VARIANTES 

D’ADÉLAÏDE DU GUESCLIN, 

D’APRÈS LE MANUSCRIT DE 1734.

.
ACTE PREMIER.

SCÈNE I.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 
L’âme d’un vrai soldat, digne de vous peut-être.

ADÉLAÏDE.

Vous pouvez tout: parlez.

COUCY.

J’ai, dans les champs de Mars,
De Vendôme en tout temps suivi les étendards;
Pour lui seul au dauphin j’ai déclaré la guerre.
C’est Vendôme que j’aime, et non pas l’Angleterre.
L’amitié fut mon guide, et l’honneur fut ma loi:
Et jusqu’à ce moment je n’eus pas d’autre roi.
Non qu’après tout, pour lui mon âme prévenue,
Prétende à ses défauts fermer ma faible vue;
Je ne m’aveugle pas..., etc.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 
Ni servir, ni traiter, ni changer qu’avec lui;
Le temps réglera tout: mais, quoi qu’il en puisse être,
Prenez moins de souci sur l’intérêt d’un maître.
Nos bras, et non vos voeux, sont faits pour le régler,
Et d’un autre intérêt je cherche à vous parler.
J’aspirai jusqu’à vous..., etc.

COUCY.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 
Ce bras qui fut à lui combattra pour tous deux.
Dans Cambrai votre amant, dans Lille ami fidèle,
Soldat de tous les deux, et plein du même zèle
Je servirai sous lui, comme il faudra qu’un jour,
Quand je commanderai, l’on me serve à mon tour.
Voilà mes sentiments. Considérez, madame,
Le nom de cet amant, ses services, sa flamme;
J’ose lui souhaiter un coeur tel que le mien:
Oubliez mon amour, et répondez au sien.

ADÉLAÏDE.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 
Connaît l’amitié seule, et sais braver l’amour.
Pourrais-tu, Dieu puissant, qu’à mon secours j’appelle,
Laisser tant de vertu dans l’âme d’un rebelle!
Pardonnez-moi ce mot, il échappe à ma foi.
Puis-je autrement nommer les sujets de mon roi,
Quand, détruisant un trône affermi par leurs pères,
Ils ont livré la France à des mains étrangères?
C’est en vain que j’en parle; hélas! dans ces horreurs,
Ma voix, ma faible voix ne peut rien sur vos coeurs.
Mais puis-je au moins de vous obtenir une grâce?...

SCÈNE IV.

VENDÔME.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Je voi
Que vous cachez des pleurs qui ne sont pas pour moi.

ADÉLAÏDE.

Non, ne doutez jamais de ma reconnaissance.

VENDÔME.

Et vous pouvez le dire avec indifférence!
Ingrate, attendiez-vous ce temps pour m’affliger?
Est-ce donc près de vous qu’est mon plus grand danger?
Ah, Dieu!
 
 

COUCY.

Le temps nous presse.

VENDÔME.

Oui, j’aurais dû vous suivre.
J’ai honte de tarder, de l’aimer, et de vivre.
Allez, cruel objet dont je fus trop épris,
Dans vos yeux, malgré vous, je lis tous vos mépris.
Marchons, brave Coucy; la mort la plus cruelle,
A mon coeur malheureux est moins barbare qu’elle...

SCÈNE V.

ADÉLAÏDE.

Est-il bien vrai, Nemours serait-il dans l’armée?
Vendôme, et toi, cher prince, objet de tous mes voeux,
Qui de nous trois, O ciel! est le plus malheureux?

ACTE DEUXIÈME.

SCÈNE I.

VENDÔME.

. . . . . . . . . . . . . . teint du sang des Français.

COUCY.

Quant aux traits dont votre âme a senti la puissance,
Tous les conseils sont vains, agréez mon silence.
Quant à ce sang français que nos mains font couler,
A cet État, au trône, il faut vous en parler.
Je prévois que bientôt, etc.

SCÈNE II.

VENDÔME.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 
A cet indigne mot je m’oublierais peut-être.
Ne corromps point ici la joie et les douceurs
Que ce tendre moment doit verser dans nos coeurs.
Donnons, donnons, mon frère, à ces tristes provinces,
Aux enfants de nos rois, au reste de nos princes,
L’exemple auguste et saint de la réunion,
Comme ils nous l’ont donné de la division.
Dans ce jour malheureux, que l’amitié l’emporte...

SCÈNE V.

ADÉLAÏDE.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 
Par de justes respects je vous ai répondu.
Seigneur, si votre coeur, moins prévenu, moins tendre,
Moins plein de confiance, avait daigné m’entendre
Vous auriez honoré de plus dignes beautés
Par des soins plus heureux et bien mieux mérités.
Votre amour vous trompa: votre fatale flamme
Vous promit aisément l’empire de mon âme;
J’étais entre vos mains, et, sans me consulter,
Vous ne soupçonniez pas qu’on pût vous résister.
Mais puisqu’il faut enfin dévoiler ce mystère,
Puisque je dois répondre, et qu’il faut vous déplaire,
Réduite à m’expliquer, je vous dirai, seigneur,
Que l’amour de mes rois est gravé dans mon coeur.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 

ADÉLAÏDE.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 
Me la conserviez-vous pour la tyranniser?

VENDÔME.

Quoi! vous osez... Mais non... j’ai tort... je le confesse,
De mes emportements ne voyez point l’ivresse;
Pardonnez un reproche où j’ai pu m’abaisser.
L’amour qui vous parlait doit-il vous offenser?
Excuse mes fureurs, toi seule en es la cause.
Ce que j’ai fait pour toi sans doute est peu de chose:
Non, tu ne me dois rien; dans tes fers arrêté,
J’attends tout de toi seule, et n’ai rien mérité.
Te servir, t’adorer, est ma grandeur suprême;
C’est moi qui te dois tout, puisque c’est moi qui t’aime.
Tyran que j’idolâtre, à qui je suis soumis,
Ennemi plus cruel que tous mes ennemis.
Au nom de tes attraits, de tes yeux dont la flamme
Sait calmer, sait troubler, pousse et retient mon âme,
Ne réduis point Vendôme au dernier désespoir;
Crains d’étendre trop loin l’excès de ton pouvoir.
Tu tiens entre tes mains le destin de ma vie,
Mes sentiments, ma gloire et mon ignominie;
Toutes les passions sont en moi des fureurs;
Et tu vois ma vengeance à travers mes douleurs.
Dans mes soumissions, crains-moi, crains ma colère;
J’ai chéri la vertu, mais c’était pour te plaire
Laisse-la dans mon coeur; c’est assez qu’à jamais
Ta beauté dangereuse en ait chassé la paix.

ADÉLAÏDE.

Je plains votre tendresse, et je plains davantage
Les excès où s’emporte un si noble courage.
Votre amour est barbare, il est rempli d’horreurs;
Il ressemble à la haine, il s’exhale en fureurs:
Seigneur, il nous rendrait malheureux l’un et l’autre.
Abandonnez un coeur si peu fait pour le vôtre,
Qui gémit de vous plaire et de vous affliger.

VENDÔME.

Eh bien! c’en est donc fait?

ADÉLAÏDE.

Oui, je ne peux changer.
Calmez cette colère où votre âme est ouverte,
Respectez-vous assez pour dédaigner ma perte.
Pour vous, pour votre honneur encor plus que pour moi,
Renvoyez-moi plutôt à la cour de mon roi;
Loin de ses ennemis souffrez qu’il me revoie.

VENDÔME.

Me punisse le ciel si je vous y renvoie!
Apprenez que ce roi, l’objet de mon courroux,
Je le hais d’autant plus qu’il est servi par vous.
Un rival insolent à sa cour vous rappelle!
Quel qu’il soit, frémissez, tremblez pour lui, cruelle...

SCÈNE VI.

VENDÔME.

Adélaïde! ingrate! ah! tant de fermeté,
Sa funeste douceur, sa tranquille fierté,
L’orgueil de ses vertus, redoublent mon injure.
Quel amant, quel héros contre moi la rassure?
Par qui mon tendre amour est-il donc traversé?
Ce n’est point le dauphin, d’autres yeux l’ont blessé.
Ce n’est point Richemont, La Trimouille, La Hire;
On sait de quels appas ils ont suivi l’empire
C’est encor moins mon frère; et d’ailleurs, à ses yeux,
Le sort n’offrit jamais ses charmes odieux.
Que l’on cherche Coucy; je ne sais, mais peut-être,
Sous les traits d’un héros, mon ami n’est qu’un traître.
Mon coeur de noirs soupçons se sent empoisonner.
Quoi! toujours vers son prince elle veut retourner
Quoi! dans le même instant, Coucy, plus infidèle,
Vient me parler de paix, et s’entend avec elle.
L’aime-t-il? pourrait-il à ce point m’insulter?
Puisqu’il l’a vue, il l’aime; il n’en faut point douter.
Les conseils de Coucy, les voeux d’Adélaïde,
Leurs secrets entretiens, tout m’annonce... Ah! perfide!

SCÈNE VII.

COUCY.

. . . . . . Aimez-moi, prince, au lieu de me louer:
Et sur vos intérêts souffrez que je m’explique.
Vous m’avez soupçonné de trop de politique
Quand j’ai dit que bientôt on verrait réunis
Les débris dispersés de l’empire des lis.

COUCY.

Mais qu’importent pour vous ses voeux et ses desseins?
Est-ce donc à l’amour à régler nos destins?
Ce bras victorieux met-il dans la balance
Le plaisir et la gloire, une femme et la France?
Verrai-je un si grand coeur à ce point s’avilir?
Le salut de l’État dépend-il d’un soupir?
Aimez, mais en héros qui possède son âme,
Qui gouverne à la fois sa maîtresse et sa flamme.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Et vous devez en tout l’exemple des vertus.

VENDÔME.

Ah! je n’en puis donner jamais que de faiblesse.
Mon coeur désespéré cherche et craint la sagesse;
Je la vois, je la fuis, j’aime en vain ses attraits,
Et j’embrasse en pleurant les erreurs que je hais.
Ma chaîne est trop pesante, elle est affreuse et chère;
Si tu brisas la tienne, elle fut bien légère;
D’un feu peu violent ton coeur fut enflammé;
Non, tu n’as point vaincu, tu n’avais pas aimé.
De la pure amitié l’amour eût été maître.
Par moi, par mon supplice, apprends à le connaître;
Vois à quel désespoir il peut nous entraîner;
Sers-moi, plains-moi du moins, mais sans me condamner.
Malgré tous tes conseils, il faut qu’Adélaïde
Gouverne mes destins, ou m’égare, ou me guide.

ACTE TROISIÈME.

SCÈNE II.

ADÉLAÏDE.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Juste ciel! quel regard et quel accueil glacé!

NEMOURS.

Vous prenez trop de soin de mon destin funeste.
Que vous importe, ô Dieu! ce déplorable reste
De ces jours conservés par le ciel en courroux,
De ces jours détestés qui ne sont plus à vous?

ADÉLAÏDE.

Qui ne sont plus pour moi! Nemours, pouvez-vous croire...

NEMOURS.

J’ai trop vécu pour vous, trop vécu pour ma gloire.
Mes yeux qui se fermaient se rouvrent-ils au jour
Pour voir trahir mon roi, la France, et mon amour?
Grand Dieu! qui m’as rendu ma chère Adélaïde,
Me la rends-tu sans foi, me la rends-tu perfide?
Instruite en l’art affreux des infidélités,
Après tant de serments...

ADÉLAÏDE.

Non, Nemours, arrêtez.
Je vous pardonne, hélas! cette fureur extrême,
Tout, jusqu’à vos soupçons; jugez si je vous aime! 

NEMOURS.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Et je suis son vainqueur, étant aimé de vous.
Mais qui peut enhardir sa superbe espérance?
Qui de ses voeux ardents nourrit la confiance?
Comment à cet hymen se peut-il préparer?
Qu’avez-vous répondu? qu’ose-t-il espérer?

ADÉLAÏDE.

Prince, j’ai renfermé dans le fond de mon âme
Le secret de ma vie et celui de ma flamme.
Tremblante, j’ai parlé de la constante foi
Que le sang de Guesclin doit garder à son roi.
Mais, hélas! cette foi, plus tendre et plus sacrée,
Que je dois à vos feux, que je vous ai jurée,
Qui de tous mes devoirs est le plus précieux,
Voilà ce que je crains qui n’éclate à ses yeux.

SCÈNE III.

VENDÔME.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Et par un prompt aveu, qui m’eût guéri sans doute,
M’épargner les affronts que ma bonté me coûte.
Vous avez attendu que ce coeur désolé
Eût tout quitté pour vous, vous eût tout immolé.
Vous vouliez à loisir consommer mon outrage;
Jouir de mon opprobre et de mon esclavage;
Appesantir mes fers quand vous les dédaignez,
Et déchirer en paix un coeur où vous régnez.
Mes maux vous ont instruit du pouvoir de vos charmes;
Votre orgueil s’est nourri du tribut de mes larmes.
Je n’en suis point surpris; et ces séductions
Qui vont au fond des coeurs chercher nos passions,
Tous ces pièges secrets, tendus à nos faiblesses,
L’art de nous captiver, d’engager sans promesses,
Sont les armes d’un sexe aussi trompeur que vain.

ADÉLAÏDE.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Je vous en fais l’aveu, je m’y vois condamnée.
Mais je mériterais la haine et le mépris
Du héros dont mon coeur en secret est épris,
Si jamais d’un coup d’oeil l’indigne complaisance
Avait à votre amour laissé quelque espérance.
Vous le savez, seigneur, et malgré ce courroux,
Votre estime est encor ce que j’attends de vous.
Trop tôt pour tous les trois, vous apprendrez peut-être
Quel héros de mon coeur en effet est le maître,
De quel feu vertueux nos coeurs sont embrasés,
Et vous m’en punirez alors, si vous l’osez.

SCÈNE IV.

VENDÔME, NEMOURS.

VENDÔME.

Elle me fuit, l’ingrate! elle emporte ma vie:
O honte qui m’accable! ô ma bonté trahie!
Rappelez-la, mon frère, apaisez son courroux;
Je prétends lui parler, soyez juge entre nous.
Mes discours imprudents l’ont sans doute offensée;
Fléchissez-la pour moi.

NEMOURS.

Quelle est votre pensée?
Parlez, que voulez-vous?

VENDÔME.

Qui, moi! ce que je veux!
Je veux... je dois briser ce joug impérieux.
Je prétends qu’elle parte, et qu’une fuite prompte
Emporte mon amour et m’arrache à ma honte.
Qu’elle étale à la cour ses charmes dangereux,
Qu’elle me laisse.

NEMOURS.

Eh bien! votre coeur généreux
Écoute son devoir, et cède à la justice:
Je lui vais annoncer ce juste sacrifice.
Sans doute que son coeur, sensible à vos bontés,
Se souviendra toujours...

VENDÔME.

Non, Nemours, arrêtez,
Je n’y puis consentir; Nemours, qu’elle demeure.
Je sens qu’en la perdant il faudrait que je meure.
Eh quoi! vous rougissez des contrariétés
Dont le flux orageux trouble mes volontés!
Vous en étonnez-vous? Je perds tout ce que j’aime.
Je me hais, je me crains, je me combats moi-même.
Mon frère, si l’amour a jamais eu vos soins,
Si vous avez aimé, vous m’excusez du moins,

NEMOURS.

Mon frère, de l’amour j’ai trop senti les charmes:
J’éprouvai, comme vous, ses cruelles alarmes:
J’ai combattu longtemps, j’ai cédé sous ses coups,
Et je me crois peut-être à plaindre autant que vous.

VENDÔME.

Vous, mon frère?

NEMOURS.

Après tout, puisqu’il est impossible
Que jamais à vos feux son coeur soit accessible,
Écoutez votre gloire et vos premiers desseins.
Raffermissez un trône ébranlé par vos mains;
Empêchez que l’Anglais n’opprime et ne partage
De nos rois, nos aleux, le sanglant héritage;
Et que, par les Bourbons tout l’État soutenu...

VENDÔME.

Adélaïde, hélas! aurait tout obtenu.
Je cédais à l’ingrate une entière victoire.
Mon frère, vous m’aimez, du moins j’aime à le croire:
Vous avez, il est vrai, combattu contre moi;
Telle était, dites-vous, la volonté du roi.
Telle était sa fureur, et vous l’avez servie;
Je vous l’ai pardonné, pour jamais je l’oublie.
Dans ces lieux, s’il le faut, partagez mon pouvoir;
Mais si mon infortune a pu vous émouvoir,
Si vous plaignez ma peine, apprenez-moi, mon frère,
Quel est l’heureux amant qu’à Vendôme on préfère.
Ne connaîtrai-je point l’objet de mon courroux?
Porterai-je au hasard ma vengeance et mes coups?
Ne soupçonnez-vous point à qui je dois ma rage?
Vous connaissez la cour, ses moeurs, et son langage;
Vous savez que sur nous, sur nos secrets amours,
Des oisifs courtisans les yeux veillent toujours.
Qui nomme-t-on? Du moins, qui pense-t-on qu’elle aime? 

NEMOURS.

Eh! de quels nouveaux traits vous percez-vous vous-même!
De quelque heureux objet dont son coeur soit charmé,
Ne vous suffit-il pas qu’un autre en soit aimé?

VENDÔME.

Quel plaisir vous sentez, cruel, à me le dire!
Je ne suis point aimé! quoi! lâche, je soupire!
Mais, encore une fois, qui puis-je soupçonner?
Aidez ma jalousie à se déterminer.
Je ne suis point aimé! Malheur à qui peut l’être!
Malheur à l’ennemi que je pourrai connaître!
J’ai soupçonné Coucy: sa fausse probité
Peut-être se jouait de ma crédulité.
A tout ce que je dis vous détournez la vue;
L’ingrate, je le sais, vous était inconnue;
Vous n’avez vu qu’ici ses funestes appas,
Et ma tendre amitié ne vous soupçonne pas.
Peut-être qu’elle aura, pour combler mon injure,
Choisi mon ennemi dans une foule obscure.
Dans son abaissement elle a mis son honneur;
Sa fierté s’applaudit de braver ma grandeur,
Et de sacrifier au rang le plus vulgaire
Tout l’orgueil de mon rang, oublié pour lui plaire.

NEMOURS.

Pourquoi d’un choix indigne osez-vous l’accuser?

VENDÔME.

Ah! pourquoi dans mon coeur osez-vous l’excuser?
Quoi! toujours de vos mains déchirer ma blessure!
Allez, je vous croirais l’auteur de mon injure
Si... Mais est-il bien vrai, n’aviez-vous vu jamais
Cet objet dangereux que j’aime et que je hais?
Est-il vrai?... Pardonnez ma jalouse furie. 

NEMOURS.

Au nom de la nature et du sang qui nous lie,
Mon frère, permettez que, dès ce même jour,
Pour vous unir au roi je revoie à la cour:
Ces soins détourneront le soin qui vous dévore.

VENDÔME.

Non, périsse plutôt cette cour que j’abhorre!
Périsse l’univers dont mon coeur est jaloux!

NEMOURS.

Eh bien! où courez-vous, mon frère?

VENDÔME.

Loin de vous,
Loin de tous les témoins des affronts que j’endure.
Laissez-moi me cacher à toute la nature;
Laissez-moi...

SCÈNE V.

NEMOURS.

Que veut-il? quel serait son dessein
Ses yeux fermés sur nous s’ouvriraient-ils enfin?
Allons, n’attendons pas que son inquiétude
De ses premiers soupçons passe à la certitude:
Arrachons ce que j’aime à ses transports affreux,
Dussions-nous pour jamais nous en priver tous deux.
Guerre civile, amour, attentats nécessaires,
Hélas! à quel état réduisez-vous deux frères!

ACTE QUATRIÈME.

SCÈNE I.

ADÉLAÏDE, TAÏSE.

ADÉLAÏDE.

Eh bien! c’en est donc fait, ma fuite est assurée?

TAÏSE.

Votre heureuse retraite est déjà préparée.

ADÉLAÏDE.

Déjà quitter Nemours!

TAÏSE.

Vous partez cette nuit.

ADÉLAÏDE.

Ma gloire me l’ordonne, et l’amour me conduit.
Je fuis d’un furieux l’empressement farouche;
Moi-même je me fuis, je tremble que ma bouche,
Mon silence, mes yeux, ne vinssent à trahir
Un secret que mon coeur ne peut plus contenir.
Alors je reverrai le parti le plus juste,
J’implorerai l’appui de ce monarque auguste,
D’un roi qui, comme moi par le sort combattu,
Dans les calamités épura sa vertu.
Enfin Nemours le veut, ce mot seul doit suffire:
Ma faible volonté fléchit sous son empire;
Il le veut. Ah! Taïse!... ah! trop fatal amour!
Combien de changements, que de maux en un jour!
Mon amant expirait, et quand la destinée
Conserve cette vie à la mienne enchaînée,
Quand mon coeur loin de moi vole pour le chercher,
Quand je le vois, lui parle, il faut m’en arracher.

SCÈNE II.

NEMOURS, ADÉLAÏDE, DANGESTE.

NEMOURS.

Oui, je viens vous presser de combler ma misère,
D’accabler votre amant d’un malheur nécessaire,
De me priver de vous; au nom de nos liens,
Au nom de tant d’amour, de vos pleurs, et des miens,
Partez, Adélaïde.

ADÉLAÏDE.

Il faut que je vous quitte? 

NEMOURS.

Il le faut.

ADÉLAÏDE.

Ah! Nemours...

NEMOURS.

De cette heureuse fuite,
Dans l’ombre de la nuit, cet ami prendra soin;
Ceux qu’il a su gagner vous conduiront plus loin.
*De la Flandre à sa voix on doit ouvrir la porte;
*Du roi sous les remparts il trouvera l’escorte
*Le temps presse, évitez un ennemi jaloux.

ADÉLAÏDE.

*Je vois qu’il faut partir... mais si tôt... et sans vous!

NEMOURS.

*Prisonnier sur ma foi, dans l’horreur qui me presse
*Je suis plus enchaîné par ma seule promesse
*Que si de cet État les tyrans inhumains
*Des fers les plus pesants avaient chargé mes mains.
*Au pouvoir de mon frère ici l’honneur me livre.
*Je peux mourir pour vous, mais je ne peux vous suivre;
Et j’ai du moins la gloire, en des malheurs si grands,
De sauver vos vertus des mains de vos tyrans.
Allez; le juste ciel, qui pour nous se déclare,
Prêt à nous réunir, un moment nous sépare.
Demain le roi s’avance et vient venger mes fers.
Aux étendards des lis ces murs seront ouverts;
Pour lui des citoyens la moitié s’intéresse;
Leurs bras seconderont sa fidèle noblesse.
Hélas! Si vous m’aimez, dérobez-vous aux traits
De la foudre qui gronde autour de ce palais,
*Au tumulte, au carnage, au désordre effroyable,
*Dans des murs pris d’assaut malheur inévitable;
Mais craignez encor plus les fureurs d’un jaloux,
Dont les yeux alarmés semblent veiller sur nous.
Vendôme est violent, non moins que magnanime,
Instruit à la vertu, mais capable du crime:
Prévenez sa vengeance, éloignez-vous, partez.

ADÉLAÏDE.

Vous restez exposé seul à ses cruautés.

NEMOURS.

*Ne craignant rien pour vous, je craindrai peu mon frère.
Que dis-je? mon appui lui devient nécessaire;
Son captif aujourd’hui, demain son protecteur,
Je saurai de mon roi lui rendre la faveur;
Et fidèle à la fois aux lois de la nature,
Fidèle à vos bontés, à cette ardeur si pure,
A ces sacrés liens qui m’attachent à vous,
J’attendrai mon bonheur de mon frère et de vous.

ADÉLAÏDE.

Je vous crois, j’y consens, j’accepte un tel augure.
Favorisez, ô ciel, une flamme si pure!
Je ne m’en défends plus: mes pas vous sont soumis.
Je l’ai voulu, je pars... cependant je frémis:
*Je ne sais, mais enfin, la fortune jalouse
*M’a toujours envié le nom de votre épouse.

NEMOURS.

Ah! que m’avez-vous dit? vous doutez de ma foi!
Ne suis-je plus à vous? n’êtes-vous plus à moi?
Toutes nos factions et tous les rois ensemble
Pourraient-ils affaiblir le noeud qui nous rassemble?
Non je suis votre époux. La pompe des autels,
*Ces voiles, ces flambeaux, ces témoins solennels,
*Inutiles garants d’une foi si sacrée,
*La rendront plus connue, et non plus assurée.
*Vous, mânes des Bourbons, princes, rois mes aïeux,
*Du séjour des héros tournez ici les yeux!
*J’ajoute à votre gloire en la prenant pour femme.
*Confirmez mes serments, ma tendresse, et ma flamme;
*Adoptez-la pour fille et puisse son époux
*Se montrer à jamais digne d’elle et de vous!

ADÉLAÏDE.

Tous mes voeux sont comblés; mes sincères tendresses
Sont loin de soupçonner la foi de vos promesses;
Je n’ai craint que le sort qui va nous séparer.
Mais je ne le crains plus, j’ose tout espérer;
*Rempli de vos bontés, mon coeur n’a plus d’alarmes.
Cher amant, cher époux...

NEMOURS.

Quoi! vous versez des larmes;
C’est trop tarder, adieu. Ciel! quel tumulte affreux!

SCÈNE III.

VENDÔME, GARDES, ADÉLAÏDE, 
NEMOURS.

VENDÔME.

*Je l’entends, c’est lui-même... arrête, malheureux!
*Lâche qui me trahis, lâche rival, arrête!

NEMOURS.

Ton frère est sans défense, il t’offre ici sa tête.
Frappe.

ADÉLAÏDE.

C’est votre frère... ah! prince! pouvez-vous...

VENDÔME.

Perfide! il vous sied bien de fléchir mon courroux...
Vous-même, frémissez... Soldats, qu’on le saisisse!

NEMOURS.

Va, tu peux te venger au gré de ton caprice;
Ordonne, tu peux tout, hors m’inspirer l’effroi.
Mais apprends tous nos maux: écoute, et connais-moi.
Oui, je suis ton rival; et depuis deux années
Le plus secret amour unit nos destinées.
*C’est toi, dont les fureurs ont voulu m’arracher
*Le seul bien sur la terre où j’ai pu m’attacher.
*Tu fais depuis trois mois les horreurs de ma vie:
*Les maux que j’éprouvais passaient ta jalousie.
Juge de mes transports par tes égarements;
J’ai voulu dérober à tes emportements,
A l’amour effréné dont tu l’as poursuivie,
Celle qui te déteste et que tu m’as ravie.
C’est pour te l’arracher que je t’ai combattu;
*J’ai fait taire le sang, peut-être la vertu;
Malheureux, aveuglé, jaloux, comme toi-même,
J’ai tout fait, tout tenté, pour t’ôter ce que j’aime.
Je ne te dirai point que, sans ce même amour,
J’aurais pour te servir voulu perdre le jour;
Que si tu succombais à tes destins contraires,
Tu trouverais en moi le plus tendre des frères;
Que Nemours, qui t’aimait, aurait quitté pour toi
Tout dans le monde entier, tout, hors elle et mon roi.
Je ne veux point en lâche apaiser ta vengeance,
Je suis ton ennemi, je suis en ta puissance,
*L’amour fut dans mon coeur plus fort que l’amitié,
*Sois cruel comme moi, punis-moi sans pitié.
*Aussi bien tu ne peux t’assurer ta conquête,
Tu ne peux l’épouser qu’aux dépens de ma tête
*A la face des cieux je lui donne ma foi;
*Je te fais de nos voeux le témoin, malgré toi.
*Frappe, et qu’après ce coup, ta cruauté jalouse
*Traîne au pied des autels ta soeur et mon épouse.
Frappe, dis-je: oses-tu?

VENDÔME.

Traître!... c’en est assez
*Qu’on me l’ôte des yeux; soldats, obéissez.

ADÉLAÏDE.

*Non, demeurez, cruels! Ah! prince, est-il possible 
*Que la nature en vous trouve une âme inflexible?
(A Vendôme.)
Nemours... Frère inhumain, pouvez-vous oublier...

NEMOURS, à Adélaïde.

Vous êtes mon épouse, et daignez le prier!
(A Vendôme.)
*Va, je suis dans ces lieux plus puissant que toi-même;
*Je suis vengé de toi: l’on te hait, et l’on m’aime.

ADÉLAÏDE.

(A Nemours.) (A Vendôme.)
*Ah! cher prince!... Ah! seigneur! voyez à vos genoux... 

VENDÔME.

(Aux gardes.) (A Adélaïde.)
Qu’on m’en réponde, allez. Madame, levez-vous;
Je suis assez instruit du soin qui vous engage,
Je n’en demande point un nouveau témoignage.
Vos pleurs auprès de moi sont d’un puissant secours;
Allez, rentrez, madame.

ADÉLAÏDE.

O ciel, sauvez Nemours!

SCÈNE IV.

VENDÔME.

Sur qui faut-il d’abord que ma vengeance éclate?
Que je te vais punir!... Adélaïde!... ingrate,
Qui joins la haine au crime, et la fourbe aux rigueurs.
Eh quoi! je te déteste, et verse encor des pleurs!
Quoi! même en m’irritant tu m’attendris encore,
Tu déchires mon âme, et ma fureur t’adore!
Frère indigne du jour, tu m’as seul outragé.
Et mon bras dans ton sang n’est point encor plongé!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ainsi donc ma bonté, ma flamme était trahie.
Par qui? par des ingrats dont j’ai sauvé la vie!
Par un frère! ah, perfide! ah, déplaisir mortel!
Qui des deux dans mon coeur est le plus criminel?
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Qu’il meure; vengeons-nous c’est lui, c’est le perfide,
Dont les mains m’ont frayé la route au parricide.
Et toi, le prix du crime, et que j’aimais en vain,
Je cours te retrouver, mais sa tête à la main.

SCÈNE V.

VENDÔME, COUCY.

COUCY.

Que votre vertu, prince, ici se renouvelle:
Recevez de ma bouche une triste nouvelle:
Apprenez...

VENDÔME.

Je sais tout: je sais qu’on me trahit.
Nemours, l’ingrat, le traître!

COUCY.

Eh quoi! qui vous a dit?...

VENDÔME.

Avec quel artifice, avec quelle bassesse,
Ils ont trompé tons deux ma crédule tendresse!
Cruelle Adélaïde!

COUCY.

Ah! qu’entends-je à mon tour?
Je vous parle de guerre, et vous parlez d’amour?
Votre sort se décide; et vous brûlez encore?
Le roi sous ces remparts arrive avec l’aurore;
La force et l’artifice ont uni leurs efforts;
Le trouble est au dedans, le péril au dehors.
Je vois des citoyens la constance ébranlée;
Leur âme vers le roi semble être rappelée;
Soit qu’enfin le malheur et le nom de ce roi
Dans leurs coeurs fatigués retrouve un peu de foi,
Soit que plutôt Nemours, en faveur de son maître,
Ait préparé ce feu qui commence à paraître.

VENDÔME.

Nemours! de tous côtés le perfide me nuit.
Partout il m’a trompé, partout il me poursuit.
Mon frère!

COUCY.

Il n’a rien fait que votre heureuse audace
N’eût tenté dans la guerre, et n’eût fait à sa place.
Mais, quoi qu’il ait osé, quels que soient ses desseins,
Songez à vous, seigneur, et faites vos destins.
Vous pouvez conjurer ou braver la tempête;
Quoi que vous ordonniez, ma main est toute prête.
Commandez: voulez-vous, par un secret traité,
*Apaiser avec gloire un monarque irrité?
Je me rends dans son camp, je lui parle, et j’espère
Signer en votre nom cette paix salutaire.
Voulez-vous sur ces murs attendre son courroux?
Je revole à la brèche, et j’y meurs près de vous.
Prononcez: mais surtout, songez que le temps presse.

VENDÔME.

Oui, je me fie à vous, et j’ai votre promesse
Que vous immolerez à mon amour trahi
Le rival insolent pour qui j’étais haï.
Allez venger ma flamme, allez servir ma haine.
Le lâche est découvert, on l’arrête, on l’entraîne;
Je le mets dans vos mains, et vous m’en répondez.
Conduisez-le à la tour où vous seul commandez:
Là, sans perdre de temps, qu’on frappe ma victime;
Dans son indigne sang lavez son double crime.
On l’aime, il est coupable, il faut qu’il meure; et moi,
Je vais chercher la mort, ou la donner au roi.

COUCY.

L’arrêt est-il porté?... Ferme en votre colère,
Voulez-vous en effet la mort de votre frère?

VENDÔME.

Si je la veux, grand Dieu! s’il la sut mériter!
Si ma vengeance est juste! en pouvez-vous douter?

COUCY.

Et vous me chargez, moi, du soin de son supplice! 

VENDÔME.

Oui, j’attendais de vous une prompte justice;
Mais je n’en veux plus rien puisque vous hésitez:
Vos froideurs sont un crime à mes voeux irrités.
J’attendais plus de zèle, et veux moins de prudence;
Et qui doit me venger me trahit s’il balance.
*Je suis bien malheureux, bien digne de pitié!
*Trahi dans mon amour, trahi dans l’amitié!
*Ah! trop heureux dauphin, que je te porte envie!
*Ton amitié du moins n’a pas été trahie;
*Et Tanguy du Chatel, quand tu fus offensé,
*T’a servi sans scrupule, et n’a pas balancé.
*Allez, Vendôme encor, dans le sort qui le presse,
*Trouvera des amis qui tiendront leur promesse;
*D’autres me vengeront, et n’allégueront pas
*Une fausse vertu, l’excuse des ingrats.

COUCY.

Non, prince, je me rends, et, soit crime ou justice,
*Vous ne vous plaindrez pas que Coucy vous trahisse.
*Je ne souffrirai pas que d’un autre que moi,
*Dans de pareils moments, vous éprouviez la foi;
*Et vous reconnaîtrez, au succès de mon zèle,
*Si Coucy vous aimait, et s’il vous fut fidèle.

VENDÔME.

Ah! je vous reconnais: vengez-moi, vengez-vous.
Perdez un ennemi qui nous trahissait tous.
*Qu’à l’instant de sa mort, à mon impatience,
*Le canon des remparts annonce ma vengeance.
Courez j’irai moi-même annoncer son trépas
A l’odieux objet dont j’aimai les appas.
Volez: que vois-je? arrête. Hélas! c’est elle encore.

SCÈNE VI.

VENDÔME, COUCY, ADÉLAÏDE.

ADÉLAÏDE.

Écoutez-moi, Coucy; c’est vous seul que j’implore.

VENDÔME, à Coucy.

Non, fuis, ne l’entends pas, ou tu vas me trahir;
Fuis... mais attends mon ordre avant de me servir.

ADÉLAÏDE, à Coucy.

Quel est cet ordre affreux? cruel! qu’allez-vous faire?

COUCY.

Croyez-moi, c’est à vous de fléchir sa colère;
Vous pouvez tout.

SCÈNE VII.

VENDÔME, ADÉLAÏDE.

ADÉLAÏDE.

Cruel! pardonnez à l’effroi
Qui me ramène à vous, qui parle malgré moi.
Je n’en suis pas maîtresse: éplorée et confuse,
Ce n’est pas que d’un crime, hélas! je vous accuse
Non, vous ne serez point, seigneur, assez cruel
Pour tremper votre main dans le sang fraternel.
Je le crains cependant: vous voyez mes alarmes:
Ayez pitié d’un frère, et regardez mes larmes.
Vous baissez devant moi ce visage interdit!
Ah ciel! sur votre front son trépas est écrit!
Auriez-vous résolu ce meurtre abominable?

VENDÔME.

Oui, tout est préparé pour la mort du coupable.

ADÉLAÏDE.

Quoi! sa mort!

VENDÔME.

Vous pouvez disposer de ses jours
Sauvez-le, sauvez-moi...

ADÉLAÏDE.

Je sauverais Nemours!
Ah! parlez, j’obéis: parlez, que faut-il faire?

VENDÔME.

Je ne puis vous haïr, et, malgré ma colère,
Je sens que vous régnez dans ce coeur ulcéré,
Par vous toujours vaincu, toujours désespéré.
Je brûle encor pour vous, cruelle que vous êtes.
Écoutez: mes fureurs vont être satisfaites,
Et votre ordre à l’instant suspend le coup mortel.
*Voilà ma main: venez, sa grâce est à l’autel.

ADÉLAÏDE.

Moi, seigneur!

VENDÔME.

Il mourra.

ADÉLAÏDE.

Moi, que je le trahisse!
*Arrêtez...

VENDÔME.

Répondez.

ADÉLAÏDE.

Je ne puis.

VENDÔME.

Qu’il périsse!

ADÉLAÏDE.

Arrêtez.... Je consens... 

VENDÔME.

Un mot fait nos destins;
Achevez.

ADÉLAÏDE.

Je consens... de périr par vos mains.
Rien ne vous lie à moi, je vous suis étrangère:
Baignez-vous dans mon sang, mais sauvez votre frère;
Ce frère en son enfance avec vous élevé,
Qu’au péril de vos jours vous eussiez conservé,
Que vous aimiez, hélas! qui, sans doute vous aime.
Que dis-je? en ce moment n’en croyez que vous-même:
Rentrez dans votre coeur, examinez les traits
Que la main du devoir y grava pour jamais.
Regardez-y Nemours... voyez s’il est possible
Qu’on garde à ce héros un courroux inflexible,
Si l’on peut le haïr...

VENDÔME.

Ah! c’est trop me braver:
Et c’est trop me forcer moi-même à m’en priver.
Votre amour le condamne, et ce dernier outrage
A redoublé son crime, et ma honte, et ma rage.
Je vais...

ADÉLAÏDE.

Au nom du Dieu que nous adorons tous,
Seigneur, écoutez-moi...

SCÈNE VIII.

VENDÔME, ADÉLAÏDE, UN OFFICIER.

L’OFFICIER.

Seigneur, songez à vous.
De lâches citoyens une foule ennemie,
Par vos périls nouveaux contre vous enhardie,
Lève enfin dans ces murs un front séditieux.
La trahison éclate, elle marche en ces lieux;
Ils s’assemblent en foule, ils veulent reconnaître
Et Nemours pour leur chef, et Charles pour leur maître.
Au pied de la tour même ils demandent Nemours.

VENDÔME.

Il leur sera rendu, c’en est fait; et j’y cours.
Il vous faut donc, cruelle, immoler vos victimes,
Et je vais commencer votre ouvrage et mes crimes.

SCÈNE IX.

ADÉLAÏDE, TAÏSE.

ADÉLAÏDE.

Ah, barbare! ah, tyran! que faire, où recourir?
Quel secours implorer? Nemours, tu vas périr!
On me retient: on craint la douleur qui m’enflamme.
(Aux soldats.)
Cruels, si la pitié peut entrer dans votre âme,
Allez chercher Coucy, courez sans différer;
Allez, que je lui parle avant que d’expirer.

TAÏSE.

Hélas! et de Coucy que pouvez-vous attendre?

ADÉLAÏDE.

Puisqu’il a vu Nemours, il le saura défendre.
Je sais quel est Coucy, son coeur est vertueux,
Le crime s’épouvante, et fuit devant ses yeux;
Il ne permettra pas cette horrible injustice.

TAÏSE.

Eh! qui sait si lui-même il n’en est point complice?
Vous voyez qu’à Vendôme il veut tout immoler;
Sa froide politique a craint de vous parler.
Il soupira pour vous, et sa flamme outragée
Par les crimes d’un autre aime à se voir vengée.

ADÉLAÏDE.

Quoi! de tous les côtés on me perce le coeur!
Quoi! chez tous les humains l’amour devient fureur!
Cher Nemours, cher amant, ma bouche trop fidèle
Vient donc de prononcer ta sentence mortelle! 
(Aux gardes.)
Eh bien! souffrez du moins que ma timide voix
S’adresse à votre maître une seconde fois,
Que je lui parle.

TAÏSE.

Eh quoi! votre main se prépare
A s’unir aux autels à la main d’un barbare!
Pourriez-vous?...

ADÉLAÏDE.

Je peux tout dans cet affreux moment,
Et je saurai sauver ma gloire et mon amant.

ACTE CINQUIÈME.

SCÈNE I.

VENDÔME, SUITE.

VENDÔME.

Eh bien! leur troupe indigne est-elle terrassée?

UN OFFICIER.

*Seigneur, ils vous ont vu: leur foule est dispersée.

VENDÔME.

Ce soldat qu’en secret vous m’avez amené,
Va-t-il exécuter l’ordre que j’ai donné?

L’OFFICIER.

Vers la tour, à grands pas, vous voyez qu’il s’avance.

VENDÔME.

*Je vais donc à la fin jouir de ma vengeance!
Allez, qu’on se prépare à des périls nouveaux;
Que sur nos murs sanglants on porte nos drapeaux.
Hâtez-vous, déployez l’appareil de la guerre;
Qu’on allume ces feux renfermés sous la terre;
Que l’on vole à la brèche; et s’il nous faut périr,
*Vous recevrez de moi l’exemple de mourir.
(Il reste seul.)
*Le sang, l’indigne sang qu’a demandé ma rage, 
*Sera du moins pour moi le signal du carnage.
Vainement à Coucy je m’étais confié.
Ai-je pu m’en remettre à sa faible amitié,
A son esprit tranquille, à sa vertu sauvage,
Qui ne sait ni sentir, ni venger mon outrage?
Un bras vulgaire et sûr va punir mon rival.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Et cette même main va chercher dans son flanc
La moitié de moi-même, et le sang de mon sang.
Autour de moi, grand Dieu! que j’ai creusé d’abîmes!
Que l’amour m’a changé, qu’il me coûte de crimes! 
Remords toujours puissants, toujours en vain bannis,
Je voulais me venger, c’est moi que je punis.
Funeste passion dont la fureur m’égare!
*Non, je n’étais pas né pour devenir barbare.
*Je sens combien le crime est un fardeau cruel.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

SCÈNE III.

VENDÔME, ADÉLAÏDE.

VENDÔME.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
*Oui, j’ai tué mon frère, et l’ai tué pour vous.
Sans vous je l’eusse aimé; sans ma funeste flamme,
La nature et le sang triomphaient dans mon âme.
Je n’ai pris qu’en vos yeux le malheureux poison
Qui m’ôta l’innocence, ainsi que la raison.
Vengez sur ce barbare, indigne de vous plaire, 
*Tous les crimes affreux que vous m’avez fait faire.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

ADÉLAÏDE.

*Nemours est mort!... Nemours!

VENDÔME.

Oui, mais c’est de ta main
*Que son sang veut ici le sang de l’assassin.

ADÉLAÏDE.

Ote-toi de ma vue...

VENDÔME.

Achève ta vengeance
Ma mort doit la finir, mon remords la commence.

ADÉLAÏDE.

Va, porte ailleurs ton crime et ton vain désespoir,
Et laisse-moi mourir sans l’horreur de te voir.

VENDÔME.

Cette horreur est trop juste, elle m’est trop bien due;
Je vais te délivrer de ma funeste vue;
Je vais, plein d’un amour qui, même en ce moment,
Est de tous mes forfaits le plus grand châtiment,
Je vais mêler ce sang qu’Adélaïde abhorre,
Au sang que j’ai versé, mais qui m’est cher encore.

ADÉLAÏDE.

Nemours n’est plus! arrête, exécrable assassin!
Réunis deux amants: tu me retiens en vain;
Monstre, que cette épée...

VENDÔME.

Eh bien! Adélaïde,
Prends ce fer, arme-toi.. mais contre un parricide:
*Je ne méritais pas de mourir de tes coups... 
*Que ma nain les conduise...

SCÈNE IV.

VENDÔME, ADÉLAÏDE, COUCY

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

VENDÔME.

Hélas! je te l’avoue, oui, dans ma frénésie,
Moi-même à mon rival j’eusse arraché la vie.
Je n’étais plus à moi; ce délire odieux
Précipitait ma rage, et m’aveuglait les yeux. 
*L’amour, le fol amour, de mes sens toujours maître,
*En m’ôtant la raison, m’eût excusé peut-être. 
*Mais toi, dont la sagesse et les réflexions 
*Ont calmé dans ton sein toutes les passions;
*Toi, dont j’ai craint cent fois l’esprit ferme et rigide,
*Avec tranquillité commettre un parricide!

ADÉLAÏDE.

Barbare!

COUCY.

Ainsi l’horreur et l’exécration,
Qui suivent de si près cette indigne action,
D’un repentir utile ont pénétré votre âme;
Et malgré tout l’excès de votre injuste flamme,
*Au prix de votre sang vous voudriez sauver
*Ce sang dont vos fureurs ont voulu vous priver?

VENDÔME.

Plût au ciel être mort avant ce coup funeste!

ADÉLAÏDE.

Ah! cessez des regrets que ma douleur déteste:
Tournez sur moi vos mains, achevez vos fureurs.

COUCY.

(A Vendôme.) (A Adélaïde.)
Conservez vos remords; et vous, séchez vos pleurs.
 
 

VENDÔME.

Coucy, que dites-vous?

ADÉLAÏDE.

Quel bonheur, quel mystère?... 

COUCY, en faisant avancer Nemours.

*Venez, paraissez, prince, embrassez votre frère.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

SCÈNE V.

VENDÔME, ADÉLAÏDE, NEMOURS, 
COUCY.

VENDÔME.

. . . . . . . . . . . . . . . . .Ah! mon appui, mon père!

COUCY.

Que j’aime à voir en vous cette douleur sincère!

VENDÔME.

Nemours... mon frère. hélas! mon crime est devant moi:
Mes yeux n’osent encor se retourner vers toi:
De quel oeil revois-tu ce monstre parricide?

NEMOURS.

Je suis entre tes mains avec Adélaïde
Nos coeurs te sont connus et tu vas décider
De quel oeil désormais je te dois regarder.

ADÉLAÏDE.

J’ai vu vos sentiments si purs, si magnanimes.

VENDÔME.

J’étais né vertueux, vous avez fait mes crimes. 

COUCY.

Ah! ne rappelez plus cet affreux souvenir.

NEMOURS.

*Quel est donc ton dessein? parle.

VENDÔME.

De me punir.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

VENDÔME.

*Ah! c’est trop me montrer mes malheurs et ma perte!
Éloignez-vous plutôt, et fuyez-moi tous deux:
Je m’arrache le coeur en vous rendant heureux.
De ce coeur malheureux ménagez la blessure;
Ce n’est qu’en frémissant qu’il cède à la nature.
Craignez mon repentir, profitez d’un effort
Plus douloureux pour moi, plus cruel que la mort.

SCÈNE VI.

VENDÔME, NEMOURS, COUCY, 
OFFICIER DES GARDES.

L’OFFICIER.

Seigneur, qu’à vos guerriers votre ordre se déclare
Le roi paraît, il marche, et l’assaut se prépare.

COUCY.

Eh bien! seigneur?

NEMOURS.

Mon frère, à quoi te résous-tu?
N’est-ce donc qu’à demi que ton coeur s’est rendu?
Ta générosité vient de me faire grâce,
Ne veux-tu pas souffrir que ton roi te la fasse?
Veux-tu haïr la France, et perdre ton pays,
Pour de fiers étrangers qui nous ont tant haïs?
Es-tu notre ennemi? ton maître est à tes portes:
Eh bien?...

VENDÔME.

Je suis Français, mon frère, tu l’emportes:
Va, mon coeur est vaincu, je me rends tout entier.
Je veux oublier tout, et tout sacrifier.
*Trop fortunés époux, oui, mon âme attendrie, etc.

FIN DES VARIANTES 
D’ADÉLAÏDE DU GUESCLIN.







 

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