OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE
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ZAÏRE

TRAGÉDIE EN CINQ ACTES

REPRÉSENTÉE, POUR LA PREMIÈRE FOIS, LE 13 AOÛT 1732.

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Est etiam crudelis amor,
Avertissement de Moland
Avertissement des éditions de 1738 et 1742.
Epître dédicatoire à M. Falkener, marchand anglais, pour Zaïre. - 1733
Epître dédicatoire à M. Falkener, ambassadeur d’Angleterre à la Porte ottomane, pour Zaïre. (Deuxième) - 1736
Avertissement de l'auteur
Personnages
Zaïre
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Acte I
Acte II
Acte III
Acte IV
Acte V

AVERTISSEMENT DE MOLAND.

Le 29 mai 1732, Voltaire écrivait à Cideville: 

« J'ai cru que le meilleur moyen d'oublier la tragédie d'Ériphyle était d'en faire une autre. Tout le monde me reproche ici que je ne mets pas d'amour dans mes pièces. Ils en auront cette fois-ci, je vous jure, et ce ne sera pas de la galanterie. Je veux qu'il n'y ait rien de si turc, de si chrétien, de si amoureux, de si tendre, de si furieux que ce que je versifie à présent pour leur plaire. J'ai déjà l'honneur d'en avoir fait un acte. Ou je suis fort trompé, ou ce sera la pièce la plus singulière que nous ayons au théâtre. Les noms de Montmorenci, de saint Louis, de Saladin, de Jésus et de Mahomet s'y trouveront. On y parlera de la Seine et du Jourdain, de Paris et de Jérusalem. On aimera, on baptisera, on tuera, et je vous enverrai l'esquisse dès qu'elle sera brochée. » Et dans une lettre du 10 juillet, il reprend, cette fois en rimant: 
 

« Oui, je vais, mon cher Cideville, 
Vous envoyer incessamment 
La pièce où j'unis hardiment 
Et l'Alcoran et l'Évangile, 
Et justaucorps et doliman, 
Et la babouche et le bas blanc, 
Et le plumet et le turban... »

La pièce fut achevée en vingt-deux jours, si nous en croyons l'avertissement. 
« Elle fut représentée le 13 août, non pas sans agitation et sans troubles, dit M. G. Desnoiresterres. Les acteurs, peut-être dépaysés dans ce monde oriental et chrétien, jouèrent médiocrement. Le parterre, où les ennemis contrebalançaient les amis, était tumultueux et ne laissait pas tomber quelques négligences provenant de la hâte et de l'effervescence avec lesquelles l'ouvrage avait été écrit. Bref, si l'émotion désarma le plus grand nombre, les protestations ne firent pas défaut, et l'auteur, tout le premier, se garda bien de les considérer comme non avenues. Il s'empressa, au contraire, d'effacer les taches qui lui avaient été signalées, de limer cette versification un peu lâche et incorrecte qui, à son avis, n'approchait pas de la versification d'Ériphyle. Mais ce travail de remaniement n'était pas du goût d'Orosmane. 
« L'acteur Dufresne le prenait de haut avec les auteurs. Lors des représentations du Glorieux, il ne se donnait pas même la peine de lire les corrections du poète; quant à Destouches, il l'avait consigné à sa porte. Voltaire et ses retouches étaient menacés du même sort. Mais ce dernier était de plus dure composition, et Dufresne cette fois ne fut pas le plus fort. Le comédien grand seigneur donnait un dîner; un magnifique pâté lui fut envoyé sans qu'on sût d'où il venait. Lorsqu'on l'ouvrit à l'entremets, on aperçut une douzaine de perdrix ayant toutes au bec de petits papiers qu'on s'empressa de déployer: c'étaient autant de passages corrigés de Zaïre. Pour le coup il fallut bien se rendre et loger dans sa mémoire ces corrections du poète. » 
Le 25 août, Voltaire écrit de nouveau à Cideville: « Ma satisfaction s'augmente en vous la communiquant. Jamais pièce ne fut si bien jouée que Zaïre à la quatrième représentation. Je vous souhaitais bien là: vous auriez vu que le public ne hait pas votre ami. Je parus dans une loge, et tout le parterre me battit des mains. Je rougissais, je me cachais, mais je serais un fripon si je ne vous avouais pas que j'étais sensiblement touché. Il est doux de n'être pas honni dans son pays. » 
Laroque s'avisa de lui demander de faire l'analyse de Zaïre dans le Mercure, et, pour la première fois on vit un auteur raconter sa pièce dans un journal et en indiquer assez doucement les défauts. 
Mlle Gaussin contribua beaucoup au succès de Zaïre. Voltaire lui adressa une épître charmante qui fut longtemps dans toutes les mémoires. Voltaire rendit aussi hommage à Dufresne: 
 

Quand Dufresne ou Gaussin, d'une voix attendrie, 
Font parler Orosmane, Alzire, Zénobie, 
Le spectateur charmé, qu'un beau trait vient saisir, 
Laisse couler des pleurs, enfants de son plaisir.

Zaïre eut neuf représentations dans sa nouveauté, et fut reprise le 12 novembre pour être jouée vingt et une fois consécutives. C'était alors un succès très rare. Les acteurs avaient fait un effort vers la vérité du costume en s'affublant de turbans, ce qui avait coûté trente livres à la Comédie. 
Les représentations de Zaïre ayant été interrompues par l'indisposition de Mlle Gaussin, Voltaire fit jouer sa pièce en société chez Mme de Fontaine-Martel. Mlle de Lambert figura Zaïre; Mlle de Grandchamp, Fatime; le marquis de Thibouville, Orosmane; et M. d'Herbigny, Nérestan. Quant au rôle du vieux, du chrétien, du fanatique Lusignan, il fut rempli, — devinez par qui? — par Voltaire lui-même, qui le jouait, raconte-t-on, avec frénésie. 
On sait l'immense succès de Zaïre au dix-huitième siècle et dans le commencement de celui-ci. Laharpe disait: « On a disputé et l'on disputera longtemps encore sur cette question interminable: Quelle est la plus belle tragédie du théâtre français? Et il y a de bonnes raisons pour que ceux mêmes qui pourraient le mieux discuter cette question n'entreprennent pas de la décider. L'art dramatique est composé de tant de parties différentes, et il est susceptible de produire des impressions si diverses qu'il est à peu près impossible ou qu'un même ouvrage réunisse tous les mérites au même degré, ou qu'il plaise également à tous les hommes. Tout ce qu'on peut affirmer en connaissance de cause, c'est que telle pièce excelle par tel ou tel endroit; et si l'on s'en rapporte aux effets du théâtre, si souvent et si vivement manifestés depuis plus de cinquante ans, si l'on consulte l'opinion la plus générale dans toutes les classes de spectateurs, je ne crois pas trop hasarder en assurant que Zaïre est la plus touchante de toutes les tragédies qui existent. » Et plus loin, il semble enchérir encore sur la louange: « Je regarde Zaïre, dit-il, comme un drame égal à ce qu'il y a de plus beau pour la conception et l'ensemble, et supérieur à tout pour l'intérêt. » 
Zaïre n'a pas gardé tout à fait dans l'opinion publique le haut rang où la plaçait la critique de la fin du siècle dernier. Mais elle n'a pas disparu de la scène. Le mouvement qui y règne, la passion qui l'anime, la font vivre. Nous avons vu une reprise de cette tragédie au mois d'août 1874, et depuis elle a continué d'être affichée par intervalles. 
L'interprétation actuelle est bonne, sans atteindre à la perfection. Mlle Sarah Bernhardt remplit le rôle de Zaïre. Il est douteux que ce rôle ait été plus mélodieusement soupiré par Mlle Gaussin. M. Mounet-Sully a fait du personnage d'Orosmane une création assez bizarre, mais non vulgaire. Il l'a rapproché, plus peut-être que l'auteur ne l'aurait voulu, du type shakespearien, Othello, qui l'a évidemment inspiré. Les autres rôles sont convenablement tenus; et la tragédie de Voltaire est jouée avec une mise en scène, des décors et des costumes ayant une couleur orientale qu'on ne s'imaginait pas de son temps. Le public a fait à ces représentations un favorable accueil. 
 
 

AVERTISSEMENT

DES ÉDITIONS DE 1738 ET 1742.

(1)Ceux qui aiment l'histoire littéraire seront bien aises de savoir comment cette pièce fut faite. Plusieurs dames avaient reproché à l'auteur qu'il n'y avait pas assez d'amour dans ses tragédies; il leur répondit qu'il ne croyait pas que ce fût la véritable place de l'amour, mais que, puisqu'il leur fallait absolument des héros amoureux, il en ferait tout comme un autre. La pièce fut achevée en vingt-deux jours: elle eut un grand succès. On l'appelle à Paris tragédie chrétienne, et on l'a jouée fort souvent à la place de Polyeucte.

Zaïre a fourni depuis peu un événement singulier à Londres. Un gentilhomme anglais, nommé M. Bond, passionné pour les spectacles, avait fait traduire cette pièce; et avant de la donner au théâtre public, il la fit jouer dans la grande salle des bâtiments d'York, par ses amis. Il y représentait le rôle de Lusignan: il mourut sur le théâtre au moment de la reconnaissance. Les comédiens l'ont jouée depuis avec succès. 
 
 

ÉPÎTRE DÉDICATOIRE

A M. FALKENER, MARCHAND ANGLAIS. (1733)

(2)Vous êtes Anglais, mon cher ami, et je suis né en France; mais ceux qui aiment les arts sont tous concitoyens. Les honnêtes gens qui pensent ont à peu près les mêmes principes, et ne composent qu'une république: ainsi il n'est pas plus étrange de voir aujourd'hui une tragédie française dédiée à un Anglais, ou à un Italien, que si un citoyen d'Éphèse ou d'Athènes avait autrefois adressé son ouvrage à un Grec d'une autre ville. Je vous offre donc cette tragédie comme à mon compatriote dans la littérature, et comme à mon ami intime. 

Je jouis en même temps du plaisir de pouvoir dire à ma nation de quel oeil les négociants sont regardés chez vous; quelle estime on sait avoir en Angleterre pour une profession qui fait la grandeur de l'État, et avec quelle supériorité quelques-uns d'entre vous représentent leur patrie dans le parlement, et sont au rang des législateurs. 

Je sais bien que cette profession est méprisée de nos petits-maîtres; mais vous savez aussi que nos petits-maîtres et les vôtres sont l'espèce la plus ridicule qui rampe avec orgueil sur la surface de la terre. 

Une raison encore qui m'engage à m'entretenir de belles-lettres avec un Anglais plutôt qu'avec un autre, c'est votre heureuse liberté de penser; elle en communique a mon esprit; mes idées se trouvent plus hardies avec vous. 
 

Quiconque avec moi s'entretient 
Semble disposer de mon âme: 
S'il sent vivement, il m'enflamme; 
Et s'il est fort, il me soutient. 
Un courtisan pétri de feinte 
Fait dans moi tristement passer 
Sa défiance et sa contrainte; 
Mais un esprit libre et sans crainte 
M'enhardit et me fait penser. 
Mon feu s'échauffe à sa lumière, 
Ainsi qu'un jeune peintre, instruit 
Sous Le Moine et sous Largillière, 
De ces maîtres qui l'ont conduit 
Se rend la touche familière; 
Il prend malgré lui leur manière, 
Et compose avec leur esprit. 
C'est pourquoi Virgile se fit 
Un devoir d'admirer Homère; 
Il le suivit dans sa carrière, 
Et son émule il se rendit 
Sans se rendre son plagiaire(3).

Ne craignez pas qu'en vous envoyant ma pièce je vous en fasse une longue apologie: je pourrais vous dire pourquoi je n'ai pas donné à Zaïre une vocation plus déterminée au christianisme, avant qu'elle reconnût son père, et pourquoi elle cache son secret à son amant, etc.; mais les esprits sages qui aiment à rendre justice verront bien mes raisons sans que je les indique pour les critiques déterminés, qui sont disposés a ne pas me croire, ce serait peine perdue que de les leur dire. 

Je me vanterai seulement avec vous d'avoir fait une pièce assez simple, qualité dont on doit faire cas de toutes façons. 
 

Cette heureuse simplicité 
Fut un des plus dignes partages 
De la savante antiquité. 
Anglais, que cette nouveauté 
S'introduise dans vos usages. 
Sur votre théâtre infecté 
D'horreurs, de gibets, de carnages, 
Mettez donc plus de vérité, 
Avec de plus nobles images. 
Addison l'a déjà tenté; 
C'était le poète des sages, 
Mais il était trop concerté; 
Et dans son Caton si vanté, 
Ses deux filles, en vérité, 
Sont d'insipides personnages. 
Imitez du grand Addison 
Seulement ce qu'il a de bon; 
Polissez la rude action 
De vos Melpomènes sauvages; 
Travaillez pour les connaisseurs 
De tous les temps, de tous les âges; 
Et répandez dans vos ouvrages 
La simplicité de vos moeurs.

Que messieurs les poètes anglais ne s'imaginent pas que je veuille leur donner Zaïre pour modèle: je leur prêche la simplicité naturelle et la douceur des vers; mais je ne me fais point du tout le saint de mon sermon. Si Zaïre a eu quelque succès, je le dois beaucoup moins à la bonté de mon ouvrage qu'à la prudence que j'ai eu de parler d'amour le plus tendrement qu'il m'a été possible. J'ai flatté en cela le goût de mon auditoire: on est assez sûr de réussir quand on parle aux passions des gens plus qu'à leur raison. On veut de l'amour, quelque bon chrétien que l'on soit, et je suis très persuadé que bien en prit au grand Corneille de ne s'être pas borné, dans Polyeucte, à faire casser les statues de Jupiter par les néophytes; car telle est la corruption du genre humain, que peut-être 
 

De Polyeucte la belle âme 
Aurait faiblement attendri, 
Et les vers chrétiens qu'il déclame 
Seraient tombés dans le décri, 
N'eût été l'amour de sa femme 
Pour ce païen son favori, 
Qui méritait bien mieux sa flamme 
Que son bon dévot de mari.

Même aventure à peu près est arrivée à Zaïre. Tous ceux qui vont aux spectacles m'ont assuré que, si elle n'avait été que convertie, elle aurait peu intéressé; mais elle est amoureuse de la meilleure foi du monde, et voilà ce qui a fait sa fortune. Cependant il s'en faut bien que j'aie échappé à la censure. 
 

Plus d'un éplucheur intraitable 
M'a vétillé, m'a critiqué: 
Plus d'un railleur impitoyable 
Prétendait que j'avais croqué, 
Et peu clairement expliqué 
Un roman très peu vraisemblable, 
Dans ma cervelle fabriqué; 
Que le sujet en est tronqué, 
Que la fin n'est pas raisonnable; 
Même on m'avait pronostiqué 
Ce sifflet tant épouvantable, 
Avec quoi le public choqué 
Régale un auteur misérable. 
Cher ami, je me suis moqué 
De leur censure insupportable: 
J'ai mon drame en public risqué; 
Et le parterre favorable, 
Au lieu de siffler, m'a claqué. 
Des larmes même ont offusqué 
Plus d'un oeil, que j'ai remarqué 
Pleurer de l'air le plus aimable. 
Mais je ne suis point requinqué 
Par un succès si désirable: 
Car j'ai comme un autre marqué 
Tous les déficits de ma fable. 
Je sais qu'il est indubitable 
Que, pour former oeuvre parfait, 
Il faut se donner au diable; 
Et c'est ce que je n'ai pas fait(4).

Je n'ose me flatter que les Anglais fassent. à Zaïre le même honneur qu'ils ont fait à Brutus(5), dont on a joué la traduction sur le théâtre de Londres. Vous avez ici la réputation de n'être ni assez dévots pour vous soucier beaucoup du vieux Lusignan, ni assez tendres pour être touchés de Zaïre. Vous passez pour aimer mieux une intrigue de conjurés qu'une intrigue d'amants. On croit qu'à votre théâtre on bat des mains au mot de patrie, et chez nous à celui d'amour, cependant la vérité est que vous mettez de l'amour tout comme nous dans vos tragédies. Si vous n'avez pas la réputation d'être tendres, ce n'est pas que vos héros de théâtre ne soient amoureux, mais c'est qu'ils expriment rarement leur passion d'une manière naturelle. Nos amants parlent en amants, et les vôtres ne parlent encore qu'en poètes. 

Si vous permettez que les Français soient vos maîtres en galanterie, il y a bien des choses en récompense que nous pourrions prendre de vous. C'est au théâtre anglais que je dois la hardiesse que j'ai eue de mettre sur la scène les noms de nos rois et des anciennes familles du royaume. Il me paraît que cette nouveauté pourrait être la source d'un genre de tragédie qui nous est inconnu jusqu'ici, et dont nous avons besoin. Il se trouvera sans doute des génies heureux qui perfectionneront cette idée, dont Zaïre n'est qu'une faible ébauche. Tant que l'on continuera en France de protéger les lettres, nous aurons assez d'écrivains. La nature forme presque toujours des hommes en tout genre de talent; il ne s'agit que de les encourager et de les employer. Mais si ceux qui se distinguent un peu n'étaient soutenus par quelque récompense honorable, et par l'attrait plus flatteur de la considération, tous les beaux-arts pourraient bien dépérir au milieu des abris élevés pour eux, et ces arbres plantés par Louis XIV dégénéreraient faute de culture: le public aurait toujours du goût, mais les grands maîtres manqueraient. Un sculpteur, dans son académie, verrait des hommes médiocres à côté de lui, et n'élèverait pas sa pensée jusqu'à Girardon et au Puget; un peintre se contenterait de se croire supérieur à son confrère, et ne songerait pas à égaler le Poussin. Puissent les successeurs de Louis XIV suivre toujours l'exemple de ce grand roi, qui donnait d'un coup d'oeil une noble émulation à tous les artistes! Il encourageait à la fois un Racine et un Van Robais... Il portait notre commerce et notre gloire par delà les Indes; il étendait ses grâces sur des étrangers, étonnés d'être connus et récompensés par notre cour. Partout où était le mérite, il avait un protecteur dans Louis XIV. 
 

Car de son astre bienfaisant 
Les influences libérales, 
Du Caire au bord de l'Occident, 
Et sous les glaces boréales, 
Cherchaient le mérite indigent. 
Avec plaisir ses mains royales 
Répandaient la gloire et l'argent: 
Le tout sans brigue et sans cabales. 
Guillelmini, Viviani, 
Et le céleste Cassini, 
Auprès des lis venaient se rendre, 
Et quelque forte pension 
Vous aurait pris le grand Newton, 
Si Newton avait pu se prendre. 
Ce sont là les heureux succès 
Qui faisaient la gloire immortelle 
De Louis et du nom français. 
Ce Louis était le modèle 
De l'Europe et de vos Anglais. 
On craignait que, par ses progrès, 
Il n'envahît à tout jamais 
La monarchie universelle; 
Mais il l'obtint par ses bienfaits.

Vous n'avez pas chez vous des fondations pareilles aux monuments de la munificence de nos rois, mais votre nation y supplée. Vous n'avez pas besoin des regards du maître pour honorer et récompenser les grands talents en tout genre. Le chevalier Steele et le chevalier Wanbruck étaient en même temps auteurs comiques et membres du parlement. La primatie du docteur Tillotson, l'ambassade de M. Prior, la charge de M Newton, le ministère de M. Addison, ne sont que les suites ordinaires de la considération qu'ont chez vous les grands hommes. Vous les comblez de biens pendant leur vie, vous leur élevez des mausolées et des statues après leur mort; il n'y a point jusqu'aux actrices célèbres qui n'aient chez vous leur place dans les temples à côté des grands poètes. 
 

Votre Oldfield(6) et sa devancière 
Bracegirdle la minaudière, 
Pour avoir su dans leurs beaux jours 
Réussir au grand art de plaire, 
Ayant achevé leur carrière, 
S'en furent avec le concours 
De votre république entière, 
Sous un grand poêle de velours, 
Dans votre église pour toujours 
Loger de superbe manière. 
Leur ombre en paraît encor fière, 
Et s'en vante avec les Amours 
Tandis que le divin Molière(7),
Bien plus digne d'un tel honneur, 
A peine obtint le froid bonheur 
De dormir dans un cimetière; 
Et que l'aimable Lecouvreur, 
A qui j'ai fermé la paupière, 
N'a pas eu la même faveur 
De deux cierges et d'une bière, 
Et que monsieur de Laubinière 
Porta la nuit, par charité, 
Ce corps autrefois si vanté, 
Dans un vieux fiacre empaqueté, 
Vers le bord de notre rivière. 
Voyez-vous pas à ce récit 
L'Amour irrité qui gémit, 
Qui s'envole en brisant ses armes, 
Et Melpomène tout en larmes, 
Qui m'abandonne, et se bannit 
Des lieux ingrats qu'elle embellit 
Si longtemps de ses nobles charmes(8)?

Tout semble ramener les Français à la barbarie dont Louis XIV et le cardinal de Richelieu les ont tirés. Malheur aux politiques qui ne connaissent pas le prix des beaux-arts! La terre est couverte de nations aussi puissantes que nous. D'où vient cependant que nous les regardons presque toutes avec peu d'estime? C'est par la raison qu'on méprise dans la société un homme riche dont l'esprit est sans goût et sans culture. Surtout ne croyez pas que cet empire de l'esprit, et cet honneur d'être le modèle des autres peuples, soit une gloire frivole: ce sont les marques infaillibles de la grandeur d'un peuple. C'est toujours sous les plus grands princes que les arts ont fleuri, et leur décadence est quelquefois l'époque de celle d'un État L'histoire est pleine de ces exemples; mais ce sujet me mènerait trop loin. Il faut que je finisse cette lettre déjà trop longue, en vous envoyant un petit ouvrage qui trouve naturellement sa place à la tête de cette tragédie. C'est une épître en vers à celle qui a joué le rôle de Zaïre(9): je lui devais au moins un compliment pour la façon dont elle s'en est acquittée: 
 

Car le prophète de la Mecque 
Dans son sérail n'a jamais eu 
Si gentille Arabesque ou Grecque; 
Son oeil noir, tendre et bien fendu, 
Sa voix, et sa grâce intrinsèque, 
Ont mon ouvrage défendu 
Contre l'auditeur qui rebèque; 
Mais quand le lecteur morfondu 
L'aura dans sa bibliothèque, 
Tout mon honneur sera perdu.

Adieu, mon ami; cultivez toujours les lettres et la philosophie, sans oublier d'envoyer des vaisseaux dans les échelles du Levant. Je vous embrasse de tout mon coeur. 
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Voltaire.
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SECONDE ÉPÎTRE DÉDICATOIRE

A M. LE CHEVALIER FALKENER,

AMBASSADEUR D'ANGLETERRE A LA PORTE OTTOMANE. (1736)

Mon cher ami (car votre nouvelle dignité d'ambassadeur rend seulement notre amitié plus respectable, et ne m'empêche pas de me servir ici d'un titre plus sacré que le titre de ministre: le nom d'ami est bien au-dessus de celui d'excellence), 

Je dédie à l'ambassadeur d'un grand roi et d'une nation libre le même ouvrage que j'ai dédié au simple citoyen, au négociant anglais(10).

Ceux qui savent combien le commerce est honoré dans votre patrie n'ignorent pas aussi qu'un négociant y est quelquefois un législateur, un bon officier, un ministre public. 

Quelques personnes corrompues par l'indigne usage de ne rendre hommage qu'à la grandeur, ont essayé de jeter un ridicule sur la nouveauté d'une dédicace faite à un homme qui n'avait alors que du mérite. On a osé, sur un théâtre consacré au mauvais goût et à la médisance, insulter à l'auteur de cette dédicace, et à celui qui l'avait reçue: on a osé lui reprocher d'être un négociant(11). Il ne faut point imputer à notre nation une grossièreté si honteuse, dont les peuples les moins civilisés rougiraient. Les magistrats qui veillent parmi nous sur les moeurs, et qui sont continuellement occupés à réprimer le scandale, furent surpris alors; mais le mépris et l'horreur du public pour l'auteur connu de cette indignité sont une nouvelle preuve de la politesse des Français. 

Les vertus qui forment le caractère d'un peuple sont souvent démenties par les vices d'un particulier. Il y a eu quelques hommes voluptueux à Lacédémone. Il y a eu des esprits légers et bas en Angleterre. Il y a eu dans Athènes des hommes sans goût, impolis et grossiers, et on en trouve dans Paris. 

Oublions-les, comme ils sont oubliés du public, et recevez ce second hommage: je le dois d'autant plus à un Anglais que cette tragédie vient d'être embellie à Londres. Elle y a été traduite et jouée avec tant de succès, on a parlé de moi sur votre théâtre avec tant de politesse et de bonté, que j'en dois ici un remerciement public à votre nation. 

Je ne peux mieux faire, je crois, pour l'honneur des lettres, que d'apprendre ici à mes compatriotes les singularités de la traduction et de la représentation de Zaïre sur le théâtre de Londres. 

M. Hill, homme de lettres, qui paraît connaître le théâtre mieux qu'aucun auteur anglais, me fit l'honneur de traduire ma pièce, dans le dessein d'introduire sur votre scène quelques nouveautés, et pour la manière d'écrire les tragédies, et pour celle de les réciter. Je parlerai d'abord de la représentation. 

L'art de déclamer était chez vous un peu hors de la nature: la plupart de vos acteurs tragiques s'exprimaient souvent plus en poètes saisis d'enthousiasme qu'en hommes que la passion inspire. Beaucoup de comédiens avaient encore outré ce défaut; ils déclamaient des vers ampoulés, avec une fureur et une impétuosité qui est au beau naturel ce que les convulsions sont à l'égard d'une démarche noble et aisée. 

Cet air d'emportement semblait étranger à votre nation; car elle est naturellement sage, et cette sagesse est quelquefois prise pour de la froideur par les étrangers. Vos prédicateurs ne se permettent jamais un ton de déclamateur. On rirait chez vous d'un avocat qui s'échaufferait dans son plaidoyer. Les seuls comédiens étaient outrés. Nos acteurs, et surtout nos actrices de Paris, avaient ce défaut, il y a quelques années: ce fut Mlle Lecouvreur qui les en corrigea. Voyez ce qu'en dit un auteur italien de beaucoup d'esprit et de sens: 
 

La leggiadra Couvreur sola non trotta 
Per quella strada dove i suoi compagni 
Van di galoppo tutti quanti in frotta; 
Se avvien ch' ella pianga, o che si lagni 
Senza quegli urli spaventosi loro, 
Ti muove si che in pianger l'accompagni.

Ce même changement que Mlle Lecouvreur avait fait sur notre scène, Mlle Cibber vient de l'introduire sur le théâtre anglais, dans le rôle de Zaïre(12). Chose étrange que, dans tous les arts, ce ne soit qu'après bien du temps qu'on vienne enfin au naturel et au simple! 

Une nouveauté qui va paraître plus singulière aux Français, c'est qu'un gentilhomme de votre pays(13), qui a de la fortune et de la considération, n'a pas dédaigné de jouer sur votre théâtre le rôle d'Orosmane. C'était un spectacle assez intéressant de voir les deux principaux personnages remplis, l'un par un homme de condition, et l'autre par une jeune actrice de dix-huit ans, qui n'avait pas encore récité un vers en sa vie. 

Cet exemple d'un citoyen qui a fait usage de son talent pour la déclamation n'est pas le premier parmi vous. Tout ce qu'il y a de surprenant en cela, c'est que nous nous en étonnions. 

Nous devrions faire réflexion que toutes les choses de ce monde dépendent de l'usage et de l'opinion. La cour de France a dansé sur le théâtre avec les acteurs de l'Opéra, et on n'a rien trouvé en cela d'étrange, sinon que la mode de ces divertissements ait fini. Pourquoi sera-t-il plus étonnant de réciter que de danser en public? Y a-t-il d'autre différence entre ces deux arts, sinon que l'un est autant au-dessus de l'autre que les talents où l'esprit a quelque part sont au-dessus de ceux du corps? Je le répète encore, et je le dirai toujours: aucun des beaux-arts n'est méprisable, et il n'est véritablement honteux que d'attacher de la honte aux talents.

Venons à présent à la traduction de Zaïre, et au changement qui vient de se faire chez vous dans l'art dramatique. 

Vous aviez une coutume à laquelle M. Addison, le plus sage de vos écrivains, s'est asservi lui-même, tant l'usage tient lieu de raison et de loi. Cette coutume peu raisonnable était de finir chaque acte par des vers d'un goût différent du reste de la pièce; et ces vers devaient nécessairement renfermer une comparaison. Phèdre, en sortant du théâtre, se comparaît poétiquement à une biche; Caton, à un rocher; Cléopâtre, à des enfants qui pleurent jusqu'à ce qu'ils soient endormis. 

Le traducteur de Zaïre est le premier qui ait osé maintenir les droits de la nature contre un goût si éloigné d'elle. Il a proscrit cet usage; il a senti que la passion doit parler un langage vrai, et que le poète doit se cacher toujours pour ne laisser paraître que le héros(14).

C'est sur ce principe qu'il a traduit, avec naïveté et sans aucune enflure, tous les vers simples de la pièce, que l'on gâterait si on voulait les rendre beaux. 
 

On ne peut désirer ce qu'on ne connaît pas. (Acte I, scène i.) 

J'eusse été près du Gange esclave des faux dieux, 
Chrétienne dans Paris, musulmane en ces lieux. (I, i.) 

Mais Orosmane m'aime, et j'ai tout oublié. (I, i.) 

Non, la reconnaissance est un faible retour, 
Un tribut offensant, trop peu fait pour l'amour. (I, i.) 

Je me croirais haï d'être aimé faiblement. (I, ii.) 

Je veux avec excès vous aimer et vous plaire. (I, ii.) 

L'art n'est pas fait pour toi, tu n'en as pas besoin. (IV, ii.) 

L'art le plus innocent tient de la perfidie. (IV, ii.)

Tous les vers qui sont dans ce goût simple et vrai sont rendus mot à mot dans l'anglais. Il eût été aisé de les orner, mais le traducteur a jugé autrement que quelques-uns de mes compatriotes: il a aimé et il a rendu toute la naïveté de ces vers. En effet, le style doit être conforme au sujet. Alzire, Brutus et Zaïre demandaient, par exemple, trois sortes de versification différente. 

Si Bérénice se plaignait de Titus, et Ariane de Thésée, dans le style de Cinna, Bérénice et Ariane ne toucheraient point. 

Jamais on ne parlera bien d'amour, si l'on cherche d'autres ornements que la simplicité et la vérité. 

Il n'est pas question ici d'examiner s'il est bien de mettre tant d'amour dans les pièces de théâtre. Je veux que ce soit une faute, elle est et sera universelle; et je ne sais quel nom donner aux fautes qui font le charme du genre humain. 

Ce qui est certain, c'est que, dans ce défaut, les Français ont réussi plus que toutes les autres nations anciennes et modernes mises ensemble. L'amour paraît sur nos théâtres avec des bienséances, une délicatesse, une vérité qu'on ne trouve point ailleurs. C'est que de toutes les nations, la française est celle qui a le plus connu la société. 

Le commerce continuel, si vif et si poli, des deux sexes a introduit en France une politesse assez ignorée ailleurs. 

La société dépend des femmes. Tous les peuples qui ont le malheur de les enfermer sont insociables. Et des moeurs encore austères parmi vous, des querelles politiques, des guerres de religion, qui vous avaient rendus farouches, vous ôtèrent, jusqu'au temps de Charles II, la douceur de la société, au milieu même de la liberté. Les poètes ne devaient donc savoir, ni dans aucun pays, ni même chez les Anglais, la manière dont les honnêtes gens traitent l'amour. 

La bonne comédie fut ignorée jusqu'à Molière, comme l'art d'exprimer sur le théâtre des sentiments vrais et délicats fut ignoré jusqu'à Racine, parce que la société ne fut, pour ainsi dire, dans sa perfection que de leur temps. Un poète, du fond de son cabinet, ne peut peindre des moeurs qu'il n'a point vues; il aura plus tôt fait cent odes et cent épîtres qu'une scène où il faut faire parler la nature. 

Votre Dryden, qui d'ailleurs était un très grand génie, mettait dans la bouche de ses héros amoureux, ou des hyperboles de rhétorique, ou des indécences, deux choses également opposées à la tendresse. 

Si M. Racine fait dire à Titus(15):
 

« Depuis cinq ans entiers chaque jour je la vois, 
Et crois toujours la voir pour la première fois; »

votre Dryden fait dire à Antoine: 

« Ciel! comme j'aimai! Témoin les jours et les nuits qui suivaient en dansant sous vos pieds. Ma seule affaire était de vous parler de ma passion; un jour venait, et ne voyait rien qu'amour; un autre venait, et c'était de l'amour encore. Les soleils étaient las de nous regarder, et moi, je n'étais point las d'aimer. » 

Il est bien difficile d'imaginer qu'Antoine ait en effet tenu de pareils discours à Cléopâtre. 

Dans la même pièce, Cléopâtre parle ainsi à Antoine: 

« Venez à moi, venez dans mes bras, mon cher soldat; j'ai été trop longtemps privée de vos caresses. Mais quand je vous embrasserai, quand vous serez tout à moi, je vous punirai de vos cruautés en laissant sur vos lèvres l'impression de mes ardents baisers. » 

Il est très vraisemblable que Cléopâtre parlait souvent dans ce goût, mais ce n'est point cette indécence qu'il faut représenter devant une audience respectable. 

Quelques-uns de vos compatriotes ont beau dire: « C'est là la pure nature »; on doit leur répondre que c'est précisément cette nature qu'il faut voiler avec soin. 

Ce n'est pas même connaître le coeur humain, de penser qu'on doit plaire davantage en présentant ces images licencieuses; au contraire, c'est fermer l'entrée de l'âme aux vrais plaisirs. Si tout est d'abord à découvert, on est rassasié; il ne reste plus rien à désirer, et on arrive tout d'un coup à la langueur en croyant courir à la volupté. Voilà pourquoi la bonne compagnie a des plaisirs que les gens grossiers. ne connaissent pas. 

Les spectateurs, en ce cas; sont comme les amants qu'une jouissance trop prompte dégoûte: ce n'est qu'à travers cent nuages qu'on doit entrevoir ces idées qui feraient rougir, présentées de trop près. C'est ce voile qui fait le charme des honnêtes gens; il n'y a point pour eux de plaisir sans bienséance. 

Les Français ont connu cette règle plus tôt que les autres peuples, non pas parce qu'ils sont sans génie et sans hardiesse, comme le dit ridiculement l'inégal et impétueux Dryden, mais parce que, depuis la régence d'Anne d'Autriche, ils ont été le peuple le plus sociable et le plus poli de la terre; et cette politesse n'est point une chose arbitraire, comme ce qu'on appelle civilité; c'est une loi de la nature qu'ils ont heureusement cultivée plus que les autres peuples. 

Le traducteur de Zaïre a respecté presque partout ces bienséances théâtrales, qui vous doivent être communes comme à nous; mais il y a quelques endroits où il s'est livré encore à d'anciens usages. 

Par exemple, lorsque, dans la pièce anglaise, Orosmane vient annoncer à Zaïre qu'il croit ne la plus aimer, Zaïre lui répond en se roulant par terre. Le sultan n'est point ému de la voir dans cette posture ridicule et de désespoir, et le moment d'après il est tout étonné que Zaïre pleure. 

Il lui dit cet hémistiche (acte IV, scène ii): 

Zaïre, vous pleurez!

Il aurait dû lui dire auparavant: 

Zaïre, vous vous roulez par terre!

Aussi ces trois mots, Zaïre, vous pleurez, qui font un grand effet sur notre théâtre, n'en ont fait aucun sur le vôtre, parce qu'ils étaient déplacés. Ces expressions familières et naïves tirent toute leur force de la seule manière dont elles sont amenées. Seigneur, vous changez de visage, n'est rien par soi-même; mais le moment où ces paroles si simples sont prononcées dans Mithridate (acte III, scène vi) fait frémir. 

Ne dire que ce qu'il faut, et de la manière dont il le faut, est, ce me semble, un mérite dont les Français, si vous m'en exceptez, ont plus approché que les écrivains des autres pays. C'est, je crois, sur cet art que notre nation doit en être crue. Vous nous apprenez des choses plus grandes et plus utiles; il serait honteux à nous de ne le pas avouer. Les Français qui ont écrit contre les découvertes du chevalier Newton sur la lumière en rougissent; ceux qui combattent la gravitation en rougiront bientôt. 

Vous devez vous soumettre aux règles de notre théâtre, comme nous devons embrasser votre philosophie. Nous avons fait d'aussi bonnes expériences sur le coeur humain que vous sur la physique. L'art de plaire semble l'art des Français, et l'art de penser paraît le vôtre. Heureux, monsieur, qui, comme vous, les réunit! 
 
 

AVERTISSEMENT

(DE L'AUTEUR)

(16)On a imprimé Français par un a, et on en usera ainsi dans la nouvelle édition de la Henriade. Il faut en tout se conformer à l'usage, et écrire autant qu'on peut comme on prononce; il serait ridicule de dire en vers les François et les Anglois, puisqu'en prose tout le monde prononce Français. Il n'est pas même à croire que jamais cette dure prononciation, François, revienne à la mode. Tous les peuples adoucissent insensiblement la prononciation de leur langue. Nous ne disons plus la Roine, mais la Reine. Août se prononce Oût, etc. On dira toujours Gaulois et Français, parce que l'idée d'une nation grossière inspire naturellement un son plus dur, et que l'idée d'une nation plus polie communique à la voix un son plus doux. Les Italiens en sont venus jusqu'à retrancher l'h absolument. Chez. les Anglais, la moitié des consonnes qui remplissaient leurs mots, et qui les rendaient trop durs, ne se prononcent plus. En un mot, tout ce qui contribue à rendre une langue plus douce sans affectation doit être admis. 

 Acte premier


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
NOTES.

Note_1 Des deux alinéas qui composent cet Avertissement, le premier existait dès 1738; le second fut ajouté en 1742, et supprimé dès 1746.
Le 4 décembre 1732 on joua sur le théâtre Italien Arlequin au Parnasse, ou la Folie de Melpomène, comédie critique de la tragédie de Zaïre (par l’abbé Nadal), imprimée dans le tome Ier des Parodies du nouveau théâtre italien, où l’on trouve aussi les Enfants trouvés, ou le Sultan poli par l’amour, autre parodie, par Dominique, Romagnesi et Fr. Riccoboni, jouée sur le théâtre italien le 9 décembre 1732, imprimée plusieurs fois séparément. M. de Soleinne possède le manuscrit d’une Zaïre, parodie en un acte et en vers. Une quatrième parodie, en cinq actes et en vers, a été imprimée à la fin du dix-huitième siècle, sous le titre de Caquire, par M. de Vessaire. On l’attribue à un Lyonnais nommé Bécombes. J.-B. Rousseau fit insérer dans le Glaneur (n° 28 de 1733) une critique de Zaïre; on y répondit dans le Mercure d’avril 1733, page 651. L’extrait d’une Lettre sur Zaïre fait partie du tome XVII de la Bibliothèque française, page 384’. L’abbé Nadal, outre la parodie qu’il a faite, a écrit une Lettre à Mme la comtesse de F..., sur la tragédie deZaïre: on la trouve dans ses Oeuvres. Des Notes critiques sur Zaïre, par d’Açarq, sont imprimées aux pages 148-165 de ses Observations sur Boileau, etc., 1770, in-8°. Un émailleur mit, en 1756, Zaïre en figures d’émail: voyez l’Année littéraire, 1756, tome VIII, p. 45.
C’est parmi les Épîtres que j’ai placé celle à Mlle Gaussin; et dans la Correspondance (année 1732) que j’ai mis la Lettre de Voltaire à M. de Laroque; pièces qui, jusqu’à ce jour, ont fait partie des préliminaires de Zaïre. (B.)

Note_2 L’intitulé que je donne à cette Épître est celui qu’elle a dans les premières éditions. On voit, par les lettres de Voltaire à Cideville et à Formont, de la fin de 1732 et du commencement de 1733, ainsi que par celle à Thiériot du 24 février 1733, que l’on n’accorda la permission d’imprimer cette dédicace qu’avec des suppressions. Une copie de la pièce entière ayant été communiquée à M. Lequien, en 1820, les morceaux supprimés en 1733 furent par lui donnés en variantes, et c’est sous cette forme qu’on les trouvera ici. (B.)
¾ C’était la première fois qu’on adressait une dédicace à un marchand. Cela parut d’une hardiesse inconcevable. Falkener, dont Voltaire exilé avait été l’hôte, et auquel il témoignait par cette dédicace toute sa gratitude, fut bafoué par les parodistes. On le représentait sous le nom de Kafener, habillé grossièrement, une pipe à la bouche, et parlant pesamment. (G. A.)

Note_3 Passage retranché en 1733, et imprimés pour la première fois en 1820.
 

Sans se rendre son plagiaire. 
Ainsi dans les bras d’un mari, 
Une femme lui faisant fête, 
De son amant tendre et chéri 
Se remplit vivement la tête:
Elle voit là son cher objet; 
Elle en a l’âme possédée, 
Et fait un fils qui, trait pour trait, 
Est bientôt le vivant portrait 
De celui dont elle eut l’idée.

Note_4 Variante: Et c’est ce que je n’ai pas fait. 

Si on peut répondre de quelque chose, j’imagine que cette pièce de théâtre sera la dernière que je risquerai. J’aime les lettres; mais plus je les aime, plus je suis fâché de les voir peu accueillir: on jouit ici avec un peu trop d’indifférence des plaisirs qu’un homme procure avec beaucoup de peine. Voici, par exemple, un spectacle représenté à la cour: on y va par étiquette, comme à une cérémonie ordinaire, sans daigner s’y intéresser, sans s’informer souvent du nom de l’auteur, que pour l’accabler en passant d’un mot de critique médisante, et souvent absurde. Enfin ce même public qui l’a applaudi va le voir tourner en ridicule au théâtre italien et à la foire, et jouit de son humiliation avec plus de joie qu’il n’a joui de ses veilles. Ce n’est pas tout: la calomnie le poursuit avec fureur; on cherche à le perdre quand on ne peut l’avilir. Si l’homme de lettres est médiocre, il tombe dans le mépris le plus humiliant; s’il réussit, il se fait les ennemis les plus cruels. Je sais, et il faut le dire aux étrangers pour l’honneur de ma nation, il n’y a point de pays dans l’Europe où il y ait tant de belles fondations pour les arts. Nous avons des académies de toute espèce; mais le frelon y prend trop souvent la place de l’abeille. Ce n’est pas assez de ces honneurs frivoles souvent avilis par ceux qu’on en veut orner; on trouve dans ces lieux avec étonnement le faiseur de madrigaux, souvent encore des gens plus obscurs, que rien ne sauve du mépris public que leur peu de renommée. Le mérite, que quelquefois on y admet, ou s’y refuse, ou s’y voit avec indignation: il semble même que, pour remplir cette place, il faille être plus accablé de la risée publique qu’honoré des applaudissements qu’on donne aux auteurs révérés. Les têtes qu’on y couronne de laurier n’en sont pas à tel point couvertes qu’on n’y découvre encore les restes du chardon qui ceignait leur front sacré. Mais quand il serait vrai que ces places fondées pour le mérite ne fussent remplies que par lui, que sont-elles sans les récompenses? et que deviennent les arts, s’ils ne sont soutenus par les regards du maître, et par l’attrait le plus flatteur de la considération? Ils peuvent dépérir au milieu des abris élevés par eux; abris que le temps détruit tous les jours; bâtiments dont la mémoire subsiste, et dont à peine on reconnaît la trace: les arbres plantés par Louis XIV dégénèrent faute de culture. Le public aura toujours du goût; mais les grands maîtres manqueront: un sculpteur, dans son académie, verra des hommes médiocres à côté de lui, et n’élèvera pas sa pensée jusqu’à Girardon et à Puget; un peintre se contentera d’être supérieur à son confrère, et ne songera pas à égaler le Poussin. Louis XIV donnait d’un coup d’oeil une noble émulation à tous les artistes. M. Colbert, le père des arts sous ce grand roi, encourageait à la fois un Racine et un Van Robais; il portait notre commerce et notre gloire par delà les Indes; il étendait les libéralités de son maître sur des étrangers, étonnés d’être connus et récompensés par notre cour. Partout où était le mérite, il avait un protecteur dans Louis XIV.

Note_5 M. de Voltaire s’est trompé; on a traduit et joué Zaïre en Angleterre avec beaucoup de succès (note de 1738). Voyez, ci-après, la lettre à M. le chevalier Falkener.

Note_6 Fameuse actrice mariée à un seigneur d’Angleterre (1748).

Note_7 Variante:
 

Tandis que le sage Molière, 
Bien plus digne d’un tel honneur, 
Obtient à peine la faveur 
D’un misérable cimetière, 
Et que l’aimable Lecouvreur 
A qui j’ai fermé la paupière 
Ne put trouver un enterreur; 
Et que monsieur de Laubinière 
Porta la nuit, par charité 
Ce corps autrefois si vanté, 
Dans un vieux fiacre empaqueté, 
Vers les bords de notre rivière. 
Que mon coeur en a palpité 
Cher ami, que j’ai détesté 
La rigueur inhospitalière 
Dont ce cher objet fut traité! 
Cette gothique indignité 
N’a-t-elle donc pas révolté 
Les Muses et l’Europe entière? 
Voyez-vous pas, etc.

Note_8 Variante:« Si longtemps de ses nobles charmes? 
Voilà en partie, mon cher Falkener, les raisons pour lesquelles je prends congé, comme je le crois, et comme je ne l’assure pourtant pas, de notre théâtre français. Permettez-moi d’ajouter à cette épître dédicatoire, dictée par mon coeur et par ma liberté, une petite pièce de vers assez connue dans ce pays-ci, et qui trouve naturellement, etc. »

Note_9 Voyez, parmi les poésies, l’Épître à Mademoiselle Gaussin.

Note_10 Ce que M. de Voltaire avait prévu dans sa dédicace de Zaïre est arrivé: M. Falkener a été un des meilleurs ministres, et est devenu un des hommes les plus considérables de l’Angleterre. C’est ainsi que les auteurs devraient dédier leurs ouvrages, au lieu d’écrire des lettres d’esclave à des gens dignes de l’être. (1752)

Note_11 On joua une mauvaise farce à la Comédie Italienne de Paris, dans laquelle on insultait grossièrement plusieurs personnes de mérite, et entre autres M. Falkener. Le sieur Hérault, lieutenant de police, permit cette indignité, et le public la siffla (1748). C’est ce même Hérault à qui M. de Voltaire disait un jour: « Monsieur, que fait-on à ceux qui fabriquent de fausses lettres de cachet? ¾ On les pend. ¾ C’est toujours bien fait, en attendant qu’on traite de même ceux qui en signent de vraies. » (K.)

Note_12 « Hill, dit Lessing, confia le rôle de Zaïre à une jeune fille qui n’avait pas encore joué la tragédie. C’était la femme du comédien Colley Cibber, et elle avait dix-huit ans. Sa tentative fut un coup de maître. Il est à remarquer que l’actrice française qui joua Zaïre était aussi une débutante. » (G. A.)

Note_13 C’était un parent de Hill.

Note_14 « Il est vrai, dit Lessing, que les Anglais, depuis Shakespeare et peut-être bien avant lui, avaient l’habitude de terminer par deux vers rimés leurs pièces écrites en vers blancs. Mais que ces vers ne dussent renfermer que des comparaisons, et cela nécessairement, voilà ce qui est entièrement faux; et je ne sais pas comment M. de Voltaire a pu dire cela au nez d’un Anglais qu’il devait bien soupçonner d’avoir lu les poètes tragiques de sa nation. En second lieu, il n’est pas vrai de dire que Hill, dans sa traduction de Zaïre, s’est affranchi de cette coutume. Peut-on croire que M. de Voltaire n’ait pas examiné de plus près que moi ou que tout autre la traduction de sa pièce? Non. Et cela doit être pourtant. Car il est aussi certain que chaque acte de la Zaïre anglaise se termine par deux ou quatre vers rimés, qu’il est certain qu’elle est écrite en vers blancs. Ces vers, il est vrai, ne renferment pas de comparaisons; mais, comme je l’ai dit, de tous les vers rimés par lesquels Shakespeare, Johnson, Dryden, Otway, Rowe, etc., terminent leurs pièces, il y en a certes bien cent contre cinq qui sont dans le même cas. Qu’a donc fait Hill de particulier? Mais aurait-il eu même ce singulier mérite dont le loue Voltaire, qu’il ne serait pas vrai de dire encore que son exemple a eu l’influence qu’on lui attribue là. Car, jusqu’à cette heure, il paraît autant (pour ne pas dire plus) de tragédies anglaises avec des fins d’acte rimées que sans de telles fins. Et Hill lui-même ne s’est jamais affranchi complètement de cette vieille mode dans ses tragédies dont plusieurs sont postérieures à sa traduction de Zaïre. » (G. A.)

Note_15Bérénice, acte II, scène ii.

Note_16 Cet Avertissement ne se trouve que dans l’édition de 1736. (B.)