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SCÈNE I.
ZOÏLIN, une gazette à
la main,
se promenant dans l’antichambre
d’Hortense.
Que ces gazettes-là sont des choses cruelles!
J’y vois presque toujours d’affligeantes nouvelles.
A de plats écrivains l’on donne pension,
A Valère un emploi, des honneurs à Damon;
Le petit monsieur Pince est de l’Académie;
A la riche Chloé Dalinval se marie.
De parvenir comme eux n’aurais-je aucun moyen?
O Fortune bizarre! ils ont tout, et moi rien.
Aujourd’hui le mérite à cent dégoûts
s’expose.
Autrefois, au bon temps, c’était tout autre chose...
Voyons, tâchons d’entrer(6).
SCÈNE II.
ZOÏLIN, LA FLEUR,
sortant de l’appartement d’Hortense.
ZOÏLIN.
Bonjour, monsieur La Fleur.
Puis-je vous demander si j’obtiendrai l’honneur
D’entrer à la toilette, et si madame Hortense
Voudra bien agréer mon humble révérence?
LA FLEUR.
Non, monsieur Zoïlin.
ZOÏLIN.
Je n’entrerai point?
LA FLEUR.
Non;
Madame en ce moment est avec Ariston.
(Il sort.)
SCÈNE III.
ZOÏLIN.
Ce monsieur Ariston est heureux, je l’avoue:
Partout on le reçoit, on le fête, on le
loue.
Le maître de céans, Cléon, est son
appui,
Et laisse, en tout honneur, son épouse avec lui.
Je ne suis point jaloux, mais je sens qu’à mon
âge
Piquer une antichambre est d’un bas personnage;
Tandis que mon égal, du haut de sa faveur,
Se donne encor les airs d’être mon protecteur.
Cette amitié d’Hortense est pour moi fort suspecte...
Je sais que le public l’estime et la respecte...
Le public est un sot; j’appelle, sans détour,
Une telle amitié le masque de l’amour.
Que le sort d’Ariston m’humilie et m’outrage(7)!
SCÈNE Iv
ZOÏLIN, UN LAQUAIS, porteur
d’une lettre.
LE LAQUAIS.
Monsieur...
ZOÏLIN.
Que me veux-tu?
LE LAQUAIS.
C’est, monsieur, un message.
ZOÏLIN.
Pour moi?
LE LAQUAIS.
Non pas, c’est pour Ariston, votre ami.
Le duc d’Elbourg l’attend à quelques pas d’ici.
On doit souper ce soir chez madame Tullie,
Qui nous donne le bal avec la comédie.
ZOÏLIN.
Et moi, je n’en suis point?
LE LAQUAIS.
Non, monsieur. Dites-moi
Où je pourrai trouver votre ami.
ZOÏLIN.
Par ma foi,
Je n’en sais rien. Cours, cherche.
(Le laquais sort.)
SCÈNE V.
ZOÏLIN, seul.
Ha! je perds patience.
Que je souffre en secret! quels dégoûts!
Plus j’y pense,
Moins je puis concevoir comment certaines gens,
Avec très peu d’esprit, nul savoir, sans talents,
Ont trouvé le secret d’éblouir le vulgaire,
De captiver des grands la faveur passagère,
De faire adroitement leur réputation.
Chacun veut réussir, veut percer, cherche un nom.
Le plus petit gredin, dans l’estime du monde,
Croit s’ériger un trône où son orgueil
se fonde;
Et ce trône si vain, ce règne des esprits,
Ce crédit, ces honneurs, de quoi sont-ils le prix?
Je vois qu’on y parvient par cent brigues secrètes,
Par de mauvais dîners que l’on donne aux poètes
Qui font bruit au Pont-Neuf, aux cafés, aux tripots.
Réussir quelquefois est le grand art des sots.
Pour moi, depuis trente ans j’intrigue, je compose,
J’écris tous les huit jours quelque pamphlet en
prose.
Quels tours n’ai-je pas faits? que n’ai-je point tenté?
Cependant je croupis dans mon obscurité.
SCÈNE VI.
ZOÏLIN, LAURE,
sortant de l’appartement d’Hortense.
ZOÏLIN.
Eh bien, pourrai-je entrer?
LAURE.
Non, monsieur, pas encore.
ZOÏLIN.
Du moins, en attendant, parlez-moi, belle Laure.
Faut-il que le destin, qui comble de ses dons
Tant d’illustres faquins, tant de fières laidrons,
Puisse au méchant métier d’une fille suivante
Réduire une beauté si fine et si piquante!
LAURE.
Servir auprès d’Hortense est un sort assez doux.
ZOÏLIN.
Allez, vous vous moquez; il n’est pas fait pour vous.
LAURE.
Vous le croyez, monsieur?
ZOÏLIN.
De vous avec Hortense,
Savez-vous, entre nous, quelle est la différence?
LAURE.
Eh mais, oui.
ZOÏLIN.
L’avantage est de votre côté.
Vous avez tout, jeunesse, esprit, grâces, beauté.
Elle n’a, croyez-moi, que son rang, sa richesse.
Le hasard qui fait tout la fit votre maîtresse.
Moins aveugle, il eût pu la rabaisser très
bien
A l’état de suivante, et vous placer au sien.
LAURE.
Je n’avais jamais eu cette bonne pensée.
Je la trouve, en effet, très juste et très
sensée.
Vous m’éclairez beaucoup, vous me faites sentir
Que j’étais dès longtemps très lasse
de servir.
ZOÏLIN.
Qui, vous, servir Hortense? et pourquoi, je vous prie?
Ce monde-ci, ma fille, est une loterie;
Chacun y met: on tire, et tous les billets blancs
Sont, je ne sais pourquoi, pour les honnêtes gens.
Voyez monsieur Cléon, ce fier mari d’Hortense,
Qui nous écrase ici du poids de sa puissance;
Dont l’insolent accueil est un rire outrageant;
Qui m’avilit encor, même en me protégeant;
Qui croit que la raison n’est rien que son caprice;
Qui nomme impudemment sa dureté, justice:
Cet homme si puissant, entre nous, quel est-il?
Un ignare, un pauvre homme, un esprit peu subtil.
Cependant vous voyez, il est chéri du maître;
Chacun est son esclave, ou cherche à le paraître;
Et moi, dans sa maison, je rampe comme un ver.
LAURE.
Pour moi, je n’ai jamais pu supporter son air.
ZOÏLIN.
Son front toujours se ride.
LAURE.
Il est dur, difficile,
Parlant peu.
ZOÏLIN.
Pensant moins.
LAURE.
Sombre.
ZOÏLIN.
Pétri de bile.
LAURE.
Si sérieux!
ZOÏLIN.
Si noir!
LAURE.
De madame jaloux,
Maître assez peu commode, et très fâcheux
époux.
Je le planterai là.
ZOÏLIN.
Vous ferez à merveille.
Il faut vous établir, et je vous le conseille.
Cléon depuis longtemps me promet un emploi;
Mais dès que je l’aurai, je vous jure ma foi
Que monseigneur Cléon reverra peu ma face.
J’ai fait assez ma cour, je veux qu’on me la fasse.
Aidez-moi seulement, je vous promets dans peu
De vous faire épouser Nicodon, mon neveu.
LAURE.
C’est trop d’honneur.
ZOÏLIN.
L’amour sous votre loi l’engage.
LAURE.
Bon, bon! c’est un jeune homme à son apprentissage,
Qui ne sait ce qu’il veut, et qui n’est point formé.
Il est si neuf, si gauche! il n’a jamais aimé.
ZOÏLIN.
Il en aimera mieux. Oui, mon enfant, j’espère
Entre vous deux bientôt terminer cette affaire;
Mais à condition que vous m’avertirez
De ce qu’on fait ici, de ce que vous verrez;
De ce qu’on dit de moi chez monsieur, chez madame:
Je veux savoir par vous tout ce qu’ils ont dans l’âme.
Rapportez mot pour mot les propos d’Ariston,
Et les moindres secrets de toute la maison.
Pour voire bien, ma fille, il faut de tout m’instruire;
Ne parlez qu’à moi seul et laissez-vous conduire.
LAURE.
Très volontiers, monsieur; et tout présentement
(On entend la sonnette de l’appartement.)
Je veux... Madame sonne,... et voici mon amant.
(A Nicodon qui entre.)
Bonjour, mon beau garçon; votre oncle est adorable.
Ah, quel oncle! il médite un projet admirable!
Il veut... croyez, suivez, faites ce qu’il voudra:
Plaisir, fortune, honneur, tout de vous dépendra.
(On entend encore la sonnette,
Laure s’enfuit précipitamment.)
ZOÏLIN, à part.
Il est bon de gagner cette franche étourdie.
SCÈNE VII.
ZOÏLIN, NICODON.
ZOÏLIN.
Toi, que viens-tu chercher?
NICODON.
Mon oncle, je vous prie,
L’auriez-vous déjà vu?
ZOÏLIN.
Qui?
NICODON.
Notre cher patron,
Mon protecteur, le vôtre?
ZOÏLIN.
Eh, qui donc?
NICODON.
Ariston.
ZOÏLIN.
Pourquoi? que lui veux-tu?
NICODON.
Ce que je veux? lui plaire...
Je voudrais pour beaucoup prendre son caractère;
L’étudier du moins, lui ressembler un peu.
ZOÏLIN.
Dites-moi, s’il vous plaît, mon nigaud de neveu,
Bel-esprit de collège, imbécile cervelle,
Pourquoi voulez-vous prendre Ariston pour modèle?
Pourquoi pas moi?
NICODON.
Pardon, mais, c’est, mon oncle, c’est...
Qu’Ariston chaque jour se voit fêté, qu’il
plaît,
Qu’il réussit partout; c’est que, sans peine aucune,
Le chemin du plaisir le mène à la fortune;
Que chacun le recherche, et profite avec lui;
Tandis que toujours seul vous périssez d’ennui.
Je sens que je pourrais, pour peu qu’on me seconde,
Devenir à mon tour un homme du beau monde(8).
ZOÏLIN, à part.
Pauvre garçon!
NICODON.
Comment en trouver le moyen?
ZOÏLIN, à part.
Le plaisant animal! il a, je le vois bien,
Juste l’esprit qu’il faut pour faire des sottises.
Par sa simplicité poussons nos entreprises.
(A Nicodon.)
Mon ami, du beau monde avant peu tu seras;
Suis mes conseils en tout, et tu réussiras.
NICODON.
Vous n’avez qu’à parler.
ZOÏLIN.
Il faut, sur toute chose,
Lorsqu’au grand jour du monde un jeune homme s’expose,
Il faut, pour débuter, aimer quelque beauté
Un peu sur le retour, riche, et de qualité;
Hortense, par exemple.
NICODON.
Ah! c’est me faire injure
De penser...
ZOÏLIN.
Non, ma foi! c’est la vérité pure.
Je sais cent jeunes gens plus sots, plus mal tournés,
De leur bonne fortune eux-mêmes étonnés.
Tout le secret consiste...
NICODON.
Ah! c’est madame Hortense.
ZOÏLIN.
Oui, son cher Ariston avec elle s’avance.
NICODON.
Qu’ils me plaisent tous deux!
SCÈNE VIII.
HORTENSE, ARISTON, ZOÏLIN,
NICODON.
HORTENSE, à Zoïlin
et à Nicodon.
Avec plaisir vraiment
Je vous rencontre ici tous deux en ce moment.
Apprenez de ma bouche une heureuse nouvelle,
Qui doit vous réjouir.
NICODON, faisant une grande révérence.
Madame, quelle est-elle?
HORTENSE, à Zoïlin.
Vous connaissez, monsieur, ce beau poste vacant,
Et que tant de rivaux briguaient avidement?
ZOÏLIN.
Oui, madame, et j’ai cru...
HORTENSE.
La brigue était bien forte:
Enfin c’est Ariston, votre ami, qui l’emporte.
NICODON, bas à Zoïlin.
Vous pâlissez, mon oncle!
ZOÏLIN, à Ariston,
avec contrainte.
Ah! recevez, monsieur,
(Bas, à part.) (Haut.)
Mes compliments... J’enrage. Et c’est du fond du coeur.
ARISTON.
Je veux bien l’avouer; la part si peu commune
Que chacun daigne prendre à ma bonne fortune
Est un très grand honneur, un bien plus cher pour
moi,
Un plaisir plus touchant que cet illustre emploi;
Et ce qui plus encor flatte en secret mon âme,
C’est qu’un tel choix n’est dû qu’aux bontés
de madame.
Mais elle sait aussi que la seule amitié
Peut remplir tout mon coeur, à ses bienfaits lié.
Touché, reconnaissant de lui devoir ma place,
J’ose lui demander encore une autre grâce.
ZOÏLIN, avec étonnement.
Oh, oh!
ARISTON.
C’est de souffrir qu’on puisse y renoncer
En faveur d’un ami qu’on voudrait y placer.
ZOÏLIN, d’un air satisfait.
Bon, cela.
ARISTON.
C’est pourquoi je parlais à madame.
Un tel bienfait, sans doute, est digne de son âme;
Car enfin cet emploi, l’objet de tant de voeux,
Si je le peux céder, rend deux hommes heureux.
ZOÏLIN.
Deux heureux à la fois! votre âme est généreuse:
Cette noble action sera très glorieuse.
J’ai bien pensé d’abord que ce poste, entre nous,
Quelque beau qu’il puisse être, est au-dessous
de vous.
HORTENSE, à Ariston.
Non, gardez cette place: elle en sera plus belle.
Et pourquoi la quitter? c’est le prix du vrai zèle,
C’est le prix des talents; et les coeurs vertueux
(Car il en est encor) joignaient pour vous leurs voeux.
Ce choix les satisfait, il remplit leur idée.
Songez qu’au vrai mérite une place accordée
Est un bienfait du roi, pour tous les gens de bien.
Je vous ai toujours vu penser en citoyen,
Et vous savez assez qu’à son devoir docile,
Il faut rester au poste où l’on peut être
utile.
ARISTON.
J’en demeure d’accord; mais ce n’est pas à moi
De penser que moi seul puisse être utile au roi.
Je sais qu’un honnête homme est né pour
la patrie;
Mais, sans vouloir m’armer de fausse modestie,
Je connais bien des gens dont l’esprit, dont l’humeur
De ce fardeau brillant soutiendraient mieux l’honneur.
Enfin, je l’avouerai, ces places désirées
Ne seraient à mes yeux que des chaînes dorées.
Mon esprit est trop libre, il craint trop ces liens:
On ne vit plus alors pour soi ni pour les siens.
L’homme (on le voit souvent) se perd dans l’homme en
place.
Je vis auprès de vous tout le reste est disgrâce.
La tranquille amitié, voilà ma passion:
Je suis heureux sans faste et sans ambition.
Sans que le sort m’élève et sans qu’il
me renverse,
Je suis né pour jouir d’un sage et doux commerce,
Pour vous, pour mes amis, pour la société.
Dès longtemps rien ne manque à ma félicité:
Votre noble amitié, sur qui mon sort se fonde,
Me tient lieu de fortune et des honneurs du monde.
Que me vaudrait de plus un illustre fardeau?
Qu’obtiendrai-je de mieux de l’emploi le plus beau?
Dans les soins qu’il entraîne, et les pas qu’il
nous coûte,
Que pourrait-on chercher? c’est le bonheur sans doute;
Mais ce bonheur enfin, je l’ai sans tout cela.
Qui sait toucher au but ira-t-il par delà?
ZOÏLIN.
Vous parlez bien. Cédez à votre noble envie:
Il ne faut pas, monsieur, se gêner dans la vie.
Dans vos justes dégoûts sagement affermi,
Faites de cet emploi le bonheur d’un ami.
Vous saurez le choisir prudent, discret, capable.
ARISTON.
Oui.
ZOÏLIN.
Plein d’esprit.
ARISTON.
Assez.
ZOÏLIN.
Qui soit d’âge sortable.
ARISTON.
D’un âge mûr.
ZOÏLIN.
Qui sache écrire noblement.
ARISTON.
Oui, très bien.
ZOÏLIN, bas à part
Ma fortune est faite en ce moment.
(A Ariston.)
Ainsi donc votre choix, monsieur, est...
ARISTON.
Pour Clitandre.
ZOÏLIN, stupéfait,
les derniers mots à part.
Clitandre!... ouf, ouf!
HORTENSE, à Ariston, après
un moment de silence.
Eh bien, puisqu’il faut condescendre
A ce que vous voulez, je me console: au moins
L’amitié désormais obtiendra tous vos soins.
ZOÏLIN, à part.
Oh! que de cet ami je voudrais la défaire!
HORTENSE.
Votre présence ici m’était bien nécessaire:
Je trouve en vous toujours des consolations,
Des conseils, du soutien dans les afflictions;
Un ami vertueux, éclairé, doux, et sage,
Est un présent du ciel, et son plus digne ouvrage.
NICODON, à Zoïlin.
Oh! comme en l’écoutant mon coeur est transporté!
Que de grâce, mon oncle, et que de dignité!
Quel bonheur ce serait que de vivre auprès d’elle!
ZOÏLIN, bas à Nicodon.
Ce monsieur Ariston lui tourne la cervelle.
HORTENSE, à Ariston.
C’est par exemple encore un trait digne de vous,
D’avoir, par vos conseils, engagé mon époux
A jeter dans le feu l’injurieux libelle
Dont hier, en secret, un flatteur infidèle
Avait voulu, sous main, rallumer son courroux
Contre le vieux Ergaste, en procès avec nous.
ARISTON.
Eh! madame, en cela quelle était donc ma gloire?
J’ai trop facilement gagné cette victoire:
L’ouvrage était si plat, si dur, si mal écrit!
Sans doute il fut forgé par quelque bel-esprit,
Quelque bas écrivain dont la main mercenaire
Va vendre au plus vil prix son encre et sa colère(9).
ZOÏLIN, bas à part
Ah! morbleu! c’était moi... Connaîtrait-il
l’auteur?
Fuyons! je suis rempli de honte et de fureur.
ARISTON, à Zoïlin.
Vous ne connaissez pas ce misérable ouvrage?
ZOÏLIN.
Moi?
ARISTON.
Je souhaiterais qu’on pût guérir la rage
De ces lâches esprits tout remplis de venin.
ZOÏLIN.
Oui.
ARISTON.
Qui, toujours cachés, bravent le genre humain;
De ces oiseaux de nuit que la lumière irrite,
De ces monstres formés pour noircir le mérite.
Que je les hais, monsieur!
HORTENSE, à Ariston.
Vous avez bien raison.
ZOÏLIN, à Nicodon.
Sortons.
NICODON.
Eh non, mon oncle.
ARISTON, A Nicodon.
Écoutez, Nicodon;
Gardez-vous pour jamais de ces traîtres cyniques.
Vous hantez les cafés où ces pestes publiques
Vont, dit-on, quelquefois faire les beaux-esprits,
Ramasser les poisons qu’on voit dans leurs écrits.
Vous êtes jeune, et simple, et sans expérience;
Le monde jusqu’ici n’est pas votre science;
Vous pouvez avec eux aisément vous gâter:
Madame vous protège, il le faut mériter.
Étudiez beaucoup, acquérez des lumières
Pour entrer au barreau, pour régir les affaires;
Rendez-vous digne enfin de quelque honnête emploi.
Surtout ne prenez point votre exemple sur moi(10).
(A Hortense.)
Madame, pardonnez cette leçon diffuse;
Mais vous le protégez, et c’est là mon
excuse.
Permettez qu’avec vous j’aille trouver Cléon,
Pour résigner l’emploi dont vous m’avez fait don.
(Hortense sort avec Ariston.)
SCÈNE IX.
ZOÏLIN, NICODON.
ZOÏLIN, à part.
Je hais mon sort... je hais cet homme davantage;
Sans même le savoir, à toute heure il m’outrage.
Oui, je l’abaisserai.
NICODON.
Mon oncle, en vérité,
Madame Hortense et lui m’ont tous deux enchanté.
ZOÏLIN.
Dis-moi, ne sens-tu pas un peu de jalousie
Contre cet Ariston? là... quelque noble envie?
NICODON.
Vous voulez vous moquer; il me sied bien à moi
D’oser être jaloux! Et puis d’ailleurs sur quoi?
ZOÏLIN.
Comment sur quoi, mon fils? Tu ne sais pas, te dis-je,
Tout le mal qu’il te fait, et tout ce qui t’afflige.
NICODON.
Rien ne doit m’affliger, et je suis fort content.
ZOÏLIN.
Et moi, je te soutiens qu’il n’en est rien.
NICODON.
Comment?
ZOÏLIN.
Ton coeur est ulcéré par un mal incurable;
Il est jaloux, te dis-je, et jaloux comme un diable.
NICODON.
Est-il possible?
ZOÏLIN.
Eh oui; je le vois dans tes yeux:
Car n’es-tu pas déjà de madame amoureux?
NICODON.
Eh, mon Dieu, point du tout. Moi! je n’ai, de ma vie,
Osé penser, mon oncle, à semblable folie.
ZOÏLIN.
Tu l’es, mon cher enfant.
NICODON.
Je n’en savais donc rien.
ZOÏLIN.
Amoureux comme un fou; je m’y connais fort bien.
NICODON.
Oh, oh! vous le croyez?
ZOÏLIN.
La chose est assez claire.
Quoi! ne serais-tu pas très aise de lui plaire?
NICODON.
Très aise assurément.
ZOÏLIN.
Si ton heureux destin
Te faisait parvenir jusqu’à baiser su main,
N’est-il pas vrai, mon cher, que tu serais en proie
A de tendres désirs, à des transports de
joie?
NICODON.
Oui, j’en conviens, mon oncle.
ZOÏLIN.
Et si cette beauté
Daignait pour ta personne avoir quelque bonté!
NICODON.
Quel conte faites-vous!
ZOÏLIN.
Tu serais plein de zèle,
Aussi tendre qu’heureux, aussi vif que fidèle.
NICODON.
Ah! je deviendrais fou de ma félicité.
ZOÏLIN.
Eh bien, tu l’aimes donc? c’est sans difficulté?
NICODON.
Eh mais...
ZOÏLIN.
T’ayant prouvé ton amour sans réplique,
Tu conçois tout d’un coup, sans trop de rhétorique,
Que de cet Ariston tu dois être jaloux,
Que tu l’es, qu’il le faut.
NICODON.
Ariston, dites-vous,
En serait amoureux? Ariston sait lui plaire?
ZOÏLIN.
Sans doute; ils sont amants: c’est une vieille affaire.
NICODON.
Voyez donc! je croyais qu’ils n’étaient rien qu’amis.
ZOÏLIN.
Dans quelle sotte erreur ta jeunesse t’a mis!
Apprends, pauvre écolier, à connaître
les hommes.
Il n’est point d’amitié dans le siècle
où nous sommes;
Et pour peu qu’une femme ait quelques agréments,
Ses amis prétendus sont de secrets amants.
NICODON.
Eh bien, je pourrais donc à mon tour aussi l’être?
ZOÏLIN.
Sans doute, et sur les rangs je te ferai paraître.
NICODON.
Moi?
ZOÏLIN.
Toi-même, et pour toi je lui crois quelque amour.
NICODON.
Quoi?
ZOÏLIN.
Mais chez Ariston lorsque tu fais ta cour,
As-tu dans ses papiers, ouverts par négligence,
Ramassé par hasard quelques lettres d’Hortense?
C’est un conseil prudent que je t’ai répété;
Car tu sais qu’elle écrit avec légèreté,
Avec esprit, d’un air si tendre et si facile!
Et tout ce que j’en dis, c’est pour former ton style.
NICODON.
Oui, j’ai, mon très cher oncle, à cette
intention
Pris, pour vous obéir, ces deux lettres.
ZOÏLIN.
Bon, bon.
Donne; lisons un peu. Voyons si l’on y trouve
Quelques mots un peu vifs, et ce que cela prouve;
Ce qu’on peut en tirer.
(Il lit.)
« L’amour... » Ah! l’y voilà!
« L’amour... »
NICODON.
Oui, mais lisez; le mot d’amour est là
Dans un tout autre sens que vous semblez le croire.
Tournez, voyez plutôt: c’est l’amour de la gloire,
L’amour de la vertu.
ZOÏLIN, tirant un cahier
de sa poche.
Va, va, jeune innocent,
Tais-toi. Pour ton bonheur, obéis seulement.
Porte chez Ariston ce paquet d’importance,
Et parmi ses papiers le glisse avec prudence.
Ta fortune en dépend.
NICODON.
Mais, mon oncle, l’honneur...
ZOÏLIN.
Eh oui, l’honneur! mon Dieu! j’ai l’honneur fort à
coeur.
Faisons d’abord fortune, et puis je te proteste
Qu’à la suite du bien l’honneur viendra de reste.
NICODON.
Mais enfin vous savez jusqu’où va sa bonté;
Il nous protège.
ZOÏLIN.
Bon, par pure vanité.
Il est jaloux de toi dans le fond de son âme.
NICODON.
Vous croyez?
ZOÏLIN.
Il voit bien que tu plais à madame.
NICODON.
Je ne me croyais pas, ma foi, si dangereux.
ZOÏLIN.
Tu l’es. Adieu, te dis-je, et fais ce que je veux.
(Il sort.)
SCÈNE x.
NICODON, LAURE.
LAURE.
Oh çà, mon cher enfant, à quand le
mariage?
NICODON.
Avec qui?
LAURE.
Comment donc, votre coeur tendre et sage
N’est pas tout résolu de me donner sa foi,
Avec un bon contrat qui vous soumette à moi?
NICODON.
Et sur quoi fondez-vous cette plaisante idée?
LAURE.
Sur l’aveu dont cent fois vous m’avez excédée,
Sur l’amour, sur l’honneur qui vous tient engagé!
NICODON.
Oh! tout cela, ma mie, est, ma foi, bien changé
LAURE.
Bien changé! comment donc?
NICODON.
Oui, c’est tout autre chose.
Lorsqu’au jour du grand monde un jeune homme s’expose(11),
Il faut, pour débuter, aimer quelque beauté
Un peu sur le retour, riche, et de qualité.
LAURE.
Seriez-vous à l’instant devenu fou!
NICODON.
La belle,
Quelquefois, par hasard, perdez-vous la cervelle?
LAURE.
Apprenti petit-maître, oubliez-vous souvent
Vos serments, votre honneur, et votre engagement?
NICODON.
Allez, allez, j’ai bien une autre idée en tête.
LAURE.
Vous ne m’aimez donc plus? Je ne sais qui m’arrête
Que deux larges soufflets, avec cinq doigts marqués,
Ne soient sur ton beau teint d’un bras ferme appliqués
(A son geste, Nicodon effrayé s’enfuit.)
Allons, je vais trouver son chien d’oncle, et lui dire
Ce qu’un dépit très juste en pareil cas
inspire.
FIN DU PREMIER ACTE.
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