OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE THÉÂTRE II
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ALZIRE (Suite)

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ACTE TROISIÈME.

SCÈNE I.

ALZIRE.

Mânes de mon amant, j’ai donc trahi ma foi! 
C’en est fait, et Gusman règne à jamais sur moi! 
L’Océan, qui s’élève entre nos hémisphères, 
A donc mis entre nous d’impuissantes barrières; 
Je suis à lui, l’autel a donc reçu nos voeux, 
Et déjà nos serments sont écrits dans les cieux! 
O toi qui me poursuis, ombre chère et sanglante, 
A mes sens désolés ombre à jamais présente, 
Cher amant, si mes pleurs, mon trouble, mes remords, 
Peuvent percer ta tombe, et passer chez les morts; 
Si le pouvoir d’un Dieu fait survivre à sa cendre 
Cet esprit d’un héros, ce coeur fidèle et tendre, 
Cette âme qui m’aima jusqu’au dernier soupir, 
Pardonne à cet hymen où j’ai pu consentir! 
Il fallait m’immoler aux volontés d’un père, 
Au bien de mes sujets, dont je me sens la mère, 
A tant de malheureux, aux larmes des vaincus, 
Au soin de l’univers, hélas! où tu n’es plus(34).
Zamore, laisse en paix mon âme déchirée 
Suivre l’affreux devoir où les cieux m’ont livrée; 
Souffre un joug imposé par la nécessité; 
Permets ces noeuds cruels, ils m’ont assez coûté. 

SCÈNE II.

ALZIRE, ÉMIRE.

ALZIRE.

Eh bien! veut-on toujours ravir à ma présence(35)
Les habitants des lieux si chers à mon enfance? 
Ne puis-je voir enfin ces captifs malheureux, 
Et goûter la douceur de pleurer avec eux? 

ÉMIRE.

Ah! plutôt de Gusman redoutez la furie; 
Craignez pour ces captifs, tremblez pour la patrie. 
On nous menace, on dit qu’à notre nation 
Ce jour sera le jour de la destruction. 
On déploie aujourd’hui l’étendard de la guerre; 
On allume ces feux enfermés sous la terre; 
On assemblait déjà le sanglant tribunal; 
Montèze est appelé dans ce conseil fatal; 
C’est tout ce que j’ai su. 

ALZIRE.

                                  Ciel, qui m’avez trompée, 
De quel étonnement je demeure frappée(36)?
Quoi! presque entre mes bras, et du pied de l’autel, 
Gusman contre les miens lève son bras cruel! 
Quoi! j’ai fait le serment du malheur de ma vie! 
Serment qui pour jamais m’avez assujettie! 
Hymen, cruel hymen, sous quel astre odieux 
Mon père a-t-il formé tes redoutables noeuds? 

SCÈNE III.

ALZIRE, ÉMIRE, CÉPHANE.

CÉPHANE.

Madame, un des captifs qui dans cette journée 
N’ont dû leur liberté qu’à ce grand hyménée, 
A vos pieds en secret demande à se jeter. 

ALZIRE.

Ah! qu’avec assurance il peut se présenter! 
Sur lui, sur ses amis mon âme est attendrie: 
Ils sont chers à mes yeux, j’aime en eux la patrie. 
Mais quoi! Faut-il qu’un seul demande à me parler? 

CÉPHANE.

Il a quelques secrets qu’il veut vous révéler. 
C’est ce même guerrier dont la main tutélaire 
De Gusman votre époux sauva, dit-on, le père. 

ÉMIRE.

Il vous cherchait, madame, et Montèze en ces lieux 
Par des ordres secrets le cachait à vos yeux. 
Dans un sombre chagrin son âme enveloppée 
Semblait d’un grand dessein profondément frappée. 

CÉPHANE.

On lisait sur son front le trouble et les douleurs. 
Il vous nommait, madame, et répandait des pleurs; 
Et l’on connaît assez, par ses plaintes secrètes, 
Qu’il ignore et le rang et l’éclat où vous êtes. 

ALZIRE.

Quel éclat, chère Émire! et quel indigne rang! 
Ce héros malheureux peut-être est de mon sang; 
De ma famille au moins il a vu la puissance; 
Peut-être de Zamore il avait connaissance. 
Qui sait si de sa perte il ne fut pas témoin? 
Il vient pour m’en parler: ah! quel funeste soin! 
Sa voix redoublera les tourments que j’endure; 
Il va percer mon coeur, et rouvrir ma blessure. 
Mais n’importe, qu’il vienne. Un mouvement confus 
S’empare malgré moi de mes sens éperdus. 
Hélas! dans ce palais arrosé de mes larmes, 
Je n’ai point encore eu de moment sans alarmes. 

SCÈNE IV.

ALZIRE, ZAMORE, ÉMIRE.

ZAMORE.

M’est-elle enfin rendue? Est-ce elle que je vois? 

ALZIRE.

Ciel! tels étaient ses traits, sa démarche, sa voix. 
(Elle tombe entre les bras de sa confidente.) 
Zamore!... Je succombe; à peine je respire. 

ZAMORE.

Reconnais ton amant. 

ALZIRE.

                                 Zamore aux pieds d’Alzire! 
Est-ce une illusion? 

ZAMORE.

                              Non: je revis pour toi; 
Je réclame à tes pieds tes serments et ta foi. 
O moitié de moi-même! idole de mon âme! 
Toi qu’un amour si tendre assurait à ma flamme, 
Qu’as-tu fait des saints noeuds qui nous ont enchaînés? 

ALZIRE.

O jours! ô doux moments d’horreur empoisonnés! 
Cher et fatal objet de douleur et de joie! 
Ah! Zamore, en quel temps faut-il que je te voie? 
Chaque mot dans mon coeur enfonce le poignard. 

ZAMORE.

Tu gémis et me vois. 

ALZIRE.

                                  Je t’ai revu trop tard. 

ZAMORE.

Le bruit de mon trépas a dû remplir le monde. 
J’ai traîné loin de toi ma course vagabonde, 
Depuis que ces brigands, t’arrachant à mes bras, 
M’enlevèrent mes dieux, mon trône, et tes appas. 
Sais-tu que ce Gusman, ce destructeur sauvage, 
Par des tourments sans nombre éprouva mon courage? 
Sais-tu que ton amant, à ton lit destiné, 
Chère Alzire, aux bourreaux se vit abandonné? 
Tu frémis: tu ressens le courroux qui m’enflamme; 
L’horreur de cette injure a passé dans ton âme. 
Un dieu, sans doute, un dieu qui préside à l’amour 
Dans le sein du trépas me conserva le jour. 
Tu n’as point démenti ce grand dieu qui me guide; 
Tu n’es point devenue Espagnole et perfide. 
On dit que ce Gusman respire dans ces lieux; 
Je venais t’arracher à ce monstre odieux. 
Tu m’aimes: vengeons-nous; livre-moi la victime. 

ALZIRE.

Oui, tu dois te venger, tu dois punir le crime; 
Frappe. 

ZAMORE.

          Que me dis-tu? Quoi, tes voeux! quoi, ta foi! 

ALZIRE.

Frappe, je suis indigne et du jour et de toi. 

ZAMORE.

Ah, Montèze! ah, cruel! mon coeur n’a pu te croire. 

ALZIRE.

A-t-il osé t’apprendre une action si noire? 
Sais-tu pour quel époux j’ai pu t’abandonner? 

ZAMORE.

Non, mais parle: aujourd’hui rien ne peut m’étonner. 

ALZIRE.

Eh bien! vois donc l’abîme où le sort nous engage: 
Vois le comble du crime, ainsi que de l’outrage. 

ZAMORE.

Alzire! 

ALZIRE.

           Ce Gusman... 

ZAMORE.

                             Grand Dieu! 

ALZIRE.

                                                Ton assassin, 
Vient en ce même instant de recevoir ma main. 

ZAMORE.

Lui? 

ALZIRE.

       Mon père, Alvarez, ont trompé ma jeunesse; 
Ils ont à cet hymen entraîné ma faiblesse. 
Ta criminelle amante, aux autels des chrétiens, 
Vient presque sous tes yeux de former ces liens. 
J’ai tout quitté, mes dieux, mon amant, ma patrie(var10):
Au nom de tous les trois, arrache-moi la vie. 
Voilà mon coeur, il vole au-devant de tes coups. 

ZAMORE.

Alzire, est-il bien vrai? Gusman est ton époux! 

ALZIRE.

Je pourrais t’alléguer, pour affaiblir mon crime, 
De mou père sur moi le pouvoir légitime, 
L’erreur où nous étions, mes regrets, mes combats, 
Les pleurs que j’ai trois ans donnés à ton trépas; 
Que des chrétiens vainqueurs esclave infortunée(var11), 
La douleur de ta perte à leur Dieu m’a donnée; 
Que je t’aimai toujours; que mon coeur éperdu 
A détesté tes dieux(37), qui t’ont mal défendu; 
Mais je ne cherche point, je ne veux point d’excuse; 
Il n’en est point pour moi, lorsque l’amour m’accuse. 
Tu vis, il me suffit. Je t’ai manqué de foi; 
Tranche mes jours affreux, qui ne sont plus pour toi. 
Quoi! tu ne me vois point d’un oeil impitoyable? 

ZAMORE.

Non, si je suis aimé, non, tu n’es point coupable: 
Puis-je encor me flatter de régner dans ton coeur? 

ALZIRE.

Quand Montèze, Alvarez, peut-être un dieu vengeur, 
Nos chrétiens, ma faiblesse, au temple m’ont conduite, 
Sure de ton trépas, à cet hymen réduite, 
Enchaînée à Gusman par des noeuds éternels, 
J’adorais ta mémoire au pied de nos autels: 
Nos peuples, nos tyrans, tous ont su que je t’aime; 
Je l’ai dit à la terre, au ciel, à Gusman même; 
Et dans l’affreux moment, Zamore, où je te vois, 
Je te le dis encor pour la dernière fois. 

ZAMORE.

Pour la dernière fois Zamore t’aurait vue! 
Tu me serais ravie aussitôt que rendue! 
Ah! si l’amour encor te parlait aujourd’hui!... 

ALZIRE.

O ciel! c’est Gusman même, et son père avec lui. 

SCÈNE V.

ALVAREZ, GUSMAN, ZAMORE, 
ALZIRE, SUITE.

ALVAREZ, à son fils.

Tu vois mon bienfaiteur, il est auprès d’Alzire. 
(A Zamore.) 
O toi! jeune héros, toi par qui je respire, 
Viens, ajoute à ma joie en cet auguste jour; 
Viens avec mon cher fils partager mon amour. 

ZAMORE.

Qu’entends-je? lui, Gusman! lui, ton fils, ce barbare? 

ALZIRE.

Ciel! détourne les coups que ce moment prépare. 

ALVAREZ.

Dans quel étonnement... 

ZAMORE.

                                   Quoi! le ciel a permis 
Que ce vertueux père eût cet indigne fils? 

GUSMAN.

Esclave, d’où te vient cette aveugle furie? 
Sais-tu bien qui je suis? 

ZAMORE.

                                    Horreur de ma patrie! 
Parmi les malheureux que ton pouvoir a faits, 
Connais-tu bien Zamore, et vois-tu tes forfaits? 

GUSMAN.

Toi! 

ALVAREZ.

       Zamore! 

ZAMORE.

                     Oui; lui-même, à qui ta barbarie 
Voulut ôter l’honneur, et crut ôter la vie; 
Lui, que tu fis languir dans des tourments honteux; 
Lui, dont l’aspect ici te fait baisser les yeux. 
Ravisseur de nos biens, tyran de notre empire, 
Tu viens de m’arracher le seul bien où j’aspire. 
Achève, et de ce fer, trésor de tes climats, 
Préviens mon bras vengeur, et préviens ton trépas. 
La main, la même main qui t’a rendu ton père, 
Dans ton sang odieux pourrait venger la terre(38);
Et j’aurais les mortels et les dieux pour amis, 
En révérant le père, et punissant le fils. 

ALVAREZ, à Gusman.

De ce discours, ô ciel! que je me sens confondre! 
Vous sentez-vous coupable, et pouvez-vous répondre? 

GUSMAN.

Répondre à ce rebelle, et daigner m’avilir 
Jusqu’à le réfuter, quand je le dois punir! 
Son juste châtiment, que lui-même il prononce, 
Sans mon respect pour vous eût été ma réponse. 
(A Alzire.) 
Madame, votre coeur doit vous instruire assez 
A quel point en secret ici vous m’offensez; 
Vous qui, sinon pour moi, du moins pour votre gloire, 
Deviez de cet esclave étouffer la mémoire; 
Vous, dont les pleurs encore outragent votre époux; 
Vous, que j’aimais assez pour en être jaloux. 

ALZIRE.

(A Gusman.) (A Alvarez.) 
Cruel!... Et vous, seigneur, mon protecteur, mon père... 
(A Zamore.) 
Toi, jadis mon espoir, en un temps plus prospère, 
Voyez le joug horrible où mon sort est lié, 
Et frémissez tous trois d’horreur et de pitié. 
(En montrant Zamore.) 
Voici l’amant, l’époux que me choisit mon père 
Avant que je connusse un nouvel hémisphère, 
Avant que de l’Europe on nous portât des fers. 
Le bruit de son trépas perdit cet univers; 
Je vis tomber l’empire où régnaient mes ancêtres; 
Tout changea sur la terre, et je connus des maîtres. 
Mon père infortuné, plein d’ennuis et de jours, 
Au Dieu que vous servez eut à la fin recours; 
C’est ce Dieu des chrétiens que devant vous j’atteste; 
Ses autels sont témoins de mon hymen funeste; 
C’est aux pieds de ce Dieu qu’un horrible serment 
Me donne au meurtrier qui m’ôta mon amant. 
Je connais mal peut-être une loi si nouvelle; 
Mais j’en crois ma vertu, qui parle aussi haut qu’elle. 
Zamore, tu m’es cher, je t’aime, je le doi; 
Mais après mes serments je ne puis être à toi. 
Toi, Gusman, dont je suis l’épouse et la victime, 
Je ne suis point à toi, cruel, après ton crime. 
Qui des deux osera se venger aujourd’hui? 
Qui percera ce coeur que l’on arrache à lui? 
Toujours infortunée, et toujours criminelle, 
Perfide envers Zamore, à Gusman infidèle, 
Qui me délivrera, par un trépas heureux, 
De la nécessité de vous trahir tous deux? 
Gusman, du sang des miens ta main déjà rougie 
Frémira moins qu’une autre à m’arracher la vie. 
De l’hymen, de l’amour il faut venger les droits; 
Punis une coupable, et sois juste une fois. 

GUSMAN.

Ainsi vous abusez d’un reste d’indulgence 
Que ma bonté trahie oppose à votre offense; 
Mais vous le demandez, et je vais vous punir; 
Votre supplice est prêt: mon rival va périr. 
Holà, soldats. 

ALZIRE.

                     Cruel! 

ALVAREZ.

                                 Mon fils, qu’allez-vous faire? 
Respectez ses bienfaits, respectez sa misère. 
Quel est l’état horrible, ô ciel, où je me vois! 
L’un tient de moi la vie, à l’autre je la dois! 
Ah! mes fils! de ce nom ressentez la tendresse; 
D’un père infortuné regardez la vieillesse; 
Et du moins...

SCÈNE VI.

ALVAREZ, GUSMAN, ALZIRE, ZAMORE,
D. ALONZE, OFFICIER ESPAGNOL.

ALONZE.

                    Paraissez, seigneur, et commandez; 
D’armes et d’ennemis ces champs sont inondés; 
Ils marchent vers ces murs, et le nom de Zamore 
Est le cri menaçant qui les rassemble encore. 
Ce nom sacré pour eux se mêle dans les airs 
A ce bruit belliqueux des barbares concerts. 
Sous leurs boucliers d’or les campagnes mugissent; 
De leurs cris redoublés les échos retentissent; 
En bataillons serrés ils mesurent leurs pas 
Dans un ordre nouveau qu’ils ne connaissaient pas; 
Et ce peuple, autrefois vil fardeau de la terre, 
Semble apprendre de nous le grand art de la guerre. 

GUSMAN.

Allons, à leurs regards il faut donc se montrer; 
Dans la poudre à l’instant vous les verrez rentrer. 
Héros de la Castille, enfants de la victoire, 
Ce monde est fait pour vous; vous l’êtes pour la gloire; 
Eux pour porter vos fers, vous craindre, et vous servir. 

ZAMORE.

Mortel égal à moi, nous, faits pour obéir? 

GUSMAN.

Qu’on l’entraîne. 

ZAMORE.

                           Oses-tu, tyran de l’innocence, 
Oses-tu me punir d’une juste défense? 
(Aux Espagnols qui l’entourent.) 
Êtes-vous donc des dieux qu’on ne puisse attaquer? 
Et, teints de notre sang, faut-il vous invoquer? 

GUSMAN.

Obéissez. 

ALZIRE.

               Seigneur! 

ALVAREZ.

                                Dans ton courroux sévère, 
Songe au moins, mon cher fils, qu’il a sauvé ton père. 

GUSMAN.

Seigneur, je songe à vaincre, et je l’appris de vous; 
J’y vole, adieu. 

SCÈNE VII.

ALVAREZ, ALZIRE.

ALZIRE, se jetant à genoux.

                          Seigneur, j’embrasse vos genoux. 
C’est à votre vertu que je rends cet hommage, 
Le premier où le sort abaissa mon courage. 
Vengez, seigneur, vengez sur ce coeur affligé 
L’honneur de votre fils par sa femme outragé. 
Mais à mes premiers noeuds mon âme était unie; 
Hélas! peut-on deux fois se donner dans sa vie(var12)? 
Zamore était à moi, Zamore eut mon amour; 
Zamore est vertueux; vous lui devez le jour. 
Pardonnez... je succombe à ma douleur mortelle. 

ALVAREZ.

Je conserve pour toi ma bonté paternelle. 
Je plains Zamore et toi; je serai ton appui; 
Mais songe au noeud sacré qui t’attache aujourd’hui. 
Ne porte point l’horreur au sein de ma famille: 
Non, tu n’es plus à toi; sois mon sang, sois ma fille: 
Gusman fut inhumain, je le sais, j’en frémis; 
Mais il est ton époux, il t’aime, il est mon fils: 
Son âme à la pitié se peut ouvrir encore. 

ALZIRE.

Hélas! que n’êtes-vous le père de Zamore! 

FIN DU TROISIÈME ACTE.
 

ACTE QUATRIÈME.

SCÈNE I.

ALVAREZ, GUSMAN.

ALVAREZ.

Méritez donc, mon fils, un si grand avantage. 
Vous avez triomphé du nombre et du courage; 
Et de tous les vengeurs de ce triste univers, 
Une moitié n’est plus, et l’autre est dans vos fers. 
Ah! n’ensanglantez point le prix de la victoire; 
Mon fils, que la clémence ajoute à votre gloire. 
Je vais, sur les vaincus étendant mes secours, 
Consoler leur misère, et veiller sur leurs jours. 
Vous, songez cependant qu’un père vous implore; 
Soyez homme et chrétien, pardonnez à Zamore. 
Ne pourrai-je adoucir vos inflexibles moeurs?
Et n’apprendrez-vous point à conquérir des coeurs? 

GUSMAN.

Ah! vous percez le mien. Demandez-moi ma vie; 
Mais laissez un champ libre à ma juste furie; 
Ménagez le courroux de mon coeur opprimé. 
Comment lui pardonner? le barbare est aimé. 

ALVAREZ.

Il en est plus à plaindre. 

GUSMAN.

                                     A plaindre? lui, mon père! 
Ah! qu’on me plaigne aussi, la mort me sera chère. 

ALVAREZ.

Quoi! vous joignez encore à cet ardent courroux 
La fureur des soupçons, ce tourment des jaloux? 

GUSMAN.

Et vous condamneriez jusqu’à ma jalousie? 
Quoi! ce juste transport dont mon âme est saisie, 
Ce triste sentiment, plein de honte et d’horreur, 
Si légitime en moi, trouve en vous un censeur! 
Vous voyez sans pitié ma douleur effrénée! 

ALVAREZ.

Mêlez moins d’amertume à votre destinée; 
Alzire a des vertus, et, loin de les aigrir, 
Par des dehors plus doux vous devez l’attendrir. 
Son coeur de ces climats conserve la rudesse, 
Il résiste à la force, il cède à la souplesse, 
Et la douceur peut tout sur notre volonté. 

GUSMAN.

Moi, que je flatte encor l’orgueil de sa beauté? 
Que, sous un front serein déguisant mon outrage, 
A de nouveaux mépris ma bonté l’encourage(39)?
Ne devriez-vous pas, de mon honneur jaloux, 
Au lieu de le blâmer partager mon courroux? 
J’ai déjà trop rougi d’épouser une esclave 
Qui m’ose dédaigner, qui me hait, qui me brave, 
Dont un autre à mes yeux possède encor le coeur, 
Et que j’aime, en un mot, pour comble de malheur. 

ALVAREZ.

Ne vous repentez point d’un amour légitime; 
Mais sachez le régler: tout excès mène au crime. 
Promettez-moi du moins de ne décider rien 
Avant de m’accorder un second entretien. 

GUSMAN.

Eh! que pourrait un fils refuser à son père? 
Je veux bien pour un temps suspendre ma colère; 
N’en exigez pas plus de mon coeur outragé. 

ALVAREZ.

Je ne veux que du temps. 
(Il sort.) 

GUSMAN, seul.

                                       Quoi! n’être point vengé! 
Aimer, me repentir, être réduit encore 
A l’horreur d’envier le destin de Zamore, 
D’un de ces vils mortels en Europe ignorés, 
Qu’à peine du nom d’homme on aurait honorés... 
Que vois-je! Alzire! ô ciel! 

SCÈNE II.

GUSMAN, ALZIRE, ÉMIRE.

ALZIRE.

                                          C’est moi, c’est ton épouse, 
C’est ce fatal objet de ta fureur jalouse, 
Qui n’a pu te chérir, qui t’a dû révérer, 
Qui te plaint, qui t’outrage, et qui vient t’implorer. 
Je n’ai rien déguisé. Soit grandeur, soit faiblesse, 
Ma bouche a fait l’aveu qu’un autre a ma tendresse; 
Et ma sincérité, trop funeste vertu, 
Si mon amant périt, est ce qui l’a perdu. 
Je vais plus t’étonner: ton épouse a l’audace 
De s’adresser à toi pour demander sa grâce. 
J’ai cru que don Gusman, tout fier, tout rigoureux, 
Tout terrible qu’il est, doit être généreux. 
J’ai pensé qu’un guerrier, jaloux de sa puissance, 
Peut mettre l’orgueil même à pardonner l’offense: 
Une telle vertu séduirait plus nos coeurs 
Que tout l’or de ces lieux n’éblouit nos vainqueurs. 
Par ce grand changement dans ton âme inhumaine, 
Par un effort si beau tu vas changer la mienne; 
Tu t’assures ma foi, mon respect, mon retour(var13), 
Tous mes voeux (s’il en est qui tiennent lieu d’amour)(40).
Pardonne... je m’égare... éprouve mon courage. 
Peut-être une Espagnole eût promis davantage; 
Elle eût pu prodiguer les charmes de ses pleurs(41);
Je n’ai point leurs attraits, et je n’ai point leurs moeurs(42).
Ce coeur simple, et formé des mains de la nature, 
Eu voulant t’adoucir redouble ton injure: 
Mais enfin c’est à toi d’essayer désormais 
Sur ce coeur indompté la force des bienfaits. 

GUSMAN.

Eh bien! si les vertus peuvent tant sur votre âme, 
Pour en suivre les lois; connaissez-les, madame. 
Étudiez nos moeurs avant de les blâmer; 
Ces moeurs sont vos devoirs; il faut s’y conformer. 
Sachez que le premier est d’étouffer l’idée 
Dont votre âme à mes yeux est encor possédée; 
De vous respecter plus, et de n’oser jamais 
Me prononcer le nom d’un rival que je hais; 
D’en rougir la première, et d’attendre en silence 
Ce que doit d’un barbare ordonner ma vengeance. 
Sachez que votre époux, qu’ont outragé vos feux, 
S’il peut vous pardonner est assez généreux. 
Plus que vous ne pensez je porte un coeur sensible, 
Et ce n’est pas à vous à me croire inflexible. 

SCÈNE III.

ALZIRE, ÉMIRE.

ÉMIRE.

Vous voyez qu’il vous aime, on pourrait l’attendrir. 

ALZIRE.

S’il m’aime, il est jaloux; Zamore va périr: 
J’assassinais Zamore en demandant sa vie. 
Ah! je l’avais prévu. M’auras-tu mieux servie? 
Pourras-tu le sauver? Vivra-t-il loin de moi? 
Du soldat qui le garde as-tu tenté la foi? 

ÉMIRE.

L’or qui les séduit tous vient d’éblouir sa vue. 
Sa foi, n’en doutez point, sa main vous est vendue. 

ALZIRE.

Ainsi, grâces aux cieux, ces métaux détestés 
Ne servent pas toujours à nos calamités. 
Ah! ne perds point de temps: tu balances encore! 

ÉMIRE.

Mais aurait-on juré la perte de Zamore? 
Alvarez aurait-il assez peu de crédit? 
Et le conseil enfin... 

ALZIRE.

                             Je crains tout, il suffit. 
Tu vois de ces tyrans la fureur despotique; 
Ils pensent que pour eux le ciel fit l’Amérique, 
Qu’ils en sont nés les rois; et Zamore à leurs yeux, 
Tout souverain qu’il fut, n’est qu’un séditieux. 
Conseil de meurtriers! Gusman! peuple barbare! 
Je préviendrai les coups que votre main prépare. 
Ce soldat ne vient point; qu’il tarde à m’obéir! 

ÉMIRE.

Madame, avec Zamore il va bientôt venir; 
Il court à la prison. Déjà la nuit plus sombre(43)
Couvre ce grand dessein du secret de son ombre. 
Fatigués de carnage et de sang enivrés, 
Les tyrans de la terre au sommeil sont livrés. 

ALZIRE.

Allons, que ce soldat nous conduise à la porte; 
Qu’on ouvre la prison, que l’innocence en sorte! 

ÉMIRE.

Il vous prévient déjà; Céphane le conduit; 
Mais si l’on vous rencontre en cette obscure nuit 
Votre gloire est perdue, et cette honte extrême... 

ALZIRE.

Va, la honte serait de trahir ce que j’aime. 
Cet honneur étranger, parmi nous inconnu, 
N’est qu’un fantôme vain qu’on prend pour la vertu;
C’est l’amour de la gloire, et non de la justice, 
La crainte du reproche, et non celle du vice.
Je fus instruite, Émire, en ce grossier climat, 
A suivre la vertu sans en chercher l’éclat. 
L’honneur est dans mon coeur, et c’est lui qui m’ordonne 
De sauver un héros que le ciel abandonne. 

SCÈNE Iv.

ALZIRE, ZAMORE, ÉMIRE, UN SOLDAT.

ALZIRE.

Tout est perdu pour toi; tes tyrans sont vainqueurs; 
Ton supplice est tout prêt; si tu ne fuis, tu meurs. 
Pars, ne perds point de temps; prends ce soldat pour guide, 
Trompons des meurtriers l’espérance homicide; 
Tu vois mon désespoir et mon saisissement; 
C’est à toi d’épargner la mort à mon amant, 
Un crime à mon époux, et des larmes au monde. 
L’Amérique t’appelle, et la nuit te seconde; 
Prends pitié de ton sort, et laisse-moi le mien. 

ZAMORE.

Esclave d’un barbare, épouse d’un chrétien, 
Toi qui m’as tant aimé, tu m’ordonnes de vivre! 
Eh bien! j’obéirai; mais oses-tu me suivre? 
Sans trône, sans secours, au comble du malheur, 
Je n’ai plus à t’offrir qu’un désert et mon coeur. 
Autrefois à tes pieds j’ai mis un diadème. 

ALZIRE.

Ah! qu’était-il sans toi? Qu’ai-je aimé que toi-même? 
Et qu’est-ce auprès de toi que ce vil univers? 
Mon âme va te suivre au fond de tes déserts. 
Je vais, seule en ces lieux où l’horreur me consume, 
Languir dans les regrets, sécher dans l’amertume, 
Mourir dans le remords d’avoir trahi ma foi, 
D’être au pouvoir d’un autre, et de brûler pour toi. 
Pars, emporte avec toi mon bonheur et ma vie; 
Laisse-moi les horreurs du devoir qui me lie. 
J’ai mon amant ensemble et ma gloire à sauver. 
Tous deux me sont sacrés; je les veux conserver. 

ZAMORE.

Ta gloire! Quelle est donc cette gloire inconnue? 
Quel fantôme d’Europe a fasciné ta vue? 
Quoi! ces affreux serments qu’on vient de te dicter, 
Quoi! ce temple chrétien que tu dois détester, 
Ce Dieu, ce destructeur des dieux de mes ancêtres, 
T’arrachent à Zamore et te donnent des maîtres?




ALZIRE.

J’ai promis: il suffit; il n’importe à quel dieu(var14). 

ZAMORE.

Ta promesse est un crime, elle est ma perte; adieu. 
Périssent tes serments, et ton Dieu que j’abhorre(var15)! 

ALZIRE.

Arrête: quels adieux! arrête, cher Zamore! 

ZAMORE.

Gusman est ton époux! 

ALZIRE.

                                   Plains-moi, sans m’outrager. 

ZAMORE.

Songe à nos premiers noeuds. 

ALZIRE.

                                             Je songe à ton danger. 

ZAMORE.

Non, tu trahis, cruelle, un feu si légitime. 

ALZIRE.

Non, je t’aime à jamais; et c’est un nouveau crime. 
Laisse-moi mourir seule: ôte-toi de ces lieux. 
Quel désespoir horrible étincelle en tes yeux? 
Zamore... 

ZAMORE.

              C’en est fait. 

ALZIRE.

                                  Où vas-tu? 

ZAMORE.

                                                  Mon courage 
De cette liberté va faire un digne usage. 

ALZIRE.

Tu n’en saurais douter, je péris si tu meurs. 

ZAMORE.

Peux-tu mêler l’amour à ces moments d’horreurs? 
Laisse-moi, l’heure fuit, le jour vient, le temps presse: 
Soldat, guide mes pas(var16). 

SCÈNE V.

ALZIRE, ÉMIRE.

ALZIRE.

                             Je succombe, il me laisse: 
Il part; que va-t-il faire? O moment plein d’effroi! 
Gusman! quoi! c’est donc lui que j’ai quitté pour toi! 
Émire, suis ses pas, vole, et reviens m’instruire 
S’il est en sûreté, s’il faut que je respire; 
Va voir si ce soldat nous sert ou nous trahit. 
(Émirs sort.) 
Un noir pressentiment m’afflige et me saisit: 
Ce jour, ce jour pour moi ne peut être qu’horrible. 
O toi, Dieu des chrétiens, Dieu vainqueur et terrible! 
Je connais peu tes lois; ta main, du haut des cieux, 
Perce à peine un nuage épaissi sur mes yeux: 
Mais si je suis à toi, si mon amour t’offense, 
Sur ce coeur malheureux épuise ta vengeance. 
Grand Dieu, conduis Zamore au milieu des déserts. 
Ne serais-tu le Dieu que d’un autre univers? 
Les seuls Européans(44) sont-ils nés pour te plaire? 
Es-tu tyran d’un monde, et de l’autre le père? 
Les vainqueurs, les vaincus, tous ces faibles humains, 
Sont tous également l’ouvrage de tes mains. 
Mais de quels cris affreux mon oreille est frappée! 
J’entends nommer Zamore: ô ciel! on m’a trompée. 
Le bruit redouble, on vient: ah! Zamore est perdu. 

SCÈNE VI.

ALZIRE, ÉMIRE.

ALZIRE.

Chère Émire, est-ce toi? qu’a-t-on fait? qu’as-tu vu? 
Tire-moi, par pitié, de mon doute terrible. 

ÉMIRE.

Ah! n’espérez plus rien: sa perte est infaillible. 
Des armes du soldat qui conduisait ses pas 
Il a couvert son front, il a chargé son bras.
Il s’éloigne: à l’instant le soldat prend la fuite; 
Votre amant au palais court et se précipite; 
Je le suis en tremblant parmi nos ennemis, 
Parmi ces meurtriers dans le sang endormis, 
Dans l’horreur de la nuit, des morts, et du silence. 
Au palais de Gusman je le vois qui s’avance; 
Je l’appelais en vain de la voix et des yeux; 
Il m’échappe, et soudain j’entends des cris affreux: 
J’entends dire: « Qu’il meure! » On court, on vole aux armes. 
Retirez-vous, madame, et fuyez tant d’alarmes; 
Rentrez. 

ALZIRE.

             Ah! chère Émire, allons le secourir. 

ÉMIRE.

Que pouvez-vous, madame, Ô ciel! 

ALZIRE.

                                                     Je puis mourir. 

SCÈNE VII.

ALZIRE, ÉMIRE, D. ALONZE, GARDES.

ALONZE.

A mes ordres secrets, madame, il faut vous rendre. 

ALZIRE.

Que me dis-tu, barbare, et que viens-tu m’apprendre? 
Qu’est devenu Zamore? 

ALONZE.

                                    En ce moment affreux 
Je ne puis qu’annoncer un ordre rigoureux. 
Daignez me suivre. 

ALZIRE.

                             O sort! ô vengeance trop forte! 
Cruels! quoi! ce n’est point la mort que l’on m’apporte? 
Quoi! Zamore n’est plus, et je n’ai que des fers! 
Tu gémis, et tes yeux de larmes sont couverts! 
Mes maux ont-ils touché les coeurs nés pour la haine? 
Viens; si la mort m’attend, viens, j’obéis sans peine. 

FIN DU QUATRIÈME ACTE.
 

ACTE CINQUIÈME.

SCÈNE I.

ALZIRE, GARDES.

ALZIRE.

Préparez-vous pour moi vos supplices cruels, 
Tyrans, qui vous nommez les juges des mortels? 
Laissez-vous dans l’horreur de cette inquiétude 
De mes destins affreux flotter l’incertitude? 
On m’arrête, on me garde, ou ne m’informe pas 
Si l’on a résolu ma vie ou mon trépas. 
Ma voix nomme Zamore, et mes gardes palissent; 
Tout s’émeut à ce nom: ces monstres en frémissent. 

SCÈNE II.

MONTÈZE, ALZIRE.

ALZIRE.

Ah! mon père! 

MONTÈZE.

                       Ma fille, où nous as-tu réduits? 
Voilà de ton amour les exécrables fruits. 
Hélas! nous demandions la grâce de Zamore; 
Alvarez avec moi daignait parler encore: 
Un soldat à l’instant se présente à nos yeux; 
C’était Zamore même, égaré, furieux; 
Par ce déguisement la vue était trompée. 
A peine entre ses mains j’aperçois une épée 
Entrer, voler vers nous, s’élancer sur Gusman, 
L’attaquer, le frapper, n’est pour lui qu’un moment. 
Le sang de ton époux rejaillit sur ton père(45):
Zamore, au même instant dépouillant sa colère, 
Tombe aux pieds d’Alvarez, et, tranquille et soumis, 
Lui présentant ce fer teint du sang de son fils: 
« J’ai fait ce que j’ai dû, j’ai venge mon injure; 
Fais ton devoir, dit-il, et venge la nature. » 
Alors il se prosterne, attendant le trépas. 
Le père tout sanglant se jette entre mes bras; 
Tout se réveille, on court, on s’avance, on s’écrie, 
On vole à ton époux, on rappelle sa vie; 
On arrête son sang, on presse le secours 
De cet art inventé pour conserver nos jours. 
Tout le peuple à grands cris demande ton supplice. 
Du meurtre de son maître il te croit la complice. 

ALZIRE.

Vous pourriez!... 

MONTÈZE.

                     Non, mon coeur ne t’en soupçonne pas; 
Non, le tien n’est pas fait pour de tels attentats; 
Capable d’une erreur, il ne l’est point d’un crime; 
Tes yeux s’étaient fermés sur le bord de l’abîme. 
Je le souhaite ainsi, je le crois; cependant 
Ton époux va mourir des coups de ton amant. 
On va te condamner; tu vas perdre la vie 
Dans l’horreur du supplice et dans l’ignominie; 
Et je retourne enfin, par un dernier effort, 
Demander au conseil et ta grâce et ma mort. 

ALZIRE.

Ma grâce! à mes tyrans? les prier! vous, mon père? 
Osez vivre et m’aimer, c’est ma seule prière. 
Je plains Gusman; son sort a trop de cruauté; 
Et je le plains surtout de l’avoir mérité. 
Pour Zamore, il n’a fait que venger son outrage; 
Je ne puis excuser ni blâmer son courage. 
J’ai voulu le sauver, je ne m’en défends pas. 
Il mourra... Gardez-vous d’empêcher mon trépas. 

MONTÈZE.

O ciel! inspire-moi, j’implore ta clémence! 
(Il sort.) 

SCÈNE III.

ALZIRE.

O ciel! anéantis ma fatale existence. 
Quoi! ce Dieu que je sers me laisse sans secours! 
Il défend à mes mains d’attenter sur mes jours! 
Ah! j’ai quitté des dieux dont la bonté facile 
Me permettait la mort, la mort, mon seul asile. 
Eh! quel crime est-ce donc, devant ce Dieu jaloux(46),
De hâter un moment qu’il nous prépare à tous? 
Quoi! du calice amer d’un malheur si durable(47)
Faut-il boire à longs traits la lie insupportable? 
Ce corps vil et mortel est-il donc si sacré, 
Que l’esprit qui le meut ne le quitte à son gré? 
Ce peuple de vainqueurs, armé de son tonnerre, 
A-t-il le droit affreux de dépeupler la terre, 
D’exterminer les miens, de déchirer mon flanc? 
Et moi, je ne pourrai disposer de mon sang? 
Je ne pourrai sur moi permettre à mon courage 
Ce que sur l’univers il permet à sa rage? 
Zamore va mourir dans des tourments affreux. 
Barbares! 

SCÈNE IV.

ZAMORE, enchaîné; ALZIRE, GARDES.

ZAMORE.

              C’est ici qu’il faut périr tous deux. 
Sous l’horrible appareil de sa fausse justice, 
Un tribunal de sang te condamne au supplice. 
Gusman respire encor; mon bras désespéré 
N’a porté dans son sein qu’un coup mal assuré: 
Il vit pour achever le malheur de Zamore; 
Il mourra tout couvert de ce sang que j’adore; 
Nous périrons ensemble à ses yeux expirants; 
Il va goûter encor le plaisir des tyrans. 
Alvarez doit ici prononcer de sa bouche 
L’abominable arrêt de ce conseil farouche. 
C’est moi qui t’ai perdue, et tu péris pour moi. 

ALZIRE.

Va, je ne me plains plus; je mourrai près de toi.
Tu m’aimes, c’est assez; bénis ma destinée, 
Bénis le coup affreux qui rompt mon hyménée; 
Songe que ce moment, ou je vais chez les morts, 
Est le seul où mon coeur peut t’aimer sans remords. 
Libre par mon supplice, à moi-même rendue; 
Je dispose à la fin d’une foi qui t’est due. 
L’appareil de la mort, élevé pour nous deux, 
Est l’autel où mon coeur te rend ses premiers feux. 
C’est là que j’expierai le crime involontaire 
De l’infidélité que j’avais pu te faire. 
Ma plus grande amertume, en ce funeste sort, 
C’est d’entendre Alvarez prononcer notre mort. 

ZAMORE.

Ah! le voici; les pleurs inondent son visage. 

ALZIRE.

Qui de nous trois, ô ciel! a reçu plus d’outrage? 
Et que d’infortunés le sort assemble ici! 

SCÈNE V.

ALZIRE, ZAMORE, ALVAREZ, GARDES.

ZAMORE.

J’attends la mort de toi, le ciel le veut ainsi; 
Tu dois me prononcer l’arrêt qu’on vient de rendre: 
Parle sans te troubler, comme je vais t’entendre; 
Et fais livrer sans crainte aux supplices tout prêts 
L’assassin de ton fils, et l’ami d’Alvarez. 
Mais que t’a fait Alzire? et quelle barbarie 
Te force à lui ravir une innocente vie? 
Les Espagnols enfin t’ont donné leur fureur: 
Une injuste vengeance entre-t-elle en ton coeur? 
Connu seul parmi nous par la clémence auguste, 
Tu veux donc renoncer à ce grand nom de juste! 
Dans le sang innocent ta main va se baigner! 

ALZIRE.

Venge-toi, venge un fils, mais sans me soupçonner. 
Épouse de Gusman, ce nom seul doit t’apprendre 
Que, loin de le trahir, je l’aurais su défendre. 
J’ai respecté ton fils; et ce coeur gémissant 
Lui conserva sa foi, même en le haïssant. 
Que je sois de ton peuple applaudie ou blâmée, 
Ta seule opinion fera ma renommée: 
Estimée en mourant d’un coeur tel que le tien, 
Je dédaigne le reste, et ne demande rien. 
Zamore va mourir, il faut bien que je meure; 
C’est tout ce que j’attends, et c’est toi que je pleure. 

ALVAREZ.

Quel mélange, grand Dieu, de tendresse et d’horreur! 
L’assassin de mon fils est mon libérateur. 
Zamore!… oui, je te dois des jours que je déteste: 
Tu m’as vendu bien cher un présent si funeste... 
Je suis père, mais homme; et malgré ta fureur, 
Malgré la voix du sang qui parle à ma douleur, 
Qui demande vengeance à mon âme éperdue, 
La voix de tes bienfaits est encore entendue. 
Et toi qui fus ma fille, et que dans nos malheurs 
J’appelle encor d’un nom qui fait couler nos pleurs, 
Va, ton père est bien loin de joindre à ses souffrances 
Cet horrible plaisir que donnent les vengeances. 
Il faut perdre à la fois, par des coups inouïs, 
Et mon libérateur, et ma fille, et mon fils. 
Le conseil vous condamne: il a, dans sa colère, 
Du fer de la vengeance armé la main d’un père. 
Je n’ai point refusé ce ministère affreux... 
Et je viens le remplir, pour vous sauver tous deux. 
Zamore, tu peux tout. 

ZAMORE.

                                  Je peux sauver Alzire? 
Ah! parle, que faut-il? 

ALVAREZ.

                                  Croire un Dieu qui m’inspire. 
Tu peux changer d’un mot et son sort et le tien; 
Ici la loi pardonne à qui se rend chrétien. 
Cette loi, que naguère un saint zèle a dictée, 
Du ciel en ta faveur y semble être apportée. 
Le Dieu qui nous apprit lui-même à pardonner 
De son ombre à nos yeux saura t’environner. 
Tu vas des Espagnols arrêter la colère; 
Ton sang, sacré pour eux, est de sang de leur frère: 
Les traits de la vengeance, en leurs mains suspendus, 
Sur Alzire et sur toi ne se tourneront plus. 
Je réponds de sa vie, ainsi que de la tienne; 
Zamore, c’est de toi qu’il faut que je l’obtienne. 
Ne sois point inflexible à cette faible voix; 
Je te devrai la vie une seconde fois. 
Cruel! pour me payer du sang dont tu me prives, 
Un père infortuné demande que tu vives. 
Rends-toi chrétien comme elle; accorde-moi ce prix 
De ses jours et des tiens, et du sang de mon fils. 

ZAMORE, à Alzire.

Alzire, jusque-là chéririons-nous la vie? 
La rachèterions-nous par mon ignominie(var17)?
Quitterai-je mes dieux pour le Dieu de Gusman? 
(A Alvarez.) 
Et toi, plus que ton fils seras-tu mon tyran? 
Tu veux qu’Alzire meure, ou que je vive en traître! 
Ah! lorsque de tes jours je me suis vu le maître, 
Si j’avais mis ta vie à cet indigne prix, 
Parle, aurais-tu quitté le Dieu de ton pays? 

ALVAREZ.

J’aurais fait ce qu’ici tu me vois faire encore. 
J’aurais prié ce Dieu, seul être que j’adore, 
De n’abandonner pas un coeur tel que le tien, 
Tout aveugle qu’il est, digne d’être chrétien. 

ZAMORE.

Dieux! quel genre inouï de trouble et de supplice! 
Entre quels attentats faut-il que je choisisse? 
(A Alzire.) 
Il s’agit de tes jours, il s’agit de mes dieux. 
Toi qui m’oses aimer, ose juger entre eux. 
Je m’en remets à toi; mon coeur se flatte encore 
Que tu ne voudras point la honte de Zamore. 

ALZIRE.

Écoute. Tu sais trop qu’un père infortuné 
Disposa de ce coeur que je t’avais donné; 
Je reconnus son Dieu: tu peux de ma jeunesse 
Accuser, si tu veux, l’erreur ou la faiblesse: 
Mais des lois des chrétiens mon esprit enchanté 
Vit chez eux, ou du moins crut voir la vérité; 
Et ma bouche, abjurant les dieux de ma patrie 
Par mon âme en secret ne fut point démentie. 
Mais renoncer aux dieux que l’on croit dans son coeur, 
C’est le crime d’un lâche et non pas une erreur: 
C’est trahir à la fois, sous un masque hypocrite, 
Et le Dieu qu’on préfère et le Dieu que l’on quitte: 
C’est mentir au ciel même a l’univers à soi. 
Mourons, mais en mourant sois digne encor de moi; 
Et si Dieu ne te donne une clarté nouvelle, 
Ta probité te parle, il faut n’écouter qu’elle. 

ZAMORE.

J’ai prévu ta réponse: il vaut mieux expirer 
Et mourir avec toi que se déshonorer. 

ALVAREZ.

Cruels! ainsi tous deux vous voulez votre perte; 
Vous bravez ma bonté qui vous était offerte. 
Écoutez, le temps presse, et ces lugubres cris... 

SCÈNE VI.

ALVAREZ, ZAMORE, ALZIRE, ALONZE, 
AMÉRICAINS, ESPAGNOLS.

ALONZE.

On amène à vos yeux votre malheureux fils; 
Seigneur, entre vos bras il veut quitter la vie. 
Du peuple qui l’aimait une troupe en furie, 
S’empressant près de lui, vient se rassasier 
Du sang de son épouse et de son meurtrier. 

SCÈNE VII.

ALVAREZ, GUSMAN, MONTÈZE, 
ZAMORE, ALZIRE, AMÉRICAINS, SOLDATS.

ZAMORE.

Cruels, sauvez Alzire, et pressez mon supplice! 

ALZIRE.

Non, qu’une affreuse mort tous trois nous réunisse. 

ALVAREZ.

Mon fils mourant, mon fils, ô comble de douleur! 

ZAMORE, à Gusman.

Tu veux donc jusqu’au bout consommer ta fureur? 
Viens, vois couler mon sang, puisque tu vis encore; 
Viens apprendre à mourir en regardant Zamore. 

GUSMAN, à Zamore.

Il est d’autres vertus que je veux t’enseigner: 
Je dois un autre exemple, et je viens le donner. 
(A Alvarez.) 
Le ciel, qui veut ma mort, et qui l’a suspendue, 
Mon père, en ce moment m’amène à votre vue. 
Mon âme fugitive, et prête à me quitter, 
S’arrête devant vous... mais pour vous imiter. 
Je meurs; le voile tombe; un nouveau jour m’éclaire; 
Je ne me suis connu qu’au bout de ma carrière; 
J’ai fait, jusqu’au moment qui me plonge au cercueil; 
Gémir l’humanité du poids de mon orgueil. 
Le ciel venge la terre: il est juste; et ma vie 
Ne peut payer le sang dont ma main s’est rougie. 
Le bonheur m’aveugla, la mort m’a détrompé. 
Je pardonne à la main par qui Dieu m’a frappé. 
J’étais maître en ces lieux; seul j’y commande encore: 
Seul je puis faire grâce, et la fais à Zamore. 
Vis, superbe ennemi, sois libre, et te souvien 
Quel fut, et le devoir, et la mort d’un chrétien. 
(A Montèze, qui se jette à ses pieds.) 
Montèze, Américains, qui fûtes mes victimes, 
Songez que ma clémence a surpassé mes crimes. 
Instruisez l’Amérique; apprenez à ses rois 
Que les chrétiens sont nés pour leur donner des lois. 
(A Zamore.) 
Des dieux que nous servons connais la différence(48):
Les tiens t’ont commandé le meurtre et la vengeance; 
Et le mien, quand ton bras vient de m’assassiner, 
M’ordonne de te plaindre et de te pardonner. 

ALVAREZ.

Ah! mon fils, tes vertus égalent ton courage. 

ALZIRE.

Quel changement, grand Dieu! quel étonnant langage! 

ZAMORE.

Quoi! tu veux me forcer moi-même au repentir! 

GUSMAN.

Je veux plus, je te veux forcer à me chérir. 
Alzire n’a vécu que trop infortunée, 
Et par mes cruautés, et par mon hyménée; 
Que ma mourante main la remette en tes bras: 
Vivez sans me haïr, gouvernez vos États, 
Et, de vos murs détruits rétablissant la gloire, 
De mon nom, s’il se peut, bénissez la mémoire. 
(A Alvarez.) 
Daignez servir de père à ces époux heureux: 
Que du ciel, par vos soins, le jour luise sur eux! 
Aux clartés des chrétiens si son âme est ouverte; 
Zamore est votre fils, et répare ma perte. 

ZAMORE.

Je demeure immobile, égaré, confondu. 
Quoi donc, les vrais chrétiens auraient tant de vertu! 
Ah! la loi qui t’oblige à cet effort suprême, 
Je commence à le croire, est la loi d’un Dieu même. 
J’ai connu l’amitié, la constance, la foi; 
Mais tant de grandeur d’âme est au-dessus de moi; 
Tant de vertu m’accable, et son charme m’attire. 
Honteux d’être vengé, je t’aime et je t’admire. 
(Il se jette à ses pieds(49).)

ALZIRE.

Seigneur, en rougissant je tombe à vos genoux. 
Alzire, en ce moment, voudrait mourir pour vous. 
Entre Zamore et vous mon âme déchirée 
Succombe au repentir dont elle est dévorée. 
Je me sens trop coupable, et mes tristes erreurs... 

GUSMAN.

Tout vous est pardonné, puisque je vois vos pleurs. 
Pour la dernière fois, approchez-vous, mon père; 
Vivez longtemps heureux; qu’Alzire vous soit chère! 
Zamore, sois chrétien; je suis content; je meurs. 

ALVAREZ, à Montèze.

Se vois le doigt de Dieu marqué dans nos malheurs. 
Mon coeur désespéré se soumet, s’abandonne 
Aux volontés d’un Dieu qui frappe et qui pardonne(50).

FIN D’ALZIRE.


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

NOTES.

Note_33 On voit que Montèze, persuadé comme il l’est, ne fait point une lâcheté en refusant sa fille à Zamore. Il doit trop aimer sa religion et sa fille pour la céder à un idolâtre qui ne pourrait la défendre. (Note de Voltaire.)

Note_34 Ce mouvement est une imitation heureuse de ce vers du quatrième livre des Géorgiques de Virgile (IV, 498): 

Invalidasque tibi tendens, heu! non tua, palmas (K.)

Note_35 Racine a dit dans Phèdre, acte Ier, scène ire: 
 

Et depuis quand, seigneur, craignez-vous la présence 
De ces paisibles lieux si chers à votre enfance?

Note_36 Racine a dit dans Esther, acte III, scène v: 

D’un juste étonnement je demeure frappée.

Note_37 Les éditions de 1736 portent une version que je préfère: 

A détesté des dieux. (B.)

Note_38 Père doit rimer avec terre, parce qu’on les prononce tous deux de même. C’est aux oreilles, et non pas aux yeux, qu’il faut rimer. Cela est si vrai, que le mot paon n’a jamais rimé avec Phaon, quoique l’orthographe soit la même; et le mot encore rime très bien avec abhorre, quoiqu’il n’y ait qu’un r à l’un et qu’il y en ait deux à l’autre. La rime est faite pour l’oreille: un usage contraire ne serait qu’une pédanterie ridicule et déraisonnable. (Note de Voltaire.)

Note_39 Dans Andromaque, acte II, scène v, Racine a dit: 

A de nouveaux mépris l’encourage envers moi.

Note_40 Toute cette tirade fut vivement critiquée. On voulait que Gusman interrompît Alzire par une Quinauderie. Que dis-je! On se permit de l’interrompre à la première représentation, et Voltaire protesta. (G. A.) 

Note_41 J’ai suivi les éditions de 1736, 1748, 1768, 1765. Feu Decroix proposait de mettre: 

Le charme de ses pleurs. (B.)

Note_42 On supprima ce vers à la première représentation comme ne s’accordant pas avec « une Espagnole ». Voltaire dut protester encore, et renvoya ses censeurs à la grammaire, article des Pronoms collectifs. (G. A.) 

Note_43 Dans Brutus, acte IV, scène v, Voltaire avait dit:  (B.)
 

. .                      . . . . . Déjà la nuit plus sombre 
Voile nos grands dessein, du secret de son ombre. 
.
Note_44 Voltaire écrivait Européans; voyez sa note sur son Épître dédicatoire de l’Orphelin de la Chine. (B.) 

Note_45 Quelques personnes ont trouvé fort étrange que Zamore ne proposât point un duel à Gusman. (Note de Voltaire.)—Cette note de l’édition de 1736 a été supprimée dès 1738. (B.) 

Note_46 Cette plainte et ce doute sont dans la bouche d’une chrétienne nouvelle. (Note de Voltaire.) — Note de l’édition de 1736, supprimée aussi dès 1738. (B.) 

Note_47 Ce vers et les trois qui le suivent ne sont pas dans les éditions de 1736. Ils furent ajoutés en 1738. Ils ont quelque rapport avec ceux qu’on lit dans l’Orphelin de la Chine, acte VI scène v. (B.) 

Note_48 C’est le mot du duc de Guise, non à Poltrot, qui l’assassina, mais à un protestant qui avait formé ce projet pendant le siège de Rouen. (K.) 

Note_49 Ceux qui ont prétendu que c’est ici une conversion miraculeuse se sont trompés. Zamore est changé en ce qu’il s’attendrit pour son ennemi. Il commence à respecter le christianisme; une conversion subite serait ridicule en de telles circonstances. (Note de Voltaire.) — Note de l’édition de 1736, supprimée dès 1738. (B.) 

Note_50 Le 27 avril 1778, c’est-à-dire un mois avant sa mort, Voltaire assistait à une représentation d’Alzire dans la loge de Mme Hébert. Le public, l’ayant aperçu, poussa des acclamations réitérées. A la fin de la pièce, un officier aux gardes lui présenta les vers suivants: 
 

Ainsi chez les Incas, dans leurs jours fortunés, 
Les enfants du soleil, dont nous suivons l’exemple, 
Aux transports les plus doux étaient abandonnés, 
Lorsque de ses rayons il éclairait le temple.

Voltaire salua en répondant par ces vers de Zaïre:
 

Des chevaliers français tel est le caractère. 
Leur noblesse, en tout temps, me fut utile et chère. (G. A.)