduit Statira, seigneur; il s’autorise
Et des lois qu’il viole, et des dieux qu’il méprise.
CASSANDRE.
Enlevons-la, te dis-je, aux dieux que j’ai servis,
Et par qui désormais tous mes soins sont trahis,
J’accepterais la mort, je bénirais la foudre;
Mais qu’enfin mon épouse ose ici se résoudre
A passer en un jour à cet autel fatal
De la main de Cassandre à la main d’un rival!
Tombe en cendres ce temple avant que je l’endure!
Ciel tu me pardonnais. Plus tranquille et plus pure,
Mon âme à cet espoir osait s’abandonner:
Tu m’ôtes Olympie, est-ce là pardonner?
SOSTÈNE.
Il ne vous l’ôte point ce coeur docile et tendre,
Si soumis à vos lois, si content de se rendre,
Ne peut jusqu’à l’oubli passer en un moment.
Le coeur ne connaît point un si prompt changement(v42).
* Elle peut vous aimer sans trahir la nature.
* Vos coups dans les combats portés à l’aventure
* Ont versé, je l’avoue, un sang bien précieux;
* C’est un malheur pour vous que permirent les dieux.
Vous n’avez point trempé dans la mort de son père;
Vos pleurs ont effacé tout le sang de sa mère;
Ses malheurs sont passés, vos bienfaits sont présents.
CASSANDRE.
Vainement cette idée apaise mes tourments.
Ce sang de Statira, ces mânes d’Alexandre,
D’une voix trop terrible ici se font entendre.
Sostène, elle est leur fille, elle a le droit
affreux
De haïr sans retour un époux malheureux.
Je sens qu’elle m’abhorre, et moi je la préfère
Au trône de Cyrus, au trône de la terre.
Ces expiations, ces mystères cachés,
Indifférents aux rois, et par moi recherchés,
Elle en était l’objet; mon âme criminelle
Ne s’approchait des dieux que pour s’approcher d’elle.
SOSTÈNE, apercevant Olympie.
Hélas la voyez-vous en proie à ses douleurs?
Elle embrasse un autel, et le baigne de pleurs.
CASSANDRE.
Au temple, à cet autel, il est temps qu’on l’enlève.
Va, cours, que tout soit prêt.
(Sostène sort.)
SCÈNE V.
CASSANDRE, OLYMPIE.
OLYMPIE, courbée sur l’autel
sans voir
Cassandre.
Que mon coeur se soulève
Qu’il est désespéré!... qu’il se
condamne! hélas(v43)!
(Apercevant Cassandre.)
Que vois-je?
CASSANDRE.
Votre époux.
OLYMPIE.
Non, vous ne l’êtes pas.
Non, Cassandre... jamais ne prétendez à
l’être.
CASSANDRE.
Eh bien! j’en suis indigne, et je dois me connaître.
Je sais tous les forfaits que mon sort inhumain,
Pour nous perdre tous deux, a commis par ma main;
J’ai cru les expier, j’en comble la mesure;
Ma présence est un crime, et ma flamme une injure...
Mais, daignez me répondre... ai-je par mes secours
Aux fureurs de la guerre arraché vos beaux jours?
OLYMPIE.
Pourquoi les conserver?
CASSANDRE.
Au sortir de l’enfance
Ai-je assez respecté votre aimable innocence?
Vous ai-je idolâtrée?
OLYMPIE.
Ah! c’est là mon malheur.
CASSANDRE.
Après le tendre aveu de la plus pure ardeur,
Libre dans vos bontés, maîtresse de vous-même,
Cette voix favorable à l’époux qui vous
aime,
Aux lieux où je vous parle, à ces mêmes
autels,
A joint à mes serments vos serments solennels!
OLYMPIE.
Hélas! il est trop vrai... Que le courroux céleste
Ne me punisse pas d’un serment si funeste!
CASSANDRE.
Vous m’aimiez, Olympie!
OLYMPIE.
Ah! pour comble d’horreur,
Ne me reproche pas ma détestable erreur.
Il te fut trop aisé d’éblouir ma jeunesse;
D’un coeur qui s’ignorait tu trompas la faiblesse:
C’est un forfait de plus... Fuis-moi; ces entretiens
Sont un crime pour moi plus affreux que les tiens.
CASSANDRE.
Craignez d’en commettre un plus funeste peut-être
En acceptant les voeux d’un barbare et d’un traître;
Et si pour Antigone...
OLYMPIE.
Arrête, malheureux!
D’Antigone et de toi je rejette les voeux,
Après que cette main, lâchement abusée,
S’est pu joindre à ta main de mon sang arrosée,
Nul mortel désormais n’aura droit sur mon coeur.
J’ai l’hymen, et le monde, et la vie en horreur.
Maîtresse de mon choix, sans que je délibère,
Je choisis les tombeaux qui renferment ma mère;
Je choisis cet asile où Dieu doit posséder
Ce coeur qui se trompa quand il put te céder(v44).
* J’embrasse les autels, et déteste ton trône,
* Et tous ceux de l’Asie... et surtout d’Antigone.
* Va-t-en, ne me vois plus... Va, laisse-moi pleurer
* L’amour que j’ai promis, et qu’il faut abhorrer.
CASSANDRE.
Eh bien! de mon rival si l’amour vous offense,
Vous ne sauriez m’ôter un rayon d’espérance;
Et quand votre vertu rejette un autre époux,
Ce refus est ma grâce, et je me crois à
vous.
Tout souillé que je suis du sang qui vous fit
naître,
Vous êtes, vous serez la moitié de mon être,
Moitié chère et sacrée, et de qui
les vertus
Ont arrêté sur moi les foudres suspendus,
Ont gardé sur mon coeur un empire suprême,
Et devraient désarmer votre mère elle-même.
OLYMPIE.
Ma mère!... Quoi! ta bouche a prononcé son
nom!
Ah! si le repentir, si la compassion,
Si ton amour, au moins, peut fléchir ton audace,
Fuis les lieux qu’elle habite, et l’autel que j’embrasse.
Laisse-moi.
CASSANDRE.
Non, sans vous je n’en saurais sortir(v45).
A me suivre à l’instant vous devez consentir.
(Il la prend par la main.)
Chère épouse, venez.
OLYMPIE, la retirant avec transport.
Traite-moi donc comme elle;
Frappe une infortunée à son devoir fidèle;
Dans ce coeur désolé porte un coup plus
certain:
Tout mon sang fut formé pour couler sous ta main;
Frappe, dis-je.
CASSANDRE.
Ah! trop loin vous portez la vengeance(v46);
J’eus moins de cruauté, j’eus moins de violence,
Le ciel sait faire grâce, et vous savez punir;
Mais c’est trop être ingrate, et c’est trop me
haïr(v47).
OLYMPIE.
Ma haine est-elle juste, et l’as-tu méritée?
Cassandre, si ta main féroce, ensanglantée,
Ta main qui de ma mère osa percer le flanc(v48),
N’eût frappé que moi seule, et versé
que mon sang,
Je te pardonnerais, je t’aimerais... barbare.
Va, tout nous désunit.
CASSANDRE.
Non, rien ne nous sépare(v49).
Quand vous auriez Cassandre encor plus en horreur,
Quand vous m’épouseriez pour me percer le coeur,
Vous me suivrez... Il faut que mon sort s’accomplisse.
Laissez-moi mon amour, du moins pour mon supplice:
Ce supplice est sans terme, et j’en jure par vous.
Haïssez, punissez, mais suivez votre époux.
SCÈNE VI.
CASSANDRE, OLYMPIE, SOSTÈNE.
SOSTÈNE.
Paraissez, ou bientôt Antigone l’emporte.
Il parle à vos guerriers, il assiège la
porte,
Il séduit vos amis près du temple assemblés;
Par sa voix redoutable ils semblent ébranlés:
Il atteste Alexandre, il atteste Olympie.
Tremblez pour votre amour, tremblez pour votre vie.
Venez.
CASSANDRE.
A mon rival ainsi vous m’immolez!
Je vais chercher la mort, puisque vous le voulez.
OLYMPIE.
Moi, vouloir ton trépas!... va, j’en suis incapable...
Vis loin de moi.
CASSANDRE.
Sans vous, le jour m’est exécrable;
Et, s’il m’est conservé, je revoie en ces lieux,
Je vous arrache au temple, ou j’y meurs à vos
yeux.
(Il sort avec Sostène.)
SCÈNE VII.
OLYMPIE.
Malheureuse!... Et c’est lui qui cause mes alarmes!
Ah! Cassandre, est-ce à toi de me coûter
des larmes?
Faut-il tant de combats pour remplir son devoir?
Vous aurez sur mon âme un absolu pouvoir,
O sang dont je naquis, ô voix de la nature!
Je m’abandonne à vous, c’est par vous que je jure
De vous sacrifier mes plus chers sentiments...
Sur cet autel, hélas! j’ai fait d’autres serments...
Dieux! vous les receviez; ô dieux! votre clémence
A du plus tendre amour approuvé l’innocence.
Vous avez tout changé... mais changez donc mon
coeur,
Donnez-lui la vertu conforme à son malheur...
* Ayez quelque pitié d’une âme déchirée(v50),
* Qui périt infidèle, ou meurt dénaturée.
* Hélas! j’étais heureuse en mon obscurité,
* Dans l’oubli des humains, dans la captivité;
* Sans parents, sans état, à moi-même
inconnue...
* Le grand nom que je porte est ce qui m’a perdue.
* J’en serai digne au moins... Cassandre, il faut te
fuir,
* Il faut t’abandonner... mais comment te haïr?...
Que peut donc sur soi-même une faible mortelle(v51)?
Je déchire en pleurant ma blessure cruelle
Et ce trait malheureux que ma main va chercher,
Je l’enfonce en mon coeur au lieu de l’arracher.
SCÈNE VIII.
OLYMPIE, L’HIÉROPHANTE,
PRÊTRES, PRÊTRESSES.
OLYMPIE.
Pontife, où courez-vous? Protégez ma faiblesse.
Vous tremblez!... vous pleurez!...
L’HIÉROPHANTE.
Malheureuse princesse!
Je pleure votre état.
OLYMPIE.
Ah! soyez-en l’appui.
L’HIÉROPHANTE.
Résignez-vous au ciel; vous n’avez plus que lui.
OLYMPIE.
Hélas! que dites-vous?
L’HIÉROPHANTE.
O fille auguste et chère!
La veuve d’Alexandre...
OLYMPIE.
Ah! justes dieux!... ma mère!
Eh bien?...
L’HIÉROPHANTE.
Tout est perdu. Les deux rois furieux,
Foulant aux pieds les lois, armés contre les dieux,
Jusque dans les parvis de l’enceinte sacrée,
Encourageaient leur troupe au meurtre préparée.
Déjà coulait le sang; déjà,
le fer en main,
Cassandre jusqu’à vous se frayait un chemin:
J’ai marché contre lui, n’ayant pour ma défense
Que nos lois qu’il oublie, et nos dieux qu’il offense.
Votre mère éperdue, et s’offrant à
ses coups,
L’a cru maître à la fois et du temple et
de vous:
Lasse de tant d’horreurs, lasse de tant de crimes,
Elle a saisi le fer qui frappe les victimes,
L’a plongé dans ce flanc où le ciel irrité
Vous fit puiser la vie et la calamité.
OLYMPIE, tombant entre les bras
d’une prêtresse.
Je meurs... soutenez-moi... marchons... Vit-elle encore(v52)?
L’HIÉROPHANTE.
Cassandre est à ses pieds il gémit, il l’implore:
Il ose encor prêter ses funestes secours
Aux innocentes mains qui raniment ses jours;
Il s’écrie, il s’accuse, il jette au loin ses
armes.
OLYMPIE, se relevant.
Cassandre à ses genoux!
L’HIÉROPHANTE.
Il les baigne de larmes.
A ses cris, à nos voix, elle rouvre les yeux;
Elle ne voit en lui qu’un monstre audacieux
Qui lui vient arracher les restes de sa vie,
Par cette main funeste en tout temps poursuivie:
Faible, et se soulevant par un dernier effort,
Elle tombe, elle touche au moment de la mort;
Elle abhorre à la fois Cassandre et la lumière;
Et levant à regret sa débile paupière:
« Allez, m’a-t-elle dit, ministre infortuné
D’un temple malheureux par le sang profané;
Consolez Olympie. Elle m’aime, et j’ordonne
Que, pour venger sa mère, elle épouse Antigone(21).
»
OLYMPIE.
Allons mourir près d’elle... Exaucez-moi, grands
dieux!
Venez, guidez mes pas, venez fermer nos veux.
L’HIÉROPHANTE.
Armez-vous de courage, il doit ici paraître.
OLYMPIE.
J’en ai besoin, seigneur, et j’en aurai peut-être.
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
ACTE CINQUIÈME.
SCÈNE I.
ANTIGONE, HERMAS, dans le péristyle.
HERMAS.
La pitié doit parler, et la vengeance est vaine;
Un rival malheureux n’est pas digne de haine.
Fuyez ce lieu funeste: Olympie aujourd’hui,
Seigneur, sera perdue et pour vous et pour lui.
ANTIGONE.
Quoi Statira n’est plus(v53)!
HERMAS.
C’est le sort de Cassandre
D’être toujours funeste au grand nom d’Alexandre:
Statira, succombant au poids de sa douleur,
Dans les bras de sa fille expire avec horreur;
La sensible Olympie, à ses pieds étendue,
Semble exhaler son âme à peine retenue.
Les ministres des dieux, les prêtresses en pleurs,
En mêlant leurs regrets, accroissent leurs douleurs.
Cassandre épouvanté sent toutes leurs atteintes;
Le temple retentit de sanglots et de plaintes:
On prépare un bûcher, et ces vains ornements
Qui rappellent la mort aux regards des vivants:
On prétend qu’Olympie, en ce lieu solitaire,
Habitera l’asile où s’enfermait sa mère;
Qu’au monde, à l’hyménée, arrachant
ses beaux jours,
Elle consacre aux dieux leur déplorable cours;
Et qu’elle doit pleurer dans l’éternel silence
Sa famille, sa mère, et jusqu’à sa naissance.
ANTIGONE.
Non, non; de son devoir elle suivra les lois;
J’ai sur elle à la fin d’irrévocables droits;
Statira me la donne; et ses ordres suprêmes
Au moment du trépas sont les lois des dieux mêmes.
Ce forcené Cassandre et sa funeste ardeur
Au sang de Statira font une juste horreur.
HERMAS.
Seigneur, le croyez-vous?
ANTIGONE.
Elle-même déclare
Que son coeur désolé renonce à ce
barbare.
S’il ose encor l’aimer, j’ai promis son trépas:
Je tiendrai ma parole, et tu n’en doutes pas.
HERMAS.
Mêleriez-vous du sang aux pleurs qu’on voit répandre;
Aux flammes du bûcher, à cette auguste cendre?
Frappés d’un saint respect, sachez que vos soldats
Reculeront d’horreur, et ne vous suivront pas.
ANTIGONE.
Non, je ne puis troubler la pompe funéraire;
J’en ai fait le serment; Cassandre la révère.
Je sais qu’il est des lois qu’il me faut respecter;
Que pour gagner le peuple il le faut imiter:
Vengeur de Statira, protecteur d’Olympie,
Je dois ici l’exemple au reste de l’Asie.
Tout parle en ma faveur, et mes coups différés
En auront plus de force, et sont plus assurés.
(Le temple s’ouvre.)
SCÈNE II.
ANTIGONE, HERMAS, L’HIÉROPHANTE,
PRÊTRES, s’avançant
lentement;
OLYMPIE, soutenue par les prêtresses;
elle est en deuil.
HERMAS.
On amène Olympie à peine respirante:
Je vois du temple saint l’auguste hiérophante
Qui mouille de ses pleurs les traces de ses pas;
Les prêtresses des dieux la tiennent dans leurs
bras.
ANTIGONE.
Ces objets toucheraient le coeur le plus farouche,
(A Olympie.)
Je veux bien l’avouer... Permettez que ma bouche,
En mêlant mes regrets à vos tristes soupirs,
Jure encor de venger tant d’affreux déplaisirs:
L’ennemi qui deux fois vous priva d’une mère
Nourrit dans sa fureur un espoir téméraire;
Sachez que tout est prêt pour sa punition.
N’ajoutez point la crainte à votre affliction;
Contre ses attentats soyez en assurance.
OLYMPIE.
Ah! seigneur, parlez moins de meurtre et de vengeance.
Elle a vécu... je meurs au reste des humains.
ANTIGONE.
Je déplore sa perte autant que je vous plains:
Je pourrais rappeler sa volonté sacrée,
Si chère à mon espoir, et par vous révérée;
Mais je sais ce qu’on doit, dans ce premier moment,
A son ombre, à sa fille. à votre accablement.
Consultez-vous, madame, et gardez sa promesse.
(Il sort avec Hermas.)
SCÈNE III.
OLYMPIE, L’HIÉROPHANTE,
PRÊTRES, PRÊTRESSES.
OLYMPIE.
Vous qui compatissez à l’horreur qui me presse,
Vous, ministre d’un dieu de paix et de douceur,
Des coeurs infortunés le seul consolateur,
Ne puis-je, sous vos yeux, consacrer ma misère
Aux autels arrosés des larmes de ma mère?
Auriez-vous bien, seigneur, assez de dureté
Pour fermer cet asile à ma calamité?
Du sang de tant de rois c’est l’unique héritage;
Ne me l’enviez pas, laissez-moi mon partage.
L’HIÉROPHANTE.
Je pleure vos destins; mais que puis-je pour vous?
Votre mère en mourant a nommé votre époux:
Vous avez entendu sa volonté dernière,
Tandis que de nos mains nous fermions sa paupière;
Et si vous résistez à sa mourante voix,
Cassandre est votre maître, il rentre en tous ses
droits.
OLYMPIE.
J’ai juré, je l’avoue, à Statira mourante
De détourner ma main de cette main sanglante;
Je garde mes serments.
L’HIÉROPHANTE.
Libre encor dans ces lieux
Votre main ne dépend que de vous et des dieux.
Bientôt tout va changer: vous pouvez, Olympie,
Ordonner maintenant du sort de votre vie:
On ne doit pas sans doute allumer en un jour
Et les bûchers des morts, et les flambeaux d’amour.
Ce mélange est affreux; mais un mot peut suffire,
Et j’attendrai ce mot sans oser le prescrire.
C’est à vous à sentir, dans ces extrémités,
Ce que doit votre coeur au sang dont vous sortez.
OLYMPIE.
Seigneur, je vous l’ai dit; cet hymen, et tout autre,
Est horrible à mon coeur, et doit déplaire
au vôtre.
Je ne veux point trahir ces mânes courroucés;
J’abandonne un époux... c’est obéir assez.
Laissez-moi fuir l’hymen, et l’amour, et le trône.
L’HIÉROPHANTE.
Il faut suivre Cassandre ou choisir Antigone:
Ces deux héros armés, si fiers et si jaloux,
Sont forcés maintenant à s’en remettre
à vous.
Vous préviendrez d’un mot le trouble et le carnage
Dont nos yeux reverraient l’épouvantable image,
Sans le respect profond qu’inspirent aux mortels
Cet appareil de mort, ce bûcher, ces autels,
Et ces derniers devoirs, et ces honneurs suprêmes,
Qui les font pour un temps rentrer tous en eux-mêmes.
La piété se lasse, et surtout chez les
grands.
J’ai du sang avec peine arrêté les torrents;
Mais ce sang, dès demain, va couler dans Éphèse;
Décidez-vous, princesse, et le peuple s’apaise.
Ce peuple, qui toujours est du parti des lois,
Quand vous aurez parlé, soutiendra votre choix:
Sinon, le fer en main, dans ce temple, à ma vue,
Cassandre, en réclamant la foi qu’il a reçue,
D’un bien qu’il possédait a droit de s’emparer,
Malgré la juste horreur qu’il vous semble inspirer.
OLYMPIE.
Il suffit: je conçois vos raisons et vos craintes;
Je ne m’emporte plus en d’inutiles plaintes;
Je subis mon destin; vous voyez sa rigueur;
Il me faut faire un choix... il est fait dans mon coeur;
Je suis déterminée.
L’HIÉROPHANTE.
Ainsi donc d’Antigone
Vous acceptez les voeux et la main qu’il vous donne?
OLYMPIE.
Seigneur, quoi qu’il en soit, peut-être ce moment
N’est point fait pour conclure un tel engagement.
Vous-même l’avouez; et cette heure dernière,
Où ma mère a vécu, doit m’occuper
entière...
Au bûcher qui l’attend vous allez la porter?
L’HIÉROPHANTE.
De ces tristes devoirs il faut nous acquitter:
Une urne contiendra sa dépouille mortelle;
Vous la recueillerez.
OLYMPIE.
Sa fille criminelle
A causé son trépas... Cette fille du moins
À ses mânes vengeurs doit encor quelques
soins.
L’HIÉROPHANTE.
Je vais tout préparer.
OLYMPIE.
Par vos lois que j’ignore,
Sur ce lit embrasé puis-je la voir encore?
Du funèbre appareil pourrai-je m’approcher?
Pourrai-je de mes pleurs arroser son bûcher?
L’HIÉROPHANTE.
Hélas! vous le devez; nous partageons vos larmes:
Vous n’avez rien à craindre; et ces rivaux en
armes
Ne pourront point troubler ces devoirs douloureux.
Présentez des parfums, vos voiles, vos cheveux,
Et des libations la triste et pure offrande.
(Les prêtresses placent tout cela sur un autel.)
OLYMPIE, à l’Hiérophante.
C’est l’unique faveur que sa fille demande...
(A la prêtresse inférieure.)
Toi qui la conduisis dans ce séjour de mort,
Qui partageas quinze ans les horreurs de son sort,
Va, reviens m’avertir quand cette cendre aimée
Sera prête à tomber dans la fosse enflammée;
Que mes derniers devoirs, puisqu’ils me sont permis,
Satisfassent son ombre... Il le faut.
LA PRÊTRESSE.
J’obéis.
(Elle sort.)
OLYMPIE, à l’Hiérophante.
Allez donc: élevez cette pile fatale(v54),
Préparez les cyprès et l’urne sépulcrale,
Faites venir ici ces deux rivaux cruels(v55);
Je prétends m’expliquer au pied de ces autels,
A l’aspect de ma mère, aux yeux de ces prêtresses,
Témoins de mes malheurs, témoins de mes
promesses.
Mes sentiments, mon choix, vont être déclarés:
Vous les plaindrez peut-être, et les approuverez.
L’HIÉROPHANTE.
De vos destins encor vous êtes la maîtresse,
Vous n’avez que ce jour; il fuit, et le temps presse.
(Il sort avec les prêtresses.)
SCÈNE IV.
OLYMPIE, sur le devant;
LES PRÊTRESSES, en demi-cercle
au fond.
OLYMPIE.
O toi qui dans mon coeur, à ce choix résolu,
Usurpas à ma honte un pouvoir absolu,
Qui triomphes encor de Statira mourante,
D’Alexandre au tombeau, de leur fille tremblante,
De la terre et des cieux contre toi conjurés,
Règne, amant malheureux, sur mes sens déchirés:
Si tu m’aimes, hélas! si j’ose encor le croire,
Va, tu payeras bien cher ta funeste victoire.
SCÈNE V.
OLYMPIE, CASSANDRE, LES PRÊTRESSES.
CASSANDRE.
Eh bien! je viens remplir mon devoir et vos voeux:
Mon sang doit arroser ce bûcher malheureux.
Acceptez mon trépas, c’est ma seule espérance;
Que ce soit par pitié plutôt que par vengeance.
OLYMPIE.
Cassandre!
CASSANDRE.
Objet sacré! chère épouse!...
OLYMPIE.
Ah! cruel
CASSANDRE.
Il n’est plus de pardon pour ce grand criminel:
Esclave infortuné du destin qui me guide,
Mon sort en tous les temps est d’être parricide.
(Il se jette à genoux.)
Mais je suis ton époux; mais, malgré ses
forfaits,
Cet époux t’idolâtre encor plus que jamais.
Respecte, en m’abhorrant, cet hymen que j’atteste:
Dans l’univers entier Cassandre seul te reste;
La mort est le seul dieu qui peut nous séparer;
Je veux, en périssant, te voir et t’adorer.
Venge-toi, punis-moi, mais ne sois point parjure:
Va, l’hymen est encor plus saint que la nature(v56).
OLYMPIE.
Levez-vous, et cessez de profaner du moins
Cette cendre fatale, et mes funèbres soins.
Quand sur l’affreux bûcher dont les flammes s’allument
De ma mère en ces lieux les membres se consument,
Ne souillez pas ces dons que je dois présenter;
N’approchez pas, Cassandre, et sachez m’écouter.
SCÈNE VI.
OLYMPIE, CASSANDRE, ANTIGONE,
PRÊTRESSES.
ANTIGONE.
Enfin votre vertu ne peut plus s’en défendre(v57);
Statira vous dictait l’arrêt qu’il vous faut rendre.
J’ai respecté les morts et ce jour de terreur;
Vous en pouvez juger, puisque mon bras vengeur
N’a point encor de sang inondé cet asile,
Puisqu’un moment encore à vos ordres docile,
Je vous prends en ces lieux pour son juge et le mien.
Prononcez notre arrêt, et ne redoutez rien.
On vous verra, madame, et du moins je l’espère,
Distinguer l’assassin du vengeur d’une mère,
La nature a des droits. Statira, dans les cieux,
A côté d’Alexandre, arrête ici ses
veux.
Vous êtes dans ce temple encore ensevelie;
Mais la terre et le ciel observent Olympie.
Il faut entre nous deux que vous vous déclariez.
OLYMPIE.
J’y consens; mais je veux que vous me respectiez.
Vous voyez ces apprêts, ces dons que je dois faire
A nos dieux infernaux, aux mânes d’une mère;
Vous choisissez ce temps, impétueux rivaux,
Pour me parler d’hymen au milieu des tombeaux!
Jurez-moi seulement, soldats du roi mon père(22),
Rois après son trépas, que, si je vous
suis chère,
Dans ce moment du moins, reconnaissant mes lois,
Vous ne troublerez point mes devoirs et mon choix.
CASSANDRE.
Je le dois, je le jure; et vous devez connaître
Combien je vous respecte, et dédaigne ce traître.
ANTIGONE.
Oui, je le jure aussi, bien sûr que votre coeur
Pour ce rival barbare est pénétré
d’horreur.
Prononcez; j’y souscris.
OLYMPIE.
Songez, quoi qu’il en coûte,
Vous-même l’avez dit, qu’Alexandre m’écoute.
ANTIGONE.
Décidez devant lui.
CASSANDRE.
J’attends vos volontés(23).
OLYMPIE.
Connaissez donc ce coeur que vous persécutez,
Et vous-mêmes jugez du parti qui me reste.
Quelque choix que je fasse, il doit m’être funeste.
Vous sentez tout l’excès de ma calamité:
Apprenez plus; sachez que je l’ai mérité.
J’ai trahi mes parents, quand j’ai pu les connaître;
J’ai porté le trépas au sein qui m’a fait
naître:
Je trouvais une mère en ce séjour d’effroi;
Elle est morte en mes bras, elle est morte pour moi.
Elle a dit à sa fille, à ses pieds désolée:
« Épousez Antigone, et je meurs consolée.
»
Elle était expirante, et moi, pour l’achever,
Je la refuse.
ANTIGONE.
Ainsi vous pouvez me braver,
Outrager votre mère, et trahir la nature!
OLYMPIE.
A ses mânes, à vous, je ne fais point d’injure;
Je rends justice à tous, et je la rends à
moi...
Cassandre, devant lui je vous donnai ma foi;
Voyez si nos liens ont été légitimes;
Je vous laisse en juger: vous connaissez vos crimes;
Il serait superflu de vous les reprocher:
Réparez-les un jour.
CASSANDRE.
Je ne puis vous toucher!
Je ne puis adoucir cette horreur qui vous presse!
OLYMPIE.
Il faut vous éclairer: gardez votre promesse(v58).
(Le temple s’ouvre; on voit le bûcher enflammé.)
SCÈNE VII.
OLYMPIE, CASSANDRE, ANTIGONE,
L’HIÉROPHANTE, PRÊTRES,
PRÊTRESSES.
LA PRÊTRESSE INFÉRIEURE.
Princesse, il en est temps.
OLYMPIE, à Cassandre.
Vois ce spectacle affreux:
Cassandre, en ce moment, plains-toi, si tu le peux;
Contemple ce bûcher, contemple cette cendre;
Souviens-toi de mes fers, souviens-toi d’Alexandre:
Voilà sa veuve, parle, et dis ce que je dois.
CASSANDRE.
M’immoler.
OLYMPIE.
Ton arrêt est dicté par ta voix...
Attends ici le mien(24).
Vous, mânes de ma mère,
Mânes à qui je rends ce devoir funéraire,
Vous, qu’un juste courroux doit encore animer,
Vous recevrez des dons qui pourront vous calmer(v59).
De mon père et de vous ils sont dignes peut-être...
Toi, l’époux d’Olympie, et qui ne dus pas l’être;
Toi, qui me conservas par un cruel secours;
Toi, par qui j’ai perdu les auteurs de mes jours;
Toi, qui m’as tant chérie, et pour qui ma faiblesse
Du plus fatal amour a senti la tendresse,
Tu crois mes lâches feux de mon âme bannis...
Apprends... que je t’adore... et que je m’en punis(25).
Cendres de Statira, recevez Olympie(26).
(Elle se frappe, et se jette dans le bûcher.)
TOUS ENSEMBLE(27).
Ciel!
CASSANDRE, courant au bûcher.
Olympie!
LES PRÊTRES.
O ciel!
ANTIGONE.
O fureur inouïe!
CASSANDRE.
Elle n’est déjà plus, tous nos efforts sont
vains.
(Revenant dans le péristyle.)
* En est-ce assez, grands dieux? Mes exécrables
mains
* Ont fait périr mon roi, sa veuve, et mon épouse!
* Antigone, ton âme est-elle encor jalouse?
* Insensible témoin de cette horrible mort,
* Envieras-tu toujours la douceur de mon sort?
* De ma félicité si ton grand coeur s’irrite,
* Partage-la, crois-moi, prends ce fer, et m’imite(v60).
(Il se tue.)
L’HIÉROPHANTE.
Arrêtez!... O saint temple! Ô Dieu juste et
vengeur!
Dans quel palais profane a-t-on vu plus d’horreur!
ANTIGONE.
Ainsi donc Alexandre, et sa famille entière,
Successeurs, assassins, tout est cendre et poussière!
Dieux, dont le monde entier éprouve le courroux,
Maîtres des vils humains, pourquoi les formiez-vous?
Qu’avait fait Statira? qu’avait fait Olympie?
A quoi réservez-vous ma déplorable vie? |