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SCÈNE I.
EUPHÉMON, RONDON.
RONDON.
Mon triste ami, mon cher et vieux voisin,
Que de bon coeur j’oublierai ton chagrin!
Que je rirai! Quel plaisir! Que ma fille
Va ranimer ta dolente famille!
Mais mons ton fils, le sieur de Fierenfat,
Me semble avoir un procédé bien plat.
EUPHÉMON.
Quoi donc?
RONDON.
Tout fier de sa magistrature
Il fait l’amour avec poids et mesure.
Adolescent qui s’érige en barbon,
Jeune écolier qui vous parle en Caton,
Est, à mon sens, un animal bernable;
Et j’aime mieux l’air fou que l’air capable:
Il est trop fat.
EUPHÉMON.
Et vous êtes aussi
Un peu trop brusque.
RONDON.
Ah! je suis fait ainsi.
j’aime le vrai, je me plais à l’entendre;
j’aime à le dire, à gourmander mon gendre,
A bien mater cette fatuité,
Et l’air pédant dont il est encrôuté.
Vous avez fait, beau-père, en père sage,
Quand son aîné, ce joueur, ce volage,
Ce débauché, ce fou, partit d’ici,
De donner tout à ce sot cadet-ci;
De mettre en lui toute votre espérance,
Et d’acheter pour lui la présidence
De cette ville: oui, c’est un trait prudent.
Mais dès qu’il fut monsieur le président
Il fut, ma foi, gonflé d’impertinence:
Sa gravité marche et parle en cadence,
Il dit qu’il a bien plus d’esprit que moi,
Qui, comme on sait, en ai bien plus que toi.
Il est...
EUPHÉMON.
Eh mais! quelle humeur vous emporte?
Faut-il toujours...
RONDON.
Va, va, laisse, qu’importe?
Tous ces défauts, vois-tu, sont comme rien
Lorsque d’ailleurs on amasse un gros bien.
Il est avare; et tout avare est sage(11).
Oh! c’est un vice excellent en ménage,
Un très bon vice. Allons, dès aujourd’hui
Il est mon gendre, et ma Lise est à lui.
Il reste donc, notre triste beau-père,
A faire ici donation entière
De tous vos biens, contrats, acquis, conquis,
Présents, futurs, à monsieur votre fils,
En réservant sur votre vieille tête
D’un usufruit l’entretien fort honnête;
Le tout en bref arrêté, cimenté,
Pour que ce fils, bien cossu, bien doté,
Joigne à nos biens une vaste opulence:
Sans quoi soudain ma Lise à d’autres pense.
EUPHÉMON.
Je l’ai promis, et j’y satisferai;
Oui, Fierenfat aura le bien que j’ai.
Je veux couler au sein de la retraite
La triste fin de ma vie inquiète;
Mais je voudrais qu’un fils si bien doté
Eût pour mes biens un peu moins d’âpreté.
J’ai vu d’un fils la débauche insensée,
Je vois dans l’autre une âme intéressée.
RONDON.
Tant mieux! tant mieux!
EUPHÉMON.
Cher ami, je suis né
Pour n’être rien qu’un père infortuné.
RONDON.
Voilà-t-il pas de vos jérémiades,
De vos regrets, de vos complaintes fades?
Voulez-vous pas que ce maître étourdi,
Ce bel aîné dans le vice enhardi,
Venant gâter les douceurs que j’apprête,
Dans cet hymen paraisse en trouble-fête?
EUPHÉMON.
Non.
RONDON.
Voulez-vous qu’il vienne sans façon
Mettre en jurant le feu dans la maison?
EUPHÉMON.
Non.
RONDON.
Qu’il vous batte, et qu’il m’enlève Lise?
Lise autrefois à cet aîné promise;
Ma Lise qui...
EUPHÉMON.
Que cet objet charmant
Soit préservé d’un pareil garnement!
RONDON.
Qu’il entre ici pour dépouiller son père?
Pour succéder?
EUPHÉMON.
Non.. tout est à son frère.
RONDON.
Ah! sans cela point de Lise pour lui.
EUPHÉMON.
Il aura Lise et mes biens aujourd’hui;
Et son aîné n’aura, pour tout partage,
Que le courroux d’un père qu’il outrage:
Il le mérite, il fut dénaturé.
RONDON.
Ah! vous l’aviez trop longtemps enduré.
L’autre du moins agit avec prudence;
Mais cet aîné! quel trait d’extravagance!
Le libertin, mon Dieu, que c’était là!
Te souvient-il, vieux beau-père, ah, ah, ah!
Qu’il te vola (ce tour est bagatelle)
Chevaux, habits, linge, meubles, vaisselle,
Pour équiper la petite Jourdain,
Qui le quitta le lendemain matin?
J’en ai bien ri, je l’avoue.
EUPHÉMON.
Ah! quels charmes
Trouvez-vous donc à rappeler mes larmes?
RONDON.
Et sur un as mettant vingt rouleaux d’or...
Hé, hé!
EUPHÉMON.
Cessez.
RONDON.
Te souvient-il encor,
Quand l’étourdi dut en lace d’église
Se fiancer à ma petite Lise,
Dans quel endroit on le trouva caché?
Comment, pour qui?... Peste, quel débauché!
EUPHÉMON.
Épargnez-moi ces indignes histoires,
De sa conduite impressions trop noires;
Ne suis-je pas assez infortuné?
Je suis sorti des lieux où je suis né(12)
Pour m’épargner, pour ôter de ma vue
Ce qui rappelle un malheur qui me tue:
Votre commerce ici vous a conduit;
Mon amitié, ma douleur vous y suit.
Ménagez-les: vous prodiguez sans cesse
La vérité; mais la vérité
blesse.
RONDON.
Je me tairai, soit: j’y consens, d’accord.
Pardon; mais diable! aussi vous aviez tort,
En connaissant le fougueux caractère
De votre fils, d’en faire un mousquetaire.
EUPHÉMON.
Encor!
RONDON.
Pardon; mais vous deviez...
EUPHÉMON.
Je dois
Oublier tout pour notre nouveau choix,
Pour mon cadet, et pour son mariage.
Çà, pensez-vous que ce cadet si sage
De votre fille ait pu toucher le coeur?
RONDON.
Assurément. Ma fille a de l’honneur,
Elle obéit à mon pouvoir suprême;
Et quand je dis: « Allons, je veux qu’on aime,
»
Son coeur docile, et que j’ai su tourner,
Tout aussitôt aime sans raisonner:
A mon plaisir j’ai pétri sa jeune âme.
EUPHÉMON.
Je doute un peu pourtant qu’elle s’enflamme
Par vos leçons; et je me trompe fort
Si de vos soins votre fille est d’accord.
Pour mon aîné j’obtins le sacrifice
Des voeux naissants de son âme novice:
Je sais quels sont ces premiers traits d’amour:
Le coeur est tendre; il saigne plus d’un jour.
RONDON.
Vous radotez.
EUPHÉMON.
Quoi que vous puissiez dire,
Cet étourdi pouvait très bien séduire.
RONDON.
Lui? point du tout; ce n’était qu’un vaurien.
Pauvre bonhomme! allez, ne craignez rien;
Car à ma fille, après ce beau ménage,
J’ai défendu de l’aimer davantage.
Ayez le coeur sur cela réjoui;
Quand j’ai dit non, personne ne dit oui.
Voyez plutôt.
SCÈNE II.
EUPHÉMON, RONDON, LISE,
MARTHE.
RONDON.
Approchez, venez, Lise;
Ce jour pour vous est un grand jour de crise.
Que je te donne un mari jeune ou vieux,
Ou laid ou beau, triste ou gai, riche ou gueux,
Ne sens-tu pas des désirs de lui plaire,
Du goût pour lui, de l’amour?
LISE.
Non, mon père.
RONDON.
Comment, coquine?
EUPHÉMON.
Ah! ah! notre féal,
Votre pouvoir va, ce semble, un peu mal:
Qu’est devenu ce despotique empire?
RONDON.
Comment! après tout ce que j’ai pu dire,
Tu n’aurais pas un peu de passion
Pour ton futur époux?
LISE.
Mon père, non.
RONDON.
Ne sais-tu pas que le devoir t’oblige
A lui donner tout ton coeur?
LISE.
Non, vous dis-je.
Je sais, mon père, à quoi ce noeud sacré
Oblige un coeur de vertu pénétré;
Je sais qu’il faut, aimable en sa sagesse,
De son époux mériter la tendresse,
Et réparer du moins par la bonté
Ce que le sort nous refuse en beauté(var1);
Être au dehors discrète, raisonnable;
Dans sa maison, douce, égale, agréable:
Quant à l’amour, c’est tout un autre point;
Les sentiments ne se commandent point.
N’ordonnez rien; l’amour fuit l’esclavage.
De mon époux le reste est le partage;
Mais pour mon coeur, il le doit mériter:
Ce coeur au moins, difficile à dompter,
Ne peut aimer ni par ordre d’un père,
Ni par raison, ni par devant notaire.
EUPHÉMON.
C’est, à mon gré, raisonner sensément;
J’approuve fort ce juste sentiment.
C’est à mon fils à tâcher de se rendre
Digne d’un coeur aussi noble que tendre.
RONDON.
Vous tairez-vous, radoteur complaisant,
Flatteur barbon, vrai corrupteur d’enfant?
Jamais sans vous ma fille, bien apprise,
N’eût devant moi lâché cette sottise.
(A Lise.)
Écoute, toi: je te baille un mari
Tant soit peu fat, et par trop renchéri(13);
Mais c’est à moi de corriger mon gendre:
Toi, tel qu’il est, c’est à toi de le prendre,
De vous aimer, si vous pouvez, tous deux,
Et d’obéir à tout ce que je veux:
C’est là ton lot; et toi, notre beau-père,
Allons signer chez notre gros notaire,
Qui vous allonge en cent mots superflus
Ce qu’on dirait en quatre tout au plus.
Allons hâter son bavard griffonnage;
Lavons la tête à ce large visage;
Puis je reviens; après cet entretien,
Gronder ton fils, ma fille, et toi.
EUPHÉMON.
Fort bien.
SCÈNE III.
LISE, MARTHE.
MARTHE.
Mon Dieu, qu’il joint à tous ses airs grotesques
Des sentiments et des travers burlesques!
LISE.
Je suis sa fille; et de plus son humeur
N’altère point la bonté de son coeur;
Et sous les plis d’un front atrabilaire,
Sous cet air brusque il a l’âme d’un père:
Quelquefois même, au milieu de ses cris,
Tout en grondant, il cède à mes avis.
Il est bien vrai qu’en blâmant la personne
Et les défauts du mari qu’il me donne,
En me montrant d’une telle union
Tous les dangers, il a grande raison;
Mais lorsqu’ensuite il ordonne que j’aime,
Dieu! que je sens que son tort est extrême!
MARTHE.
Comment aimer un monsieur Fierenfat?
J’épouserais plutôt un vieux soldat
Qui jure, boit, bat sa femme, et qui l’aime,
Qu’un fat en robe, enivré de lui-même,
Qui, d’un ton grave et d’un air de pédant,
Semble juger sa femme en lui parlant;
Qui comme un paon dans lui-même se mire,
Sous son rabat se rengorge et s’admire,
Et, plus avare encor que suffisant,
Vous fait l’amour en comptant son argent.
LISE.
Ah! ton pinceau l’a peint d’après nature.
Mais qu’y ferai-je? il faut bien que j’endure
L’état forcé de cet hymen prochain.
On ne fait pas comme on veut son destin:
Et mes parents, ma fortune, mon âge,
Tout de l’hymen me prescrit l’esclavage.
Ce Fierenfat est, malgré mes dégoûts,
Le seul qui puisse être ici mon époux;
Il est le fils de l’ami de mon père;
C’est un parti devenu nécessaire.
Hélas! quel coeur, libre dans ses soupirs,
Peut se donner au gré de ses désirs?
Il faut céder le temps, la patience,
Sur mon époux vaincront ma répugnance;
Et je pourrai, soumise à mes liens,
A ses défauts me prêter comme aux miens.
MARTHE.
C’est bien parler, belle et discrète Lise:
Mais votre coeur tant soit peu se déguise.
Si j’osais... mais vous m’avez ordonné
De ne parler jamais de cet aîné.
LISE.
Quoi?
MARTHE.
D’Euphémon, qui, malgré tous ses vices,
De votre coeur eut les tendres prémices;
Qui vous aimait.
LISE.
Il ne m’aima jamais.
Ne parlons plus de ce nom que je hais.
MARTHE, en s’en allant.
N’en parlons plus.
LISE, la retenant.
Il est vrai, sa jeunesse
Pour quelque temps a surpris ma tendresse.
Était-il fait pour un coeur vertueux?
MARTHE, en s’en allant.
C’était un fou, ma foi, très dangereux.
LISE, la retenant.
De corrupteurs sa jeunesse entourée,
Dans les excès se plongeait égarée:
Le malheureux! il cherchait tour à tour
Tous les plaisirs; il ignorait l’amour.
MARTHE.
Mais autrefois vous m’avez paru croire
Qu’à vous aimer il avait mis sa gloire,
Que dans vos fers il était engagé.
LISE.
S’il eût aimé, je l’aurais corrigé.
Un amour vrai, sans feinte et sans caprice,
Est en effet le plus grand frein du vice.
Dans ses liens qui sait se retenir
Est honnête homme, ou va le devenir.
Mais Euphémon dédaigna sa maîtresse;
Pour la débauche il quitta la tendresse.
Ses faux amis, indigents scélérats,
Qui dans le piège avaient conduit ses pas,
Ayant mangé tout le bien de sa mère,
Ont sous son nom volé son triste père;
Pour comble enfin, ces séducteurs cruels
L’ont entraîné loin des bras paternels,
Loin de mes yeux, qui, noyés dans les larmes,
Pleuraient encor ses vices et ses charmes.
Je ne prends plus nul intérêt à lui.
MARTHE.
Son frère enfin lui succède aujourd’hui:
Il aura Lise; et certes c’est dommage;
Car l’autre avait un bien joli visage,
De blonds cheveux, la jambe faite au tour,
Dansait, chantait, était né pour l’amour.
LISE.
Ah! que dis-tu?
MARTHE.
Même dans ces mélanges
D’égarements, de sottises étranges,
On découvrait aisément dans son coeur,
Sous ces défauts, un certain fonds d’honneur.
LISE.
Il était né pour le bien, je l’avoue.
MARTHE.
Ne croyez pas que ma bouche le loue;
Mais il n’était, me semble, point flatteur,
Point médisant, point escroc, point menteur.
LISE.
Oui; mais...
MARTHE.
Fuyons; car c’est monsieur son frère.
LISE.
Il faut rester; c’est un mal nécessaire.
SCÈNE Iv.
LISE, MARTHE,
LE PRÉSIDENT FIERENFAT.
FIERENFAT.
Je l’avouerai, cette donation
Doit augmenter la satisfaction
Que vous avez d’un si beau mariage.
Surcroît de biens est l’âme d’un ménage:
Fortune, honneurs, et dignités, je croi,
Abondamment se trouvent avec moi;
Et vous aurez dans Cognac, à la ronde,
L’honneur du pas sur les gens du beau monde.
C’est un plaisir bien flatteur que cela:
Vous entendrez murmurer: « La voilà! »
En vérité, quand j’examine au large
Mon rang, mon bien, tous les droits de ma charge,
Les agréments que dans le monde j’ai,
Les droits d’aînesse où je suis subrogé,
Je vous en fais mon compliment, madame.
MARTHE.
Moi, je la plains: c’est une chose infâme
Que vous mêliez dans tous vos entretiens
Vos qualités, votre rang, et vos biens.
Être à la fois et Midas et Narcisse,
Enflé d’orgueil et pincé d’avarice;
Lorgner sans cesse avec un oeil content
Et sa personne et son argent comptant;
Être en rabat un petit-maître avare,
C’est un excès de ridicule rare:
Un jeune fat passe encor; mais, ma foi,
Un jeune avare est un monstre pour moi.
FIERENFAT.
Ce n’est pas vous probablement, ma mie,
A qui mon père aujourd’hui me marie;
C’est à madame: ainsi donc, s’il vous plaît,
Prenez à nous un peu moins d’intérêt.
(A Lise.)
Le silence est votre fait... Vous, madame,
Qui dans une heure ou deux serez ma femme,
Avant la nuit vous aurez la bonté
De me chasser ce gendarme effronté,
Qui, sous le nom d’une fille suivante,
Donne carrière à sa langue impudente.
Je ne suis pas un président pour rien;
Et nous pourrions l’enfermer pour son bien.
MARTHE, à Lise.
Défendez-moi, parlez-lui, parlez ferme:
Je suis à vous, empêchez qu’on m’enferme;
Il pourrait bien vous enfermer aussi.
LISE.
J’augure mal déjà de tout ceci.
MARTHE.
Parlez-lui donc, laissez ces vains murmures.
LISE.
Que puis-je, hélas! lui dire?
MARTHE.
Des injures.
LISE.
Non, des raisons valent mieux.
MARTHE.
Croyez-moi,
Point de raisons, c’est le plus sûr.
SCÈNE v.
LES PRÉCÉDENTS,
RONDON.
RONDON.
Ma foi!
Il nous arrive une plaisante affaire.
FIERENFAT.
Eh quoi, monsieur?
RONDON.
Écoute. A ton vieux père
J’allais porter notre papier timbré,
Quand nous l’avons ici près rencontré,
Entretenant au pied de cette roche
Un voyageur qui descendait du coche.
LISE.
Un voyageur jeune?...
RONDON.
Nenni vraiment,
Un béquillard, un vieux ridé sans dent.
Nos deux barbons, d’abord avec franchise
L’un contre l’autre ont mis leur barbe grise;
Leurs dos voûtés s’élevaient, s’abaissaient
Aux longs élans des soupirs qu’ils poussaient;
Et sur leur nez leur prunelle éraillée
Versait les pleurs dont elle était mouillée:
Puis Euphémon, d’un air tout rechigné,
Dans son logis soudain s’est rencogné:
Il dit qu’il sent une douleur insigne,
Qu’il faut au moins qu’il pleure avant qu’il signe,
Et qu’à personne il ne prétend parler.
FIERENFAT.
Ah! je prétends, moi, l’aller consoler.
Vous savez tous comme je le gouverne;
Et d’assez près la chose nous concerne:
Je le connais; et dès qu’il me verra
Contrat en main, d’abord il signera.
Le temps est cher, mon nouveau droit d’aînesse
Est un objet.
LISE.
Non, monsieur, rien ne presse.
RONDON.
Si fait, tout presse; et c’est ta faute aussi
Que tout cela.
LISE.
Comment? moi! ma faute?
RONDON.
Oui.
Les contre-temps qui troublent les familles
Viennent toujours par la faute des filles.
LISE.
Qu’ai-je donc fait qui vous fâche si fort?
RONDON.
Vous avez fait que vous avez tous tort.
Je veux un peu voir nos deux trouble-fêtes
A la raison ranger leurs lourdes têtes;
Et je prétends vous marier tantôt,
Malgré leurs dents, malgré vous, s’il le
faut.
FIN DU PREMIER ACTE.
ACTE DEUXIÈME.
SCÈNE I.
LISE, MARTHE.
MARTHE.
Vous frémissez en voyant de plus près
Tout ce fracas, ces noces, ces apprêts.
LISE.
Ah! plus mon coeur s’étudie et s’essaie,
Plus de ce joug la pesanteur m’effraie:
A mon avis, l’hymen et ses liens
Sont les plus grands ou des maux ou des biens.
Point de milieu; l’état du mariage
Est des humains le plus cher avantage
Quand le rapport des esprits et des coeurs,
Des sentiments, des goûts, et des humeurs,
Serre ces noeuds tissus par la nature,
Que l’amour forme et que l’honneur épure.
Dieux! quel plaisir d’aimer publiquement,
Et de porter le nom de son amant!
Votre maison, vos gens, votre livrée,
Tout vous retrace une image adorée;
Et vos enfants, ces gages précieux,
Nés de l’amour, en sont de nouveaux noeuds.
Un tel hymen, une union si chère,
Si l’on en voit, c’est le ciel sur la terre.
Mais tristement vendre par un contrat
Sa liberté, son nom, et son état,
Aux volontés d’un maître despotique,
Dont on devient le premier domestique;
Se quereller ou s’éviter le jour;
Sans joie à table, et la nuit sans amour;
Trembler toujours d’avoir une faiblesse,
Y succomber, ou combattre sans cesse;
Tromper son maître, ou vivre sans espoir
Dans les langueurs d’un importun devoir;
Gémir, sécher dans sa douleur profonde;
Un tel hymen est l’enfer de ce monde.
MARTHE.
En vérité, les filles, comme on dit,
Ont un démon qui leur forme l’esprit:
Que de lumière en une âme si neuve!
La plus experte et la plus fine veuve,
Qui sagement se console à Paris
D’avoir porté le deuil de trois maris,
N’en eût pas dit sur ce point davantage.
Mais vos dégoûts sur ce beau mariage
Auraient besoin d’un éclaircissement.
L’hymen déplaît avec le président;
Vous plairait-il avec monsieur son frère?
Débrouillez-moi, de grâce, ce mystère:
L’aîné fait-il bien du tort au cadet?
Haïssez-vous? aimez-vous? parlez net.
LISE.
Je n’en sais rien; je ne puis et je n’ose
De mes dégoûts bien démêler
la cause.
Comment chercher la triste vérité
Au fond d’un coeur, hélas! trop agité?
Il faut au moins, pour se mirer dans l’onde,
Laisser calmer la tempête qui gronde,
Et que l’orage et les vents en repos
Ne rident plus la surface des eaux.
MARTHE.
Comparaison n’est pas raison, madame:
On lit très bien dans le fond de son âme,
On y voit clair et si les passions
Portent en nous tant d’agitations,
Fille de bien sait toujours dans sa tête
D’où vient le vent qui cause la tempête.
On sait...
LISE.
Et moi, je ne veux rien savoir:
Mon oeil se ferme, et je ne veux rien voir:
Je ne veux point chercher si j’aime encore
Un malheureux qu’il faut bien que j’abhorre;
Je ne veux point accroître mes dégoûts
Du vain regret d’un plus aimable époux.
Que loin de moi cet Euphémon, ce traître,
Vive content, soit heureux, s’il peut l’être;
Qu’il ne soit pas au moins déshérité:
Je n’aurai pas l’affreuse dureté,
Dans ce contrat où je me détermine,
D’être sa soeur pour hâter sa ruine.
Voilà mon coeur; c’est trop le pénétrer:
Aller plus loin serait le déchirer.
SCÈNE II.
LISE, MARTHE, UN LAQUAIS.
LE LAQUAIS.
Là-bas, madame, il est une baronne
De Croupillac...
LISE.
Sa visite m’étonne.
LE LAQUAIS.
Qui d’Angoulême arrive justement,
Et veut ici vous faire compliment.
LISE.
Hélas! sur quoi?
MARTHE.
Sur votre hymen, sans doute.
LISE.
Ah! c’est encor tout ce que je redoute.
Suis-je en état d’entendre ces propos,
Ces compliments, protocole des sots,
Où l’on se gêne, où le bon sens expire
Dans le travail de parler sans rien dire?
Que ce fardeau me pèse et me déplaît!
SCÈNE III.
LISE, MADAME CROUPILLAC, MARTHE.
MARTHE.
Voilà la dame.
LISE.
Oh! je vois trop qui c’est.
MARTHE.
On dit qu’elle est assez grande épouseuse,
Un peu plaideuse, et beaucoup radoteuse.
LISE.
Des sièges donc. Madame, pardon si...
MADAME CROUPILLAC.
Ah! madame!
LISE.
Eh! madame!
MADAME CROUPILLAC.
Il faut aussi...
LISE.
S’asseoir, madame.
MADAME CROUPILLAC, assise.
En vérité, madame,
Je suis confuse; et dans le fond de l’âme
Je voudrais bien...
LISE.
Madame?
MADAME CROUPILLAC.
Je voudrais
Vous enlaidir, vous ôter vos attraits.
Je pleure, hélas! vous voyant si jolie.
LISE.
Consolez-vous, madame.
MADAME CROUPILLAC.
Oh non, ma mie.
Je ne saurais; je vois que vous aurez
Tous les maris que vous demanderez.
J’en avais un, du moins en espérance
(Un seul, hélas! c’est bien peu, quand j’y pense),
Et j’avais eu grand’peine à le trouver;
Vous me l’ôtez, vous allez m’en priver.
Il est un temps (ah! que ce temps vient vite!)
Où j’en perd tout quand un amant nous quitte,
Où l’on est seule; et certe il n’est pas bien
D’enlever tout à qui n’a presque rien.
LISE.
Excusez-moi si je suis interdite
De vos discours et de votre visite.
Quel accident afflige vos esprits?
Qui perdez-vous? et qui vous ai-je pris?
MADAME CROUPILLAC.
Ma chère enfant, il est force bégueules
Au teint ridé, qui pensent qu’elles seules,
Avec du fard et quelques fausses dents,
Fixent l’amour, les plaisirs, et le temps:
Pour mon malheur, hélas! je suis plus sage;
Je vois trop bien que tout passe, et j’enrage.
LISE.
J’en suis fâchée, et tout est ainsi fait
Mais je ne puis vous rajeunir.
MADAME CROUPILLAC.
Si fait;
J’espère encore; et ce serait peut-être
Me rajeunir que me rendre mon traître.
LISE.
Mais de quel traître ici me parlez-vous?
MADAME CROUPILLAC.
D’un président, d’un ingrat, d’un époux,
Que je poursuis, pour qui je perds haleine,
Et sûrement qui n’en vaut pas la peine.
LISE.
Eh bien, madame?
MADAME CROUPILLAC.
Eh bien! dans mon printemps
Je ne parlais jamais aux présidents;
Je haïssais leur personne et leur style;
Mais avec l’âge on est moins difficile.
LISE.
Enfin, madame?
MADAME CROUPILLAC.
Enfin il faut savoir
Que vous m’avez réduite au désespoir.
LISE.
Comment? en quoi?
MADAME CROUPILLAC.
J’étais dans Angoulême,
Veuve, et pouvant disposer de moi-même:
Dans Angoulême, en ce temps, Fierenfat
Étudiait, apprenti magistrat;
Il me lorgnait; il se mit dans la tête
Pour ma personne un amour malhonnête,
Bien malhonnête, hélas! bien outrageant;
Car il faisait l’amour à mon argent.
Je fis écrire au bonhomme de père:
On s’entremit, on poussa loin l’affaire;
Car en mon nom souvent on lui parla:
Il répondit qu’il verrait tout cela;
Vous voyez bien que la chose était sûre.
LISE.
Oh, oui.
MADAME CROUPILLAC.
Pour moi, j’étais prête à conclure.
De Fierenfat alors le frère aîné
A votre lit fut, dit-on, destiné.
LISE.
Quel souvenir!
MADAME CROUPILLAC.
C’était un fou, ma chère,
Qui jouissait de l’honneur de vous plaire.
LISE.
Ah!
MADAME CROUPILLAC.
Ce fou-là s’étant fort dérangé,
Et de son père ayant pris son congé,
Errant, proscrit, peut-être mort, que sais-je?
(Vous vous troublez!) mon héros de collège,
Mon président, sachant que votre bien
Est, tout compté, plus ample que le mien,
Méprise enfin ma fortune et mes larmes:
De votre dot il convoite les charmes;
Entre vos bras il est ce soir admis.
Mais pensez-vous qu’il vous soit bien permis
D’aller ainsi, courant de frère en frère,
Vous emparer d’une famille entière?
Pour moi déjà, par protestation,
J’arrête ici la célébration;
J’y mangerai mon château, mon douaire;
Et le procès sera fait de manière
Que vous, son père, et les enfants que j’ai,
Nous serons morts avant qu’il soit jugé.
LISE.
En vérité je suis toute honteuse
Que mon hymen vous rende malheureuse;
Je suis peu digne, hélas! de ce courroux.
Sans être heureux on fait donc des jaloux!
Cessez, madame, avec un oeil d’envie
De regarder mon état et ma vie;
On nous pourrait aisément accorder:
Pour un mari je ne veux point plaider.
MADAME CROUPILLAC.
Quoi! point plaider?
LISE.
Non: je vous l’abandonne.
MADAME CROUPILLAC.
Vous êtes donc sans goût pour sa personne?
Vous n’aimez point?
LISE.
Je trouve peu d’attraits
Dans l’hyménée, et nul dans les procès.
SCÈNE IV.
MADAME CROUPILLAC, LISE, RONDON.
RONDON.
Oh! oh! ma fille, on nous fait des affaires
Qui font dresser les cheveux aux beaux-pères!
On m’a parlé de protestation.
Eh! vertubleu! qu’on en parle à Rondon:
Je chasserai bien loin ces créatures.
MADAME CROUPILLAC.
Faut-il encore essuyer des injures?
Monsieur Rondon, de grâce, écoutez-moi.
RONDON.
Que vous plaît-il?
MADAME CROUPILLAC.
Votre gendre est sans foi;
C’est un fripon d’espèce toute neuve,
Galant avare, écornifleur de veuve;
C’est de l’argent qu’il aime.
RONDON.
Il a raison.
MADAME CROUPILLAC.
Il m’a cent fois promis dans ma maison
Un pur amour, d’éternelles tendresses.
RONDON.
Est-ce qu’on tient de semblables promesses?
MADAME CROUPILLAC.
Il m’a quittée, hélas! si durement...
RONDON.
J’en aurais fait de bon coeur tout autant.
MADAME CROUPILLAC.
Je vais parler comme il faut à son père.
RONDON.
Ah! parlez-lui plutôt qu’à moi.
MADAME CROUPILLAC.
L’affaire
Est effroyable, et le beau sexe entier
En ma faveur ira partout crier.
RONDON.
Il criera moins que vous.
MADAME CROUPILLAC.
Ah! vos personnes
Sauront un peu ce qu’on doit aux baronnes.
RONDON.
On doit en rire.
MADAME CROUPILLAC.
Il me faut un époux;
Et je prendrai lui, son vieux père, ou vous.
RONDON.
Qui, moi?
MADAME CROUPILLAC.
Vous-même.
RONDON.
Oh! je vous en défie.
MADAME CROUPILLAC.
Nous plaiderons.
RONDON.
Mais voyez la folie!
SCÈNE V.
RONDON, FIERENFAT, LISE.
RONDON, à Lise.
Je voudrais bien savoir aussi pourquoi
Vous recevez ces visites chez moi?
Vous m’attirez toujours des algarades.
(A Fierenfat.)
Et vous, monsieur, le roi des pédants fades,
Quel sot démon vous force à courtiser
Une baronne afin de l’abuser?
C’est bien à vous, avec ce plat visage,
De vous donner des airs d’être volage!
Il vous sied bien, grave et triste indolent,
De vous mêler du métier de galant!
C’était le fait de votre fou de frère;
Mais vous, mais vous!
FIERENFAT.
Détrompez-vous, beau-père,
Je n’ai jamais requis cette union:
Je ne promis que sous condition,
Me réservant toujours an fond de l’âme
Le droit de prendre une plus riche femme.
De mon aîné l’exhérédation,
Et tous ses biens en ma possession,
A votre fille enfin m’ont fait prétendre:
Argent comptant fait et beau-père et gendre.
RONDON.
Il a raison, ma foi! j’en suis d’accord.
LISE.
Avoir ainsi raison, c’est un grand tort.
RONDON..
L’argent fait tout: va, c’est chose très sure.
Hâtons-nous donc sur ce pied de conclure.
D’écus tournois soixante pesants sacs
Finiront tout, malgré les Croupillacs.
Qu’Euphémon tarde, et qu’il me désespère!
Signons toujours avant lui.
LISE.
Non, mon père;
Je fais aussi mes protestations,
Et je me donne à des conditions.
RONDON.
Conditions, toi? quelle impertinence!
Tu dis, tu dis?...
LISE.
Je dis ce que je pense.
Peut-on goûter le bonheur odieux
De se nourrir des pleurs d’un malheureux?
(A Fierenfat.)
Et vous, monsieur, dans votre sort prospère,
Oubliez-vous que vous avez un frère?
FIERENFAT.
Mon frère? moi, je ne l’ai jamais vu;
Et du logis il était disparu
Lorsque j’étais encor dans notre école,
Le nez collé sur Cujas et Barthole.
J’ai su depuis ses beaux déportements;
Et si jamais il reparaît céans,
Consolez-vous, nous savons les affaires,
Nous l’enverrons en douceur aux galères.
LISE.
C’est un projet fraternel et chrétien.
En attendant, vous confisquez son bien:
C’est votre avis; mais moi, je vous déclare
Que je déteste un tel projet.
RONDON.
Tarare.
Va, mon enfant, le contrat est dressé;
Sur tout cela le notaire a passé.
FIERENFAT.
Nos pères l’ont ordonné de la sorte;
En droit écrit leur volonté l’emporte.
Lisez Cujas, chapitres cinq, six, sept:
« Tout libertin de débauches infect,
Qui, renonçant à l’aile paternelle,
Fuit la maison, ou bien qui pille icelle,
Ipso facto, de tout dépossédé,
Comme un bâtard il est exhérédé.
»
LISE.
Je ne connais le droit ni la coutume;
Je n’ai point lu Cujas, mais je présume
Que ce sont tous de malhonnêtes gens,
Vrais ennemis du coeur et du bon sens,
Si dans leur code ils ordonnent qu’un frère
Laisse périr son frère de misère;
Et la nature et l’honneur ont leurs droits,
Qui valent mieux que Cujas et vos lois.
RONDON.
Ah! laissez là vos lois et votre code,
Et votre honneur, et faites à ma mode;
De cet aîné que t’embarrasses-tu?
Il faut du bien.
LISE.
Il faut de la vertu.
Qu’il soit puni, mais au moins qu’on lui laisse
Un peu de bien, reste d’un droit d’aînesse.
Je vous le dis, ma main ni mes faveurs
Ne seront point le prix de ses malheurs.
Corrigez donc l’article que j’abhorre
Dans ce contrat, qui tous nous déshonore:
Si l’intérêt ainsi l’a pu dresser,
C’est un opprobre: il le faut effacer.
FIERENFAT.
Ah! qu’une femme entend mal les affaires!
RONDON.
Quoi! tu voudrais corriger deux notaires?
Faire changer un contrat?
LISE.
Pourquoi non?
RONDON.
Tu ne feras jamais bonne maison;
Tu perdras tout.
LISE.
Je n’ai pas grand usage,
Jusqu’à présent, du monde et du ménage;
Mais l’intérêt (mon coeur vous le maintient)
Perd des maisons autant qu’il en soutient.
Si j’en fais une, au moins cet édifice
Sera d’abord fondé sur la justice.
RONDON.
Elle est têtue, et, pour la contenter,
Allons, mon gendre, il faut s’exécuter:
Çà, donne un peu.
FIERENFAT.
Oui, je donne à mon frère...
Je donne... allons...
RONDON.
Ne lui donne donc guère.
SCÈNE VI.
EUPHÉMON, RONDON, LISE,
FIERENFAT.
RONDON.
Ah! le voici, le bonhomme Euphémon.
Viens, viens, j’ai mis ma fille à la raison.
On n’attend plus rien que ta signature;
Presse-moi donc cette tardive allure:
Dégourdis-toi, prends un ton réjoui,
Un air de noce, un front épanoui;
Car dans neuf mois je veux, ne te déplaise,
Que deux enfants... Je ne me sens pas d’aise.
Allons, ris donc, chassons tous les ennuis;
Signons, signons.
EUPHÉMON.
Non, monsieur, je ne puis.
FIERENFAT.
Vous ne pouvez?
RONDON.
En voici bien d’une autre.
FIERENFAT.
Quelle raison?
RONDON.
Quelle rage est la vôtre?
Quoi! tout le monde est-il devenu fou?
Chacun dit non: comment? pourquoi? par où?
EUPHÉMON.
Ah! ce serait outrager la nature
Que de signer dans cette conjoncture.
RONDON.
Serait-ce point la dame Croupillac
Qui sourdement fait ce maudit micmac?
EUPHÉMON.
Non, cette femme est folle, et dans sa tête
Elle veut rompre un hymen que j’apprête:
Mais ce n’est pas de ses cris impuissants
Que sont venus les ennuis que je sens.
RONDON.
Eh bien! quoi donc? ce béquillard du coche
Dérange tout, et notre affaire accroche?
EUPHÉMON.
Ce qu’il a dit doit retarder du moins
L’heureux hymen, objet de tant de soins.
LISE
Qu’a-t-il donc dit, monsieur?
FIERENFAT
Quelle nouvelle
A-t-il apprise(14)?
EUPHÉMON.
Une, hélas! trop cruelle.
Devers Bordeaux cet homme a vu mon fils,
Dans les prisons, sans secours, sans habits,
Mourant de faim; la honte et la tristesse
Vers le tombeau conduisaient sa jeunesse;
La maladie et l’excès du malheur
De son printemps avaient séché la fleur;
Et dans son sang la fièvre enracinée
Précipitait sa dernière journée.
Quand il le vit, il était expirant:
Sans doute, hélas! il est mort à présent.
RONDON.
Voilà, ma foi, sa pension payée.
LISE.
Il serait mort!
RONDON.
N’en sois point effrayée;
Va, que t’importe?
FIERENFAT.
Ah! monsieur, la pâleur
De son visage efface la couleur.
RONDON.
Elle est, ma foi, sensible: ah! la friponne!
Puisqu’il est mort, allons, je te pardonne.
FIERENFAT.
Mais après tout, mon père, voulez-vous...?
EUPHÉMON.
Ne craignez rien, vous serez son époux:
C’est mon bonheur. Mais il serait atroce
Qu’un jour de deuil devînt un jour de noce.
Puis-je, mon fils, mêler à ce festin
Le contre-temps de mon juste chagrin,
Et sur vos fronts parés de fleurs nouvelles
Laisser couler mes larmes paternelles?
Donnez, mon fils, ce jour à nos soupirs,
Et différez l’heure de vos plaisirs
Par une joie indiscrète, insensée,
L’honnêteté serait trop offensée.
LISE.
Ah! oui, monsieur, j’approuve vos douleurs;
Il m’est plus doux de partager vos pleurs
Que de former les noeuds du mariage.
FIERENFAT.
Eh! mais, mon père...
RONDON.
Eh! vous n’êtes pas sage.
Quoi! différer un hymen projeté,
Pour un ingrat cent fois déshérité,
Maudit de vous, de sa famille entière!
EUPHÉMON.
Dans ces moments un père est toujours père:
Ses attentats et toutes ses erreurs
Furent toujours le sujet de mes pleurs;
Et ce qui pèse à mon âme attendrie,
C’est qu’il est mort sans réparer sa vie.
RONDON.
Réparons-la; donnons-nous aujourd’hui
Des petits-fils qui vaillent mieux que lui:
Signons, dansons, allons. Que de faiblesse!
EUPHÉMON.
Mais...
RONDON.
Mais, morbleu! ce procédé me blesse:
De regretter même le plus grand bien,
C’est fort mal fait: douleur n’est bonne à rien;
Mais regretter le fardeau qu’on vous ôte,
C’est une énorme et ridicule faute.
Ce fils aîné, ce fils, votre fléau,
Vous mit trois fois sur le bord du tombeau.
Pauvre cher homme! allez, sa frénésie
Eût tôt ou tard abrégé votre
vie.
Soyez tranquille, et suivez mes avis;
C’est un grand gain que de perdre un tel fils.
EUPHÉMON.
Oui, mais ce gain coûte plus qu’on ne pense;
Je pleure, hélas! sa mort et sa naissance.
RONDON, à Fierenfat.
Va, suis ton père, et sois expéditif;
Prends ce contrat; le mort saisit le vif.
Il n’est plus temps qu’avec moi l’on barguigne
Prends-lui la main, qu’il parafe et qu’il signe.
(A Lise.)
Et toi, ma fille, attendons à ce soir:
Tout ira bien.
LISE.
Je suis au désespoir.
FIN DU DEUXIÈME ACTE.
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