OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE THÉÂTRE II
| Index Voltaire | Commande CDROM | Théâtre |

LA MORT DE CÉSAR
TRAGÉDIE EN TROIS ACTES,
REPRÉSENTÉE A PARIS, POUR LA PREMIÈRE FOIS, LE 29 AOÛT 1743.

Avertissement de Moland
Avertissement de Beuchot
Notice bibliographique.
Avertissement de l'édition de 1736
Préface de l'édition de 1736.
Lettre de M. Algarotti à M. l'abbé Franchini.
Personnages
La Mort de César
Acte I
Acte II
Acte III

Variantes de la Mort de César.

AVERTISSEMENT DE MOLAND.

La Mort de César est le pendant de Brutus. Dans Brutus, Voltaire a montré le vieux Romain immolant ses enfants à la liberté; dans la Mort de César, il montre l’autre Brutus immolant son père à la république. 
Trois personnages principaux, dit Laharpe, César, Brutus et Cassius, sagement dessinés et coloriés avec le pinceau le plus mâle et le plus fier; une action simple et grande, une marche claire et attachante depuis la première scène jusqu’au moment où César est tué; une intrigue serrée par un seul noeud, le secret de la naissance de Brutus, secret dont la découverte produit le combat de la nature et de la patrie; les mouvements qui naissent de cette lutte intérieure, et qui n’ébranlent une âme à la fois romaine et stoïque qu’autant qu’il le faut pour accorder à la nature ce que le devoir ne peut jamais lui ôter, et pour en tirer la pitié tragique sans laquelle l’admiration n’est pas assez théâtrale; une foule de scènes du premier ordre, celle de la conspiration, celle où Brutus apprend aux conjurés qu’il est fils de César, et s’en remet à eux pour prononcer sur ce qu’il doit faire; les deux scènes entre César et Brutus où la progression est observée, quoique l’objet en soit à peu près le même; le récit de Cimber; enfin le style qui, proportionné au sujet et aux personnages, est presque toujours sublime ou par la pensée ou par l’expression: voilà ce qui a placé cet ouvrage parmi ceux qui doivent faire le plus d’honneur à Voltaire, soit comme auteur dramatique, soit comme versificateur. 
Nous donnons ici la note purement admirative de l’ancienne critique. Il nous faut pourtant faire entendre, non pas la contradiction, mais une appréciation plus libre et plus large, et nous allons reproduire la comparaison que M. Villemain, dans le Tableau de la Littérature du dix-huitième siècle, établit entre l’oeuvre de Shakespeare et l’oeuvre de Voltaire. M. Villemain s’exprime ainsi: 

« Voltaire voulut réaliser ce drame patriotique et républicain qu’il avait admiré sur le théâtre de Londres, et imparfaitement essayé dans Brutus. Il supprima les intrigues d’amour, les personnages de femme, et composa dans le goût anglais, dit-il, la Mort de César. Les pensées en sont élevées, le langage élégant et fort: c’est une belle étude d’après Corneille et Shakespeare. 
« Mais là même Voltaire a-t-il perfectionné ce qu’il emprunte au poète anglais? A-t-il eu, dans toute la force du terme, plus d’art que Shakespeare? Nous en doutons encore. Le dictateur César aspirant à la royauté, l’aristocratie romaine réduite à un assassinat, l’âme de Brutus, son sacrifice de César, rien de si grand que cette tragédie toute faite dans l’histoire. On dirait que Shakespeare en a simplement découpé les pages, en y jetant son expression éloquente et ses contrastes habituels de sublime et de grossièreté. 
« Toutefois, le drame ainsi conçu, avec une liberté sans limites, fait admirablement comprendre les causes et l’inutilité du meurtre de César. Ces plébéiens oisifs de la première scène nous préparent à ce peuple de Rome entraîné par Antoine après avoir applaudi Brutus, et plus touché du testament de César que de la liberté. Depuis le jeune esclave, réveillé de son paisible sommeil par les insomnies de Brutus, jusqu’au poète Cinna massacré dans la rue pour une ressemblance de nom, chaque incident, chaque personnage est un trait de la vie humaine dans les révolutions. Le costume, le langage antique est souvent altéré par ignorance; mais la nature toujours devinée. 
« Voltaire fait autrement: il choisit dans l’histoire, il la transforme, il invente au delà. Ce vague soupçon que Brutus était fils de César devient le noeud même et l’intérêt dominant de son drame; la grande lutte du sénat contre l’empire se cache dans un parricide. Voltaire affirme ce que ne croyait pas Brutus, lorsque, dans son admirable lettre contre le jeune Octave, il s’écriait: 
Puissent les dieux me ravir toutes choses, plutôt que la ferme résolution de ne point accorder à l’héritier de l’homme que j’ai tué ce que je n’ai pas supporté dans cet homme, ce que je ne permettrais pas à mon père lui-même, s’il revenait au monde le droit d’avoir, par ma patience, plus de pouvoir que les lois et que le sénat! 
« Sans doute Fontenelle et Mlle Barbier avaient eu grand tort de faire ensemble une tragédie de la Mort de César, et d’y représenter Brutus et César amoureux et jaloux. Mais fallait-il tout réduire, dans un tel sujet, à des entretiens de conspirateurs? L’histoire ne pouvait-elle donner quelque physionomie de femme pure et passionnée, qui se mêlât avec tendresse à ces vertus féroces, et montrât la vie intime du coeur et la paix domestique engagées dans les luttes sociales? 
« Shakespeare n’y a pas manqué. Près de la conspiration de Brutus, il a placé l’amour conjugal de Porcia. Cette scène, inspirée de Plutarque, me paraît d’une beauté sublime. Brutus s’est levé dans la nuit, tout agité de son projet. Porcia l’a suivi, le presse, l’interroge sur sa santé, sur son silence: 
 

Non, cher Brutus, vous avez quelque chose dans l’âme; je dois le savoir, au nom de mes droits sur vous; et je vous le demande à genoux, par ma beauté que vous vantiez autrefois, par tous vos serments d’amour, et par ce grand voeu qui nous a inséparablement unis l’un à l’autre; dites-moi, vous-même, à moi votre moitié, quel trouble vous accable, et pourquoi des hommes, ce soir, sont venus près de vous? Ils étaient six ou sept, cachant leur visage, même à la nuit. 

BRUTUS.

Levez-vous, noble Porcia. 

PORCIA.

Je n’aurais pas besoin de vous supplier à genoux, si vous étiez généreux. Dans le contrat de notre union, dites-moi, Brutus, a-t-il été fait cette réserve que je ne connaîtrais pas les secrets qui vous appartiennent? Mon lot est-il seulement de m’asseoir à votre table, de partager votre lit, de vous parler quelquefois? Si cela est, et rien davantage, Porcia est la concubine de Brutus, et non sa femme. 

BRUTUS.

Vous êtes ma vraie, mon honorable femme, aussi chère pour moi que les gouttes de sang qui remontent à mon triste coeur. 

PORCIA.

S’il est vrai, je dois alors connaître ce secret. Je l’avoue, je suis une femme, mais une femme que Brutus a prise pour épouse; je l’avoue, je suis une femme, mais une femme de bonne renommée: la fille de Caton. Croyez-vous que je ne sois pas plus forte que mon sexe, ayant un tel père et un tel époux? Dites-moi vos projets; je ne les trahirai pas. J’ai fait une forte épreuve de ma constance, en me blessant moi-même volontairement ici, à la cuisse. Ayant pu souffrir cela patiemment, ne pourrai-je porter les secrets de mon mari? 

BRUTUS.

O vous, dieux! rendez-moi digne de cette noble femme. Écoute, on frappe Porcia, viens un moment; et ton sein va recevoir les secrets de mon coeur.

« Ce n’est pas là, je crois, un amour qui rapetisse la grandeur historique du sujet. 
« La pièce de Shakespeare et celle de Voltaire sont trop connues pour permettre une analyse suivie. Marquons seulement quelques différences. 
« Voltaire, qui n’a pas craint de porter jusqu’au parricide le dévouement civique de Brutus, respecte d’ailleurs le précepte de ne pas ensanglanter la scène; et, dérobant aux yeux tout ce qui se passe dans le sénat, il ne fait connaître le meurtre de César que par le cri lointain des conjurés, et le retour de Cassius, un poignard à la main: car il n’a pas osé sans doute ramener devant le spectateur Brutus couvert du sang de son père. Mais cette précaution même accuse le faux calcul du poète d’avoir rendu évident et formel ce qui, dans l’histoire, est enveloppé d’un doute sinistre. Pour avoir exagéré l’horreur du drame, il est obligé d’en cacher le héros. Il n’y a plus ce beau contraste de Brutus et d’Antoine, enlevant tour à tour le coeur des Romains. Tout manque de motifs et de vraisemblance. On conçoit mal pourquoi Cassius, qui n’était pas l’ami de César, cède la parole à Antoine, dont il se défie et qu’il accuse devant le peuple romain. 
 

Il vient justifier son maître et son empire; 
Il vous méprise assez pour penser vous séduire. 
Sans doute il peut ici faire entendre sa voix: 
Telle est la loi de Rome, et j’obéis aux lois. 
. . . . . . . . . . . . . . . . . . 
Redoutez tout d’Antoine, et surtout l’artifice.

« La magnanime confiance de Brutus, sa tendresse de coeur, comme dit Plutarque, sa faiblesse pour la mémoire de César, pouvaient seules expliquer la faute qu’il fit alors en laissant parler Antoine, qu’il avait laissé vivre contre l’avis des autres conjurés. 
« C’est en cela que Shakespeare a merveilleusement conservé par la vérité de l’histoire, celle du drame. Brutus a reçu les soumissions et le message d’Antoine. Brutus, après avoir frappé le grand homme qu’il aimait, veut que ses restes soient honorés. Il s’adresse d’abord aux Romains pour expliquer son douloureux devoir; mais il introduit lui-même Antoine, et le recommande, pour ainsi dire, de ses dernières paroles. Voilà ce qui rend sublime la péripétie de ce draine oratoire. Et puis quelle vérité dans le langage, quelle intime communication avec le peuple! et comme le peuple parle naturellement à son tour! 
 

BRUTUS.

S’il est dans cette assemblée quelque ami cher de César, je lui dirai que l’amour de Brutus pour César n’était pas moindre que le sien. Si cet ami demande pourquoi Brutus s’est armé contre César, voici ma réponse: Ce n’était pas que j’aimasse peu César; mais j’aimais Rome davantage; Souhaiteriez-vous de voir César vivant, et nous tous esclaves, plutôt que César mort, et de vivre en hommes libres? César m’aimait, je le pleure; il était vaillant, je l’honore; il était heureux, j’applaudis à sa fortune; mais il était ambitieux, je l’ai tué... Quelqu’un est-il assez bas pour souhaiter d’être esclave? S’il est ici, qu’il parle, car je l’ai offensé. Quelqu’un est-il assez stupide pour ne pas vouloir être Romain? Quelqu’un est-il assez vil pour ne pas aimer son pays? S’il est ici, qu’il parle; car je l’ai offensé. Je m’arrête pour attendre la réponse. 

TOUS.

Personne, Brutus, personne. 

BRUTUS.

Ainsi je n’ai offensé personne. Je n’ai pas fait plus à César que vous ne feriez à Brutus. Voici le corps de César dont le deuil est mené par Antoine, qui, bien qu’il n’ait pas mis la main dans cette mort, en recueillera l’inestimable prix de vivre dans une république. Qui d’entre vous n’en profitera pas de même? Je termine par ces mots: J’ai tué mon meilleur ami pour le bien de Rome; je garde le même poignard pour moi-même, quand il plaira à ma patrie de demander ma mort.

« Voltaire a traduit presque entièrement ce discours, mais en le plaçant avec moins de vérité dans la bouche de Cassius. Et que fait-il répondre par le peuple? 

Aux vengeurs de l’État nos coeurs sont assurés.

Cela vaut à peu près, pour le naturel, l’antithèse admirative que Lamotte faisait répéter en choeur par l’armée grecque, après la réconciliation d’Achille et d’Agamemnon: 
 

Tout le camp s’écriait dans une joie extrême: 
Que ne vaincrait-il pas, il s’est vaincu lui-même.

« Oh! ce n’est pas ainsi que le poète anglais s’y prend pour donner une âme à la foule et compléter le drame avec des personnages sans nom. Voici son peuple romain, après le discours de Brutus: 
 

TOUS.

Vive, vive Brutus 

PREMIER PLÉBÉIEN.

Conduisez-le en triomphe à sa maison. 

DEUXIÈME PLÉBÉIEN.

Donnez-lui une statue parmi ses ancêtres! 

TROISIÈME PLÉBÉIEN.

Faisons-le César!

« Faire Brutus César! voilà désormais comment la république est comprise, comment la liberté est reçue par le peuple romain. Sa reconnaissance n’a plus d’autre hommage que sa servitude. 

« Cependant, autorisé et appelé par Brutus, en mémoire de César, Antoine monte à la tribune. On s’écrie autour de lui: 
 

Ce César était un tyran! nous sommes heureux d’en être délivrés.... Écoutons Antoine. 

ANTOINE

Amis, Romains, compatriotes, écoutez-moi. Je viens pour inhumer César et non pour le louer. Le mal que font les hommes leur survit; le bien reste enseveli souvent avec leurs cendres. Qu’il en soit ainsi pour César. Le noble Brutus vous a dit que César était ambitieux: si cela était, c’était une grande faute, et César en a grandement porté la peine.

« Je l’avoue, le sublime de l’art me paraît, cette fois encore, du côté de Shakespeare. Voici le début d’Antoine dans Voltaire: 
 

Oui, je l’aimais, Romains; 
Oui, j’aurais de mes jours prolongé ses destins. 
Hélas! vous avez tous pensé comme moi-même; 
Et lorsque, de son front ôtant le diadème, 
Ce héros à vos lois s’immolait aujourd’hui, 
Qui de vous, en effet, n’eût expiré pour lui?

« Antoine, dans Shakespeare, me paraît d’abord plus touchant et plus simple. Puis il s’anime. Il rappelle les exploits de César, la couronne trois fois offerte, trois fois refusée. Était-ce de l’ambition? En parlant ainsi, Antoine se trouble, verse des larmes; et, pendant qu’il s’arrête, le peuple raisonne à sa manière. 
 

UN PLÉBÉIEN.

Remarquez-vous ces paroles? César ne voulut pas prendre la couronne: donc il est certain qu’il n’était pas ambitieux.

« Admirable logique! 

« Antoine continue. Il ne va pas, comme l’Antoine de Voltaire, accuser Brutes de parricide: 
 

Brutus!... où suis-je? ô ciel! ô crime! ô barbarie! 
Chers amis, je succombe, et mes sens interdits... 
Brutus, son assassin! ce monstre était son fils!

Rome, qui pouvait abandonner Brutus, mais qui l’estimait, n’eût pas souffert ce langage. Antoine, dans Shakespeare, est artificieux, et non pas déclamateur. Il répète sans cesse que Brutus et Cassius sont des hommes honorables, qu’il ne veut pas leur faire dommage. 

« Mais voici un papier scellé du sceau de César. C’est sa volonté dernière, son testament. Antoine l’annonce, et ne veut pas le lire. Le peuple de toutes parts demande la lecture. 
 

Nous voulons entendre la volonté de César. 

ANTOINE.

Prenez patience, chers amis. Je ne veux pas vous faire cette lecture; il n’est pas bon que vous sachiez à quel point César vous aimait. Vous n’êtes pas de pierre ou de bois. Vous êtes hommes: et si vous entendez lire le testament de César, cela vous irritera, vous rendra furieux. Il vaut mieux que vous ne sachiez pas qu’il vous a faits ses héritiers. Car si vous devez... Oh! qu’en adviendrait-il? 

UN PLÉBÉIEN.

Lisez-nous le testament; nous devons l’entendre. Antoine, vous devez nous lire le testament, le testament de César. 

ANTOINE.

Serez-vous patients? resterez-vous immobiles quelques moments? Je crains de faire tort aux hommes honorables dont les poignards ont assassiné César. 

UN PLÉBÉIEN.

C’étaient des traîtres... Eux, des hommes honorables!... Le testament! le testament! la volonté dernière de César! Lisez-nous le testament. 

ANTOINE.

Vous me forcez à lire le testament. Alors, faites un cercle autour du corps de César; et laissez-moi vous montrer celui qui a fait le testament.

« Alors il étale la robe sanglante de César, compte et décrit les blessures, nomme chacun des assassins et les cris du peuple éclatent. 
 

Vengeance! courons.... Brûlons.... Cherchons.... Massacrons.... Ne laissons pas un traître en vie.

« Et c’est Antoine qui paraît les arrêter. 
 

Mes bons amis, mes chers amis, que ma voix ne vous emporte pas à ce mouvement soudain. Ceux qui ont fait cette action étaient honorables. Quelles injures particulières ils avaient à venger! hélas! je ne le sais pas. Ils auront sans doute des raisons à vous donner. Je ne viens pas, mes amis, pour surprendre vos coeurs: je ne suis pas un orateur comme Brutus; mais, comme vous le savez bien, je suis un homme simple et franc qui aime mon ami; et ils le savent bien, eux qui me donnent permission publique de parler de lui. Je n’ai ni l’esprit, ni les paroles, ni l’art du débit, ou le pouvoir de l’éloquence pour exciter les passions des hommes. Seulement je dis vrai; je vous dis ce que vous-mêmes vous savez. Je vous montre les blessures de votre bien-aimé César et je les charge de parler pour moi. Mais si j’étais Brutus, Brutus avec le coeur d’Antoine, j’enlèverais vos âmes, et, de chaque blessure de César, je ferais sortir une voix qui exciterait jusque dans les pierres de Rome le soulèvement et la révolte. 

TOUS.

La révolte!... Brûlons la maison de Brutus en avant! Courez! Cherchez les conspirateurs!

« Cependant l’artificieux Antoine les arrête encore pour leur réciter le testament de César, les legs qu’il fait au peuple, les dons en argent qu’il assure à chaque citoyen. Il a gardé l’intérêt pour dernier aiguillon de la fureur; et il laisse partir enfin, ou plutôt il lance le peuple déchaîné. 

« Ce n’est donc pas un diamant brut que Voltaire a taillé, un essai barbare dont il a fait sortir un chef-d’oeuvre. Il a, sans doute, ajouté quelques traits éclatants à son modèle; mais il n’égale point, dans cette scène, la gradation habile et véhémente de Shakespeare, ni surtout ce dialogue de l’orateur et de la foule, ce concert admirable des ruses de l’art et du tumulte des passions populaires. 
 

« Qu’après ce beau mouvement, 
Dieux! son sang coule encore!

Antoine s’écrie: 
 

Il demande vengeance. 
Il l’attend de vos mains et de votre vaillance. 
Entendez-vous sa voix! éveillez-vous, Romains! 
Marchez, suivez-moi tous contre ses assassins: 
Ce sont là les honneurs qu’à César on doit rendre. 
Des brandons du bûcher qui va le mettre en cendre, 
Embrasons les palais de ces fiers conjurés 
Enfonçons dans leur sein nos bras désespérés.

« Ce sont là d’assez beaux vers, mais un discours comme tant d’autres. Combien plus originale, dans Shakespeare, cette hypocrite modération d’Antoine, qui fait éclater des cris de mort sans en proférer aucun, et qui précipite ce peuple qu’elle a l’air de retenir! 

« Voltaire n’a donc pas corrigé Shakespeare, comme on le disait. Peut-être même, dans l’impatience de son goût délicat et moqueur, n’en a-t-il pas senti toutes les beautés: du moins ne les a-t-il pas reproduites. Toutefois cette étude fortifia son génie. Il y puisa quelque chose de ces grands effets de théâtre, de cette manière éloquente et passionnée qui animent ses drames, et en font un grand poète après Racine. » 
Ainsi s’exprimait M. Villemain dans sa neuvième leçon. La Mort de César, de Voltaire, et le Julius César, de Shakespeare, sont, à les bien considérer, des monuments de deux arts différents, dont l’un ne doit pas être sacrifié à l’autre, et qui méritent d’être étudiés tous deux par la postérité impartiale. 

La Mort de César n’eut que sept représentations dans l’origine. Vingt ans après, en 1763, une comédie-vaudeville assez jolie, l’Anglais à Bordeaux, attirait la foule aux fêtes de la paix. Lekain eut le crédit de faire reprendre la Mort de César, et la fit aller pendant six représentations à la faveur de la petite pièce; mais quoique le grand tragédien jouât le rôle de Brutus, la tragédie ne put suivre plus loin l’Anglais à Bordeaux dans le cours de son succès. 

Comme pour Brutus, l’heure de la revanche sonna plus tard, pendant la période révolutionnaire. 

Cette tragédie fut reprise quinze jours après Brutus, le 29 novembre 1791. Tous les passages qui pouvaient faire allusion aux circonstances donnèrent lieu à de bruyantes manifestations; mais le discours d’Antoine fut couvert de huées par le parterre. Larive, chargé du rôle de Brutus, déploya un très beau talent. 

Ce ne fut que deux ans plus tard que Gohier se chargea de « mettre Voltaire au pas » en refaisant le discours contre-révolutionnaire de ce modéré d’Antoine. 

Après le 9 thermidor, le revirement de l’opinion fut immédiat. Quand on reprit la Mort de César au théâtre Feydeau, le dénoûment de Gohier fut abandonné. Brutus et les conspirateurs romains furent sifflés, et le discours d’Antoine excita au contraire le plus vif enthousiasme. Ce fut un des motifs qui firent dénoncer le théâtre Feydeau au Directoire, et qui en firent ordonner la clôture qui fut maintenue plus d’un mois, du 8 ventôse au 13 germinal an IV. 
 
 

AVERTISSEMENT DE BEUCHOT.

La Mort de César fut esquissée à Wandsworth ou à Londres en 1726; mais il paraît qu’elle ne fut composée qu’en 1731(1). Deux ans après on la joua à l’hôtel de Sassenage(2). Elle fut jouée par les écoliers du collège d’Harcourt, le 11 août 1735(3). Il s’en fit bientôt, à Paris même, sous l’adresse d’Amsterdam, une édition furtive et fautive; ce qui détermina l’auteur à la faire imprimer. Il en chargea le jeune abbé de Lamare qui composa un Avertissement sur lequel Voltaire lui fit quelques observations(4), et ajouta la traduction de la lettre d’Algarotti. Quoique Voltaire ne trouve pas cette traduction exacte(5), il la laissa cependant dans l’édition intitulée la Mort de César, tragédie de M. de Voltaire, seconde édition, revue, corrigée, et augmentée par l’auteur, Amsterdam, chez Jacques Desbordes, 1736, in-8°. Cette édition contient une Préface des éditeurs que les éditeurs de Kehl ont prise et donnée pour l’Avertissement de Lamare, et qu’ils avaient datée de 1738. Les deux morceaux sont différents, comme on peut le voir. La Préface est de Voltaire. Elle contenait, en 1736, un passage contre J.-B. Rousseau, qui fut supprimé en 1738, et que je rétablis. Ce passage est d’autant plus important qu’il donna naissance à la lettre de J.-B. Rousseau, du 22 mai 1736, imprimée dans la Bibliothèque française, t. XXIII, p. 138-154, en réponse de laquelle Voltaire fit sa lettre du 20 septembre 1736. Dans sa lettre à d’Argental, du mois de mars 1737, Voltaire dit avoir fait lui-même le retranchement de ce qui était contre Rousseau. 
Ce fut le 29 août 1743 que la Mort de César fut jouée sur le Théâtre-Français. Elle n’eut que sept représentations, et fut reprise de loin en loin. 
Elle fut jouée, en 1748, au couvent des Visitandines de Beaune, par les jeunes demoiselles qui y étaient en pension. A cette occasion, Voltaire composa un prologue que l’on trouvera parmi les Poésies mêlées.
Les sentiments républicains qui sont l’âme de cette tragédie en firent une pièce de circonstance en 1792 et 1793. Le dénoûment blessait quelques têtes ardentes. Gohier, alors ministre de la justice, et qui depuis a été membre du Directoire exécutif, fit un nouveau dénoûment qui fut joué sur le théâtre de la République (rue de Richelieu), mais ne le fit point imprimer. A l’insu de l’auteur, la Mort de César fut imprimée avec le nouveau dénoûment, à Lyon (alors appelé Commune-Affranchie). En 1828, Gohier croyait son travail inédit. Je lui montrai l’édition que je possédais; il trouva son ouvrage défiguré, et me remit copie des changements qu’il avait faits dans le troisième acte. C’est sur cette copie signée de lui que je donne dans les Variantes, page 361, le dénoûment nouveau, qui est un morceau historique. 
C’était le discours d’Antoine qui choquait les républicains français en 1794. Sept ans auparavant, vingt-sept vers de ce discours avaient été mis en musique par Devienne, pour un concert donné le 24 mai 1787 par la Société des Enfants d’Apollon. 
Peu après l’impression de la Mort de César, en 1736, parut une Lettre de M. L... sur la Mort de César. Je ne connais cette lettre que par la mention que j’en trouve dans les Observations sur les écrits modernes, tome IV, page 238. 
Malgré l’estime dont jouit la tragédie de Voltaire, le même sujet a été traité il y a quelques années: la Mort de César, tragédie en cinq actes, par M. J.-C. Royou, représentée sur le théâtre de l’Odéon le 9 mai 1825, fut imprimée la même année. 
 
 

AVERTISSEMENT DE L’ÉDITION DE 1736(6).

Il y a près de huit années que plusieurs personnes prièrent l’auteur de la Henriade de leur faire connaître le génie et le goût du théâtre anglais. Il traduisit en vers une scène du Jules César de Shakespeare, dans laquelle Antoine expose aux yeux du peuple romain le corps sanglant de César. Cette scène anglaise passe pour un des morceaux les plus frappants et les plus pathétiques qu’on ait jamais mis sur aucun théâtre. Le peuple romain, conduit de la haine à la pitié et à la vengeance par la harangue d’Antoine, est un spectacle digne de tous ceux qui aiment véritablement la tragédie. 

Les amis de M. de V... le prièrent de donner une traduction du reste de la pièce; mais c’était une entreprise impossible. Shakespeare, père de la tragédie anglaise, est aussi le père de la barbarie qui y règne. Son génie sublime, sans culture et sans goût, a fait un chaos du théâtre qu’il a créé. 

Ses pièces sont des monstres dans lesquelles il y a des parties qui sont des chefs-d’oeuvre de la nature. Sa tragédie intitulée la Mort de César commence par son triomphe au Capitole, et finit par la mort de Brutus et de Cassius à la bataille de Philippes. On assassine César sur le théâtre. On voit des sénateurs bouffonner avec la lie du peuple. C’est un mélange de ce que le tragique a de plus terrible, et de ce que la farce a de plus bas. Je ne fais que répéter ici ce que j’ai souvent ouï dire à celui dont je donne l’ouvrage au public. Il se détermina, pour satisfaire ses amis, à faire un Jules César qui, sans ressembler à celui de Shakespeare, fût pourtant tout entier dans le goût anglais. On dit que c’est la première, parmi celles qui méritent d’être connues, où l’on n’ait point introduit de femmes. A peu près dans ce temps-là, le noble vénitien M. l’abbé Conti, qui joint le talent de la poésie à la philosophie la plus sublime, avait fait imprimer sa tragédie italienne de la Mort de Jules César. Le feu duc de Buckingham, père de celui qui vient de mourir à Rome, en fit aussi une sur le même sujet. Ces quatre tragédies, entièrement différentes les unes des autres, se ressemblent en un seul point, c’est qu’elles sont toutes sans amour. 

On joua, il y a environ trente ans, une tragédie de la Mort de César sur le théâtre des Comédiens français, et on ne manqua pas de rendre César et Brutus amoureux(7).

C’est aux gens de lettres, étrangers et français, à qui nous présentons ce petit ouvrage de M. de V..., à juger s’il a mieux fait de peindre ces deux grands hommes tels qu’ils étaient, que de donner sous leurs noms des Français galants. 

Cette tragédie, qui n’a jamais été destinée au théâtre de Paris, fut représentée, il y a quatre ans, à l’hôtel de Sassenage, et très bien exécutée. Mais la scène de Shakespeare dans laquelle Antoine monte à la tribune aux harangues pour faire voir au peuple la robe sanglante de César ne put être représentée à cause du petit espace du théâtre, qui suffisait à peine au petit nombre d’acteurs qui jouent dans cette pièce. 

Elle fut donnée depuis au collège d’Harcourt par les pensionnaires de ce collège, avec une intelligence et une dignité peu ordinaires à l’âge des acteurs. L’auteur aurait sans doute été très satisfait s’il avait pu voir cette représentation. 

La tragédie, transcrite à la hâte au collège d’Harcourt, a été imprimée furtivement. On croirait presque que l’éditeur et l’imprimeur ont disputé à qui ferait plus de fautes; c’est ce qui a déterminé l’auteur à faire une édition de cet ouvrage, qu’il était résolu de ne point faire paraître, parce qu’il lui manque, pour le soutenir, l’illusion du théâtre: secours si nécessaire à ce genre de poésie. C’est au public à l’apprécier ce qu’il vaut: les louanges des amis et les critiques des ennemis sont également inutiles devant ce tribunal. Je sais que bien des gens se récrient sur l’atrocité de Brutus qui tue César, quoiqu’il le connaisse pour son père. Mais on les prie de se souvenir que chez les Romains l’amour de la liberté était poussé jusqu’à la fureur, et qu’un parricide, dans certaines circonstances, était regardé comme une action de courage et même de vertu. Nous avons, parmi les Lettres de Cicéron une lettre de ce même Brutus dans laquelle il dit qu’il tuerait son père pour le salut de la république; et d’ailleurs la tragédie, et surtout la tragédie anglaise, n’est pas faite pour les choses à demi terribles. 

Nous ajoutons à cet Avertissement une lettre de M. le marquis Algarotti, qui, à l’âge de vingt-quatre ans, est déjà regardé comme un bon poète, un bon philosophe, et un savant; son estime et son amitié pour M. de V... leur fait honneur à tous deux. 
 
 

PRÉFACE DE L’ÉDITION DE 1736(8).

Nous donnons cette édition de la tragédie de la Mort de César, de M. de Voltaire, et nous pouvons dire qu’il est le premier qui ait fait connaître les muses anglaises en France. Il traduisit en vers, il y a quelques années, plusieurs morceaux des meilleurs poètes d’Angleterre, pour l’instruction de ses amis, et par là il engagea beaucoup de personnes à apprendre l’anglais; en sorte que cette langue est devenue familière aux gens de lettres. C’est rendre service à l’esprit humain, de l’orner ainsi des richesses des pays étrangers. 

Parmi les morceaux les plus singuliers des poètes anglais que notre ami nous traduisit, il nous donna la scène d’Antoine et du peuple romain, prise de la tragédie de Jules César, écrite il y a cent cinquante ans par le fameux Shakespeare, et jouée encore aujourd’hui avec un très grand concours sur le théâtre de Londres. Nous le priâmes de nous donner le reste de la pièce; mais il était impossible de la traduire. 

Shakespeare était un grand génie, mais il vivait dans un siècle grossier; et l’on retrouve dans ses pièces la grossièreté de ce temps beaucoup plus que le génie de l’auteur. M. de Voltaire, au lieu de traduire l’ouvrage monstrueux de Shakespeare, composa, dans le goût anglais, ce Jules César que nous donnons au public. 

Ce n’est pas ici une pièce telle que le Sir Politick de M. de Saint-Évremond, qui, n’ayant aucune connaissance du théâtre anglais, et n’en sachant pas même la langue, donna son Sir Politick pour faire connaître la comédie de Londres aux Français. On peut dire que cette comédie du Sir Politick n’était ni dans le goût des Anglais, ni dans celui d’aucune autre nation. 

Il est aisé d’apercevoir, dans la tragédie de la mort de César, le génie et le caractère des écrivains anglais, aussi bien que celui du peuple romain. On y voit cet amour dominant de la liberté, et ces hardiesses que les auteurs français ont rarement. 

Il y a encore en Angleterre une autre tragédie de la Mort de César, composée par le duc de Buckingham. Il y en a une en italien, de l’abbé Conti, noble vénitien. Ces pièces ne se ressemblent qu’en un seul point, c’est qu’on n’y trouve point d’amour. Aucun de ces auteurs n’a avili ce grand sujet par une intrigue de galanterie. Mais il y a environ trente-cinq ans qu’un des plus beaux génies de France(9) s’étant associé avec Mlle Barbier pour composer un Jules César, il ne manqua pas de représenter César et Brutus amoureux et jaloux. Cette petitesse ridicule est un des plus grands exemples de la force de l’habitude; personne n’ose guérir le théâtre français de cette contagion. Il a fallu que, dans Racine, Mithridate, Alexandre, Porus, aient été galants. Corneille n’a jamais évité cette faiblesse: il n’a fait aucune pièce sans amour, et il faut avouer que, dans ses tragédies, si vous exceptez le Cid et Polyeucte, cette passion est aussi mal peinte qu’elle y est étrangère. 

Notre auteur a donné peut-être ici dans un autre excès. Bien des gens trouvent dans sa pièce trop de férocité: ils voient avec horreur que Brutus sacrifie à l’amour de sa patrie, non seulement son bienfaiteur, mais encore son père. On n’a autre chose à répondre sinon que tel était le caractère de Brutus, et qu’il faut peindre les hommes tels qu’ils étaient. On a encore une lettre de ce fier Romain(10), dans laquelle il dit qu’il tuerait son père pour le salut de la république. On sait que César était son père; il n’en faut pas davantage pour justifier cette hardiesse. 

On imprime au devant de cette tragédie une lettre du comte Algarotti, jeune homme déjà connu pour un bon poète et pour un bon philosophe, ami de M. de Voltaire. 

(11)On met, à la suite de la tragédie de César, l’Épître de notre auteur sur la calomnie, ouvrage déjà connu: il y a un trait de satire violent. Il ne s’est jamais permis la satire personnelle que contre Rousseau, comme Boileau ne se l’est permise que contre Rollet; voici les vers qui regardent cet homme: 
 

L’affreux Rousseau, loin de cacher en paix 
Des jours tissus d’opprobre et de forfaits, 
Vient rallumer aux marais de Bruxelles 
D’un feu mourant les pâles étincelles, 
Et contre moi croit rejeter l’affront 
De l’infamie écrite sur son front. 
Eh! que pourront tous les traits satiriques 
Que d’un bras faible il décoche aujourd’hui, 
Et ce ramas de larcins marotiques, 
Moitié français et moitié germaniques, etc.?

La conduite de Rousseau et les mauvais vers qu’il fait depuis quinze ans justifient assez ce trait. Notre auteur n’est pas le seul que Rousseau ait déchiré dans les vers durs qu’il compose tous les jours. Il en a fait aussi contre l’illustre M. de Fontenelle, contre M. l’abbé du Bos, homme très sage, très savant et très estimé; contre M. l’abbé Bignon, le protecteur des sciences; contre M. le maréchal de Noailles, à qui on ne peut rien reprocher, que d’avoir autrefois protégé Rousseau. Enfin il vomit les injures les plus méprisables contre ce qu’il y a de plus respectable dans le monde, et contre tous ses bienfaiteurs. Il faut avouer qu’il est bien permis à M. de Voltaire de témoigner en passant, dans un de ses ouvrages, ce dédain et cette exécration avec lesquels tous les honnêtes gens regardent et Rousseau et tout ce que Rousseau imprime depuis quelques années. C’est trop longtemps nous arrêter sur un sujet si désagréable; nous finissons en informant le public que nous allons donner une très belle et très correcte édition de la Henriade et des autres ouvrages de notre auteur, tous revus, corrigés, et beaucoup augmentés. 
 
 

LETTRE DE M. ALGAROTTI(12)

A M. L’ABBÉ FRANCHINI, ENVOYÉ DE FLORENCE A PARIS,
SUR LA TRAGÉDIE DE JULES CÉSAR,
PAR M. DE VOLTAIRE.

J’ai différé jusqu’à présent, monsieur, de vous envoyer le Jules César que vous me demandez, pour vous faire part de celui de M. de Voltaire. L’édition qu’on en a faite à Paris est très informe; on y reconnaît assez la main de quelqu’un du genre de ceux que Pétrone appelle doctores umbratici(13); elle est défectueuse au point qu’on y trouve des vers qui n’ont pas le nombre de syllabes nécessaires: cependant la critique a jugé cette pièce avec la même sévérité que si M. de Voltaire l’eût donnée lui-même au public. Ne serait-il pas injuste d’imputer au Titien le mauvais coloris d’un de ses tableaux, barbouillé par un peintre moderne? J’ai été assez heureux pour qu’il m’en soit tombé entre les mains un manuscrit digne de vous être envoyé: et voilà enfin le tableau tel qu’il est sorti des mains du maître; j’ose même l’accompagner des réflexions que vous m’avez demandées. 

Il faudrait ignorer qu’il y a une langue française et un théâtre, pour ne pas savoir à quel degré de perfection Corneille et Racine ont porté l’art dramatique; il semblait qu’après ces grands hommes il ne restait plus rien à souhaiter, et que tâcher de les imiter était tout ce que l’on pouvait faire de mieux. Désirait-on quelque chose dans la peinture, après la Galatée de Raphaël? Cependant la célèbre tête de Michel-Ange, dans le petit Farnèse, donna l’idée d’un genre plus terrible et plus fier, auquel cet art pouvait être élevé. 

Il semble que dans les beaux-arts on ne s’aperçoit qu’il y avait des vides qu’après qu’ils sont remplis. La plupart des tragédies de ces maîtres soit que l’action se passe à Rome, à Athènes, ou à Constantinople, ne contiennent qu’un mariage concerté, traversé, ou rompu. On ne peut s’attendre à rien de mieux dans ce genre, où l’Amour donne avec un souris ou la paix ou la guerre. Il me paraît qu’on pourrait donner au drame un ton supérieur à celui-ci. Le Jules César en est une preuve; l’auteur de la tendre Zaïre ne respire ici que des sentiments d’ambition, de vengeance, et de liberté. 

La tragédie doit être l’imitation des grands hommes; c’est ce qui la distingue de la comédie: mais si les actions qu’elle représente sont aussi des plus grandes, cette distinction n’en sera que plus marquée, et l’on peut atteindre par ce moyen à un genre supérieur. N’admire-t-on pas davantage Marc-Antoine à Philippes qu’à Actium? Je ne doute pourtant pas que ces raisons ne puissent essuyer de fortes contradictions. Il faudrait avoir bien peu de connaissance de l’homme pour ne pas savoir que les préjugés l’emportent presque toujours sur la raison, et surtout les préjugés autorisés par un sexe qui impose une loi qu’on suit toujours avec plaisir. 

L’amour est depuis trop longtemps en possession du théâtre français pour souffrir que d’autres passions y prennent sa place. C’est ce qui me fait croire que le Jules César pourrait bien avoir le même sort que les Thémistocle, les Alcibiade, et les autres grands hommes d’Athènes, admirés de toute la terre pendant que l’ostracisme les bannissait de leur patrie. 

M. de Voltaire a imité, en quelques endroits, Shakespeare, poète anglais, qui a réuni dans la même pièce les puérilités les plus ridicules et les morceaux les plus sublimes; il en a fait le même usage que Virgile faisait des ouvrages d’Ennius: il a imité de l’auteur anglais les deux dernières scènes, qui sont les plus beaux modèles d’éloquence qu’il y ait au théâtre. 

Quum flueret lutulentus, erat quod tollere velles(14).

N’est-ce point un reste de barbarie en Europe de vouloir que les bornes que la politique et la fantaisie des hommes ont prescrites pour la séparation des États servent aussi de limites aux sciences et aux beaux-arts, dont les progrès pourraient s’étendre par un commerce mutuel des lumières de ses voisins? Cette réflexion convient même mieux à la nation française qu’à toute autre: elle est dans le cas de ces auteurs dont le public exige plus, à mesure qu’il en a plus reçu; elle est si généralement polie et cultivée que cela met en droit d’exiger d’elle que non seulement elle approuve, mais qu’elle cherche même à s’enrichir de ce qu’elle trouve de bon chez ses voisins: 

Tros, Rutulusve fuat, nullo discrimine habebo.

Une objection, dont je ne vous parlerais pas si je ne l’eusse entendu faire, est sur ce que cette tragédie n’est qu’en trois actes. C’est, dit-on, pécher contre le théâtre, qui veut que le nombre des actes soit fixé à cinq. Il est vrai qu’une des règles est qu’à toute rigueur la représentation ne dure pas plus de temps que n’aurait duré l’action, si véritablement elle fut arrivée. On a borné avec raison le temps à trois heures, parce qu’une plus longue durée lasserait l’attention, et empêcherait qu’on ne pût réunir aisément dans le même point de vue les différentes circonstances de l’action qui les passe. Sur ce principe, on a divisé les pièces en cinq actes, pour la commodité des spectateurs et de l’auteur, qui peut faire arriver dans ces intervalles quelque événement nécessaire au noeud ou au dénoûment de la pièce: toute l’objection se réduit donc à n’avoir fait durer l’action du César que deux heures au lieu de trois. Si ce n’est pas un défaut, le nombre des actes n’en doit pas être un non plus, puisque la même raison qui veut qu’une action de trois heures soit partagée en cinq actes, demande aussi qu’une action de deux heures ne le soit qu’en trois. Il ne s’ensuit pas de ce que la plus grande étendue qui a été prescrite est de trois heures qu’on ne puisse pas la rendre moindre, et je ne vois point pourquoi une tragédie assujettie aux trois unités, d’ailleurs pleine d’intérêt, excitant la terreur et la compassion, enfin produisant en deux heures le même effet que les autres en trois, ne serait pas une excellente tragédie. 

Une statue dans laquelle les belles proportions et les autres règles de l’art sont observées ne laisse pas d’être une belle statue, quoiqu’elle soit plus petite qu’une autre faite sur les mêmes règles.. Je ne crois pas que personne trouve la Vénus de Médicis moins belle dans son genre que le Gladiateur, parce qu’elle n’a que quatre pieds de haut et que le Gladiateur en a six. 

M. de Voltaire a peut-être voulu donner à son César moins d’étendue que l’on n’en donne communément aux pièces dramatiques, pour sonder le goût du public par un essai, si l’on peut appeler de ce nom une pièce aussi achevée. Il s’agit pour cela d’une révolution dans le théâtre français, et c’eût été peut-être trop hasarder que de commencer par parler de liberté et de politique trois heures de suite à une nation accoutumée à voir soupirer Mithridate sur le point de marcher au Capitole. On doit tenir compte à M. de Voltaire de ce ménagement, et ne lui point faire d’ailleurs un crime de n’avoir mis ni amour ni femmes dans sa pièce: nées pour inspirer la mollesse et les sentiments tendres, elles ne pourraient jouer qu’un rôle ridicule entre Brutus et Cassius, atroces animae(15). Elles en jouent de si brillants partout ailleurs, qu’elles ne doivent pas se plaindre de n’en avoir aucun dans César.

Je ne vous parlerai point des beautés de détail, qui sont sans nombre dans cette pièce, ni de la force de la poésie, pleine d’images et de sentiments. Que ne doit-on pas attendre de l’auteur de Brutus et de la Henriade? La scène de la conspiration me paraît des plus belles et des plus fortes qu’on ait encore vues sur le théâtre; elle fait voir en action ce qui jusqu’à présent ne s’était presque toujours passé qu’en récit. 
 

Segnius irritant animos demissa per aures(16)
Quam quae sunt oculis subjecta fidelibus, et quae 
Ipse sibi tradit spectator…

La mort même de César se passe presque à la vue des spectateurs, ce qui nous épargne un récit qui, quelque beau qu’il fût, ne pourrait qu’être froid, les événements et les circonstances qui l’accompagnent étant trop connus de tout le monde. 

Je ne puis assez admirer combien cette tragédie est pleine de choses, et combien les caractères sont grands et soutenus. Quel prodigieux contraste entre César et Brutus! Ce qui d’ailleurs rend ce sujet extrêmement difficile à traiter, c’est l’art qu’il faut pour peindre d’un côté Brutus avec une vertu féroce à la vérité, et presque ingrat, mais ayant en main la bonne cause, au moins selon les apparences et par rapport au temps où l’auteur nous transporte; et de l’autre, César rempli de clémence et des vertus les plus aimables, mais voulant opprimer la liberté de sa patrie. Il faut s’intéresser également pour tous les deux pendant le cours de la pièce, quoiqu’il semble que ces passions doivent s’entre-nuire et se détruire réciproquement, comme feraient deux forces égales et opposées, et par conséquent ne produire aucun effet et renvoyer les spectateurs sans agitation. 

Ce sont ces réflexions qui ont fait dire à un homme du métier(17) qu’il regardait ce sujet comme l’écueil des poètes tragiques, et qu’il l’aurait proposé volontiers à quelqu’un de ses rivaux. 

Il semble que M. de Voltaire, non content de ces difficultés, on ait voulu faire naître de nouvelles en faisant Brutus fils de César, ce qui d’ailleurs est fondé sur l’histoire. Il a aussi trouvé par là le moyen de se ménager de très belles situations, et de jeter dans sa pièce un nouvel intérêt, qui se réunit tout entier à la fin pour César. La harangue d’Antoine produit cet effet; et elle est, à mon avis, un modèle de l’éloquence la plus séduisante: enfin, je crois que l’on peut dire avec vérité que M. de Voltaire a ouvert une nouvelle carrière, et qu’il a atteint le but en même temps. 
 
 

PERSONNAGES


JULES CÉSAR, dictateur. 
MARC-ANTOINE, consul. 
JUNIUS BRUTUS, préteur. 
CASSIUS, sénateur. 
CIMBER, sénateur. 
DÉCIME, sénateur. 
DOLABELLA, sénateur. 
CASCA, sénateur. 
CINNA, sénateur. 
LES ROMAINS. 
LICTEURS.

 

La scène est à Rome, au Capitole.






Noms des acteurs qui jouèrent dans la Mort de César et dans l’Avocat Papelin, de Brueys, qui l’accompagnait: Legrand, La Thorillière, Dubreuil, Montmény, Sarrazin, (César), Grandval (J. Brutus), Dangeville, Duboi, Baron, Bonneval, Paulin (Cassius), Deschamps, Rosely; Mmes Dubreuil, Connell, Lavoy. ¾ Recette: 2,142 livres. (G.A.) 
 
 

LA MORT DE CÉSAR

TRAGÉDIE.

ACTE PREMIER.


SCÈNE I.

CÉSAR, ANTOINE.

ANTOINE.

César, tu vas régner; voici le jour auguste 
Où le peuple romain, pour toi toujours injuste, 
Changé par tes vertus(18), va reconnaître en toi 
Son vainqueur, son appui, son vengeur, et son roi. 
Antoine, tu le sais, ne connaît point l’envie: 
J’ai chéri plus que toi la gloire de ta vie; 
J’ai préparé la chaîne où tu mets les Romains, 
Content d’être sous toi le second des humains; 
Plus fier de t’attacher ce nouveau diadème, 
Plus grand de te servir que de régner moi-même. 
Quoi! tu ne me réponds que par de longs soupirs! 
Ta grandeur fait ma joie et fait tes déplaisirs! 
Roi de Rome et du monde, est-ce à toi de te plaindre? 
César peut-il gémir, ou César peut-il craindre? 
Qui peut à ta grande âme inspirer la terreur? 

CÉSAR.

L’amitié, cher Antoine: il faut t’ouvrir mon coeur. 
Tu sais que je te quitte, et le destin m’ordonne 
De porter nos drapeaux aux champs de Babylone. 
Je pars, et vais venger sur le Parthe inhumain 
La honte de Crassus et du peuple romain. 
L’aigle des légions, que je retiens encore, 
Demande à s’envoler vers les mers du Bosphore; 
Et mes braves soldats n’attendent pour signal 
Que de revoir mon front ceint du bandeau royal. 
Peut-être avec raison César peut entreprendre 
D’attaquer un pays qu’a soumis Alexandre; 
Peut-être les Gaulois, Pompée, et les Romains, 
Valent bien les Persans subjugués par ses mains: 
J’ose au moins le penser; et ton ami se flatte 
Que le vainqueur du Rhin peut l’être de l’Euphrate. 
Mais cet espoir m’anime et ne m’aveugle pas; 
Le sort peut se lasser de marcher sur mes pas; 
La plus haute sagesse en est souvent trompée: 
Il peut quitter César, ayant trahi Pompée(var1); 
Et, dans les factions comme dans les combats, 
Du triomphe à la chute il n’est souvent qu’un pas(19).
J’ai servi, commandé, vaincu, quarante années; 
Du monde entre mes mains j’ai vu les destinées; 
Et j’ai toujours connu qu’en chaque événement 
Le destin des États dépendait d’un moment. 
Quoi qu’il puisse arriver, mon coeur n’a rien à craindre, 
Je vaincrai sans orgueil, ou mourrai sans me plaindre. 
Mais j’exige en partant, de ta tendre amitié, 
Qu’Antoine à mes enfants soit pour jamais lié; 
Que Rome par mes mains défendue et conquise, 
Que la terre à mes fils, comme à toi, soit soumise; 
Et qu’emportant d’ici le grand titre de roi, 
Mon sang et mon ami le prennent après moi. 
Je te laisse aujourd’hui ma volonté dernière; 
Antoine, à mes enfants il faut servir de père. 
Je ne veux point de toi demander des serments, 
De la foi des humains sacrés et vains garants; 
Ta promesse suffit, et je la crois plus pure 
Que les autels des dieux entourés du parjure. 

ANTOINE.

C’est déjà pour Antoine une assez dure loi 
Que tu cherches la guerre et le trépas sans moi, 
Et que ton intérêt m’attache à l’Italie 
Quand la gloire t’appelle aux bornes de l’Asie; 
Je m’afflige encor plus de voir que ton grand coeur 
Doute de sa fortune, et présage un malheur: 
Mais je ne comprends point ta bonté qui m’outrage. 
César, que me dis-tu de tes fils, de partage? 
Tu n’as de fils qu’Octave, et nulle adoption 
N’a d’un autre César appuyé ta maison. 

CÉSAR.

Il n’est plus temps, ami, de cacher l’amertume 
Dont mon coeur paternel en secret se consume: 
Octave n’est mon sang qu’à la faveur des lois; 
Je l’ai nommé César, il est fils de mon choix: 
Le destin (dois-je dire ou propice, ou sévère?) 
D’un véritable fils en effet m’a fait père; 
D’un fils que je chéris, mais qui, pour mon malheur, 
A ma tendre amitié répond avec horreur. 

ANTOINE.

Et quel est cet enfant? Quel ingrat peut-il être 
Si peu digne du sang dont les dieux l’ont fait naître? 

CÉSAR.

Écoute: tu connais ce malheureux Brutus, 
Dont Caton cultiva les farouches vertus. 
De nos antiques lois ce défenseur austère, 
Ce rigide ennemi(var2) du pouvoir arbitraire, 
Qui toujours contre moi, les armes à la main, 
De tous mes ennemis a suivi le destin; 
Qui fut mon prisonnier aux champs de Thessalie; 
A qui j’ai malgré lui sauvé deux fois la vie; 
Né, nourri loin de moi chez mes fiers ennemis... 

ANTOINE.

Brutus! il se pourrait... 

CÉSAR.

Ne m’en crois pas; tiens, lis. 

ANTOINE.

Dieux! la soeur de Caton, la fière Servilie! 

CÉSAR.

Par un hymen secret elle me fut unie. 
Ce farouche Caton, dans nos premiers débats, 
La fit presque à mes yeux passer en d’autres bras: 
Mais le jour qui forma ce second hyménée 
De son nouvel époux trancha la destinée. 
Sous le nom de Brutus mon fils fut élevé. 
Pour me haïr, ô ciel! était-il réservé? 
Mais lis: tu sauras tout par cet écrit funeste. 

ANTOINE lit.

« César, je vais mourir. La colère céleste 
Va finir à la fois ma vie et mon amour. 
Souviens-toi qu’à Brutus César donna le jour. 
Adieu: puisse ce fils éprouver pour son père 
L’amitié qu’en mourant te conservait sa mère! » 
« SERVILIE. » 
Quoi! Faut-il que du sort la tyrannique loi, 
César, te donne un fils si peu semblable à toi! 

CÉSAR.

Il a d’autres vertus: son superbe courage 
Flatte en secret le mien, même alors qu’il l’outrage. 
Il m’irrite, il me plaît; son coeur indépendant 
Sur mes sens étonnés prend un fier ascendant. 
Sa fermeté m’impose, et je l’excuse même 
De condamner en moi l’autorité suprême: 
Soit qu’étant homme et père, un charme séducteur, 
L’excusant à mes yeux, me trompe en sa faveur; 
Soit qu’étant né Romain, la voix de ma patrie 
Me parle malgré moi contre ma tyrannie, 
Et que la liberté que je viens d’opprimer, 
Plus forte encor que moi, me condamne à l’aimer. 
Te dirai-je encor plus? Si Brutus me doit l’être, 
S’il est fils de César, il doit haïr un maître. 
J’ai pensé comme lui dès mes plus jeunes ans; 
J’ai détesté Sylla, j’ai haï les tyrans. 
J’eusse été citoyen si l’orgueilleux Pompée 
N’eût voulu m’opprimer sous sa gloire usurpée. 
Né fier, ambitieux, mais né pour les vertus, 
Si je n’étais César, j’aurais été Brutus. 
Tout homme à son état doit plier son courage(20).
Brutus tiendra bientôt un différent langage, 
Quand il aura connu de quel sang il est né. 
Crois-moi, le diadème, à son front destiné, 
Adoucira dans lui sa rudesse importune; 
Il changera de moeurs en changeant de fortune. 
La nature, le sang, mes bienfaits, tes avis, 
Le devoir, l’intérêt, tout me rendra mon fils. 

ANTOINE.

J’en doute, je connais sa fermeté farouche: 
La secte dont il est n’admet rien qui la touche. 
Cette secte intraitable, et qui fait vanité(21)
D’endurcir les esprits contre l’humanité, 
Qui dompte et foule aux pieds la nature irritée, 
Parle seule à Brutus, et seule est écoutée. 
Ces préjugés affreux, qu’ils appellent devoir, 
Ont sur ces coeurs de bronze un absolu pouvoir. 
Caton même, Caton, ce malheureux stoïque, 
Ce héros forcené, la victime d’Utique, 
Qui, fuyant un pardon qui l’eût humilié, 
Préféra la mort même à ta tendre amitié; 
Caton fut moins altier, moins dur, et moins à craindre 
Que l’ingrat qu’à t’aimer ta bonté veut contraindre. 

CÉSAR.

Cher ami, de quels coups tu viens de me frapper! 
Que m’as-tu dit? 

ANTOINE.

Je t’aime, et ne te puis tromper. 

CÉSAR.

Le temps amollit tout. 

ANTOINE.

Mon coeur en désespère. 

CÉSAR.

Quoi! sa haine... 

ANTOINE.

Crois-moi. 

CÉSAR.

N’importe, je suis père. 
J’ai chéri, j’ai sauvé mes plus grands ennemis: 
Je veux me faire aimer de Rome et de mon fils; 
Et, conquérant des coeurs vaincus par ma clémence, 
Voir la terre et Brutus adorer ma puissance. 
C’est à toi de m’aider dans de si grands desseins: 
Tu m’as prêté ton bras pour dompter les humains; 
Dompte aujourd’hui Brutus, adoucis son courage, 
Prépare par degrés cette vertu sauvage 
Au secret important qu’il lui faut révéler, 
Et dont mon coeur encore hésite à lui parler. 

ANTOINE.

Je ferai tout pour toi; mais j’ai peu d’espérance. 

SCÈNE II.

CÉSAR, ANTOINE, DOLABELLA.

DOLABELLA.

César, les sénateurs attendent audience; 
A ton ordre suprême ils se rendent ici. 

CÉSAR.

Ils ont tardé longtemps... Qu’ils entrent. 

ANTOINE.

Les voici. 
Que je lis sur leur front de dépit et de haine! 

SCÈNE III.

CÉSAR, ANTOINE, BRUTUS, CASSIUS, CIMBER,
DÉCIME, CINNA, CASCA, ETC.; LICTEURS.

CÉSAR, assis.

Venez, dignes soutiens de la grandeur romaine, 
Compagnons de César. Approchez, Cassius, 
Cimber, Cinna, Décime, et toi, mon cher Brutus. 
Enfin voici le temps, si le ciel me seconde, 
Où je vais achever la conquête du monde, 
Et voir dans l’Orient le trône de Cyrus 
Satisfaire, en tombant, aux mânes de Crassus. 
Il est temps d’ajouter, par le droit de la guerre(var3), 
Ce qui manque aux Romains des trois parts de la terre: 
Tout est prêt, tout prévu pour ce vaste dessein; 
L’Euphrate attend César, et je pars dès demain. 
Brutus et Cassius me suivront en Asie; 
Antoine retiendra la Gaule et l’Italie; 
De la mer Atlantique et des bords du Bétis, 
Cimber gouvernera les rois assujettis; 
Je donne à Marcellus la Grèce et la Lycie, 
A Décime le Pont, à Casca la Syrie. 
Ayant ainsi réglé le sort des nations, 
Et laissant Rome heureuse et sans divisions, 
Il ne reste au sénat qu’à juger sous quel titre 
De Rome et des humains je dois être l’arbitre. 
Sylla fut honoré du nom de dictateur; 
Marius fut consul, et Pompée empereur. 
J’ai vaincu ce dernier, et c’est assez vous dire 
Qu’il faut un nouveau nom pour un nouvel empire, 
Un nom plus grand, plus saint, moins sujet aux revers, 
Autrefois craint dans Rome, et cher à l’univers. 
Un bruit trop confirmé se répand sur la terre, 
Qu’en vain Rome aux Persans ose faire la guerre; 
Qu’un roi seul peut les vaincre et leur donner la loi: 
César va l’entreprendre, et César n’est pas roi; 
Il n’est qu’un citoyen connu par ses services(var4), 
Qui peut du peuple encore essuyer les caprices... 
Romains, vous m’entendez, vous savez mon espoir; 
Songez à mes bienfaits, songez à mon pouvoir. 

CIMBER.

César, il faut parler. Ces sceptres, ces couronnes, 
Ce fruit de nos travaux, l’univers que tu donnes, 
Seraient, aux yeux du peuple et du sénat jaloux(var5), 
Un outrage à l’État: plus qu’un bienfait pour nous. 
Marius, ni Sylla, ni Carbon, ni Pompée, 
Dans leur autorité sur le peuple usurpée, 
N’ont jamais prétendu disposer à leur choix 
Des conquêtes de Rome, et nous parler en rois. 
César, nous attendions(var6) de ta clémence auguste 
Un don plus précieux, une faveur plus juste, 
Au-dessus des États donnés par ta bonté... 

CÉSAR.

Qu’oses-tu demander, Cimber? 

CIMBER.

La liberté. 

CASSIUS.

Tu nous l’avais promise, et tu juras toi-même 
D’abolir pour jamais l’autorité suprême; 
Et je croyais toucher à ce moment heureux 
Où le vainqueur du monde allait combler nos voeux. 
Fumante de son sang, captive, désolée, 
Rome dans cet espoir renaissait consolée. 
Avant que d’être à toi nous sommes ses enfants: 
Je songe à ton pouvoir; mais songe à tes serments. 

BRUTUS.

Oui, que César soit grand; mais que Rome soit libre. 
Dieux! maîtresse de l’Inde(22), esclave au bord du Tibre! 
Qu’importe que son nom commande à l’univers, 
Et qu’on l’appelle reine, alors qu’elle est aux fers(var7)?
Qu’importe à ma patrie, aux Romains que tu braves, 
D’apprendre que César a de nouveaux esclaves? 
Les Persans ne sont pas nos plus fiers ennemis; 
Il en est de plus grands. Je n’ai point d’autre avis. 

CÉSAR.

Et toi, Brutus, aussi(23)!

ANTOINE, à César.

Tu connais leur audace: 
Vois si ces coeurs ingrats sont dignes de leur grâce. 

CÉSAR.

Ainsi vous voulez donc, dans vos témérités, 
Tenter ma patience et lasser mes bontés? 
Vous qui m’appartenez par le droit de l’épée, 
Rampants sous Marius, esclaves de Pompée; 
Vous qui ne respirez qu’autant que mon courroux, 
Retenu trop longtemps, s’est arrêté sur vous(var8): 
Républicains ingrats, qu’enhardit ma clémence, 
Vous qui devant Sylla garderiez le silence; 
Vous que ma bonté seule invite à m’outrager, 
Sans craindre que César s’abaisse à se venger. 
Voilà ce qui vous donne une âme assez hardie 
Pour oser me parler de Rome et de patrie; 
Pour affecter ici cette illustre hauteur 
Et ces grands sentiments devant votre vainqueur. 
Il les fallait avoir aux plaines de Pharsale. 
La fortune entre nous devient trop inégale: 
Si vous n’avez su vaincre, apprenez à servir. 

BRUTUS.

César, aucun de nous n’apprendra qu’à mourir. 
Nul ne m’en désavoue, et nul, en Thessalie, 
N’abaissa son courage à demander la vie. 
Tu nous laissas le jour, mais pour nous avilir(var9); 
Et nous le détestons, s’il te faut obéir. 
César, qu’à ta colère aucun de nous n’échappe; 
Commence ici par moi: si tu veux régner, frappe. 

CÉSAR.

(Les sénateurs sortent.) 
Écoute... et vous, sortez. Brutus m’ose offenser! 
Mais sais-tu de quels traits tu viens de me percer(var10)?
Va, César est bien loin d’en vouloir à ta vie. 
Laisse là du sénat l’indiscrète furie; 
Demeure, c’est toi seul qui peux me désarmer; 
Demeure, c’est toi seul que César veut aimer. 

BRUTUS.

Tout mon sang est à toi, si tu tiens ta promesse; 
Si tu n’es qu’un tyran, j’abhorre ta tendresse; 
Et je ne peux rester avec Antoine et toi, 
Puisqu’il n’est plus Romain, et qu’il demande un roi. 

SCÈNE IV.

CÉSAR, ANTOINE.

ANTOINE.

Eh bien! t’ai-je trompé? Crois-tu que la nature 
Puisse amollir une âme et si fière et si dure? 
Laisse, laisse à jamais dans son obscurité 
Ce secret malheureux qui pèse à ta bonté. 
Que de Rome, s’il veut, il déplore la chute; 
Mais qu’il ignore au moins quel sang il persécute: 
Il ne mérite pas de te devoir le jour. 
Ingrat à tes bontés, ingrat à ton amour, 
Renonce-le pour fils. 

CÉSAR.

                              Je ne le puis: je l’aime. 

ANTOINE.

Ah! cesse donc d’aimer l’éclat du diadème(var11), 
Descends donc de ce rang où je te vois monté 
La bonté convient mal à ton autorité; 
De ta grandeur naissante elle détruit l’ouvrage. 
Quoi! Rome est sous tes lois, et Cassius t’outrage! 
Quoi! Cimber, quoi! Cinna, ces obscurs sénateurs, 
Aux yeux du roi du monde affectent ces hauteurs! 
Ils bravent ta puissance, et ces vaincus respirent! 

CÉSAR.

Ils sont nés mes égaux, mes armes les vainquirent. 
Et, trop au-dessus d’eux, je leur puis pardonner 
De frémir sous le joug que je veux leur donner. 

ANTOINE.

Marius de leur sang eût été moins avare; 
Sylla les eût punis. 

CÉSAR.

Sylla fut un barbare; 
Il n’a su qu’opprimer: le meurtre et la fureur 
Faisaient sa politique ainsi que sa grandeur: 
Il a gouverné Rome au milieu des supplices; 
Il en était l’effroi, j’en serai les délices. 
Je sais quel est le peuple: on le change en un jour;
Il prodigue aisément sa haine et son amour. 
Si ma grandeur l’aigrit, ma clémence l’attire. 
Un pardon politique à qui ne peut me nuire, 
Dans mes chaînes qu’il porte un air de liberté, 
Ont ramené vers moi sa faible volonté. 
Il faut couvrir de fleurs l’abîme où je l’entraîne, 
Flatter encor ce tigre à l’instant qu’on l’enchaîne, 
Lui plaire en l’accablant, l’asservir, le charmer, 
Et punir mes rivaux en me faisant aimer(24).

ANTOINE.

Il faudrait être craint: C’est ainsi que l’on règne. 

CÉSAR.

Va, ce n’est qu’aux combats que je veux qu’on me craigne. 

ANTOINE.

Le peuple abusera de ta facilité. 

CÉSAR.

Le peuple a jusqu’ici consacré ma bonté: 
Vois ce temple que Rome élève à la Clémence. 

ANTOINE.

Crains qu’elle n’en élève un autre à la Vengeance; 
Crains des coeurs ulcérés, nourris de désespoir, 
Idolâtres de Rome, et cruels par devoir. 
Cassius alarmé prévoit qu’en ce jour même 
Ma main doit sur ton front mettre le diadème: 
Déjà même à tes yeux on ose en murmurer. 
Des plus impétueux tu devrais t’assurer; 
A prévenir leurs coups daigne au moins te contraindre. 

CÉSAR.

Je les aurais punis si je les pouvais craindre. 
Ne me conseille point de me faire haïr. 
Je sais combattre, vaincre, et ne sais point punir. 
Allons; et, n’écoutant ni soupçon ni vengeance, 
Sur l’univers soumis régnons sans violence. 

FIN DU PREMIER ACTE.

Second acte.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

NOTES.

Note_1 Lettre à Thiériot, du 30 juin 1731. 

Note_2 Lettres: à Thiériot, du 1er septembre 1735; à Desfontaines, du 7 septembre 1735. 

Note_3 Observations sur les écrits modernes, tome II, page 270. 

Note_4 Lettre à Lamare, du 15 mars 1736. 

Note_5 Lettre du 15 mars. 

Note_6 Cet Avertissement est de l’abbé de Lamare. Je le donne parce qu’il est nécessaire pour l’intelligence de la lettre de Voltaire du 15 mars 1736. (B.) 

Note_7 Allusion à la mort de César, tragédie en trois actes, par Mlle Barbier, 1709. 

Note_8 Cette Préface est de Voltaire. Les éditeurs de Kehl et beaucoup d’autres la donnaient comme étant de l’abbé de Lamare; c’était la confondre avec l’Avertissement qui précède. (B.) 

Note_9 Fontenelle: mais s’il a fait la tragédie de Brutus, comprise dans ses Oeuvres, quoique imprimée sous le nom de Mlle Bernard, c’est à l’abbé Pellegrin qu’on attribue la Mort de Jules César, donnée en 1709 sous le nom de Mlle Barbier, qui n’est morte qu’en 1745. (B.) 

Note_10 C’est celle qui est parmi les Lettres de Cicéron, et dont il est parlé dans l’Avertissement qui précède. (B.) 

Note_11 Je rétablis toute la fin de cette Préface, que l’auteur avait supprimée en 1738. (B.) 

Note_12 Ce morceau parut, pour la première fois, dans l’édition donnée par Lamare, ainsi qu’il le dit à la fin de son Avertissement. Voltaire, qui ne trouvait pas que ce fût une traduction exacte de la lettre qu’Algarotti avait écrite en italien, demandait à Thiériot si c’était Algarotti lui-même qui avait été son traducteur; voyez le texte italien. (B.) 

Note_13 « Nondum umbraticus doctor ingenia deleverat. » Pétrone, chap. ii. (B.) 

Note_14 Horace, livre I, satire iv, vers 11. 

Note_15 Horace a dit, livre II, ode i, vers 24: 

Atrocem animum Catonis.

Note_16 Horace, Art poétique, vers 180-182. 

Note_17 M. Martelli, qui a écrit beaucoup de tragédies en italien. Il s’est servi d’une nouvelle espèce de vers rimés qu’il avait imaginée d’après les vers alexandrins. Cette nouveauté n’a pas été favorable à ses pièces. (Note de Lamare.

Note_18 Dans l’édition faite à Lyon, avec des corrections, sous le nom de Gohier, en l’an II de la République, on a mis: 

Disposé par nos soins (B.)

Note_19 Ce vers rappelle le mot de Mirabeau: « Il n’y a qu’un pas du Capitole à la roche Tarpéienne. » (G. A.) 

Note_20 Dans Ériphyle, acte II, scène i, Voltaire avait dit: 

Pliez à votre état ce fougueux caractère.

Dans Alzire, acte Ier, scène iv, Montèze dit à sa fille: 

Tu dois à ton état plier ton caractère.

Enfin dans Oreste, acte Ier, scène iii, on lit: 

Pliez à votre état ce superbe courage. (B.)

Note_21 L’abbé Desfontaines appliquait ces vers aux quakers; sous la République, on les appliqua aux jacobins. Comparez ce passage au portrait que César fait de Cassius à Antoine dans le premier acte du Jules César de Shakespeare. (G. A.) 

Note_22 L’Inde ne peut passer ici qu’à la faveur d’une espèce d’emphase poétique, car jamais les Romains n’approchèrent de l’Inde avant Trajan; peut-être eût-il mieux valu dire: Maîtresse de l’Asie. (Laharpe.) 

Note_23 C’est le mot de César lorsqu’il aperçut Brutes à la tête des conjurés. M. de Voltaire l’a placé dans cette scène, et y a substitué, dans le récit de la mort de César, ce tableau touchant: 
 

César, le regardant d’un oeil tranquille et doux, 
Lui pardonnait encore en tombant sous ses coups. 
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . 
« O mes fils, » disait-il, etc. (K.)

Note_24 Dans Mérope, acte I, scène iv, Polyphonte dit: 
 

C’est encor peu de vaincre, il faut savoir séduire, 
Flatter l’hydre du peuple, au frein l’accoutumer, 
Et pousser l’art enfin jusqu’à s’en faire aimer.