OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE THÉÂTRE II
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ADÉLAÏDE DU GUESCLIN
TRAGÉDIE EN CINQ ACTES.
REPRÉSENTÉE A PARIS, POUR LA PREMIÈRE FOIS, LE 18 janvier 1734. 
REPRISE LE 9 SEPTEMBRE 1765.

Avertissement de Moland
Avertissement de l'édition de Kehl.
Notice bibliographique
Personnages
Acte I
Acte II
Acte III
 Acte IV
 Acte V

Variantes.
Variantes d’après le manuscrit de 1734.

AVERTISSEMENT DE MOLAND.

Adélaïde du Guesclin est la première tragédie française (nous entendons depuis l’époque classique) qui soit franchement puisée dans nos traditions, où les personnages portent des noms célèbres dans nos annales, la première du moins qui marque dans notre histoire littéraire. « Deux choses, dit Laharpe, paraissent avoir influé sur le choix du sujet d’Adélaïde, et toutes deux tenaient au grand succès de Zaïre. Cette pièce si heureuse avait prouvé à l’auteur combien l’amour avait d’empire au théâtre, et combien son génie était propre à le traiter: il voulut tenter un nouvel ouvrage où l’amour dominât entièrement. Il avait vu le plaisir qu’avaient fait les noms français, et l’espèce particulière d’intérêt qui avaient ajoutée à sa tragédie, lorsque les Montmorency, les Châtillon, les de Nesle, les d’Estaing, bordaient les premières loges aux représentations de Zaïre; il résolut de choisir des héros français. Un trait historique tiré des annales de Bretagne, lui offrit un sujet vraiment tragique. » 
Adélaïde était terminée dès le commencement d’avril 1733. Elle fut représentée le 18 janvier 1734. L’événement fut autre que celui sur lequel l’auteur et tous ses amis avaient compté. Trente ans plus tard, Voltaire a raconté les mésaventures de la première représentation, comme on le verra ci-après dans l’Avertissement des éditeurs de Kehl. La seconde représentation fut plus favorable. Le public se figura que l’auteur avait, suivant sa coutume, refondu toute sa pièce. Voltaire n’y avait fait que des corrections fort légères; « J’allai, dit le poète, qui sortait de maladie, j’allai à l’enterrement d’Adélaïde dont le convoi fut assez honorable, et je suis fort content du parterre qui reçut Adélaïde mourante et Voltaire ressuscité avec assez de cordialité. » 
Il paraît que les spectateurs redemandèrent la pièce à grands cris, mais que l’auteur, résolu à la retirer, ne se laissa point fléchir. C’est ce qu’il dit lui-même dans une lettre à M. Clément, du 19 février 1734. Il ne la fit pas non plus imprimer. 
Adélaïde se releva par la suite: elle reparut sous diverses formes et sous différents titres. Enfin la reprise de 1765 fut une revanche éclatante de l’échec de 1734. Lekain, le jour de cette reprise, joua le rôle de Vendôme; il y obtint un prodigieux succès. Voltaire, pour lui témoigner sa satisfaction, lui accorda la permission de faire imprimer la pièce à son profit. 
 
 

AVERTISSEMENT(1) DE L’ÉDITION DE KEHL.

Cette pièce fut jouée en 1734 sans aucun succès. M. de Voltaire la fit reparaître au théâtre en 1752, sous le nom du Duc de Foix, avec des changements. Elle réussit alors, et c’est sous ce titre qu’elle a été d’abord insérée dans l’édition des Oeuvres de l’auteur, avec la préface suivante: 
Le fond de cette tragédie n’est point une fiction. Un duc de Bretagne, en 1387, commanda au seigneur de Bavalan d’assassiner le connétable de Clisson. Bavalan, le lendemain, dit au duc qu’il avait obéi: le duc alors, voyant toute l’horreur de son crime, et en redoutant les suites funestes, s’abandonna au plus violent désespoir. Bavalan le laissa quelque temps sentir sa faute, et se livrer au repentir; enfin il lui apprit qu’il l’avait aimé assez pour désobéir à ses ordres, etc. 

« On a transporté cet événement dans d’autres temps et dans d’autres pays, pour des raisons particulières. » 

En 1765, on a donné cette pièce sous son véritable titre; elle eut le plus grand succès, et c’est une des pièces de M. de Voltaire qui font le plus d’effet au théâtre. Lorsqu’elle parut en 1734, il venait de publier le Temple du Goût. On ne voulut point souffrir qu’il donnât à la fois des leçons et des exemples. En 1765, on ne fut que juste. Nous joignons ici le fragment d’une lettre que M. de Voltaire écrivit alors à un de ses amis à Paris: 
Quand vous m’apprîtes, monsieur, qu’on jouait à Paris une Adélaïde du Guesclin avec quelque succès, j’étais très loin d’imaginer que ce fut la mienne; et il importe fort peu au public que ce soit la mienne ou celle d’un autre. Vous savez ce que j’entends par le public. Ce n’est pas l’univers(2), comme nous autres, barbouilleurs de papier, l’avons dit quelquefois. Le public, en fait de livres, est composé de quarante ou cinquante personnes, si le livre est sérieux; de quatre ou cinq cents, lorsqu’il est plaisant; et d’environ onze ou douze cents, s’il s’agit d’une pièce de théâtre. Il y a toujours dans Paris plus de cinq cent mille âmes qui n’entendent jamais parler de tout cela. 

« Il y avait plus de trente ans que j’avais hasardé devant ce public une Adélaïde du Guesclin, escortée d’un duc de Vendôme et d’un dut de Nemours, qui n’existèrent jamais dans l’histoire. Le fond de la pièce était tiré des annales de Bretagne, et je l’avais ajustée comme j’avais pu au théâtre, sous des noms supposes. Elle fut sifflée dès le premier acte; les sifflets redoublèrent au second, quand on vit arriver le duc de Nemours blessé et le bras en écharpe; ce fut bien pis lorsqu’on entendit, au cinquième, le signal que le duc de Vendôme avait ordonné, et, lorsqu’à la fin le duc de Vendôme disait: Es-tu content, Coucy? plusieurs bons plaisants crièrent Couci-couci.
« Vous jugez bien que je ne m’obstinai pas contre cette belle réception. Je donnai, quelques années après, la même tragédie sous le nom du Duc de Foix; mais je l’affaiblis beaucoup, par respect pour le ridicule. Cette pièce, devenue plus mauvaise, réussit assez; et j’oubliai entièrement celle qui valait mieux. 
« Il restait une copie de cette Adélaïde entre les mains des acteurs de Paris; ils ont ressuscité, sans m’en rien dire, cette défunte tragédie; ils l’ont représentée telle qu’ils l’avaient donnée en 1734, sans y changer un seul mot, et elle a été accueillie avec beaucoup d’applaudissements: les endroits qui avaient été le plus sifflés ont été ceux qui ont excité le plus de battements de mains. 
« Vous me demanderez auquel des deux jugements je me tiens. Je vous répondrai ce que dit un avocat vénitien aux sérénissimes sénateurs devant lesquels il plaidait: Il mese passato, disait-il, le vostre Eccellenze hanno giudicato così; e questo mese, nella medesima causa, hanno giudicato tutto ’l contrario; e sempre bene. « Vos Excellences, le mois passé, jugèrent de cette façon; et ce mois-ci, dans la même cause, elles ont jugé tout le contraire; et toujours à merveille. » 
« M. Oghlières(3), riche banquier à Paris, ayant été chargé de faire composer une marche pour un des régiments de Charles XII, s’adressa au musicien Mouret. La marche fut exécutée chez le banquier, en présence de ses amis, tous grands connaisseurs. La musique fut trouvée détestable; Mouret remporta sa marche, et l’inséra dans un opéra qu’il fit jouer. Le banquier et ses amis allèrent à son opéra la marche fut très applaudie. « Eh! voilà ce que nous voulions, dirent-ils à Mouret; que ne nous donniez-vous une pièce dans ce goût-là? — Messieurs, c’est la même. » 
« On ne tarit point sur ces exemples. Qui ne sait que la même chose est arrivée aux idées innées, à l’émétique, et à l’inoculation? Tour à tour sifflées et bien reçues, les opinions ont ainsi flotté dans les affaires sérieuses, comme dans les beaux-arts et dans les sciences. 
 

Quod petiit spernit, repetit quod nuper omisit. 
Hor., liv I, ép. i, v. 98.

« La vérité et le bon goût n’ont remis leur sceau que dans la main du Temps. Cette réflexion doit retenir les auteurs des journaux dans les bornes d’une grande circonspection Ceux qui rendent compte des ouvrages doivent rarement s’empresser de les juger. Ils ne savent pas le public, à la longue, jugera comme eux; et puisqu’il n’a un sentiment décidé et irrévocable qu’au bout de plusieurs années que penser de ceux qui jugent de tout sur une lecture précipitée(4)? » 
 
 

PERSONNAGES


LE DUC DE VENDÔME. 
LE DUC DE NEMOURS. 
LE SIEUR DE COUCY. 
ADÉLAÏDE DU GUESCLIN. 
TAÏSE D’ANGLURE. 
DANGESTE, confident du duc de Nemours. 
UN OFFICIER, UN GARDE, etc.

La scène est à Lille.





Noms des acteurs qui jouèrent dans Adélaïde du Guesclin et dans le Tuteur,de Dancourt, qui l’accompagnait: Quinault-dufresne (Vendôme), legrand, La Thorillière, Dubreuil, Montmény, Grandval (Nemours), Dangeville jeune, Fleury, Fierville; Mmes Jouvenot (Taïse), Dangeville jeune, Gaussin (Adélaïde), Guérin. ¾ Recette: 4,782 livres. 
 
 

ADÉLAÏDE DU GUESCLIN

TRAGÉDIE.

ACTE PREMIER.


SCÈNE I.
LE SIRE DE COUCY, ADÉLAÏDE.

COUCY.

Digne sang de Guesclin, vous qu’on voit aujourd’hui 
Le charme des Français dont il était l’appui, 
Souffrez qu’en arrivant dans ce séjour d’alarmes, 
Je dérobe un moment au tumulte des armes: 
Écoutez-moi. Voyez d’un oeil mieux éclairci 
Les desseins, la conduite et le coeur de Coucy; 
Et que votre vertu cesse de méconnaître 
L’âme d’un vrai soldat, digne de vous peut-être. 

ADÉLAÏDE.

Je sais quel est Coucy; sa noble intégrité 
Sur ses lèvres toujours plaça la vérité. 
Quoi que vous m’annonciez, je vous croirai sans peine. 

COUCY.

Sachez que si ma foi dans Lille me ramène, 
Si, du duc de Vendôme embrassant le parti, 
Mon zèle en sa faveur ne s’est pas démenti, 
Je n’approuvai jamais la fatale alliance 
Qui l’unit aux Anglais et l’enlève à la France: 
Mais dans ces temps affreux de discorde et d’horreur, 
Je n’ai d’autre parti que celui de mon coeur(5).
Non que pour ce héros mon âme prévenue 
Prétende à ses défauts fermer toujours ma vue: 
Je ne m’aveugle pas; je vois avec douleur 
De ses emportements l’indiscrète chaleur: 
Je vois que de ses sens l’impétueuse ivresse 
L’abandonne aux excès d’une ardente jeunesse; 
Et ce torrent fougueux, que j’arrête avec soin, 
Trop souvent me l’arrache, et l’emporte trop loin. 
Il est né violent, non moins que magnanime; 
Tendre, mais emporté, mais capable d’un crime. 
Du sang qui le forma je connais les ardeurs, 
Toutes les passions sont en lui des fureurs: 
Mais il a des vertus qui rachètent ses vices. 
Eh! qui saurait, madame, où placer ses services, 
S’il ne nous fallait suivre et ne chérir jamais 
Que des coeurs sans faiblesse, et des princes parfaits? 
Tout mon sang est à lui; mais enfin cette épée 
Dans celui des Français à regret s’est trempée; 
Ce fils de Charles Six... 

ADÉLAÏDE.

                                                 Osez le nommer roi, 
Il l’est, il le mérite. 

COUCY.

                                              Il ne l’est pas pour moi. 
Je voudrais, il est vrai, lui porter mon hommage; 
Tous mes voeux sont pour lui; mais l’amitié m’engage. 
Mon bras est à Vendôme, et ne peut aujourd’hui 
Ni servir, ni traiter, ni changer, qu’avec lui. 
Le malheur de nos temps, nos discordes sinistres, 
Charles qui s’abandonne à d’indignes ministres, 
Dans ce cruel parti tout l’a précipité 
Je ne peux à mon choix fléchir sa volonté. 
J’ai souvent, de son coeur aigrissant les blessures, 
Révolté sa fierté par des vérités dures: 
Vous seule, à votre roi le pourriez rappeler, 
Madame, et c’est de quoi je cherche à vous parler. 
J’aspirai jusqu’à vous, avant qu’aux murs de Lille 
Vendôme trop heureux vous donnât cet asile; 
Je crus que vous pouviez, approuvant mon dessein
Accepter sans mépris mon hommage et ma main; 
Que je pouvais unir, sans une aveugle audace, 
Les lauriers des Guesclin aux lauriers de ma race: 
La gloire le voulait, et peut-être l’amour, 
Plus puissant et plus doux, l’ordonnait à son tour; 
Mais à de plus beaux noeuds je vous vois destinée. 
La guerre dans Cambrai vous avait amenée 
Parmi les flots d’un peuple à soi-même livré, 
Sans raison, sans justice, et de sang enivré. 
Un ramas de mutins, troupe indigne de vivre, 
Vous méconnut assez pour oser vous poursuivre; 
Vendôme vint, parut, et son heureux secours 
Punit leur insolence, et sauva vos beaux jours. 
Quel Français, quel mortel, eût pu moins entreprendre? 
Et qui n’aurait brigué l’honneur de vous défendre? 
La guerre en d’autres lieux égarait ma valeur; 
Vendôme vous sauva, Vendôme eut ce bonheur: 
La gloire en est à lui, qu’il en ait le salaire; 
Il a par trop de droits mérité de vous plaire; 
Il est prince, il est jeune, il est votre vengeur: 
Ses bienfaits et son nom, tout parle en sa faveur. 
La justice et l’amour vous pressent de vous rendre: 
Je n’ai rien fait pour vous, je n’ai rien à prétendre; 
Je me tais.., mais sachez que, pour vous mériter, 
A tout autre qu’à lui j’irais vous disputer; 
Je céderais à peine aux enfants des rois même: 
Mais Vendôme est mon chef, il vous adore, il m’aime; 
Coucy, ni vertueux, ni superbe à demi, 
Aurait bravé le prince, et cède à son ami. 
Je fais plus; de mes sens maîtrisant la faiblesse, 
J’ose de mon rival appuyer la tendresse, 
Vous montrer votre gloire, et ce que vous devez 
Au héros qui vous sert et par qui vous vivez. 
Je verrai d’un oeil sec et d’un coeur sans envie 
Cet hymen qui pouvait empoisonner ma vie. 
Je réunis pour vous mon service et mes voeux; 
Ce bras qui fut à lui combattra pour tous deux; 
Voilà mes sentiments. Si je me sacrifie, 
L’amitié me l’ordonne, et surtout la patrie. 
Songez que si l’hymen vous range sous sa loi, 
Si ce prince est à vous, il est à votre roi. 

ADÉLAÏDE.

Qu’avec étonnement, seigneur, je vous contemple! 
Que vous donnez au monde un rare et grand exemple! 
Quoi! ce coeur (je le crois sans feinte et sans détour) 
Connaît l’amitié seule, et peut braver l’amour! 
Il faut vous admirer quand on sait vous connaître: 
Vous servez votre ami, vous servirez mon maître. 
Un coeur si généreux doit penser comme moi: 
Tous ceux de votre sang sont l’appui de leur roi. 
Eh bien! de vos vertus je demande une grâce. 

COUCY.

Vos ordres sont sacrés: que faut-il que je fasse? 

ADÉLAÏDE.

Vos conseils généreux me pressent d’accepter 
Ce rang, dont un grand prince a daigné me flatter. 
Je n’oublierai jamais combien son choix m’honore; 
J’en vois toute la gloire; et quand je songe encore 
Qu’avant qu’il fût épris de cet ardent amour, 
Il daigna me sauver et l’honneur et le jour, 
Tout ennemi qu’il est de son roi légitime, 
Tout vengeur des Anglais, tout protecteur du crime, 
Accablée à ses yeux du poids de ses bienfaits, 
Je crains de l’affliger, seigneur, et je me tais. 
Mais, malgré son service et ma reconnaissance, 
Il faut par des refus répondre à sa constance: 
Sa passion m’afflige; il est dur à mon coeur, 
Pour prix de tant de soins, de causer son malheur. 
A ce prince, à moi-même, épargnez cet outrage: 
Seigneur, vous pouvez tout sur ce jeune courage. 
Souvent on vous a vu, par vos conseils prudents, 
Modérer de son coeur les transports turbulents. 
Daignez débarrasser ma vie et ma fortune 
De ces noeuds trop brillants, dont l’éclat m’importune. 
De plus fières beautés, de plus dignes appas, 
Brigueront sa tendresse, où je ne prétends pas. 
D’ailleurs, quel appareil, quel temps, pour l’hyménée! 
Des armes de mon roi Lille est environnée; 
J’entends de tous cotés les clameurs des soldats, 
Et les sons de la guerre, et les cris du trépas. 
La terreur me consume; et votre prince ignore 
Si Nemours... si son frère, hélas! respire encore! 
Ce frère qu’il aima... ce vertueux Nemours... 
On disait que la Parque avait tranché ses jours; 
Que la France en aurait une douleur mortelle! 
Seigneur, au sang des rois il fut toujours fidèle. 
S’il est vrai que sa mort... Excusez mes ennuis, 
Mon amour pour mes rois, et le trouble où je suis. 

COUCY.

Vous pouvez l’expliquer au prince qui vous aime, 
Et de tous vos secrets l’entretenir vous-même: 
Il va venir, madame, et peut-être vos voeux... 

ADÉLAÏDE.

Ah! Coucy, prévenez le malheur de tous deux. 
Si vous aimez ce prince, et si, dans mes alarmes, 
Avec quelque pitié vous regardez mes larmes, 
Sauvez-le, sauvez-moi, de ce triste embarras; 
Daignez tourner ailleurs ses desseins et ses pas. 
Pleurante et désolée empêchez qu’il me voie. 

COUCY.

Je plains cette douleur où votre âme est en proie; 
Et, loin de la gêner d’un regard curieux, 
Je baisse devant elle un oeil respectueux: 
Mais quel que soit l’ennui dont votre coeur soupire, 
Je vous ai déjà dit ce que j’ai du vous dire; 
Je ne puis rien de plus: le prince est soupçonneux; 
Je lui serais suspect en expliquant vos voeux. 
Je sais à quel excès irait sa jalousie, 
Quel poison mes discours répandraient sur sa vie: 
Je vous perdrais peut-être; et mon soin dangereux, 
Madame, avec un mot, ferait trois malheureux. 
Vous, à vos intérêts rendez-vous moins contraire, 
Pesez sans passion l’honneur qu’il veut vous faire. 
Moi, libre entre vous deux, souffrez que, dès ce jour, 
Oubliant à jamais le langage d’amour, 
Tout entier à la guerre, et maître de mon âme, 
J’abandonne à leur sort et vos voeux et sa flamme. 
Je crains de l’affliger, je crains de vous trahir; 
Et ce n’est qu’aux combats que je dois le servir. 
Laissez-moi d’un soldat garder le caractère, 
Madame; et puisque enfin la France vous est chère. 
Rendez-lui ce héros qui serait son appui 
Je vous laisse y penser, et je cours près de lui. 
Adieu, madame... 

SCÈNE II.
ADÉLAÏDE, TAÏSE.

ADÉLAÏDE.

                       Où suis-je? hélas! tout m’abandonne. 
Nemours... de tous côtés le malheur m’environne. 
Ciel! qui m’arrachera de ce cruel séjour? 

TAÏSE.

Quoi! du duc de Vendôme et le choix et l’amour, 
Quoi! ce rang qui ferait le bonheur ou l’envie
De toutes les beautés dont la France est remplie, 
Ce rang qui touche au trône, et qu’on met à vos pieds, 
Ferait couler les pleurs dont vos yeux sont noyés? 

ADÉLAÏDE.

Ici, du haut des cieux, du Guesclin me contemple; 
De la fidélité ce héros fut l’exemple: 
Je trahirais le sang qu’il versa pour nos lois, 
Si j’acceptais la main du vainqueur de nos rois. 

TAÏSE.

Quoi dans ces tristes temps de ligues et de haines, 
Qui confondent des droits les bornes incertaines, 
Où le meilleur parti semble encor si douteux, 
Où les enfants des rois sont divisés entre eux; 
Vous, qu’un astre plus doux semblait avoir formée 
Pour unir tous les coeurs et pour en être aimée; 
Vous refusez l’honneur qu’on offre à vos appas, 
Pour l’intérêt d’un roi qui ne l’exige pas? 

ADÉLAÏDE, en pleurant.

Mon devoir me rangeait du parti de ses armes. 

TAÏSE.

Ah! le devoir tout seul fait-il verser des larmes? 
Si Vendôme vous aime, et si, par son secours... 

ADÉLAÏDE.

Laisse là ses bienfaits, et parle de Nemours. 
N’en as-tu rien appris? Sait-on s’il vit encore? 

TAÏSE.

Voilà donc en effet le soin qui vous dévore, 
Madame? 

ADÉLAÏDE.

                       Il est trop vrai: je l’avoue, et mon coeur 
Ne peut plus soutenir le poids de sa douleur. 
Elle échappe, elle éclate, elle se justifie; 
Et si Nemours n’est plus, sa mort finit ma vie. 

TAÏSE.

Et vous pouviez cacher ce secret à ma foi? 

ADÉLAÏDE.

Le secret de Nemours dépendait-il de moi? 
Nos feux, toujours brûlant dans l’ombre du silence, 
Trompaient de tous les yeux la triste vigilance. 
Séparés l’un de l’autre, et sans cesse présents, 
Nos coeurs de nos soupirs étaient seuls confidents; 
Et Vendôme, surtout, ignorant ce mystère, 
Ne sait pas si mes yeux ont jamais vu son frère. 
Dans les murs de Paris... Mais, ô soins superflus! 
Je te parle de lui, quand peut-être il n’est plus. 
O murs ou j’ai vécu de Vendôme ignorée! 
O temps où, de Nemours en secret adorée, 
Nous touchions l’un et l’autre au fortuné moment 
Qui m’allait aux autels unir à mon amant! 
La guerre a tout détruit. Fidèle au roi son maître, 
Mon amant me quitta, pour m’oublier peut-être; 
Il partit, et mon coeur qui le suivait toujours, 
A vingt peuples armés redemanda Nemours. 
Je portai dans Cambrai ma douleur inutile; 
Je voulus rendre au roi cette superbe ville; 
Nemours à ce dessein devait servir d’appui; 
L’amour me conduisait, je faisais tout pour lui. 
C’est lui qui, d’une fille animant le courage, 
D’un peuple factieux me fit braver la rage. 
Il exposa mes jours, pour lui seul réservés, 
Jours tristes, jours affreux, qu’un autre a conservés! 
Ah! qui m’éclaircira d’un destin que j’ignore? 
Français, qu’avez-vous fait du héros que j’adore? 
Ses lettres autrefois, chers gages de sa foi, 
Trouvaient mille chemins pour venir jusqu’à moi. 
Son silence me tue; hélas! il sait peut-être 
Cet amour qu’à mes yeux son frère a fait paraître. 
Tout ce que j’entrevois conspire à m’alarmer; 
Et mon amant est mort, ou cesse de m’aimer! 
Et pour comble de maux, je dois tout à son frère! 

TAÏSE.

Cachez bien à ses yeux ce dangereux mystère: 
Pour vous, pour votre amant, redoutez son courroux. 
Quelqu’un vient. 

ADÉLAÏDE.

                         C’est lui-même, ô ciel! 

TAÏSE.

                                                    Contraignez-vous. 

SCÈNE III.
LE DUC DE VENDOME, ADÉLAÏDE, TAÏSE.

VENDÔME.

J’oublie à vos genoux, charmante Adélaïde(var1), 
Le trouble et les horreurs où mon destin me guide; 
Vous seule adoucissez les maux que nous souffrons, 
Vous nous rendez plus pur l’air que nous respirons. 
La discorde sanglante afflige ici la terre; 
Vos jours sont entourés des pièges de la guerre. 
J’ignore à quel destin le ciel veut me livrer(6);
Mais si d’un peu de gloire il daigne m’honorer, 
Cette gloire, sans vous obscure et languissante, 
Des flambeaux de l’hymen deviendra plus brillante. 
Souffrez que mes lauriers, attachés par vos mains, 
Écartent le tonnerre et bravent les destins; 
Ou, si le ciel jaloux a conjuré ma perte, 
Souffrez que de nos noms ma tombe au moins couverte, 
Apprenne à l’avenir que Vendôme amoureux 
Expira votre époux, et périt trop heureux. 

ADÉLAÏDE.

Tant d’honneurs, tant d’amour, servent à me confondre. 
Prince... Que lui dirai-je? et comment lui répondre? 
Ainsi, seigneur... Coucy ne vous a point parlé? 

VENDÔME.

Non, madame... D’où vient que votre coeur troublé 
Répond en frémissant à ma tendresse extrême? 
Vous parlez de Coucy, quand Vendôme vous aime! 

ADÉLAÏDE.

Prince, s’il était vrai que ce brave Nemours 
De ses ans pleins de gloire eût terminé le cours, 
Vous qui le chérissiez d’une amitié si tendre, 
Vous qui devez au moins des larmes à sa cendre, 
Au milieu des combats, et près de son tombeau, 
Pourriez-vous de l’hymen allumer le flambeau? 

VENDÔME.

Ah! je jure par vous, vous qui m’êtes si chère, 
Par les doux noms d’amants, par le saint nom de frère, 
Que Nemours, après vous, fut toujours à mes yeux 
Le plus cher des mortels, et le plus précieux. 
Lorsqu’à mes ennemis sa valeur fut livrée, 
Ma tendresse en souffrit, sans en être altérée. 
Sa mort m’accablerait des plus horribles coups; 
Et pour m’en consoler, mon coeur n’aurait que vous. 
Mais on croit trop ici l’aveugle renommée, 
Son infidèle voix vous a mal informée: 
Si mon frère était mort, doutez-vous que son roi, 
Pour m’apprendre sa perte, eût dépêché vers moi? 
Ceux que le ciel forma d’une race si pure, 
Au milieu de la guerre écoutant la nature, 
Et protecteurs des lois que l’honneur doit dicter, 
Même en se combattant, savent se respecter. 
A sa perte, en un mot, donnons moins de créance. 
Un bruit plus vraisemblable, et m’afflige, et m’offense: 
On dit que vers ces lieux il a porté ses pas. 

ADÉLAÏDE.

Seigneur, il est vivant? 

VENDÔME.

                                              Je lui pardonne, hélas! 
Qu’au parti de son roi son intérêt le range; 
Qu’il le défende ailleurs, et qu’ailleurs il le venge; 
Qu’il triomphe pour lui, je le veux, j’y consens: 
Mais se mêler ici parmi les assiégeants, 
Me chercher, m’attaquer, moi, son ami, son frère... 

ADÉLAÏDE.

Le roi le veut, sans doute. 

VENDÔME.

                                              Ah! destin trop contraire! 
Se pourrait-il qu’un frère, élevé dans mon sein, 
Pour mieux servir son roi levât sur moi sa main? 
Lui qui devrait plutôt, témoin de cette fête,
Partager, augmenter, mon bonheur qui s’apprête. 

ADÉLAÏDE.

Lui? 

VENDÔME.

        C’est trop d’amertume en des moments si doux.
Malheureux par un frère, et fortuné par vous, 
Tout entier à vous seule, et bravant tant d’alarmes, 
Je ne veux voir que vous, mon hymen, et vos charmes. 
Qu’attendez-vous? donnez à mon coeur éperdu 
Ce coeur que j’idolâtre, et qui m’est si bien dû. 

ADÉLAÏDE.

Seigneur, de vos bienfaits mon âme est pénétrée; 
La mémoire à jamais m’en est chère et sacrée; 
Mais c’est trop prodiguer vos augustes bontés, 
C’est mêler trop de gloire à mes calamités; 
Et cet honneur... 

VENDÔME.

                       Comment! ô ciel! qui vous arrête? 

ADÉLAÏDE.

Je dois... 

SCÈNE IV.
VENDOME, ADÉLAÏDE, TAÏSE, COUCY.

COUCY.

                       Prince, il est temps, marchez à notre tête. 
Déjà les ennemis sont au pied des remparts. 
Échauffez nos guerriers du feu de vos regards: 
Venez vaincre. 

VENDÔME.

Ah! courons dans l’ardeur qui me presse, 
Quoi! vous n’osez d’un mot rassurer ma tendresse? 
Vous détournez les veux! vous tremblez! et je voi 
Que vous cachez des pleurs qui ne sont pas pour moi. 

COUCY.

Le temps presse. 

VENDÔME.

                       Il est temps que Vendôme périsse: 
Il n’est point de Français que l’amour avilisse: 
Amants aimés, heureux, ils cherchent les combats, 
Ils courent à la gloire; et je vole au trépas(7).
Allons, brave Coucy, la mort la plus cruelle, 
La mort, que je désire, est moins barbare qu’elle. 

ADÉLAÏDE.

Ah! seigneur, modérez cet injuste courroux; 
Autant que je le dois je m’intéresse à vous. 
J’ai payé vos bienfaits, mes jours, ma délivrance, 
Par tous les sentiments qui sont en ma puissance; 
Sensible à vos dangers, je plains votre valeur. 

VENDÔME.

Ah! que vous savez bien le chemin de mon coeur? 
Que vous savez mêler la douceur à l’injure! 
Un seul mot m’accablait, un seul mot me rassure. 
Content, rempli de vous, j’abandonne ces lieux, 
Et crois voir ma victoire écrite dans vos yeux. 

SCÈNE V.
ADÉLAÏDE, TAÏSE.

TAÏSE.

Vous voyez sans pitié sa tendresse alarmée. 

ADÉLAÏDE.

Est-il bien vrai? Nemours serait-il dans l’armée? 
O discorde fatale! amour plus dangereux! 
Que vous coûterez cher à ce coeur malheureux! 

FIN DU PREMIER ACTE.

ACTE DEUXIÈME.

SCÈNE I.
VENDOME, COUCY.

VENDÔME.

Nous périssions sans vous, Coucy, je le confesse. 
Vos conseils ont guidé ma fougueuse jeunesse; 
C’est vous dont l’esprit ferme et les yeux pénétrants 
M’ont porté des secours en cent lieux différents. 
Que n’ai-je, comme vous, ce tranquille courage, 
Si froid dans le danger, si calme dans l’orage! 
Coucy m’est nécessaire aux conseils, aux combats; 
Et c’est à sa grande âme à diriger mon bras. 

COUCY.

Ce courage brillant, qu’en vous on voit paraître, 
Sera maître de tout quand vous en serez maître: 
Vous l’avez su régler, et vous avez vaincu. 
Ayez dans tous les temps cette utile vertu 
Qui sait se posséder peut commander au monde. 
Pour moi, de qui le bras faiblement vous seconde, 
Je connais mon devoir, et je vous ai suivi. 
Dans l’ardeur du combat je vous ai peu servi(var2);
Nos guerriers sur vos pas marchaient à la victoire, 
Et suivre les Bourbons, c’est voler à la gloire. 
Vous seul, seigneur, vous seul avez fait prisonnier 
Ce chef des assaillants, ce superbe guerrier. 
Vous l’avez pris vous-même, et, maître de sa vie, 
Vos secours l’ont sauvé de sa propre furie. 

VENDÔME.

D’où vient donc, cher Coucy, que cet audacieux, 
Sous son casque fermé, se cachait à mes veux? 
D’où vient qu’en le prenant, qu’en saisissant ses armes, 
J’ai senti, malgré moi, de nouvelles alarmes? 
Un je ne sais quel trouble en moi s’est élevé; 
Soit que ce triste amour, dont je suis captivé, 
Sur mes sens égarés répandant sa tendresse, 
Jusqu’au sein des combats m’ait prêté sa faiblesse, 
Qu’il ait voulu marquer toutes mes actions 
Par la molle douceur de ses impressions; 
Soit plutôt que la voix de ma triste patrie 
Parle encore en secret au coeur qui l’a trahie; 
Qu’elle condamne encor mes funestes succès, 
Et ce bras qui n’est teint que du sang des Français(8).

COUCY.

Je prévois que bientôt cette guerre fatale, 
Ces troubles intestins de la maison royale,
Ces tristes factions, céderont au danger 
D’abandonner la France au fils de l’étranger. 
Je vois que de l’Anglais la race est peu chérie, 
Que leur joug est pesant, qu’on aime la patrie, 
Que le sang des Capets est toujours adoré. 
Tôt ou tard il faudra que de ce tronc sacré 
Les rameaux divisés et courbés par l’orage, 
Plus unis et plus beaux, soient notre unique ombrage. 
Nous, seigneur, n’avons-nous rien à nous reprocher? 
Le sort au prince anglais voulut vous attacher; 
De votre sang, du sien, la querelle est commune: 
Vous suivez son parti, je suis votre fortune. 
Comme vous aux Anglais le destin m’a lié: 
Vous, par le droit du sang; moi, par notre amitié: 
Permettez-moi ce mot... Eh quoi! votre âme émue... 

VENDÔME.

Ah! voilà ce guerrier qu’on amène à ma vue. 

SCÈNE II.
VENDOME, LE DUC DE NEMOURS, COUCY,
SOLDATS, SUITE.

VENDÔME.

Il soupire, il paraît accablé de regrets. 

COUCY.

Son sang sur son visage a confondu ses traits; 
Il est blessé sans doute. 

NEMOURS, dans le fond du théâtre(9).

                                              Entreprise funeste 
Qui de ma triste vie arrachera le reste! 
Où me conduisez-vous? 

VENDÔME.

                                              Devant votre vainqueur, 
Qui sait d’un ennemi respecter la valeur. 
Venez, ne craignez rien. 

NEMOURS, se tournant vers son écuyer.

                                              Je ne crains que de vivre; 
Sa présence m’accable, et je ne puis poursuivre. 
Il ne me connaît plus, et mes sens attendris... 

VENDÔME.

Quelle voix, quels accents ont frappé mes esprits? 

NEMOURS, le regardant.

M’as-tu pu méconnaître? 

VENDÔME, l’embrassant.

                                              Ah, Nemours! ah, mon frère! 

NEMOURS.

Ce nom jadis si cher, ce nom me désespère. 
Je ne le suis que trop, ce frère infortuné, 
Ton ennemi vaincu, ton captif enchaîné. 

VENDÔME.

Tu n’es plus que mon frère. Ah! moment plein de charmes! 
Ah! laisse-moi laver ton sang avec mes larmes. 
(A sa suite.) 
Avez-vous par vos soins?...

NEMOURS.

                                              Oui, leurs cruels secours 
Ont arrêté mon sang, ont veillé sur mes jours, 
De la mort que je cherche ont écarté l’approche. 

VENDÔME.

Ne te détourne point, ne crains point mon reproche. 
Mon coeur te fut connu; peux-tu t’en défier? 
Le bonheur de te voir me fait tout oublier. 
J’eusse aimé contre un autre à montrer mon courage. 
Hélas! que je te plains! 

NEMOURS.

                                              Je te plains davantage 
De haïr ton pays, de trahir sans remords 
Et le roi qui t’aimait, et le sang dont tu sors(10).

VENDÔME.

Arrête: épargne-moi l’infâme nom de traître; 
A cet indigne mot je m’oublierais peut-être. 
Frémis d’empoisonner la joie et les douceurs(var3) 
Que ce tendre moment doit verser dans nos coeurs. 
Dans ce jour malheureux que l’amitié l’emporte. 

NEMOURS.

Quel jour! 

VENDÔME.

                       Je le bénis. 

NEMOURS.

                                              Il est affreux. 

VENDÔME.

                                                                     N’importe; 
Tu vis, je te revois, et je suis trop heureux. 
O ciel! de tous côtés vous remplissez mes voeux! 

NEMOURS.

Je te crois. On disait que d’un amour extrême, 
Violent, effréné (car c’est ainsi qu’on aime), 
Ton coeur, depuis trois mois s’occupait tout entier? 

VENDÔME.

J’aime; oui, la renommée a pu le publier; 
Oui, j’aime avec fureur une telle alliance(var4) 
Semblait pour mon bonheur attendre ta présence; 
Oui, mes ressentiments, mes droits, mes alliés, 
Gloire, amis, ennemis, je mets tout à ses pieds. 
(A un officier de sa suite.) 
Allez, et dites-lui que deux malheureux frères, 
Jetés par le destin dans des partis contraires, 
Pour marcher désormais sous le même étendard, 
De ses yeux souverains n’attendent qu’un regard. 
(A Nemours.) 
Ne blâme point l’amour où ton frère est en proie; 
Pour me justifier il suffit qu’on la voie. 

NEMOURS.

O ciel!... elle vous aime!... 

VENDÔME.

                                              Elle le doit, du moins; 
Il n’était qu’un obstacle au succès de mes soins; 
Il n’en est plus; je veux que rien ne nous sépare. 

NEMOURS.

Quels effroyables coups le cruel me prépare! 
Écoute; à ma douleur ne veux-tu qu’insulter? 
Me connais-tu? sais-tu ce que j’ose attenter? 
Dans ces funestes lieux sais-tu ce qui m’amène? 

VENDÔME.

Oublions ces sujets de discorde et de haine(11).

SCÈNE III.
VENDOME, NEMOURS, ADÉLAÏDE, COUCY.

VENDÔME.

Madame, vous voyez que du sein du malheur, 
Le ciel qui nous protège a tiré mon bonheur. 
J’ai vaincu, je vous aime, et je retrouve un frère; 
Sa présence à mon coeur vous rend encor plus chère. 

ADÉLAÏDE.

Le voici! malheureuse! ah! cache au moins tes pleurs 

NEMOURS, entre les bras de son écuyer.

Adélaïde... ô ciel!... c’en est fait, je me meurs. 

VENDÔME.

Que vois-je! Sa blessure à l’instant s’est rouverte! 
Son sang coule! 

NEMOURS.

                       Est-ce à toi de prévenir ma perte? 

VENDÔME.

Ah! mon frère! 

NEMOURS.

                       Ote-toi, je chéris mon trépas. 

ADÉLAÏDE.

Ciel!... Nemours! 

NEMOURS, à Vendôme.

                       Laisse-moi. 

VENDÔME.

                                              Je ne te quitte pas. 

SCÈNE IV.
ADÉLAÏDE, TAÏSE.

ADÉLAÏDE.

On l’emporte: il expire: il faut que je le suive. 

TAÏSE.

Ah! que cette douleur se taise et se captive. 
Plus vous l’aimez, madame, et plus il faut songer 
Qu’un rival violent... 

ADÉLAÏDE.

                                              Je songe à son danger. 
Voilà ce que l’amour et mon malheur lui coûte. 
Taïse, c’est pour moi qu’il combattait, sans doute; 
C’est moi que dans ces murs il osait secourir; 
Il servait son monarque, il m’allait conquérir. 
Quel prix de tant de soins! quel fruit de sa constance! 
Hélas! mon tendre amour accusait son absence:
Je demandais Nemours, et le ciel me le rend: 
J’ai revu ce que j’aime, et l’ai revu mourant: 
Ces lieux sont teints du sang qu’il versait à ma vue. 
Ah! Taïse, est-ce ainsi que je lui suis rendue? 
Va le trouver; va, cours auprès de mon amant. 

TAÏSE.

Eh! ne craignez-vous pas que tant d’empressement 
N’ouvre les yeux jaloux d’un prince qui vous aime? 
Tremblez de découvrir... 

ADÉLAÏDE.

                                              J’y volerai moi-même. 
D’une autre main, Taïse, il reçoit des secours: 
Un autre a le bonheur d’avoir soin de ses jours: 
Il faut que je le voie, et que de son amante 
La faible main s’unisse à sa main défaillante. 
Hélas! des mêmes coups nos deux coeurs pénétrés.. 

TAÏSE.

Au nom de cet amour, arrêtez, demeurez; 
Reprenez vos esprits. 

ADÉLAÏDE.

                                              Rien ne m’en peut distraire. 

SCÈNE V.
VENDOME, ADÉLAÏDE, TAÏSE.

ADÉLAÏDE.

Ah! prince, en quel état laissez-vous votre frère? 

VENDÔME.

Madame, par mes mains son sang est arrêté. 
Il a repris sa force et sa tranquillité. 
Je suis le seul à plaindre, et le seul en alarmes; 
Je mouille en frémissant mes lauriers de mes larmes; 
Et je hais ma victoire et mes prospérités, 
Si je n’ai par mes soins vaincu vos cruautés: 
Si votre incertitude, alarmant mes tendresses, 
Ose encor démentir la foi de vos promesses. 

ADÉLAÏDE.

Je ne vous promis rien: vous n’avez point ma foi; 
Et la reconnaissance est tout ce que je doi. 

VENDÔME.

Quoi! lorsque de ma main je vous offrais l’hommage!. 

ADÉLAÏDE.

D’un si noble présent j’ai vu tout l’avantage; 
Et sans chercher ce rang qui ne m’était pas dû, 
Par de justes respects je vous ai répondu. 
Vos bienfaits, votre amour, et mon amitié même, 
Tout vous flattait sur moi d’un empire suprême 
Tout vous a fait penser qu’un rang si glorieux, 
Présenté par vos mains, éblouirait mes yeux. 
Vous vous trompiez: il faut rompre enfin le silence. 
Je vais vous offenser; je me fais violence: 
Mais, réduite à parler, je vous dirai, seigneur, 
Que l’amour de mes rois est gravé dans mon coeur. 
De votre sang au mien je vois la différence; 
Mais celui dont je sors a coulé pour la France. 
Ce digne connétable en mon coeur a transmis 
La haine qu’un Français doit à ses ennemis; 
Et sa nièce jamais n’acceptera pour maître 
L’allié des Anglais, quelque grand qu’il puisse être. 
Voilà les sentiments que son sang m’a tracés, 
Et s’ils vous font rougir, c’est vous qui m’y forcez. 

VENDÔME.

Je suis, je l’avouerai, surpris de ce langage; 
Je ne m’attendais pas à ce nouvel outrage, 
Et n’avais pas prévu que le sort en courroux, 
Pour m’accabler d’affronts, dût se servir de vous. 
Vous avez fait, madame, une secrète étude 
Du mépris, de l’insulte, et de l’ingratitude; 
Et votre coeur enfin, lent à se déployer, 
Hardi par ma faiblesse, a paru tout entier. 
Je ne connaissais pas tout ce zèle héroïque, 
Tant d’amour pour vos rois, ou tant de politique. 
Mais, vous qui m’outragez, me connaissez-vous bien? 
Vous reste-t-il ici de parti que le mien? 
Vous qui me devez tout, vous qui, sans ma défense, 
Auriez de ces Français assouvi la vengeance, 
De ces mêmes Français, à qui vous vous vantez 
De conserver la foi d’un coeur que vous m’ôtez! 
Est-ce donc là le prix de vous avoir servie(var5)? 

ADÉLAÏDE.

Oui, vous m’avez sauvée; oui, je vous dois la vie; 
Mais, seigneur, mais, hélas! n’en puis-je disposer? 
Me la conserviez-vous pour la tyranniser? 

VENDÔME.

Je deviendrai tyran, mais moins que vous, cruelle; 
Mes yeux lisent trop bien dans votre âme rebelle; 
Tous vos prétextes faux m’apprennent vos raisons: 
Je vois mon déshonneur, je vois vos trahisons. 
Quel que soit l’insolent que ce coeur me préfère, 
Redoutez mon amour, tremblez de ma colère; 
C’est lui seul désormais que mon bras va chercher;
De son coeur tout sanglant j’irai vous arracher; 
Et si, dans les horreurs du sort qui nous accable, 
De quelque joie encor ma fureur est capable, 
Je la mettrai, perfide, à vous désespérer. 

ADÉLAÏDE.

Non, seigneur, la raison saura vous éclairer. 
Non, votre âme est trop noble, elle est trop élevée, 
Pour opprimer ma vie après l’avoir sauvée. 
Mais si votre grand coeur s’avilissait jamais 
Jusqu’à persécuter l’objet de vos bienfaits, 
Sachez que ces bienfaits, vos vertus, votre gloire, 
Plus que vos cruautés, vivront dans ma mémoire. 
Je vous plains, vous pardonne, et veux vous respecter; 
Je vous ferai rougir de me persécuter; 
Et je conserverai, malgré votre menace, 
Une âme sans courroux, sans crainte, et sans audace. 

VENDÔME.

Arrêtez; pardonnez aux transports égarés, 
Aux fureurs d’un amant que vous désespérez. 
Je vois trop qu’avec vous Coucy d’intelligence, 
D’une cour qui me hait embrasse la défense; 
Que vous voulez tous deux m’unir à votre roi, 
Et de mon sort enfin disposer malgré moi. 
Vos discours sont les siens. Ah! parmi tant d’alarmes, 
Pourquoi recourez-vous à ces nouvelles armes? 
Pour gouverner mon coeur, l’asservir, le changer, 
Aviez-vous donc besoin d’un secours étranger? 
Aimez, il suffira d’un mot de votre bouche. 

ADÉLAÏDE.

Je ne vous cache point que du soin qui me touche, 
A votre ami, seigneur, mon coeur s’était remis; 
Je vois qu’il a plus fait qu’il ne m’avait promis. 
Ayez pitié des pleurs que mes yeux lui confient; 
Vous les faites couler, que vos mains les essuient. 
Devenez assez grand pour apprendre à dompter 
Des feux que mon devoir me force à rejeter.
Laissez-moi tout entière à la reconnaissance. 

VENDÔME.

Le seul Coucy, sans doute, a votre confiance; 
Mon outrage est connu; je sais vos sentiments. 

ADÉLAÏDE.

Vous les pourrez, seigneur, connaître avec le temps; 
Mais vous n’aurez jamais le droit de les contraindre, 
Ni de les condamner, ni même de vous plaindre. 
D’un guerrier généreux j’ai recherché l’appui; 
Imitez sa grande âme, et pensez comme lui. 

SCÈNE VI.

VENDOME.

Eh bien! c’en est donc fait! l’ingrate, la parjure, 
A mes yeux sans rougir étale mon injure: 
De tant de trahison l’abîme est découvert; 
Je n’avais qu’un ami, c’est lui seul qui me perd. 
Amitié, vain fantôme, ombre que j’ai chérie, 
Toi qui me consolais des malheurs de ma vie, 
Bien que j’ai trop aimé, que j’ai trop méconnu, 
Trésor cherché sans cesse, et jamais obtenu! 
Tu m’as trompé, cruelle, autant que l’amour même; 
Et maintenant, pour prix de mon erreur extrême, 
Détrompé des faux biens, trop faits pour me charmer, 
Mon destin me condamne à ne plus rien aimer. 
Le voilà cet ingrat qui, fier de son parjure, 
Vient encor de ses mains déchirer ma blessure. 

SCÈNE VII.
VENDOME, COUCY.

COUCY.

Prince, me voilà prêt disposez de mon bras... 
Mais d’où naît à mes yeux cet étrange embarras? 
Quand vous avez vaincu, quand vous sauvez un frère, 
Heureux de tous côtés, qui peut donc vous déplaire? 

VENDÔME.

Je suis désespéré, je suis haï, jaloux. 

COUCY.

Eh bien! de vos soupçons quel est l’objet, qui? 

VENDÔME.

                                                                                   Vous, 
Vous, dis-je; et du refus qui vient de me confondre, 
C’est vous, ingrat ami, qui devez me répondre. 
Je sais qu’Adélaïde ici vous a parlé; 
En vous nommant à moi, la perfide a tremblé; 
Vous affectez sur elle un odieux silence, 
Interprète muet de votre intelligence: 
Elle cherche à me fuir, et vous à me quitter. 
Je crains tout, je crois tout. 

COUCY.

                                              Voulez-vous m’écouter? 

VENDÔME.

Je le veux. 

COUCY.

                       Pensez-vous que j’aime encor la gloire? 
M’estimez-vous encore, et pourrez-vous me croire? 

VENDÔME.

Oui, jusqu’à ce moment je vous crus vertueux; 
Je vous crus mon ami. 

COUCY.

                                              Ces titres glorieux 
Furent toujours pour moi l’honneur le plus insigne; 
Et vous allez juger si mon âme en est digne. 
Sachez qu’Adélaïde avait touché mon coeur 
Avant que, de sa vie heureux libérateur(var6),
Vous eussiez par vos soins, par cet amour sincère, 
Surtout par vos bienfaits, tant de droits de lui plaire. 
Moi, plus soldat que tendre, et dédaignant toujours 
Ce grand art de séduire inventé dans les cours, 
Ce langage flatteur, et souvent si perfide, 
Peu fait pour mon esprit peut-être trop rigide, 
Je lui parlai d’hymen; et ce noeud respecté, 
Resserré par l’estime et par l’égalité, 
Pouvait lui préparer des destins plus propices 
Qu’un rang plus élevé mais sur des précipices. 
Hier avec la nuit je vins dans vos remparts; 
Tout votre coeur parut à mes premiers regards. 
De cet ardent amour la nouvelle semée, 
Par vos emportements me fut trop confirmée. 
Je vis de vos chagrins les funestes accès; 
J’en approuvai la cause, et j’en blâmai l’excès. 
Aujourd’hui j’ai revu cet objet de vos larmes; 
D’un oeil indifférent j’ai regardé ses charmes. 
Libre et juste auprès d’elle, à vous seul attaché, 
J’ai fait valoir les feux dont vous êtes touché; 
J’ai de tous vos bienfaits rappelé la mémoire, 
L’éclat de votre rang, celui de votre gloire, 
Sans cacher vos défauts vantant votre vertu, 
Et pour vous contre moi j’ai fait ce que j’ai dû. 
Je m’immole à vous seul, et je me rends justice; 
Et, si ce n’est assez d’un si grand sacrifice, 
S’il est quelque rival qui vous ose outrager, 
Tout mon sang est à vous, et je cours vous venger. 

VENDÔME.

Ah! généreux ami, qu’il faut que je révère, 
Oui, le destin dans toi me donne un second frère; 
Je n’en étais pas digne, il le faut avouer: 
Mon coeur… 

COUCY.

                       Aimez-moi, prince, au lieu de me louer; 
Et si vous me devez quelque reconnaissance, 
Faites votre bonheur, il est ma récompense. 
Vous voyez quelle ardente et fière inimitié 
Votre frère nourrit contre votre allié. 
Sur ce grand intérêt souffrez que je m’explique(var7).
Vous m’avez soupçonné de trop de politique, 
Quand j’ai dit que bientôt on verrait réunis 
Les débris dispersés de l’empire des lis. 
Je vous le dis encore au sein de votre gloire; 
Et vos lauriers brillants, cueillis par la victoire, 
Pourront sur votre front se flétrir désormais 
S’ils n’y sont soutenus de l’olive de paix. 
Tous les chefs de l’État, lassés de ces ravages, 
Cherchent un port tranquille après tant de naufrages; 
Gardez d’être réduit au hasard dangereux 
De vous voir, ou trahir, ou prévenir par eux. 
Passez-les en prudence, aussi bien qu’en courage. 
De cet heureux moment prenez tout l’avantage; 
Gouvernez la fortune, et sachez l’asservir: 
C’est perdre ses faveurs que tarder d’en jouir: 
Ses retours sont fréquents, vous devez les connaître. 
Il est beau de donner la paix à votre maître. 
Son égal aujourd’hui, demain dans l’abandon, 
Vous vous verrez réduit à demander pardon. 
La gloire vous conduit: que la raison vous guide. 

VENDÔME.

Brave et prudent Coucy, crois-tu qu’Adélaïde 
Dans son coeur amolli partagerait mes feux, 
Si le même parti nous unissait tous deux? 
Penses-tu qu’à m’aimer je pourrais la réduire? 

COUCY.

Dans le fond de son coeur je n’ai point voulu lire: 
Mais qu’importe pour vous ses voeux et ses desseins? 
Faut-il que l’amour seul fasse ici nos destins? 
Lorsque Philippe-Auguste, aux plaines de Bovines,
De l’État déchiré répara les ruines, 
Quand seul il arrêta, dans nos champs inondés, 
De l’empire germain les torrents débordés; 
Tant d’honneurs étaient-ils l’effet de sa tendresse? 
Sauva-t-il son pays pour plaire à sa maîtresse? 
Verrai-je un si grand coeur à ce point s’avilir? 
Le salut de l’État dépend-il d’un soupir? 
Aimez, mais en héros qui maîtrise son âme, 
Qui gouverne à la fois ses États et sa flamme. 
Mon bras contre un rival est prêt à vous servir; 
Je voudrais faire plus, je voudrais vous guérir. 
On connaît peu l’amour, on craint trop son amorce; 
C’est sur nos lâchetés qu’il a fondé sa force; 
C’est nous qui sous son nom troublons notre repos; 
Il est tyran du faible, esclave du héros. 
Puisque je l’ai vaincu, puisque je le dédaigne, 
Dans l’âme d’un Bourbon souffrirez-vous qu’il règne? 
Vos autres ennemis par vous sont abattus, 
Et vous devez en tout l’exemple des vertus. 

VENDÔME.

Le sort en est jeté, je ferai tout pour elle; 
Il faut bien à la fin désarmer la cruelle; 
Ses lois seront mes lois, son roi sera le mien; 
Je n’aurai de parti, de maître que le sien. 
Possesseur d’un trésor où s’attache ma vie, 
Avec mes ennemis je me réconcilie; 
Je lirai dans ses yeux mon sort et mon devoir; 
Mon coeur est enivré de cet heureux espoir. 
Enfin, plus de prétexte à ses refus injustes: 
Raison, gloire, intérêt, et tous ces droits augustes 
Des princes de mon sang et de mes souverains, 
Sont des liens sacrés resserrés par ses mains. 
Du roi, puisqu’il le faut, soutenons la couronne; 
La vertu le conseille, et la beauté l’ordonne. 
Je veux entre tes mains, en ce fortuné jour, 
Sceller tous les serments que je fais à l’amour: 
Quant à mes intérêts, que toi seul en décide. 

COUCY.

Souffrez donc près du roi que mon zèle me guide; 
Peut-être il eût fallu que ce grand changement 
Ne fût dû qu’au héros, et non pas à l’amant; 
Mais si d’un si grand coeur une femme dispose, 
L’effet en est trop beau pour en blâmer la cause; 
Et mon coeur, tout rempli de cet heureux retour, 
Bénit votre faiblesse, et rend grâce à l’amour(12).

FIN DU DEUXIÈME ACTE.

Troisième acte.

 


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
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THÉÂTRE II

ADÉLAÏDE DU GUESCLIN

NOTES.

Note_1 La première édition de cette tragédie parut sous ce titre: Adélayde du Guesclin, tragédie par M. de Voltaire, représentée, pour la première fois, le 18 janvier 1754, et remise au théâtre le 9 septembre 1765, donnée au public par M. Lekain, comédien ordinaire du roi. Paris, veuve Duchesne, 1766, in-8°. Elle était précédée d’une Préface de l’éditeur, qui commençait ainsi: « L’auteur m’ayant laissé le maître de cette tragédie, j’ai cru ne pouvoir mieux faire que d’imprimer la lettre qu’il écrivait à cette occasion à un de ses amis. » 
Venait ensuite cette lettre, qui forme les alinéas 5 à 12 de l’Avertissement de Kehl. Après la Préface de l’édition de 1766, on trouvait cet Avertissement de l’éditeur
« On osera rappeler ici ce que l’auteur n’a pu dire: c’est que le Temple du Goût, qui avait paru quelque temps avant Adélayde, fut cause du peu de succès de cette tragédie. 
« Bien juger et bien composer, c’en était trop à la fois; on ne le pardonna point à l’auteur. Aujourd’hui le public, plus instruit et plus équitable, a senti que cette pièce joignait aux beautés dont elle est remplie l’avantage d’avoir exposé sur la scène un des plus sublimes cinquièmes actes qui aient encore paru, d’avoir fait entendre pour la première fois des noms chers aux Français, d’avoir peint en vers très beaux et très harmonieux les sentiments du patriotisme monarchique, sentiments si puissants sur une nation connue et distinguée dans tous les temps par sa fidélité et son amour pour ses rois. » 
La reprise de 1765 fut le sujet de la Lettre à un ami de province, contenant quelques observations sur Adélaïde du Guesclin, tragédie de M. de Voltaire. Amsterdam (Paris), 1765, in-12 de trente pages. En 1752, il avait paru des Observations sur la tragédie du Duc de Foix de M. de Voltaire, par M. le chevalier de La Morlière, in-12 de quarante-deux pages. (B.) 

Note_2 On se rappelle ces vers de Voltaire: 
 

Lefranc de Pompignan dit à tout l’univers
Que le roi lit sa prose et même encor ses vers.

Voyez la satire intitulée: Le Russe à Paris. (B.) 

Note_3 Oghières, ou Hoguère, ou Hogguers, était un banquier suisse, menant grand train, recevant la cour et la ville, et propriétaire du château de Châtillon près Clamart. Voltaire fut de sa société en 1748, au moment des intrigues suédoises du baron de Gortz. Voir la Jeunesse de Voltaire par M. Gustave Desnoiresterres. 

Note_4 On a trouvé dans les papiers de M. de Voltaire une tragédie d’Alamire, et une autre intitulée: le duc d’Alençon, ou les Frères ennemis. Toutes deux sont encore le même sujet qu’Adélaïde. La scène de la première est en Espagne, et ressemble beaucoup plus au Duc de Foix qu’à Adélaïde. La seconde n’est qu’en trois actes; les rôles de femmes ont été supprimés. L’auteur l’avait faite pour les princes, frères du roi de Prusse, qui s’amusaient à jouer des tragédies françaises 
Nous n’avons pas cru devoir faire entrer ces pièces dans la collection des Oeuvres de M. de Voltaire; mais nous donnons le Duc de Foix à la fin d’Adélaïde. (K.) — Le Duc d’Alençon, imprimé pour la première fois en 1821, a depuis été admis dans deux éditions des Oeuvres de Voltaire. Je le donne immédiatement après Adélaïde du Guesclin. Quant à Alamire, dont je possède le manuscrit de la main de Wagnière, je n’ai pas osé imprimer cette quatrième version de la même pièce. (B.) 

Note_5 « Le poète n’ose ici, dit M. A. Lacroix dans son étude sur l’Influence de Shakespeare, appliquer la manière du tragique anglais; pourtant le cadre se prêtait bien à l’une de ces peintures vastes. Shakespeare, lui aussi, avait jeté l’un de ses drames au milieu de cette fameuse époque de Henri IV, de Henri V, et de Charles VII. Mais quels immenses tableaux il nous déroule! C’est la vie d’un peuple, c’est son histoire qui nous apparaît!... » Et Voltaire, de son côté: « J’aurais bien voulu parler un peu de ce fou de Charles VI, de cette mégère Isabeau, de ce grand homme Henri V; mais, quand j’en ai voulu dire un mot, j’ai vu que je n’en avais pas le temps... La passion occupe toute la pièce d’un bout à l’autre. L’amour est une étrange chose! quand il est quelque part, il y veut dominer; point de compagnon, point d’épisode. » On voit par là comme le but de Voltaire est différent de celui de Shakespeare. (G. A.) 

Note_6 Imitation de ces vers de Cinna (acte I, scène iv): 
 

Si le ciel me réserve un destin rigoureux, 
Je mourrai tout ensemble heureux et malheureux: 
Heureux pour vous servir d’avoir perdu la vie, 
Malheureux de mourir sans vous avoir servie.

Note_7 Ces vers étaient de circonstance, car la campagne de l734 allait s’ouvrir. 

Note_8 On lit dans la Henriade, chant III, vers 222: 

Mon bras n’est encor teint que du sang des Français.

Note_9 Il a le bras en écharpe. « Je conviens que Nemours, écrit Voltaire avant la représentation, n’est pas, à beaucoup près, si grand, si intéressant, si occupant le théâtre que son emporté de frère. Je suis encore bien heureux qu’on puisse aimer un peu Nemours, après que Vendôme a saisi, pendant deux actes, l’attention et le coeur des spectateurs. Si le personnage de Nemours est souffert, je regarde comme un coup de l’art d’avoir fait supporter un personnage qui devait être insipide. » Voltaire ne soupçonnait pas que ce serait le bras en écharpe de Nemours qui provoquerait les sifflets. (G. A.) 

Note_10 C’est la réponse du chevalier Bayard mourant au connétable le Bourbon. 

Note_11« Il semble que quand Nemours et Vendôme se voient, dit encore Voltaire, c’était bien là le cas de parler de Charles VI et de Charles VII; point du tout. Pourquoi cela? C’est qu’aucun d’eux ne s’en soucie; c’est qu’ils sont tous deux amoureux comme des fous... Et si j’ai à me féliciter un peu, c’est que j’aie traité cette passion de façon qu’il n’y a pas de place pour l’ambition et la politique. » 

Note_12 « Ce Vendôme, dit Voltaire lui-même, n’intéresse peut-être pas assez, parce qu’il n’est point aimé, et parce qu’on ne pardonne point à un héros français d’être furieux contre une honnête femme qui lui dit de si bonnes raisons. Coucy vient encore prouver à notre homme qu’il est un pauvre homme d’être si amoureux. Tout cela fait qu’on ne prend pas un intérêt bien tendre au succès de cet amour. »