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SCÈNE I.
BRUTUS, ANTOINE, DOLABELLA
ANTOINE.
Ce superbe refus, cette animosité,
Marquent moins de vertu que de férocité.
Les bontés de César, et surtout sa puissance,
Méritaient plus d’égards et plus de complaisance:
A lui parler du moins vous pourriez consentir.
Vous ne connaissez pas qui vous osez haïr;
Et vous en frémiriez si vous pouviez apprendre...
BRUTUS.
Ah! je frémis déjà; mais c’est de
vous entendre.
Ennemi des Romains, que vous avez vendus,
Pensez-vous, ou tromper, ou corrompre Brutus?
Allez ramper sans moi sous la main qui vous brave;
Je sais tous vos desseins, vous brûlez d’être
esclave;
Vous voulez un monarque, et vous êtes Romain!
ANTOINE.
Je suis ami, Brutus, et porte un coeur humain;
Je ne recherche point une vertu plus rare.
Tu veux être un héros, va, tu n’es qu’un
barbare;
Et ton farouche orgueil, que rien ne peut fléchir,
Embrassa la vertu pour la faire haïr.
SCÈNE II.
BRUTUS.
Quelle bassesse, ô ciel! et quelle ignominie!
Voilà donc les soutiens de ma triste patrie!
Voilà vos successeurs, Horace, Décius,
Et toi vengeur des lois, toi, mon sang, toi, Brutus!
Quels restes, justes dieux, de la grandeur romaine!
Chacun baise en tremblant la main qui nous enchaîne.
César nous a ravi jusques à nos vertus;
Et je cherche ici Rome, et ne la trouve plus.
Vous que j’ai vus périr, vous, immortels courages,
Héros, dont en pleurant j’aperçois les
images,
Famille de Pompée, et toi, divin Caton,
Toi, dernier des héros du sang de Scipion,
Vous ranimez en moi ces vives étincelles
Des vertus dont brillaient vos âmes immortelles;
Vous vivez dans Brutus, vous mettez dans mon sein
Tout l’honneur qu’un tyran ravit au nom romain.
Que vois-je, grand Pompée, au pied de ta statue?
Quel billet, sous mon nom, se présente à
ma vue?
Lisons: « Tu dors, Brutus, et Rome est dans les
fers! »
Rome, mes yeux sur toi seront toujours ouverts;
Ne me reproche point des chaînes que j’abhorre.
Mais quel autre billet à mes yeux s’offre encore?
« Non, tu n’es pas Brutus! » Ah! reproche
cruel(25)!
César! tremble, tyran! voilà ton coup mortel.
« Non, tu n’es pas Brutus! » Je le suis,
je veux l’être.
Je périrai, Romains, ou vous serez sans maître.
Je vois que Rome encore a des coeurs vertueux:
On demande un vengeur, on a sur moi les yeux;
On excite cette âme, et cette main trop lente;
On demande du sang... Rome sera contente(26).
SCÈNE III.
BRUTUS, CASSIUS, CINNA, CASCA,
DÉCIME, SUITE.
CASSIUS.
Je t’embrasse, Brutus, pour la dernière fois.
Amis, il faut tomber sous les
débris des lois(var12).
De César désormais je n’attends plus de
grâce;
Il sait mes sentiments, il connaît notre
audace(var13).
Notre âme incorruptible étonne ses desseins;
Il va perdre dans nous les derniers des Romains.
C’en est fait, mes amis, il n’est plus de patrie,
Plus d’honneur, plus de lois; Rome est anéantie:
De l’univers et d’elle il triomphe aujourd’hui;
Nos imprudents aïeux n’ont vaincu que pour lui.
Ces dépouilles des rois, ce sceptre de la terre,
Six cents ans de vertus, de travaux, et de guerre
César jouit de tout, et dévore le fruit
Que six siècles de gloire à peine avaient
produit.
Ah, Brutus! es-tu né pour servir sous un maître?
La liberté n’est plus.
BRUTUS.
Elle est prête à renaître.
CASSIUS.
Que dis-tu? Mais quel bruit vient frapper mes esprits?
BRUTUS.
Laisse là ce vil peuple, et ses indignes cris.
CASSIUS.
La liberté, dis-tu?.,. Mais quoi... le bruit redouble.
SCÈNE Iv.
BRUTUS, CASSIUS, CIMBER, DÉCIME.
CASSIUS.
Ah! Cimber, est-ce toi? Parle, quel est ce trouble?
DÉCIME.
Trame-t-on contre Rome un nouvel attentat?
Qu’a-t-on fait? qu’as-tu vu(var14)?
CIMBER.
La honte de l’État.
César était au temple, et cette fière
idole
Semblait être le dieu qui tonne au Capitole(27).
C’est là qu’il annonçait son superbe dessein
D’aller joindre la Perse à l’empire romain.
On lui donnait les noms de Foudre de la guerre,
De Vengeur des Romains, de Vainqueur de la terre:
Mais, parmi tant d’éclat, son orgueil imprudent
Voulait un autre titre, et n’était pas content.
Enfin, parmi ces cris et ces chants d’allégresse,
Du peuple qui l’entoure Antoine fend la presse:
Il entre: ô honte! ô crime indigne d’un Romain!
Il entre, la couronne et le sceptre à la main.
On se tait, on frémit; lui, sans que rien l’étonne,
Sur le front de César attache la couronne,
Et soudain, devant lui se mettant à genoux:
« César, règne, dit-il, sur la terre
et sur nous. »
Des Romains, à ces mots, les visages palissent;
De leurs cris douloureux les voûtes retentissent;
J’ai vu des citoyens s’enfuir avec horreur,
D’autres rougir de honte et pleurer
de douleur(var15).
César, qui cependant lisait sur leur visage
De l’indignation l’éclatant témoignage,
Feignant des sentiments longtemps étudiés,
Jette et sceptre et couronne, et les foule à ses
pieds.
Alors tout se croit libre, alors tout est en proie
Au fol enivrement d’une indiscrète joie.
Antoine est alarmé; César feint et rougit;
Plus il cèle son trouble, et plus on l’applaudit;
La modération sert de voile à son crime;
Il affecte à regret un refus magnanime.
Mais, malgré ses efforts, il frémissait
tout bas
Qu’on applaudît en lui les vertus qu’il n’a pas(28).
Enfin, ne pouvant plus retenir sa colère,
Il sort du Capitole avec un front sévère;
Il veut que dans une heure on s’assemble au sénat.
Dans une heure, Brutus, César change l’État.
De ce sénat sacré la moitié corrompue,
Ayant acheté Rome, à César l’a vendue;
Plus lâche que ce peuple à qui, dans son
malheur,
Le nom de roi du moins fait toujours
quelque horreur(var16).
César, déjà trop roi, veut encor
la couronne:
Le peuple la refuse, et le sénat la donne.
Que faut-il faire enfin, héros qui m’écoutez?
CASSIUS.
Mourir, finir des jours dans l’opprobre comptés.
J’ai traîné les liens de mon indigne vie
Tant qu’un peu d’espérance a flatté ma
patrie;
Voici son dernier jour, et du moins Cassius
Ne doit plus respirer lorsque l’État n’est plus.
Pleure qui voudra Rome, et lui reste fidèle;
Je ne peux la venger, mais j’expire avec elle.
Je vais où sont nos dieux...
(En regardant leurs statues.)
Pompée et Scipion,
Il est temps de vous suivre, et d’imiter Caton.
BRUTUS.
Non, n’imitons personne, et servons tous d’exemple;
C’est nous, braves amis, que l’univers contemple;
C’est à nous de répondre à l’admiration
Que Rome en expirant conserve à notre nom.
Si Caton m’avait cru, plus juste en sa furie,
Sur César expirant il eût perdu la vie;
Mais il tourna sur soi ses innocentes mains;
Sa mort fut inutile au bonheur des humains.
Faisant tout pour la gloire, il ne fit rien pour Rome;
Et c’est la seule faute où tomba ce grand homme.
CASSIUS.
Que veux-tu donc qu’on fasse en un tel désespoir?
BRUTUS, montrant le billet.
Voilà ce qu’on m’écrit, voilà notre
devoir.
CASSIUS.
On m’en écrit autant, j’ai reçu ce reproche.
BRUTUS.
C’est trop le mériter.
CIMBER.
L’heure fatale approche.
Dans une heure un tyran détruit le nom romain.
BRUTUS.
Dans une heure à César il faut percer le
sein.
CASSIUS..
Ah! je te reconnais à cette noble audace.
DÉCIME.
Ennemi des tyrans, et digne de ta race,
Voilà les sentiments que j’avais dans mon coeur.
CASSIUS.
Tu me rends à moi-même, et je t’en dois l’honneur;
C’est là ce qu’attendaient ma haine et ma colère
De la mâle vertu qui fait ton caractère.
C’est Rome qui t’inspire en des desseins si grands:
Ton nom seul est l’arrêt de la mort des tyrans.
Lavons, mon cher Brutus, l’opprobre de la terre;
Vengeons ce Capitole, au défaut du tonnerre.
Toi, Cimber; toi, Cinna; vous, Romains indomptés,
Avez-vous une autre âme et d’autres volontés?
CIMBER.
Nous pensons comme toi, nous méprisons la vie:
Nous détestons César, nous aimons la patrie;
Nous la vengerons tous: Brutus et Cassius
De quiconque est Romain raniment les vertus.
DÉCIME.
Nés juges de l’État, nés
les vengeurs du crime(var17),
C’est souffrir trop longtemps la main qui nous opprime;
Et quand sur un tyran nous suspendons nos coups,
Chaque instant qu’il respire est un crime pour nous.
CIMBER.
Admettons-nous quelque autre à ces honneurs suprêmes?
BRUTUS.
Pour venger la patrie il suffit de nous-mêmes(29).
Dolabella, Lépide, Émile, Bibulus,
Ou tremblent sous César, ou bien lui sont vendus.
Cicéron, qui d’un traître a puni l’insolence(30),
Ne sert la liberté que par son éloquence:
Hardi dans le sénat, faible dans le danger,
Fait pour haranguer Rome, et non pour la venger,
Laissons à l’orateur qui charme sa patrie
Le soin de nous louer quand nous l’aurons servie.
Non, ce n’est qu’avec vous que je veux partager
Cet immortel honneur et ce pressant danger.
Dans une heure au sénat le tyran doit se rendre:
Là, je le punirai; là, je le veux surprendre;
Là, je veux que ce fer, enfoncé dans son
sein,
Venge Caton, Pompée, et le peuple romain.
C’est hasarder beaucoup. Ses ardents satellites
Partout du Capitole occupent les limites;
Ce peuple mou, volage, et facile à fléchir,
Ne sait s’il doit encor l’aimer ou le haïr.
Notre mort, mes amis, paraît inévitable;
Mais qu’une telle mort est noble et désirable!
Qu’il est beau de périr dans des desseins si grands!
De voir couler son sang dans le sang des tyrans!
Qu’avec plaisir alors on voit sa dernière heure!
Mourons, braves amis, pourvu que César meure,
Et que la liberté, qu’oppriment ses forfaits,
Renaisse de sa cendre, et revive à jamais.
CASSIUS.
Ne balançons donc plus, courons au Capitole:
C’est là qu’il nous opprime, et qu’il faut qu’on
l’immole.
Ne craignons rien du peuple, il semble encor douter;
Mais si l’idole tombe, il va la détester.
BRUTUS.
Jurez donc avec moi, jurez sur cette épée,
Par le sang de Caton, par celui de Pompée,
Par les mânes sacrés de tous ces vrais Romains
Qui dans les champs d’Afrique ont fini leurs destins;
Jurez par tous les dieux, vengeurs de la patrie,
Que César sous vos coups va terminer sa vie.
CASSIUS.
Faisons plus, mes amis; jurons d’exterminer
Quiconque ainsi que lui prétendra gouverner:
Fussent nos propres fils, nos frères ou nos pères;
S’ils sont tyrans, Brutus, ils sont nos adversaires.
Un vrai républicain n’a pour père et pour
fils
Que la vertu, les dieux, les lois, et son pays.
BRUTUS.
Oui, j’unis pour jamais mon sang avec le vôtre,
Tous dès ce moment même adoptés l’un
par l’autre,
Le salut de l’État nous a rendus parents.
Scellons notre union du sang de nos tyrans.
(Il s’avance vers la statue de Pompée.)
Nous le jurons par vous, héros, dont les images
A ce pressant devoir excitent nos courages;
Nous promettons, Pompée, à tes sacrés
genoux,
De faire tout pour Rome, et jamais rien pour nous;
D’être unis pour l’État, qui dans nous se
rassemble;
De vivre, de combattre, et de mourir ensemble(31).
Allons, préparons-nous: c’est trop nous arrêter.
SCÈNE V.
CÉSAR, BRUTUS.
CÉSAR.
Demeure, c’est ici que tu dois m’écouter.
Où vas-tu, malheureux?
BRUTUS.
Loin de la tyrannie.
CÉSAR.
Licteurs, qu’on le retienne.
BRUTUS.
Achève, et prends ma vie(32).
CÉSAR.
Brutus, si ma colère en voulait à tes jours,
Je n’aurais qu’à parler, j’aurais fini leur cours.
Tu l’as trop mérité. Ta fière ingratitude
Se fait de m’offenser une farouche étude.
Je te retrouve encore avec ceux des Romains
Dont j’ai plus soupçonné les perfides desseins;
Avec ceux qui tantôt ont osé me déplaire,
Ont blâmé ma conduite, ont bravé
ma colère.
BRUTUS.
Ils parlaient en Romains, César; et leurs avis,
Si les dieux t’inspiraient, seraient encor suivis.
CÉSAR.
Je souffre ton audace, et consens à t’entendre:
De mon rang avec toi je me plais à descendre.
Que me reproches-tu?
BRUTUS.
Le monde ravagé,
Le sang des nations, ton pays saccagé;
Ton pouvoir, tes vertus, qui font tes injustices,
Qui de tes attentats sont en toi les complices;
Ta funeste bonté, qui fait aimer tes fers,
Et qui n’est qu’un appât pour tromper l’univers(33).
CÉSAR.
Ah! c’est ce qu’il fallait reprocher à Pompée:
Par sa feinte vertu la tienne fut trompée.
Ce citoyen superbe, à Rome plus fatal,
N’a pas même voulu César pour son égal.
Crois-tu, s’il m’eût vaincu, que cette âme
hautaine
Eût laissé respirer la liberté romaine?
Sous un joug despotique il t’aurait accablé.
Qu’eût fait Brutus alors?
BRUTUS.
Brutus l’eût immolé.
CÉSAR.
Voilà donc ce qu’enfin ton grand coeur me destine!
Tu ne t’en défends point. Tu vis pour ma ruine,
Brutus!
BRUTUS.
Si tu le crois, préviens donc ma fureur.
Qui peut te retenir?
CÉSAR, lui présentant
la lettre de Servilie.
La nature et mon coeur.
Lis, ingrat, lis; connais le sang que tu m’opposes;
Vois qui tu peux haïr, et poursuis si tu l’oses.
BRUTUS.
Où suis-je? qu’ai-je lu? Me trompez-vous, mes yeux?
CÉSAR.
Eh bien! Brutus, mon fils!
BRUTUS.
Lui, mon père! grands dieux!
CÉSAR.
Oui, je le suis, ingrat! Quel silence farouche!
Que dis-je? quels sanglots échappent de ta bouche?
Mon fils... Quoi! je te tiens muet entre mes bras!
La nature t’étonne, et ne t’attendrit pas!
BRUTUS.
O sort épouvantable, et qui me désespère!
O serments! ô patrie! ô Rome toujours chère!
César!... Ah, malheureux! j’ai trop longtemps
vécu.
CÉSAR.
Parle. Quoi! d’un remords ton coeur est combattu!
Ne me déguise rien. Tu gardes le silence!
Tu crains d’être mon fils; ce nom sacré
t’offense:
Tu crains de me chérir, de partager mon rang;
C’est un malheur pour toi d’être né de mon
sang!
Ah! ce sceptre du monde, et ce pouvoir suprême,
Ce César, que tu hais, les voulait pour toi-même.
Je voulais partager, avec Octave et toi,
Le prix de cent combats, et le titre de roi.
BRUTUS.
Ah, dieux!
CÉSAR.
Tu veux parler, et te retiens à peine!
Ces transports sont-ils donc de tendresse ou de haine?
Quel est donc le secret qui semble t’accabler?
BRUTUS.
César...
CÉSAR.
Eh bien! mon fils?
BRUTUS.
Je ne puis lui parler(34).
CÉSAR.
Tu n’oses me nommer du tendre nom de père?
BRUTUS.
Si tu l’es, je te fais une unique prière.
CÉSAR.
Parle: en te l’accordant, je croirai tout gagner.
BRUTUS.
Fais-moi mourir sur l’heure, ou cesse de régner.
CÉSAR.
Ah! barbare ennemi, tigre que je caresse!
Ah! coeur dénaturé qu’endurcit ma tendresse!
Va, tu n’es plus mon fils. Va, cruel citoyen,
Mon coeur désespéré prend l’exemple
du tien:
Ce coeur, à qui tu fais cette effroyable injure,
Saura bien comme toi vaincre enfin la nature.
Va, César n’est pas fait pour te prier en vain;
J’apprendrai de Brutus à cesser d’être humain:
Je ne te connais plus. Libre dans ma puissance,
Je n’écouterai plus une injuste clémence.
Tranquille, à mon courroux je vais m’abandonner;
Mon coeur trop indulgent est las de pardonner.
J’imiterai Sylla, mais dans ses violences;
Vous tremblerez, ingrats, au bruit de mes vengeances.
Va, cruel, va trouver tes indignes amis:
Tous m’ont osé déplaire, ils seront tous
punis.
On sait ce que je puis, on verra ce que j’ose:
Je deviendrai barbare, et toi seul en es cause.
BRUTUS.
Ah! ne le quittons point dans ses cruels desseins,
Et sauvons, s’il se peut, César et les Romains.
FIN DU DEUXIÈME ACTE.
ACTE TROISIÈME.
SCÈNE I.
CASSIUS, CIMBER, DÉCIME,
CINNA, CASCA,
LES CONJURÉS.
CASSIUS.
Enfin donc l’heure approche où Rome va renaître.
La maîtresse du monde est aujourd’hui sans maître:
L’honneur en est à vous, Cimber, Casca, Probus,
Décime. Encore une heure, et le tyran n’est plus.
Ce que n’ont pu Caton, et Pompée, et l’Asie,
Nous seuls l’exécutons, nous vengeons la patrie;
Et je veux qu’en ce jour on dise à l’univers:
« Mortels, respectez Rome; elle n’est plus aux
fers. »
CIMBER.
Tu vois tous nos amis, ils sont prêts à te
suivre,
A frapper, à mourir, à vivre s’il faut
vivre;
A servir le sénat dans l’un et l’autre sort,
En donnant à César, ou recevant la mort.
DÉCIME.
Mais d’où vient que Brutus ne paraît point
encore,
Lui, ce fier ennemi du tyran qu’il abhorre;
Lui qui prit nos serments, qui nous rassembla tous;
Lui qui doit sur César porter les premiers coups?
Le gendre de Caton tarde bien à paraître.
Serait-il arrêté? César peut-il connaître...
Mais le voici. Grands dieux! qu’il paraît abattu!
SCÈNE II.
CASSIUS, BRUTUS, CIMBER, CASCA,
DÉCIME,
LES CONJURES.
CASSIUS.
Brutus, quelle infortune accable ta vertu?
Le tyran sait-il tout? Rome est-elle trahie?
BRUTUS.
Non, César ne sait point qu’on va trancher sa vie.
Il se confie à vous.
DÉCIME.
Qui peut donc te troubler?
BRUTUS.
Un malheur, un secret, qui vous fera trembler.
CASSIUS.
De nous ou du tyran, c’est la mort qui s’apprête:
Nous pouvons tous périr; mais trembler, nous!
BRUTUS.
Arrête:
Je vais t’épouvanter par ce secret affreux.
Je dois sa mort à Rome, à vous, à
vos neveux,
Au bonheur des mortels; et j’avais choisi l’heure,
Le lieu, le bras, l’instant où Rome veut qu’il
meure:
L’honneur du premier coup à mes mains est remis;
Tout est prêt: apprenez que Brutus est son fils.
CIMBER.
Toi, son fils!
CASSIUS.
De César!
DÉCIME.
O Rome!
BRUTUS.
Servilie
Par un hymen secret à César fut unie;
Je suis de cet hymen le fruit infortuné.
CIMBER.
Brutus, fils d’un tyran!
CASSIUS.
Non, tu n’en es pas né;
Ton coeur est trop romain.
BRUTUS.
Ma honte est véritable.
Vous, amis, qui voyez le destin qui m’accable,
Soyez par mes serments les maîtres de mon sort.
Est-il quelqu’un de vous d’un esprit assez fort,
Assez stoïque, assez au-dessus du vulgaire,
Pour oser décider ce que Brutus doit faire?
Je m’en remets à vous. Quoi! vous baissez les
yeux!
Toi, Cassius, aussi, tu te tais avec eux!
Aucun ne me soutient au bord de cet abîme!
Aucun ne m’encourage, ou ne m’arrache au crime!
Tu frémis, Cassius et, prompt à t’étonner...
CASSIUS.
Je frémis du conseil que je vais te donner.
BRUTUS.
Parle.
CASSIUS.
Si tu n’étais qu’un citoyen vulgaire,
Je te dirais: Va, sers, sois tyran sous ton père;
Écrase cet État que tu dois soutenir;
Rome aura désormais deux traîtres à
punir:
Mais je parle à Brutus, à ce puissant génie,
A ce héros armé contre la tyrannie,
Dont le coeur inflexible, au bien déterminé,
Épura tout le sang que César t’a donné.
Écoute: tu connais avec quelle furie
Jadis Catilina menaça sa patrie?
BRUTUS.
Oui.
CASSIUS.
Si, le même jour que ce grand criminel
Dut à la liberté porter le coup mortel;
Si, lorsque le sénat eut condamné ce traître,
Catilina pour fils t’eût voulu reconnaître,
Entre ce monstre et nous forcé de décider,
Parle: qu’aurais-tu fait?
BRUTUS.
Peux-tu le demander?
Penses-tu qu’un instant ma vertu démentie
Eût mis dans la balance un homme et la patrie?
CASSIUS.
Brutus, par ce seul mot ton devoir est dicté.
C’est l’arrêt du sénat, Rome est en sûreté.
Mais; dis, sens-tu ce trouble, et ce secret murmure,
Qu’un préjugé vulgaire impute à
la nature?
Un seul mot de César a-t-il éteint dans
toi
L’amour de ton pays, ton devoir et ta foi?
En disant ce secret, ou faux ou véritable,
En t’avouant pour fils, en est-il moins coupable?
En es-tu moins Brutus? en es-tu moins Romain?
Nous dois-tu moins ta vie, et ton coeur, et ta main?
Toi, son fils! Rome enfin n’est-elle plus ta mère?
Chacun des conjurés n’est-il donc plus ton frère?
Né dans nos murs sacrés, nourri par Scipion,
Élève de Pompée, adopté par
Caton,
Ami de Cassius, que veux-tu davantage?
Ces titres sont sacrés; tout autre les outrage.
Qu’importe qu’un tyran, esclave de l’amour,
Ait séduit Servilie, et t’ait donné le
jour?
Laisse là les erreurs et l’hymen de ta mère;
Caton forma tes moeurs, Caton seul est ton père;
Tu lui dois ta vertu, ton âme est toute à
lui;
Brise l’indigne noeud que l’on t’offre aujourd’hui;
Qu’à nos serments communs ta fermeté réponde;
Et tu n’as de parents que les vengeurs du monde.
BRUTUS.
Et vous, braves amis, parlez, que pensez-vous?
CIMBER.
Jugez de nous par lui, jugez de lui par nous.
D’un autre sentiment si nous étions capables,
Rome n’aurait point eu des enfants plus coupables.
Mais à d’autres qu’à toi pourquoi t’en
rapporter?
C’est ton coeur, c’est Brutus qu’il te faut consulter.
BRUTUS.
Eh bien! à vos regards mon âme est dévoilée,
Lisez-y les horreurs dont elle est accablée.
Je ne vous cèle rien, ce coeur s’est ébranlé;
De mes stoïques yeux des larmes ont coulé.
Après l’affreux serment que vous m’avez vu faire,
Prêt à servir l’État, mais à
tuer mon père;
Pleurant d’être son fils, honteux de ses bienfaits;
Admirant ses vertus, condamnant ses forfaits;
Voyant en lui mon père, un coupable, un grand
homme,
Entraîné par César, et retenu par
Rome;
D’horreur et de pitié mes esprits déchirés
Ont souhaité la mort que vous lui préparez.
Je vous dirai bien plus; sachez que je l’estime:
Son grand coeur me séduit, au sein même
du crime;
Et si sur les Romains quelqu’un pouvait régner,
Il est le seul tyran que l’on dût épargner.
Ne vous alarmez point; ce nom que je déteste,
Ce nom seul de tyran l’emporte sur le reste.
Le sénat, Rome, et vous, vous avez tous ma foi:
Le bien du monde entier me parle contre un roi.
J’embrasse avec horreur une vertu cruelle;
J’en frissonne à vos yeux, mais je vous suis fidèle.
César me va parler; que ne puis-je aujourd’hui
L’attendrir, le changer, sauver l’État et lui!
Veuillent les immortels, s’expliquant par ma bouche,
Prêter à mon organe un pouvoir qui le touche!
Mais si je n’obtiens rien de cet ambitieux,
Levez le bras, frappez, je détourne les yeux;
Je ne trahirai point mon pays pour mon père:
Que l’on approuve, ou non, ma fermeté sévère;
Qu’à l’univers surpris cette grande action
Soit un objet d’horreur ou d’admiration;
Mon esprit, peu jaloux de vivre en la mémoire,
Ne considère point le reproche ou la gloire;
Toujours indépendant, et toujours citoyen,
Mon devoir me suffit, tout le
reste n’est rien(var18).
Allez, ne songez plus qu’à sortir d’esclavage.
CASSIUS.
Du salut de l’État ta parole est le gage.
Nous comptons tous sur toi, comme si dans ces lieux
Nous entendions Caton, Rome même, et nos dieux.
SCÈNE III.
BRUTUS.
Voici donc le moment où César va m’entendre;
Voici ce Capitole où la mort va l’attendre;
Épargnez-moi, grands dieux, l’horreur de le haïr!
Dieux, arrêtez ces bras levés pour le punir!
Rendez, s’il se peut, Rome à son grand coeur plus
chère,
Et faites qu’il soit juste, afin qu’il soit mon père!
Le voici. Je demeure immobile, éperdu.
O mânes de Caton, soutenez ma vertu!
SCÈNE IV.
CÉSAR, BRUTUS.
CÉSAR.
Eh bien! que veux-tu? Parle. As-tu le coeur d’un homme?
Es-tu fils de César?
BRUTUS.
Oui, si tu l’es de Rome.
CÉSAR.
Républicain farouche, où vas-tu t’emporter?
N’as-tu voulu me voir que pour mieux m’insulter?
Quoi! tandis que sur toi mes faveurs se répandent,
Que du monde soumis les hommages t’attendent,
L’empire, mes bontés, rien ne fléchit ton
coeur?
De quel oeil vois-tu donc le sceptre?
BRUTUS.
Avec horreur.
CÉSAR.
Je plains tes préjugés, je les excuse même.
Mais peux-tu me haïr?
BRUTUS.
Non, César, et je t’aime.
Mon coeur par tes exploits fut pour toi prévenu,
Avant que pour ton sang tu m’eusses reconnu.
Je me suis plaint aux dieux de voir qu’un si grand homme
Fût à la fois la gloire et le fléau
de Rome.
Je déteste César avec le nom de roi;
Mais César citoyen serait un dieu pour moi;
Je lui sacrifierais ma fortune et ma vie.
CÉSAR.
Que peux-tu donc haïr en moi?
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