OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE
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ZAÏRE

ACTE QUATRIÈME.

SCÈNE I. 

ZAÏRE, FATIME.

FATIME.

Que je vous plains, madame, et que je vous admire! 
C'est le Dieu des chrétiens, c'est Dieu qui vous inspire; 
Il donnera la force à vos bras languissants 
De briser des liens si chers et si puissants. 

ZAÏRE.

Eh! pourrais-je achever ce fatal sacrifice? 

FATIME.

Vous demandez sa grâce, il vous doit sa justice: 
De votre coeur docile il doit prendre le soin. 

ZAÏRE.

Jamais de son appui je n'eus tant de besoin. 

FATIME.

Si vous ne voyez plus votre auguste famille, 
Le Dieu que vous servez vous adopte pour fille; 
Vous êtes dans ses bras, il parle à votre coeur; 
Et quand ce saint pontife, organe du Seigneur, 
Ne pourrait aborder dans ce palais profane... 

ZAÏRE.

Ah! j'ai porté la mort dans le sein d'Orosmane. 
J'ai pu désespérer le coeur de mon amant! 
Quel outrage, Fatime, et quel affreux moment! 
Mon Dieu, vous l'ordonnez!... j'eusse été trop heureuse. 

FATIME.

Quoi! regretter encor cette chaîne honteuse! 
Hasarder la victoire, ayant tant combattu! 

ZAÏRE.

Victoire infortunée! inhumaine vertu! 
Non, tu ne connais pas ce que je sacrifie. 
Cet amour si puissant, ce charme de ma vie, 
Dont j'espérais, hélas! tant de félicité, 
Dans toute son ardeur n'avait point éclaté. 
Fatime, j'offre à Dieu mes blessures cruelles, 
Je mouille devant lui de larmes criminelles 
Ces lieux où tu m'as dit qu'il choisit son séjour; 
Je lui crie en pleurant: Ote-moi mon amour, 
Arrache-moi mes voeux, remplis-moi de toi-même; 
Mais, Fatime, à l'instant les traits de ce que j'aime, 
Ces traits chers et charmants, que toujours je revoi, 
Se montrent dans mon âme entre le ciel et moi. 
Eh bien! race des rois, dont le ciel me fit naître, 
Père, mère, chrétiens, vous mon Dieu, vous mon maître, 
Vous qui de mon amant me privez aujourd'hui, 
Terminez donc mes jours, qui ne sont plus pour lui! 
Que j'expire innocente, et qu'une main si chère 
De ces yeux qu'il aimait ferme au moins la paupière! 
Ah! que fait Orosmane? Il ne s'informe pas 
Si j'attends loin de lui la vie ou le trépas(40);
Il me fuit, il me laisse, et je n'y peux survivre. 

FATIME.

Quoi! vous! fille des rois, que vous prétendez suivre, 
Vous, dans les bras d'un Dieu, votre éternel appui... 

ZAÏRE.

Eh! pourquoi mon amant n'est-il pas né pour lui? 
Orosmane est-il fait pour être sa victime? 
Dieu pourrait-il haïr un coeur si magnanime? 
Généreux, bienfaisant, juste, plein de vertus; 
S'il était né chrétien, que serait-il de plus? 
Et plût à Dieu du moins que ce saint interprète, 
Ce ministre sacré que mon âme souhaite, 
Du trouble où tu me vois vînt bientôt me tirer! 
Je ne sais, mais enfin j'ose encore espérer 
Que ce Dieu, dont cent fois on m'a peint la clémence, 
Ne réprouverait point une telle alliance: 
Peut-être, de Zaïre en secret adoré, 
Il pardonne aux combats de ce coeur déchiré; 
Peut-être, en me laissant au trône de Syrie, 
Il soutiendrait par moi les chrétiens de l'Asie. 
Fatime, tu le sais, ce puissant Saladin, 
Qui ravit à mon sang l'empire du Jourdain, 
Qui fit comme Orosmane admirer sa clémence, 
Au sein d'une chrétienne il avait pris naissance. 

FATIME.

Ah! ne voyez-vous pas que pour vous consoler(41)...

ZAÏRE.

Laisse-moi; je vois tout; je meurs sans m'aveugler: 
Je vois que mon pays, mon sang, tout me condamne; 
Que je suis Lusignan, que j'adore Orosmane; 
Que mes voeux, que mes jours à ses jours sont liés. 
Je voudrais quelquefois me jeter à ses pieds, 
De tout ce que je suis faire un aveu sincère. 

FATIME.

Songez que cet aveu peut perdre votre frère, 
Expose les chrétiens, qui n'ont que vous d'appui, 
Et va trahir le Dieu qui vous rappelle à lui. 

ZAÏRE.

Ah! si tu connaissais le grand coeur d'Orosmane! 

FATIME.

Il est le protecteur de la loi musulmane, 
Et plus il vous adore, et moins il peut souffrir 
Qu'on vous ose annoncer un Dieu qu'il doit haïr. 
Le pontife à vos yeux en secret va se rendre, 
Et vous avez promis... 

ZAÏRE.

                                Eh bien! il faut l'attendre. 
J'ai promis, j'ai juré de garder ce secret: 
Hélas! qu'à mon amant je le tais à regret! 
Et pour comble d'horreur je ne suis plus aimée. 

SCÈNE II.

OROSMANE, ZAÏRE.

OROSMANE.

Madame, il fut un temps où mon âme charmée, 
Écoutant sans rougir des sentiments trop chers, 
Se fit une vertu de languir dans vos fers. 
Je croyais être aimé, madame, et votre maître, 
Soupirant à vos pieds, devait s'attendre à l'être: 
Vous ne m'entendrez point, amant faible et jaloux, 
En reproches honteux éclater contre vous; 
Cruellement blessé, mais trop fier pour me plaindre, 
Trop généreux, trop grand pour m'abaisser à feindre, 
Je viens vous déclarer que le plus froid mépris 
De vos caprices vains sera le digne prix. 
Ne vous préparez point à tromper ma tendresse, 
A chercher des raisons dont la flatteuse adresse, 
A mes yeux éblouis colorant vos refus, 
Vous ramène un amant qui ne vous connaît plus, 
Et qui, craignant surtout qu'à rougir on l'expose, 
D'un refus outrageant veut ignorer la cause. 
Madame, c'en est fait, une autre va monter 
Au rang que mon amour vous daignait présenter; 
Une autre aura des yeux, et va du moins connaître 
De quel prix mon amour et ma main devaient être. 
Il pourra m'en coûter, mais mon coeur s'y résout. 
Apprenez qu'Orosmane est capable de tout; 
Que j'aime mieux vous perdre, et, loin de votre vue, 
Mourir désespéré de vous avoir perdue, 
Que de vous posséder, s'il faut qu'à votre foi 
Il en coûte un soupir qui ne soit pas pour moi. 
Allez, mes yeux jamais ne reverront vos charmes. 

ZAÏRE.

Tu m'as donc tout ravi, Dieu témoin de mes larmes! 
Tu veux commander seul à mes sens éperdus... 
Eh bien! puisqu'il est vrai que vous ne m'aimez plus, 
Seigneur... 

OROSMANE.

               Il est trop vrai que l'honneur me l'ordonne, 
Que je vous adorai, que je vous abandonne, 
Que je renonce à vous, que vous le désirez, 
Que sous une autre loi... Zaïre, vous pleurez? 

ZAÏRE.

Ah! seigneur! ah! du moins, gardez de jamais croire 
Que du rang d'un soudan je regrette la gloire; 
Je sais qu'il faut vous perdre, et mon sort l'a voulu: 
Mais, seigneur, mais mon coeur ne vous est pas connu. 
Me punisse à jamais ce ciel qui me condamne, 
Si je regrette rien que le coeur d'Orosmane! 

OROSMANE.

Zaïre, vous m'aimez! 

ZAÏRE.

                               Dieu! si je l'aime, hélas! 

OROSMANE.

Quel caprice étonnant, que je ne conçois pas(42)!
Vous m'aimez! Eh! pourquoi vous forcez-vous, cruelle, 
A déchirer le coeur d'un amant si fidèle? 
Je me connaissais mal; oui, dans mon désespoir, 
J'avais cru sur moi-même avoir plus de pouvoir. 
Va, mon coeur est bien loin d'un pouvoir si funeste. 
Zaïre, que jamais la vengeance céleste 
Ne donne à ton amant, enchaîné sous ta loi, 
La force d'oublier l'amour qu'il a pour toi! 
Qui? moi? que sur mon trône une autre fût placée! 
Non, je n'en eus jamais la fatale pensée. 
Pardonne à mon courroux, à mes sens interdits, 
Ces dédains affectés, et si bien démentis; 
C'est le seul déplaisir que jamais, dans ta vie, 
Le ciel aura voulu que ta tendresse essuie. 
Je t'aimerai toujours... Mais d'où vient que ton coeur 
En partageant mes feux, différait mon bonheur? 
Parle. Était-ce un caprice? est-ce crainte d'un maître, 
D'un soudan, qui pour toi veut renoncer à l'être? 
Serait-ce un artifice? épargne-toi ce soin; 
L'art n'est pas fait pour toi, tu n'en as pas besoin 
Qu'il ne souille jamais le saint noeud qui nous lie! 
L'art le plus innocent tient de la perfidie. 
Je n'en connus jamais; et mes sens déchirés, 
Pleins d'un amour si vrai... 

ZAÏRE.

                                         Vous me désespérez. 
Vous m'êtes cher, sans doute, et ma tendresse extrême 
Est le comble des maux pour ce coeur qui vous aime. 

OROSMANE.

O ciel! expliquez-vous. Quoi! toujours me troubler? 
Se peut-il?... 

ZAÏRE.

                    Dieu puissant, que ne puis-je parler! 

OROSMANE.

Quel étrange secret me cachez-vous, Zaïre? 
Est-il quelque chrétien qui contre moi conspire? 
Me trahit-on? parlez. 

ZAÏRE.

                                Eh! peut-on vous trahir? 
Seigneur, entre eux et vous vous me verriez courir: 
On ne vous trahit point, pour vous rien n'est à craindre; 
Mon malheur est pour moi, je suis la seule à plaindre. 

OROSMANE.

Vous, à plaindre! grand Dieu! 

ZAÏRE.

                                           Souffrez qu'à vos genoux 
Je demande en tremblant une grâce de vous. 

OROSMANE.

Une grâce! ordonnez, et demandez ma vie. 

ZAÏRE.

Plût au ciel qu'à vos jours la mienne fût unie! 
Orosmane... Seigneur... permettez qu'aujourd'hui, 
Seule, loin de vous-même, et toute à mon ennui, 
D'un oeil plus recueilli contemplant ma fortune, 
Je cache à votre oreille une plainte importune... 
Demain, tous mes secrets vous seront révélés. 

OROSMANE.

De quelle inquiétude, ô ciel! vous m'accablez: 
Pouvez-vous?... 

ZAÏRE.

                     Si pour moi l'amour vous parle encore, 
Ne me refusez pas la grâce que j'implore. 

OROSMANE

Eh bien! il faut vouloir tout ce que vous voulez; 
J'y consens; il en coûte à mes sens désolés. 
Allez, souvenez-vous que je vous sacrifie 
Les moments les plus beaux, les plus chers de ma vie. 

ZAÏRE.

En me parlant ainsi, vous me percez le coeur. 

OROSMANE.

Eh bien! vous me quittez, Zaïre? 

ZAÏRE.

                                                Hélas! seigneur. 

SCÈNE III.

OROSMANE, CORASMIN.

OROSMANE.

Ah! c'est trop tôt chercher ce solitaire asile, 
C'est trop tôt abuser de ma bonté facile; 
Et plus j'y pense, ami, moins je puis concevoir 
Le sujet si caché de tant de désespoir. 
Quoi donc! par ma tendresse élevée à l'empire, 
Dans le sein du bonheur que son âme désire, 
Près d'un amant qu'elle aime, et qui brûle à ses pieds, 
Ses yeux, remplis d'amour, de larmes sont noyés! 
Je suis bien indigné de voir tant de caprices: 
Mais moi-même, après tout, eus-je moins d'injustices? 
Ai-je été moins coupable à ses yeux offensés? 
Est-ce à moi de me plaindre? on m'aime, c'est assez. 
Il me faut expier, par un peu d'indulgence, 
De mes transports jaloux l'injurieuse offense. 
Je me rends: je le vois, son coeur est sans détours; 
La nature naïve anime ses discours. 
Elle est dans l'âge heureux où règne l'innocence; 
A sa sincérité je dois ma confiance. 
Elle m'aime sans doute; oui, j'ai lu devant toi, 
Dans ses yeux attendris, l'amour qu'elle a pour moi; 
Et son âme, éprouvant cette ardeur qui me touche, 
Vingt fois pour me le dire a volé sur sa bouche. 
Qui peut avoir un coeur assez traître, assez bas, 
Pour montrer tant d'amour, et ne le sentir pas? 

SCÈNE IV.

OROSMANE, CORASMIN, MÉLÉDOR.

MÉLÉDOR.

Cette lettre, seigneur, à Zaïre adressée, 
Par vos gardes saisie, et dans mes mains laissée... 

OROSMANE.

Donne... Qui la portait?... Donne. 

MÉLÉDOR.

                                                 Un de ces chrétiens 
Dont vos bontés, seigneur, ont brisé les liens: 
Au sérail, en secret, il allait s'introduire; 
On l'a mis dans les fers. 

OROSMANE.

                                      Hélas! que vais-je lire? 
Laisse-nous... Je frémis. 

SCÈNE V.

OROSMANE, CORASMIN.

CORASMIN.

                                     Cette lettre, seigneur, 
Pourra vous éclaircir, et calmer votre coeur. 

OROSMANE.

Ah! lisons: ma main tremble, et mon âme étonnée 
Prévoit que ce billet contient ma destinée. 
Lisons... « Chère Zaïre, il est temps de nous voir: 
Il est vers la mosquée une secrète issue, 
Où vous pouvez sans bruit, et sans être aperçue, 
Tromper vos surveillants, et remplir notre espoir: 
Il faut tout hasarder; vous connaissez mon zèle: 
Je vous attends; je meurs, si vous n'êtes fidèle. » 
Eh bien! cher Corasmin, que dis-tu? 

CORASMIN.

                                                       Moi, seigneur? 
Je suis épouvanté de ce comble d'horreur. 

OROSMANE.

Tu vois comme on me traite. 

CORASMIN.

                                            O trahison horrible! 
Seigneur, à cet affront vous êtes insensible? 
Vous, dont le coeur tantôt, sur un simple soupçon, 
D'une douleur si vive a reçu le poison? 
Ah! sans doute, l'horreur d'une action si noire 
Vous guérit d'un amour qui blessait votre gloire. 

OROSMANE.

Cours chez elle à l'instant, va, vole, Corasmin: 
Montre-lui cet écrit... Qu'elle tremble... et soudain, 
De cent coups de poignard que l'infidèle meure. 
Mais avant de frapper... Ah! cher ami, demeure; 
Demeure, il n'est pas temps. Je veux que ce chrétien 
Devant elle amené... Non... je ne veux plus rien... 
Je me meurs... je succombe à l'excès de ma rage. 

CORASMIN.

On ne reçut jamais un si sanglant outrage. 

OROSMANE.

Le voilà donc connu ce secret plein d'horreur(43)!
Ce secret qui pesait à son infâme coeur! 
Sous le voile emprunté d'une crainte ingénue, 
Elle veut quelque temps se soustraire à ma vue. 
Je me fais cet effort, je la laisse sortir; 
Elle part en pleurant... et c'est pour me trahir. 
Quoi! Zaïre! 

CORASMIN.

                    Tout sert à redoubler son crime. 
Seigneur, n'en soyez pas l'innocente victime, 
Et de vos sentiments rappelant la grandeur... 

OROSMANE.

C'est là ce Nérestan, ce héros plein d'honneur, 
Ce chrétien si vanté, qui remplissait Solyme 
De ce faste imposant de sa vertu sublime! 
Je l'admirais moi-même, et mon coeur combattu 
S'indignait qu'un chrétien m'égalât en vertu. 
Ah! qu'il va me payer sa fourbe abominable! 
Mais Zaïre, Zaïre est cent fois plus coupable. 
Une esclave chrétienne, et que j'ai pu laisser 
Dans les plus vils emplois languir sans l'abaisser! 
Une esclave! elle sait ce que j'ai fait pour elle! 
Ah! malheureux! 

CORASMIN.

                             Seigneur, si vous souffrez mon zèle, 
Si, parmi les horreurs qui doivent vous troubler, 
Vous vouliez... 

OROSMANE.

                      Oui, je veux la voir et lui parler. 
Allez, volez, esclave, et m'amenez Zaïre. 

CORASMIN.

Hélas! en cet état que pourrez-vous lui dire? 

OROSMANE.

Je ne sais, cher ami, mais je prétends la voir. 

CORASMIN.

Ah! seigneur, vous allez, dans votre désespoir, 
Vous plaindre, menacer, faire couler ses larmes. 
Vos bontés contre vous lui donneront des armes; 
Et votre coeur séduit, malgré tous vos soupçons, 
Pour la justifier cherchera des raisons. 
M'en croirez-vous? cachez cette lettre à sa vue, 
Prenez pour la lui rendre une main inconnue: 
Par là, malgré la fraude et les déguisements, 
Vos yeux démêleront ses secrets sentiments, 
Et des plis de son coeur verront tout l'artifice. 

OROSMANE.

Penses-tu qu'en effet Zaïre me trahisse?... 
Allons, quoi qu'il en soit, je vais tenter mon sort, 
Et pousser la vertu jusqu'au dernier effort. 
Je veux voir à quel point une femme hardie 
Saura de son côté pousser la perfidie. 

CORASMIN.

Seigneur, je crains pour vous ce funeste entretien; 
Un coeur tel que le vôtre... 

OROSMANE.

                                         Ah! n'en redoute rien. 
A son exemple, hélas! ce coeur ne saurait feindre. 
Mais j'ai la fermeté de savoir me contraindre: 
Oui, puisqu'elle m'abaisse à connaître un rival... 
Tiens, reçois ce billet à tous trois si fatal: 
Va, choisis pour le rendre un esclave fidèle; 
Mets en de sûres mains cette lettre cruelle; 
Va, cours... Je ferai plus, j'éviterai ses yeux; 
Qu'elle n'approche pas... C'est elle, justes cieux! 

SCÈNE VI.

OROSMANE, ZAÏRE.

ZAÏRE.

Seigneur, vous m'étonnez; quelle raison soudaine, 
Quel ordre si pressant près de vous me ramène? 

OROSMANE.

Eh bien! madame, il faut que vous m'éclaircissiez: 
Cet ordre est important plus que vous ne croyez; 
Je me suis consulté... Malheureux l'un par l'autre, 
Il faut régler, d'un mot, et mon sort et le vôtre. 
Peut-être qu'en effet ce que j'ai fait pour vous, 
Mon orgueil oublié, mon sceptre à vos genoux, 
Mes bienfaits, mon respect, mes soins, ma confiance, 
Ont arraché de vous quelque reconnaissance. 
Votre coeur, par un maître attaqué chaque jour, 
Vaincu par mes bienfaits, crut l'être par l'amour. 
Dans votre âme, avec vous, il est temps que je lise; 
Il faut que ses replis s'ouvrent à ma franchise; 
Jugez-vous: répondez avec la vérité 
Que vous devez au moins à ma sincérité. 
Si de quelque autre amour l'invincible puissance 
L'emporte sur mes soins, ou même les balance, 
Il faut me l'avouer, et dans ce même instant, 
Ta grâce est dans mon coeur; prononce, elle t'attend; 
Sacrifie à ma foi l'insolent qui t'adore: 
Songe que je te vois, que je te parle encore, 
Que ma foudre à ta voix pourra se détourner, 
Que c'est le seul moment où je peux pardonner. 

ZAÏRE.

Vous, seigneur! vous osez me tenir ce langage! 
Vous, cruel! Apprenez que ce coeur qu'on outrage, 
Et que par tant d'horreurs le ciel veut éprouver, 
S'il ne vous aimait pas, est né pour vous braver. 
Je ne crains rien ici que ma funeste flamme; 
N'imputez qu'à ce feu qui brûle encor mon âme, 
N'imputez qu'à l'amour, que je dois oublier, 
La honte où je descends de me justifier. 
J'ignore si le ciel, qui m'a toujours trahie, 
A destiné pour vous ma malheureuse vie. 
Quoi qu'il puisse arriver, je jure par l'honneur, 
Qui, non moins que l'amour, est gravé dans mon coeur, 
Je jure que Zaïre, à soi-même rendue, 
Des rois les plus puissants détesterait la vue; 
Que tout autre, après vous, me serait odieux. 
Voulez-vous plus savoir, et me connaître mieux? 
Voulez-vous que ce coeur, à l'amertume en proie, 
Ce coeur désespéré devant vous se déploie? 
Sachez donc qu'en secret il pensait malgré lui 
Tout ce que devant vous il déclare aujourd'hui; 
Qu'il soupirait pour vous, avant que vos tendresses 
Vinssent justifier mes naissantes faiblesses; 
Qu'il prévint vos bienfaits, qu'il brûlait à vos pieds, 
Qu'il vous aimait enfin, lorsque vous m'ignoriez; 
Qu'il n'eut jamais que vous, n'aura que vous pour maître. 
J'en atteste le ciel, que j'offense peut-être; 
Et si j'ai mérité son éternel courroux, 
Si mon coeur fut coupable, ingrat, c'était pour vous. 

OROSMANE.

Quoi! des plus tendres feux sa bouche encor m'assure 
Quel excès de noirceur! Zaïre!... Ah, la parjure! 
Quand de sa trahison j'ai la preuve en ma main! 

ZAÏRE.

Que dites-vous? Quel trouble agite votre sein?

OROSMANE.

Je ne suis point troublé. Vous m'aimez? 

ZAÏRE.

                                                          Votre bouche 
Peut-elle me parler avec ce ton farouche 
D'un feu si tendrement déclaré chaque jour? 
Vous me glacez de crainte en me parlant d'amour. 

OROSMANE.

Vous m'aimez? 

ZAÏRE.

                       Vous pouvez douter de ma tendresse! 
Mais, encore une fois, quelle fureur vous presse? 
Quels regards effrayants vous me lancez! hélas! 
Vous doutez de mon coeur? 

OROSMANE.

                                           Non, je n'en doute pas. 
Allez, rentrez, madame. 

SCÈNE VII.

OROSMANE, CORASMIN.

OROSMANE.

                                       Ami, sa perfidie 
Au comble de l'horreur ne s'est pas démentie; 
Tranquille dans le crime, et fausse avec douceur, 
Elle a jusques au bout soutenu sa noirceur. 
As-tu trouvé l'esclave? as-tu servi ma rage? 
Connaîtrai-je à la fois son crime et mon outrage? 

CORASMIN.

Oui, je viens d'obéir; mais vous ne pouvez pas 
Soupirer désormais pour ses traîtres appas: 
Vous la verrez sans doute avec indifférence, 
Sans que le repentir succède à la vengeance; 
Sans que l'amour sur vous en repousse les traits. 

OROSMANE.

Corasmin, je l'adore encor plus que jamais. 

CORASMIN.

Vous? ô ciel! vous? 

OROSMANE.

                               Je vois un rayon d'espérance. 
Cet odieux chrétien, l'élève de la France, 
Est jeune, impatient, léger, présomptueux; 
Il peut croire aisément ses téméraires voeux: 
Son amour indiscret, et plein de confiance, 
Aura de ses soupirs hasardé l'insolence! 
Un regard de Zaïre aura pu l'aveugler: 
Sans doute il est aisé de s'en laisser troubler. 
Il croit qu'il est aimé, c'est lui seul qui m'offense; 
Peut-être ils ne sont point tous deux d'intelligence. 
Zaïre n'a point vu ce billet criminel, 
Et j'en croyais trop tôt mon déplaisir mortel 
Corasmin, écoutez... dès que la nuit plus sombre 
Aux crimes des mortels viendra prêter son ombre, 
Sitôt que ce chrétien chargé de mes bienfaits, 
Nérestan, paraîtra sous les murs du palais, 
Ayez soin qu'à l'instant ma garde le saisisse(44);
Qu'on prépare pour lui le plus honteux supplice, 
Et que chargé de fers il me soit présenté. 
Laissez, surtout, laissez Zaïre en liberté. 
Tu vois mon coeur, tu vois à quel excès je l'aime! 
Ma fureur est plus grande, et j'en tremble moi-même. 
J'ai honte des douleurs où je me suis plongé; 
Mais malheur aux ingrats qui m'auront outragé(45)!

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

Cinquième acte.


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NOTES.

Note_40 Hermione dit, en parlant de Pyrrhus (Andromaque, acte V, scène i):
 

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · Il ne s’informe pas 
Si l’on souhaite ailleurs sa vie ou son trépas. (K).

Note_41 Variante: Édition de 1736:
 

FATIME.
Eh! ne voyez-vous pas que, pour vous excuser... 
ZAÏRE.
Oui, je vois tout, hélas! je meurs sans m’abuser. 
Je vois, etc.

Note_42 Variante: Éditions de 1733, 1736, 1738:

Quel caprice odieux que je ne conçois pas!

Note_43 C’est par ce vers que Boucher d’Argis commença son fameux rapport sur les événements des 5 et 8 octobre 1789. (G. A.)

Note_44 Variante: Toutes les éditions portaient:

Ayez soin qu’à l’instant la garde le saisisse.

lorsqu’en 1817 j’ai mis ma garde, d’après un errata manuscrit de feu Decroix. (B.)

Note_45 L’acteur qui joua le mieux le rôle d’Orosmane fut Lekain. On sait qu’il n’avait aucun avantage extérieur; mais les femmes ne s’écriaient pas moins en entendant l’amant de Zaïre: « Comme il est beau! » C’est après avoir joué ce rôle a la cour qu’il eut son ordre de réception. On voulut prévenir Louis XV contre lui; mais Louis XV, étonné de cette opposition, dit: « Il m’a fait pleurer, moi, qui ne pleure guère. » Et Lekain fut admis sur ce mot. (G. A.)