SCÈNE I.
LE SIRE DE COUCY, ADÉLAÏDE.
COUCY.
Digne sang de Guesclin, vous qu’on voit aujourd’hui
Le charme des Français dont il était l’appui,
Souffrez qu’en arrivant dans ce séjour d’alarmes,
Je dérobe un moment au tumulte des armes:
Écoutez-moi. Voyez d’un oeil mieux éclairci
Les desseins, la conduite et le coeur de Coucy;
Et que votre vertu cesse de méconnaître
L’âme d’un vrai soldat, digne de vous peut-être.
ADÉLAÏDE.
Je sais quel est Coucy; sa noble intégrité
Sur ses lèvres toujours plaça la vérité.
Quoi que vous m’annonciez, je vous croirai sans peine.
COUCY.
Sachez que si ma foi dans Lille me ramène,
Si, du duc de Vendôme embrassant le parti,
Mon zèle en sa faveur ne s’est pas démenti,
Je n’approuvai jamais la fatale alliance
Qui l’unit aux Anglais et l’enlève à la
France:
Mais dans ces temps affreux de discorde et d’horreur,
Je n’ai d’autre parti que celui de mon coeur(5).
Non que pour ce héros mon âme prévenue
Prétende à ses défauts fermer toujours
ma vue:
Je ne m’aveugle pas; je vois avec douleur
De ses emportements l’indiscrète chaleur:
Je vois que de ses sens l’impétueuse ivresse
L’abandonne aux excès d’une ardente jeunesse;
Et ce torrent fougueux, que j’arrête avec soin,
Trop souvent me l’arrache, et l’emporte trop loin.
Il est né violent, non moins que magnanime;
Tendre, mais emporté, mais capable d’un crime.
Du sang qui le forma je connais les ardeurs,
Toutes les passions sont en lui des fureurs:
Mais il a des vertus qui rachètent ses vices.
Eh! qui saurait, madame, où placer ses services,
S’il ne nous fallait suivre et ne chérir jamais
Que des coeurs sans faiblesse, et des princes parfaits?
Tout mon sang est à lui; mais enfin cette épée
Dans celui des Français à regret s’est
trempée;
Ce fils de Charles Six...
ADÉLAÏDE.
Osez le nommer roi,
Il l’est, il le mérite.
COUCY.
Il ne l’est pas pour moi.
Je voudrais, il est vrai, lui porter mon hommage;
Tous mes voeux sont pour lui; mais l’amitié m’engage.
Mon bras est à Vendôme, et ne peut aujourd’hui
Ni servir, ni traiter, ni changer, qu’avec lui.
Le malheur de nos temps, nos discordes sinistres,
Charles qui s’abandonne à d’indignes ministres,
Dans ce cruel parti tout l’a précipité
Je ne peux à mon choix fléchir sa volonté.
J’ai souvent, de son coeur aigrissant les blessures,
Révolté sa fierté par des vérités
dures:
Vous seule, à votre roi le pourriez rappeler,
Madame, et c’est de quoi je cherche à vous parler.
J’aspirai jusqu’à vous, avant qu’aux murs de Lille
Vendôme trop heureux vous donnât cet asile;
Je crus que vous pouviez, approuvant mon dessein
Accepter sans mépris mon hommage et ma main;
Que je pouvais unir, sans une aveugle audace,
Les lauriers des Guesclin aux lauriers de ma race:
La gloire le voulait, et peut-être l’amour,
Plus puissant et plus doux, l’ordonnait à son
tour;
Mais à de plus beaux noeuds je vous vois destinée.
La guerre dans Cambrai vous avait amenée
Parmi les flots d’un peuple à soi-même livré,
Sans raison, sans justice, et de sang enivré.
Un ramas de mutins, troupe indigne de vivre,
Vous méconnut assez pour oser vous poursuivre;
Vendôme vint, parut, et son heureux secours
Punit leur insolence, et sauva vos beaux jours.
Quel Français, quel mortel, eût pu moins
entreprendre?
Et qui n’aurait brigué l’honneur de vous défendre?
La guerre en d’autres lieux égarait ma valeur;
Vendôme vous sauva, Vendôme eut ce bonheur:
La gloire en est à lui, qu’il en ait le salaire;
Il a par trop de droits mérité de vous
plaire;
Il est prince, il est jeune, il est votre vengeur:
Ses bienfaits et son nom, tout parle en sa faveur.
La justice et l’amour vous pressent de vous rendre:
Je n’ai rien fait pour vous, je n’ai rien à prétendre;
Je me tais.., mais sachez que, pour vous mériter,
A tout autre qu’à lui j’irais vous disputer;
Je céderais à peine aux enfants des rois
même:
Mais Vendôme est mon chef, il vous adore, il m’aime;
Coucy, ni vertueux, ni superbe à demi,
Aurait bravé le prince, et cède à
son ami.
Je fais plus; de mes sens maîtrisant la faiblesse,
J’ose de mon rival appuyer la tendresse,
Vous montrer votre gloire, et ce que vous devez
Au héros qui vous sert et par qui vous vivez.
Je verrai d’un oeil sec et d’un coeur sans envie
Cet hymen qui pouvait empoisonner ma vie.
Je réunis pour vous mon service et mes voeux;
Ce bras qui fut à lui combattra pour tous deux;
Voilà mes sentiments. Si je me sacrifie,
L’amitié me l’ordonne, et surtout la patrie.
Songez que si l’hymen vous range sous sa loi,
Si ce prince est à vous, il est à votre
roi.
ADÉLAÏDE.
Qu’avec étonnement, seigneur, je vous contemple!
Que vous donnez au monde un rare et grand exemple!
Quoi! ce coeur (je le crois sans feinte et sans détour)
Connaît l’amitié seule, et peut braver l’amour!
Il faut vous admirer quand on sait vous connaître:
Vous servez votre ami, vous servirez mon maître.
Un coeur si généreux doit penser comme
moi:
Tous ceux de votre sang sont l’appui de leur roi.
Eh bien! de vos vertus je demande une grâce.
COUCY.
Vos ordres sont sacrés: que faut-il que je fasse?
ADÉLAÏDE.
Vos conseils généreux me pressent d’accepter
Ce rang, dont un grand prince a daigné me flatter.
Je n’oublierai jamais combien son choix m’honore;
J’en vois toute la gloire; et quand je songe encore
Qu’avant qu’il fût épris de cet ardent amour,
Il daigna me sauver et l’honneur et le jour,
Tout ennemi qu’il est de son roi légitime,
Tout vengeur des Anglais, tout protecteur du crime,
Accablée à ses yeux du poids de ses bienfaits,
Je crains de l’affliger, seigneur, et je me tais.
Mais, malgré son service et ma reconnaissance,
Il faut par des refus répondre à sa constance:
Sa passion m’afflige; il est dur à mon coeur,
Pour prix de tant de soins, de causer son malheur.
A ce prince, à moi-même, épargnez
cet outrage:
Seigneur, vous pouvez tout sur ce jeune courage.
Souvent on vous a vu, par vos conseils prudents,
Modérer de son coeur les transports turbulents.
Daignez débarrasser ma vie et ma fortune
De ces noeuds trop brillants, dont l’éclat m’importune.
De plus fières beautés, de plus dignes
appas,
Brigueront sa tendresse, où je ne prétends
pas.
D’ailleurs, quel appareil, quel temps, pour l’hyménée!
Des armes de mon roi Lille est environnée;
J’entends de tous cotés les clameurs des soldats,
Et les sons de la guerre, et les cris du trépas.
La terreur me consume; et votre prince ignore
Si Nemours... si son frère, hélas! respire
encore!
Ce frère qu’il aima... ce vertueux Nemours...
On disait que la Parque avait tranché ses jours;
Que la France en aurait une douleur mortelle!
Seigneur, au sang des rois il fut toujours fidèle.
S’il est vrai que sa mort... Excusez mes ennuis,
Mon amour pour mes rois, et le trouble où je suis.
COUCY.
Vous pouvez l’expliquer au prince qui vous aime,
Et de tous vos secrets l’entretenir vous-même:
Il va venir, madame, et peut-être vos voeux...
ADÉLAÏDE.
Ah! Coucy, prévenez le malheur de tous deux.
Si vous aimez ce prince, et si, dans mes alarmes,
Avec quelque pitié vous regardez mes larmes,
Sauvez-le, sauvez-moi, de ce triste embarras;
Daignez tourner ailleurs ses desseins et ses pas.
Pleurante et désolée empêchez qu’il
me voie.
COUCY.
Je plains cette douleur où votre âme est
en proie;
Et, loin de la gêner d’un regard curieux,
Je baisse devant elle un oeil respectueux:
Mais quel que soit l’ennui dont votre coeur soupire,
Je vous ai déjà dit ce que j’ai du vous
dire;
Je ne puis rien de plus: le prince est soupçonneux;
Je lui serais suspect en expliquant vos voeux.
Je sais à quel excès irait sa jalousie,
Quel poison mes discours répandraient sur sa vie:
Je vous perdrais peut-être; et mon soin dangereux,
Madame, avec un mot, ferait trois malheureux.
Vous, à vos intérêts rendez-vous
moins contraire,
Pesez sans passion l’honneur qu’il veut vous faire.
Moi, libre entre vous deux, souffrez que, dès
ce jour,
Oubliant à jamais le langage d’amour,
Tout entier à la guerre, et maître de mon
âme,
J’abandonne à leur sort et vos voeux et sa flamme.
Je crains de l’affliger, je crains de vous trahir;
Et ce n’est qu’aux combats que je dois le servir.
Laissez-moi d’un soldat garder le caractère,
Madame; et puisque enfin la France vous est chère.
Rendez-lui ce héros qui serait son appui
Je vous laisse y penser, et je cours près de lui.
Adieu, madame...
SCÈNE II.
ADÉLAÏDE, TAÏSE.
ADÉLAÏDE.
Où suis-je? hélas! tout m’abandonne.
Nemours... de tous côtés le malheur m’environne.
Ciel! qui m’arrachera de ce cruel séjour?
TAÏSE.
Quoi! du duc de Vendôme et le choix et l’amour,
Quoi! ce rang qui ferait le bonheur ou l’envie
De toutes les beautés dont la France est remplie,
Ce rang qui touche au trône, et qu’on met à
vos pieds,
Ferait couler les pleurs dont vos yeux sont noyés?
ADÉLAÏDE.
Ici, du haut des cieux, du Guesclin me contemple;
De la fidélité ce héros fut l’exemple:
Je trahirais le sang qu’il versa pour nos lois,
Si j’acceptais la main du vainqueur de nos rois.
TAÏSE.
Quoi dans ces tristes temps de ligues et de haines,
Qui confondent des droits les bornes incertaines,
Où le meilleur parti semble encor si douteux,
Où les enfants des rois sont divisés entre
eux;
Vous, qu’un astre plus doux semblait avoir formée
Pour unir tous les coeurs et pour en être aimée;
Vous refusez l’honneur qu’on offre à vos appas,
Pour l’intérêt d’un roi qui ne l’exige pas?
ADÉLAÏDE, en pleurant.
Mon devoir me rangeait du parti de ses armes.
TAÏSE.
Ah! le devoir tout seul fait-il verser des larmes?
Si Vendôme vous aime, et si, par son secours...
ADÉLAÏDE.
Laisse là ses bienfaits, et parle de Nemours.
N’en as-tu rien appris? Sait-on s’il vit encore?
TAÏSE.
Voilà donc en effet le soin qui vous dévore,
Madame?
ADÉLAÏDE.
Il est trop vrai: je l’avoue, et mon coeur
Ne peut plus soutenir le poids de sa douleur.
Elle échappe, elle éclate, elle se justifie;
Et si Nemours n’est plus, sa mort finit ma vie.
TAÏSE.
Et vous pouviez cacher ce secret à ma foi?
ADÉLAÏDE.
Le secret de Nemours dépendait-il de moi?
Nos feux, toujours brûlant dans l’ombre du silence,
Trompaient de tous les yeux la triste vigilance.
Séparés l’un de l’autre, et sans cesse
présents,
Nos coeurs de nos soupirs étaient seuls confidents;
Et Vendôme, surtout, ignorant ce mystère,
Ne sait pas si mes yeux ont jamais vu son frère.
Dans les murs de Paris... Mais, ô soins superflus!
Je te parle de lui, quand peut-être il n’est plus.
O murs ou j’ai vécu de Vendôme ignorée!
O temps où, de Nemours en secret adorée,
Nous touchions l’un et l’autre au fortuné moment
Qui m’allait aux autels unir à mon amant!
La guerre a tout détruit. Fidèle au roi
son maître,
Mon amant me quitta, pour m’oublier peut-être;
Il partit, et mon coeur qui le suivait toujours,
A vingt peuples armés redemanda Nemours.
Je portai dans Cambrai ma douleur inutile;
Je voulus rendre au roi cette superbe ville;
Nemours à ce dessein devait servir d’appui;
L’amour me conduisait, je faisais tout pour lui.
C’est lui qui, d’une fille animant le courage,
D’un peuple factieux me fit braver la rage.
Il exposa mes jours, pour lui seul réservés,
Jours tristes, jours affreux, qu’un autre a conservés!
Ah! qui m’éclaircira d’un destin que j’ignore?
Français, qu’avez-vous fait du héros que
j’adore?
Ses lettres autrefois, chers gages de sa foi,
Trouvaient mille chemins pour venir jusqu’à moi.
Son silence me tue; hélas! il sait peut-être
Cet amour qu’à mes yeux son frère a fait
paraître.
Tout ce que j’entrevois conspire à m’alarmer;
Et mon amant est mort, ou cesse de m’aimer!
Et pour comble de maux, je dois tout à son frère!
TAÏSE.
Cachez bien à ses yeux ce dangereux mystère:
Pour vous, pour votre amant, redoutez son courroux.
Quelqu’un vient.
ADÉLAÏDE.
C’est lui-même, ô ciel!
TAÏSE.
Contraignez-vous.
SCÈNE III.
LE DUC DE VENDOME, ADÉLAÏDE,
TAÏSE.
VENDÔME.
J’oublie à vos genoux, charmante
Adélaïde(var1),
Le trouble et les horreurs où mon destin me guide;
Vous seule adoucissez les maux que nous souffrons,
Vous nous rendez plus pur l’air que nous respirons.
La discorde sanglante afflige ici la terre;
Vos jours sont entourés des pièges de la
guerre.
J’ignore à quel destin le ciel veut me livrer(6);
Mais si d’un peu de gloire il daigne m’honorer,
Cette gloire, sans vous obscure et languissante,
Des flambeaux de l’hymen deviendra plus brillante.
Souffrez que mes lauriers, attachés par vos mains,
Écartent le tonnerre et bravent les destins;
Ou, si le ciel jaloux a conjuré ma perte,
Souffrez que de nos noms ma tombe au moins couverte,
Apprenne à l’avenir que Vendôme amoureux
Expira votre époux, et périt trop heureux.
ADÉLAÏDE.
Tant d’honneurs, tant d’amour, servent à me confondre.
Prince... Que lui dirai-je? et comment lui répondre?
Ainsi, seigneur... Coucy ne vous a point parlé?
VENDÔME.
Non, madame... D’où vient que votre coeur troublé
Répond en frémissant à ma tendresse
extrême?
Vous parlez de Coucy, quand Vendôme vous aime!
ADÉLAÏDE.
Prince, s’il était vrai que ce brave Nemours
De ses ans pleins de gloire eût terminé
le cours,
Vous qui le chérissiez d’une amitié si
tendre,
Vous qui devez au moins des larmes à sa cendre,
Au milieu des combats, et près de son tombeau,
Pourriez-vous de l’hymen allumer le flambeau?
VENDÔME.
Ah! je jure par vous, vous qui m’êtes si chère,
Par les doux noms d’amants, par le saint nom de frère,
Que Nemours, après vous, fut toujours à
mes yeux
Le plus cher des mortels, et le plus précieux.
Lorsqu’à mes ennemis sa valeur fut livrée,
Ma tendresse en souffrit, sans en être altérée.
Sa mort m’accablerait des plus horribles coups;
Et pour m’en consoler, mon coeur n’aurait que vous.
Mais on croit trop ici l’aveugle renommée,
Son infidèle voix vous a mal informée:
Si mon frère était mort, doutez-vous que
son roi,
Pour m’apprendre sa perte, eût dépêché
vers moi?
Ceux que le ciel forma d’une race si pure,
Au milieu de la guerre écoutant la nature,
Et protecteurs des lois que l’honneur doit dicter,
Même en se combattant, savent se respecter.
A sa perte, en un mot, donnons moins de créance.
Un bruit plus vraisemblable, et m’afflige, et m’offense:
On dit que vers ces lieux il a porté ses pas.
ADÉLAÏDE.
Seigneur, il est vivant?
VENDÔME.
Je lui pardonne, hélas!
Qu’au parti de son roi son intérêt le range;
Qu’il le défende ailleurs, et qu’ailleurs il le
venge;
Qu’il triomphe pour lui, je le veux, j’y consens:
Mais se mêler ici parmi les assiégeants,
Me chercher, m’attaquer, moi, son ami, son frère...
ADÉLAÏDE.
Le roi le veut, sans doute.
VENDÔME.
Ah! destin trop contraire!
Se pourrait-il qu’un frère, élevé
dans mon sein,
Pour mieux servir son roi levât sur moi sa main?
Lui qui devrait plutôt, témoin de cette
fête,
Partager, augmenter, mon bonheur qui s’apprête.
ADÉLAÏDE.
Lui?
VENDÔME.
C’est trop
d’amertume en des moments si doux.
Malheureux par un frère, et fortuné par
vous,
Tout entier à vous seule, et bravant tant d’alarmes,
Je ne veux voir que vous, mon hymen, et vos charmes.
Qu’attendez-vous? donnez à mon coeur éperdu
Ce coeur que j’idolâtre, et qui m’est si bien dû.
ADÉLAÏDE.
Seigneur, de vos bienfaits mon âme est pénétrée;
La mémoire à jamais m’en est chère
et sacrée;
Mais c’est trop prodiguer vos augustes bontés,
C’est mêler trop de gloire à mes calamités;
Et cet honneur...
VENDÔME.
Comment! ô ciel! qui vous arrête?
ADÉLAÏDE.
Je dois...
SCÈNE IV.
VENDOME, ADÉLAÏDE,
TAÏSE, COUCY.
COUCY.
Prince, il est temps, marchez à notre tête.
Déjà les ennemis sont au pied des remparts.
Échauffez nos guerriers du feu de vos regards:
Venez vaincre.
VENDÔME.
Ah! courons dans l’ardeur qui me presse,
Quoi! vous n’osez d’un mot rassurer ma tendresse?
Vous détournez les veux! vous tremblez! et je
voi
Que vous cachez des pleurs qui ne sont pas pour moi.
COUCY.
Le temps presse.
VENDÔME.
Il est temps que Vendôme périsse:
Il n’est point de Français que l’amour avilisse:
Amants aimés, heureux, ils cherchent les combats,
Ils courent à la gloire; et je vole au trépas(7).
Allons, brave Coucy, la mort la plus cruelle,
La mort, que je désire, est moins barbare qu’elle.
ADÉLAÏDE.
Ah! seigneur, modérez cet injuste courroux;
Autant que je le dois je m’intéresse à
vous.
J’ai payé vos bienfaits, mes jours, ma délivrance,
Par tous les sentiments qui sont en ma puissance;
Sensible à vos dangers, je plains votre valeur.
VENDÔME.
Ah! que vous savez bien le chemin de mon coeur?
Que vous savez mêler la douceur à l’injure!
Un seul mot m’accablait, un seul mot me rassure.
Content, rempli de vous, j’abandonne ces lieux,
Et crois voir ma victoire écrite dans vos yeux.
SCÈNE V.
ADÉLAÏDE, TAÏSE.
TAÏSE.
Vous voyez sans pitié sa tendresse alarmée.
ADÉLAÏDE.
Est-il bien vrai? Nemours serait-il dans l’armée?
O discorde fatale! amour plus dangereux!
Que vous coûterez cher à ce coeur malheureux!
FIN DU PREMIER ACTE.
ACTE DEUXIÈME.
SCÈNE I.
VENDOME, COUCY.
VENDÔME.
Nous périssions sans vous, Coucy, je le confesse.
Vos conseils ont guidé ma fougueuse jeunesse;
C’est vous dont l’esprit ferme et les yeux pénétrants
M’ont porté des secours en cent lieux différents.
Que n’ai-je, comme vous, ce tranquille courage,
Si froid dans le danger, si calme dans l’orage!
Coucy m’est nécessaire aux conseils, aux combats;
Et c’est à sa grande âme à diriger
mon bras.
COUCY.
Ce courage brillant, qu’en vous on voit paraître,
Sera maître de tout quand vous en serez maître:
Vous l’avez su régler, et vous avez vaincu.
Ayez dans tous les temps cette utile vertu
Qui sait se posséder peut commander au monde.
Pour moi, de qui le bras faiblement vous seconde,
Je connais mon devoir, et je vous ai suivi.
Dans l’ardeur du combat je vous ai peu
servi(var2);
Nos guerriers sur vos pas marchaient à la victoire,
Et suivre les Bourbons, c’est voler à la gloire.
Vous seul, seigneur, vous seul avez fait prisonnier
Ce chef des assaillants, ce superbe guerrier.
Vous l’avez pris vous-même, et, maître de
sa vie,
Vos secours l’ont sauvé de sa propre furie.
VENDÔME.
D’où vient donc, cher Coucy, que cet audacieux,
Sous son casque fermé, se cachait à mes
veux?
D’où vient qu’en le prenant, qu’en saisissant
ses armes,
J’ai senti, malgré moi, de nouvelles alarmes?
Un je ne sais quel trouble en moi s’est élevé;
Soit que ce triste amour, dont je suis captivé,
Sur mes sens égarés répandant sa
tendresse,
Jusqu’au sein des combats m’ait prêté sa
faiblesse,
Qu’il ait voulu marquer toutes mes actions
Par la molle douceur de ses impressions;
Soit plutôt que la voix de ma triste patrie
Parle encore en secret au coeur qui l’a trahie;
Qu’elle condamne encor mes funestes succès,
Et ce bras qui n’est teint que du sang des Français(8).
COUCY.
Je prévois que bientôt cette guerre fatale,
Ces troubles intestins de la maison royale,
Ces tristes factions, céderont au danger
D’abandonner la France au fils de l’étranger.
Je vois que de l’Anglais la race est peu chérie,
Que leur joug est pesant, qu’on aime la patrie,
Que le sang des Capets est toujours adoré.
Tôt ou tard il faudra que de ce tronc sacré
Les rameaux divisés et courbés par l’orage,
Plus unis et plus beaux, soient notre unique ombrage.
Nous, seigneur, n’avons-nous rien à nous reprocher?
Le sort au prince anglais voulut vous attacher;
De votre sang, du sien, la querelle est commune:
Vous suivez son parti, je suis votre fortune.
Comme vous aux Anglais le destin m’a lié:
Vous, par le droit du sang; moi, par notre amitié:
Permettez-moi ce mot... Eh quoi! votre âme émue...
VENDÔME.
Ah! voilà ce guerrier qu’on amène à
ma vue.
SCÈNE II.
VENDOME, LE DUC DE NEMOURS,
COUCY,
SOLDATS, SUITE.
VENDÔME.
Il soupire, il paraît accablé de regrets.
COUCY.
Son sang sur son visage a confondu ses traits;
Il est blessé sans doute.
NEMOURS, dans le fond du théâtre(9).
Entreprise funeste
Qui de ma triste vie arrachera le reste!
Où me conduisez-vous?
VENDÔME.
Devant votre vainqueur,
Qui sait d’un ennemi respecter la valeur.
Venez, ne craignez rien.
NEMOURS, se tournant vers son
écuyer.
Je ne crains que de vivre;
Sa présence m’accable, et je ne puis poursuivre.
Il ne me connaît plus, et mes sens attendris...
VENDÔME.
Quelle voix, quels accents ont frappé mes esprits?
NEMOURS, le regardant.
M’as-tu pu méconnaître?
VENDÔME, l’embrassant.
Ah, Nemours! ah, mon frère!
NEMOURS.
Ce nom jadis si cher, ce nom me désespère.
Je ne le suis que trop, ce frère infortuné,
Ton ennemi vaincu, ton captif enchaîné.
VENDÔME.
Tu n’es plus que mon frère. Ah! moment plein de
charmes!
Ah! laisse-moi laver ton sang avec mes larmes.
(A sa suite.)
Avez-vous par vos soins?...
NEMOURS.
Oui, leurs cruels secours
Ont arrêté mon sang, ont veillé sur
mes jours,
De la mort que je cherche ont écarté l’approche.
VENDÔME.
Ne te détourne point, ne crains point mon reproche.
Mon coeur te fut connu; peux-tu t’en défier?
Le bonheur de te voir me fait tout oublier.
J’eusse aimé contre un autre à montrer
mon courage.
Hélas! que je te plains!
NEMOURS.
Je te plains davantage
De haïr ton pays, de trahir sans remords
Et le roi qui t’aimait, et le sang dont tu sors(10).
VENDÔME.
Arrête: épargne-moi l’infâme nom de
traître;
A cet indigne mot je m’oublierais peut-être.
Frémis d’empoisonner la joie
et les douceurs(var3)
Que ce tendre moment doit verser dans nos coeurs.
Dans ce jour malheureux que l’amitié l’emporte.
NEMOURS.
Quel jour!
VENDÔME.
Je le bénis.
NEMOURS.
Il est affreux.
VENDÔME.
N’importe;
Tu vis, je te revois, et je suis trop heureux.
O ciel! de tous côtés vous remplissez mes
voeux!
NEMOURS.
Je te crois. On disait que d’un amour extrême,
Violent, effréné (car c’est ainsi qu’on
aime),
Ton coeur, depuis trois mois s’occupait tout entier?
VENDÔME.
J’aime; oui, la renommée a pu le publier;
Oui, j’aime avec fureur une telle alliance(var4)
Semblait pour mon bonheur attendre ta présence;
Oui, mes ressentiments, mes droits, mes alliés,
Gloire, amis, ennemis, je mets tout à ses pieds.
(A un officier de sa suite.)
Allez, et dites-lui que deux malheureux frères,
Jetés par le destin dans des partis contraires,
Pour marcher désormais sous le même étendard,
De ses yeux souverains n’attendent qu’un regard.
(A Nemours.)
Ne blâme point l’amour où ton frère
est en proie;
Pour me justifier il suffit qu’on la voie.
NEMOURS.
O ciel!... elle vous aime!...
VENDÔME.
Elle le doit, du moins;
Il n’était qu’un obstacle au succès de
mes soins;
Il n’en est plus; je veux que rien ne nous sépare.
NEMOURS.
Quels effroyables coups le cruel me prépare!
Écoute; à ma douleur ne veux-tu qu’insulter?
Me connais-tu? sais-tu ce que j’ose attenter?
Dans ces funestes lieux sais-tu ce qui m’amène?
VENDÔME.
Oublions ces sujets de discorde et de haine(11).
SCÈNE III.
VENDOME, NEMOURS, ADÉLAÏDE,
COUCY.
VENDÔME.
Madame, vous voyez que du sein du malheur,
Le ciel qui nous protège a tiré mon bonheur.
J’ai vaincu, je vous aime, et je retrouve un frère;
Sa présence à mon coeur vous rend encor
plus chère.
ADÉLAÏDE.
Le voici! malheureuse! ah! cache au moins tes pleurs
NEMOURS, entre les bras de son
écuyer.
Adélaïde... ô ciel!... c’en est fait,
je me meurs.
VENDÔME.
Que vois-je! Sa blessure à l’instant s’est rouverte!
Son sang coule!
NEMOURS.
Est-ce à toi de prévenir ma perte?
VENDÔME.
Ah! mon frère!
NEMOURS.
Ote-toi, je chéris mon trépas.
ADÉLAÏDE.
Ciel!... Nemours!
NEMOURS, à Vendôme.
Laisse-moi.
VENDÔME.
Je ne te quitte pas.
SCÈNE IV.
ADÉLAÏDE, TAÏSE.
ADÉLAÏDE.
On l’emporte: il expire: il faut que je le suive.
TAÏSE.
Ah! que cette douleur se taise et se captive.
Plus vous l’aimez, madame, et plus il faut songer
Qu’un rival violent...
ADÉLAÏDE.
Je songe à son danger.
Voilà ce que l’amour et mon malheur lui coûte.
Taïse, c’est pour moi qu’il combattait, sans doute;
C’est moi que dans ces murs il osait secourir;
Il servait son monarque, il m’allait conquérir.
Quel prix de tant de soins! quel fruit de sa constance!
Hélas! mon tendre amour accusait son absence:
Je demandais Nemours, et le ciel me le rend:
J’ai revu ce que j’aime, et l’ai revu mourant:
Ces lieux sont teints du sang qu’il versait à
ma vue.
Ah! Taïse, est-ce ainsi que je lui suis rendue?
Va le trouver; va, cours auprès de mon amant.
TAÏSE.
Eh! ne craignez-vous pas que tant d’empressement
N’ouvre les yeux jaloux d’un prince qui vous aime?
Tremblez de découvrir...
ADÉLAÏDE.
J’y volerai moi-même.
D’une autre main, Taïse, il reçoit des secours:
Un autre a le bonheur d’avoir soin de ses jours:
Il faut que je le voie, et que de son amante
La faible main s’unisse à sa main défaillante.
Hélas! des mêmes coups nos deux coeurs pénétrés..
TAÏSE.
Au nom de cet amour, arrêtez, demeurez;
Reprenez vos esprits.
ADÉLAÏDE.
Rien ne m’en peut distraire.
SCÈNE V.
VENDOME, ADÉLAÏDE,
TAÏSE.
ADÉLAÏDE.
Ah! prince, en quel état laissez-vous votre frère?
VENDÔME.
Madame, par mes mains son sang est arrêté.
Il a repris sa force et sa tranquillité.
Je suis le seul à plaindre, et le seul en alarmes;
Je mouille en frémissant mes lauriers de mes larmes;
Et je hais ma victoire et mes prospérités,
Si je n’ai par mes soins vaincu vos cruautés:
Si votre incertitude, alarmant mes tendresses,
Ose encor démentir la foi de vos promesses.
ADÉLAÏDE.
Je ne vous promis rien: vous n’avez point ma foi;
Et la reconnaissance est tout ce que je doi.
VENDÔME.
Quoi! lorsque de ma main je vous offrais l’hommage!.
ADÉLAÏDE.
D’un si noble présent j’ai vu tout l’avantage;
Et sans chercher ce rang qui ne m’était pas dû,
Par de justes respects je vous ai répondu.
Vos bienfaits, votre amour, et mon amitié même,
Tout vous flattait sur moi d’un empire suprême
Tout vous a fait penser qu’un rang si glorieux,
Présenté par vos mains, éblouirait
mes yeux.
Vous vous trompiez: il faut rompre enfin le silence.
Je vais vous offenser; je me fais violence:
Mais, réduite à parler, je vous dirai,
seigneur,
Que l’amour de mes rois est gravé dans mon coeur.
De votre sang au mien je vois la différence;
Mais celui dont je sors a coulé pour la France.
Ce digne connétable en mon coeur a transmis
La haine qu’un Français doit à ses ennemis;
Et sa nièce jamais n’acceptera pour maître
L’allié des Anglais, quelque grand qu’il puisse
être.
Voilà les sentiments que son sang m’a tracés,
Et s’ils vous font rougir, c’est vous qui m’y forcez.
VENDÔME.
Je suis, je l’avouerai, surpris de ce langage;
Je ne m’attendais pas à ce nouvel outrage,
Et n’avais pas prévu que le sort en courroux,
Pour m’accabler d’affronts, dût se servir de vous.
Vous avez fait, madame, une secrète étude
Du mépris, de l’insulte, et de l’ingratitude;
Et votre coeur enfin, lent à se déployer,
Hardi par ma faiblesse, a paru tout entier.
Je ne connaissais pas tout ce zèle héroïque,
Tant d’amour pour vos rois, ou tant de politique.
Mais, vous qui m’outragez, me connaissez-vous bien?
Vous reste-t-il ici de parti que le mien?
Vous qui me devez tout, vous qui, sans ma défense,
Auriez de ces Français assouvi la vengeance,
De ces mêmes Français, à qui vous
vous vantez
De conserver la foi d’un coeur que vous m’ôtez!
Est-ce donc là le prix de vous
avoir servie(var5)?
ADÉLAÏDE.
Oui, vous m’avez sauvée; oui, je vous dois la vie;
Mais, seigneur, mais, hélas! n’en puis-je disposer?
Me la conserviez-vous pour la tyranniser?
VENDÔME.
Je deviendrai tyran, mais moins que vous, cruelle;
Mes yeux lisent trop bien dans votre âme rebelle;
Tous vos prétextes faux m’apprennent vos raisons:
Je vois mon déshonneur, je vois vos trahisons.
Quel que soit l’insolent que ce coeur me préfère,
Redoutez mon amour, tremblez de ma colère;
C’est lui seul désormais que mon bras va chercher;
De son coeur tout sanglant j’irai vous arracher;
Et si, dans les horreurs du sort qui nous accable,
De quelque joie encor ma fureur est capable,
Je la mettrai, perfide, à vous désespérer.
ADÉLAÏDE.
Non, seigneur, la raison saura vous éclairer.
Non, votre âme est trop noble, elle est trop élevée,
Pour opprimer ma vie après l’avoir sauvée.
Mais si votre grand coeur s’avilissait jamais
Jusqu’à persécuter l’objet de vos bienfaits,
Sachez que ces bienfaits, vos vertus, votre gloire,
Plus que vos cruautés, vivront dans ma mémoire.
Je vous plains, vous pardonne, et veux vous respecter;
Je vous ferai rougir de me persécuter;
Et je conserverai, malgré votre menace,
Une âme sans courroux, sans crainte, et sans audace.
VENDÔME.
Arrêtez; pardonnez aux transports égarés,
Aux fureurs d’un amant que vous désespérez.
Je vois trop qu’avec vous Coucy d’intelligence,
D’une cour qui me hait embrasse la défense;
Que vous voulez tous deux m’unir à votre roi,
Et de mon sort enfin disposer malgré moi.
Vos discours sont les siens. Ah! parmi tant d’alarmes,
Pourquoi recourez-vous à ces nouvelles armes?
Pour gouverner mon coeur, l’asservir, le changer,
Aviez-vous donc besoin d’un secours étranger?
Aimez, il suffira d’un mot de votre bouche.
ADÉLAÏDE.
Je ne vous cache point que du soin qui me touche,
A votre ami, seigneur, mon coeur s’était remis;
Je vois qu’il a plus fait qu’il ne m’avait promis.
Ayez pitié des pleurs que mes yeux lui confient;
Vous les faites couler, que vos mains les essuient.
Devenez assez grand pour apprendre à dompter
Des feux que mon devoir me force à rejeter.
Laissez-moi tout entière à la reconnaissance.
VENDÔME.
Le seul Coucy, sans doute, a votre confiance;
Mon outrage est connu; je sais vos sentiments.
ADÉLAÏDE.
Vous les pourrez, seigneur, connaître avec le temps;
Mais vous n’aurez jamais le droit de les contraindre,
Ni de les condamner, ni même de vous plaindre.
D’un guerrier généreux j’ai recherché
l’appui;
Imitez sa grande âme, et pensez comme lui.
SCÈNE VI.
VENDOME.
Eh bien! c’en est donc fait! l’ingrate, la parjure,
A mes yeux sans rougir étale mon injure:
De tant de trahison l’abîme est découvert;
Je n’avais qu’un ami, c’est lui seul qui me perd.
Amitié, vain fantôme, ombre que j’ai chérie,
Toi qui me consolais des malheurs de ma vie,
Bien que j’ai trop aimé, que j’ai trop méconnu,
Trésor cherché sans cesse, et jamais obtenu!
Tu m’as trompé, cruelle, autant que l’amour même;
Et maintenant, pour prix de mon erreur extrême,
Détrompé des faux biens, trop faits pour
me charmer,
Mon destin me condamne à ne plus rien aimer.
Le voilà cet ingrat qui, fier de son parjure,
Vient encor de ses mains déchirer ma blessure.
SCÈNE VII.
VENDOME, COUCY.
COUCY.
Prince, me voilà prêt disposez de mon bras...
Mais d’où naît à mes yeux cet étrange
embarras?
Quand vous avez vaincu, quand vous sauvez un frère,
Heureux de tous côtés, qui peut donc vous
déplaire?
VENDÔME.
Je suis désespéré, je suis haï,
jaloux.
COUCY.
Eh bien! de vos soupçons quel est l’objet, qui?
VENDÔME.
Vous,
Vous, dis-je; et du refus qui vient de me confondre,
C’est vous, ingrat ami, qui devez me répondre.
Je sais qu’Adélaïde ici vous a parlé;
En vous nommant à moi, la perfide a tremblé;
Vous affectez sur elle un odieux silence,
Interprète muet de votre intelligence:
Elle cherche à me fuir, et vous à me quitter.
Je crains tout, je crois tout.
COUCY.
Voulez-vous m’écouter?
VENDÔME.
Je le veux.
COUCY.
Pensez-vous que j’aime encor la gloire?
M’estimez-vous encore, et pourrez-vous me croire?
VENDÔME.
Oui, jusqu’à ce moment je vous crus vertueux;
Je vous crus mon ami.
COUCY.
Ces titres glorieux
Furent toujours pour moi l’honneur le plus insigne;
Et vous allez juger si mon âme en est digne.
Sachez qu’Adélaïde avait touché mon
coeur
Avant que, de sa vie heureux libérateur(var6),
Vous eussiez par vos soins, par cet amour sincère,
Surtout par vos bienfaits, tant de droits de lui plaire.
Moi, plus soldat que tendre, et dédaignant toujours
Ce grand art de séduire inventé dans les
cours,
Ce langage flatteur, et souvent si perfide,
Peu fait pour mon esprit peut-être trop rigide,
Je lui parlai d’hymen; et ce noeud respecté,
Resserré par l’estime et par l’égalité,
Pouvait lui préparer des destins plus propices
Qu’un rang plus élevé mais sur des précipices.
Hier avec la nuit je vins dans vos remparts;
Tout votre coeur parut à mes premiers regards.
De cet ardent amour la nouvelle semée,
Par vos emportements me fut trop confirmée.
Je vis de vos chagrins les funestes accès;
J’en approuvai la cause, et j’en blâmai l’excès.
Aujourd’hui j’ai revu cet objet de vos larmes;
D’un oeil indifférent j’ai regardé ses
charmes.
Libre et juste auprès d’elle, à vous seul
attaché,
J’ai fait valoir les feux dont vous êtes touché;
J’ai de tous vos bienfaits rappelé la mémoire,
L’éclat de votre rang, celui de votre gloire,
Sans cacher vos défauts vantant votre vertu,
Et pour vous contre moi j’ai fait ce que j’ai dû.
Je m’immole à vous seul, et je me rends justice;
Et, si ce n’est assez d’un si grand sacrifice,
S’il est quelque rival qui vous ose outrager,
Tout mon sang est à vous, et je cours vous venger.
VENDÔME.
Ah! généreux ami, qu’il faut que je révère,
Oui, le destin dans toi me donne un second frère;
Je n’en étais pas digne, il le faut avouer:
Mon coeur…
COUCY.
Aimez-moi, prince, au lieu de me louer;
Et si vous me devez quelque reconnaissance,
Faites votre bonheur, il est ma récompense.
Vous voyez quelle ardente et fière inimitié
Votre frère nourrit contre votre allié.
Sur ce grand intérêt souffrez
que je m’explique(var7).
Vous m’avez soupçonné de trop de politique,
Quand j’ai dit que bientôt on verrait réunis
Les débris dispersés de l’empire des lis.
Je vous le dis encore au sein de votre gloire;
Et vos lauriers brillants, cueillis par la victoire,
Pourront sur votre front se flétrir désormais
S’ils n’y sont soutenus de l’olive de paix.
Tous les chefs de l’État, lassés de ces
ravages,
Cherchent un port tranquille après tant de naufrages;
Gardez d’être réduit au hasard dangereux
De vous voir, ou trahir, ou prévenir par eux.
Passez-les en prudence, aussi bien qu’en courage.
De cet heureux moment prenez tout l’avantage;
Gouvernez la fortune, et sachez l’asservir:
C’est perdre ses faveurs que tarder d’en jouir:
Ses retours sont fréquents, vous devez les connaître.
Il est beau de donner la paix à votre maître.
Son égal aujourd’hui, demain dans l’abandon,
Vous vous verrez réduit à demander pardon.
La gloire vous conduit: que la raison vous guide.
VENDÔME.
Brave et prudent Coucy, crois-tu qu’Adélaïde
Dans son coeur amolli partagerait mes feux,
Si le même parti nous unissait tous deux?
Penses-tu qu’à m’aimer je pourrais la réduire?
COUCY.
Dans le fond de son coeur je n’ai point voulu lire:
Mais qu’importe pour vous ses voeux et ses desseins?
Faut-il que l’amour seul fasse ici nos destins?
Lorsque Philippe-Auguste, aux plaines de Bovines,
De l’État déchiré répara
les ruines,
Quand seul il arrêta, dans nos champs inondés,
De l’empire germain les torrents débordés;
Tant d’honneurs étaient-ils l’effet de sa tendresse?
Sauva-t-il son pays pour plaire à sa maîtresse?
Verrai-je un si grand coeur à ce point s’avilir?
Le salut de l’État dépend-il d’un soupir?
Aimez, mais en héros qui maîtrise son âme,
Qui gouverne à la fois ses États et sa
flamme.
Mon bras contre un rival est prêt à vous
servir;
Je voudrais faire plus, je voudrais vous guérir.
On connaît peu l’amour, on craint trop son amorce;
C’est sur nos lâchetés qu’il a fondé
sa force;
C’est nous qui sous son nom troublons notre repos;
Il est tyran du faible, esclave du héros.
Puisque je l’ai vaincu, puisque je le dédaigne,
Dans l’âme d’un Bourbon souffrirez-vous qu’il règne?
Vos autres ennemis par vous sont abattus,
Et vous devez en tout l’exemple des vertus.
VENDÔME.
Le sort en est jeté, je ferai tout pour elle;
Il faut bien à la fin désarmer la cruelle;
Ses lois seront mes lois, son roi sera le mien;
Je n’aurai de parti, de maître que le sien.
Possesseur d’un trésor où s’attache ma
vie,
Avec mes ennemis je me réconcilie;
Je lirai dans ses yeux mon sort et mon devoir;
Mon coeur est enivré de cet heureux espoir.
Enfin, plus de prétexte à ses refus injustes:
Raison, gloire, intérêt, et tous ces droits
augustes
Des princes de mon sang et de mes souverains,
Sont des liens sacrés resserrés par ses
mains.
Du roi, puisqu’il le faut, soutenons la couronne;
La vertu le conseille, et la beauté l’ordonne.
Je veux entre tes mains, en ce fortuné jour,
Sceller tous les serments que je fais à l’amour:
Quant à mes intérêts, que toi seul
en décide.
COUCY.
Souffrez donc près du roi que mon zèle me
guide;
Peut-être il eût fallu que ce grand changement
Ne fût dû qu’au héros, et non pas
à l’amant;
Mais si d’un si grand coeur une femme dispose,
L’effet en est trop beau pour en blâmer la cause;
Et mon coeur, tout rempli de cet heureux retour,
Bénit votre faiblesse, et rend grâce à
l’amour(12). |