OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE THÉÂTRE
V
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LE DROIT DU SEIGNEUR
COMÉDIE REPRÉSENTÉE,
EN CINQ ACTES, SUR LE THÉÂTRE-FRANÇAIS, LE 18 JANVIER
1762, SOUS LE TITRE DE « L'ÉCUEIL DU SAGE »; REMISE
AU THÉÂTRE, EN TROIS ACTES, LE 12 JUIN 1779.
Variantes. Acte
IV Acte V
AVERTISSEMENT
DE BEUCHOT.
Cette pièce fut faite en quinze jours(1),
et était digne de Jodelle(2). Voltaire
y fit des changements, et changea aussi le nom sous lequel il voulait la
donner. Ce fut successivement M. Hurtaud(3),
un académicien de Dijon(4), M. Legouz(5),
M. Picardet(6), M. Rigardet(7),
Mélin de Saint-Gelais(8), M. Picardin(9).
C'est sous le nom de Picardet(10) qu'il avait
composé une préface qui ne nous est point parvenue.
La censure, ridicule comme elle l'était si souvent,
pour ne pas dire toujours, fut scandalisée de l'intitulé
le
Droit du seigneur, et refusa de l'autoriser. Ce fut sous le titre de
l'Écueil
du sage que la comédie de Voltaire fut jouée le 18 janvier
1762. Elle était alors en cinq actes. L'auteur la fit imprimer en
1763, dans le tome V de ses Ouvrages dramatiques
(faisant la seconde
partie du tome X de la Collection complète
de ses oeuvres).
Une
note après l'intitulé est ainsi conçue: « Elle
a été jouée à Paris sous le nom de l'Écueil
du sage, qui n'était pas son véritable titre. »
Une édition séparée du Droit du
seigneur, publiée en 1763, avait été désavouée
par l'auteur.
L'année suivante (1764) parut à Vienne,
en Autriche, chez Ghelen: l'Écueil du sage, comédie de M.
de Voltaire, réduite en trois actes, pour le service de la cour
de Vienne, par M. Delaribadière, in-8°. L'acte premier se composait
de la scène vi de l'acte deuxième; venaient ensuite les scènes
i, ii, iii, iv, v, vi et vii de l'acte III, puis le dernier vers de la
scène vii dans la variante de la page $54, dernier vers, et la scène
viii, qu'on trouve dans cette même variante, terminait l'acte Ier.
Les actes II et III étaient les actes IV et V des variantes.
Voltaire lui-même réduisit aussi sa pièce
en trois actes; mais elle ne fut jouée ainsi qu'après sa
mort, le 12 juin 1779.
Lors de sa première apparition, on avait publié
une Lettre de M. de R. à M. de S. R. sur la Zulime de
M. de Voltaire, et sur l'Écueil du sage du même auteur;
1762,
in-8° de deux feuilles.
Les éditeurs de Kehl avaient donné en variantes
les deux derniers actes tels qu'on les trouve dans les premières
éditions: par ce moyen, disaient-ils, les lecteurs auront la pièce
en trois actes et en cinq. Ici encore je ne pouvais faire mieux que de
les suivre.
LE DROIT
DU
SEIGNEUR
PERSONNAGES
LE MARQUIS DU CARRAGE.
LE CHEVALIER DE GERNANCE.
MÉTAPROSE, baillif(11).
MATHURIN, fermier.
DIGNANT, ancien domestique.
ACANTHE, élevée chez Dignant.
BERTHE, seconde femme de Dignant.
COLETTE.
CHAMPAGNE.
DOMESTIQUES. |
La scène est en Picardie; et l'action, du temps
de Henri II(12).
Noms des acteurs qui jouèrent dans cette tragédie,
et dans la Sérénade, de Regnard, qui l'accompagnait:
Grandval (du Carrage), Paulin, préville (le baillif), Brizard, blainville,
molé, durancy, dauberval; Mmes Dangeville (Colette), Gaussin (Acanthe),
Drouin, Préville, Durancy mère, Durancy fille, Dubois. 3/4
Recette 3,664 livres. 3/4 Dans sa nouveauté,
le
Droit du seigneur n'eut que trois ou quatre représentations.
Sur son théâtre de Ferney, Voltaire jouait
le rôle du baillif, et Mlle Marie Corneille celui de Colette.(G.
A.)
— Dans la pièce en cinq actes, il y a un personnage
de plus: Dormène. (B.)
LE
DROIT DU SEIGNEUR
COMÉDIE.
ACTE PREMIER.
SCÈNE I.
MATHURIN, LE BAILLIF.
MATHURIN.
Écoutez-moi, monsieur le magister:
Vous savez tout, du moins vous avez l'air
De tout savoir; car vous lisez sans cesse
Dans l'almanach. D'où vient que ma maîtresse
S'appelle Acanthe, et n'a point d'autre nom?
D'où vient cela?
LE BAILLIF.
Plaisante question!
Eh! que t'importe?
MATHURIN.
Oh! cela me tourmente:
J'ai mes raisons.
LE BAILLIF.
Elle s'appelle Acanthe:
C'est un beau nom; il vient du grec Anthos,
Que les Latins ont depuis nommé Flos.
Flos se traduit par Fleur; et ta future
Est une fleur que la belle nature,
Pour la cueillir façonna de sa main:
Elle fera l'honneur de ton jardin.
Qu'importe un nom? Chaque père, à sa guise,
Donne des noms aux enfants qu'on baptise.
Acanthe a pris son nom de son parrain,
Comme le tien te nomma Mathurin.
MATHURIN
Acanthe vient du grec?
LE BAILLIF.
Chose certaine.
MATHURIN.
Et Mathurin, d'où vient-il?
LE BAILLIF.
Ah! qu'il vienne
De Picardie ou d'Artois, un savant
A ces noms-là s'arrête rarement.
Tu n'as point de nom, toi; ce n'est qu'aux belles
D'en avoir un, car il faut parler d'elles.
MATHURIN.
Je ne sais, mais ce nom grec me déplaît.
Maître, je veux qu'on soit ce que l'on est:
Ma maîtresse est villageoise, et je gage
Que ce nom-là n'est pas de mon village.
Acanthe, soit. Son vieux père Dignant
Semble accorder sa fille en rechignant;
Et cette fille, avant d'être ma femme,
Paraît aussi rechigner dans son âme.
Oui, cette Acanthe, en un mot, cette fleur,
Si je l'en crois, me fait beaucoup d'honneur
De supporter que Mathurin la cueille.
Elle est hautaine, et dans soi se recueille,
Me parle peu, fait de moi peu de cas;
Et, quand je parle, elle n'écoute pas:
Et n'eût été Berthe, sa belle-mère,
Qui haut la main régente son vieux père,
Ce mariage, en mon chef résolu,
N'aurait été, je crois, jamais conclu.
LE BAILLIF.
Il l'est enfin, et de manière exacte:
Chez ses parents je t'en dresserai l'acte;
Car si je suis le magister d'ici,
Je suis baillif, je suis notaire aussi;
Et je suis prêt, dans mes trois caractères,
A te servir dans toutes tes affaires.
Que veux-tu? dis.
MATHURIN.
Je veux qu'incessamment
On me marie.
LE BAILLIF.
Ah! vous êtes pressant.
MATHURIN.
Et très pressé... Voyez-vous? l'âge
avance.
J'ai dans ma ferme acquis beaucoup d'aisance;
J'ai travaillé vingt ans pour vivre heureux;
Mais l'être seul!... il vaut mieux l'être
deux.
Il faut se marier avant qu'on meure.
LE BAILLIF.
C'est très bien dit: et quand donc?
MATHURIN.
Tout à l'heure.
LE BAILLIF.
Oui; mais Colette à votre sacrement(13),
Mons Mathurin, peut mettre empêchement:
Elle vous aime avec quelque tendresse,
Vous et vos biens; elle eut de vous promesse
De l'épouser.
MATHURIN.
Oh bien! je dépromets.
Je veux pour moi m'arranger désormais;
Car je suis riche et coq de mon village.
Colette veut m'avoir par mariage,
Et moi je veux du conjugal lien
Pour mon plaisir, et non pas pour le sien,
Je n'aime plus Colette; c'est Acanthe,
Entendez-vous, qui seule ici me tente.
Entendez-vous, magister trop rétif?
LE BAILLIF.
Oui, j'entends bien: vous êtes trop hâtif;
Et pour signer vous devriez attendre
Que monseigneur daignât ici se rendre
Il vient demain; ne faites rien sans lui.
MATHURIN.
C'est pour cela que j'épouse aujourd'hui.
LE BAILLIF.
Comment?
MATHURIN.
Eh oui: ma tête est peu savante;
Mais on connaît la coutume impudente
De nos seigneurs de ce canton picard.
C'est bien assez qu'à nos biens on ait part,
Sans en avoir encore à nos épouses.
Des Mathurins les têtes sont jalouses:
J'aimerais mieux demeurer vieux garçon
Que d'être époux avec cette façon.
Le vilain droit!
LE BAILLIF.
Mais il est fort honnête:
Il est permis de parler tête à tête
A sa sujette, afin de la tourner
A son devoir, et de l'endoctriner.
MATHURIN.
Je n'aime point qu'un jeune homme endoctrine
Cette disciple à qui je me destine;
Cela me fâche.
LE BAILLIF.
Acanthe a trop d'honneur
Pour te fâcher: c'est le droit du seigneur;
Et c'est à nous, en personnes discrètes,
A nous soumettre aux lois qu'on nous a faites.
MATHURIN.
D'où vient ce droit?
LE BAILLIF.
Ah! depuis bien longtemps
C'est établi... ça vient du droit des gens.
MATHURIN.
Mais sur ce pied, dans toutes les familles,
Chacun pourrait endoctriner les filles.
LE BAILLIF.
Oh! point du tout... c'est une invention
Qu'on inventa pour les gens d'un grand nom.
Car, vois-tu bien, autrefois les ancêtres
De monseigneur s'étaient rendus les maîtres
De nos aïeux, régnaient sur nos hameaux.
MATHURIN.
Ouais! nos aïeux étaient donc de grands sots!
LE BAILLIF.
Pas plus que toi. Les seigneurs du village
Devaient avoir un droit de vasselage.
MATHURIN.
Pourquoi cela? Sommes-nous pas pétris
D'un seul limon, de lait comme eux nourris?
N'avons-nous pas comme eux des bras, des jambes,
Et mieux tournés, et plus forts, plus ingambes:
Une cervelle avec quoi nous pensons
Beaucoup mieux qu'eux, car nous les attrapons?
Sommes-nous pas cent contre un? Ça m'étonne
De voir toujours qu'une seule personne
Commande en maître à tous ses compagnons,
Comme un berger fait tondre ses montons.
Quand je suis seul, à tout cela je pense
Profondément. Je vois notre naissance
Et notre mort, à la ville, au hameau,
Se ressembler comme deux gouttes d'eau.
Pourquoi la vie est-elle différente?
Je n'en vois pas la raison: ça tourmente.
Les Mathurins et les godelureaux,
Et les baillifs, ma foi, sont tous égaux.
LE BAILLIF.
C'est très bien dit, Mathurin: mais, je gage,
Si tes valets te tenaient ce langage,
Qu'un nerf de boeuf appliqué sur le dos
Réfuterait puissamment leurs propos;
Tu les ferais rentrer vite à leur place.
MATHURIN.
Oui, vous avez raison: ça m'embarrasse;
Oui, ça pourrait me donner du souci.
Mais, palsembleu, vous m'avouerez aussi
Que quand chez moi mon valet se marie,
C'est pour lui seul, non pour ma seigneurie;
Qu'à sa moitié je ne prétends en
rien;
Et que chacun doit jouir de son bien.
LE BAILLIF.
Si les petits à leurs femmes se tiennent,
Compère, aux grands les nôtres appartiennent.
Que ton esprit est bas, lourd et brutal!
Tu n'as pas lu le code féodal.
MATHURIN
Féodal! qu'est-ce?
LE BAILLIF.
Il tient son origine Du mot fides de la langue
latine
C'est comme qui dirait...
MATHURIN.
Sais-tu qu'avec
Ton vieux latin et ton ennuyeux grec,
Si tu me dis des sottises pareilles,
Je pourrais bien frotter tes deux oreilles?
(Il menace le baillif, qui parle
toujours
en reculant; et Mathurin court
après lui.)
LE BAILLIF.
Je suis baillif, ne t'en avise pas.
Fides veut dire foi. Conviens-tu pas
Que tu dois foi, que tu dois plein hommage
A monseigneur le marquis du Carrage?
Que tu lui dois dîmes, champart, argent?
Que tu lui dois...
MATHURIN.
Baillif outrecuidant,
Oui, je dois tout; j'en enrage dans l'âme:
Mais, palsandié, je ne dois point ma femme,
Maudit baillif!
LE BAILLIF, en s'en allant.
Va, nous savons la loi;
Nous aurons bien ta femme ici sans toi.
SCÈNE II.
MATHURIN.
Chien de baillif! que ton latin m'irrite!
Ah! sans latin marions-nous bien vite;
Parlons au père, à la fille surtout;
Car ce que je veux, moi, j'en viens à bout.
Voilà comme je suis... J'ai dans ma tête
Prétendu faire une fortune honnête:
La voilà faite; une fille d'ici
Me tracassait, me donnait du souci,
C'était Colette, et j'ai vu la friponne
Pour mes écus mugueter ma personne:
J'ai voulu rompre, et je romps; j'ai l'espoir
D'avoir Acanthe, et je m'en vais l'avoir,
Car je m'en vais lui parler. Sa manière
Est dédaigneuse, et son allure est fière:
Moi, je le suis; et, dès que je l'aurai,
Tout aussitôt je vous la réduirai
Car je le veux. Allons...
SCÈNE III.
MATHURIN; COLETTE, courant après.
COLETTE.
Je t'y prends, traître!
MATHURIN, sans la regarder.
Allons.
COLETTE.
Tu feins de ne me pas connaître?
MATHURIN.
Si fait... bonjour.
COLETTE.
Mathurin! Mathurin!
Tu causeras ici plus d'un chagrin.
De tes bonjours je suis fort étonnée,
Et tes bonjours valaient mieux l'autre année:
C'était tantôt un bouquet de jasmin,
Que tu venais me placer de ta main;
Puis des rubans pour orner ta bergère;
Tantôt des vers, que tu me faisais faire
Par le baillif, qui n'y comprenait rien,
Ni toi ni moi, mais tout allait fort bien:
Tout est passé, lâche! tu me délaisses.
MATHURIN.
Oui, mon enfant.
COLETTE.
Après tant de promesses,
Tant de banquets acceptés et rendus,
C'en est donc fait? Je ne te plais donc plus?
MATHURIN.
Non, mon enfant.
COLETTE.
Et pourquoi, misérable?
MATHURIN.
Mais je t'aimais: je n'aime plus. Le diable
A t'épouser me poussa vivement;
En sens contraire il me pousse à présent
Il est le maître.
COLETTE,
Eh! va, va, ta Colette
N'est plus si sotte, et sa raison s'est faite.
Le diable est juste, et tu diras pourquoi
Tu prends les airs de te moquer de moi.
Pour avoir fait à Paris un voyage,
Te voilà donc petit-maître au village?
Tu penses donc que le droit t'est acquis
D'être en amour fripon comme un marquis?
C'est bien à toi d'avoir l'âme inconstante!
Toi, Mathurin, me quitter pour Acanthe!
MATHURIN.
Oui, mon enfant.
COLETTE.
Et quelle est la raison?
MATHURIN.
C'est que je suis le maître en ma maison
Et pour quelqu'un de notre Picardie
Tu m'as paru un peu trop dégourdie:
Tu m'aurais fait trop d'amis, entre nous;
Je n'en veux point, car je suis né jaloux.
Acanthe, enfin, aura la préférence:
La chose est faite: adieu; prends patience.
COLETTE.
Adieu! non pas, traître! je te suivrai,
Et contre ton contrat je m'inscrirai.
Mon père était procureur; ma famille
A du crédit, et j'en ai; je suis fille,
Et monseigneur donne protection,
Quand il le faut, aux filles du canton;
Et devant lui nous ferons comparaître
Un gros fermier qui fait le petit-maître,
Fait l'inconstant, se mêle d'être un fat.
Je te ferai rentrer dans ton état:
Nous apprendrons à ta mine insolente
A te moquer d'une pauvre innocente.
MATHURIN.
Cette innocente est dangereuse: il faut
Voir le beau-père, et conclure au plus tôt.
SCÈNE IV.
MATHURIN, DIGNANT, ACANTHE,
COLETTE.
MATHURIN.
Allons, beau-père, allons bâcler la chose.
COLETTE.
Vous ne bâclerez rien, non; je m'oppose(14)
A ses contrats, à ses noces, à tout.
MATHURIN.
Quelle innocente!
COLETTE.
Oh! tu n'es pas au bout.
(A Acanthe.)
Gardez-vous bien, s'il vous plaît, ma voisine,
De vous laisser enjôler sur sa mine:
Il me trompa quatorze mois entiers.
Chassez cet homme.
ACANTHE.
Hélas! très volontiers.
MATHURIN.
Très volontiers!... Tout ce train-là me
lasse:
Je suis têtu; je veux que tout se passe
A mon plaisir, suivant mes volontés,
Car je suis riche... Or, beau-père, écoutez
Pour honorer en moi mon mariage,
Je me décrasse, et j'achète au bailliage
L'emploi brillant de receveur royal
Dans le grenier à sel: ça n'est pas mal.
Mon fils sera conseiller, et ma fille
Relèvera quelque noble famille;
Mes petits-fils deviendront présidents:
De monseigneur un jour les descendants
Feront leur cour aux miens; et, quand j'y pense,
Je me rengorge, et me carre d'avance.
DIGNANT.
Carre-toi bien; mais songe qu'à présent
On ne peut rien sans le consentement
De monseigneur: il est encor ton maître.
MATHURIN.
Et pourquoi ça?
DIGNANT.
Mais c'est que ça doit être.
A tous seigneurs, tous honneurs.
COLETTE, à Mathurin.
Oui, vilain.
Il t'en cuira, je t'en réponds.
MATHURIN.
Voisin,
Notre baillif t'a donné sa folie.
Eh! dis-moi donc, s'il prend en fantaisie
A monseigneur d'avoir femme au logis,
A-t-il besoin de prendre ton avis?
DIGNANT,
C'est différent; je fus son domestique
De père en fils dans cette terre antique.
Je suis né pauvre, et je deviens cassé.
Le peu d'argent que j'avais amassé
Fut employé pour élever Acanthe.
Notre baillif dit qu'elle est fort savante,
Et qu'entre nous, son éducation
Est au-dessus de sa condition;
C'est ce qui fait que ma seconde épouse,
Sa belle-mère, est fâchée et jalouse,
Et la maltraite, et me maltraite aussi
De tout cela je suis fort en souci.
Je voudrais bien te donner cette fille:
Mais je ne puis établir ma famille
Sans monseigneur; je vis de ses bontés,
Je lui dois tout; j'attends ses volontés:
Sans son aveu nous ne pouvons rien faire.
ACANTHE.
Ah! croyez-vous qu'il le donne, mon père?
COLETTE.
Eh bien! fripon, tu crois que tu l'auras?
Moi, je te dis que tu ne l'auras pas.
MATHURIN.
Tout le monde est contre moi; ça m'irrite.
SCÈNE V.
LES PRÉCÉDENTS,
BERTHE.
MATHURIN, à Berthe, qui
arrive.
Ma belle-mère, arrivez, venez vite.
Vous n'êtes plus la maîtresse au logis,
Chacun rebèque; et je vous avertis
Que si la chose en cet état demeure,
Si je ne suis marié tout à l'heure,
Je ne le serai point; tout est fini,
Tout est rompu.
BERTHE,
Qui m'a désobéi?
Qui contredit, s'il vous plaît, quand j'ordonne?
Serait-ce vous, mon mari? vous?
DIGNANT.
Personne,
Nous n'avons garde; et Mathurin veut bien
Prendre ma fille à peu près avec rien:
J'en suis content, et je dois me promettre
Que monseigneur daignera le permettre.
BERTHE.
Allez, allez, épargnez-vous ce soin;
C'est de moi seule ici qu'on a besoin;
Et quand la chose une fois sera faite,
Il faudra bien, ma foi, qu'il la permette.
DIGNANT.
Mais...
BERTHE.
Mais il faut suivre ce que je dis.
Je ne veux plus souffrir dans mon logis,
A mes dépens, une fille indolente,
Qui ne fait rien, de rien ne se tourmente,
Qui s'imagine avoir de la beauté
Pour être en droit d'avoir de la fierté.
Mademoiselle, avec sa froide mine,
Ne daigne pas aider à la cuisine;
Elle se mire, ajuste son chignon,
Fredonne un air en brodant un jupon,
Ne parle point, et le soir, en cachette,
Lit des romans que le baillif lui prête.
Eh bien! voyez, elle ne répond rien.
Je me repens de lui faire du bien.
Elle est muette ainsi qu'une pécore.
MATHURIN.
Ah! c'est tout jeune, et ça n'a pas encore
L'esprit formé: ça vient avec le temps.
DIGNANT.
Ma bonne, il faut quelques ménagements
Pour une fille; elles ont d'ordinaire
De l'embarras dans cette grande affaire
C'est modestie et pudeur que cela.
Comme elle, enfin, vous passâtes par là;
Je m'en souviens, vous étiez fort revêche.
BERTHE.
Eh! finissons. Allons, qu'on se dépêche:
Quels sots propos! Suivez-moi promptement
Chez le baillif.
COLETTE, à Acanthe.
N'en fais rien, mon enfant,
BERTHE.
Allons, Acanthe.
ACANTHE.
O ciel! que dois-je faire?
COLETTE.
Refuse tout, laisse ta belle-mère,
Viens avec moi.
BERTHE, à Acanthe.
Quoi donc! sans sourciller?
Mais parlez donc.
ACANTHE.
A qui puis-je parler?
DIGNANT.
Chez le baillif, ma bonne, allons l'attendre,
Sans la gêner, et laissons-lui reprendre
Un peu d'haleine.
ACANTHE.
Ah! croyez que mes sens
Sont pénétrés de vos soins indulgents;
Croyez qu'en tout je distingue mon père.
MATHURIN.
Madame Berthe, on ne distingue guère
Ni vous ni moi: la belle a le maintien
Un peu bien sec, mais cela n'y fait rien;
Et je réponds, dès qu'elle sera nôtre,
Qu'en peu de temps je la rendrai tout autre.
(Ils sortent.)
ACANTHE.
Ah! que je sens de trouble et de chagrin!
Me faudra-t-il épouser Mathurin?
SCÈNE VI.
ACANTHE, COLETTE.
COLETTE.
Ah! n'en fais rien, crois-moi, ma chère amie.
Du mariage aurais-tu tant d'envie?
Tu peux trouver beaucoup mieux... que sait-on?
Aimerais-tu ce méchant?
ACANTHE.
Mon Dieu, non.
Mais, vois-tu bien, je ne suis plus soufferte
Dans le logis de la marâtre Berthe;
Je suis chassée; il me faut un abri;
Et par besoin je dois prendre un mari.
C'est en pleurant que je cause ta peine.
D'un grand projet j'ai la cervelle pleine;
Mais je ne sais comment m'y prendre, hélas!
Que devenir?... Dis-moi, ne sais-tu pas
Si monseigneur doit venir dans ses terres?
COLETTE.
Nous l'attendons.
ACANTHE.
Bientôt?
COLETTE.
Je ne sais guères
Dans mon taudis les nouvelles de cour:
Mais s'il revient, ce doit être un grand jour.
Il met, dit-on, la paix dans les familles,
Il rend justice, il a grand soin des filles.
ACANTHE.
Ah! s'il pouvait me protéger ici!
COLETTE.
Je prétends bien qu'il me protège aussi.
ACANTHE.
On dit qu'à Metz il a fait des merveilles,
Qui dans l'armée ont très peu de pareilles;
Que Charles-Quint a loué sa valeur.
COLETTE.
Qu'est-ce que Charles-Quint?
ACANTHE.
Un empereur
Qui nous a fait bien du mal.
COLETTE.
Et qu'importe?
Ne m'en faites pas, vous, et que je sorte
A mon honneur du cas triste où je suis.
ACANTHE.
Comme le tien, mon coeur est plein d'ennuis.
Non loin d'ici quelquefois on me mène
Dans un château de la jeune Dormène...
COLETTE.
Prés de nos bois?... ah le plaisant château!
De Mathurin le logis est plus beau;
Et Mathurin est bien plus riche qu'elle.
ACANTHE.
Oui, je le sais; mais cette demoiselle
Est autre chose; elle est de qualité;
On la respecte avec sa pauvreté.
Elle a chez elle une vieille personne
Qu'on nomme Laure, et dont l'âme est si bonne!
Laure est aussi d'une grande maison.
COLETTE.
Qu'importe encor?
ACANTHE.
Les gens d'un certain nom,
J'ai remarqué cela, chère Colette,
En savent plus, ont l'âme autrement faite,
Ont de l'esprit, des sentiments plus grands,
Meilleurs que nous.
COLETTE.
Oui, dès leurs premiers ans,
Avec grand soin leur âme est façonnée;
La nôtre, hélas languit abandonnée.
Comme on apprend à chanter, à danser,
Les gens du monde apprennent â penser.
ACANTHE.
Cette Dormène et cette vieille dame
Semblent donner quelque chose à mon âme;
Je crois en valoir mieux quand je les voi:
J'ai de l'orgueil, et je ne sais pourquoi...
Et les bontés de Dormène et de Laure
Me font haïr mille fois plus encore
Madame Berthe et monsieur Mathurin.
COLETTE.
Quitte-les tous.
ACANTHE.
Je n'ose; mais enfin
J'ai quelque espoir: que ton conseil m'assiste.
Dis-moi d'abord, Colette, en quoi consiste
Ce fameux droit du seigneur.
COLETTE.
Oh, ma foi!
Va consulter de plus doctes que moi.
Je ne suis point mariée; et l'affaire,
A ce qu'on dit, est un très grand mystère.
Seconde-moi, fais que je vienne à bout
D'être épousée, et je te dirai tout.
ACANTHE.
Ah! j'y ferai mon possible.
COLETTE.
Ma mère
Est très alerte, et conduit mon affaire;
Elle me fait, par un acte plaintif,
Pousser mon droit par-devant le baillif:
J'aurai, dit-elle, un mari par justice.
ACANTHE.
Que de bon coeur j'en fais le sacrifice!
Chère Colette, agissons bien à point,
Toi, pour l'avoir; moi, pour ne l'avoir point
Tu gagneras assez à ce partage;
Mais en perdant je gagne davantage. |
FIN DU PREMIER ACTE.
ACTE DEUXIÈME.
SCÈNE I(15).
LE BAILLIF, PHILIPE, son valet;
ensuite COLETTE.
LE BAILLIF.
Ma robe, allons... du respect... vite, Philipe.
C'est en baillif qu'il faut que je m'équipe:
J'ai des clients qu'il faut expédier.
Je suis baillif, je te fais mon huissier.
Amène-moi Colette à l'audience.
(Il s'assied devant une table,
et feuillette un grand livre.)
L'affaire est grave, et de grande importance.
De matrimonio... chapitre deux.
Empêchements... Ces cas-là sont véreux;
Il faut savoir de la jurisprudence.
(A Colette.)
Approchez-vous... faites la révérence,
Colette il faut d'abord dire son nom.
COLETTE.
Vous l'avez dit, je suis Colette.
LE BAILLIF, écrivant.
Bon.
Colette... il faut dire ensuite son âge.
N'avez-vous pas trente ans, et davantage?
COLETTE.
Fi donc, monsieur! j'ai vingt ans, tout au plus.
LE BAILLIF, écrivant.
Çà, vingt ans passe: ils sont bien révolus?
COLETTE.
L'âge, monsieur, ne fait rien à la chose;
Et, jeune ou non, sachez que je m'oppose
A tout contrat qu'un Mathurin sans foi
Fera jamais avec d'autres que moi.
LE BAILLIF.
Vos oppositions seront notoires.
Çà, vous avez des raisons péremptoires?
COLETTE.
J'ai cent raisons.
LE BAILLIF.
Dites-les... Aurait-il...?
COLETTE.
Oh! oui, monsieur.
LE BAILLIF.
Mais vous coupez le fil
A tout moment de notre procédure.
COLETTE.
Pardon, monsieur.
LE BAILLIF.
Vous a-t-il fait injure?
COLETTE.
Oh tant! j'aurais plus d'un mari sans lui;
Et me voilà pauvre fille aujourd'hui.
LE BAILLIF.
Il vous a fait sans doute des promesses?
COLETTE.
Mille pour une, et pleines de tendresses.
Il promettait, il jurait que dans peu
Il me prendrait en légitime noeud.
LE BAILLIF, écrivant.
En légitime noeud... quelle malice!
Çà, produisez ses lettres en justice.
COLETTE.
Je n'en ai point; jamais il n'écrivait,
Et je croyais tout ce qu'il me disait.
Quand tous les jours on parle tête à tête
A son amant, d'une manière honnête,
Pourquoi s'écrire? à quoi bon?
LE BAILLIF.
Mais du moins,
Au lieu d'écrits, vous avez des témoins?
COLETTE.
Moi? point du tout; mon témoin c'est moi-même:
Est-ce qu'on prend des témoins quand on s'aime?
Et puis, monsieur, pouvais-je deviner
Que Mathurin osât m'abandonner?
Il me parlait d'amitié, de constance;
Je l'écoutais, et c'était en présence
De mes moutons, dans son pré, dans le mien:
Ils ont tout vu, mais ils ne disent rien.
LE BAILLIF.
Non plus qu'eux tous je n'ai donc rien à dire.
Votre complainte en droit ne peut suffire;
On ne produit ni témoins ni billets,
On ne vous a rien fait, rien écrit...
COLETTE.
Mais
Un Mathurin aura donc l'insolence
Impunément d'abuser l'innocence?
LE BAILLIF.
En abuser! mais vraiment c'est un cas
Épouvantable, et vous n'en parliez pas!
Instrumentons... Laquelle nous remontre
Que Mathurin, en plus d'une rencontre,
Se prévalant de sa simplicité,
A méchamment contre icelle attenté;
Laquelle insiste, et répète dommages,
Frais, intérêts, pour raison des outrages,
Contre les lois, faits par le suborneur,
Dit Mathurin, à son présent honneur:
COLETTE.
Rayez cela; je ne veux pas qu'on dise
Dans le pays une telle sottise.
Mon honneur est très intact; et, pour peu
Qu'on l'eût blessé, l'on aurait vu beau
jeu.
LE BAILLIF.
Que prétendez-vous donc?
COLETTE.
Être vengée.
LE BAILLIF.
Pour se venger il faut être outragée,
Et par écrit coucher en mots exprès
Quels attentats encontre vous sont faits,
Articuler les lieux, les circonstances,
Quis, quid, ubi, les excès, insolences,
Énormités sur quoi l'on jugera.
COLETTE.
Écrivez donc tout ce qu'il vous plaira.
LE BAILLIF.
Ce n'est pas tout; il faut savoir la suite
Que ces excès pourraient avoir produite.
COLETTE.
Comment, produite? Eh! rien ne produit rien.
Traître baillif, qu'entendez-vous?
LE BAILLIF.
Fort bien(16).
Laquelle fille a dans ses procédures
Perdu le sens, et nous dit des injures;
Et n'apportant nulle preuve du fait,
L'empêchement est nul, de nul effet.
(Il se lève.)
Depuis une heure en vain je vous écoute:
Vous n'avez rien prouvé, je vous déboute.
COLETTE.
Me débouter, moi?
LE BAILLIF.
Vous.
COLETTE.
Maudit baillif!
Je suis déboutée?
LE BAILLIF.
Oui; quand le plaintif
Ne peut donner des raisons qui convainquent,
On le déboute, et les adverses vainquent.
Sur Mathurin n'ayant point action,
Nous procédons à la conclusion.
COLETTE.
Non, non, baillif; vous aurez beau conclure,
Instrumenter et signer, je vous jure
Qu'il n'aura point son Acanthe.
LE BAILLIF.
Il l'aura;
De monseigneur le droit se maintiendra.
Je suis baillif, et j'ai les droits du maître
C'est devant moi qu'il faudra comparaître.
Consolez-vous, sachez que vous aurez
Affaire à moi quand vous vous marierez.
COLETTE.
J'aimerais mieux le reste de ma vie
Demeurer fille.
LE BAILLIF.
Oh! je vous en défie(17).
SCÈNE II.
COLETTE.
Ah! comment faire? Où reprendre mon bien?
J'ai protesté; cela ne sert de rien.
On va signer. Que je suis tourmentée!
SCÈNE III.
COLETTE, ACANTHE.
COLETTE.
A mon secours! me voilà déboutée.
ACANTHE.
Déboutée!
COLETTE.
Oui; l'ingrat vous est promis.
On me déboute.
ACANTHE.
Hélas! je suis bien pis.
De mes chagrins mon âme est oppressée;
Ma chaîne est prête, et je suis fiancée,
Ou je vais l'être au moins dans un moment.
COLETTE.
Ne hais-tu pas mon lâche?
ACANTHE.
Honnêtement.
Entre nous deux, juges-tu sur ma mine
Qu'il soit bien doux d'être ici Mathurine?
COLETTE.
Non pas pour toi; tu portes dans ton air
Je ne sais quoi de brillant et de fier:
A Mathurin cela ne convient guère,
Et ce maraud était mieux mon affaire.
ACANTHE.
J'ai par malheur de trop hauts sentiments.
Dis-moi, Colette, as-tu lu des romans?
COLETTE.
Moi? non, jamais.
ACANTHE.
Le baillif Métaprose
M'en a prêté... Mon Dieu, la belle chose!
COLETTE.
En quoi si belle?
ACANTHE.
On y voit des amants
Si courageux, si tendres, si galants!
COLETTE.
Oh! Mathurin n'est pas comme eux.
ACANTHE.
Colette,
Que les romans rendent l'âme inquiète!
COLETTE.
Et d'où vient donc?
ACANTHE.
Ils forment trop l'esprit:
En les lisant le mien bientôt s'ouvrit;
A réfléchir que de nuits j'ai passées!
Que les romans font naître de pensées!
Que les héros de ces livres charmants
Ressemblent peu, Colette, aux autres gens!
Cette lumière était pour moi féconde;
Je me voyais dans un tout autre monde;
J'étais au ciel!... Ah! qu'il m'était bien
dur
De retomber dans mon état obscur;
Le coeur tout plein de ce grand étalage,
De me trouver au fond de mon village,
Et de descendre, après ce vol divin,
Des Amadis à maître Mathurin(18)!
COLETTE.
Votre propos me ravit; et je jure
Que j'ai déjà du goût pour la lecture.
ACANTHE.
T'en souvient-il autant qu'il m'en souvient,
Que ce marquis, ce beau seigneur, qui tient
Dans le pays le rang, l'état d'un prince,
De sa présence honora la province?
Il s'est passé juste un an et deux mois
Depuis qu'il vint pour cette seule fois.
T'en souvient-il? Nous le vîmes à table,
Il m'accueillit: ah! qu'il était affable!
Tous ses discours étaient des mots choisis,
Que l'on n'entend jamais dans ce pays:
C'était, Colette, une langue nouvelle,
Supérieure et pourtant naturelle;
J'aurais voulu l'entendre tout le jour.
COLETTE.
Tu l'entendras, sans doute, a son retour.
ACANTHE.
Ce jour, Colette, occupe ta mémoire,
Où monseigneur, tout rayonnant de gloire,
Dans nos forêts, suivi d'un peuple entier,
Le fer en main courait le sanglier?
COLETTE.
Oui, quelque idée et confuse et légère
Peut m'en rester.
ACANTHE.
Je l'ai distincte et claire;
Je crois le voir avec cet air si grand,
Sur ce cheval superbe et bondissant;
Près d'un gros chêne il perce de sa lance
Le sanglier qui contre lui s'élance
Dans ce moment j'entendis mille voix,
Que répétaient les échos de nos
bois;
Et de bon coeur (il faut que j'en convienne)
J'aurais voulu qu'il démêlât la mienne.
De son départ je fus encor témoin:
On l'entourait, je n'étais pas bien loin.
Il me parla... Depuis ce jour, ma chère,
Tous les romans ont le don de me plaire
Quand je les lis, je n'ai jamais d'ennui;
Il me paraît qu'ils me parlent de lui.
COLETTE.
Ah! qu'un roman est beau!
ACANTHE.
C'est la peinture
Du coeur humain, je crois, d'après nature.
COLETTE.
D'après nature!... Entre nous deux, ton coeur
N'aime-t-il pas en secret monseigneur?
ACANTHE.
Oh! non je n'ose: et je sens la distance
Qu'entre nous deux mit son rang, sa naissance.
Crois-tu qu'on ait des sentiments si doux
Pour ceux qui sont trop au-dessus de nous?
A cette erreur trop de raison s'oppose.
Non, je ne l'aime point... mais il est cause
Que, l'ayant vu, je ne puis à présent
En aimer d'autre... et c'est un grand tourment.
COLETTE.
Mais de tous ceux qui le suivaient, ma bonne,
Aucun n'a-t-il cajolé ta personne?
J'avouerai, moi, que l'on m'en a conté.
ACANTHE.
Un étourdi prit quelque liberté;
Il s'appelait le chevalier Gernance:
Son fier maintien, ses airs, son insolence,
Me révoltaient, loin de m'en imposer.
Il fut surpris de se voir mépriser;
Et, réprimant sa poursuite hardie,
Je lui fis voir combien la modestie
Était plus fière, et pouvait d'un coup
d'oeil
Faire trembler l'impudence et l'orgueil.
Ce chevalier serait assez passable,
Et d'autres moeurs l'auraient pu rendre aimable:
Ah! la douceur est l'appât qui nous prend.
Que monseigneur, ô ciel, est différent!
COLETTE.
Ce chevalier n'était donc guère sage?
çà, qui des deux te déplaît
davantage,
De Mathurin ou de cet effronté?
ACANTHE.
Oh! Mathurin... c'est sans difficulté.
COLETTE.
Mais, monseigneur est bon il est le maître:
Pourrait-il pas te dépêtrer du traître!
Tu me parais si belle
ACANTHE.
Hélas!
COLETTE.
Je croi
Que tu pourras mieux réussir que moi.
ACANTHE.
Est-il bien vrai qu'il arrive?
COLETTE.
Sans doute,
Car on le dit,
ACANTHE.
Penses-tu qu'il m'écoute?
COLETTE.
J'en suis certaine, et je retiens ma part
De ses bontés.
ACANTHE.
Nous le verrons trop tard;
Il n'arrivera point; on me fiance,
Tout est conclu, je suis sans espérance.
Berthe est terrible en sa mauvaise humeur;
Mathurin presse, et je meurs de douleur.
COLETTE.
Eh! moque-toi de Berthe.
ACANTHE.
Hélas! Dormène,
Si je lui parle, entrera dans ma peine:
Je veux prier Dormène de m'aider
De son appui, qu'elle daigne accorder
Aux malheureux; cette dame est si bonne!
Laure, surtout, cette vieille personne,
Qui m'a toujours montré tant d'amitié,
De moi sans doute aura quelque pitié(var1):
Car sais-tu bien que cette dame Laure
Très tendrement de ses bontés m'honore?
Entre ses bras elle me tient souvent,
Elle m'instruit, et pleure en m'instruisant.
COLETTE.
Pourquoi pleurer?
ACANTHE.
Mais de ma destinée:
Elle voit bien que je ne suis pas née
Pour Mathurin... Crois-moi, Colette, allons
Lui demander des conseils, des leçons...
Veux-tu me suivre?
COLETTE.
Ah! oui, ma chère Acanthe,
Enfuyons-nous; la chose est très prudente.
Viens; je connais des chemins détournés
Tout près d'ici.
SCÈNE IV.
ACANTHE, COLETTE, BERTHE,
DIGNANT, MATHURIN.
BERTHE, arrêtant Acanthe.
Quel chemin vous prenez!
Êtes-vous folle? et quand on doit se rendre
A son devoir, faut-il se faire attendre?
Vous me glacez: votre mauvaise humeur
Jusqu'à la fin vous sera reprochée.
On vous marie, et vous êtes fâchée.
Hom, l'idiote! Allons, çà, Mathurin,
Soyez le maître, et donnez-lui la main.
MATHURIN approche sa main,
et veut l'embrasser.
Ah! palsandié...
BERTHE.
Voyez la malhonnête!
Elle rechigne, et détourne la tête!
ACANTHE.
Pardon, mon père; hélas! vous excusez
Mon embarras, vous le favorisez,
Et vous sentez quelle douleur amère
Je dois souffrir en quittant un tel père.
BERTHE.
Et rien pour moi?
MATHURIN.
Ni rien pour moi non plus?
COLETTE.
Non, rien, méchant; tu n'auras qu'un refus.
MATHURIN.
On me fiance.
COLETTE.
Et va, va, fiançailles
Assez souvent ne sont pas épousailles.
Laisse-moi faire.
DIGNANT.
Eh! qu'est-ce que j'entends?
C'est un courrier: c'est, je pense, un des gens
De monseigneur; oui, c'est le vieux Champagne.
SCÈNE V.
LES PRÉCÉDENTS,
CHAMPAGNE.
CHAMPAGNE.
Oui, nous avons terminé la campagne:
Nous avons sauvé Metz, mon maître et moi;
Et nous aurons la paix. Vive le roi!
Quelle indolence! et quel air de froideur!
Vive mon maître!... il a bien du courage;
Mais il est trop sérieux pour son âge;
J'en suis fâché. Je suis bien aise aussi,
Mon vieux Dignant, de te trouver ici;
Tu me parais en grande compagnie.
DIGNANT.
Oui... vous serez de la cérémonie.
Nous marions Acanthe.
CHAMPAGNE.
Bon! tant mieux!
Nous danserons, nous serons tous joyeux.
Ta fille est belle... Ha! ha! c'est toi. Colette;
Ma chère enfant, ta fortune est donc faite?
Mathurin est ton mari?
COLETTE.
Mon Dieu, non.
CHAMPAGNE.
Il fait fort mal.
COLETTE.
Le traître, le fripon,
Croit dans l'instant prendre Acanthe pour femme.
CHAMPAGNE.
Il fait fort bien; je réponds sur mon âme
Que cet hymen à mon maître agréera,
Et que la noce à ses frais se fera.
ACANTHE.
Comment! il vient?
CHAMPAGNE.
Peut-être ce soir même.
DIGNANT.
Quoi! ce seigneur, ce bon maître que j'aime,
Je puis le voir encore avant ma mort?
S'il est ainsi, je bénirai mon sort.
ACANTHE.
Puisqu'il revient, permettez, mon cher père,
De vous prier, devant ma belle-mère,
De vouloir bien ne rien précipiter
Sans son aveu, sans l'oser consulter;
C'est un devoir dont il faut qu'on s'acquitte;
C'est un respect, sans doute, qu'il mérite.
MATHURIN.
Foin du respect!
DIGNANT.
Votre avis est sensé;
Et comme vous en secret j'ai pensé.
MATHURIN.
Et moi, l'ami, je pense le contraire.
COLETTE, à Acanthe.
Bon, tenez ferme.
MATHURIN.
Est un sot qui diffère.
Je ne veux point soumettre mon honneur,
Si je le puis, à ce droit du seigneur.
BERTHE.
Eh! pourquoi tant s'effaroucher? La chose
Est bonne au fond, quoique le monde en cause,
Et notre honneur ne peut s'en tourmenter.
J'en fis l'épreuve; et je puis protester
Qu'à mon devoir quand je me fus rendue,
On s'en alla dès l'instant qu'on m'eut vue.
COLETTE.
Je le crois bien.
BERTHE.
Cependant la raison
Doit conseiller de fuir l'occasion.
Hâtons la noce, et n'attendons personne.
Préparez tout, mon mari, je l'ordonne.
MATHURIN.
(A Colette, en s'en allant.)
C'est très bien dit. Eh bien! l'aurai-je enfin?
COLETTE.
Non, tu ne l'auras pas, non, Mathurin.
(Ils sortent.)
CHAMPAGNE.
Oh! oh! nos gens viennent en diligence.
Eh quoi! déjà le chevalier Gernance?
SCÈNE VI.
LE CHEVALIER, CHAMPAGNE.
CHAMPAGNE.
Vous êtes fin, monsieur le chevalier;
Très à propos vous venez le premier.
Dans tous vos faits votre beau talent brille;
Vous vous doutez qu'on marie une fille;
Acanthe est belle, au moins.
LE CHEVALIER.
Eh! oui, vraiment,
Je la connais; j'apprends en arrivant
Que Mathurin se donne l'insolence
De s'appliquer ce bijou d'importance;
Mon bon destin nous a fait accourir
Pour y mettre ordre: il ne faut pas souffrir
Qu'un riche rustre ait les tendres prémices
D'une beauté qui ferait les délices
Des plus huppés et des plus délicats.
Pour le marquis, il ne se hâte pas:
C'est, je l'avoue, un grave personnage,
Pressé de rien, bien compassé, bien sage,
Et voyageant comme un ambassadeur.
Parbleu, jouons un tour à sa lenteur:
Tiens, il me vient une bonne pensée,
C'est d'enlever presto la fiancée,
De la conduire en quelque vieux château,
Quelque masure.
CHAMPAGNE.
Oui, le projet est beau.
LE CHEVALIER.
Un vieux château, vers la forêt prochaine,
Tout délabré, que possède Dormène,
Avec sa vieille...
CHAMPAGNE.
Oui, c'est Laure, je crois.
LE CHEVALIER.
Oui.
CHAMPAGNE.
Cette vieille était jeune autrefois;
Je m'en souviens, votre étourdi de père
Eut avec elle une certaine affaire,
Où chacun d'eux fit un mauvais marché.
Ma foi, c'était un maître débauché
Tout comme vous, buvant, aimant les belles,
Les enlevant, et puis se moquant d'elles.
Il mangea tout, et ne vous laissa rien.
LE CHEVALIER.
J'ai le marquis, et c'est avoir du bien;
Sans nul souci je vis de ses largesses.
Je n'aime point l'embarras des richesses:
Est riche assez qui sait toujours jouir.
Le premier bien, crois-moi, c'est le plaisir.
CHAMPAGNE.
Eh que ne prenez-vous cette Dormène?
Bien plus qu'Acanthe elle en vaudrait la peine;
Elle est très fraîche, elle est de qualité;
Cela convient à votre dignité:
Laissez pour nous les filles du village.
LE CHEVALIER.
Vraiment Dormène est un très doux partage,
C'est très bien dit. Je crois que j'eus un jour,
S'il m'en souvient, pour elle un peu d'amour;
Mais, entre nous, elle sent trop sa dame;
On ne pourrait en faire que sa femme.
Elle est bien pauvre, et je le suis aussi;
Et pour l'hymen j'ai fort peu de souci.
Mon cher Champagne, il me faut une Acanthe;
Cette conquête est beaucoup plus plaisante:
Oui, cette Acanthe aujourd'hui m'a piqué.
Je me sentis, l'an passé, provoqué
Par ses refus, par sa petite mine.
J'aime à dompter cette pudeur mutine.
J'ai deux coquins, qui font trois avec toi,
Déterminés, alertes comme moi;
Nous tiendrons prêt à cent pas un carrosse,
Et nous fondrons tous quatre sur la noce.
Cela sera plaisant; j'en ris déjà.
CHAMPAGNE.
Mais croyez-vous que monseigneur rira?
LE CHEVALIER.
Il faudra bien qu'il rie, et que Dormène
En rie encor, quoique prude et hautaine,
Et je prétends que Laure en rie aussi.
Je viens de voir, à cinq cents pas d'ici,
Dormène et Laure, en très mince équipage,
Qui s'en allaient vers le prochain village,
Chez quelque vieille: il faut prendre ce temps.
CHAMPAGNE.
C'est bien pensé; mais vos déportements
Sont dangereux, je crois, pour ma personne.
LE CHEVALIER.
Bon! l'on se fâche, on s'apaise, on pardonne.
Tous les gens gais ont le don merveilleux
De mettre en train tous les gens sérieux.
CHAMPAGNE.
Fort bien.
LE CHEVALIER.
L'esprit le plus atrabilaire
Est subjugué quand on cherche à lui plaire.
On s'épouvante, on crie, on fuit d'abord,
Et puis l'on soupe, et puis l'on est d'accord.
CHAMPAGNE.
On ne peut mieux; mais votre belle Acanthe
Est bien revêche.
LE CHEVALIER.
Et c'est ce qui m'enchante.
La résistance est un charme de plus;
Et j'aime assez une heure de refus.
Comment souffrir la stupide innocence
D'un sot tendron faisant la révérence,
Baissant les yeux, muette à mon aspect,
Et recevant mes faveurs par respect?
Mon cher Champagne, à mon dernier voyage,
D'Acanthe ici j'éprouvai le courage.
Va, sous mes lois je la ferai plier.
Rentre pour moi dans ton premier métier,
Sois mon trompette, et sonne les alarmes;
Point de quartier, marchons, alerte, aux armes,
Vite.
CHAMPAGNE.
Je crois que nous sommes trahis;
C'est du secours qui vient aux ennemis:
J'entends grand bruit, c'est monseigneur.
LE CHEVALIER.
N'importe.
Sois prêt ce soir à me servir d'escorte. |
FIN DU DEUXIÈME ACTE.
Troisième
acte.
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