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SCÈNE I.
EUPHÉMON FILS, JASMIN.
JASMIN.
Oui, mon ami, tu fus jadis mon maître;
Je t’ai servi deux ans sans te connaître;
Ainsi que moi réduit à l’hôpital,
Ta pauvreté m’a rendu ton égal.
Non, tu n’es plus ce monsieur d’Entremonde,
Ce chevalier si pimpant dans le monde,
Fêté, couru, de femmes entouré,
Nonchalamment de plaisirs enivré:
Tout est au diable. Éteins dans ta mémoire
Ces vains regrets des beaux jours de ta gloire:
Sur du fumier l’orgueil est un abus;
Le souvenir d’un bonheur qui n’est plus
Est à nos maux un poids insupportable.
Toujours Jasmin, j’en suis moins misérable:
Né pour souffrir, je sais souffrir gaîment;
Manquer de tout, voilà mon élément:
Ton vieux chapeau, tes guenilles de bure,
Dont tu rougis, c’était là ma parure.
Tu dois avoir, ma foi, bien du chagrin
De n’avoir pas été toujours Jasmin.
EUPHÉMON FILS.
Que la misère entraîne d’infâmie!
Faut-il encor qu’un valet m’humilie?
Quelle accablante et terrible leçon!
Je sens encor, je sens qu’il a raison.
Il me console au moins à sa manière;
Il m’accompagne, et son âme grossière,
Sensible et tendre en sa rusticité,
N’a point pour moi perdu l’humanité;
Né mon égal (puisqu’enfin il est homme),
Il me soutient sous le poids qui m’assomme,
Il suit gaîment mon sort infortuné;
Et mes amis m’ont tous abandonné.
JASMIN.
Toi, des amis! hélas! mon pauvre maître,
Apprends-moi donc, de grâce, à les connaître;
Comment sont faits les gens qu’on nomme amis!
EUPHÉMON FILS.
Tu les as vus chez moi toujours admis,
M’importunant souvent de leurs visites,
A mes soupers délicats parasites,
Vantant mes goûts d’un esprit complaisant,
Et sur le tout empruntant mon argent;
De leur bon coeur m’étourdissant la tête,
Et me louant moi présent.
JASMIN.
Pauvre bête!
Pauvre innocent! tu ne les voyais pas
Te chansonner au sortir d’un repas;
Siffler, berner ta bénigne imprudence?
EUPHÉMON FILS.
Ah! je le crois; car, dans ma décadence,
Lorsqu’à Bordeaux je me vis arrêté,
Aucun de ceux à qui j’ai tout prêté
Ne me vint voir; nul ne m’offrit sa bourse:
Puis au sortir, malade et sans ressource,
Lorsqu’à l’un d’eux, que j’avais tant aimé,
J’allai m’offrir mourant, inanimé,
Sous ces haillons, dépouilles délabrées,
De l’indigence exécrables livrées;
Quand je lui vins demander un secours
D’où dépendaient mes misérables
jours,
Il détourna son oeil confus et traître,
Puis il feignit de ne me pas connaître,
Et me chassa comme un pauvre importun.
JASMIN.
Aucun n’osa te consoler?
EUPHÉMON FILS.
Aucun.
JASMIN.
Ah, les amis! les amis! quels infâmes!
EUPHÉMON FILS.
Les hommes sont tous de fer.
JASMIN.
Et les femmes?
EUPHÉMON FILS.
J’en attendais, hélas! plus de douceur;
J’en ai cent fois essuyé plus d’horreur.
Celle surtout qui, m’aimant sans mystère,
Semblait placer son orgueil à me plaire,
Dans son logis, meublé de mes présents,
De mes bienfaits achetait des amants,
Et de mon vin régalait leur cohue
Lorsque de faim j’expirais dans sa rue.
Enfin, Jasmin, sans ce pauvre vieillard
Qui dans Bordeaux me trouva par hasard,
Qui m’avait vu, dit-il, dans mon enfance,
Une mort prompte eût fini ma souffrance.
Mais en quel lieu sommes-nous, cher Jasmin?
JASMIN.
Près de Cognac, si je sais mon chemin;
Et l’on m’a dit que mon vieux premier maître,
Monsieur Rondon, loge en ces lieux peut-être.
EUPHÉMON FILS.
Rondon, le père de... Quel nom dis-tu?
JASMIN.
Le nom d’un homme assez brusque et bourru.
Je fus jadis page dans sa cuisine;
Mais, dominé d’une humeur libertine,
Je voyageai: je fus depuis coureur,
Laquais, commis, fantassin, déserteur;
Puis dans Bordeaux je te pris pour mon maître.
De moi Rondon se souviendra peut-être;
Et nous pourrions, dans notre adversité...
EUPHÉMON FILS.
Et depuis quand, dis-moi, l’as-tu quitté?
JASMIN.
Depuis quinze ans. C’était un caractère
Moitié plaisant, moitié triste et colère;
Au fond, bon diable: il avait un enfant,
Un vrai bijou, fille unique vraiment,
Oeil bleu, nez court, teint frais, bouche vermeille,
Et des raisons! c’était une merveille.
Cela pouvait bien avoir de mon temps,
A bien compter, entre six à sept ans;
Et cette fleur, avec l’âge embellie,
Est en état, ma foi! d’être cueillie.
EUPHÉMON FILS.
Ah, malheureux!
JASMIN.
Mais j’ai beau te parler,
Ce que je dis ne te peut consoler:
Je vois toujours à travers ta visière
Tomber des pleurs qui bordent ta paupière.
EUPHÉMON FILS.
Quel coup du sort, ou quel ordre des cieux
A pu guider ma misère en ces lieux?
Hélas!
JASMIN.
Ton oeil contemple ces demeures;
Tu restes là tout pensif, et tu pleures.
EUPHÉMON FILS.
J’en ai sujet.
JASMIN.
Mais connais-tu Rondon?
Serais-tu pas parent de la maison?
EUPHÉMON FILS.
Ah! laisse-moi.
JASMIN, en l’embrassant.
Par charité, mon maître,
Mon cher ami, dis-moi qui tu peux être.
EUPHÉMON FILS, en pleurant.
Je suis... je suis un malheureux mortel,
Je suis un fou, je suis un criminel,
Qu’on doit haïr, que le ciel doit poursuivre,
Et qui devrait être mort.
JASMIN.
Songe à vivre;
Mourir de faim est par trop rigoureux:
Tiens, nous avons quatre mains à nous deux;
Servons-nous-en sans complainte importune.
Vois-tu d’ici ces gens dont la fortune
Est dans leurs bras, qui, la bêche à la
main,
Le dos courbé, retournent ce jardin
Enrôlons-nous parmi cette canaille;
Viens avec eux, imite-les, travaille,
Gagne ta vie.
EUPHÉMON FILS.
Hélas! dans leurs travaux,
Ces vils humains, moins hommes qu’animaux,
Goûtent des biens dont toujours mes caprices
M’avaient privé dans mes fausses délices;
Ils ont au moins, sans trouble, sans remords,
La paix de l’âme et la santé du corps.
SCÈNE II.
MADAME CROUPILLAC,
EUPHÉMON FILS, JASMIN.
MADAME CROUPILLAC,
dans l’enfoncement.
Que vois-je ici? serais-je aveugle ou borgne?
C’est lui, ma foi! plus j’avise et je lorgne
Cet homme-là, plus je dis que c’est lui.
(Elle le considère.)
Mais ce n’est plus le même homme aujourd’hui.
Ce cavalier brillant dans Angoulême,
Jouant gros jeu, cousu d’or... c’est lui-même.
(Elle s’approche d’Euphémon.)
Mais l’autre était riche, heureux, beau, bien
fait,
Et celui-ci me semble pauvre et laid.
La maladie altère un beau visage;
La pauvreté change encor davantage.
JASMIN.
Mais pourquoi donc ce spectre féminin
Nous poursuit-il de son regard malin?
EUPHÉMON FILS.
Je la connais, hélas! ou je me trompe;
Elle m’a vu dans l’éclat, dans la pompe.
Il est affreux d’être ainsi dépouillé
Aux mêmes yeux auxquels on a brillé.
Sortons.
MADAME CROUPILLAC,
s’avançant vers Euphémon
fils.
Mon fils, quelle étrange aventure
T’a donc réduit en si piètre posture?
EUPHÉMON FILS.
Ma faute.
MADAME CROUPILLAC.
Hélas! comme te voilà mis!
JASMIN.
C’est pour avoir eu d’excellents amis,
C’est pour avoir été volé, madame.
MADAME CROUPILLAC.
Volé! par qui? comment?
JASMIN.
Par bonté d’âme.
Nos voleurs sont de très honnêtes gens,
Gens du beau monde, aimables fainéants,
Buveurs, joueurs, et conteurs agréables,
Des gens d’esprit, des femmes adorables.
MADAME CROUPILLAC.
J’entends, j’entends, vous avez tout mangé;
Mais vous serez cent fois plus affligé
Quand vous saurez les excessives pertes
Qu’en fait d’hymen j’ai depuis peu souffertes.
EUPHÉMON FILS.
Adieu, madame.
MADAME CROUPILLAC, l’arrêtant.
Adieu! non, tu sauras
Mon accident; parbleu! tu me plaindras.
EUPHÉMON FILS.
Soit, je vous plains; adieu.
MADAME CROUPILLAC.
Non, je te jure
Que tu sauras toute mon aventure.
Un Fierenfat, robin de son métier,
Vint avec moi connaissance lier,
(Elle court après lui.)
Dans Angoulême, au temps où vous battîtes
Quatre huissiers, et la fuite vous prîtes.
Ce Fierenfat habite en ce canton
Avec son père, un seigneur Euphémon.
EUPHÉMON FILS, revenant.
Euphémon?
MADAME CROUPILLAC.
Oui.
EUPHÉMON FILS.
Ciel! madame, de grâce,
Cet Euphémon, cet honneur de sa race,
Que ses vertus ont rendu si fameux,
Serait...
MADAME CROUPILLAC.
Eh oui.
EUPHÉMON FILS.
Quoi! dans ces mêmes lieux?
MADAME CROUPILLAC.
Oui.
EUPHÉMON FILS.
Puis-je au moins savoir... comme il se porte?
MADAME CROUPILLAC.
Fort bien, je crois... Que diable vous importe?
EUPHÉMON FILS.
Et que dit-on...?
MADAME CROUPILLAC.
De qui?
EUPHÉMON FILS.
D’un fils aîné
Qu’il eut jadis?
MADAME CROUPILLAC.
Ah! c’est un fils mal né,
Un garnement, une tête légère,
Un fou fieffé, le fléau de son père,
Depuis longtemps de débauches perdu,
Et qui peut-être est à présent pendu.
EUPHÉMON FILS.
En vérité...je suis confus dans l’âme
De vous avoir interrompu, madame.
MADAME CROUPILLAC.
Poursuivons donc. Fierenfat, son cadet,
Chez moi l’amour hautement me faisait;
Il me devait avoir par mariage.
EUPHÉMON FILS.
Eh bien! a-t-il ce bonheur en partage?
Est-il à vous?
MADAME CROUPILLAC.
Non, ce fat engraissé
De tout le lot de son frère insensé,
Devenu riche, et voulant l’être encore.
Rompt aujourd’hui cet hymen qui l’honore.
Il veut saisir la fille d’un Rondon,
D’un plat bourgeois, le coq de ce canton.
EUPHÉMON FILS.
Que dites-vous? Quoi! madame, il l’épouse?
MADAME CROUPILLAC.
Vous m’en voyez terriblement jalouse.
EUPHÉMON FILS.
Ce jeune objet aimable..., dont Jasmin
M’a tantôt fait un portrait si divin,
Se donnerait...
JASMIN.
Quelle rage est la vôtre!
Autant lui vaut ce mari-là qu’un autre.
Quel diable d’homme! il s’afflige de tout.
EUPHÉMON FILS, à
part.
Ce coup a mis ma patience à bout.
(A Mme Croupillac.)
Ne doutez point que mon coeur ne partage
Amèrement un si sensible outrage:
Si j’étais cru, cette Lise aujourd’hui
Assurément ne serait pas pour lui.
MADAME CROUPILLAC.
Oh! tu le prends du ton qu’il le faut prendre:
Tu plains mon sort, un gueux est toujours tendre;
Tu paraissais bien moins compatissant
Quand tu roulais sur l’or et sur l’argent:
Écoute; on peut s’entr’aider dans la vie.
JASMIN.
Aidez-nous donc, madame, je vous prie.
MADAME CROUPILLAC.
Je veux ici te faire agir pour moi.
EUPHÉMON FILS.
Moi, vous servir! hélas! madame, en quoi?
MADAME CROUPILLAC.
En tout. Il faut prendre en main mon injure:
Un autre habit, quelque peu de parure,
Te pourraient rendre encore assez joli.
Ton esprit est insinuant, poli;
Tu connais l’art d’empaumer une fille;
Introduis-toi, mon cher, dans la famille;
Fais le flatteur auprès de Fierenfat;
Vante son bien, son esprit, son rabat;
Sois en faveur; et lorsque je proteste
Contre son vol, toi, mon cher, fais le reste;
Je veux gagner du temps en protestant.
EUPHÉMON, voyant son père.
Que vois-je? ô ciel!
(Il s’enfuit.)
MADAME CROUPILLAC.
Cet homme est fou, vraiment:
Pourquoi s’enfuir?
JASMIN.
C’est qu’il vous craint, sans doute.
MADAME CROUPILLAC.
Poltron, demeure, arrête, écoute, écoute.
SCÈNE III.
EUPHÉMON PÈRE,
JASMIN.
EUPHÉMON.
Je l’avouerai, cet aspect imprévu
D’un malheureux avec peine entrevu
Porte à mon coeur je ne sais quelle atteinte
Qui me remplit d’amertume et de crainte:
Il a l’air noble, et même certains traits
Qui m’ont touché: las! je ne vois jamais
De malheureux à peu près de cet âge,
Que de mon fils la douloureuse image
Ne vienne alors, par un retour cruel,
Persécuter ce coeur trop paternel.
Mon fils est mort, ou vit dans la misère,
Dans la débauche, et fait honte à son père.
De tous côtés je suis bien malheureux!
J’ai deux enfants, ils m’accablent tous deux:
L’un, par sa perte et par sa vie infâme,
Fait mon supplice et déchire mon âme;
L’autre en abuse: il sent trop que sur lui
De mes vieux ans j’ai fondé tout l’appui.
Pour moi la vie est un poids qui m’accable.
(Apercevant Jasmin qui le salue.)
Que me veux-tu, l’ami?
JASMIN.
Seigneur aimable,
Reconnaissez, digne et noble Euphémon,
Certain Jasmin élevé chez Rondon.
EUPHÉMON.
Ah! ah! c’est toi? Le temps change un visage;
Et mon front chauve en sent le long outrage.
Quand tu partis, tu me vis encor frais;
Mais l’âge avance, et le terme est bien près.
Tu reviens donc enfin dans ta patrie?
JASMIN.
Oui, je suis las de tourmenter ma vie,
De vivre errant et damné comme un juif:
Le bonheur semble un être fugitif:
Le diable enfin, qui toujours me promène,
Me fit partir; le diable me ramène.
EUPHÉMON.
Je t’aiderai: sois sage, si tu peux.
Mais quel était cet autre malheureux
Qui te parlait dans cette promenade,
Qui s’est enfui?
JASMIN.
Mais... c’est mon camarade,
Un pauvre hère, affamé comme moi,
Qui, n’ayant rien, cherche aussi de l’emploi.
EUPHÉMON.
On peut tous deux vous occuper peut-être.
A-t-il des moeurs? est-il sage?
JASMIN.
Il doit l’être.
Je lui connais d’assez bons sentiments;
Il a, de plus, de fort jolis talents;
Il sait écrire, il sait l’arithmétique,
Dessine un peu, sait un peu de musique:
Ce drôle-là fut très bien élevé.
EUPHÉMON.
S’il est ainsi, son poste est tout trouvé.
Jasmin, mon fils deviendra votre maître:
Il se marie, et dès ce soir peut-être;
Avec son bien son train doit augmenter.
Un de ses gens qui vient de le quitter
Vous laisse encore une place vacante:
Tous deux ce soir il faut qu’on vous présente;
Vous le verrez chez Rondon, mon voisin;
J’en parlerai. J’y vais: adieu, Jasmin;
En attendant, tiens, voici de quoi boire.
SCÈNE IV.
JASMIN.
Ah, l’honnête homme! ô ciel! pourrait-on croire
Qu’il soit encore, en ce siècle félon,
Un coeur si droit, un mortel aussi bon?
Cet air, ce port, cette âme bienfaisante
Du bon vieux temps est l’image parlante(15).
SCÈNE V.
EUPHÉMON FILS,revenant;
JASMIN.
JASMIN, en l’embrassant.
Je t’ai trouvé déjà condition,
Et nous serons laquais chez Euphémon.
EUPHÉMON FILS.
Ah!
JASMIN.
S’il te plaît, quel excès de surprise?
Pourquoi ces yeux de gens qu’on exorcise(16),
Et ces sanglots coup sur coup redoublés,
Pressant tes mots au passage étranglés?
EUPHÉMON FILS.
Ah! je ne puis contenir ma tendresse;
Je cède au trouble, au remords qui me presse.
JASMIN.
Qu’a-t-elle dit qui fait tant agité?
EUPHÉMON FILS.
Elle m’a dit... Je n’ai rien écouté.
JASMIN.
Qu’avez-vous donc?
EUPHÉMON FILS.
Mon coeur ne peut se taire:
Cet Euphémon...
JASMIN.
Eh bien?
EUPHÉMON FILS.
Ah!... c’est mon père.
JASMIN.
Qui? lui, monsieur?
EUPHÉMON FILS.
Oui, je suis cet aîné,
Ce criminel, et cet infortuné,
Qui désola sa famille éperdue.
Ah! que mon coeur palpitait à sa vue!
Qu’il lui portait ses voeux humiliés!
Que j’étais prêt de tomber à ses
pieds!
JASMIN.
Qui? vous, son fils? ah! pardonnez, de grâce,
Ma familière et ridicule audace;
Pardon, monsieur.
EUPHÉMON FILS.
Va, mon coeur oppressé
Peut-il savoir si tu m’as offensé?
JASMIN.
Vous êtes fils d’un homme qu’on admire,
D’un homme unique; et, s’il faut tout vous dire,
D’Euphémon fils la réputation
Ne flaire pas à beaucoup près si bon.
EUPHÉMON FILS.
Et c’est aussi ce qui me désespère.
Mais réponds-moi; que te disait mon père?
JASMIN.
Moi, je disais que nous étions tous deux
Prêts à servir, bien élevés,
très gueux;
Et lui, plaignant nos destins sympathiques,
Nous recevait tous deux pour domestiques.
Il doit ce soir vous placer chez ce fils,
Ce président à Lise tant promis,
Ce président, votre fortuné frère,
De qui Rondon doit être le beau-père.
EUPHÉMON FILS.
Eh bien! il faut développer mon coeur.
Vois tous mes maux, connais leur profondeur;
S’être attiré, par un tissu de crimes,
D’un père aimé les fureurs légitimes,
Être maudit, être déshérité,
Sentir l’horreur de la mendicité,
A mon cadet voir passer ma fortune,
Être exposé, dans ma honte importune,
A le servir, quand il m’a tout ôté;
Voilà mon sort: je l’ai bien mérité.
Mais croirais-tu qu’au sein de la souffrance,
Mort aux plaisirs, et mort à l’espérance,
Haï du monde, et méprisé de tous,
N’attendant rien, j’ose être encor jaloux?
JASMIN.
Jaloux! de qui?
EUPHÉMON FILS.
De mon frère, de Lise.
JASMIN.
Vous sentiriez un peu de convoitise
Pour votre soeur? Mais vraiment c’est un trait
Digne de vous; ce péché vous manquait.
EUPHÉMON FILS.
Tu ne sais pas qu’au sortir de l’enfance
(Car chez Rondon tu n’étais plus, je pense),
Par nos parents l’un à l’autre promis,
Nos coeurs étaient à leurs ordres soumis;
Tout nous liait, la conformité d’âge,
Celle des goûts, les jeux, le voisinage:
Plantés exprès, deux jeunes arbrisseaux
Croissent ainsi pour unir leurs rameaux.
Le temps, l’amour qui hâtait sa jeunesse,
La fit plus belle, augmenta sa tendresse:
Tout l’univers alors m’eût envié;
Mais jeune, aveugle, à des méchants lié,
Qui de mon coeur corrompaient l’innocence,
Ivre de tout dans mon extravagance,
Je me faisais un lâche point d’honneur
De mépriser, d’insulter son ardeur.
Le croirais-tu? je l’accablai d’outrages.
Quels temps, hélas! les violents orages
Des passions qui troublaient mon destin
A mes parents m’arrachèrent enfin.
Tu sais depuis quel fut mon sort funeste:
J’ai tout perdu; mon amour seul me reste:
Le ciel, ce ciel qui doit nous désunir,
Me laisse un coeur, et c’est pour me punir.
JASMIN.
S’il est ainsi, si dans votre misère
Vous la r’aimez, n’ayant pas mieux à faire,
De Croupillac le conseil était bon
De vous fourrer, s’il se peut, chez Rondon.
Le sort maudit épuisa votre bourse;
L’amour pourrait vous servir de ressource.
EUPHÉMON FILS.
Moi, l’oser voir! moi, m’offrir à ses yeux,
Après mon crime, en cet état hideux!
Il me faut fuir un père, une maîtresse:
J’ai de tous deux outragé la tendresse;
Et je ne sais, ô regrets superflus!
Lequel des deux doit me haïr le plus.
SCÈNE VI.
EUPHÉMON FILS, FIERENFAT,
JASMIN.
JASMIN.
Voilà, je crois, ce président si sage.
EUPHÉMON FILS.
Lui? je n’avais jamais vu son visage.
Quoi! c’est donc lui, mon frère, mon rival?
FIERENFAT.
En vérité, cela ne va pas mal:
J’ai tant pressé, tant sermonné mon père,
Que malgré lui nous finissons l’affaire.
(En voyant Jasmin.)
Où sont ces gens qui voulaient me servir?
JASMIN.
C’est nous, monsieur; nous venions nous offrir
Très humblement.
FIERENFAT.
Qui de vous deux sait lire?
JASMIN.
C’est lui, monsieur.
FIERENFAT.
Il sait sans doute écrire?
JASMIN.
Oh! oui, monsieur, déchiffrer, calculer.
FIERENFAT.
Mais il devrait savoir aussi parler.
JASMIN.
Il est timide, et sort de maladie.
FIERENFAT.
Il a pourtant la mine assez hardie;
Il me paraît qu’il sent assez son bien.
Combien veux-tu gagner de gages?
EUPHÉMON FILS.
Rien.
JASMIN.
Oh! nous avons, monsieur, l’âme héroïque.
FIERENFAT.
A ce prix-là, viens, sois mon domestique;
C’est un marché que je veux accepter;
Viens, à ma femme il faut te présenter.
EUPHÉMON FILS.
A votre femme?
FIERENFAT.
Oui, oui, je me marie.
EUPHÉMON FILS.
Quand?
FIERENFAT.
Dès ce soir.
EUPHÉMON FILS.
Ciel!... Monsieur, je vous prie,
De cet objet vous êtes donc charmé?
FIERENFAT.
Oui.
EUPHÉMON FILS.
Monsieur...
FIERENFAT.
Hem!
EUPHÉMON FILS.
En seriez-vous aimé?
FIERENFAT.
Oui. Vous semblez bien curieux, mon drôle!
EUPHÉMON FILS.
Que je voudrais lui couper la parole,
Et le punir de son trop de bonheur!
FIERENFAT.
Qu’est-ce qu’il dit?
JASMIN.
Il dit que de grand coeur
Il voudrait bien vous ressembler et plaire.
FIERENFAT.
Eh! je le crois: mon homme est téméraire.
Çà, qu’on me suive, et qu’on soit diligent,
Sobre, frugal, soigneux, adroit, prudent,
Respectueux; allons, La Fleur, La Brie,
Venez, faquins.
EUPHÉMON FILS.
Il me prend une envie,
C’est d’affubler sa face de palais,
A poing fermé, de deux larges soufflets.
JASMIN.
Vous n’êtes pas trop corrigé, mon maître!
EUPHÉMON FILS.
Ah! soyons sage: il est bien temps de l’être.
Le fruit au moins que je dois recueillir
De tant d’erreurs est de savoir souffrir.
FIN DU TROISIÈME ACTE.
ACTE QUATRIÈME.
SCÈNE I.
MADAME CROUPILLAC,
EUPHÉMON FILS, JASMIN.
MADAME CROUPILLAC.
J’ai, mon très cher, par prévoyance extrême,
Fait arriver deux huissiers d’Angoulême.
Et toi, t’es-tu servi de ton esprit?
As-tu bien fait tout ce que je t’ai dit?
Pourras-tu bien d’un air de prud’homie
Dans la maison semer la zizanie?
As-tu flatté le bonhomme Euphémon?
Parle: as-tu vu la future?
EUPHÉMON FILS.
Hélas! non.
MADAME CROUPILLAC.
Comment?
EUPHÉMON FILS.
Croyez que je me meurs d’envie
D’être à ses pieds.
MADAME CROUPILLAC.
Allons donc, je t’en prie;
Attaque-la pour me plaire, et rende-moi
Ce traître ingrat qui séduisit ma foi.
Je vais pour toi procéder en justice,
Et tu feras l’amour pour mon service.
Reprends cet air imposant et vainqueur,
Si sur de soi, si puissant sur un coeur,
Qui triomphait sitôt de la sagesse.
Pour être heureux, reprends ta hardiesse.
EUPHÉMON FILS.
Je l’ai perdue.
MADAME CROUPILLAC.
Eh quoi! quel embarras!
EUPHÉMON FILS.
J’étais hardi lorsque je n’aimais pas.
JASMIN.
D’autres raisons l’intimident peut-être;
Ce Fierenfat est, ma foi, notre maître;
Pour ses valets il nous retient tous deux.
MADAME CROUPILLAC.
C’est fort bien fait, vous êtes trop heureux;
De sa maîtresse être le domestique
Est un bonheur, un destin presque unique:
Profitez-en.
JASMIN.
Je vois certains attraits
S’acheminer pour prendre ici le frais;
De chez Rondon, me semble, elle est sortie.
MADAME CROUPILLAC.
Eh! sois donc vite amoureux, je t’en prie:
Voici le temps: ose un peu lui parler.
Quoi! je te vois soupirer et trembler!
Tu l’aimes donc? ah! mon cher, ah! de grâce!
EUPHÉMON FILS.
Si vous saviez, hélas! ce qui se passe
Dans mon esprit interdit et confus,
Ce tremblement ne vous surprendrait plus.
JASMIN, envoyant Lise.
L’aimable enfant! comme elle est embellie!
EUPHÉMON FILS.
C’est elle; ô Dieu! je meurs de jalousie,
De désespoir, de remords, et d’amour.
MADAME CROUPILLAC.
Adieu: je vais te servir à mon tour.
EUPHÉMON FILS.
Si vous pouvez, faites que l’on diffère
Ce triste hymen.
MADAME CROUPILLAC.
C’est ce que je vais faire.
EUPHÉMON FILS.
Je tremble, hélas!
JASMIN.
Il faut tâcher du moins
Que vous puissiez lui parler sans témoins.
Retirons-nous.
EUPHÉMON FILS.
Oh! je te suis: j’ignore
Ce que j’ai fait, ce qu’il faut faire encore:
Je n’oserai jamais m’y présenter.
SCÈNE II.
LISE, MARTHE; JASMIN,
dans l’enfoncement,
ET EUPHÉMON FILS, plus
reculé.
LISE.
J’ai beau me fuir, me chercher, m’éviter,
Rentrer, sortir, goûter la solitude,
Et de mon coeur faire en secret l’étude;
Plus j’y regarde, hélas! et plus je voi
Que le bonheur n’était pas fait pour moi.
Si quelque chose un moment me console,
C’est Croupillac, c’est cette vieille folle,
A mon hymen mettant empêchement.
Mais ce qui vient redoubler mon tourment,
C’est qu’en effet Fierenfat et mon père
En sont plus vifs à presser ma misère:
Ils ont gagné le bonhomme Euphémon.
MARTHE.
En vérité, ce vieillard est trop bon;
Ce Fierenfat est par trop tyrannique,
Il le gouverne.
LISE.
Il aime un fils unique;
Je lui pardonne: accablé du premier,
Au moins sur l’autre il cherche à s’appuyer.
MARTHE.
Mais, après tout, malgré ce qu’on publie,
Il n’est pas sûr que l’autre soit sans vie.
LISE.
Hélas! il faut (quel funeste tourment!)
Le pleurer mort, ou le haïr vivant.
MARTHE.
De son danger cependant la nouvelle
Dans votre coeur mettait quelque étincelle.
LISE.
Ah! sans l’aimer, on peut plaindre son sort.
MARTHE.
Mais n’être plus aimé, c’est être mort.
Vous allez donc être enfin à son frère?
LISE.
Ma chère enfant, ce mot me désespère.
Pour Fierenfat tu connais ma froideur;
L’aversion s’est changée en horreur:
C’est un breuvage affreux, plein d’amertume,
Que, dans l’excès du mal qui me consume,
Je me résous de prendre malgré moi,
Et que ma main rejette avec effroi.
JASMIN, tirant Marthe par la
robe.
Puis-je en secret, ô gentille merveille!
Vous dire ici quatre mots à l’oreille?
MARTRE, à Jasmin.
Très volontiers.
LISE, à part.
O sort! pourquoi faut-il
Que de mes jours tu respectes le fil,
Lorsqu’un ingrat, un amant si coupable,
Rendit ma vie, hélas! si misérable?
MARTHE, venant à Lise.
C’est un des gens de votre président;
Il est à lui, dit-il, nouvellement;
Il voudrait bien vous parler.
LISE.
Qu’il attende.
MARTHE, à Jasmin.
Mon cher ami, madame vous commande
D’attendre un peu.
LISE.
Quoi! toujours m’excéder!
Et même absent en tous lieux m’obséder!
De mon hymen que je suis déjà lasse!
JASMIN, à Marthe.
Ma belle enfant, obtiens-nous cette grâce.
MARTHE, revenant.
Absolument il prétend vous parler.
LISE.
Ah je vois bien qu’il faut nous en aller.
MARTHE.
Ce quelqu’un-là veut vous voir tout à l’heure;
Il faut, dit-il, qu’il vous parle, ou qu’il meure.
LISE.
Rentrons donc vite, et courons me cacher.
SCÈNE III.
LISE, MARTRE, EUPHÉMON
FILS,
s’appuyant sur JASMIN.
EUPHÉMON FILS.
La voix me manque, et je ne puis marcher;
Mes faibles yeux sont couverts d’un nuage.
JASMIN.
Donnez la main; venons sur son passage.
EUPHÉMON FILS.
Un froid mortel a passé dans mon coeur.
(A Lise.)
Souffrirez-vous...?
LISE, sans le regarder.
Que voulez-vous, monsieur?
EUPHÉMON FILS, se jetant
à genoux.
Ce que je veux? la mort que je mérite.
LISE.
Que vois-je? ô ciel!
MARTHE.
Quelle étrange visite!
C’est Euphémon! grand Dieu! qu’il est changé!
EUPHÉMON FILS.
Oui, je le suis; votre coeur est vengé;
Oui, vous devez en tout me méconnaître:
Je ne suis plus ce furieux, ce traître,
Si détesté, si craint, dans ce séjour,
Qui fit rougir la nature et l’amour.
Jeune, égaré, j’avais tous les caprices;
De mes amis j’avais pris tous les vices;
Et le plus grand, qui ne peut s’effacer,
Le plus affreux, fut de vous offenser.
J’ai reconnu (j’en jure par vous-même,
Par la vertu que j’ai fui, mais que j’aime),
J’ai reconnu ma détestable erreur;
Le vice était étranger dans mon coeur:
Ce coeur n’a plus les taches criminelles
Dont il couvrit ses clartés naturelles;
Mon feu pour vous, ce feu saint et sacré,
Y reste seul; il a tout épuré.
C’est cet amour, c’est lui qui me ramène,
Non pour briser votre nouvelle chaîne,
Non pour oser traverser vos destins;
Un malheureux n’a pas de tels desseins:
Mais quand les maux où mon esprit succombe
Dans mes beaux jours avaient creusé ma tombe,
A peine encore échappé du trépas,
Je suis venu; l’amour guidait mes pas.
Oui, je vous cherche à mon heure dernière,
Heureux cent fois, en quittant la lumière,
Si, destiné pour être votre époux,
Je meurs au moins sans être haï de vous!
LISE.
Je suis à peine en mon sens revenue.
C’est vous, ô ciel! vous, qui cherchez ma vue!
Dans quel état! quel jour!... Ah, malheureux!
Que vous avez fait de tort à tous deux!
EUPHÉMON FILS.
Oui, je le sais; mes excès, que j’abhorre,
En vous voyant semblent plus grands encore;
Ils sont affreux, et vous les connaissez:
J’en suis puni, mais point encore assez.
LISE.
Est-il bien vrai, malheureux que vous êtes,
Qu’enfin domptant vos fougues indiscrètes,
Dans votre coeur en effet combattu,
Tant d’infortune ait produit la vertu?
EUPHÉMON FILS.
Qu’importe, hélas! que la vertu m’éclaire?
Ah! j’ai trop tard aperçu sa lumière!
Trop vainement mon coeur en est épris,
De la vertu je perds en vous le prix.
LISE.
Mais répondez, Euphémon, puis-je croire
Que vous avez gagné cette victoire?
Consultez-vous, ne trompez point mes voeux;
Seriez-vous bien et sage et vertueux?
EUPHÉMON FILS.
Oui, je le suis, car mon coeur vous adore.
LISE.
Vous, Euphémon! vous m’aimeriez encore?
EUPHÉMON FILS.
Si je vous aime? hélas! je n’ai vécu
Que par l’amour, qui seul m’a soutenu.
J’ai tout souffert, tout jusqu’à l’infamie;
Ma main cent fois allait trancher ma vie;
Je respectai les maux qui m’accablaient;
J’aimai mes jours, ils vous appartenaient.
Oui, je vous dois mes sentiments, mon être,
Ces jours nouveaux qui me luiront peut-être;
De ma raison je vous dois le retour,
Si j’en conserve avec autant d’amour.
Ne cachez point à mes yeux pleins de larmes
Ce front serein, brillant de nouveaux charmes:
Regardez-moi, tout changé que je suis;
Voyez l’effet de mes cruels ennuis.
De longs remords, une horrible tristesse,
Sur mon visage ont flétri la jeunesse.
Je fus peut-être autrefois moins affreux;
Mais voyez-moi, c’est tout ce que je veux.
LISE.
Si je vous vois constant et raisonnable,
C’en est assez, je vous vois trop aimable.
EUPHÉMON FILS.
Que dites-vous? juste ciel! vous pleurez?
LISE à Marthe.
Ah! soutiens-moi, mes sens sont égarés.
Moi, je serais l’épouse de son frère!...
N’avez-vous point vu déjà votre père?
EUPHÉMON FILS.
Mon front rougit, il ne s’est point montré
A ce vieillard que j’ai déshonoré:
Haï de lui, proscrit, sans espérance,
J’ose l’aimer, mais je fuis sa présence.
LISE.
Eh! quel est donc votre projet enfin?
EUPHÉMON FILS.
Si de mes jours Dieu recule la fin,
Si votre sort vous attache à mon frère,
Je vais chercher le trépas à la guerre;
Changeant de nom aussi bien que d’état.
Avec honneur je servirai soldat.
Peut-être un jour le bonheur de mes armes
Fera ma gloire, et m’obtiendra vos larmes.
Par ce métier l’honneur n’est point blessé;
Rose et Fabert ont ainsi commencé.
LISE.
Ce désespoir est d’une âme bien haute,
Il est d’un coeur au-dessus de sa faute;
Ces sentiments me touchent encor plus
Que vos pleurs même à mes pieds répandus.
Non, Euphémon, si de moi je dispose,
Si je peux fuir l’hymen qu’on me propose,
De votre sort si je puis prendre soin,
Pour le changer vous n’irez pas si loin.
EUPHÉMON FILS.
O ciel! mes maux ont attendri votre âme!
LISE.
Ils me touchaient: votre remords m’enflamme.
EUPHÉMON FILS.
Quoi! vos beaux yeux, si longtemps courroucés,
Avec amour sur les miens sont baissés!
Vous rallumez ces feux si légitimes,
Ces feux sacrés qu’avaient éteints mes
crimes.
Ah! si mon frère, aux trésors attaché,
Garde mon bien à mon père arraché,
S’il engloutit à jamais l’héritage
Dont la nature avait fait mon partage;
Qu’il porte envie à ma félicité:
Je vous suis cher, il est déshérité.
Ah! je mourrai de l’excès de ma joie!
MARTHE.
Ma foi! c’est lui qu’ici le diable envoie.
LISE.
Contraignez donc ces soupirs enflammés;
Dissimulez.
EUPHÉMON FILS.
Pourquoi, si vous m’aimez?
LISE.
Ah! redoutez mes parents, votre père!
Nous ne pouvons cacher à votre frère
Que vous avez embrassé mes genoux;
Laissez-le au moins ignorer que c’est vous.
MARTHE.
Je ris déjà de sa grave colère.
SCÈNE IV.
LISE, EUPHÉMON FILS, MARTHE,
JASMIN; FIERENFAT, dans le fond,
pendant qu’Euphémon lui
tourne le dos.
FIERENFAT.
Ou quelque diable a troublé ma visière,
Ou, si mon oeil est toujours clair et net,
Je suis... j’ai vu... je le suis... j’ai mon fait.
(En avançant vers Euphémon.)
Ah! c’est donc toi, traître, impudent, faussaire!
EUPHÉMON FILS, en colère.
Je...
JASMIN, se mettant entre eux.
C’est, monsieur, une importante affaire
Qui se traitait, et que vous dérangez;
Ce sont deux coeurs en peu de temps changés;
C’est du respect, de la reconnaissance,
De la vertu... Je m’y perds, quand j’y pense.
FIERENFAT.
De la vertu? Quoi! lui baiser la main!
De la vertu? scélérat!
EUPHÉMON FILS.
Ah! Jasmin,
Que, si j’osais...
FIERENFAT.
Non, tout ceci m’assomme:
Si c’eût été du moins un gentilhomme!
Mais un valet, un gueux contre lequel,
En intentant un procès criminel,
C’est de l’argent que je perdrais peut-être!...
LISE, à Euphémon.
Contraignez-vous, si vous m’aimez.
FIERENFAT.
Ah! traître!
Je te ferai pendre ici, sur ma foi!
(A Marthe.)
Tu ris, coquine!
MARTHE.
Oui, monsieur.
FIERENFAT.
Et pourquoi?
De quoi ris-tu?
MARTHE.
Mais, monsieur, de la chose...
FIERENFAT.
Tu ne sais pas à quoi ceci t’expose,
Ma bonne amie, et ce qu’au nom du roi
On fait parfois aux filles comme toi?
MARTHE.
Pardonnez-moi, je le sais à merveilles.
FIERENFAT, à Lise.
Et vous semblez vous boucher les oreilles,
Vous, infidèle avec votre air sucré,
Qui m’avez fait ce tour prématuré;
De votre coeur l’inconstance est précoce;
Un jour d’hymen! une heure avant la noce!
Voilà, ma foi, de votre probité!
LISE.
Calmez, monsieur, votre esprit irrité:
Il ne faut pas sur la simple apparence
Légèrement condamner l’innocence.
FIERENFAT.
Quelle innocence!
LISE.
Oui, quand vous connaîtrez
Mes sentiments, vous les estimerez.
FIERENFAT.
Plaisant chemin pour avoir de l’estime!
EUPHÉMON FILS.
Oh! c’en est trop.
LISE, à Euphémon.
Quel courroux vous anime?
Eh! réprimez...
EUPHÉMON FILS.
Non, je ne puis souffrir
Que d’un reproche il ose vous couvrir.
FIERENFAT.
Savez-vous bien que l’on perd son douaire,
Son bien, sa dot, quand...
EUPHÉMON FILS, en colère,
et mettant la main sur la garde
de son épée.
Savez-vous vous taire?
LISE.
Eh! modérez...
EUPHÉMON FILS.
Monsieur le président,
Prenez un air un peu moins imposant,
Moins fier, moins haut, moins juge; car madame
N’a pas l’honneur d’être encor votre femme;
Elle n’est point votre maîtresse aussi.
Eh! pourquoi donc gronder de tout ceci?
Vos droits sont nuls: il faut avoir su plaire
Pour obtenir le droit d’être en colère.
De tels appas n’étaient point faits pour vous;
Il vous sied mal d’oser être jaloux.
Madame est bonne, et fait grâce à mon zèle:
Imitez-la, soyez aussi bon qu’elle.
FIERENFAT, en posture de se battre.
Je n’y puis plus tenir. A moi, mes gens!
EUPHÉMON FILS.
Comment?
FIERENFAT.
Allez me chercher des sergents.
LISE, à Euphémon
fils.
Retirez-vous.
FIERENFAT.
Je te ferai connaître
Ce que l’on doit de respect à son maître,
A mon état, à ma robe.
EUPHÉMON FILS.
Observez
Ce qu’à madame ici vous en devez;
Et quant à moi, quoi qu’il puisse en paraître,
C’est vous, monsieur, qui m’en devez, peut-être.
FIERENFAT.
Moi... moi?
EUPHÉMON FILS.
Vous... vous.
FIERENFAT.
Ce drôle est bien osé.
C’est quelque amant en valet déguisé.
Qui donc es-tu? réponds-moi.
EUPHÉMON FILS.
Je l’ignore;
Ma destinée est incertaine encore:
Mon sort, mon rang, mon état, mon bonheur,
Mon être enfin, tout dépend de son coeur,
De ses regards, de sa bonté propice.
FIERENFAT
Il dépendra bientôt de la justice,
Je t’en réponds; va, va, je cours hâter
Tous mes recors, et vite instrumenter.
(A Lise.)
Allez, perfide, et craignez ma colère;
J’amènerai vos parents, votre père;
Votre innocence en son jour paraîtra,
Et comme il faut on vous estimera.
SCÈNE V.
LISE, EUPHÉMON FILS, MARTHE.
LISE.
Eh! cachez-vous, de grâce; rentrons vite:
De tout ceci je crains pour nous la suite.
Si votre père apprenait que c’est vous,
Rien ne pourrait apaiser son courroux;
Il penserait qu’une fureur nouvelle
Pour l’insulter en ces lieux vous rappelle;
Que vous venez entre nos deux maisons
Porter le trouble et les divisions;
Et l’on pourrait, pour ce nouvel esclandre,
Vous enfermer, hélas sans vous entendre.
MARTHE.
Laissez-moi donc le soin de le cacher.
Soyez-en sûre, on aura beau chercher.
LISE.
Allez, croyez qu’il est très nécessaire
Que j’adoucisse en secret votre père.
De la nature il faut que le retour
Soit, s’il se peut, l’ouvrage de l’amour(17).
Cachez-vous bien...
(A Marthe.)
Prends soin qu’il ne paraisse.
Eh! va donc vite.
SCÈNE VI.
RONDON, LISE.
RONDON.
Eh bien! ma Lise, qu’est-ce?
Je te cherchais, et ton époux aussi.
LISE.
Il ne l’est pas, que je crois, Dieu merci
RONDON.
Où vas-tu donc?
LISE.
Monsieur, la bienséance
M’oblige encor d’éviter sa présence.
(Elle sort.)
RONDON.
Ce président est donc bien dangereux!
Je voudrais être incognito près d’eux;
Là... voir un peu quelle plaisante mine
Font deux amants qu’à l’hymen on destine.
SCÈNE VII.
FIERENFAT, RONDON, SERGENTS.
FIERENFAT.
Ah! les fripons, ils sont fins et subtils.
Où les trouver? où sont-ils? où
sont-ils?
Où cachent-ils ma honte et leur fredaine?
RONDON.
Ta gravité me semble hors d’haleine.
Que prétends-tu? que cherches-tu?
qu’as-tu(var2)?
Que t’a-t-on fait?
FIERENFAT.
J’ai... qu’on m’a fait cocu.
RONDON.
Cocu! tudieu! prends garde, arrête, observe.
FIERENFAT.
Oui, oui, ma femme. Allez, Dieu me préserve
De lui donner le nom que je lui dois!
Je suis cocu, malgré toutes les lois.
RONDON.
Mon gendre!
FIERENFAT.
Hélas! il est trop vrai, beau-père.
RONDON.
Eh quoi! la chose...
FIERENFAT.
Oh! la chose est fort claire.
RONDON.
Vous me poussez...
FIERENFAT.
C’est moi qu’on pousse à bout.
RONDON.
Si je croyais...
FIERENFAT.
Vous pouvez croire tout.
RONDON.
Mais plus j’entends, moins je comprends, mon gendre.
FIERENFAT.
Mon fait pourtant est facile à comprendre.
RONDON.
S’il était vrai, devant tous mes voisins
J’étranglerais ma Lise de mes mains.
FIERENFAT.
Étranglez donc, car la chose est prouvée.
RONDON.
Mais en effet ici je l’ai trouvée,
La voix éteinte et le regard baissé;
Elle avait l’air timide, embarrassé.
Mon gendre, allons, surprenons la pendarde;
Voyons le cas, car l’honneur me poignarde.
Tudieu, l’honneur! Oh, voyez-vous, Rondon,
En fait d’honneur, n’entend jamais raison.
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
ACTE CINQUIÈME.
SCÈNE I.
LISE, MARTHE.
LISE.
Ah je me sauve à peine entre tes bras:
Que de danger! quel horrible embarras!
Faut-il qu’une âme aussi tendre, aussi pure,
D’un tel soupçon souffre un moment l’injure!
Cher Euphémon, cher et funeste amant,
Es-tu donc né pour faire mon tourment?
A ton départ tu m’arrachas la vie,
Et ton retour m’expose à l’infamie.
(A Marthe.)
Prends garde au moins, car on cherche partout.
MARTHE.
J’ai mis, je crois, tous mes chercheurs à bout,
Nous braverons le greffe et l’écritoire;
Certains recoins, chez moi, dans mon armoire,
Pour mon usage en secret pratiqués,
Par ces furets ne sont point remarqués;
Là, votre amant se tapit, se dérobe
Aux yeux hagards des noirs pédants en robe:
Je les ai tous fait courir comme il faut,
Et de ces chiens la meute est en défaut.
SCÈNE Il.
LISE, MARTHE, JASMIN.
LISE.
Eh bien! Jasmin, qu’a-t-on fait?
JASMIN.
Avec gloire
J’ai soutenu mon interrogatoire;
Tel qu’un fripon blanchi dans le métier,
J’ai répondu sans jamais m’effrayer.
L’un vous traînait sa voix de pédagogue,
L’autre braillait d’un ton cas, d’un air rogue;
Tandis qu’un autre, avec un ton flûté,
Disait: « Mon fils, sachons la vérité.
»
Moi, toujours ferme, et toujours laconique,
Je rembarrais la troupe scolastique.
LISE.
On ne sait rien?
JASMIN.
Non, rien; mais dès demain
On saura tout, car tout se sait enfin.
LISE.
Ah! que du moins Fierenfat en colère
N’ait pas le temps de prévenir son père:
Je tremble encore, et tout accroît ma peur;
Je crains pour lui, je crains pour mon honneur.
Dans mon amour j’ai mis mes espérances;
Il m’aidera...
MARTHE.
Moi, je suis dans des transes
Que tout ceci ne soit cruel pour vous,
Car nous avons deux pères contre nous,
Un président, les bégueules, les prudes.
Si vous saviez quels airs hautains et rudes,
Quel ton sévère, et quel sourcil froncé,
De leur vertu le faste rehaussé
Prend contre vous; avec quelle insolence
Leur âcreté poursuit votre innocence:
Leurs cris, leur zèle, et leur sainte fureur
Vous feraient rire, ou vous feraient horreur.
JASMIN.
J’ai voyagé, j’ai vu du tintamarre:
Je n’ai jamais vu semblable bagarre:
Tout le logis est sens dessus dessous.
Ah! que les gens sont sots, méchants, et fous!
On vous accuse, on augmente, on murmure;
En cent façons on conte l’aventure.
Les violons sont déjà renvoyés,
Tout interdits, sans boire, et point payés;
Pour le festin six tables bien dressées(18)
Dans ce tumulte ont été renversées.
Le peuple accourt, le laquais boit et rit,
Et Rondon jure, et Fierenfat écrit.
LISE.
Et d’Euphémon le père respectable,
Que fait-il donc dans ce trouble effroyable?
MARTHE.
Madame, on voit sur son front éperdu
Cette douleur qui sied à la vertu;
Il lève au ciel les yeux; il ne peut croire
Que vous ayez d’une tache si noire
Souillé l’honneur de vos jours innocents;
Par des raisons il combat vos parents:
Enfin, surpris des preuves qu’on lui donne,
Il en gémit, et dit que sur personne
Il ne faudra s’assurer désormais,
Si cette tache a flétri vos attraits.
LISE.
Que ce vieillard m’inspire de tendresse!
MARTHE.
Voici Rondon, vieillard d’une autre espèce.
Fuyons, madame.
LISE.
Ah! gardons-nous-en bien;
Mon coeur est pur: il ne doit craindre rien.
JASMIN.
Moi, je crains donc.
SCÈNE III.
LISE, MARTHE, RONDON.
RONDON.
Matoise! mijaurée!
Fille pressée, âme dénaturée!
Ah! Lise, Lise, allons, je veux savoir
Tous les entours de ce procédé noir.
Çà, depuis quand connais-tu le corsaire?
Son nom? son rang? comment t’a-t-il pu plaire?
De ses méfaits je veux savoir le fil.
D’où nous vient-il? en quel endroit est-il?
Réponds, réponds: tu ris de ma colère?
Tu ne meurs pas de honte?
LISE.
Non, mon père.
RONDON.
Encor des non? toujours ce chien de ton;
Et toujours non, quand on parle à Rondon!
La négative est pour moi trop suspecte:
Quand on a tort, il faut qu’on me respecte,
Que l’on me craigne, et qu’on sache obéir.
LISE.
Oui, je suis prête à vous tout découvrir.
RONDON.
Ah! c’est parler cela; quand je menace,
On est petit...
LISE.
Je ne veux qu’une grâce,
C’est qu’Euphémon daignât auparavant
Seul en ce lieu me parler un moment.
RONDON.
Euphémon? bon! eh! que pourra-t-il faire?
C’est à moi seul qu’il faut parler.
LISE.
Mon père,
J’ai des secrets qu’il faut lui confier;
Pour votre honneur daignez me l’envoyer,
Daignez... c’est tout ce que je puis vous dire.
RONDON.
A sa demande encor faut-il souscrire?
A ce bonhomme elle vent s’expliquer;
On peut fort bien souffrir, sans rien risquer,
Qu’en confidence elle lui parle seule;
Puis sur-le-champ je cloître ma bégueule.
SCÈNE IV.
LISE, MARTHE.
LISE.
Digne Euphémon, pourrai-je te toucher?
Mon coeur de moi semble se détacher.
J’attends ici mon trépas ou ma vie.
(A Marthe.)
Écoute un peu.
(Elle lui parle à l’oreille.)
MARTHE.
Vous serez obéie.
SCÈNE V.
EUPHÉMON PÈRE,
LISE.
LISE.
Un siège... Hélas!... Monsieur, asseyez-vous,
Et permettez que je parle à genoux.
EUPHÉMON,
l’empêchant de se mettre
à genoux.
Vous m’outragez.
LISE.
Non, mon coeur vous révère;
Je vous regarde à jamais comme un père.
EUPHÉMON PÈRE.
Qui? vous! ma fille?
LISE.
Oui, j’ose me flatter
Que c’est un nom que j’ai su mériter.
EUPHÉMON PÈRE.
Après l’éclat et la triste aventure
Qui de nos noeuds a causé la rupture!
LISE.
Soyez mon juge, et lisez dans mon coeur;
Mon juge enfin sera mon protecteur.
Écoutez-moi; vous allez reconnaître
Mes sentiments, et les vôtres peut-être.
(Elle prend un siège à côté
de lui.)
Si votre coeur avait été lié,
Par la plus tendre et plus pure amitié,
A quelque objet de qui l’aimable enfance
Donna d’abord la plus belle espérance,
Et qui brilla dans son heureux printemps,
Croissant en grâce, en mérite, en talents;
Si quelque temps sa jeunesse abusée,
Des vains plaisirs suivant la pente aisée,
Au feu de l’âge avait sacrifié
Tous ses devoirs, et même l’amitié.
EUPHÉMON PÈRE.
Eh bien?
LISE.
Monsieur, si son expérience
Eût reconnu la triste jouissance
De ces faux biens, objets de ses transports,
Nés de l’erreur, et suivis des remords;
Honteux enfin de sa folle conduite,
Si sa raison, par le malheur instruite,
De ses vertus rallument le flambeau,
Le ramenait avec un coeur nouveau;
Ou que plutôt, honnête homme et fidèle,
Il eût repris sa forme naturelle;
Pourriez-vous bien lui fermer aujourd’hui
L’accès d’un coeur qui fut ouvert pour lui?
EUPHÉMON PÈRE.
De ce portrait que voulez-vous conclure?
Et quel rapport a-t-il à mon injure?
Le malheureux qu’à vos pieds on a vu
Est un jeune homme en ces lieux inconnu;
Et cette veuve, ici, dit elle-même
Qu’elle l’a vu six mois dans Angoulême;
Un autre dit que c’est un effronté,
D’amours obscurs follement entêté;
Et j’avouerai que ce portrait redouble
L’étonnement et l’horreur qui me trouble.
LISE.
Hélas! monsieur, quand vous aurez appris
Tout ce qu’il est, vous serez plus surpris.
De grâce, un mot; votre âme est noble et
belle;
La cruauté n’est pas faite pour elle:
N’est-il pas vrai qu’Euphémon votre fils
Fut longtemps cher à vos yeux attendris?
EUPHÉMON PÈRE.
Oui, je l’avoue, et ses lâches offenses
Ont d’autant mieux mérité mes vengeances:
J’ai plaint sa mort, j’avais plaint ses malheurs;
Mais la nature, au milieu de mes pleurs,
Aurait laissé ma raison saine et pure
De ses excès punir sur lui l’injure.
LISE.
Vous! vous pourriez à jamais le punir,
Sentir toujours le malheur de haïr,
Et repousser encore avec outrage
Ce fils changé, devenu votre image,
Qui de ses pleurs arroserait vos pieds!
Le pourriez-vous?
EUPHÉMON PÈRE.
Hélas! vous oubliez
Qu’il ne faut point, par de nouveaux supplices,
De ma blessure ouvrir les cicatrices.
Mon fils est mort, ou mon fils, loin d’ici,
Est dans le crime à jamais endurci:
De la vertu s’il eût repris la trace,
Viendrait-il pas me demander sa grâce?
LISE.
La demander! sans doute, il y viendra;
Vous l’entendrez; il vous attendrira.
EUPHÉMON PÈRE.
Que dites-vous?
LISE.
Oui, si la mort trop prompte
N’a pas fini sa douleur et sa honte,
Peut-être ici vous le verrez mourir
A vos genoux, d’excès de retentir.
EUPHÉMON PÈRE.
Vous sentez trop quel est mon trouble extrême.
Mon fils vivrait!
LISE.
S’il respire, il vous aime.
EUPHÉMON PÈRE.
Ah! s’il m’aimait! Mais quelle vaine erreur!
Comment? de qui l’apprendre?
LISE.
De son coeur.
EUPHÉMON PÈRE.
Mais sauriez-vous...?
LISE.
Sur tout ce qui le touche
La vérité vous parle par ma bouche.
EUPHÉMON PÈRE.
Non, non, c’est trop me tenir en suspens;
Ayez pitié du déclin de mes ans:
J’espère encore, et je suis plein d’alarmes.
J’aimai mon fils; jugez-en par mes larmes.
Ah! s’il vivait, s’il était vertueux!
Expliquez-vous; parlez-moi.
LISE.
Je le veux(var3):
Il en est temps, il faut vous satisfaire.
(Elle fait quelques pas, et s’adresse
à Euphémon fils, qui est dans la coulisse.)
Venez enfin.
SCÈNE VI.
EUPHÉMON PÈRE,
EUPHÉMON FILS,
LISE.
EUPHÉMON PÈRE.
Que vois-je? ô ciel!
EUPHÉMON FILS, aux pieds
de son père.
Mon père,
Connaissez-moi, décidez de mon sort;
J’attends d’un mot ou la vie ou la mort.
EUPHÉMON PÈRE.
Ah! qui ramène en cette conjoncture?
EUPHÉMON FILS.
Le repentir, l’amour, et la nature.
LISE, se mettant aussi à
genoux.
A vos genoux vous voyez vos enfants;
Oui, nous avons les mêmes sentiments,
Le même coeur...
EUPHÉMON FILS, en montrant
Lise.
Hélas! son indulgence
De mes fureurs a pardonné l’offense;
Suivez, suivez, pour cet infortuné,
L’exemple heureux que l’amour a donné.
Je n’espérais, dans ma douleur mortelle,
Que d’expirer aimé de vous et d’elle;
Et si je vis, ah! c’est pour mériter
Ces sentiments dont j’ose me flatter.
D’un malheureux vous détournez la vue?
De quels transports votre âme est-elle émue?
Est-ce la haine? Et ce fils condamné...
EUPHÉMON PÈRE,
se levant et l’embrassant.
C’est la tendresse, et tout est pardonné |