OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE THÉÂTRE II
| Commande CDROM | Table du Théâtre |

AMÉLIE OU LE DUC DE FOIX (Suite)
Retour au début d'Amélie ou le Duc de Foix

ACTE TROISIÈME.

SCÈNE I.

LE DUC, LISOIS.

LE DUC.

La victoire est à nous, vos soins l’ont assurée. 
Vous avez su guider ma jeunesse égarée. 
*Lisois m’est nécessaire aux conseils, aux combats, 
*Et c’est à sa grande âme à diriger mon bras. 

LISOIS.

*Prince, ce feu guerrier, qu’en vous on voit paraître, 
*Sera maître de tout quand vous en serez maître: 
*Vous l’avez pu régler, et vous avez vaincu. 
*Ayez dans tous les temps cette heureuse vertu: 
L’effet en est illustre, autant qu’il est utile. 
Le faible est inquiet, le grand homme est tranquille. 

LE DUC.

Ah! l’amour est-il fait pour la tranquillité? 
Mais le chef inconnu sur nos remparts monté, 
Qui tint seul si longtemps la victoire en balance, 
Qui m’a rendu jaloux de sa haute vaillance, 
Que devient-il? 

LISOIS.

Seigneur, environné de morts, 
Il a seul repoussé nos plus puissants efforts. 
Mais ce qui me confond, et qui doit vous surprendre, 
Pouvant nous échapper, il est venu se rendre; 
Sans vouloir se nommer, et sans se découvrir, 
Il accusait le ciel et cherchait à mourir. 
Un seul de ses suivants auprès de lui partage 
La douleur qui l’accable et le sort qui l’outrage. 

LE DUC.

Quel est donc, cher ami, ce chef audacieux, 
Qui, cherchant le trépas, se cachait à nos yeux? 
Son casque était fermé. Quel charme inconcevable, 
Quand je l’ai combattu, le rendait respectable? 
*Un je ne sais quel trouble en moi s’est élevé: 
*Soit que ce triste amour, dont je suis captivé, 
*Sur mes sens égarés répandant sa tendresse, 
*Jusqu’au sein des combats m’ait prêté sa faiblesse; 
*Qu’il ait voulu marquer toutes mes actions 
*Par la molle douceur de ses impressions; 
*Soit plutôt que la voix de ma triste patrie 
*Parle encore en secret au coeur qui l’a trahie, 
Ou que le trait fatal enfoncé dans ce coeur 
Corrompe en tous les temps ma gloire et mon bonheur. 

LISOIS.

Quant aux traits dont votre âme a senti la puissance, 
Tous les conseils sont vains: agréez mon silence. 
Mais ce sang des Français, que nos mains font couler, 
Mais l’État, la patrie, il faut vous en parler. 
Vos nobles sentiments peuvent encor paraître: 
*Il est beau de donner la paix à votre maître: 
*Son égal aujourd’hui, demain dans l’abandon, 
*Vous vous verriez réduit à demander pardon. 
Sûr enfin d’Amélie et de votre fortune, 
Fondez votre grandeur sur la cause commune; 
Ce guerrier, quel qu’il soit, remis entre vos mains, 
Pourra servir lui-même à vos justes desseins 
*De cet heureux moment saisissons l’avantage. 

LE DUC.

Ami, de ma parole Amélie est le gage; 
Je la tiendrai: je vais de ce même moment 
Préparer les esprits à ce grand changement. 
A tes conseils heureux tous mes sens s’abandonnent; 
La gloire, l’hyménée et la paix me couronnent, 
Et, libre des chagrins où mon coeur fut noyé, 
Je dois tout à l’amour, et tout à l’amitié. 

SCÈNE II.

LISOIS; VAMIR, ÉMAR, dans le fond du théâtre.

LISOIS.

Je me trompe, ou je vois ce captif qu’on amène; 
Un des siens l’accompagne; il se soutient à peine; 
Il paraît accablé d’un désespoir affreux. 

VAMIR.

Où suis-je? où vais-je? ô ciel! 

LISOIS.

Chevalier généreux, 
Vous êtes dans des murs où l’on chérit la gloire, 
Où l’on n’abuse point d’une faible victoire, 
Où l’on sait respecter de braves ennemis: 
C’est en de nobles mains que le sort vous a mis. 
Ne puis-je vous connaître? et faut-il qu’on ignore 
De quel grand prisonnier le duc de Foix s’honore? 

VAMIR.

Je suis un malheureux, le jouet des destins, 
Dont la moindre infortune est d’être entre vos mains. 
Souffrez qu’au souverain de ce séjour funeste 
Je puisse au moins cacher un sort que je déteste: 
Me faut-il des témoins encor de mes douleurs? 
On apprendra trop tôt mon nom et mes malheurs. 

LISOIS.

Je ne vous presse point, seigneur, je me retire; 
Je respecte un chagrin dont votre coeur soupire. 
Croyez que vous pourrez retrouver parmi nous 
Un destin plus heureux et plus digne de vous. 

SCÈNE III.

VAMIR, ÉMAR.

VAMIR.

Un destin plus heureux! mon coeur en désespère: 
J’ai trop vécu. 

ÉMAR.

Seigneur, dans un sort si contraire, 
*Rendez grâces au ciel de ce qu’il a permis 
*Que vous soyez tombé sous de tels ennemis, 
Non sous le joug affreux d’une main étrangère. 

VAMIR.

Qu’il est dur bien souvent d’être aux mains de son frère! 

ÉMAR.

Mais ensemble élevés, dans des temps plus heureux, 
La plus tendre amitié vous unissait tous deux. 

VAMIR.

Il m’aimait autrefois, c’est ainsi qu’on commence; 
Mais bientôt l’amitié s’envole avec l’enfance: 
Il ne sait pas encor ce qu’il me fait souffrir, 
Et mon coeur déchiré ne saurait le haïr. 

ÉMAR.

Il ne soupçonne pas qu’il ait en sa puissance 
Un frère infortuné qu’animait la vengeance. 

VAMIR.

Non, la vengeance, ami, n’entra point dans mon coeur; 
Qu’un soin trop différent égara ma valeur! 
Juste ciel! est-il vrai ce que la renommée 
Annonçait dans la France à mon âme alarmée? 
Est-il vrai qu’Amélie, après tant de serments, 
Ait violé la foi de ses engagements? 
Et pour qui? juste ciel! ô comble de l’injure! 
O noeuds du tendre amour! ô lois de la nature! 
Liens sacrés des coeurs, êtes-vous tous trahis? 
Tous les maux dans ces lieux sont sur moi réunis. 
Frère injuste et cruel! 

ÉMAR.

Vous disiez qu’il ignore 
Que parmi tant de biens qu’il vous enlève encore, 
Amélie en effet est le plus précieux; 
Qu’il n’avait jamais su le secret de vos feux. 

VAMIR.

Elle le sait, l’ingrate; elle sait que ma vie 
Par d’éternels serments à la sienne est unie; 
Elle sait qu’aux autels nous allions confirmer 
Ce devoir que nos coeurs s’étaient fait de s’aimer, 
Quand le Maure enleva mon unique espérance: 
Et je n’ai pu sur eux achever ma vengeance! 
Et mon frère a ravi le bien que j’ai perdu! 
Il jouit des malheurs dont je suis confondu. 
Quel est donc en ces lieux le dessein qui m’entraîne? 
La consolation, trop funeste et trop vaine, 
De faire avant ma mort à ses traîtres appas 
Un reproche inutile, et qu’on n’entendra pas? 
Allons; je périrai, quoi que le ciel décide, 
Fidèle au roi mon maître, et même à la perfide. 
Peut-être, en apprenant ma constance et mon sort, 
Dans les bras de mon frère elle plaindra ma mort. 

ÉMAR.

Cachez vos sentiments; c’est lui qu’on voit paraître. 

VAMIR.

Des troubles de mon coeur puis-je me rendre maître? 

SCÈNE Iv.

LE DUC, VAMIR, ÉMAR.

LE DUC.

Ce mystère m’irrite, et je prétends savoir 
Quel guerrier les destins ont mis en mon pouvoir: 
Il semble avec horreur qu’il détourne la vue. 

VAMIR.

O lumière du jour, pourquoi m’es-tu rendue? 
Te verrai-je, infidèle! en quels lieux? à quel prix? 

LE DUC.

Qu’entends-je? et quels accents ont frappé mes esprits? 

VAMIR.

*M’as-tu pu méconnaître? 

LE DUC.

Ah, Vamir! ah, mon frère! 

VAMIR.

*Ce nom jadis si cher, ce nom me désespère. 
*Je ne le suis que trop ce frère infortuné, 
*Ton ennemi vaincu, ton captif enchaîné. 

LE DUC.

*Tu n’es plus que mon frère, et mon coeur te pardonne. 
Mais, je te l’avouerai, ta cruauté m’étonne. 
Si ton roi me poursuit, Vamir, était-ce à toi 
A briguer, à remplir cet odieux emploi? 
Que t’ai-je fait? 

VAMIR.

Tu fais le malheur de ma vie; 
Je voudrais qu’aujourd’hui ta main me l’eût ravie. 

LE DUC.

De nos troubles civils quels effets malheureux! 

VAMIR.

Les troubles de mon coeur sont encore plus affreux. 

LE DUC.

*J’eusse aimé contre un autre à montrer mon courage. 
*Vamir, que je te plains! 

VAMIR.

Je te plains davantage 
*De haïr ton pays, de trahir sans remords, 
*Et le roi qui t’aimait, et le sang dont tu sors. 

LE DUC.

*Arrête: épargne-moi l’infâme nom de traître! 
*A cet indigne mot je m’oublierais peut-être. 
Non, mon frère, jamais je n’ai moins mérité 
Le reproche odieux de l’infidélité. 
Je suis prêt de donner à nos tristes provinces, 
A la France sanglante, au reste de nos princes, 
L’exemple auguste et saint de la réunion, 
Après l’avoir donné de la division. 

VAMIR.

Toi, tu pourrais...? 

LE DUC.

Ce jour, qui semble si funeste, 
Des feux de la discorde éteindra ce qui reste. 

VAMIR.

Ce jour est trop horrible. 

LE DUC.

Il va combler mes voeux. 

VAMIR.

Comment? 

LE DUC.

Tout est changé, ton frère est trop heureux. 

VAMIR.

*Je le crois; on disait que d’un amour extrême, 
*Violent, effréné (car c’est ainsi qu’on aime), 
*Ton coeur depuis trois mois s’occupait tout entier? 

LE DUC

*J’aime; oui, la renommée a pu le publier; 
*Oui, j’aime avec fureur: une telle alliance 
*Semblait pour mon bonheur attendre ta présence; 
*Oui, mes ressentiments, mes droits, mes alliés, 
*Gloire, amis, ennemis, je mets tout à ses pieds. 
(A sa suite.) 
*Allez, et dites-lui que deux malheureux frères, 
*Jetés par le destin dans des partis contraires, 
*Pour marcher désormais sous le même étendard, 
*De ses yeux souverains n’attendent qu’un regard. 
(A Vamir.) 
*Ne blâme point l’amour où ton frère est en proie; 
*Pour me justifier il suffit qu’on la voie. 

VAMIR.

*Cruel!... elle vous aime? 

LE DUC.

Elle le doit du moins: 
*Il n’était qu’un obstacle au succès de mes soins: 
*Il n’en est plus; je veux que rien ne nous sépare. 

VAMIR.

*Quels effroyables coups le cruel me prépare! 
*Écoute; à ma douleur ne veux-tu qu’insulter? 
*Me connais-tu? sais-tu ce que j’osais tenter? 
*Dans ces funestes lieux sais-tu ce qui m’amène? 

LE DUC.

*Oublions ces sujets de discorde et de haine. 

SCÈNE v.

LE DUC, VAMIR, AMÉLIE.

AMÉLIE.

Ciel! qu’est-ce que je vois? Je me meurs. 

LE DUC.

Écoutez. 
Mon bonheur est venu de nos calamités: 
*J’ai vaincu, je vous aime, et je retrouve un frère; 
*Sa présence à mes yeux vous rend encor plus chère. 
*Et vous, mon frère, et vous, soyez ici témoin 
*Si l’excès de l’amour peut emporter plus loin. 
*Ce que votre reproche, ou bien votre prière, 
*Le généreux Lisois, le roi, la France entière, 
Demanderaient ensemble, et qu’ils n’obtiendraient pas, 
*Soumis et subjugué, je l’offre à ses appas. 
De l’ennemi des rois vous avez craint l’hommage: 
Vous aimez, vous servez une cour qui m’outrage; 
Eh bien! il faut céder; vous disposez de moi; 
Je n’ai plus d’alliés; je suis à votre roi. 
*L’amour qui, malgré vous, nous a faits l’un pour l’autre, 
*Ne me laisse de choix, de parti que le vôtre. 
*Vous, courez, mon cher frère, allez dès ce moment 
*Annoncer à la cour un si grand changement. 
*Soyez libre, partez; et de mes sacrifices 
*Allez offrir au roi les heureuses prémices. 
*Puissé-je à ses genoux présenter aujourd’hui 
*Celle qui m’a dompté, qui me ramène à lui, 
*Qui d’un prince ennemi fait un sujet fidèle, 
*Changé par ses regards, et vertueux par elle! 

VAMIR, à part.

*Il fait ce que je veux, et c’est pour m’accabler. 
(A Amélie.) 
*Prononcez notre arrêt, madame, il faut parler. 

LE DUC.

*Eh quoi! vous demeurez interdite et muette! 
*De mes soumissions êtes-vous satisfaite? 
*Est-ce assez qu’un vainqueur vous implore à genoux? 
*Faut-il encor ma vie, ingrate? elle est à vous. 
Un mot peut me l’ôter; la fin m’en sera chère. 
Je vivais pour vous seule, et mourrai pour vous plaire. 

AMÉLIE.

Je demeure éperdue, et tout ce que je vois 
Laisse à peine à mes sens l’usage de la voix. 
Ah! seigneur, si votre âme, en effet attendrie, 
Plaint le sort de la France, et chérit la patrie, 
Un si noble dessein, des soins si vertueux, 
Ne seront point l’effet du pouvoir de mes yeux: 
*Ils auront dans vous-même une source plus pure. 
*Vous avez écouté la voix de la nature; 
*L’amour a peu de part où doit régner l’honneur. 

LE DUC.

*Non, tout est votre ouvrage, et c’est là mon malheur. 
*Sur tout autre intérêt ce triste amour l’emporte. 
*Accablez-moi de honte, accusez-moi, n’importe! 
*Dussé-je vous déplaire et forcer votre coeur, 
*L’autel est prêt; venez. 

VAMIR.

Vous osez?... 

AMÉLIE

Non, seigneur 
*Avant que je vous cède, et que l’hymen nous lie, 
*Aux yeux de votre frère arrachez-moi la vie. 
*Le sort met entre nous un obstacle éternel. 
*Je ne puis être à vous. 
 

.
LE DUC.

Vamir... Ingrate... Ah ciel! 
*C’en est donc fait... mais non... mon coeur sait se contraindre: 
*Vous ne méritez pas que je daigne m’en plaindre. 
*Je vous rends trop justice; et ces séductions, 
*Qui vont au fond des coeurs chercher nos passions, 
*L’espoir qu’on donne à peine afin qu’on le saisisse, 
*Ce poison préparé des mains de l’artifice, 
*Sont les effets d’un charme aussi trompeur que vain, 
*Que l’oeil de la raison regarde avec dédain. 
*Je suis libre par vous: cet art que je déteste, 
*Cet art qui m’en chaîna, brise un joug si funeste; 
*Et je ne prétends pas, indignement épris, 
*Rougir devant mon frère, et souffrir des mépris. 
*Montrez-moi seulement ce rival qui se cache; 
*Je lui cède avec joie un poison qu’il m’arrache; 
*Je vous dédaigne assez tous deux pour vous unir, 
*Perfide! et c’est ainsi que je dois vous punir. 

AMÉLIE.

*Je devrais seulement vous quitter et me taire; 
*Mais je suis accusée, et ma gloire m’est chère. 
*Votre frère est présent, et mon honneur blessé 
*Doit repousser les traits dont il est offensé. 
*Pour un autre que vous ma vie est destinée; 
*Je vous en fais l’aveu, je m’y vois condamnée. 
*Oui, j’aime; et je serais indigne, devant vous, 
*De celui que mon coeur s’est promis pour époux, 
*Indigne de l’aimer, si, par ma complaisance, 
*J’avais à votre amour laissé quelque espérance. 
*Vous avez regardé ma liberté, ma foi, 
*Comme un bien de conquête, et qui n’est plus à moi. 
*Je vous devais beaucoup; mais une telle offense 
*Ferme à la fin mon coeur à la reconnaissance: 
*Sachez que des bienfaits qui font rougir mon front 
*A mes yeux indignés ne sont plus qu’un affront. 
*J’ai plaint de votre amour la violence vaine; 
*Mais, après ma pitié, n’attirez point ma haine. 
*J’ai rejeté vos voeux, que je n’ai point bravés; 
*J’ai voulu votre estime, et vous me la devez. 

LE DUC.

*Je vous dois ma colère, et sachez qu’elle égale 
*Tous les emportements de mon amour fatale. 
*Quoi donc! vous attendiez, pour oser m’accabler, 
*Que Vamir fut présent, et me vît immoler? 
*Vous vouliez ce témoin de l’affront que j’endure? 
*Allez, je le croirais l’auteur de mon injure 
*Si... Mais il n’a point vu vos funestes appas; 
*Mon frère trop heureux ne vous connaissait pas. 
*Nommez donc mon rival: mais gardez-vous de croire 
*Que mon lâche dépit lui cède la victoire. 
*Je vous trompais, mon coeur ne peut feindre longtemps 
*Je vous traîne à l’autel, à ses yeux expirants; 
*Et ma main, sur sa cendre, à votre main donnée, 
*Va tremper dans le sang les flambeaux d’hyménée. 
*Je sais trop qu’on a vu, lâchement abusés, 
*Pour des mortels obscurs des princes méprisés; 
*Et mes yeux perceront, dans la foule inconnue, 
*Jusqu’à ce vil objet qui se cache à ma vue. 

VAMIR.

*Pourquoi d’un choix indigne osez-vous l’accuser? 

LE DUC.

*Et pourquoi, vous, mon frère, osez-vous l’excuser? 
*Est-il vrai que de vous elle était ignorée? 
*Ciel! à ce piège affreux ma foi serait livrée! 
*Tremblez! 

VAMIR.

Moi que je tremble! ah! j’ai trop dévoré 
*L’inexprimable horreur où toi seul m’as livré. 
*J’ai forcé trop longtemps mes transports au silence: 
*Connais-moi donc, barbare, et remplis ta vengeance! 
*Connais un désespoir à tes fureurs égal: 
*Frappe, voilà mon coeur, et voilà ton rival! 

LE DUC.

*Toi, cruel! toi, Vamir! 

VAMIR.

Oui, depuis deux années, 
*L’amour la plus secrète a joint nos destinées. 
*C’est toi dont les fureurs ont voulu m’arracher 
*Le seul bien sur la terre où j’ai pu m’attacher. 
*Tu fais depuis trois mois les horreurs de ma vie; 
*Les maux que j’éprouvais passaient ta jalousie: 
*Par tes égarements juge de mes transports. 
*Nous puisâmes tous deux dans ce sang dont je sors 
*L’excès des passions qui dévorent une âme; 
*La nature à tous deux fit un coeur tout de flamme. 
*Mon frère est mon rival, et je l’ai combattu; 
*J’ai fait taire le sang, peut-être la vertu. 
*Furieux, aveuglé, plus jaloux que toi-même, 
*J’ai couru, j’ai volé, pour t’ôter ce que j’aime; 
*Rien ne m’a retenu, ni tes superbes tours, 
*Ni le peu de soldats que j’avais pour secours, 
*Ni le lieu, ni le temps, ni surtout ton courage; 
*Je n’ai vu que ma flamme, et ton feu qui m’outrage. 
*L’amour fut dans mon coeur plus fort que l’amitié; 
*Sois cruel comme moi, punis-moi sans pitié: 
*Aussi bien tu ne peux t’assurer ta conquête, 
*Tu ne peux l’épouser qu’aux dépens de ma tête. 
*A la face des cieux je lui donne ma foi: 
*Je te fais de nos voeux le témoin malgré toi. 
*Frappe, et qu’après ce coup ta cruauté jalouse 
*Traîne au pied des autels ta soeur et mon épouse! 
*Frappe, dis-je: oses-tu? 

LE DUC.

Traître, c’en est assez. 
*Qu’on l’ôte de mes yeux: soldats, obéissez! 

AMÉLIE.

(Aux Soldats.) (Au duc.) 
*Non demeurez, cruels!... Ah! prince, est-il possible 
*Que la nature en vous trouve une âme inflexible? 
*Seigneur! 

VAMIR.

Vous, le prier! Plaignez-le plus que moi. 
*Plaignez-le: il vous offense, il a trahi son roi. 
*Va, je suis dans ces lieux plus puissant que toi-même; 
*Je suis vengé de toi: l’on te hait, et l’on m’aime. 

AMÉLIE.

(A Vamir.) (Au duc.) 
*Ah, cher prince!... Ah, seigneur! voyez à vos genoux... 

LE DUC.

(Aux gardes.) (A Amélie.) 
*Qu’on m’en réponde, allez! Madame, levez-vous. 
*Vos prières, vos pleurs, en faveur d’un parjure, 
*Sont un nouveau poison versé sur ma blessure: 
*Vous avez mis la mort dans ce coeur outragé; 
*Mais, perfide, croyez que je mourrai vengé. 
*Adieu: si vous voyez les effets de ma rage, 
*N’en accusez que vous; nos maux sont votre ouvrage. 

AMÉLIE.

*Je ne vous quitte pas: écoutez-moi, seigneur. 

LE DUC.

*Eh bien! achevez donc de déchirer mon coeur: 
*Parlez. 

SCÈNE vI.

LE DUC, VAMIR, AMÉLIE, LISOIS,

UN OFFICIER, ETC.

LISOIS.

J’allais partir: un peuple téméraire 
*Se soulève en tumulte au nom de votre frère. 
*Le désordre est partout; vos soldats consternés 
*Désertent les drapeaux de leurs chefs étonnés; 
*Et, pour comble de maux, vers la ville alarmée 
*L’ennemi rassemblé fait marcher son armée. 

LE DUC.

*Allez, cruelle, allez; vous ne jouirez pas 
*Du fruit de votre haine et de vos attentats: 
*Rentrez. Aux factieux je vais montrer leur maître. 
(A l’officier.) (A Lisois.) 
*Qu’on la garde. Courons. Vous, veillez sur ce traître. 

SCÈNE VII.

VAMIR, LISOIS

LISOIS.

*Le seriez-vous, seigneur? auriez-vous démenti 
*Le sang de ces héros dont vous êtes sorti? 
*Auriez-vous violé, par cette lâche injure, 
*Et les droits de la guerre, et ceux de la nature? 
*Un prince à cet excès pourrait-il s’oublier? 

VAMIR.

*Non; mais suis-je réduit à me justifier? 
*Lisois, ce peuple est juste; il t’apprend à connaître 
*Que mon frère est rebelle, et qu’il trahit son maître. 

LISOIS.

*Écoutez: ce serait le comble de mes voeux 
*De pouvoir aujourd’hui vous réunir tous deux. 
*Je vois avec regret la France désolée, 
*A nos dissensions la nature immolée, 
*Sur nos communs débris l’Africain élevé, 
*Menaçant cet État par nous-même énervé. 
*Si vous avez un coeur digne de votre race, 
*Faites au bien public servir votre disgrâce; 
*Rapprochez les partis, unissez-vous à moi 
*Pour calmer votre frère et fléchir votre roi, 
*Pour éteindre le feu de nos guerres civiles. 

VAMIR.

*Ne vous en flattez pas; vos soins sont inutiles. 
*Si la discorde seule avait armé mon bras, 
*Si la guerre et la haine avaient conduit mes pas, 
*Vous pourriez espérer de réunir deux frères, 
*L’un de l’autre écartés dans des partis contraires: 
*Un obstacle plus grand s’oppose à ce retour. 

LISOIS.

*Et quel est-il, seigneur? 

VAMIR.

Ah! reconnais l’amour; 
*Reconnais la fureur qui de nous deux s’empare, 
*Qui m’a fait téméraire, et qui le rend barbare. 

LISOIS.

*Ciel! faut-il voir ainsi, par des caprices vains, 
*Anéantir le fruit des plus nobles desseins? 
*L’amour subjuguer tout? ses cruelles faiblesses 
*Du sang qui se révolte étouffer les tendresses? 
*Des frères se haïr, et naître en tous climats 
*Des passions des grands le malheur des États? 
*Prince, de vos amours laissons là le mystère; 
*Je vous plains tous les deux, mais je sers votre frère; 
*Je vais le seconder, je vais me joindre à lui 
*Contre un peuple insolent qui se fait votre appui. 
*Le plus pressant danger est celui qui m’appelle; 
*Je vois qu’il peut avoir une fin bien cruelle; 
*Je vois les passions plus puissantes que moi, 
*Et l’amour seul ici me fait frémir d’effroi, 
*Je lui dois mon secours; je vous laisse, et j’y vole. 
*Soyez mon prisonnier, mais sur votre parole; 
*Elle me suffira. 

VAMIR.

Je vous la donne, 

LISOIS.

Et moi, 
*Je voudrais de ce pas porter la sienne au roi; 
*Je voudrais cimenter, dans l’ardeur de lui plaire, 
*Du sang de nos tyrans une union si chère. 
*Mais ces fiers ennemis sont bien moins dangereux 
*Que ce fatal amour qui vous perdra tous deux. 

FIN DU TROISIÈME ACTE.
 

ACTE QUATRIÈME.

SCÈNE I.

VAMIR, AMÉLIE, ÉMAR.

AMÉLIE.

Quelle suite, grand Dieu, d’affreuses destinées! 
Quel tissu de douleurs l’une à l’autre enchaînées! 
Un orage imprévu m’enlève à votre amour; 
Un orage nous joint; et, dans le même jour, 
Quand je vous suis rendue, un autre nous sépare! 
Vamir, frère adoré d’un frère trop barbare, 
Vous le voulez, Vamir; je pars, et vous restez! 

VAMIR.

Voyez par quels liens mes pas sont arrêtés. 
*Au pouvoir d’un rival ma parole me livre: 
*Je peux mourir pour vous, et je ne peux vous suivre. 

AMÉLIE.

Vous l’osâtes combattre, et vous n’osez le fuir! 

VAMIR.

L’honneur est mon tyran; je lui dois obéir. 
Profitez du tumulte où la ville est livrée; 
La retraite à vos pas déjà semble assurée; 
On vous attend; le ciel a calmé son courroux. 
Espérez... 

AMÉLIE.

Eh! que puis-je espérer loin de vous? 

VAMIR.

Ce n’est qu’un jour. 

AMÉLIE.

Ce jour est un siècle funeste. 
Rendez vains mes soupçons, ciel vengeur que j’atteste! 
*Seigneur, de votre sang le Maure est altéré. 
*Ce sang à votre frère est-il donc si sacré? 
Il aime en furieux; mais il hait plus encore: 
Il est votre rival, et l’allié du Maure. 
*Je crains... 

VAMIR.

Il n’oserait... 

AMÉLIE.

Son coeur n’a point de frein. 
*Il vous a menacé, menace-t-il en vain? 

VAMIR.

*Il tremblera bientôt: le roi vient, et nous venge; 
*La moitié de ce peuple à ses drapeaux se range. 
*Allez: si vous m’aimez, dérobez-vous aux coups 
*Des foudres allumés grondants autour de nous; 
*Au tumulte, au carnage, au désordre effroyable, 
*Dans des murs pris d’assaut malheur inévitable: 
*Mais redoutez encor mon rival furieux; 
*Craignez l’amour jaloux qui veille dans ses yeux: 
Cet amour méprisé se tournerait en rage. 
Fuyez sa violence: évitez un outrage 
Qu’il me faudrait laver de son sang et du mien. 
Seul espoir de ma vie, et mon unique bien, 
Mettez en sûreté ce seul bien qui me reste: 
Ne vous exposez pas à cet éclat funeste. 
*Cédez à mes douleurs; qu’il vous perde: partez. 

AMÉLIE.

*Et vous vous exposez seul à ses cruautés! 

VAMIR.

*Ne craignant rien pour vous, je craindrai peu mon frère. 
*Que dis-je? mon appui lui devient nécessaire. 
Son captif aujourd’hui, demain son bienfaiteur, 
*Je pourrai de son roi lui rendre la faveur. 
*Protéger mon rival est la gloire où j’aspire. 
Arrachez-vous surtout à son fatal empire: 
Songez que ce matin vous quittiez ses États. 

AMÉLIE.

Ah! je quittais des lieux que vous n’habitiez pas. 
Dans quelque asile affreux que mon destin m’entraîne, 
Vamir, j’y porterai mon amour et ma haine. 
Je vous adorerai dans le fond des déserts, 
Au milieu des combats, dans l’exil, dans les fers, 
Dans la mort que j’attends de votre seule absence. 

VAMIR.

C’en est trop; vos douleurs ébranlent ma constance: 
*Vous avez trop tardé... Ciel! quel tumulte affreux! 

SCÈNE II.

AMÉLIE, VAMIR, LE DUC, GARDES.

LE DUC.

*Je l’entends; c’est lui-même. Arrête, malheureux! 
*Lâche qui me trahis, rival indigne, arrête! 

VAMIR.

*Il ne te trahit point, mais il t’offre sa tête. 
*Porte à tous les excès ta haine et ta fureur; 
*Va, ne perds point de temps: le ciel arme un vengeur. 
*Tremble, ton roi s’approche; il vient, il va paraître; 
*Tu n’as vaincu que moi, redoute encor ton maître. 

LE DUC.

*Il pourra te venger, mais non te secourir; 
*Et ton sang... 

AMÉLIE.

Non, cruel, c’est à moi de mourir. 
*J’ai tout fait; c’est par moi que ta garde est séduite; 
*J’ai gagné tes soldats, j’ai préparé ma fuite. 
*Punis ces attentats et ces crimes si grands, 
*De sortir d’esclavage et de fuir ses tyrans: 
*Mais respecte ton frère, et sa femme, et toi-même: 
*Il ne t’a point trahi; c’est un frère qui t’aime; 
*Il voulait te servir quand tu veux l’opprimer. 
*Quel crime a-t-il commis, cruel, que de m’aimer? 
*L’amour n’est-il en toi qu’un juge inexorable? 

LE DUC.

*Plus vous le défendez, plus il devient coupable. 
*C’est vous qui le perdez, vous qui l’assassinez; 
*Vous, par qui tous nos jours étaient empoisonnés; 
*Vous qui, pour leur malheur, armiez des mains si chères. 
*Puisse tomber sur vous tout le sang des deux frères! 
*Vous pleurez! mais vos pleurs ne peuvent me tromper; 
*Je suis prêt à mourir, et prêt à le frapper. 
*Mon malheur est au comble, ainsi que ma faiblesse. 
*Oui, je vous aime encor; le temps, le péril presse: 
*Vous pouvez à l’instant parer le coup mortel: 
*Voilà ma main, venez: sa grâce est à l’autel. 

AMÉLIE.

*Moi, seigneur? 

LE DUC.

C’est assez. 

AMÉLIE.

Moi, que je le trahisse! 

LE DUC.

*Arrêtez... répondez... 

AMÉLIE.

Je ne puis. 

LE DUC.

Qu’il périsse! 

VAMIR.

*Ne vous laissez pas vaincre en ces affreux combats; 
*Osez m’aimer assez pour vouloir mon trépas: 
*Abandonnez mon sort au coup qu’il me prépare. 
*Je mourrai triomphant des mains de ce barbare: 
*Et si vous succombiez à son lâche courroux, 
*Je n’en mourrais pas moins, mais je mourrais par vous. 

LE DUC.

*Qu’on l’entraîne à la tour; allez, qu’on m’obéisse! 

SCÈNE III.

LE DUC, AMÉLIE.

AMÉLIE.

*Vous, cruel, vous feriez cet affreux sacrifice? 
*De son vertueux sang vous pourriez vous couvrir? 
*Quoi! voulez-vous...? 

LE DUC.

Je veux vous haïr et mourir, 
*Vous rendre malheureuse encor plus que moi-même, 
*Répandre devant vous tout le sang qui vous aime, 
*Et vous laisser des jours plus cruels mille fois 
*Que le jour où l’amour nous a perdus tous trois. 
*Laissez-moi: votre vue augmente mon supplice. 

SCÈNE Iv.

LE DUC, AMÉLIE, LISOIS.

AMÉLIE, à Lisois.

*Ah! je n’attends plus rien que de votre justice: 
*Lisois, contre un cruel osez me secourir. 

LE DUC.

*Garde-toi de l’entendre, ou tu vas me trahir. 

AMÉLIE.

*J’atteste ici le ciel... 

LE DUC.

Éloignez de ma vue, 
*Amis... délivrez-moi de l’objet qui me tue. 

AMÉLIE.

*Va, tyran, c’en est trop: va, dans mon désespoir 
*J’ai combattu l’horreur que je sens à te voir. 
*J’ai cru, malgré ta rage à ce point emportée, 
*Qu’une femme du moins en serait respectée 
*L’amour adoucit tout, hors ton barbare coeur; 
*Tigre, je t’abandonne à toute ta fureur. 
*Dans ton féroce amour immole tes victimes; 
*Compte dès ce moment ma mort parmi tes crimes; 
*Mais compte encor la tienne. Un vengeur va venir; 
*Par ton juste supplice il va tous nous unir. 
*Tombe avec tes remparts, tombe, et péris sans gloire; 
*Meurs, et que l’avenir prodigue à ta mémoire, 
*A tes feux, à ton nom, justement abhorrés, 
*La haine et le mépris que tu m’as inspirés! 

SCÈNE v.

LE DUC, LISOIS.

LE DUC.

*Oui, cruelle ennemie, et plus que moi farouche, 
*Oui, j’accepte l’arrêt prononcé par ta bouche. 
*Que la main de la haine et que les mêmes coups 
*Dans l’horreur du tombeau nous réunissent tous! 
(Il tombe dans un fauteuil.) 

LISOIS.

*Il ne se connaît plus; il succombe à sa rage. 

LE DUC.

*Eh bien! Souffriras-tu ma honte et mon outrage? 
*Le temps presse; veux-tu qu’un rival odieux 
*Enlève la perfide, et l’épouse à mes yeux? 
*Tu crains de me répondre! Attends-tu que le traître 
*Ait soulevé le peuple, et me livre à son maître? 

LISOIS.

*Je vois trop, en effet, que le parti du roi 
*Des peuples fatigués fait chanceler la foi. 
*De la sédition la flamme réprimée 
*Vit encor dans les coeurs, en secret rallumée. 

LE DUC.

*C’est Vamir qui l’allume; il nous a trahis tous. 

LISOIS.

*Je suis loin d’excuser ses crimes envers vous; 
*La suite en est funeste, et me remplit d’alarmes. 
*Dans la plaine déjà les Français sont en armes; 
*Et vous êtes perdu, si le peuple excité 
*Croit dans la trahison trouver sa sûreté. 
*Vos dangers sont accrus. 

LE DUC.

Eh bien! que faut-il faire? 

LISOIS.

*Les prévenir, dompter l’amour et la colère. 
*Ayons encor, mon prince, en cette extrémité, 
*Pour prendre un parti sûr assez de fermeté. 
*Nous pouvons conjurer ou braver la tempête: 
*Quoi que vous décidiez, ma main est toute prête. 
*Vous vouliez ce matin, par un heureux traité, 
*Apaiser avec gloire un monarque irrité; 
*Ne vous rebutez pas: ordonnez, et j’espère 
*Signer en votre nom cette paix salutaire. 
*Mais s’il vous faut combattre, et courir au trépas, 
*Vous savez qu’un ami ne vous survivra pas. 

LE DUC.

*Ami, dans le tombeau laisse-moi seul descendre: 
*Vis pour servir ma cause et pour venger ma cendre. 
*Mon destin s’accomplit, et je cours l’achever. 
*Qui ne veut que la mort est sûr de la trouver: 
*Mais je la veux terrible; et lorsque je succombe, 
*Je veux voir mon rival entraîné dans ma tombe. 

LISOIS.

*Comment! de quelle horreur vos sens sont possédés! 

LE DUC.

*Il est dans cette tour, où vous seul commandez; 
*Et vous m’avez promis que contre un téméraire... 

LISOIS.

*De qui me parlez-vous, seigneur? de votre frère? 

LE DUC.

*Non, je parle d’un traître et d’un lâche ennemi, 
*D’un rival qui m’abhorre et qui m’a tout ravi. 
*Le Maure attend de moi la tête du parjure. 

LISOIS.

*Vous leur avez promis de trahir la nature? 

LE DUC.

*Dès longtemps du perfide ils ont proscrit le sang. 

LISOIS.

*Et pour leur obéir vous lui percez le flanc? 

LE DUC.

*Non, je n’obéis point à leur haine étrangère; 
*j’obéis à ma rage, et veux la satisfaire. 
*Que m’importent l’État et mes vains alliés? 

LISOIS.

*Ainsi donc à l’amour vous le sacrifiez? 
*Et vous me chargez, moi, du soin de son supplice! 

LE DUC.

*Je n’attends pas de vous cette prompte justice. 
*Je suis bien malheureux! bien digne de pitié! 
*Trahi dans mon amour, trahi dans l’amitié! 
*Allez; je puis encor, dans le sort qui me presse, 
*Trouver de vrais amis qui tiendront leur promesse; 
*D’autres me serviront, et n’allégueront pas 
*Cette triste vertu, l’excuse des ingrats. 

LISOIS, après un long silence.

*Non; j’ai pris mon parti. Soit crime, soit justice, 
*Vous ne vous plaindrez plus qu’un ami vous trahisse. 
Vamir est criminel: vous êtes malheureux; 
Je vous aime, il suffit: je me rends à vos voeux. 
Je vois qu’il est des temps pour les partis extrêmes, 
Que les plus saints devoirs peuvent se taire eux-mêmes. 
*Je ne souffrirai pas que d’un autre que moi, 
*Dans de pareils moments, vous éprouviez la foi; 
*Et vous reconnaîtrez, au succès de mon zèle, 
*Si Lisois vous aimait, et s’il vous fut fidèle. 

LE DUC.

Je te retrouve enfin dans mon adversité: 
L’univers m’abandonne, et toi seul m’es resté. 
Tu ne souffriras pas que mon rival tranquille 
Insulte impunément à ma rage inutile; 
Qu’un ennemi vaincu, maître de mes États, 
Dans les bras d’une ingrate insulte à mon trépas. 

LISOIS.

*Non; mais en vous rendant ce malheureux service, 
*Prince, je vous demande un autre sacrifice. 

LE DUC.

*Parle. 

LISOIS.

Je ne veux pas que le Maure en ces lieux, 
*Protecteur insolent, commande sous mes yeux; 
*Je ne veux pas servir un tyran qui nous brave. 
*Ne puis-je vous venger sans être son esclave? 
*Si vous voulez tomber, pourquoi prendre un appui? 
*Pour mourir avec vous ai-je besoin de lui? 
*Du sort de ce grand jour laissez-moi la conduite: 
*Ce que je fais pour vous peut-être le mérite. 
*Les Maures avec moi pourraient mal s’accorder; 
*Jusqu’au dernier moment je veux seul commander. 

LE DUC.

*Oui, pourvu qu’Amélie, au désespoir réduite, 
*Pleure en larmes de sang l’amant qui l’a séduite; 
*Pourvu que de l’horreur de ses gémissements 
*Ma douleur se repaisse à mes derniers moments, 
*Tout le reste est égal, et je te l’abandonne: 
*Prépare le combat, agis, dispose, ordonne. 
*Ce n’est plus la victoire où ma fureur prétend; 
*Je ne cherche pas même un trépas éclatant. 
*Aux coeurs désespérés qu’importe un peu de gloire? 
*Périsse ainsi que moi ma funeste mémoire! 
*Périsse avec mon nom le souvenir fatal 
*D’une indigne maîtresse et d’un lâche rival! 

LISOIS.

*Je l’avoue avec vous: une nuit éternelle 
*Doit couvrir, s’il se peut, une fin si cruelle. 
*C’était avant ce coup qu’il nous fallait mourir 
*Mais je tiendrai parole, et je vais vous servir. 

FIN DU QUATRIÈME ACTE.
 

ACTE CINQUIÈME(4).

SCÈNE I.

LE DUC, UN OFFICIER, GARDES.

LE DUC.

*O ciel! me faudra-t-il, de moments en moments, 
*Voir et des trahisons, et des soulèvements? 
*Eh bien! de ces mutins l’audace est terrassée? 

L’OFFICIER.

*Seigneur, ils vous ont vu: leur foule est dispersée. 

LE DUC.

*L’ingrat de tous côtés m’opprimait aujourd’hui; 
*Mon malheur est parfait, tous les coeurs sont à lui. 
Que fait Lisois? 

L’OFFICIER.

Seigneur, sa prompte vigilance 
A partout des remparts assuré la défense. 

LE DUC.

*Ce soldat qu’en secret vous m’avez amené, 
*Va-t-il exécuter l’ordre que j’ai donné? 

L’OFFICIER.

*Oui, seigneur, et déjà vers la tour il s’avance. 

LE DUC.

Ce bras vulgaire et sûr va remplir ma vengeance. 
*Sur l’incertain Lisois mon coeur a trop compté: 
*Il a vu ma fureur avec tranquillité. 
*On ne soulage point des douleurs qu’on méprise; 
*Il faut qu’en d’autres mains ma vengeance soit mise. 
*Vous, que sur nos remparts on porte nos drapeaux; 
*Allez, qu’on se prépare à des périls nouveaux. 
*Vous sortez d’un combat, un autre vous appelle; 
*Ayez la même audace, avec le même zèle; 
*Imitez votre maître; et s’il vous faut périr, 
*Vous recevrez de moi l’exemple de mourir. 
(Il reste seul.) 
Eh bien! c’en est donc fait une femme perfide 
Me conduit au tombeau chargé d’un parricide! 
Qui? moi, je tremblerais des coups qu’on va porter? 
J’ai chéri la vengeance, et ne puis la goûter. 
*Je frissonne une voix gémissante et sévère 
*Crie au fond de mon coeur: Arrête, il est ton frère! 
*Ah! prince infortuné, dans ta haine affermi, 
*Songe à des droits plus saints; Vamir fut ton ami! 
*O jours de notre enfance! ô tendresses passées! 
*Il fut le confident de toutes mes pensées. 
*Avec quelle innocence et quels épanchements 
*Nos coeurs se sont appris leurs premiers sentiments! 
*Que de fois, partageant mes naissantes alarmes, 
*D’une main fraternelle essuya-t-il mes larmes! 
*Et c’est moi qui l’immole! et cette même main 
*D’un frère que j’aimai déchirerait le sein! 
*O passion funeste! ô douleur qui m’égare! 
*Non, je n’étais point né pour devenir barbare. 
*Je sens combien le crime est un fardeau cruel! 
*Mais que dis-je? Vamir est le seul criminel. 
*Je reconnais mon sang, mais c’est à sa furie: 
*Il m’enlève l’objet dont dépendait ma vie; 
Ah! de mon désespoir injuste et vain transport! 
*Il l’aime; est-ce un forfait qui mérite la mort? 
*Hélas! malgré le temps, et la guerre, et l’absence, 
*Leur tranquille union croissait dans le silence; 
*Ils nourrissaient en paix leur innocente ardeur 
*Avant qu’un fol amour empoisonnât mon coeur. 
*Mais lui-même il m’attaque, il brave ma colère, 
*Il me trompe, il me hait. N’importe, il est mon frère! 
C’est à lui seul de vivre; on l’aime, il est heureux 
C’est à moi de mourir, mais mourons généreux. 
La pitié m’ébranlait, la nature décide. 
Il en est temps encor. 

SCÈNE II.

LE DUC, L’OFFICIER.

LE DUC.

Préviens un parricide, 
Ami, vole à la tour; que tout soit suspendu; 
Que mon frère... 

L’OFFICIER.

Seigneur... 

LE DUC.

De quoi t’alarmes-tu? 
Cours, obéis. 

L’OFFICIER.

*J’ai vu, non loin de cette porte, 
*Un corps souillé de sang qu’en secret on emporte; 
*C’est Lisois qui l’ordonne, et je crains que le sort... 

LE DUC.

*Qu’entends-je? malheureux! Ah ciel! mon frère est mort! 
*Il est mort, et je vis! Et la terre entr’ouverte, 
Et la foudre en éclats n’ont point vengé sa perte! 
*Ennemi de l’État, factieux, inhumain, 
*Frère dénaturé, ravisseur, assassin, 
O ciel! autour de moi que j’ai creusé d’abîmes! 
Que l’amour m’a changé! qu’il me coûte de crimes! 
*Le voile est déchiré, je m’étais mal connu. 
*Au comble des forfaits je suis donc parvenu! 
*Ah! Vamir, ah! mon frère, ah! jour de ma ruine! 
*Je sens que je t’aimais, et mon bras t’assassine! 
*Quoi! mon frère! 

L’OFFICIER.

Amélie, avec empressement 
*Veut, seigneur, en secret vous parler un moment. 

LE DUC.

*Chers amis, empêchez que la cruelle avance; 
*Je ne puis soutenir ni souffrir sa présence. 
*Mais non: d’un parricide elle doit se venger; 
*Dans mon coupable sang sa main doit se plonger; 
*Qu’elle entre... Ah! je succombe, et ne vis plus qu’à peine. 

SCÈNE III.

LE DUC, AMÉLIE, TAÏSE.

AMÉLIE.

*Vous l’emportez, seigneur, et puisque votre haine 
*(Comment puis-je autrement appeler en ce jour 
*Ces affreux sentiments que vous nommez amour?), 
*Puisqu’à ravir ma foi votre haine obstinée 
*Veut ou le sang d’un frère, ou ce triste hyménée... 
*Mon choix est fait, seigneur, et je me donne à vous: 
*A force de forfaits vous êtes mon époux. 
*Brisez les fers honteux dont vous chargez un frère; 
*De vos murs sous ses pas abaissez la barrière. 
*Que je ne tremble plus pour des jours si chéris; 
*Je trahis mon amant, je le perds à ce prix: 
*Je vous épargne un crime, et suis votre conquête. 
*Commandez, disposez, ma main est toute prête; 
*Sachez que cette main, que vous tyrannisez, 
*Punira la faiblesse où vous me réduisez. 
*Sachez qu’au temple même où vous m’allez conduire... 
*Mais vous voulez ma foi, ma foi doit vous suffire. 
*Allons... Eh quoi! d’où vient ce silence affecté? 
*Quoi! votre frère encor n’est point en liberté? 

LE DUC.

*Mon frère? 

AMÉLIE.

Dieu puissant! dissipez mes alarmes! 
*Ciel! de vos yeux cruels je vois tomber des larmes! 

LE DUC.

*Vous demandez sa vie... 

AMÉLIE.

Ah! qu’est-ce que j’entends? 
*Vous qui m’aviez promis... 

LE DUC.

Madame, il n’est plus temps. 

AMÉLIE.

*Il n’est plus temps! Vamir... 

LE DUC.

Il est trop vrai, cruelle! 
Que l’amour a conduit cette main criminelle: 
*Lisois, pour mon malheur, a trop su m’obéir. 
*Ah! revenez à vous, vivez pour me punir. 
*Frappez: que votre main, contre moi ranimée, 
*Perce un coeur inhumain qui vous a trop aimée, 
*Un coeur dénaturé qui n’attend que vos coups! 
*Oui, j’ai tué mon frère, et l’ai tué pour vous. 
*Vengez sur un coupable, indigne de vous plaire, 
*Tous les crimes affreux que vous m’avez fait faire. 

AMÉLIE, se jetant entre les bras de Taïse.

*Vamir est mort? barbare!... 

LE DUC.

Oui; mais c’est de ta main 
*Que son sang veut ici le sang de l’assassin. 

AMÉLIE, soutenue par Taïse, et presque évanouie.

*Il est mort! 

LE DUC.

Ton reproche... 

AMÉLIE.

Épargne ma misère: 
*Laisse-moi: je n’ai plus de reproche à te faire. 
*Va, porte ailleurs ton crime et ton vain repentir; 
*Laisse-moi l’adorer, l’embrasser, et mourir. 

LE DUC.

*Ton horreur est trop juste. Eh bien! chère Amélie, 
Par pitié, par vengeance, arrache-moi la vie. 
*Je ne mérite pas de mourir de tes coups; 
*Que ma main les conduise... 

SCÈNE Iv.

LE DUC, AMÉLIE, LISOIS.

LISOIS.

Ah ciel! que faites-vous? 

LE DUC. (On le désarme.)

*Laissez-moi me punir et me rendre justice. 

AMÉLIE, à Lisois.

*Vous, d’un assassinat vous êtes le complice? 

LE DUC.

*Ministre de mon crime, as-tu pu m’obéir? 

LISOIS.

*Je vous avais promis, seigneur, de vous servir. 

LE DUC.

*Malheureux que je suis! ta sévère rudesse 
*A cent fois de mes sens combattu la faiblesse: 
*Ne devais-tu te rendre à mes tristes souhaits 
*Que quand ma passion t’ordonnait des forfaits? 
*Tu ne m’as obéi que pour perdre mon frère! 

LISOIS.

*Lorsque j’ai refusé ce sanglant ministère, 
*Votre aveugle courroux n’allait-il pas soudain 
*Du soin de vous venger charger une autre main? 

LE DUC.

*L’amour, le seul amour, de mes sens toujours maître, 
*En m’ôtant ma raison, m’eût excusé peut-être: 
*Mais toi, dont la sagesse et les réflexions 
*Ont calmé dans ton sein toutes les passions, 
*Toi, dont j’avais tant craint l’esprit ferme et rigide, 
*Avec tranquillité permettre un parricide! 

LISOIS.

*Eh bien! puisque la honte avec le repentir, 
*Par qui la vertu parle à qui peut la trahir, 
*D’un si juste remords ont pénétré votre âme; 
*Puisque, malgré l’excès de votre aveugle flamme, 
*Au prix de votre sang vous voudriez sauver 
*Le sang dont vos fureurs ont voulu vous priver; 
*Je puis donc m’expliquer, je puis donc vous apprendre 
*Que de vous-même enfin Lisois sait vous défendre. 
*Connaissez-moi, madame, et calmez vos douleurs. 
(Au duc.) (A Amélie.) 
*Vous, gardez vos remords; et vous, séchez vos pleurs. 
*Que ce jour à tous trois soit un jour salutaire. 
*Venez, paraissez, prince; embrassez votre frère! 
(Le théâtre s’ouvre, Vamir paraît.) 

SCÈNE V.

LE DUC, AMÉLIE, VAMIR, LISOIS.

AMÉLIE.

*Qui? Vous! 

LE DUC.

Mon frère! 

AMÉLIE.

Ah ciel! 

LE DUC.

Qui l’aurait pu penser? 

VAMIR, s’avançant du fond du théâtre.

*J’ose encor te revoir, te plaindre, et t’embrasser. 

LE DUC.

*Mon crime en est plus grand, puisque ton coeur l’oublie. 

AMÉLIE.

*Lisois, digne héros, qui me donnez la vie... 

LE DUC.

*Il la donne à tous trois. 

LISOIS.

Un indigne assassin 
*Sur Vamir à mes yeux avait levé la main; 
*J’ai frappé le barbare; et, prévenant encore 
*Les aveugles fureurs du feu qui vous dévore, 
J’ai feint d’avoir versé ce sang si précieux, 
*Sûr que le repentir vous ouvrirait les yeux. 

LE DUC.

*Après ce grand exemple et ce service insigne, 
*Le prix que je t’en dois, c’est de m’en rendre digne. 
*Le fardeau de mon crime est trop pesant pour moi; 
*Mes yeux, couverts d’un voile et baissés devant toi, 
*Craignent de rencontrer, et les regards d’un frère, 
*Et la beauté fatale, à tous les deux trop chère. 

VAMIR.

*Tous deux auprès du roi nous voulions te servir. 
*Quel est donc ton dessein? parle. 

LE DUC.

De me punir, 
*De nous rendre à tous trois une égale justice, 
*D’expier devant vous, par le plus grand supplice, 
*Le plus grand des forfaits, où la fatalité, 
*L’amour, et le courroux, m’avaient précipité. 
*J’adorais Amélie, et ma flamme cruelle, 
*Dans mon coeur désolé, s’irrite encor pour elle. 
*Lisois sait à quel point j’adorais ses appas 
*Quand ma jalouse rage ordonnait ton trépas; 
*Dévoré, malgré moi, du feu qui me possède, 
*Je l’adore encor plus... et mon amour la cède. 
*Je m’arrache le coeur en vous rendant heureux: 
*Aimez-vous: mais au moins pardonnez-moi tous deux. 

VAMIR.

Ah! ton frère à tes pieds, digne de ta clémence, 
Égale tes bienfaits par sa reconnaissance. 

AMÉLIE.

*Oui, seigneur, avec lui j’embrasse vos genoux; 
*La plus tendre amitié va me rejoindre à vous. 
*Vous me payez trop bien de mes douleurs souffertes. 

LE DUC.

*Ah! c’est trop me montrer mes malheurs et mes pertes! 
*Mais vous m’apprenez tous à suivre la vertu. 
*Ce n’est point à demi que mon coeur est rendu: 
(A Vamir.) 
Je suis en tout ton frère; et mon âme attendrie 
*Imite votre exemple, et chérit sa patrie. 
*Allons apprendre au roi, pour qui vous combattez, 
*Mon crime, mes remords, et vos félicités. 
Oui, je veux égaler votre foi, votre zèle, 
Au sang, à la patrie, à l’amitié fidèle, 
Et vous faire oublier, après tant de tourments, 
A force de vertus, tous mes égarements.

FIN DU DUC DE FOIX.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

NOTES.

Note_4 Dans la pièce primitive Bénassar ne figurait plus dès le quatrième acte. Ramire l’avait assassiné sans le savoir après le troisième. (G. A.)