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SCÈNE I.
LAURE, ZOÏLIN.
LAURE.
Votre neveu, monsieur, en un mot, est un fat.
ZOÏLIN.
Je le crois.
LAURE.
Un méchant.
ZOÏLIN.
Pourquoi non?
LAURE.
Un ingrat,
Un effronté. Comment! sans honte il m’ose dire
Qu’à mon coeur, à ma main, il est faux
qu’il aspire,
Qu’à tâter de l’hymen il n’avait point songé!
A peine encore amant, me donner mon congé!
Pourquoi m’amusiez-vous par ces vaines sornettes?
Écoutez c’est un traître, ou bien c’est
vous qui l’êtes;
Le fait est net et clair. Prenez votre parti;
Ou votre neveu ment, ou vous avez menti.
ZOÏLIN.
Ce n’est ni l’un ni l’autre. Écoutez-moi, la belle:
Je ne garantis pas qu’il vous soit bien fidèle,
Mais je vous garantis que vous seriez à lui,
Que je vous marierais, et peut-être aujourd’hui,
Si...
LAURE.
Si... quoi? qui l’empêche?
ZOÏLIN.
Ariston, qui s’oppose
A tout ce que l’on veut, et qui de vous dispose.
Ariston ne veut pas qu’on vous épouse.
LAURE.
O ciel!
Ne vouloir pas qu’on m’aime!
ZOÏLIN.
Oui, le trait est cruel.
LAURE.
Ne pas permettre que...
ZOÏLIN, d’un ton railleur.
Non, il ne peut permettre
Que dans vos bras charmants mon neveu s’aille mettre.
LAURE.
Le traître! Et que dit-il, monsieur, pour sa raison?
ZOÏLIN.
Des raisons! Bon, ma fille, il me parle d’un ton...
Il dit de vous hier... il faisait une histoire...
Un conte à faire rire, et que je ne peux croire.
LAURE.
Voyons, que disait-il?
ZOÏLIN.
Eh mais, vous jugez bien
Ce que disent les gens quand ils ne savent rien.
LAURE.
Encore?...
ZOÏLIN.
Il nous faisait des contes.
LAURE.
Je défie
Tous vos plaisants conteurs avec leur calomnie.
Ne vous parlait-il point de ce jeune commis
Qui fut, à mon insu, dans mon armoire admis,
Qu’on rencontra deux fois dans cette allée obscure?
J’ai fait tirer au clair cette belle aventure;
J’en suis très nette.
ZOÏLIN.
Et puis, il nous disait vraiment
Bien autre chose encor.
LAURE.
Je sais; apparemment
Il voulait vous parler d’un étourdi de page...
Il est vraiment aimable, et fort grand pour son âge;
Mais nous ne croyons rien... Ah! n’est-ce pas aussi
Ce petit écuyer, cet amoureux transi...?
Attendez, m’y voilà: c’est le neveu d’Hortense.
Ah! je puis hautement braver la médisance.
ZOÏLIN.
Çà, vous voyez mon coeur et ma naïveté;
Tout ce qu’on dit de vous, je vous l’ai rapporté.
Votre tour est venu: c’est à vous de m’apprendre
Tout ce que sur mon compte on vous a fait entendre.
Parlez, que pense-t-on de moi dans la maison?
Expliquez-vous nûment, sans détour, sans
façon.
LAURE.
Volontiers: aujourd’hui, trois ou quatre personnes
Vous drapaient joliment; qu’ils en disaient de bonnes!
ZOÏLIN.
Comment? Sachons un peu...
LAURE.
D’abord certain Damis
Assurait que jamais vous n’aviez eu d’amis.
Hélas! s’il disait vrai que vous seriez à
plaindre!
Il ajoutait encor qu’il faut toujours vous craindre.
ZOÏLIN.
C’est peu de chose.
LAURE.
Eh oui; mais monsieur Lisimon
Vous tranchait hardiment certain mot de fripon.
ZOÏLIN.
Bagatelle. Est-ce tout?
LAURE.
Non. Un certain Henrique
Disait que vous n’étiez qu’un pédant satirique,
Un menteur sans vergogne, un fourbe, un plat auteur,
Jaloux de tout succès jusques à la fureur;
Haï des gens de bien, des beaux-esprits, des belles
Il barbouillait par an trente mauvais libelles(12),
Si grossiers, disait-il, si sots...
ZOÏLIN.
Ce dernier trait
Me blesse, je l’avoue, et j’en suis stupéfait.
Que sur mes goûts, mes moeurs, mon coeur et ma
personne,
On glose librement, tout cela se pardonne;
Mais dénigrer mon style, attaquer mon esprit!
Oh! parbleu, c’en est trop; j’en crève de dépit.
LAURE.
Attendez: Libermont, qui très peu vous honore,
En ricanant beaucoup, nous ajoutait encore
Qu’en un certain enclos...
ZOÏLIN, l’interrompant brusquement.
Il suffit, mon enfant;
C’est assez m’éclairer; je suis plus que content.
Mais à tous ces discours que répondait
Hortense?
LAURE.
Hortense? elle lisait, en gardant le silence.
Elle hait ces propos.
ZOÏLIN.
Et monsieur Ariston?
LAURE.
Il n’a pas seulement prononcé votre nom.
Mais peut-être il vous hait, et de plus vous méprise.
ZOÏLIN.
Me mépriser! pourquoi?
LAURE.
Ne faut-il pas qu’il dise
Beaucoup de mal de vous, puisqu’il en dit de moi?
S’opposer à ma noce? ah! si je le revoi,
Je vous le traiterai de la bonne manière.
ZOÏLIN.
Modérez-vous.
LAURE.
Non, non! je saurai la première
Ici le démasquer; et je veux aujourd’hui
Lui prouver tous ses torts, et me venger de lui.
SCÈNE II.
HORTENSE, LAURE, ZOÏLIN.
HORTENSE.
Mon Dieu! que tout ceci me surprend et m’afflige!
Que l’on cherche Ariston; courez partout, vous dis-je.
LAURE.
Madame...
HORTENSE.
Absolument je veux l’entretenir.
LAURE.
Non, madame, jamais il n’osera venir.
HORTENSE.
Ah! que me dis-tu là? Tu le croirais coupable!
LAURE.
Sans doute, je le crois: de tout il est capable.
HORTENSE.
Il n’est point imprudent, il connaît son devoir.
LAURE.
Il a tous les défauts que l’on saurait avoir.
Je lui dirai son fait vertement, je vous jure.
HORTENSE.
Ariston m’exposer à pareille aventure!
Lui, mon intime ami! non, je n’y conçois rien:
Il est trop raisonnable, et trop homme de bien.
LAURE.
Il ne l’est point du tout.
HORTENSE, à Zoïlin.
Mais vous pourriez m’instruire
Mieux qu’un autre, monsieur, de ce que j’entends dire.
ZOÏLIN.
Moi?
HORTENSE.
Vous. Votre neveu perd-il le sens commun?
Que prétend donc de moi ce petit importun,
En me suivant partout, en me faisant cortège,
Cent fois m’affadissant de phrases de collège?
Il me soutient à moi qu’il a vu, lu, tenu,
Un billet de ma main qu’Ariston a reçu.
Enfin, si je l’en crois, mes lettres sont publiques.
Et je serai bientôt l’entretien des critiques(13).
ZOÏLIN.
Si ce n’est que cela, calmez votre douleur;
Ce petit accident vous fera grand honneur.
De vos moindres billets la grâce naturelle
Du style épistolaire est un charmant modèle.
Les femmes, j’en conviens, entendent mieux que nous
Cet art si délicat, si naïf et si doux.
Leur coeur avec esprit sait peindre leurs pensées,
Des mains de la nature ingénument tracées;
Les hommes ont toujours trop d’art dans leurs écrits,
J’aime mieux Sévigné que trente beaux-esprits.
HORTENSE.
De ce flatteur encens je ne suis point la dupe.
Quelques lettres sans fard, où mon esprit s’occupe,
Sont pour Ariston seul, et non pour d’autres yeux.
Je hais un vain éclat, je crains les curieux.
Oui, de quelque haut rang que l’on soit décorée,
La plus heureuse femme est la plus ignorée.
Je sais bien que ma main jamais n’a pu tracer
Un billet dont personne eût lieu de s’offenser,
Et que jamais mon coeur ne conçut de pensée
Dont ma gloire un instant dût se sentir blessée;
Mais je sais trop aussi que le public malin
Sur les femmes se plaît à jeter son venin.
Quoi qu’il en soit, monsieur, d’une telle imprudence,
J’en vois avec douleur toute la conséquence;
Et surtout je ressens un très juste courroux
De voir qu’un jeune fat, aux yeux de mon époux,
Sans égard au bon sens, s’en vienne à ma
toilette
De ce bruit dangereux débiter la gazette.
Auprès de nous admis par les soins d’Ariston,
Vous démêlez assez l’air de notre maison;
Vous connaissez Cléon, et sa délicatesse;
Votre air mystérieux le surprend et le blesse.
Il fallait lui parler. Je n’en dirai pas plus;
Vous aimez Ariston: réglez-vous là-dessus.
Quelquefois un seul mot, dit par un homme sage,
Porte avec soi la paix, et détourne l’orage.
L’oncle réparera la faute du neveu:
Il le peut, il le doit, j’ose y compter; adieu.
(Elle sort.)
LAURE, à Zoïlin.
En grondant le neveu, songez bien, je vous prie,
Que sans perdre de temps il faut qu’il se marie.
ZOÏLIN, à part.
Je suis embarrassé, je serai découvert;
Ariston saura tout; s’il paraît, il me perd...
Quel que soit le danger, il faut que je m’en tire.
(Il sort.)
SCÈNE III.
LAURE, NICODON.
LAURE.
Ah! voici mon ingrat, il se trouble, il soupire.
Sentirait-il son tort?
NICODON, d’un air confus et embarrassé.
Il est vrai, cette fois
Je fus un grand benêt, et je m’en aperçois.
LAURE.
Dis que tu l’es, mon cher, et la chose est plus sûre.
NICODON.
Hélas! comme dans moi palissait la nature!
Quel maudit embarras! quel excès de tourment!
Et qu’il m’en a coûté pour être impertinent!
LAURE.
Très peu... Mais qu’as-tu donc qui gêne ainsi
ton âme?
NICODON.
J’ai... que je n’aimerai jamais de grande dame.
LAURE.
Vraiment, je le crois bien. C’est moi seule en effet
Qu’il te convient d’aimer: c’est moi qui suis ton fait.
NICODON, à part.
Hélas! elle a raison, car elle est jeune et belle,
Elle est à mon niveau, je suis libre avec elle;
L’autre force au respect par son air imposant,
Et me fait d’un coup d’oeil rentrer dans mon néant.
LAURE.
Traître, quelle est cette autre?
NICODON.
Eh! c’est madame Hortense.
LAURE.
Miséricorde! quoi! vous auriez l’impudence,
En abusant ici des bontés de Cléon,
D’oser aimer sa femme?
NICODON.
Aimer madame! oh non;
Je n’ai pu, je l’avoue, assez me méconnaître
Pour en être amoureux; seulement j’ai cru l’être.
LAURE.
Innocent! qui vous a de la sorte entêté?
D’où vous vient cette erreur?
NICODON.
D’où? de la vanité.
LAURE.
Vraiment, c’est bien à vous d’être vain!
NICODON.
Non, non, Laure.
Je me garderai bien d’y retomber encore.
Ah! si vous m’aviez vu, je me sentais si sot!
Je cherchais à parler sans pouvoir dire un mot;
J’ouvrais la bouche à peine, et dans ma lourde
extase
Je bégayais tout bas, en cherchant une phrase.
Quand sur moi de madame un regard s’échappait,
C’était comme un éclair qui soudain me
frappait;
J’étais plus mort que vif, j’étais cent
pieds sous terre;
On raillait ma figure, on me faisait la guerre;
Un page et des valets, voyant mon embarras,
Pour rire à mes dépens ne se contraignaient
pas;
Enfin, j’aurais voulu que cent coups d’étrivière
M’eussent chassé de là, pour me tirer d’affaire...
Ce n’est pas tout encore.
LAURE.
Oh! qu’avez-vous donc fait?
NICODON.
Ces lettres d’Ariston font un méchant effet.
Je crois que là-dessus il est quelque mystère.
Madame en a pleuré, monsieur est en colère;
Il gronde entre ses dents, dit qu’il se vengera,
Que bientôt...
LAURE.
Et c’est vous qui causez tout cela?
NICODON.
Oui, très innocemment. Mon oncle me console,
Dit que c’est pour un bien il m’a donné parole
Qu’en abandonnant tout à sa discrétion,
Il obtiendrait bientôt le poste d’Ariston,
Et que du même instant ma fortune était
faite.
LAURE.
Et la mienne avec vous?
NICODON.
Vraiment je le souhaite.
LAURE.
Il est juste, après tout, qu’Ariston soit puni
Du mal que ses conseils nous auraient fait ici.
NICODON.
Quel mal?
LAURE.
Mon cher enfant, il faut que je vous donne
Un conseil plus sensé: ne croyez plus personne,
Défiez-vous de tout, ne vous mêlez de rien,
Aimez-moi tendrement, et le reste ira bien.
NICODON.
Ah! ce n’est plus qu’à vous que je prétendrai
plaire.
LAURE.
Ce sera pour tous deux une très bonne affaire.
Pour vous conduire en tout avec discernement,
N’être point dans le monde un servile instrument
Avec quoi les fripons travailleraient pour nuire;
Je veux prendre sur moi le soin de vous instruire:
Je vous dirai d’abord...
NICODON.
Oui, vos sages avis,
Chaque jour avec zèle écoutés et
suivis,
M’auront bientôt changé, grâce à
votre science.
Déjà même à présent
j’en fais l’expérience:
Mon esprit se dégage, et sans doute mon coeur
Profite encore mieux sous un tel précepteur.
LAURE.
Oui, c’est bien profiter que me fermer la bouche,
Lorsque pour votre bien...
NICODON.
Tant de bonté me touche;
L’attrait de vos leçons...
LAURE.
Trêve de compliments;
Au lieu de leur parler, laissez parler les gens.
NICODON.
Soit.
LAURE.
Ne présumez pas qu’en sortant du collège,
On ait de parler seul acquis le privilège,
Ni que ce soit toujours au beau pays latin
Qu’on puise un grand savoir, qu’on a l’esprit très
fin:
On peut l’avoir très faux: c’est à son
verbiage
Qu’on reconnaît d’abord un fâcheux personnage,
Qui se fait sottement mépriser ou haïr
De ceux dont les bontés ont daigné l’accueillir(14).
Faut-il vous répéter un conseil salutaire?
Observez, écoutez, sachez longtemps vous taire.
NICODON.
C’est en vous écoutant que je veux être instruit.
LAURE.
Il y paraît!
NICODON.
Dans peu vous en verrez le fruit.
LAURE.
Vous le dites du moins, j’en accepte l’augure;
Mais l’art ne peut toujours corriger la nature.
Votre oncle, par exemple, est vieux, et cependant
Est-il moins qu’autrefois orgueilleux et pédant?
Jamais de ses défauts rien n’a pu le défaire.
S’il sait en imposer, et surtout au vulgaire,
C’est pure hypocrisie; il faut, pour être heureux,
Se former sur des gens plus vrais, plus vertueux.
Si mon futur époux s’en rapporte à mon
zèle,
Je peux lui proposer un excellent modèle,
L’opposé de votre oncle.
NICODON.
Et c’est...?
LAURE.
C’est Ariston.
Ah! Si vous acquériez ses manières, son
ton,
Dès lors jamais d’ennui, de froideur en ménage,
Et l’on vous aimerait chaque jour davantage.
En dépit du beau tour qu’il croyait nous jouer,
Cet homme, malgré lui, me force à le louer.
NICODON.
Il est vrai, près de lui... Mais j’aperçois
Hortense.
LAURE.
Adieu, je cours la joindre.
NICODON, à part.
Évitons sa présence.
(Il sort précipitamment.)
SCÈNE IV.
HORTENSE, LAURE.
HORTENSE, sortant de son appartement.
Laure, il n’est plus pour moi de paix ni de bonheur,
Je ne peux soutenir l’excès de ma douleur.
Partons, fuyons ces lieux.
LAURE.
Eh! qui peut donc, madame,
Troubler en ce moment le calme de votre âme?
Rien ne semblait encor l’altérer ce matin.
HORTENSE.
Oui, chacun prenait part à notre heureux destin.
Ariston parmi nous répandait l’allégresse;
De l’époux qui m’est cher l’amitié, la
tendresse,
Partageaient nos beaux jours et remplissaient mon coeur;
Sous nos yeux éclataient la joie et le bonheur.
Entourés des vertus, du travail, de l’aisance,
Et des accents si doux de la reconnaissance,
Au comble de nos voeux, quel démon en fureur
Jette ici tout à coup le désordre et l’horreur?
LAURE.
Des envieux peut-être, à l’ombre du mystère...
HORTENSE.
Écoute: tu connais ce noble monastère
Où, délaissant le monde et ses plaisirs
trompeurs,
D’un calme inaltérable on goûte les douceurs,
Loin de la calomnie et de la médisance;
Eh bien! j’ai résolu, connaissant ta constance,
D’aller en cet asile, avec toi seulement,
Cacher à tous les yeux ma honte et mon tourment.
Je n’ai point d’autre espoir: échappée
au naufrage,
Dans ce port tutélaire, à l’abri de l’orage,
Sans regrets, sans remords, j’irai vivre et mourir.
LAURE.
Mais, madame, avant tout ne peut-on découvrir
Quels sont les ennemis dont la soudaine rage
Avec tant d’injustice aujourd’hui nous outrage?
HORTENSE.
Du jour les malfaiteurs redoutent la clarté,
Et c’est dans le silence et dans l’obscurité
Qu’ils forgent sans danger leurs armes criminelles,
Inventent des noirceurs, composent des libelles.
Semés adroitement; ces écrits imposteurs
Égarent le public au gré de leurs auteurs,
Et trop souvent, hélas! timide et sans défense,
Sous d’invincibles traits succombe l’innocence.
LAURE.
Quelque vil scélérat, excité contre
vous,
Avec un art perfide abusant votre époux,
Aurait-il réveillé sa triste jalousie?
HORTENSE.
Hélas! ce seul défaut empoisonne sa vie.
Mais ce défaut enfin, grâce à mes
heureux soins,
S’il n’était pas détruit, s’était
caché du moins.
Du sincère Ariston l’esprit doux, sympathique,
Cimentait chaque jour notre paix domestique.
Cette paix est rompue, et le sort ennemi
Vient m’ôter à la fois mon époux,
mon ami,
Mon repos, mon bonheur, et ma gloire peut-être!
C’en est fait, je ne peux, je ne veux plus paraître;
Je mourrai de douleur.
LAURE.
Mais c’est mourir vraiment
Que d’aller s’enterrer dans le fond d’un couvent.
Il faudra vous y suivre, et j’en suis fort fâchée.
HORTENSE.
Que des hommes, bon Dieu! l’âme est fausse et cachée!
Aurais-tu pu penser que mon affection,
Que mes calamités me viendraient d’Ariston?
LAURE.
Oui, je vous l’avais dit, et vous deviez l’entendre.
HORTENSE.
Non, cet événement ne saurait se comprendre.
Honneur, raison, devoir, est-ce donc vainement
Que mon coeur vous aima? qu’il suivit constamment
Vos lois, celles du monde, et de la bienséance?
Nos vertus, je le vois, sont en notre puissance;
Notre félicité ne dépend pas de
nous.
LAURE.
Laissez; je vais parler à monsieur votre époux.
HORTENSE.
Non, non, gardez-vous bien d’irriter sa colère.
LAURE.
Dites-moi, s’il vous plaît, ce qu’il convient de
faire.
Ce maudit Ariston pourrait tout éclaircir;
Vous le cherchiez.
HORTENSE.
Qui, moi? ce serait me noircir.
J’ai promis à Cléon d’éviter sa
présence.
La vertu seule nuit, il en faut l’apparence.
Les soupçons d’un époux manquaient à
mon tourment!
SCÈNE V.
HORTENSE, ARISTON, CLITANDRE,
LAURE.
ARISTON, à Hortense.
Vous me voyez saisi d’un juste étonnement;
Chez votre époux, madame, empressé de me
rendre,
Je venais vous prier d’y présenter Clitandre.
On m’annonce un refus, on me dit que Cléon
Me défend pour toujours l’accès de sa maison.
HORTENSE.
Cléon, et vous, et moi, je vous le dis sans feindre,
Plus que vous ne pensez nous sommes tous à plaindre.
Vous devez par raison, surtout par probité,
Rompre avec moi, monsieur, toute société.
Gardez-vous de venir chez Cléon davantage;
Évitez tout éclat, dans un silence sage.
A ces tristes conseils prompt à vous conformer,
Fuyez-moi, plaignez-moi, mais sachez m’estimer.
(Elle sort.)
SCÈNE VI.
ARISTON, CLITANDRE, LAURE.
CLITANDRE.
Je suis confus pour vous d’une telle incartade.
Quelle réception! quelle étrange boutade!
ARISTON.
Je suis épouvanté, saisi, pétrifié.
(A Laure, qui sortait, et qu’il arrête.)
Ma belle enfant, parlez, dites-moi, par pitié,
Quel crime j’ai commis, ce que cela veut dire,
(Elle veut sortir.)
Ce que j’ai fait. Un mot... arrêtez!... Quel délire
Semble être répandu sur toute la maison!
De grâce, instruisez-moi.
LAURE.
Vous êtes un fripon.
Il vous appartient bien de critiquer ma vie,
De vouloir empêcher que l’on ne me marie!
Ah! je me marierai, je vous braverai tous,
Et je ferai très bien mes affaires sans vous.
(Elle sort.)
SCÈNE VII.
ARISTON, CLITANDRE.
ARISTON.
Elle est folle. On ne peut comprendre ce langage.
Que veut-elle nous dire avec son mariage?
Quelle sottise étrange, et quel galimatias!
Hortense est en courroux...
CLITANDRE.
Cela ne s’entend pas.
Serait-ce une gageure, ou bien quelque méprise?
Car, enfin, de tout temps Cléon vous favorise;
On sait qu’Hortense et lui dans vous avaient trouvé
Un ami tendre et sûr, et d’un zèle éprouvé.
Quel ennemi secret, quelles sourdes menées
Corrompraient en un jour le fruit de tant d’années?
ARISTON.
Je m’examine à fond: j’ai beau tourner, fouiller,
C’est une énigme obscure à ne pas débrouiller.
Je tâcherai pourtant d’en percer les mystères.
Ah! s’ils étaient tous deux des amis ordinaires,
Je pourrais justement, piqué de leur humeur,
A leur caprice indigne opposer la froideur.
Tranquille, et renfermé dans ma pure innocence,
Je laisserais leurs coeurs à leur propre inconstance.
Mais Hortense et Cléon m’ont cent fois protégé;
De leurs nouveaux bienfaits je suis encor chargé.
Ils ont toujours des droits à ma reconnaissance;
Le souvenir du bien l’emporte sur l’offense.
C’est à moi d’adoucir leur injuste courroux:
Oui, je vais de ce pas embrasser leurs genoux.
L’amour-propre se tait: j’écoute la tendresse.
Ami, quand le coeur parle, il n’est pas de bassesse.
FIN DU DEUXIÈME ACTE.
ACTE TROISIÈME.
SCÈNE I.
ARISTON, CLITANDRE.
ARISTON.
Ma disgrâce est complète autant qu’elle fut
prompte.
Tout mon coeur est flétri de douleur et de honte;
Et je rougis surtout que ma crédulité
Vous ait de cet emploi si faussement flatté.
Je n’avais accepté cette charge honorable
Que pour en revêtir un ami véritable.
Hélas! de mon crédit j’étais trop
prévenu.
A cet honneur trop haut malgré moi parvenu,
Soudain on me l’arrache, on m’outrage, et j’ignore
Quel est l’heureux mortel que le prince en honore.
Ami, ce n’est pas moi, c’est vous qu’on a perdu.
CLITANDRE.
Je reconnais en tout votre aimable vertu;
Ariston, vous savez qu’à vous seul attachée,
Des honneurs et du bien mon âme est peu touchée.
Rien ne m’afflige ici que votre seul chagrin.
ARISTON.
De ce coup imprévu quelle est la cause? En vain
Je veux la pénétrer; je m’y perds quand
j’y pense.
CLITANDRE.
Ne vous rebutez point. Voyez Cléon, Hortense.
Songez qu’en s’expliquant on réussit bien mieux.
Croyez qu’un honnête homme a toujours dans les
yeux
Un secret ascendant dont le pouvoir impose;
Un air de vérité sur ses lèvres
repose;
Son coeur est sur sa bouche, et jusque dans son ton
Il a je ne sais quoi que n’a point un fripon.
En un mot, voyez-les; leurs caprices frivoles
Disparaîtront sans doute à vos seules paroles.
ARISTON.
Pour les revoir tous deux, j’ai tout fait, tout tenté;
L’humiliation ne m’a point rebuté;
De deux refus cruels j’ai dévoré l’outrage;
Cléon s’est détourné quand j’étais
au passage;
Enfin, de deux billets j’ai hasardé l’envoi:
Je pleurais, je l’avoue, en écrivant. Je voi
Que l’on a repoussé ma démarche importune.
CLITANDRE.
Que disent-ils au moins? quelle réponse?
ARISTON.
Aucune.
CLITANDRE.
Il faut vous l’avouer, cette obstination
Jette au fond de mon coeur un étrange soupçon:
J’entrevois contre vous quelque orage sinistre.
Tout à l’heure on disait que contre un grand ministre
Il courait dans la ville un mémoire imposteur,
Écrit très offensant dont on vous fait
auteur(15).
J’ai d’abord regardé cette absurde nouvelle
Comme un fruit avorté d’une folle cervelle,
Comme un discours en l’air des oisifs de Paris;
Mais ce discours commence à frapper mes esprits:
La chose est sérieuse, on ourdit votre perte,
Et je vois que la haine acharnée et couverte
De quelque scélérat, avec un art subtil,
D’une trame si noire aura tissu le fil.
ARISTON.
Voyons quels ennemis j’aurai donc lieu de craindre.
Je crois qu’on ne m’a vu médire, ni me plaindre,
Nuire, ni cabaler, ni des traits d’un bon mot
Blesser dans un souper l’amour-propre d’un sot.
Ma seule ambition était celle de plaire;
La haine est pour mon coeur une chose étrangère.
Quoi! je ne hais personne, et l’on peut me haïr!
CLITANDRE.
Quoi qu’il en soit, on cherche à vous faire périr:
Moins vous le méritez, plus on veut vous détruire.
Ariston, faut-il donc être ennemi pour nuire?
Ah! c’est assez d’être homme. Un obscur envieux,
Dont l’éclat qui vous suit importune les yeux,
Sans qu’avec vous jamais il ait eu de querelle,
Sans intérêt présent, sans haine
personnelle,
Osera bien souvent ce qu’un homme insulté
A peine en sa colère aurait exécuté.
Toujours la jalousie aux crimes aiguillonne;
L’ennemi le plus fier avec le temps pardonne,
Mais le lâche envieux ne pardonne jamais.
ARISTON.
Non, non; sur moi l’envie aurait perdu ses traits.
Jaloux de moi? comment? de quoi pourrait-on l’être?
CLITANDRE.
De ce goût que pour vous Hortense a fait paraître,
De votre emploi nouveau, de cent traits généreux,
De ce qu’on vous estime, et qu’on vous croit heureux.
ARISTON.
Ah! vous mettez le comble à ma douleur profonde!
La vie est un fardeau; je vois que dans le monde
On est comme en un camp par des Turcs assiégé,
Toujours guetté, surpris, au point d’être
égorgé;
Qu’il faut prévoir sans cesse une embûche
nouvelle,
Être armé jusqu’aux dents, et vivre en sentinelle.
O malheureux humains! un antre et des déserts
Seraient cent fois plus doux que ce monde pervers!
SCÈNE II.
ARISTON, CLITANDRE, UN LAQUAIS.
LE LAQUAIS.
Venez, monsieur, venez; cachez-vous au plus vite,
Changez d’habit, de train, gagnez un autre gîte.
ARISTON.
Que veux-tu?
CLITANDRE.
Que dis-tu?
LE LAQUAIS, à Ariston.
D’un pas délibéré
Esquivez-vous, vous dis-je; ou vous êtes coffré(16).
CLITANDRE.
O ciel!
ARISTON.
Mes ennemis auraient-ils bien la rage...?
LE LAQUAIS.
Vingt monstres bleus là-bas vous guettent au passage.
ARISTON.
Quelle horreur!
CLITANDRE.
Essayons si l’on peut vous cacher.
ARISTON.
Non, mon ami, sans doute on a su l’empêcher.
Croyez qu’on y prend garde, et qu’une vaine fuite
Servirait seulement à noircir ma conduite.
Clitandre, je veux voir à quelle extrémité
Un homme vertueux sera persécuté.
Je connaîtrai du moins quel est mon caractère;
Je n’étais point bouffi d’un sort assez prospère;
Et puisque le bonheur ne m’avait point gâté,
Peut-être je saurai souffrir l’adversité.
CLITANDRE.
Je ne vous quitte point; il faut que je partage
Dans l’horreur des prisons le sort qui vous outrage.
LE LAQUAIS, à part.
Voilà de sottes gens! quelle démangeaison
Leur a pris à tous deux d’aller vivre en prison?
(Il sort.)
ARISTON.
Je ne le peux souffrir. Autrefois ma fortune
En me favorisant dut nous être commune:
Il faut que mon malheur soit pour moi tout entier.
Restez heureux au monde où l’on va m’oublier.
(Il aperçoit Nicodon.)
Ah! vous voici, jeune homme!
SCÈNE III.
ARISTON, CLITANDRE, NICODON.
NICODON, balbutiant, et les yeux
baissés.
Oui, monsieur, on m’ordonne
De vous donner... Je viens...
ARISTON.
Qu’est-ce qui vous étonne?
De quoi rougissez-vous? pourquoi baisser les yeux?
N’osez-vous voir en face un homme malheureux?
NICODON.
C’est que l’on m’a, monsieur, chargé de la réponse
De monseigneur Cléon.
ARISTON.
Voyons ce qu’elle annonce.
NICODON, donnant la lettre.
Pardon, monsieur.
ARISTON lit.
« …Rien ne pourra me désarmer;
Et mon coeur sait haïr autant qu’il sait aimer.
»
CLITANDRE.
Je reconnais son style en cet aveu sincère;
Il ne déguise rien, tel est son caractère.
Son coeur est inflexible autant que généreux;
Juge intègre, ami vif, ennemi dangereux.
S’il est préoccupé, vous avez tout à
craindre.
ARISTON.
Je vois de tous côtés combien je suis à
plaindre.
Un de mes grands chagrins c’est qu’étant opprimé,
Je ne pourrai plus rien pour ceux qui m’ont aimé.
Voyez-vous ce jeune homme? Il m’aimait; il m’inspire
Plus de compassion que je ne saurais dire.
Il est sans bien, sans père; il ferait quelque
effort
Pour percer dans le monde, et corriger le sort.
C’est un plaisir bien doux d’animer la culture
D’un champ qu’on croit fertile, et d’aider la nature;
Je me fis un devoir de prendre soin de lui,
Je voulais lui servir et de père et d’appui;
Nous lui gardions tous deux une assez bonne place
Dans cet emploi nouveau ravi par ma disgrâce.
Sur mes secours encore il a droit de compter,
C’est une juste dette, il la faut acquitter.
(Il tire un portefeuille de sa poche.)
CLITANDRE, à part.
Faut-il qu’un tel mérite ait un sort si funeste!
ARISTON, à Clitandre.
Un seul instant, ami, peut-être ici me reste
Pour vivre encore en homme, et pour faire du bien.
En subissant mon sort, je veux pourvoir au sien.
(A Nicodon.)
Approchez-vous, prenez ces billets sur la place;
Daignez les accepter, et sans me rendre grâce:
C’est de l’argent comptant, il faut vous en servir
Pour un travail utile, et non pour le plaisir.
NICODON.
Ah, monsieur!
ARISTON.
Achetez les livres nécessaires
Qui puissent de votre âme étendre les lumières.
Songez à vous instruire, et tâchez qu’à
la fin
Votre propre vertu fasse votre destin.
Si vous voyez Cléon, si vous voyez Hortense,
Dites-leur, s’il vous plaît, que ma reconnaissance
Survivra dans mon coeur même à leur amitié.
Excepté leurs bienfaits, le reste est oublié.
Adieu; mes compliments à votre oncle.
NICODON.
Ah! qu’entends-je?
A mon oncle?
ARISTON.
A lui-même.
NICODON.
Ah, Dieu! quel homme étrange!
(Il se jette aux pieds d’Ariston.)
Monsieur... mon protecteur... vertueux Ariston!...
ARISTON, le relevant.
Eh bien?
NICODON.
Hélas! à qui faites-vous un tel don?
ARISTON.
A vous que j’aime.
NICODON, à part.
O ciel! qu’ai-je fait, misérable!
ARISTON.
Mon fils, quelle douleur à mes yeux vous accable?
NICODON, présentant les
billets.
Reprenez...
CLITANDRE, à Ariston.
Son coeur parle, et sans nul intérêt
Il s’attendrit pour vous.
ARISTON, à Clitandre.
Et c’est ce qui me plaît:
D’un coeur noblement né c’est le vrai témoignage.
(A Nicodon.)
Tenez, prenez encor ce diamant, ce gage
Du bien qu’avec raison je vous ai destiné.
NICODON, en pleurs.
Hélas! monsieur, je suis indigne d’être né.
Je vais... je vais d’ici, la tête la première,
Me jeter, loin de vous, au fond de la rivière.
ARISTON.
De sa naïveté mes sens sont pénétrés.
NICODON.
Si vous saviez, monsieur...
ARISTON.
Pauvre enfant, vous pleurez!
NICODON.
Je n’en peux plus, monsieur, il faut bien que je pleure;
Je suis désespéré... Je m’en vais
tout à l’heure...
Je vais... Reprenez tout, billets et diamant.
Je suis... Adieu, monsieur!
(Il pose tout sur les bras d’Ariston, et s’enfuit.)
ARISTON.
Mais il est fou vraiment.
CLITANDRE.
Pas si fou. Sa douleur, ce refus et ce trouble
Me donnent à penser, et mon soupçon redouble.
ARISTON.
Point, point; les jeunes gens sont tous compatissants,
Leur coeur est tout de feu: c’est le lot des beaux ans.
L’âge endurcit notre âme; hélas! l’indifférence
Est le premier effet de notre décadence.
LE LAQUAIS, qui, en entrant,
a entendu les dernières
paroles d’Ariston.
Bon, bon, moralisez; voici près de ce mur
Des coquins, vieux ou non, dont le coeur est plus dur.
SCÈNE IV.
ARISTON, CLITANDRE, UN EXEMPT,
GARDES,
LE LAQUAIS.
L’EXEMPT.
Avec bien du regret, monsieur, je vous arrête.
ARISTON.
Monsieur, à cet assaut ma constance était
prête.
Allons.
CLITANDRE, embrassant Ariston.
Ah, mon ami!
ARISTON.
Je pars, et j’obéis.
(A l’exempt.)
Mais seulement, monsieur, me serait-il permis,
Sans déroger en rien à vos ordres sévères,
D’aller, pour un moment, mettre ordre à mes affaires,
Escorté de vos gens, avec vous, sous vos yeux?
L’EXEMPT.
Non, monsieur; mon ordre est précis et rigoureux.
ARISTON.
Si la pitié pouvait toucher un peu votre âme!
Je voudrais embrasser mes enfants et ma femme.
L’EXEMPT.
Non, monsieur.
ARISTON.
J’ai mon père au bord de son tombeau.
Hélas! je suis trop sûr que ce malheur nouveau
Suffit pour l’accabler, va lui coûter la vie.
L’EXEMPT.
Il faut marcher.
CLITANDRE, à l’exempt.
Au moins souffrez donc, je vous prie,
Que j’aille de ce pas instruire et consoler
Ses parents malheureux, si je puis leur parler;
Et qu’en prison soudain je vienne me remettre
Auprès de mon ami.
L’EXEMPT.
Je ne puis le permettre.
CLITANDRE.
Avec quel front d’airain et quelle dureté
Ces indignes humains traitent l’humanité!
Quoi! mon cher Ariston, de vos bras on m’entraîne!
ARISTON.
L’inflexible Cléon m’avait promis sa haine:
Il me tient bien parole. Eh! qui peut deviner
Où mon sort malheureux se pourra terminer?
Adieu! partons.
(L’exempt et les gardes emmènent
Ariston. Cléon paraît à leur rencontre.)
SCÈNE V.
CLÉON, ARISTON, CLITANDRE,
L’EXEMPT, GARDES, dans le fond,
laquais
et diverses personnes de la
suite de Cléon.
CLÉON, à l’exempt
et aux gardes.
(A Ariston.)
Cessez, arrêtez Ah! de grâce,
Venez, cher Ariston, et que je vous embrasse.
CLITANDRE.
Quoi, c’est Cléon!
ARISTON.
Qui, vous!
CLITANDRE.
Rêvé-je?
ARISTON, à Cléon.
Hélas! monsieur,
Venez-vous insulter au comble du malheur?
CLÉON.
Non, non: nul n’est ici malheureux que moi-même,
Moi, que l’on a trompé, qui reviens, qui vous
aime;
Moi, qui dans mon erreur ai pu vous outrager,
Qui de moi-même enfin demande à me venger.
Hélas! je ne pourrai réparer de ma vie
Un trait si détestable et tant de calomnie.
ARISTON, à part.
O ciel! que tout ceci me touche et me surprend!
(A Cléon, avec attendrissement.)
Monsieur, qu’avez-vous fait?
CLÉON.
Le crime le plus grand
Que pût se reprocher jamais un homme en place:
D’un homme vertueux j’ai causé la disgrâce,
Je l’ai persécuté. Dans l’erreur affermi,
J’ai fait bien plus encor, j’ai perdu mon ami.
ARISTON.
Pourquoi le perdiez-vous?
CLÉON.
Désormais l’imposture
N’osera plus ternir une vertu si pure.
Tout est connu.
CLITANDRE, à Cléon.
Monsieur, de grâce, apprenez-nous...
SCÈNE VI.
ARISTON, CLÉON, HORTENSE,
CLITANDRE, L’EXEMPT,
GARDES dans le fond, suite de
Cléon.
HORTENSE.
Ariston, grâce au ciel, je viens, aux yeux de tous,
Montrer cette amitié, cette estime épurée
Que l’infâme imposture avait déshonorée.
Hélas! pardonnez-vous à mon époux,
à moi?
ARISTON.
Eh! puis-je rien comprendre à tout ce que je voi?
J’ignore absolument quel trouble vous anime,
Quelle était votre erreur, votre soupçon,
mon crime,
D’où vient ce prompt retour et ce grand changement.
CLÉON.
Vous allez de la chose être instruit pleinement;
Et je vais faire voir aux yeux de l’innocence
Quel crime l’attaquait, et quelle est la vengeance.
Mettez-vous là, de grâce, et dans cet entretien
Daignez ne point paraître.
(Cléon fait entrer Ariston dans un cabinet.)
On vient, écoutez bien.
(A l’exempt.)
Vous, monsieur, vous savez quel devoir est le vôtre.
Rendez le premier ordre, et recevez cet autre.
Il est signé du nom de notre souverain.
Quand il en sera temps, obéissez soudain.
(L’exempt lit te nouvel ordre, et le referme.)
SCÈNE VII.
LES ACTEURS PRÉCÉDENTS,
ZOÏLIN.
CLÉON.
Çà, monsieur Zoïlin, votre amitié
prudente
M’a demandé tantôt cette place importante
Dont le prince honorait Ariston votre ami;
Vous m’avez bien fait voir comme j’en suis trahi;
Vous m’avez éclairci sur ses moeurs, sur ses vices:
Je ne puis trop payer ces importants services.
ZOÏLIN.
Mes soins, mes sentiments, sont trop récompensés.
CLÉON.
Croyez qu’ils le seront; mais ce n’est point assez.
Vous connaissez, je crois, quel est mon caractère;
Je suis reconnaissant, mais je suis très sévère.
ZOÏLIN.
Ah! monseigneur, il faut vous en estimer plus.
CLÉON.
C’est un devoir sacré de payer les vertus;
Mais du public aussi l’inflexible service
Exige sans pitié qu’un crime se punisse.
ZOÏLIN.
On n’en peut pas douter, c’est la première loi.
CLÉON.
Vous le croyez?
ZOÏLIN.
J’en suis convaincu.
CLÉON.
Dites-moi,
Comment traiteriez-vous un ingrat dont l’envie
Aurait voulu couvrir son ami d’infamie,
Et qui, jusqu’en ces lieux répandant son poison,
D’un bienfaiteur trop simple eût troublé
la maison;
Qui par d’affreux écrits, non moins plats que
coupables,
Eût perdu, sans remords, des hommes estimables;
Un hypocrite enfin, dont la fausse candeur
Du coeur le plus abject eût caché la noirceur?
ZOÏLIN, bas, à part.
Tout va bien: d’Ariston il veut parler sans doute.
CLÉON.
Eh bien, que feriez-vous?
ZOÏLIN, à part.
A bon droit je redoute
Qu’Ariston ne revienne ici me démasquer.
CLÉON.
Votre esprit là-dessus craint-il de s’expliquer?
ZOÏLIN.
Je jugerais trop mal; et puis votre justice
Sait assez bien, sans moi, comme on punit le vice.
CLÉON.
Mais répondez.
ZOÏLIN.
Le bien de la société
Veut le retranchement d’un membre si gâté.
Peut-être la prison où l’on doit le conduire
Le mettrait hors d’état de penser à nous
nuire.
CLÉON.
C’est très bien dit. Monsieur, c’est donc là
votre avis,
Qu’en un cachot obscur un tel fripon soit mis?
ZOÏLIN.
Hélas! je suis toujours pour qu’on fasse justice.
CLÉON.
(En indiquant Zoïlin.)
Eh bien, moi, je la fais. Gardes, qu’on le saisisse;
Que ce monstre perfide aille dans la prison
Où son intrigue infâme entraînait
Ariston.
ZOÏLIN, consterné.
Ah! pardon, monseigneur!
CLÉON.
Ame lâche et farouche,
Subis le jugement qu’a prononcé ta bouche;
Et, pour te mieux punir, revois ton protecteur,
Ton ami, dont l’aspect augmente ta rougeur.
(Ariston paraît.)
HORTENSE, à Zoïlin.
Votre pauvre neveu, dont votre âme traîtresse
Avait empoisonné l’imprudente jeunesse,
Vient d’avouer, aux pieds de Cléon offensé,
L’ingratitude horrible où vous l’avez forcé.
Nous lui pardonnons tout; un vrai remords l’anime;
Son coeur est étonné d’avoir pu faire un
crime.
CLÉON.
(A 1’exempt.)
Qu’il parte. Allons, monsieur, hâtez-vous d’obéir.
(On emmène Zoïlin.)
ARISTON, à Cléon.
Dédaignez son offense, et laissez-vous fléchir.
Faut-il, malgré ses torts, qu’un homme méprisable,
Un homme tel qu’il soit, par moi soit misérable?
Cléon, vous me verrez demander à genoux
Sa grâce au souverain, si je ne l’ai de vous.
Il a souffert assez puisqu’il connut l’envie;
Lui-même il s’est couvert de trop d’ignominie.
N’est-il pas bien puni, puisque je suis heureux?
Ah! ce seul châtiment suffit à l’envieux.
CLÉON.
Généreux Ariston, vous êtes trop facile.
Mon coeur admire en vous cette vertu tranquille.
Étant homme privé, vous pouvez pardonner;
Je suis homme public, je le dois condamner.
Un peuple renommé, dont les moeurs sont l’étude,
Fit autrefois des lois contre l’ingratitude:
Je suis ce grand exemple, et je dois vous venger
Des envieux ingrats qu’on ne peut corriger(17).
FIN DE L’ENVIEUX.
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