OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE
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ZAÏRE

ACTE DEUXIÈME.

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SCÈNE I.

NÉRESTAN, CHATILLON.

CHATILLON.

O brave Nérestan, chevalier généreux, 
Vous qui brisez les fers de tant de malheureux, 
Vous, sauveur des chrétiens, qu'un Dieu sauveur envoie, 
Paraissez, montrez-vous, goûtez la douce joie 
De voir nos compagnons pleurant à vos genoux, 
Baiser l'heureuse main qui nous délivre tous. 
Aux portes du sérail en foule ils vous demandent; 
Ne privez point leurs yeux du héros qu'ils attendent, 
Et qu'unis à jamais sous notre bienfaiteur... 

NÉRESTAN.

Illustre Chatillon, modérez cet honneur; 
J'ai rempli d'un Français le devoir ordinaire: 
J'ai fait ce qu'à ma place on vous aurait vu faire. 

CHATILLON.

Sans doute; et tout chrétien, tout digne chevalier, 
Pour sa religion se doit sacrifier; 
Et la félicité des coeurs tels que les nôtres 
Consiste à tout quitter pour le bonheur des autres. 
Heureux, à qui le ciel a donné le pouvoir 
De remplir comme vous un si noble devoir! 
Pour nous, tristes jouets du sort qui nous opprime, 
Nous, malheureux Français, esclaves dans Solyme, 
Oubliés dans les fers, où longtemps, sans secours, 
Le père d'Orosmane abandonna nos jours, 
Jamais nos yeux sans vous ne reverraient la France. 

NÉRESTAN.

Dieu s'est servi de moi, seigneur: sa providence 
De ce jeune Orosmane a fléchi la rigueur. 
Mais quel triste mélange altère ce bonheur! 
Que de ce fier soudan la clémence odieuse 
Répand sur ses bienfaits une amertume affreuse! 
Dieu me voit et m'entend; il sait si dans mon coeur 
J'avais d'autres projets que ceux de sa grandeur. 
Je faisais tout pour lui: j'espérais de lui rendre 
Une jeune beauté, qu'à l'âge le plus tendre 
Le cruel Noradin fit esclave avec moi, 
Lorsque les ennemis de notre auguste foi, 
Baignant de notre sang la Syrie enivrée, 
Surprirent Lusignan vaincu dans Césarée. 
Du sérail des sultans sauvé par des chrétiens, 
Remis depuis trois ans dans mes premiers liens, 
Renvoyé dans Paris sur ma seule parole, 
Seigneur, je me flattais, espérance frivole! 
De ramener Zaïre à cette heureuse cour 
Où Louis des vertus a fixé le séjour. 
Déjà même la reine, à mon zèle propice, 
Lui tendait de son trône une main protectrice. 
Enfin, lorsqu'elle touche au moment souhaité, 
Qui la tirait du sein de la captivité, 
On la retient... Que dis-je?... Ah! Zaïre elle-même, 
Oubliant les chrétiens pour ce soudan qui l'aime... 
N'y pensons plus... Seigneur, un refus plus cruel 
Vient m'accabler encor d'un déplaisir mortel; 
Des chrétiens malheureux l'espérance est trahie. 

CHATILLON.

Je vous offre pour eux ma liberté, ma vie; 
Disposez-en, seigneur, elle vous appartient. 

NÉRESTAN.

Seigneur, ce Lusignan, qu'à Solyme on retient, 
Ce dernier d'une race en héros si féconde, 
Ce guerrier dont la gloire avait rempli le monde, 
Ce héros malheureux, de Bouillon descendu, 
Aux soupirs des chrétiens ne sera point rendu. 

CHATILLON.

Seigneur, s'il est ainsi, votre faveur est vaine 
Quel indigne soldat voudrait briser sa chaîne, 
Alors que dans les fers son chef est retenu? 
Lusignan, comme à moi, ne vous est pas connu. 
Seigneur, remerciez le ciel, dont la clémence 
A pour votre bonheur placé votre naissance 
Longtemps après ces jours à jamais détestés, 
Après ces jours de sang et de calamités, 
Où je vis sous le joug de nos barbares maîtres 
Tomber ces murs sacrés conquis par nos ancêtres. 
Ciel! si vous aviez vu ce temple abandonné, 
Du Dieu que nous servons le tombeau profané, 
Nos pères, nos enfants, nos filles et nos femmes, 
Au pied de nos autels expirant dans les flammes, 
Et notre dernier roi, courbé du faix des ans, 
Massacré sans pitié sur ses fils expirants! 
Lusignan, le dernier de cette auguste race, 
Dans ces moments affreux ranimant notre audace, 
Au milieu des débris des temples renversés, 
Des vainqueurs, des vaincus, et des morts entassés, 
Terrible, et d'une main reprenant cette épée, 
Dans le sang infidèle à tout moment trempée, 
Et de l'autre à nos yeux montrant avec fierté 
De notre sainte foi le signe redouté, 
Criant à haute voix: Français, soyez fidèles... 
Sans doute en ce moment, le couvrant de ses ailes, 
La vertu du Très Haut, qui nous sauve aujourd'hui, 
Aplanissait sa route, et marchait devant lui; 
Et des tristes chrétiens la foule délivrée 
Vint porter avec nous ses pas dans Césarée. 
Là, par nos chevaliers, d'une commune voix, 
Lusignan fut choisi pour nous donner des lois. 
O mon cher Nérestan! Dieu, qui nous humilie, 
N'a pas voulu sans doute, en cette courte vie, 
Nous accorder le prix qu'il doit à la vertu; 
Vainement pour son nom nous avons combattu. 
Ressouvenir affreux, dont l'horreur me dévore! 
Jérusalem en cendre, hélas! fumait encore, 
Lorsque dans notre asile attaqués et trahis, 
Et livrés par un Grec à nos fiers ennemis, 
La flamme, dont brûla Sion désespérée, 
S'étendit en fureur aux murs de Césarée: 
Ce fut là le dernier de trente ans de revers; 
Là, je vis Lusignan chargé d'indignes fers: 
Insensible à sa chute, et grand dans ses misères, 
Il n'était attendri que des maux de ses frères. 
Seigneur, depuis ce temps, ce père des chrétiens, 
Resserré loin de nous, blanchi dans ses liens, 
Gémit dans un cachot, privé de la lumière, 
Oublié de l'Asie et de l'Europe entière. 
Tel est son sort affreux: qui pourrait aujourd'hui(24),
Quand il souffre pour nous, se voir heureux sans lui? 

NÉRESTAN.

Ce bonheur, il est vrai, serait d'un coeur barbare. 
Que je hais le destin qui de lui nous sépare! 
Que vers lui vos discours m'ont sans peine entraîné! 
Je connais ses malheurs, avec eux je suis né; 
Sans un trouble nouveau je n'ai pu les entendre; 
Votre prison, la sienne, et Césarée en cendre, 
Sont les premiers objets, sont les premiers revers 
Qui frappèrent mes yeux à peine encore ouverts. 
Je sortais du berceau; ces images sanglantes 
Dans vos tristes récits me sont encor présentes. 
Au milieu des chrétiens dans un temple immolés, 
Quelques enfants, seigneur, avec moi rassemblés, 
Arrachés par des mains de carnage fumantes 
Aux bras ensanglantés de nos mères tremblantes, 
Nous fûmes transportés dans ce palais des rois, 
Dans ce même sérail, seigneur, où je vous vois. 
Noradin m'éleva près de cette Zaïre, 
Qui depuis... pardonnez si mon coeur en soupire, 
Qui depuis égarée en ce funeste lieu, 
Pour un maître barbare abandonna son Dieu. 

CHATILLON.

Telle est des musulmans la funeste prudence. 
De leurs chrétiens captifs ils séduisent l'enfance; 
Et je bénis le ciel, propice à nos desseins, 
Qui dans vos premiers ans vous sauva de leurs mains. 
Mais, seigneur, après tout, cette Zaïre même, 
Qui renonce aux chrétiens pour le soudan qui l'aime, 
De son crédit au moins nous pourrait secourir: 
Qu'importe de quel bras Dieu daigne se servir? 
M'en croirez-vous? Le juste, aussi bien que le sage, 
Du crime et du malheur sait tirer avantage. 
Vous pourriez de Zaïre employer la faveur 
A fléchir Orosmane, à toucher son grand coeur, 
A nous rendre un héros que lui-même a dû plaindre, 
Que sans doute il admire, et qui n'est plus à craindre. 

NÉRESTAN.

Mais ce même héros, pour briser ses liens, 
Voudra-t-il qu'on s'abaisse à ces honteux moyens? 
Et quand il le voudrait, est-il en ma puissance 
D'obtenir de Zaïre un moment d'audience? 
Croyez-vous qu'Orosmane y daigne consentir? 
Le sérail à ma voix pourra-t-il se rouvrir? 
Quand je pourrais enfin paraître devant elle, 
Que faut-il espérer d'une femme infidèle, 
A qui mon seul aspect doit tenir lieu d'affront, 
Et qui lira sa honte écrite sur mon front? 
Seigneur, il est bien dur, pour un coeur magnanime, 
D'attendre des secours de ceux qu'on mésestime 
Leurs refus sont affreux, leurs bienfaits font rougir. 

CHATILLON.

Songez à Lusignan, songez à le servir. 

NÉRESTAN.

Eh bien!... Mais quels chemins jusqu'à cette infidèle 
Pourront... On vient à nous. Que vois-je! ô ciel! c'est elle. 

SCÈNE II.

ZAÏRE, CHATILLON, NÉRESTAN.

ZAÏRE, à Nérestan.

C'est vous, digne Français, à qui je viens parler. 
Le soudan le permet, cessez de vous troubler; 
Et rassurant mon coeur, qui tremble à votre approche, 
Chassez de vos regards la plainte et le reproche. 
Seigneur, nous nous craignons, nous rougissons tous deux;
Je souhaite et je crains de rencontrer vos yeux. 
L'un à l'autre attachés depuis notre naissance, 
Une affreuse prison renferma notre enfance; 
Le sort nous accabla du poids des mêmes fers, 
Que la tendre amitié nous rendait plus légers. 
Il me fallut depuis gémir de votre absence; 
Le ciel porta vos pas aux rives de la France: 
Prisonnier dans Solyme, enfin je vous revis; 
Un entretien plus libre alors m'était permis. 
Esclave dans la foule, où j'étais confondue, 
Aux regards du soudan je vivais inconnue: 
Vous daignâtes bientôt, soit grandeur, soit pitié, 
Soit plutôt digne effet d'une pure amitié, 
Revoyant des Français le glorieux empire, 
Y chercher la rançon de la triste Zaïre 
Vous l'apportez: le ciel a trompé vos bienfaits; 
Loin de vous, dans Solyme, il m'arrête à jamais. 
Mais quoi que ma fortune ait d'éclat et de charmes, 
Je ne puis vous quitter sans répandre des larmes. 
Toujours de vos bontés je vais m'entretenir, 
Chérir de vos vertus le tendre souvenir, 
Comme vous, des humains soulager la misère, 
Protéger les chrétiens, leur tenir lieu de mère; 
Vous me les rendez chers, et ces infortunés... 

NÉRESTAN.

Vous, les protéger! vous, qui les abandonnez! 
Vous, qui des Lusignan foulant aux pieds la cendre... 

ZAÏRE.

Je la viens honorer, seigneur, je viens vous rendre 
Le dernier de ce sang, votre amour, votre espoir: 
Oui, Lusignan est libre, et vous l'allez revoir. 

CHATILLON.

O ciel! nous reverrions notre appui, notre père! 

NÉRESTAN.

Les chrétiens vous devraient une tête si chère! 

ZAÏRE.

J'avais sans espérance osé la demander 
Le généreux soudan veut bien nous l'accorder: 
On ramène en ces lieux. 

NÉRESTAN.

                                    Que mon âme est émue! 

ZAÏRE.

Mes larmes, malgré moi, me dérobent sa vue; 
Ainsi que ce vieillard, j'ai langui dans les fers; 
Qui ne sait compatir aux maux qu'on a soufferts(25)!

NÉRESTAN.

Grand Dieu! que de vertu dans une âme infidèle! 

SCÈNE III.

ZAÏRE, LUSIGNAN, CHATILLON, 
NÉRESTAN, 
PLUSIEURS ESCLAVES CHRÉTIENS.

LUSIGNAN.

Du séjour du trépas quelle voix me rappelle(26)?
Suis-je avec des chrétiens?... Guidez mes pas tremblants. 
Mes maux m'ont affaibli plus encor que mes ans. 
(En s'asseyant.)
Suis-je libre en effet? 

ZAÏRE.

                                    Oui, seigneur, oui, vous l'êtes. 

CHATILLON.

Vous vivez, vous calmez nos douleurs inquiètes. 
Tous nos tristes chrétiens... 

LUSIGNAN.

                                    O jour! ô douce voix! 
Chatillon, c'est donc vous? c'est vous que je revois! 
Martyr, ainsi que moi, de la foi de nos pères, 
Le Dieu que nous servons finit-il nos misères? 
En quels lieux sommes-nous? Aidez mes faibles yeux. 

CHATILLON..

C'est ici le palais qu'ont bâti vos aïeux; 
Du fils de Noradin c'est le séjour profane. 

ZAÏRE.

Le maître de ces lieux, le puissant Orosmane, 
Sait connaître, seigneur, et chérir la vertu. 
(En montrant Nérestan.)
Ce généreux Français, qui vous est inconnu, 
Par la gloire amené des rives de la France, 
Venait de dix chrétiens payer la délivrance; 
Le soudan, comme lui, gouverné par l'honneur, 
Croit, en vous délivrant, égaler son grand coeur. 

LUSIGNAN.

Des chevaliers français tel est le caractère(27);
Leur noblesse en tout temps me fut utile et chère. 
Trop digne chevalier, quoi! vous passez les mers 
Pour soulager nos maux, et pour briser nos fers? 
Ah! parlez, à qui dois-je un service si rare? 

NÉRESTAN.

Mon nom est Nérestan; le sort, longtemps barbare, 
Qui dans les fers ici me mit presque en naissant, 
Me fit quitter bientôt l'empire du Croissant. 
A la cour de Louis, guidé par mon courage, 
De la guerre sous lui j'ai fait l'apprentissage; 
Ma fortune et mon rang sont un don de ce roi, 
Si grand par sa valeur, et plus grand par sa foi. 
Je le suivis, seigneur, au bord de la Charente, 
Lorsque du fier Anglais la valeur menaçante, 
Cédant à nos efforts trop longtemps captivés, 
Satisfit en tombant aux lis qu'ils ont bravés(28).
Venez, prince, et montrez au plus grand des monarques 
De vos fers glorieux les vénérables marques; 
Paris va révérer le martyr de la croix, 
Et la cour de Louis est l'asile des rois(29).

LUSIGNAN.

Hélas! de cette cour j'ai vu jadis la gloire. 
Quand Philippe à Bovine enchaînait la victoire, 
Je combattais, seigneur, avec Montmorenci, 
Melun, d'Estaing, de Nesle, et ce fameux Couci. 
Mais à revoir Paris je ne dois plus prétendre: 
Vous voyez qu'au tombeau je suis prêt à descendre: 
Je vais au Roi des rois demander aujourd'hui 
Le prix de tous les maux que j'ai soufferts pour lui. 
Vous, généreux témoins de mon heure dernière, 
Tandis qu'il en est temps, écoutez ma prière: 
Nérestan, Chatillon, et vous... de qui les pleurs 
Dans ces moments si chers honorent mes malheurs, 
Madame, ayez pitié du plus malheureux père, 
Qui jamais ait du ciel éprouvé la colère, 
Qui répand devant vous des larmes que le temps 
Ne peut encor tarir dans mes yeux expirants. 
Une fille, trois fils, ma superbe espérance, 
Me furent arrachés dès leur plus tendre enfance; 
O mon cher Chatillon, tu dois t'en souvenir! 

CHATILLON.

De vos malheurs encor vous me voyez frémir. 

LUSIGNAN.

Prisonnier avec moi dans Césarée en flamme, 
Tes yeux virent périr mes deux fils et ma femme. 

CHATILLON.

Mon bras chargé de fers ne les put secourir. 

LUSIGNAN.

Hélas! et j'étais père, et je ne pus mourir! 
Veillez du haut des cieux, chers enfants que j'implore, 
Sur mes autres enfants, s'ils sont vivants encore. 
Mon dernier fils, ma fille, aux chaînes réservés, 
Par de barbares mains pour servir conservés, 
Loin d'un père accablé, furent portés ensemble 
Dans ce même sérail où le ciel nous rassemble. 

CHATILLON.

Il est vrai, dans l'horreur de ce péril nouveau, 
Je tenais votre fille à peine en son berceau; 
Ne pouvant la sauver, seigneur, j'allais moi-même 
Répandre sur son front l'eau sainte du baptême, 
Lorsque les Sarrasins, de carnage fumants, 
Revinrent l'arracher à mes bras tout sanglants. 
Votre plus jeune fils, à qui les destinées 
Avaient à peine encore accordé quatre années, 
Trop capable déjà de sentir son malheur, 
Fut dans Jérusalem conduit avec sa soeur. 

NÉRESTAN.

De quel ressouvenir mon âme est déchirée! 
A cet âge fatal j'étais dans Césarée; 
Et tout couvert de sang, et chargé de liens, 
Je suivis en ces lieux la foule des chrétiens. 

LUSIGNAN.

Vous... seigneur!... Ce sérail éleva votre enfance?... 
(En les regardant.)
Hélas! de mes enfants auriez-vous connaissance? 
Ils seraient de votre âge, et peut-être mes yeux... 
Quel ornement, madame, étranger en ces lieux? 
Depuis quand l'avez-vous? 

ZAÏRE.

Depuis que je respire. 
Seigneur... eh quoi! d'où vient que votre âme soupire? 
(Elle lui donne la croix.)

LUSIGNAN.

Ah! daignez confier à mes tremblantes mains... 

ZAÏRE.

De quel trouble nouveau tous mes sens sont atteints! 
(Il l'approche de sa bouche en pleurant.)
Seigneur, que faites-vous? 

LUSIGNAN.

                                         O ciel! ô Providence! 
Mes yeux, ne trompez point ma timide espérance; 
Serait-il bien possible? oui, c'est elle... je voi 
Ce présent qu'une épouse avait reçu de moi, 
Et qui de mes enfants ornait toujours la tête, 
Lorsque de leur naissance on célébrait la fête; 
Je revois... je succombe à mon saisissement. 

ZAÏRE.

Qu'entends-je? et quel soupçon m'agite en ce moment? 
Ah, seigneur!... 

LUSIGNAN.

                  Dans l'espoir dont j'entrevois les charmes, 
Ne m'abandonnez pas, Dieu qui voyez mes larmes! 
Dieu mort sur cette croix, et qui revis pour nous(30),
Parle, achève, ô mon Dieu! ce sont là de tes coups. 
Quoi! madame, en vos mains elle était demeurée? 
Quoi! tous les deux captifs, et pris dans Césarée? 

ZAÏRE.

Oui, seigneur. 

NÉRESTAN.

                      Se peut-il? 

LUSIGNAN.

                                         Leur parole, leurs traits, 
De leur mère en effet sont les vivants portraits. 
Oui, grand Dieu! tu le veux, tu permets que je voie!... 
Dieu, ranime mes sens trop faibles pour ma joie! 
Madame.,. Nérestan... soutiens-moi, Chatillon... 
Nérestan, si je dois vous nommer de ce nom, 
Avez-vous dans le sein la cicatrice heureuse 
Du fer dont à mes yeux une main furieuse... 

NÉRESTAN.

Oui, seigneur, il est vrai. 

LUSIGNAN.

                                    Dieu juste! heureux moments! 

NÉRESTAN, se jetant à genoux.

Ah, seigneur! ah, Zaïre! 

LUSIGNAN.

                                    Approchez, mes enfants. 

NÉRESTAN.

Moi, votre fils! 

ZAÏRE.

                       Seigneur! 

LUSIGNAN.

                                        Heureux jour qui m'éclaire! 
Ma fille, mon cher fils! embrassez votre père. 

CHATILLON.

Que d'un bonheur si grand mon coeur se sent toucher! 

LUSIGNAN.

De vos bras, mes enfants, je ne puis m'arracher. 
Je vous revois enfin, chère et triste famille, 
Mon fils, digne héritier... vous... hélas! vous, ma fille! 
Dissipez mes soupçons, ôtez-moi cette horreur, 
Ce trouble qui m'accable au comble du bonheur. 
Toi qui seul as conduit sa fortune et la mienne, 
Mon Dieu qui me la rends, me la rends-tu chrétienne? 
Tu pleures, malheureuse, et tu baisses les yeux! 
Tu te tais! je t'entends! ô crime! ô justes cieux! 

ZAÏRE.

Je ne puis vous tromper; sous les lois d'Orosmane.... 
Punissez votre fille... elle était musulmane. 

LUSIGNAN.

Que la foudre en éclats ne tombe que sur moi! 
Ah! mon fils! à ces mots j'eusse expiré sans toi. 
Mon Dieu! j'ai combattu soixante ans pour ta gloire; 
J'ai vu tomber ton temple, et périr ta mémoire; 
Dans un cachot affreux abandonné vingt ans, 
Mes larmes t'imploraient pour mes tristes enfants; 
Et lorsque ma famille est par toi réunie, 
Quand je trouve une fille, elle est ton ennemie! 
Je suis bien malheureux... C'est ton père, c'est moi, 
C'est ma seule prison qui t'a ravi ta foi. 
Ma fille, tendre objet de mes dernières peines, 
Songe au moins, songe au sang qui coule dans tes veines; 
C'est le sang de vingt rois, tous chrétiens comme moi; 
C'est le sang des héros, défenseurs de ma loi; 
C'est le sang des martyrs... O fille encor trop chère! 
Connais-tu ton destin? sais-tu quelle est ta mère? 
Sais-tu bien qu'à l'instant que son flanc mit au jour 
Ce triste et dernier fruit d'un malheureux amour, 
Je la vis massacrer par la main forcenée, 
Par la main des brigands à qui tu t'es donnée! 
Tes frères, ces martyrs égorgés à mes yeux, 
T'ouvrent leurs bras sanglants, tendus du haut des cieux; 
Ton Dieu que tu trahis, ton Dieu que tu blasphèmes, 
Pour toi, pour l'univers, est mort en ces lieux mêmes; 
En ces lieux où mon bras le servit tant de fois, 
En ces lieux où son sang te parle par ma voix. 
Vois ces murs, vois ce temple envahi par tes maîtres; 
Tout annonce le Dieu qu'ont vengé tes ancêtres. 
Tourne les yeux, sa tombe est près de ce palais; 
C'est ici la montagne où, lavant nos forfaits, 
Il voulut expirer sous les coups de l'impie; 
C'est là que de sa tombe il rappela sa vie. 
Tu ne saurais marcher dans cet auguste lieu, 
Tu n'y peux faire un pas, sans y trouver ton Dieu; 
Et tu n'y peux rester, sans renier ton père, 
Ton honneur qui te parle, et ton Dieu qui t'éclaire. 
Je te vois dans mes bras, et pleurer, et frémir; 
Sur ton front pâlissant Dieu met le repentir; 
Je vois la vérité dans ton coeur descendue; 
Je retrouve ma fille après l'avoir perdue; 
Et je reprends ma gloire et ma félicité 
En dérobant mon sang à l'infidélité. 

NÉRESTAN.

Je revois donc ma soeur!... Et son âme... 

ZAÏRE.

                                                             Ah! mon père, 
Cher auteur de mes jours, parlez, que dois-je faire? 

LUSIGNAN.

M'ôter, par un seul mot, ma honte et mes ennuis, 
Dire: Je suis chrétienne. 

ZAÏRE.

                                    Oui... seigneur... je le suis. 

LUSIGNAN.

Dieu, reçois son aveu du sein de ton empire! 

SCÈNE IV.

ZAÏRE, LUSIGNAN, CHATILLON, 
NÉRESTAN, CORASMIN.

CORASMIN.

Madame, le soudan m'ordonne de vous dire 
Qu'à l'instant de ces lieux il faut vous retirer, 
Et de ces vils chrétiens surtout vous séparer. 
Vous, Français, suivez-moi; de vous je dois répondre. 

CHATILLON.

Où sommes-nous,grand Dieu!Quel coup vient nous confondre!

LUSIGNAN.

Notre courage, amis, doit ici s'animer. 

ZAÏRE.

Hélas, seigneur! 

LUSIGNAN.

                        O vous que je n'ose nommer, 
Jurez-moi de garder un secret si funeste. 

ZAÏRE.

Je vous le jure. 

LUSIGNAN.

                         Allez, le ciel fera le reste.


 

FIN DU DEUXIÈME ACTE(31).

Troisième acte.

 


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
NOTES.

Note_24 Variante: Édition de 1736:

. . . . . . . . . . . . . . . Eh! qui peut aujourd’hui.

Note_25 Ce vers est une imitation de celui de Virgile (Énéide, I, v. 634):

Non ignara mali miseris succurrere disco. (K.)

Note_26 Cet épisode de Lusignan, que tous les critiques s’accordent à trouver admirable, est de l’invention de Voltaire. (G. A.)

Note_27 Voltaire dit dans la Henriade (chant III):

Des courtisans français tel est le caractère

Note_28 On trouve dans un poème de l’abbé Du Jarry:
 

Tandis que les sapins, les chênes, élevés, 
Satisfont en tombant aux vents qu’ils ont bravés. (K.)

Note_29 C’est le mot du duc d’Orléans, régent. (B.)

Note_30 Variante: Un manuscrit dans les bureaux de la police contenait de plus ces quatre vers:
 

Et toi, cher instrument du salut des mortels, 
Gage auguste d’un Dieu vivant sur nos autels, 
Bois rougi de son sang, relique incorruptible, 
Croix sur qui s’accomplit ce mystère terrible; 
Dieu mort sur cette croix, etc.

Ces vers m’ont été communiqués par M. H. de La Porte, membre de la Société des Bibliophiles. (B.)

Note_31 Voltaire avait lu Zaïre à Mlle Quinault, soeur du célèbre Dufresne qui joua Orosmane d’original. Cette actrice, qui joignait à un grand talent comique beaucoup d’esprit naturel, de finesse et de gaieté, sachant combien Voltaire, sur tout ce qui avait rapport à ses pièces, était facile à alarmer, se divertit d’autant plus à lui faire une plaisanterie sur son ouvrage, qu’elle-même assurément n’y attachait aucune conséquence. Quand elle eut entendu cet acte: « Savez-vous, lui dit-elle, comment il faut intituler cette pièce? La Procession des Captifs. »Voltaire jeta un cri d’effroi.
« Mademoiselle, si vous ne me donnez votre parole d’honneur de ne jamais répéter cette plaisanterie, jamais Zaïre ne sera représentée; il ne faudrait que faire circuler ce mot dans le parterre pour la faire tomber. » On peut imaginer que Mlle Quinault lui promit tout ce qu’il voulut. Mais ce qu’on aurait peine à croire, si l’on ne savait comment Voltaire était jugé aux premières représentations de ses pièces, c’est que le deuxième acte de Zaïre, la première fois qu’il fut joué, produisit peu d’effet, et même excita des murmures dans le parterre pendant qu’on pleurait dans les loges; c’est du moins ce que l’auteur m’a dit plus d’une fois. Mais ce moment d’injustice fut très court, et, dès la seconde représentation, la pièce fut aux nues. Ce n’est guère que le premier jour que les envieux et les mauvais plaisants cherchent à troubler l’impression du moment, et quand cette impression est aussi vive et aussi vraie que celle d’une tragédie telle que Zaïre, elle s’accroît sans cesse, et va bientôt aussi loin qu’elle doit aller. (Laharpe.)