OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE THÉÂTRE
II
| Index Voltaire | Commande CDROM | Théâtre
|
LA MORT DE CÉSAR
TRAGÉDIE EN TROIS ACTES,
REPRÉSENTÉE A
PARIS, POUR LA PREMIÈRE FOIS, LE 29 AOÛT 1743.
Variantes de la Mort de César.
AVERTISSEMENT
DE MOLAND.
La Mort de César est le pendant de Brutus.
Dans
Brutus,
Voltaire
a montré le vieux Romain immolant ses enfants à la liberté;
dans la Mort de César,
il montre l’autre Brutus immolant
son père à la république.
Trois personnages principaux, dit Laharpe, César,
Brutus et Cassius, sagement dessinés et coloriés avec le
pinceau le plus mâle et le plus fier; une action simple et grande,
une marche claire et attachante depuis la première scène
jusqu’au moment où César est tué; une intrigue serrée
par un seul noeud, le secret de la naissance de Brutus, secret dont la
découverte produit le combat de la nature et de la patrie; les mouvements
qui naissent de cette lutte intérieure, et qui n’ébranlent
une âme à la fois romaine et stoïque qu’autant qu’il
le faut pour accorder à la nature ce que le devoir ne peut jamais
lui ôter, et pour en tirer la pitié tragique sans laquelle
l’admiration n’est pas assez théâtrale; une foule de scènes
du premier ordre, celle de la conspiration, celle où Brutus apprend
aux conjurés qu’il est fils de César, et s’en remet à
eux pour prononcer sur ce qu’il doit faire; les deux scènes entre
César et Brutus où la progression est observée, quoique
l’objet en soit à peu près le même; le récit
de Cimber; enfin le style qui, proportionné au sujet et aux personnages,
est presque toujours sublime ou par la pensée ou par l’expression:
voilà ce qui a placé cet ouvrage parmi ceux qui doivent faire
le plus d’honneur à Voltaire, soit comme auteur dramatique, soit
comme versificateur.
Nous donnons ici la note purement admirative de l’ancienne
critique. Il nous faut pourtant faire entendre, non pas la contradiction,
mais une appréciation plus libre et plus large, et nous allons reproduire
la comparaison que M. Villemain, dans le Tableau de la Littérature
du dix-huitième siècle, établit entre l’oeuvre
de Shakespeare et l’oeuvre de Voltaire. M. Villemain s’exprime ainsi:
« Voltaire voulut réaliser ce drame patriotique
et républicain qu’il avait admiré sur le théâtre
de Londres, et imparfaitement essayé dans Brutus. Il supprima
les intrigues d’amour, les personnages de femme, et composa dans le goût
anglais, dit-il, la Mort de César. Les pensées en
sont élevées, le langage élégant et fort: c’est
une belle étude d’après Corneille et Shakespeare.
« Mais là même Voltaire a-t-il perfectionné
ce qu’il emprunte au poète anglais? A-t-il eu, dans toute la force
du terme, plus d’art que Shakespeare? Nous en doutons encore. Le dictateur
César aspirant à la royauté, l’aristocratie romaine
réduite à un assassinat, l’âme de Brutus, son sacrifice
de César, rien de si grand que cette tragédie toute faite
dans l’histoire. On dirait que Shakespeare en a simplement découpé
les pages, en y jetant son expression éloquente et ses contrastes
habituels de sublime et de grossièreté.
« Toutefois, le drame ainsi conçu, avec
une liberté sans limites, fait admirablement comprendre les causes
et l’inutilité du meurtre de César. Ces plébéiens
oisifs de la première scène nous préparent à
ce peuple de Rome entraîné par Antoine après avoir
applaudi Brutus, et plus touché du testament de César que
de la liberté. Depuis le jeune esclave, réveillé de
son paisible sommeil par les insomnies de Brutus, jusqu’au poète
Cinna massacré dans la rue pour une ressemblance de nom, chaque
incident, chaque personnage est un trait de la vie humaine dans les révolutions.
Le costume, le langage antique est souvent altéré par ignorance;
mais la nature toujours devinée.
« Voltaire fait autrement: il choisit dans l’histoire,
il la transforme, il invente au delà. Ce vague soupçon que
Brutus était fils de César devient le noeud même et
l’intérêt dominant de son drame; la grande lutte du sénat
contre l’empire se cache dans un parricide. Voltaire affirme ce que ne
croyait pas Brutus, lorsque, dans son admirable lettre contre le jeune
Octave, il s’écriait:
Puissent les dieux me ravir toutes choses, plutôt
que la ferme résolution de ne point accorder à l’héritier
de l’homme que j’ai tué ce que je n’ai pas supporté dans
cet homme, ce que je ne permettrais pas à mon père lui-même,
s’il revenait au monde le droit d’avoir, par ma patience, plus de pouvoir
que les lois et que le sénat!
« Sans doute Fontenelle et Mlle Barbier avaient
eu grand tort de faire ensemble une tragédie de la Mort de César,
et
d’y représenter Brutus et César amoureux et jaloux. Mais
fallait-il tout réduire, dans un tel sujet, à des entretiens
de conspirateurs? L’histoire ne pouvait-elle donner quelque physionomie
de femme pure et passionnée, qui se mêlât avec tendresse
à ces vertus féroces, et montrât la vie intime du coeur
et la paix domestique engagées dans les luttes sociales?
« Shakespeare n’y a pas manqué. Près
de la conspiration de Brutus, il a placé l’amour conjugal de Porcia.
Cette scène, inspirée de Plutarque, me paraît d’une
beauté sublime. Brutus s’est levé dans la nuit, tout agité
de son projet. Porcia l’a suivi, le presse, l’interroge sur sa santé,
sur son silence:
| Non, cher Brutus, vous avez quelque chose dans l’âme;
je dois le savoir, au nom de mes droits sur vous; et je vous le demande
à genoux, par ma beauté que vous vantiez autrefois, par tous
vos serments d’amour, et par ce grand voeu qui nous a inséparablement
unis l’un à l’autre; dites-moi, vous-même, à moi votre
moitié, quel trouble vous accable, et pourquoi des hommes, ce soir,
sont venus près de vous? Ils étaient six ou sept, cachant
leur visage, même à la nuit.
BRUTUS.
Levez-vous, noble Porcia.
PORCIA.
Je n’aurais pas besoin de vous supplier à genoux,
si vous étiez généreux. Dans le contrat de notre union,
dites-moi, Brutus, a-t-il été fait cette réserve que
je ne connaîtrais pas les secrets qui vous appartiennent? Mon lot
est-il seulement de m’asseoir à votre table, de partager votre lit,
de vous parler quelquefois? Si cela est, et rien davantage, Porcia est
la concubine de Brutus, et non sa femme.
BRUTUS.
Vous êtes ma vraie, mon honorable femme, aussi chère
pour moi que les gouttes de sang qui remontent à mon triste coeur.
PORCIA.
S’il est vrai, je dois alors connaître ce secret.
Je l’avoue, je suis une femme, mais une femme que Brutus a prise pour épouse;
je l’avoue, je suis une femme, mais une femme de bonne renommée:
la fille de Caton. Croyez-vous que je ne sois pas plus forte que mon sexe,
ayant un tel père et un tel époux? Dites-moi vos projets;
je ne les trahirai pas. J’ai fait une forte épreuve de ma constance,
en me blessant moi-même volontairement ici, à la cuisse. Ayant
pu souffrir cela patiemment, ne pourrai-je porter les secrets de mon mari?
BRUTUS.
O vous, dieux! rendez-moi digne de cette noble femme.
Écoute, on frappe Porcia, viens un moment; et ton sein va recevoir
les secrets de mon coeur. |
« Ce n’est pas là, je crois, un amour qui
rapetisse la grandeur historique du sujet.
« La pièce de Shakespeare et celle de Voltaire
sont trop connues pour permettre une analyse suivie. Marquons seulement
quelques différences.
« Voltaire, qui n’a pas craint de porter jusqu’au
parricide le dévouement civique de Brutus, respecte d’ailleurs le
précepte de ne pas ensanglanter la scène; et, dérobant
aux yeux tout ce qui se passe dans le sénat, il ne fait connaître
le meurtre de César que par le cri lointain des conjurés,
et le retour de Cassius, un poignard à la main: car il n’a pas osé
sans doute ramener devant le spectateur Brutus couvert du sang de son père.
Mais cette précaution même accuse le faux calcul du poète
d’avoir rendu évident et formel ce qui, dans l’histoire, est enveloppé
d’un doute sinistre. Pour avoir exagéré l’horreur du drame,
il est obligé d’en cacher le héros. Il n’y a plus ce beau
contraste de Brutus et d’Antoine, enlevant tour à tour le coeur
des Romains. Tout manque de motifs et de vraisemblance. On conçoit
mal pourquoi Cassius, qui n’était pas l’ami de César, cède
la parole à Antoine, dont il se défie et qu’il accuse devant
le peuple romain.
Il vient justifier son maître et son empire;
Il vous méprise assez pour penser vous séduire.
Sans doute il peut ici faire entendre sa voix:
Telle est la loi de Rome, et j’obéis aux lois.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Redoutez tout d’Antoine, et surtout l’artifice. |
« La magnanime confiance de Brutus, sa tendresse
de coeur, comme dit Plutarque, sa faiblesse pour la mémoire de César,
pouvaient seules expliquer la faute qu’il fit alors en laissant parler
Antoine, qu’il avait laissé vivre contre l’avis des autres conjurés.
« C’est en cela que Shakespeare a merveilleusement
conservé par la vérité de l’histoire, celle du drame.
Brutus a reçu les soumissions et le message d’Antoine. Brutus, après
avoir frappé le grand homme qu’il aimait, veut que ses restes soient
honorés. Il s’adresse d’abord aux Romains pour expliquer son douloureux
devoir; mais il introduit lui-même Antoine, et le recommande, pour
ainsi dire, de ses dernières paroles. Voilà ce qui rend sublime
la péripétie de ce draine oratoire. Et puis quelle vérité
dans le langage, quelle intime communication avec le peuple! et comme le
peuple parle naturellement à son tour!
|
BRUTUS.
S’il est dans cette assemblée quelque ami cher
de César, je lui dirai que l’amour de Brutus pour César n’était
pas moindre que le sien. Si cet ami demande pourquoi Brutus s’est armé
contre César, voici ma réponse: Ce n’était pas que
j’aimasse peu César; mais j’aimais Rome davantage; Souhaiteriez-vous
de voir César vivant, et nous tous esclaves, plutôt que César
mort, et de vivre en hommes libres? César m’aimait, je le pleure;
il était vaillant, je l’honore; il était heureux, j’applaudis
à sa fortune; mais il était ambitieux, je l’ai tué...
Quelqu’un est-il assez bas pour souhaiter d’être esclave? S’il est
ici, qu’il parle, car je l’ai offensé. Quelqu’un est-il assez stupide
pour ne pas vouloir être Romain? Quelqu’un est-il assez vil pour
ne pas aimer son pays? S’il est ici, qu’il parle; car je l’ai offensé.
Je m’arrête pour attendre la réponse.
TOUS.
Personne, Brutus, personne.
BRUTUS.
Ainsi je n’ai offensé personne. Je n’ai pas fait
plus à César que vous ne feriez à Brutus. Voici le
corps de César dont le deuil est mené par Antoine, qui, bien
qu’il n’ait pas mis la main dans cette mort, en recueillera l’inestimable
prix de vivre dans une république. Qui d’entre vous n’en profitera
pas de même? Je termine par ces mots: J’ai tué mon meilleur
ami pour le bien de Rome; je garde le même poignard pour moi-même,
quand il plaira à ma patrie de demander ma mort. |
« Voltaire a traduit presque entièrement
ce discours, mais en le plaçant avec moins de vérité
dans la bouche de Cassius. Et que fait-il répondre par le peuple?
Aux vengeurs de l’État nos coeurs sont assurés.
Cela vaut à peu près, pour le naturel, l’antithèse
admirative que Lamotte faisait répéter en choeur par l’armée
grecque, après la réconciliation d’Achille et d’Agamemnon:
Tout le camp s’écriait dans une joie extrême:
Que ne vaincrait-il pas, il s’est vaincu lui-même. |
« Oh! ce n’est pas ainsi que le poète anglais
s’y prend pour donner une âme à la foule et compléter
le drame avec des personnages sans nom. Voici son peuple romain, après
le discours de Brutus:
|
TOUS.
Vive, vive Brutus
PREMIER PLÉBÉIEN.
Conduisez-le en triomphe à sa maison.
DEUXIÈME PLÉBÉIEN.
Donnez-lui une statue parmi ses ancêtres!
TROISIÈME PLÉBÉIEN.
Faisons-le César! |
« Faire Brutus César! voilà désormais
comment la république est comprise, comment la liberté est
reçue par le peuple romain. Sa reconnaissance n’a plus d’autre hommage
que sa servitude.
« Cependant, autorisé et appelé par
Brutus, en mémoire de César, Antoine monte à la tribune.
On s’écrie autour de lui:
| Ce César était un tyran! nous sommes heureux
d’en être délivrés.... Écoutons Antoine.
ANTOINE
Amis, Romains, compatriotes, écoutez-moi. Je viens
pour inhumer César et non pour le louer. Le mal que font les hommes
leur survit; le bien reste enseveli souvent avec leurs cendres. Qu’il en
soit ainsi pour César. Le noble Brutus vous a dit que César
était ambitieux: si cela était, c’était une grande
faute, et César en a grandement porté la peine. |
« Je l’avoue, le sublime de l’art me paraît,
cette fois encore, du côté de Shakespeare. Voici le début
d’Antoine dans Voltaire:
Oui, je l’aimais, Romains;
Oui, j’aurais de mes jours prolongé ses destins.
Hélas! vous avez tous pensé comme moi-même;
Et lorsque, de son front ôtant le diadème,
Ce héros à vos lois s’immolait aujourd’hui,
Qui de vous, en effet, n’eût expiré pour
lui? |
« Antoine, dans Shakespeare, me paraît d’abord
plus touchant et plus simple. Puis il s’anime. Il rappelle les exploits
de César, la couronne trois fois offerte, trois fois refusée.
Était-ce de l’ambition? En parlant ainsi, Antoine se trouble, verse
des larmes; et, pendant qu’il s’arrête, le peuple raisonne à
sa manière.
|
UN PLÉBÉIEN.
Remarquez-vous ces paroles? César ne voulut pas
prendre la couronne: donc il est certain qu’il n’était pas ambitieux. |
« Admirable logique!
« Antoine continue. Il ne va pas, comme l’Antoine
de Voltaire, accuser Brutes de parricide:
Brutus!... où suis-je? ô ciel! ô crime!
ô barbarie!
Chers amis, je succombe, et mes sens interdits...
Brutus, son assassin! ce monstre était son fils! |
Rome, qui pouvait abandonner Brutus, mais qui l’estimait,
n’eût pas souffert ce langage. Antoine, dans Shakespeare, est artificieux,
et non pas déclamateur. Il répète sans cesse que Brutus
et Cassius sont des hommes honorables, qu’il ne veut pas leur faire dommage.
« Mais voici un papier scellé du sceau de
César. C’est sa volonté dernière, son testament. Antoine
l’annonce, et ne veut pas le lire. Le peuple de toutes parts demande la
lecture.
| Nous voulons entendre la volonté de César.
ANTOINE.
Prenez patience, chers amis. Je ne veux pas vous faire
cette lecture; il n’est pas bon que vous sachiez à quel point César
vous aimait. Vous n’êtes pas de pierre ou de bois. Vous êtes
hommes: et si vous entendez lire le testament de César, cela vous
irritera, vous rendra furieux. Il vaut mieux que vous ne sachiez pas qu’il
vous a faits ses héritiers. Car si vous devez... Oh! qu’en adviendrait-il?
UN PLÉBÉIEN.
Lisez-nous le testament; nous devons l’entendre. Antoine,
vous devez nous lire le testament, le testament de César.
ANTOINE.
Serez-vous patients? resterez-vous immobiles quelques
moments? Je crains de faire tort aux hommes honorables dont les poignards
ont assassiné César.
UN PLÉBÉIEN.
C’étaient des traîtres... Eux, des hommes
honorables!... Le testament! le testament! la volonté dernière
de César! Lisez-nous le testament.
ANTOINE.
Vous me forcez à lire le testament. Alors, faites
un cercle autour du corps de César; et laissez-moi vous montrer
celui qui a fait le testament. |
« Alors il étale la robe sanglante de César,
compte et décrit les blessures, nomme chacun des assassins et les
cris du peuple éclatent.
| Vengeance! courons.... Brûlons.... Cherchons....
Massacrons.... Ne laissons pas un traître en vie. |
« Et c’est Antoine qui paraît les arrêter.
| Mes bons amis, mes chers amis, que ma voix ne vous emporte
pas à ce mouvement soudain. Ceux qui ont fait cette action étaient
honorables. Quelles injures particulières ils avaient à venger!
hélas! je ne le sais pas. Ils auront sans doute des raisons à
vous donner. Je ne viens pas, mes amis, pour surprendre vos coeurs: je
ne suis pas un orateur comme Brutus; mais, comme vous le savez bien, je
suis un homme simple et franc qui aime mon ami; et ils le savent bien,
eux qui me donnent permission publique de parler de lui. Je n’ai ni l’esprit,
ni les paroles, ni l’art du débit, ou le pouvoir de l’éloquence
pour exciter les passions des hommes. Seulement je dis vrai; je vous dis
ce que vous-mêmes vous savez. Je vous montre les blessures de votre
bien-aimé César et je les charge de parler pour moi. Mais
si j’étais Brutus, Brutus avec le coeur d’Antoine, j’enlèverais
vos âmes, et, de chaque blessure de César, je ferais sortir
une voix qui exciterait jusque dans les pierres de Rome le soulèvement
et la révolte.
TOUS.
La révolte!... Brûlons la maison de Brutus
en avant! Courez! Cherchez les conspirateurs! |
« Cependant l’artificieux Antoine les arrête
encore pour leur réciter le testament de César, les legs
qu’il fait au peuple, les dons en argent qu’il assure à chaque citoyen.
Il a gardé l’intérêt pour dernier aiguillon de la fureur;
et il laisse partir enfin, ou plutôt il lance le peuple déchaîné.
« Ce n’est donc pas un diamant brut que Voltaire
a taillé, un essai barbare dont il a fait sortir un chef-d’oeuvre.
Il a, sans doute, ajouté quelques traits éclatants à
son modèle; mais il n’égale point, dans cette scène,
la gradation habile et véhémente de Shakespeare, ni surtout
ce dialogue de l’orateur et de la foule, ce concert admirable des ruses
de l’art et du tumulte des passions populaires.
« Qu’après ce beau mouvement,
Dieux! son sang coule encore! |
Antoine s’écrie:
Il demande vengeance.
Il l’attend de vos mains et de votre vaillance.
Entendez-vous sa voix! éveillez-vous, Romains!
Marchez, suivez-moi tous contre ses assassins:
Ce sont là les honneurs qu’à César
on doit rendre.
Des brandons du bûcher qui va le mettre en cendre,
Embrasons les palais de ces fiers conjurés
Enfonçons dans leur sein nos bras désespérés. |
« Ce sont là d’assez beaux vers, mais un
discours comme tant d’autres. Combien plus originale, dans Shakespeare,
cette hypocrite modération d’Antoine, qui fait éclater des
cris de mort sans en proférer aucun, et qui précipite ce
peuple qu’elle a l’air de retenir!
« Voltaire n’a donc pas corrigé Shakespeare,
comme on le disait. Peut-être même, dans l’impatience de son
goût délicat et moqueur, n’en a-t-il pas senti toutes les
beautés: du moins ne les a-t-il pas reproduites. Toutefois cette
étude fortifia son génie. Il y puisa quelque chose de ces
grands effets de théâtre, de cette manière éloquente
et passionnée qui animent ses drames, et en font un grand poète
après Racine. »
Ainsi s’exprimait M. Villemain dans sa neuvième
leçon.
La Mort de César, de Voltaire, et le Julius
César,
de Shakespeare, sont, à les bien considérer,
des monuments de deux arts différents, dont l’un ne doit pas être
sacrifié à l’autre, et qui méritent d’être étudiés
tous deux par la postérité impartiale.
La Mort de César n’eut que sept représentations
dans l’origine. Vingt ans après, en 1763, une comédie-vaudeville
assez jolie, l’Anglais à Bordeaux, attirait la foule aux
fêtes de la paix. Lekain eut le crédit de faire reprendre
la
Mort de César, et la fit aller pendant six représentations
à la faveur de la petite pièce; mais quoique le grand tragédien
jouât le rôle de Brutus, la tragédie ne put suivre plus
loin l’Anglais à Bordeaux dans le cours de son succès.
Comme pour Brutus, l’heure de la revanche sonna
plus tard, pendant la période révolutionnaire.
Cette tragédie fut reprise quinze jours après
Brutus,
le
29 novembre 1791. Tous les passages qui pouvaient faire allusion aux circonstances
donnèrent lieu à de bruyantes manifestations; mais le discours
d’Antoine fut couvert de huées par le parterre. Larive, chargé
du rôle de Brutus, déploya un très beau talent.
Ce ne fut que deux ans plus tard que Gohier se chargea
de « mettre Voltaire au pas » en refaisant le discours contre-révolutionnaire
de
ce modéré d’Antoine.
Après le 9 thermidor, le revirement de l’opinion
fut immédiat. Quand on reprit la Mort de César au
théâtre Feydeau, le dénoûment de Gohier fut abandonné.
Brutus et les conspirateurs romains furent sifflés, et le discours
d’Antoine excita au contraire le plus vif enthousiasme. Ce fut un des motifs
qui firent dénoncer le théâtre Feydeau au Directoire,
et qui en firent ordonner la clôture qui fut maintenue plus d’un
mois, du 8 ventôse au 13 germinal an IV.
AVERTISSEMENT
DE BEUCHOT.
La Mort de César fut esquissée à
Wandsworth ou à Londres en 1726; mais il paraît qu’elle ne
fut composée qu’en 1731(1). Deux ans après
on la joua à l’hôtel de Sassenage(2). Elle
fut jouée par les écoliers du collège d’Harcourt,
le 11 août 1735(3). Il s’en fit bientôt,
à Paris même, sous l’adresse d’Amsterdam, une édition
furtive et fautive; ce qui détermina l’auteur à la faire
imprimer. Il en chargea le jeune abbé de Lamare qui composa un Avertissement
sur
lequel Voltaire lui fit quelques observations(4),
et
ajouta la traduction de la lettre d’Algarotti. Quoique Voltaire ne trouve
pas cette traduction exacte(5), il la laissa cependant
dans l’édition intitulée la Mort de César, tragédie
de M. de Voltaire, seconde édition, revue, corrigée, et augmentée
par l’auteur, Amsterdam, chez Jacques Desbordes, 1736, in-8°. Cette
édition contient une Préface des éditeurs que
les éditeurs de Kehl ont prise et donnée pour l’Avertissement
de Lamare, et qu’ils avaient datée de 1738. Les deux morceaux
sont différents, comme on peut le voir. La Préface est
de Voltaire. Elle contenait, en 1736, un passage contre J.-B. Rousseau,
qui fut supprimé en 1738, et que je rétablis. Ce passage
est d’autant plus important qu’il donna naissance à la lettre de
J.-B. Rousseau, du 22 mai 1736, imprimée dans la Bibliothèque
française, t. XXIII, p. 138-154, en réponse de laquelle
Voltaire fit sa lettre du 20 septembre 1736. Dans sa lettre à d’Argental,
du mois de mars 1737, Voltaire dit avoir fait lui-même le retranchement
de ce qui était contre Rousseau.
Ce fut le 29 août 1743 que la Mort de César
fut
jouée sur le Théâtre-Français. Elle n’eut que
sept représentations, et fut reprise de loin en loin.
Elle fut jouée, en 1748, au couvent des Visitandines
de Beaune, par les jeunes demoiselles qui y étaient en pension.
A cette occasion, Voltaire composa un prologue que l’on trouvera parmi
les Poésies mêlées.
Les sentiments républicains qui sont l’âme
de cette tragédie en firent une pièce de circonstance en
1792 et 1793. Le dénoûment blessait quelques têtes ardentes.
Gohier, alors ministre de la justice, et qui depuis a été
membre du Directoire exécutif, fit un nouveau dénoûment
qui fut joué sur le théâtre de la République
(rue de Richelieu), mais ne le fit point imprimer. A l’insu de l’auteur,
la
Mort de César fut imprimée avec le nouveau dénoûment,
à Lyon (alors appelé Commune-Affranchie). En 1828, Gohier
croyait son travail inédit. Je lui montrai l’édition que
je possédais; il trouva son ouvrage défiguré, et me
remit copie des changements qu’il avait faits dans le troisième
acte. C’est sur cette copie signée de lui que je donne dans les
Variantes, page 361, le dénoûment nouveau, qui est un morceau
historique.
C’était le discours d’Antoine qui choquait les
républicains français en 1794. Sept ans auparavant, vingt-sept
vers de ce discours avaient été mis en musique par Devienne,
pour un concert donné le 24 mai 1787 par la Société
des Enfants d’Apollon.
Peu après l’impression de la Mort de César,
en
1736, parut une Lettre de M. L... sur la Mort de César.
Je
ne connais cette lettre que par la mention que j’en trouve dans les Observations
sur les écrits modernes, tome IV, page 238.
Malgré l’estime dont jouit la tragédie
de Voltaire, le même sujet a été traité il y
a quelques années:
la Mort de César, tragédie en
cinq actes, par M. J.-C. Royou,
représentée sur le théâtre
de l’Odéon le 9 mai 1825, fut imprimée la même année.
AVERTISSEMENT
DE L’ÉDITION DE 1736(6).
Il y a près de huit années que plusieurs
personnes prièrent l’auteur de la Henriade de leur faire
connaître le génie et le goût du théâtre
anglais. Il traduisit en vers une scène du Jules César
de
Shakespeare, dans laquelle Antoine expose aux yeux du peuple romain le
corps sanglant de César. Cette scène anglaise passe pour
un des morceaux les plus frappants et les plus pathétiques qu’on
ait jamais mis sur aucun théâtre. Le peuple romain, conduit
de la haine à la pitié et à la vengeance par la harangue
d’Antoine, est un spectacle digne de tous ceux qui aiment véritablement
la tragédie.
Les amis de M. de V... le prièrent de donner une
traduction du reste de la pièce; mais c’était une entreprise
impossible. Shakespeare, père de la tragédie anglaise, est
aussi le père de la barbarie qui y règne. Son génie
sublime, sans culture et sans goût, a fait un chaos du théâtre
qu’il a créé.
Ses pièces sont des monstres dans lesquelles il
y a des parties qui sont des chefs-d’oeuvre de la nature. Sa tragédie
intitulée
la Mort de César commence par son triomphe
au Capitole, et finit par la mort de Brutus et de Cassius à la bataille
de Philippes. On assassine César sur le théâtre. On
voit des sénateurs bouffonner avec la lie du peuple. C’est un mélange
de ce que le tragique a de plus terrible, et de ce que la farce a de plus
bas. Je ne fais que répéter ici ce que j’ai souvent ouï
dire à celui dont je donne l’ouvrage au public. Il se détermina,
pour satisfaire ses amis, à faire un Jules César qui,
sans ressembler à celui de Shakespeare, fût pourtant tout
entier dans le goût anglais. On dit que c’est la première,
parmi celles qui méritent d’être connues, où l’on n’ait
point introduit de femmes. A peu près dans ce temps-là, le
noble vénitien M. l’abbé Conti, qui joint le talent de la
poésie à la philosophie la plus sublime, avait fait imprimer
sa tragédie italienne de la Mort de Jules César. Le
feu duc de Buckingham, père de celui qui vient de mourir à
Rome, en fit aussi une sur le même sujet. Ces quatre tragédies,
entièrement différentes les unes des autres, se ressemblent
en un seul point, c’est qu’elles sont toutes sans amour.
On joua, il y a environ trente ans, une tragédie
de la Mort de César sur le théâtre des Comédiens
français, et on ne manqua pas de rendre César et Brutus amoureux(7).
C’est aux gens de lettres, étrangers et français,
à qui nous présentons ce petit ouvrage de M. de V..., à
juger s’il a mieux fait de peindre ces deux grands hommes tels qu’ils étaient,
que de donner sous leurs noms des Français galants.
Cette tragédie, qui n’a jamais été
destinée au théâtre de Paris, fut représentée,
il y a quatre ans, à l’hôtel de Sassenage, et très
bien exécutée. Mais la scène de Shakespeare dans laquelle
Antoine monte à la tribune aux harangues pour faire voir au peuple
la robe sanglante de César ne put être représentée
à cause du petit espace du théâtre, qui suffisait à
peine au petit nombre d’acteurs qui jouent dans cette pièce.
Elle fut donnée depuis au collège d’Harcourt
par les pensionnaires de ce collège, avec une intelligence et une
dignité peu ordinaires à l’âge des acteurs. L’auteur
aurait sans doute été très satisfait s’il avait pu
voir cette représentation.
La tragédie, transcrite à la hâte
au collège d’Harcourt, a été imprimée furtivement.
On croirait presque que l’éditeur et l’imprimeur ont disputé
à qui ferait plus de fautes; c’est ce qui a déterminé
l’auteur à faire une édition de cet ouvrage, qu’il était
résolu de ne point faire paraître, parce qu’il lui manque,
pour le soutenir, l’illusion du théâtre: secours si nécessaire
à ce genre de poésie. C’est au public à l’apprécier
ce qu’il vaut: les louanges des amis et les critiques des ennemis sont
également inutiles devant ce tribunal. Je sais que bien des gens
se récrient sur l’atrocité de Brutus qui tue César,
quoiqu’il le connaisse pour son père. Mais on les prie de se souvenir
que chez les Romains l’amour de la liberté était poussé
jusqu’à la fureur, et qu’un parricide, dans certaines circonstances,
était regardé comme une action de courage et même de
vertu. Nous avons, parmi les Lettres de Cicéron une lettre
de ce même Brutus dans laquelle il dit qu’il tuerait son père
pour le salut de la république; et d’ailleurs la tragédie,
et surtout la tragédie anglaise, n’est pas faite pour les choses
à demi terribles.
Nous ajoutons à cet Avertissement une lettre
de M. le marquis Algarotti, qui, à l’âge de vingt-quatre ans,
est déjà regardé comme un bon poète, un bon
philosophe, et un savant; son estime et son amitié pour M. de V...
leur fait honneur à tous deux.
PRÉFACE
DE L’ÉDITION DE 1736(8).
Nous donnons cette édition de la tragédie
de la Mort de César, de M. de Voltaire, et nous pouvons dire
qu’il est le premier qui ait fait connaître les muses anglaises en
France. Il traduisit en vers, il y a quelques années, plusieurs
morceaux des meilleurs poètes d’Angleterre, pour l’instruction de
ses amis, et par là il engagea beaucoup de personnes à apprendre
l’anglais; en sorte que cette langue est devenue familière aux gens
de lettres. C’est rendre service à l’esprit humain, de l’orner ainsi
des richesses des pays étrangers.
Parmi les morceaux les plus singuliers des poètes
anglais que notre ami nous traduisit, il nous donna la scène d’Antoine
et du peuple romain, prise de la tragédie de Jules César,
écrite
il y a cent cinquante ans par le fameux Shakespeare, et jouée encore
aujourd’hui avec un très grand concours sur le théâtre
de Londres. Nous le priâmes de nous donner le reste de la pièce;
mais il était impossible de la traduire.
Shakespeare était un grand génie, mais il
vivait dans un siècle grossier; et l’on retrouve dans ses pièces
la grossièreté de ce temps beaucoup plus que le génie
de l’auteur. M. de Voltaire, au lieu de traduire l’ouvrage monstrueux de
Shakespeare, composa, dans le goût anglais, ce Jules César
que
nous donnons au public.
Ce n’est pas ici une pièce telle que le Sir
Politick de M. de Saint-Évremond, qui, n’ayant aucune connaissance
du théâtre anglais, et n’en sachant pas même la langue,
donna son Sir Politick
pour faire connaître la comédie
de Londres aux Français. On peut dire que cette comédie du
Sir
Politick n’était ni dans le goût des Anglais, ni dans
celui d’aucune autre nation.
Il est aisé d’apercevoir, dans la tragédie
de la mort de César, le génie et le caractère
des écrivains anglais, aussi bien que celui du peuple romain. On
y voit cet amour dominant de la liberté, et ces hardiesses que les
auteurs français ont rarement.
Il y a encore en Angleterre une autre tragédie
de la Mort de César, composée par le duc de Buckingham.
Il y en a une en italien, de l’abbé Conti, noble vénitien.
Ces pièces ne se ressemblent qu’en un seul point, c’est qu’on n’y
trouve point d’amour. Aucun de ces auteurs n’a avili ce grand sujet par
une intrigue de galanterie. Mais il y a environ trente-cinq ans qu’un des
plus beaux génies de France(9) s’étant
associé avec Mlle Barbier pour composer un Jules César,
il
ne manqua pas de représenter César et Brutus amoureux et
jaloux. Cette petitesse ridicule est un des plus grands exemples de la
force de l’habitude; personne n’ose guérir le théâtre
français de cette contagion. Il a fallu que, dans Racine, Mithridate,
Alexandre, Porus, aient été galants. Corneille n’a jamais
évité cette faiblesse: il n’a fait aucune pièce sans
amour, et il faut avouer que, dans ses tragédies, si vous exceptez
le
Cid et Polyeucte, cette passion est aussi mal peinte qu’elle
y est étrangère.
Notre auteur a donné peut-être ici dans un
autre excès. Bien des gens trouvent dans sa pièce trop de
férocité: ils voient avec horreur que Brutus sacrifie à
l’amour de sa patrie, non seulement son bienfaiteur, mais encore son père.
On n’a autre chose à répondre sinon que tel était
le caractère de Brutus, et qu’il faut peindre les hommes tels qu’ils
étaient. On a encore une lettre de ce fier Romain(10),
dans
laquelle il dit qu’il tuerait son père pour le salut de la république.
On sait que César était son père; il n’en faut pas
davantage pour justifier cette hardiesse.
On imprime au devant de cette tragédie une lettre
du comte Algarotti, jeune homme déjà connu pour un bon poète
et pour un bon philosophe, ami de M. de Voltaire.
(11)On met, à la suite de
la tragédie de César, l’Épître de notre
auteur sur la calomnie, ouvrage déjà connu: il y a
un trait de satire violent. Il ne s’est jamais permis la satire personnelle
que contre Rousseau, comme Boileau ne se l’est permise que contre Rollet;
voici les vers qui regardent cet homme:
L’affreux Rousseau, loin de cacher en paix
Des jours tissus d’opprobre et de forfaits,
Vient rallumer aux marais de Bruxelles
D’un feu mourant les pâles étincelles,
Et contre moi croit rejeter l’affront
De l’infamie écrite sur son front.
Eh! que pourront tous les traits satiriques
Que d’un bras faible il décoche aujourd’hui,
Et ce ramas de larcins marotiques,
Moitié français et moitié germaniques,
etc.? |
La conduite de Rousseau et les mauvais vers qu’il fait
depuis quinze ans justifient assez ce trait. Notre auteur n’est pas le
seul que Rousseau ait déchiré dans les vers durs qu’il compose
tous les jours. Il en a fait aussi contre l’illustre M. de Fontenelle,
contre M. l’abbé du Bos, homme très sage, très savant
et très estimé; contre M. l’abbé Bignon, le protecteur
des sciences; contre M. le maréchal de Noailles, à qui on
ne peut rien reprocher, que d’avoir autrefois protégé Rousseau.
Enfin il vomit les injures les plus méprisables contre ce qu’il
y a de plus respectable dans le monde, et contre tous ses bienfaiteurs.
Il faut avouer qu’il est bien permis à M. de Voltaire de témoigner
en passant, dans un de ses ouvrages, ce dédain et cette exécration
avec lesquels tous les honnêtes gens regardent et Rousseau et tout
ce que Rousseau imprime depuis quelques années. C’est trop longtemps
nous arrêter sur un sujet si désagréable; nous finissons
en informant le public que nous allons donner une très belle et
très correcte édition de la Henriade et des autres
ouvrages de notre auteur, tous revus, corrigés, et beaucoup augmentés.
LETTRE
DE M. ALGAROTTI(12)
A M. L’ABBÉ FRANCHINI,
ENVOYÉ DE FLORENCE A PARIS,
SUR LA TRAGÉDIE DE JULES
CÉSAR,
PAR M. DE VOLTAIRE.
J’ai différé jusqu’à présent,
monsieur, de vous envoyer le Jules César que vous me demandez,
pour vous faire part de celui de M. de Voltaire. L’édition qu’on
en a faite à Paris est très informe; on y reconnaît
assez la main de quelqu’un du genre de ceux que Pétrone appelle
doctores
umbratici(13);
elle est défectueuse au
point qu’on y trouve des vers qui n’ont pas le nombre de syllabes nécessaires:
cependant la critique a jugé cette pièce avec la même
sévérité que si M. de Voltaire l’eût donnée
lui-même au public. Ne serait-il pas injuste d’imputer au Titien
le mauvais coloris d’un de ses tableaux, barbouillé par un peintre
moderne? J’ai été assez heureux pour qu’il m’en soit tombé
entre les mains un manuscrit digne de vous être envoyé: et
voilà enfin le tableau tel qu’il est sorti des mains du maître;
j’ose même l’accompagner des réflexions que vous m’avez demandées.
Il faudrait ignorer qu’il y a une langue française
et un théâtre, pour ne pas savoir à quel degré
de perfection Corneille et Racine ont porté l’art dramatique; il
semblait qu’après ces grands hommes il ne restait plus rien à
souhaiter, et que tâcher de les imiter était tout ce que l’on
pouvait faire de mieux. Désirait-on quelque chose dans la peinture,
après la Galatée de Raphaël? Cependant la célèbre
tête de Michel-Ange, dans le petit Farnèse, donna l’idée
d’un genre plus terrible et plus fier, auquel cet art pouvait être
élevé.
Il semble que dans les beaux-arts on ne s’aperçoit
qu’il y avait des vides qu’après qu’ils sont remplis. La plupart
des tragédies de ces maîtres soit que l’action se passe à
Rome, à Athènes, ou à Constantinople, ne contiennent
qu’un mariage concerté, traversé, ou rompu. On ne peut s’attendre
à rien de mieux dans ce genre, où l’Amour donne avec un souris
ou la paix ou la guerre. Il me paraît qu’on pourrait donner au drame
un ton supérieur à celui-ci. Le Jules César en
est une preuve; l’auteur de la tendre Zaïre ne respire ici
que des sentiments d’ambition, de vengeance, et de liberté.
La tragédie doit être l’imitation des grands
hommes; c’est ce qui la distingue de la comédie: mais si les actions
qu’elle représente sont aussi des plus grandes, cette distinction
n’en sera que plus marquée, et l’on peut atteindre par ce moyen
à un genre supérieur. N’admire-t-on pas davantage Marc-Antoine
à Philippes qu’à Actium? Je ne doute pourtant pas que ces
raisons ne puissent essuyer de fortes contradictions. Il faudrait avoir
bien peu de connaissance de l’homme pour ne pas savoir que les préjugés
l’emportent presque toujours sur la raison, et surtout les préjugés
autorisés par un sexe qui impose une loi qu’on suit toujours avec
plaisir.
L’amour est depuis trop longtemps en possession du théâtre
français pour souffrir que d’autres passions y prennent sa place.
C’est ce qui me fait croire que le Jules César pourrait bien
avoir le même sort que les Thémistocle, les Alcibiade, et
les autres grands hommes d’Athènes, admirés de toute la terre
pendant que l’ostracisme les bannissait de leur patrie.
M. de Voltaire a imité, en quelques endroits, Shakespeare,
poète anglais, qui a réuni dans la même pièce
les puérilités les plus ridicules et les morceaux les plus
sublimes; il en a fait le même usage que Virgile faisait des ouvrages
d’Ennius: il a imité de l’auteur anglais les deux dernières
scènes, qui sont les plus beaux modèles d’éloquence
qu’il y ait au théâtre.
Quum flueret lutulentus, erat quod tollere velles(14).
N’est-ce point un reste de barbarie en Europe de vouloir
que les bornes que la politique et la fantaisie des hommes ont prescrites
pour la séparation des États servent aussi de limites aux
sciences et aux beaux-arts, dont les progrès pourraient s’étendre
par un commerce mutuel des lumières de ses voisins? Cette réflexion
convient même mieux à la nation française qu’à
toute autre: elle est dans le cas de ces auteurs dont le public exige plus,
à mesure qu’il en a plus reçu; elle est si généralement
polie et cultivée que cela met en droit d’exiger d’elle que non
seulement elle approuve, mais qu’elle cherche même à s’enrichir
de ce qu’elle trouve de bon chez ses voisins:
Tros, Rutulusve fuat, nullo discrimine habebo.
Une objection, dont je ne vous parlerais pas si je ne
l’eusse entendu faire, est sur ce que cette tragédie n’est qu’en
trois actes. C’est, dit-on, pécher contre le théâtre,
qui veut que le nombre des actes soit fixé à cinq. Il est
vrai qu’une des règles est qu’à toute rigueur la représentation
ne dure pas plus de temps que n’aurait duré l’action, si véritablement
elle fut arrivée. On a borné avec raison le temps à
trois heures, parce qu’une plus longue durée lasserait l’attention,
et empêcherait qu’on ne pût réunir aisément dans
le même point de vue les différentes circonstances de l’action
qui les passe. Sur ce principe, on a divisé les pièces en
cinq actes, pour la commodité des spectateurs et de l’auteur, qui
peut faire arriver dans ces intervalles quelque événement
nécessaire au noeud ou au dénoûment de la pièce:
toute l’objection se réduit donc à n’avoir fait durer l’action
du César que deux heures au lieu de trois. Si ce n’est pas
un défaut, le nombre des actes n’en doit pas être un non plus,
puisque la même raison qui veut qu’une action de trois heures soit
partagée en cinq actes, demande aussi qu’une action de deux heures
ne le soit qu’en trois. Il ne s’ensuit pas de ce que la plus grande étendue
qui a été prescrite est de trois heures qu’on ne puisse pas
la rendre moindre, et je ne vois point pourquoi une tragédie assujettie
aux trois unités, d’ailleurs pleine d’intérêt, excitant
la terreur et la compassion, enfin produisant en deux heures le même
effet que les autres en trois, ne serait pas une excellente tragédie.
Une statue dans laquelle les belles proportions et les
autres règles de l’art sont observées ne laisse pas d’être
une belle statue, quoiqu’elle soit plus petite qu’une autre faite sur les
mêmes règles.. Je ne crois pas que personne trouve la Vénus
de Médicis moins belle dans son genre que le Gladiateur, parce qu’elle
n’a que quatre pieds de haut et que le Gladiateur en a six.
M. de Voltaire a peut-être voulu donner à
son César
moins d’étendue que l’on n’en donne communément
aux pièces dramatiques, pour sonder le goût du public par
un essai, si l’on peut appeler de ce nom une pièce aussi achevée.
Il s’agit pour cela d’une révolution dans le théâtre
français, et c’eût été peut-être trop
hasarder que de commencer par parler de liberté et de politique
trois heures de suite à une nation accoutumée à voir
soupirer Mithridate sur le point de marcher au Capitole. On doit tenir
compte à M. de Voltaire de ce ménagement, et ne lui point
faire d’ailleurs un crime de n’avoir mis ni amour ni femmes dans sa pièce:
nées pour inspirer la mollesse et les sentiments tendres, elles
ne pourraient jouer qu’un rôle ridicule entre Brutus et Cassius,
atroces
animae(15).
Elles en jouent de si brillants
partout ailleurs, qu’elles ne doivent pas se plaindre de n’en avoir aucun
dans César.
Je ne vous parlerai point des beautés de détail,
qui sont sans nombre dans cette pièce, ni de la force de la poésie,
pleine d’images et de sentiments. Que ne doit-on pas attendre de l’auteur
de Brutus et de la Henriade? La scène de la conspiration
me paraît des plus belles et des plus fortes qu’on ait encore vues
sur le théâtre; elle fait voir en action ce qui jusqu’à
présent ne s’était presque toujours passé qu’en récit.
Segnius irritant animos demissa per aures(16)
Quam quae sunt oculis subjecta fidelibus, et quae
Ipse sibi tradit spectator… |
La mort même de César se passe presque à
la vue des spectateurs, ce qui nous épargne un récit qui,
quelque beau qu’il fût, ne pourrait qu’être froid, les événements
et les circonstances qui l’accompagnent étant trop connus de tout
le monde.
Je ne puis assez admirer combien cette tragédie
est pleine de choses, et combien les caractères sont grands et soutenus.
Quel prodigieux contraste entre César et Brutus! Ce qui d’ailleurs
rend ce sujet extrêmement difficile à traiter, c’est l’art
qu’il faut pour peindre d’un côté Brutus avec une vertu féroce
à la vérité, et presque ingrat, mais ayant en main
la bonne cause, au moins selon les apparences et par rapport au temps où
l’auteur nous transporte; et de l’autre, César rempli de clémence
et des vertus les plus aimables, mais voulant opprimer la liberté
de sa patrie. Il faut s’intéresser également pour tous les
deux pendant le cours de la pièce, quoiqu’il semble que ces passions
doivent s’entre-nuire et se détruire réciproquement, comme
feraient deux forces égales et opposées, et par conséquent
ne produire aucun effet et renvoyer les spectateurs sans agitation.
Ce sont ces réflexions qui ont fait dire à
un homme du métier(17) qu’il regardait ce
sujet comme l’écueil des poètes tragiques, et qu’il l’aurait
proposé volontiers à quelqu’un de ses rivaux.
Il semble que M. de Voltaire, non content de ces difficultés,
on ait voulu faire naître de nouvelles en faisant Brutus fils de
César, ce qui d’ailleurs est fondé sur l’histoire. Il a aussi
trouvé par là le moyen de se ménager de très
belles situations, et de jeter dans sa pièce un nouvel intérêt,
qui se réunit tout entier à la fin pour César. La
harangue d’Antoine produit cet effet; et elle est, à mon avis, un
modèle de l’éloquence la plus séduisante: enfin, je
crois que l’on peut dire avec vérité que M. de Voltaire a
ouvert une nouvelle carrière, et qu’il a atteint le but en même
temps.
PERSONNAGES
JULES CÉSAR, dictateur.
MARC-ANTOINE, consul.
JUNIUS BRUTUS, préteur.
CASSIUS, sénateur.
CIMBER, sénateur.
DÉCIME, sénateur.
DOLABELLA, sénateur.
CASCA, sénateur.
CINNA, sénateur.
LES ROMAINS.
LICTEURS. |
La scène est à
Rome, au Capitole.
Noms des acteurs qui jouèrent
dans la Mort de César et dans l’Avocat Papelin,
de
Brueys, qui l’accompagnait: Legrand, La Thorillière, Dubreuil, Montmény,
Sarrazin, (César), Grandval (J. Brutus), Dangeville, Duboi, Baron,
Bonneval, Paulin (Cassius), Deschamps, Rosely; Mmes Dubreuil, Connell,
Lavoy. ¾ Recette: 2,142 livres. (G.A.)
LA
MORT DE CÉSAR
TRAGÉDIE.
ACTE PREMIER.
|
SCÈNE I.
CÉSAR, ANTOINE.
ANTOINE.
César, tu vas régner; voici le jour auguste
Où le peuple romain, pour toi toujours injuste,
Changé par tes vertus(18),
va
reconnaître
en toi
Son vainqueur, son appui, son vengeur, et son roi.
Antoine, tu le sais, ne connaît point l’envie:
J’ai chéri plus que toi la gloire de ta vie;
J’ai préparé la chaîne où
tu mets les Romains,
Content d’être sous toi le second des humains;
Plus fier de t’attacher ce nouveau diadème,
Plus grand de te servir que de régner moi-même.
Quoi! tu ne me réponds que par de longs soupirs!
Ta grandeur fait ma joie et fait tes déplaisirs!
Roi de Rome et du monde, est-ce à toi de te plaindre?
César peut-il gémir, ou César peut-il
craindre?
Qui peut à ta grande âme inspirer la terreur?
CÉSAR.
L’amitié, cher Antoine: il faut t’ouvrir mon coeur.
Tu sais que je te quitte, et le destin m’ordonne
De porter nos drapeaux aux champs de Babylone.
Je pars, et vais venger sur le Parthe inhumain
La honte de Crassus et du peuple romain.
L’aigle des légions, que je retiens encore,
Demande à s’envoler vers les mers du Bosphore;
Et mes braves soldats n’attendent pour signal
Que de revoir mon front ceint du bandeau royal.
Peut-être avec raison César peut entreprendre
D’attaquer un pays qu’a soumis Alexandre;
Peut-être les Gaulois, Pompée, et les Romains,
Valent bien les Persans subjugués par ses mains:
J’ose au moins le penser; et ton ami se flatte
Que le vainqueur du Rhin peut l’être de l’Euphrate.
Mais cet espoir m’anime et ne m’aveugle pas;
Le sort peut se lasser de marcher sur mes pas;
La plus haute sagesse en est souvent trompée:
Il peut quitter César, ayant
trahi Pompée(var1);
Et, dans les factions comme dans les combats,
Du triomphe à la chute il n’est souvent qu’un
pas(19).
J’ai servi, commandé, vaincu, quarante années;
Du monde entre mes mains j’ai vu les destinées;
Et j’ai toujours connu qu’en chaque événement
Le destin des États dépendait d’un moment.
Quoi qu’il puisse arriver, mon coeur n’a rien à
craindre,
Je vaincrai sans orgueil, ou mourrai sans me plaindre.
Mais j’exige en partant, de ta tendre amitié,
Qu’Antoine à mes enfants soit pour jamais lié;
Que Rome par mes mains défendue et conquise,
Que la terre à mes fils, comme à toi, soit
soumise;
Et qu’emportant d’ici le grand titre de roi,
Mon sang et mon ami le prennent après moi.
Je te laisse aujourd’hui ma volonté dernière;
Antoine, à mes enfants il faut servir de père.
Je ne veux point de toi demander des serments,
De la foi des humains sacrés et vains garants;
Ta promesse suffit, et je la crois plus pure
Que les autels des dieux entourés du parjure.
ANTOINE.
C’est déjà pour Antoine une assez dure loi
Que tu cherches la guerre et le trépas sans moi,
Et que ton intérêt m’attache à l’Italie
Quand la gloire t’appelle aux bornes de l’Asie;
Je m’afflige encor plus de voir que ton grand coeur
Doute de sa fortune, et présage un malheur:
Mais je ne comprends point ta bonté qui m’outrage.
César, que me dis-tu de tes fils, de partage?
Tu n’as de fils qu’Octave, et nulle adoption
N’a d’un autre César appuyé ta maison.
CÉSAR.
Il n’est plus temps, ami, de cacher l’amertume
Dont mon coeur paternel en secret se consume:
Octave n’est mon sang qu’à la faveur des lois;
Je l’ai nommé César, il est fils de mon
choix:
Le destin (dois-je dire ou propice, ou sévère?)
D’un véritable fils en effet m’a fait père;
D’un fils que je chéris, mais qui, pour mon malheur,
A ma tendre amitié répond avec horreur.
ANTOINE.
Et quel est cet enfant? Quel ingrat peut-il être
Si peu digne du sang dont les dieux l’ont fait naître?
CÉSAR.
Écoute: tu connais ce malheureux Brutus,
Dont Caton cultiva les farouches vertus.
De nos antiques lois ce défenseur austère,
Ce rigide ennemi(var2)
du pouvoir arbitraire,
Qui toujours contre moi, les armes à la main,
De tous mes ennemis a suivi le destin;
Qui fut mon prisonnier aux champs de Thessalie;
A qui j’ai malgré lui sauvé deux fois la
vie;
Né, nourri loin de moi chez mes fiers ennemis...
ANTOINE.
Brutus! il se pourrait...
CÉSAR.
Ne m’en crois pas; tiens, lis.
ANTOINE.
Dieux! la soeur de Caton, la fière Servilie!
CÉSAR.
Par un hymen secret elle me fut unie.
Ce farouche Caton, dans nos premiers débats,
La fit presque à mes yeux passer en d’autres bras:
Mais le jour qui forma ce second hyménée
De son nouvel époux trancha la destinée.
Sous le nom de Brutus mon fils fut élevé.
Pour me haïr, ô ciel! était-il réservé?
Mais lis: tu sauras tout par cet écrit funeste.
ANTOINE lit.
« César, je vais mourir. La colère
céleste
Va finir à la fois ma vie et mon amour.
Souviens-toi qu’à Brutus César donna le
jour.
Adieu: puisse ce fils éprouver pour son père
L’amitié qu’en mourant te conservait sa mère!
»
« SERVILIE. »
Quoi! Faut-il que du sort la tyrannique loi,
César, te donne un fils si peu semblable à
toi!
CÉSAR.
Il a d’autres vertus: son superbe courage
Flatte en secret le mien, même alors qu’il l’outrage.
Il m’irrite, il me plaît; son coeur indépendant
Sur mes sens étonnés prend un fier ascendant.
Sa fermeté m’impose, et je l’excuse même
De condamner en moi l’autorité suprême:
Soit qu’étant homme et père, un charme
séducteur,
L’excusant à mes yeux, me trompe en sa faveur;
Soit qu’étant né Romain, la voix de ma
patrie
Me parle malgré moi contre ma tyrannie,
Et que la liberté que je viens d’opprimer,
Plus forte encor que moi, me condamne à l’aimer.
Te dirai-je encor plus? Si Brutus me doit l’être,
S’il est fils de César, il doit haïr un maître.
J’ai pensé comme lui dès mes plus jeunes
ans;
J’ai détesté Sylla, j’ai haï les tyrans.
J’eusse été citoyen si l’orgueilleux Pompée
N’eût voulu m’opprimer sous sa gloire usurpée.
Né fier, ambitieux, mais né pour les vertus,
Si je n’étais César, j’aurais été
Brutus.
Tout homme à son état doit plier son courage(20).
Brutus tiendra bientôt un différent langage,
Quand il aura connu de quel sang il est né.
Crois-moi, le diadème, à son front destiné,
Adoucira dans lui sa rudesse importune;
Il changera de moeurs en changeant de fortune.
La nature, le sang, mes bienfaits, tes avis,
Le devoir, l’intérêt, tout me rendra mon
fils.
ANTOINE.
J’en doute, je connais sa fermeté farouche:
La secte dont il est n’admet rien qui la touche.
Cette secte intraitable, et qui fait vanité(21)
D’endurcir les esprits contre l’humanité,
Qui dompte et foule aux pieds la nature irritée,
Parle seule à Brutus, et seule est écoutée.
Ces préjugés affreux, qu’ils appellent
devoir,
Ont sur ces coeurs de bronze un absolu pouvoir.
Caton même, Caton, ce malheureux stoïque,
Ce héros forcené, la victime d’Utique,
Qui, fuyant un pardon qui l’eût humilié,
Préféra la mort même à ta
tendre amitié;
Caton fut moins altier, moins dur, et moins à
craindre
Que l’ingrat qu’à t’aimer ta bonté veut
contraindre.
CÉSAR.
Cher ami, de quels coups tu viens de me frapper!
Que m’as-tu dit?
ANTOINE.
Je t’aime, et ne te puis tromper.
CÉSAR.
Le temps amollit tout.
ANTOINE.
Mon coeur en désespère.
CÉSAR.
Quoi! sa haine...
ANTOINE.
Crois-moi.
CÉSAR.
N’importe, je suis père.
J’ai chéri, j’ai sauvé mes plus grands
ennemis:
Je veux me faire aimer de Rome et de mon fils;
Et, conquérant des coeurs vaincus par ma clémence,
Voir la terre et Brutus adorer ma puissance.
C’est à toi de m’aider dans de si grands desseins:
Tu m’as prêté ton bras pour dompter les
humains;
Dompte aujourd’hui Brutus, adoucis son courage,
Prépare par degrés cette vertu sauvage
Au secret important qu’il lui faut révéler,
Et dont mon coeur encore hésite à lui parler.
ANTOINE.
Je ferai tout pour toi; mais j’ai peu d’espérance.
SCÈNE II.
CÉSAR, ANTOINE, DOLABELLA.
DOLABELLA.
César, les sénateurs attendent audience;
A ton ordre suprême ils se rendent ici.
CÉSAR.
Ils ont tardé longtemps... Qu’ils entrent.
ANTOINE.
Les voici.
Que je lis sur leur front de dépit et de haine!
SCÈNE III.
CÉSAR, ANTOINE, BRUTUS,
CASSIUS, CIMBER,
DÉCIME, CINNA, CASCA,
ETC.; LICTEURS.
CÉSAR, assis.
Venez, dignes soutiens de la grandeur romaine,
Compagnons de César. Approchez, Cassius,
Cimber, Cinna, Décime, et toi, mon cher Brutus.
Enfin voici le temps, si le ciel me seconde,
Où je vais achever la conquête du monde,
Et voir dans l’Orient le trône de Cyrus
Satisfaire, en tombant, aux mânes de Crassus.
Il est temps d’ajouter, par le droit
de la guerre(var3),
Ce qui manque aux Romains des trois parts de la terre:
Tout est prêt, tout prévu pour ce vaste
dessein;
L’Euphrate attend César, et je pars dès
demain.
Brutus et Cassius me suivront en Asie;
Antoine retiendra la Gaule et l’Italie;
De la mer Atlantique et des bords du Bétis,
Cimber gouvernera les rois assujettis;
Je donne à Marcellus la Grèce et la Lycie,
A Décime le Pont, à Casca la Syrie.
Ayant ainsi réglé le sort des nations,
Et laissant Rome heureuse et sans divisions,
Il ne reste au sénat qu’à juger sous quel
titre
De Rome et des humains je dois être l’arbitre.
Sylla fut honoré du nom de dictateur;
Marius fut consul, et Pompée empereur.
J’ai vaincu ce dernier, et c’est assez vous dire
Qu’il faut un nouveau nom pour un nouvel empire,
Un nom plus grand, plus saint, moins sujet aux revers,
Autrefois craint dans Rome, et cher à l’univers.
Un bruit trop confirmé se répand sur la
terre,
Qu’en vain Rome aux Persans ose faire la guerre;
Qu’un roi seul peut les vaincre et leur donner la loi:
César va l’entreprendre, et César n’est
pas roi;
Il n’est qu’un citoyen connu par ses
services(var4),
Qui peut du peuple encore essuyer les caprices...
Romains, vous m’entendez, vous savez mon espoir;
Songez à mes bienfaits, songez à mon pouvoir.
CIMBER.
César, il faut parler. Ces sceptres, ces couronnes,
Ce fruit de nos travaux, l’univers que tu donnes,
Seraient, aux yeux du peuple et du sénat
jaloux(var5),
Un outrage à l’État: plus qu’un bienfait
pour nous.
Marius, ni Sylla, ni Carbon, ni Pompée,
Dans leur autorité sur le peuple usurpée,
N’ont jamais prétendu disposer à leur choix
Des conquêtes de Rome, et nous parler en rois.
César, nous attendions(var6)
de
ta clémence auguste
Un don plus précieux, une faveur plus juste,
Au-dessus des États donnés par ta bonté...
CÉSAR.
Qu’oses-tu demander, Cimber?
CIMBER.
La liberté.
CASSIUS.
Tu nous l’avais promise, et tu juras toi-même
D’abolir pour jamais l’autorité suprême;
Et je croyais toucher à ce moment heureux
Où le vainqueur du monde allait combler nos voeux.
Fumante de son sang, captive, désolée,
Rome dans cet espoir renaissait consolée.
Avant que d’être à toi nous sommes ses enfants:
Je songe à ton pouvoir; mais songe à tes
serments.
BRUTUS.
Oui, que César soit grand; mais que Rome soit libre.
Dieux! maîtresse de l’Inde(22),
esclave
au bord du Tibre!
Qu’importe que son nom commande à l’univers,
Et qu’on l’appelle reine, alors qu’elle
est aux fers(var7)?
Qu’importe à ma patrie, aux Romains que tu braves,
D’apprendre que César a de nouveaux esclaves?
Les Persans ne sont pas nos plus fiers ennemis;
Il en est de plus grands. Je n’ai point d’autre avis.
CÉSAR.
Et toi, Brutus, aussi(23)!
ANTOINE, à César.
Tu connais leur audace:
Vois si ces coeurs ingrats sont dignes de leur grâce.
CÉSAR.
Ainsi vous voulez donc, dans vos témérités,
Tenter ma patience et lasser mes bontés?
Vous qui m’appartenez par le droit de l’épée,
Rampants sous Marius, esclaves de Pompée;
Vous qui ne respirez qu’autant que mon courroux,
Retenu trop longtemps, s’est arrêté
sur vous(var8):
Républicains ingrats, qu’enhardit ma clémence,
Vous qui devant Sylla garderiez le silence;
Vous que ma bonté seule invite à m’outrager,
Sans craindre que César s’abaisse à se
venger.
Voilà ce qui vous donne une âme assez hardie
Pour oser me parler de Rome et de patrie;
Pour affecter ici cette illustre hauteur
Et ces grands sentiments devant votre vainqueur.
Il les fallait avoir aux plaines de Pharsale.
La fortune entre nous devient trop inégale:
Si vous n’avez su vaincre, apprenez à servir.
BRUTUS.
César, aucun de nous n’apprendra qu’à mourir.
Nul ne m’en désavoue, et nul, en Thessalie,
N’abaissa son courage à demander la vie.
Tu nous laissas le jour, mais pour
nous avilir(var9);
Et nous le détestons, s’il te faut obéir.
César, qu’à ta colère aucun de nous
n’échappe;
Commence ici par moi: si tu veux régner, frappe.
CÉSAR.
(Les sénateurs sortent.)
Écoute... et vous, sortez. Brutus m’ose offenser!
Mais sais-tu de quels traits tu
viens de me percer(var10)?
Va, César est bien loin d’en vouloir à
ta vie.
Laisse là du sénat l’indiscrète
furie;
Demeure, c’est toi seul qui peux me désarmer;
Demeure, c’est toi seul que César veut aimer.
BRUTUS.
Tout mon sang est à toi, si tu tiens ta promesse;
Si tu n’es qu’un tyran, j’abhorre ta tendresse;
Et je ne peux rester avec Antoine et toi,
Puisqu’il n’est plus Romain, et qu’il demande un roi.
SCÈNE IV.
CÉSAR, ANTOINE.
ANTOINE.
Eh bien! t’ai-je trompé? Crois-tu que la nature
Puisse amollir une âme et si fière et si
dure?
Laisse, laisse à jamais dans son obscurité
Ce secret malheureux qui pèse à ta bonté.
Que de Rome, s’il veut, il déplore la chute;
Mais qu’il ignore au moins quel sang il persécute:
Il ne mérite pas de te devoir le jour.
Ingrat à tes bontés, ingrat à ton
amour,
Renonce-le pour fils.
CÉSAR.
Je ne le puis: je l’aime.
ANTOINE.
Ah! cesse donc d’aimer l’éclat
du diadème(var11),
Descends donc de ce rang où je te vois monté
La bonté convient mal à ton autorité;
De ta grandeur naissante elle détruit l’ouvrage.
Quoi! Rome est sous tes lois, et Cassius t’outrage!
Quoi! Cimber, quoi! Cinna, ces obscurs sénateurs,
Aux yeux du roi du monde affectent ces hauteurs!
Ils bravent ta puissance, et ces vaincus respirent!
CÉSAR.
Ils sont nés mes égaux, mes armes les vainquirent.
Et, trop au-dessus d’eux, je leur puis pardonner
De frémir sous le joug que je veux leur donner.
ANTOINE.
Marius de leur sang eût été moins
avare;
Sylla les eût punis.
CÉSAR.
Sylla fut un barbare;
Il n’a su qu’opprimer: le meurtre et la fureur
Faisaient sa politique ainsi que sa grandeur:
Il a gouverné Rome au milieu des supplices;
Il en était l’effroi, j’en serai les délices.
Je sais quel est le peuple: on le change en un jour;
Il prodigue aisément sa haine et son amour.
Si ma grandeur l’aigrit, ma clémence l’attire.
Un pardon politique à qui ne peut me nuire,
Dans mes chaînes qu’il porte un air de liberté,
Ont ramené vers moi sa faible volonté.
Il faut couvrir de fleurs l’abîme où je
l’entraîne,
Flatter encor ce tigre à l’instant qu’on l’enchaîne,
Lui plaire en l’accablant, l’asservir, le charmer,
Et punir mes rivaux en me faisant aimer(24).
ANTOINE.
Il faudrait être craint: C’est ainsi que l’on règne.
CÉSAR.
Va, ce n’est qu’aux combats que je veux qu’on me craigne.
ANTOINE.
Le peuple abusera de ta facilité.
CÉSAR.
Le peuple a jusqu’ici consacré ma bonté:
Vois ce temple que Rome élève à
la Clémence.
ANTOINE.
Crains qu’elle n’en élève un autre à
la Vengeance;
Crains des coeurs ulcérés, nourris de désespoir,
Idolâtres de Rome, et cruels par devoir.
Cassius alarmé prévoit qu’en ce jour même
Ma main doit sur ton front mettre le diadème:
Déjà même à tes yeux on ose
en murmurer.
Des plus impétueux tu devrais t’assurer;
A prévenir leurs coups daigne au moins te contraindre.
CÉSAR.
Je les aurais punis si je les pouvais craindre.
Ne me conseille point de me faire haïr.
Je sais combattre, vaincre, et ne sais point punir.
Allons; et, n’écoutant ni soupçon ni vengeance,
Sur l’univers soumis régnons sans violence.
FIN DU PREMIER ACTE.
|
Second acte.
NOTES.
Note_1
Lettre à Thiériot, du 30 juin 1731.
Note_2
Lettres: à Thiériot, du 1er septembre 1735; à Desfontaines,
du 7 septembre 1735.
Note_3 Observations
sur les écrits modernes, tome II, page 270.
Note_4
Lettre à Lamare, du 15 mars 1736.
Note_5
Lettre du 15 mars.
Note_6
Cet Avertissement est de l’abbé de Lamare. Je le donne parce qu’il
est nécessaire pour l’intelligence de la lettre de Voltaire du 15
mars 1736. (B.)
Note_7
Allusion à la mort de César, tragédie en trois
actes, par Mlle Barbier, 1709.
Note_8
Cette Préface est de Voltaire. Les éditeurs de Kehl et beaucoup
d’autres la donnaient comme étant de l’abbé de Lamare; c’était
la confondre avec l’Avertissement qui précède. (B.)
Note_9
Fontenelle: mais s’il a fait la tragédie de Brutus, comprise
dans ses
Oeuvres,
quoique imprimée sous le nom de Mlle Bernard,
c’est à l’abbé Pellegrin qu’on attribue la Mort de Jules
César,
donnée en 1709 sous le nom de Mlle Barbier, qui
n’est morte qu’en 1745. (B.)
Note_10
C’est celle qui est parmi les Lettres de Cicéron, et dont
il est parlé dans l’Avertissement qui précède. (B.)
Note_11
Je rétablis toute la fin de cette Préface, que l’auteur avait
supprimée en 1738. (B.)
Note_12
Ce morceau parut, pour la première fois, dans l’édition donnée
par Lamare, ainsi qu’il le dit à la fin de son Avertissement. Voltaire,
qui ne trouvait pas que ce fût une traduction exacte de la lettre
qu’Algarotti avait écrite en italien, demandait à Thiériot
si c’était Algarotti lui-même qui avait été
son traducteur; voyez le texte italien. (B.)
Note_13
« Nondum umbraticus doctor ingenia deleverat. » Pétrone,
chap. ii. (B.)
Note_14
Horace, livre I, satire iv, vers 11.
Note_15
Horace a dit, livre II, ode i, vers 24:
Atrocem animum Catonis.
Note_16
Horace,
Art poétique, vers 180-182.
Note_17
M. Martelli, qui a écrit beaucoup de tragédies en italien.
Il s’est servi d’une nouvelle espèce de vers rimés qu’il
avait imaginée d’après les vers alexandrins. Cette nouveauté
n’a pas été favorable à ses pièces. (Note
de Lamare.)
Note_18
Dans l’édition faite à Lyon, avec des corrections, sous le
nom de Gohier, en l’an II de la République, on a mis:
Disposé par nos soins (B.)
Note_19
Ce vers rappelle le mot de Mirabeau: « Il n’y a qu’un pas du Capitole
à la roche Tarpéienne. » (G. A.)
Note_20
Dans
Ériphyle,
acte II, scène i, Voltaire avait dit:
Pliez à votre état ce fougueux caractère.
Dans Alzire, acte Ier, scène
iv, Montèze dit à sa fille:
Tu dois à ton état plier ton caractère.
Enfin dans Oreste, acte Ier, scène
iii, on lit:
Pliez à votre état ce superbe courage. (B.)
Note_21
L’abbé Desfontaines appliquait ces vers aux quakers; sous la République,
on les appliqua aux jacobins. Comparez ce passage au portrait que César
fait de Cassius à Antoine dans le premier acte du Jules César
de
Shakespeare. (G. A.)
Note_22
L’Inde ne peut passer ici qu’à la faveur d’une espèce d’emphase
poétique, car jamais les Romains n’approchèrent de l’Inde
avant Trajan; peut-être eût-il mieux valu dire: Maîtresse
de l’Asie. (Laharpe.)
Note_23
C’est le mot de César lorsqu’il aperçut Brutes à la
tête des conjurés. M. de Voltaire l’a placé dans cette
scène, et y a substitué, dans le récit de la mort
de César, ce tableau touchant:
César, le regardant d’un oeil tranquille et doux,
Lui pardonnait encore en tombant sous ses coups.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
« O mes fils, » disait-il, etc. (K.) |
Note_24
Dans
Mérope,
acte I, scène iv, Polyphonte dit:
C’est encor peu de vaincre, il faut savoir séduire,
Flatter l’hydre du peuple, au frein l’accoutumer,
Et pousser l’art enfin jusqu’à s’en faire aimer. |
|