|
| Revenir à l'accueil | Commander le CD-ROM Voltaire complet | ZAÏRE TRAGÉDIE EN CINQ ACTES REPRÉSENTÉE, POUR LA PREMIÈRE FOIS, LE 13 AOÛT 1732.
Le 29 mai 1732, Voltaire écrivait à Cideville: « J'ai cru que le meilleur moyen d'oublier la tragédie
d'Ériphyle était d'en faire une autre. Tout le monde
me reproche ici que je ne mets pas d'amour dans mes pièces. Ils
en auront cette fois-ci, je vous jure, et ce ne sera pas de la galanterie.
Je veux qu'il n'y ait rien de si turc, de si chrétien, de si amoureux,
de si tendre, de si furieux que ce que je versifie à présent
pour leur plaire. J'ai déjà l'honneur d'en avoir fait un
acte. Ou je suis fort trompé, ou ce sera la pièce la plus
singulière que nous ayons au théâtre. Les noms de Montmorenci,
de saint Louis, de Saladin, de Jésus et de Mahomet s'y trouveront.
On y parlera de la Seine et du Jourdain, de Paris et de Jérusalem.
On aimera, on baptisera, on tuera, et je vous enverrai l'esquisse dès
qu'elle sera brochée. » Et dans une lettre du 10 juillet,
il reprend, cette fois en rimant:
La pièce fut achevée en vingt-deux jours,
si nous en croyons l'avertissement.
Zaïre eut neuf représentations dans
sa nouveauté, et fut reprise le 12 novembre pour être jouée
vingt et une fois consécutives. C'était alors un succès
très rare. Les acteurs avaient fait un effort vers la vérité
du costume en s'affublant de turbans, ce qui avait coûté trente
livres à la Comédie.
DES ÉDITIONS DE 1738 ET 1742. (1)Ceux qui aiment l'histoire littéraire seront bien aises de savoir comment cette pièce fut faite. Plusieurs dames avaient reproché à l'auteur qu'il n'y avait pas assez d'amour dans ses tragédies; il leur répondit qu'il ne croyait pas que ce fût la véritable place de l'amour, mais que, puisqu'il leur fallait absolument des héros amoureux, il en ferait tout comme un autre. La pièce fut achevée en vingt-deux jours: elle eut un grand succès. On l'appelle à Paris tragédie chrétienne, et on l'a jouée fort souvent à la place de Polyeucte. Zaïre a fourni depuis peu un événement
singulier à Londres. Un gentilhomme anglais, nommé M. Bond,
passionné pour les spectacles, avait fait traduire cette pièce;
et avant de la donner au théâtre public, il la fit jouer dans
la grande salle des bâtiments d'York, par ses amis. Il y représentait
le rôle de Lusignan: il mourut sur le théâtre au moment
de la reconnaissance. Les comédiens l'ont jouée depuis avec
succès.
A M. FALKENER, MARCHAND ANGLAIS. (1733) (2)Vous êtes Anglais, mon cher ami, et je suis né en France; mais ceux qui aiment les arts sont tous concitoyens. Les honnêtes gens qui pensent ont à peu près les mêmes principes, et ne composent qu'une république: ainsi il n'est pas plus étrange de voir aujourd'hui une tragédie française dédiée à un Anglais, ou à un Italien, que si un citoyen d'Éphèse ou d'Athènes avait autrefois adressé son ouvrage à un Grec d'une autre ville. Je vous offre donc cette tragédie comme à mon compatriote dans la littérature, et comme à mon ami intime. Je jouis en même temps du plaisir de pouvoir dire à ma nation de quel oeil les négociants sont regardés chez vous; quelle estime on sait avoir en Angleterre pour une profession qui fait la grandeur de l'État, et avec quelle supériorité quelques-uns d'entre vous représentent leur patrie dans le parlement, et sont au rang des législateurs. Je sais bien que cette profession est méprisée de nos petits-maîtres; mais vous savez aussi que nos petits-maîtres et les vôtres sont l'espèce la plus ridicule qui rampe avec orgueil sur la surface de la terre. Une raison encore qui m'engage à m'entretenir de
belles-lettres avec un Anglais plutôt qu'avec un autre, c'est votre
heureuse liberté de penser; elle en communique a mon esprit; mes
idées se trouvent plus hardies avec vous.
Ne craignez pas qu'en vous envoyant ma pièce je vous en fasse une longue apologie: je pourrais vous dire pourquoi je n'ai pas donné à Zaïre une vocation plus déterminée au christianisme, avant qu'elle reconnût son père, et pourquoi elle cache son secret à son amant, etc.; mais les esprits sages qui aiment à rendre justice verront bien mes raisons sans que je les indique pour les critiques déterminés, qui sont disposés a ne pas me croire, ce serait peine perdue que de les leur dire. Je me vanterai seulement avec vous d'avoir fait une pièce
assez simple, qualité dont on doit faire cas de toutes façons.
Que messieurs les poètes anglais ne s'imaginent
pas que je veuille leur donner Zaïre pour modèle: je
leur prêche la simplicité naturelle et la douceur des vers;
mais je ne me fais point du tout le saint de mon sermon. Si Zaïre
a
eu quelque succès, je le dois beaucoup moins à la bonté
de mon ouvrage qu'à la prudence que j'ai eu de parler d'amour le
plus tendrement qu'il m'a été possible. J'ai flatté
en cela le goût de mon auditoire: on est assez sûr de réussir
quand on parle aux passions des gens plus qu'à leur raison. On veut
de l'amour, quelque bon chrétien que l'on soit, et je suis très
persuadé que bien en prit au grand Corneille de ne s'être
pas borné, dans Polyeucte, à faire casser les statues
de Jupiter par les néophytes; car telle est la corruption du genre
humain, que peut-être
Même aventure à peu près est arrivée
à Zaïre. Tous ceux qui vont aux spectacles m'ont assuré
que, si elle n'avait été que convertie, elle aurait peu intéressé;
mais elle est amoureuse de la meilleure foi du monde, et voilà ce
qui a fait sa fortune. Cependant il s'en faut bien que j'aie échappé
à la censure.
Je n'ose me flatter que les Anglais fassent. à Zaïre le même honneur qu'ils ont fait à Brutus(5), dont on a joué la traduction sur le théâtre de Londres. Vous avez ici la réputation de n'être ni assez dévots pour vous soucier beaucoup du vieux Lusignan, ni assez tendres pour être touchés de Zaïre. Vous passez pour aimer mieux une intrigue de conjurés qu'une intrigue d'amants. On croit qu'à votre théâtre on bat des mains au mot de patrie, et chez nous à celui d'amour, cependant la vérité est que vous mettez de l'amour tout comme nous dans vos tragédies. Si vous n'avez pas la réputation d'être tendres, ce n'est pas que vos héros de théâtre ne soient amoureux, mais c'est qu'ils expriment rarement leur passion d'une manière naturelle. Nos amants parlent en amants, et les vôtres ne parlent encore qu'en poètes. Si vous permettez que les Français soient vos maîtres
en galanterie, il y a bien des choses en récompense que nous pourrions
prendre de vous. C'est au théâtre anglais que je dois la hardiesse
que j'ai eue de mettre sur la scène les noms de nos rois et des
anciennes familles du royaume. Il me paraît que cette nouveauté
pourrait être la source d'un genre de tragédie qui nous est
inconnu jusqu'ici, et dont nous avons besoin. Il se trouvera sans doute
des génies heureux qui perfectionneront cette idée, dont
Zaïre
n'est
qu'une faible ébauche. Tant que l'on continuera en France de protéger
les lettres, nous aurons assez d'écrivains. La nature forme presque
toujours des hommes en tout genre de talent; il ne s'agit que de les encourager
et de les employer. Mais si ceux qui se distinguent un peu n'étaient
soutenus par quelque récompense honorable, et par l'attrait plus
flatteur de la considération, tous les beaux-arts pourraient bien
dépérir au milieu des abris élevés pour eux,
et ces arbres plantés par Louis XIV dégénéreraient
faute de culture: le public aurait toujours du goût, mais les grands
maîtres manqueraient. Un sculpteur, dans son académie, verrait
des hommes médiocres à côté de lui, et n'élèverait
pas sa pensée jusqu'à Girardon et au Puget; un peintre se
contenterait de se croire supérieur à son confrère,
et ne songerait pas à égaler le Poussin. Puissent les successeurs
de Louis XIV suivre toujours l'exemple de ce grand roi, qui donnait d'un
coup d'oeil une noble émulation à tous les artistes! Il encourageait
à la fois un Racine et un Van Robais... Il portait notre commerce
et notre gloire par delà les Indes; il étendait ses grâces
sur des étrangers, étonnés d'être connus et
récompensés par notre cour. Partout où était
le mérite, il avait un protecteur dans Louis XIV.
Vous n'avez pas chez vous des fondations pareilles aux
monuments de la munificence de nos rois, mais votre nation y supplée.
Vous n'avez pas besoin des regards du maître pour honorer et récompenser
les grands talents en tout genre. Le chevalier Steele et le chevalier Wanbruck
étaient en même temps auteurs comiques et membres du parlement.
La primatie du docteur Tillotson, l'ambassade de M. Prior, la charge de
M Newton, le ministère de M. Addison, ne sont que les suites ordinaires
de la considération qu'ont chez vous les grands hommes. Vous les
comblez de biens pendant leur vie, vous leur élevez des mausolées
et des statues après leur mort; il n'y a point jusqu'aux actrices
célèbres qui n'aient chez vous leur place dans les temples
à côté des grands poètes.
Tout semble ramener les Français à la barbarie
dont Louis XIV et le cardinal de Richelieu les ont tirés. Malheur
aux politiques qui ne connaissent pas le prix des beaux-arts! La terre
est couverte de nations aussi puissantes que nous. D'où vient cependant
que nous les regardons presque toutes avec peu d'estime? C'est par la raison
qu'on méprise dans la société un homme riche dont
l'esprit est sans goût et sans culture. Surtout ne croyez pas que
cet empire de l'esprit, et cet honneur d'être le modèle des
autres peuples, soit une gloire frivole: ce sont les marques infaillibles
de la grandeur d'un peuple. C'est toujours sous les plus grands princes
que les arts ont fleuri, et leur décadence est quelquefois l'époque
de celle d'un État L'histoire est pleine de ces exemples; mais ce
sujet me mènerait trop loin. Il faut que je finisse cette lettre
déjà trop longue, en vous envoyant un petit ouvrage qui trouve
naturellement sa place à la tête de cette tragédie.
C'est une épître en vers à celle qui a joué
le rôle de Zaïre(9):
je lui devais au
moins un compliment pour la façon dont elle s'en est acquittée:
Adieu, mon ami; cultivez toujours les lettres et la philosophie,
sans oublier d'envoyer des vaisseaux dans les échelles du Levant.
Je vous embrasse de tout mon coeur.
A M. LE CHEVALIER FALKENER, AMBASSADEUR D'ANGLETERRE A LA PORTE OTTOMANE. (1736) Mon cher ami (car votre nouvelle dignité d'ambassadeur rend seulement notre amitié plus respectable, et ne m'empêche pas de me servir ici d'un titre plus sacré que le titre de ministre: le nom d'ami est bien au-dessus de celui d'excellence), Je dédie à l'ambassadeur d'un grand roi et d'une nation libre le même ouvrage que j'ai dédié au simple citoyen, au négociant anglais(10). Ceux qui savent combien le commerce est honoré dans votre patrie n'ignorent pas aussi qu'un négociant y est quelquefois un législateur, un bon officier, un ministre public. Quelques personnes corrompues par l'indigne usage de ne rendre hommage qu'à la grandeur, ont essayé de jeter un ridicule sur la nouveauté d'une dédicace faite à un homme qui n'avait alors que du mérite. On a osé, sur un théâtre consacré au mauvais goût et à la médisance, insulter à l'auteur de cette dédicace, et à celui qui l'avait reçue: on a osé lui reprocher d'être un négociant(11). Il ne faut point imputer à notre nation une grossièreté si honteuse, dont les peuples les moins civilisés rougiraient. Les magistrats qui veillent parmi nous sur les moeurs, et qui sont continuellement occupés à réprimer le scandale, furent surpris alors; mais le mépris et l'horreur du public pour l'auteur connu de cette indignité sont une nouvelle preuve de la politesse des Français. Les vertus qui forment le caractère d'un peuple sont souvent démenties par les vices d'un particulier. Il y a eu quelques hommes voluptueux à Lacédémone. Il y a eu des esprits légers et bas en Angleterre. Il y a eu dans Athènes des hommes sans goût, impolis et grossiers, et on en trouve dans Paris. Oublions-les, comme ils sont oubliés du public, et recevez ce second hommage: je le dois d'autant plus à un Anglais que cette tragédie vient d'être embellie à Londres. Elle y a été traduite et jouée avec tant de succès, on a parlé de moi sur votre théâtre avec tant de politesse et de bonté, que j'en dois ici un remerciement public à votre nation. Je ne peux mieux faire, je crois, pour l'honneur des lettres, que d'apprendre ici à mes compatriotes les singularités de la traduction et de la représentation de Zaïre sur le théâtre de Londres. M. Hill, homme de lettres, qui paraît connaître le théâtre mieux qu'aucun auteur anglais, me fit l'honneur de traduire ma pièce, dans le dessein d'introduire sur votre scène quelques nouveautés, et pour la manière d'écrire les tragédies, et pour celle de les réciter. Je parlerai d'abord de la représentation. L'art de déclamer était chez vous un peu hors de la nature: la plupart de vos acteurs tragiques s'exprimaient souvent plus en poètes saisis d'enthousiasme qu'en hommes que la passion inspire. Beaucoup de comédiens avaient encore outré ce défaut; ils déclamaient des vers ampoulés, avec une fureur et une impétuosité qui est au beau naturel ce que les convulsions sont à l'égard d'une démarche noble et aisée. Cet air d'emportement semblait étranger à
votre nation; car elle est naturellement sage, et cette sagesse est quelquefois
prise pour de la froideur par les étrangers. Vos prédicateurs
ne se permettent jamais un ton de déclamateur. On rirait chez vous
d'un avocat qui s'échaufferait dans son plaidoyer. Les seuls comédiens
étaient outrés. Nos acteurs, et surtout nos actrices de Paris,
avaient ce défaut, il y a quelques années: ce fut Mlle Lecouvreur
qui les en corrigea. Voyez ce qu'en dit un auteur italien de beaucoup d'esprit
et de sens:
Ce même changement que Mlle Lecouvreur avait fait sur notre scène, Mlle Cibber vient de l'introduire sur le théâtre anglais, dans le rôle de Zaïre(12). Chose étrange que, dans tous les arts, ce ne soit qu'après bien du temps qu'on vienne enfin au naturel et au simple! Une nouveauté qui va paraître plus singulière aux Français, c'est qu'un gentilhomme de votre pays(13), qui a de la fortune et de la considération, n'a pas dédaigné de jouer sur votre théâtre le rôle d'Orosmane. C'était un spectacle assez intéressant de voir les deux principaux personnages remplis, l'un par un homme de condition, et l'autre par une jeune actrice de dix-huit ans, qui n'avait pas encore récité un vers en sa vie. Cet exemple d'un citoyen qui a fait usage de son talent pour la déclamation n'est pas le premier parmi vous. Tout ce qu'il y a de surprenant en cela, c'est que nous nous en étonnions. Nous devrions faire réflexion que toutes les choses de ce monde dépendent de l'usage et de l'opinion. La cour de France a dansé sur le théâtre avec les acteurs de l'Opéra, et on n'a rien trouvé en cela d'étrange, sinon que la mode de ces divertissements ait fini. Pourquoi sera-t-il plus étonnant de réciter que de danser en public? Y a-t-il d'autre différence entre ces deux arts, sinon que l'un est autant au-dessus de l'autre que les talents où l'esprit a quelque part sont au-dessus de ceux du corps? Je le répète encore, et je le dirai toujours: aucun des beaux-arts n'est méprisable, et il n'est véritablement honteux que d'attacher de la honte aux talents. Venons à présent à la traduction de Zaïre, et au changement qui vient de se faire chez vous dans l'art dramatique. Vous aviez une coutume à laquelle M. Addison, le plus sage de vos écrivains, s'est asservi lui-même, tant l'usage tient lieu de raison et de loi. Cette coutume peu raisonnable était de finir chaque acte par des vers d'un goût différent du reste de la pièce; et ces vers devaient nécessairement renfermer une comparaison. Phèdre, en sortant du théâtre, se comparaît poétiquement à une biche; Caton, à un rocher; Cléopâtre, à des enfants qui pleurent jusqu'à ce qu'ils soient endormis. Le traducteur de Zaïre est le premier qui ait osé maintenir les droits de la nature contre un goût si éloigné d'elle. Il a proscrit cet usage; il a senti que la passion doit parler un langage vrai, et que le poète doit se cacher toujours pour ne laisser paraître que le héros(14). C'est sur ce principe qu'il a traduit, avec naïveté
et sans aucune enflure, tous les vers simples de la pièce, que l'on
gâterait si on voulait les rendre beaux.
Tous les vers qui sont dans ce goût simple et vrai sont rendus mot à mot dans l'anglais. Il eût été aisé de les orner, mais le traducteur a jugé autrement que quelques-uns de mes compatriotes: il a aimé et il a rendu toute la naïveté de ces vers. En effet, le style doit être conforme au sujet. Alzire, Brutus et Zaïre demandaient, par exemple, trois sortes de versification différente. Si Bérénice se plaignait de Titus, et Ariane de Thésée, dans le style de Cinna, Bérénice et Ariane ne toucheraient point. Jamais on ne parlera bien d'amour, si l'on cherche d'autres ornements que la simplicité et la vérité. Il n'est pas question ici d'examiner s'il est bien de mettre tant d'amour dans les pièces de théâtre. Je veux que ce soit une faute, elle est et sera universelle; et je ne sais quel nom donner aux fautes qui font le charme du genre humain. Ce qui est certain, c'est que, dans ce défaut, les Français ont réussi plus que toutes les autres nations anciennes et modernes mises ensemble. L'amour paraît sur nos théâtres avec des bienséances, une délicatesse, une vérité qu'on ne trouve point ailleurs. C'est que de toutes les nations, la française est celle qui a le plus connu la société. Le commerce continuel, si vif et si poli, des deux sexes a introduit en France une politesse assez ignorée ailleurs. La société dépend des femmes. Tous les peuples qui ont le malheur de les enfermer sont insociables. Et des moeurs encore austères parmi vous, des querelles politiques, des guerres de religion, qui vous avaient rendus farouches, vous ôtèrent, jusqu'au temps de Charles II, la douceur de la société, au milieu même de la liberté. Les poètes ne devaient donc savoir, ni dans aucun pays, ni même chez les Anglais, la manière dont les honnêtes gens traitent l'amour. La bonne comédie fut ignorée jusqu'à Molière, comme l'art d'exprimer sur le théâtre des sentiments vrais et délicats fut ignoré jusqu'à Racine, parce que la société ne fut, pour ainsi dire, dans sa perfection que de leur temps. Un poète, du fond de son cabinet, ne peut peindre des moeurs qu'il n'a point vues; il aura plus tôt fait cent odes et cent épîtres qu'une scène où il faut faire parler la nature. Votre Dryden, qui d'ailleurs était un très grand génie, mettait dans la bouche de ses héros amoureux, ou des hyperboles de rhétorique, ou des indécences, deux choses également opposées à la tendresse. Si M. Racine fait dire à Titus(15):
votre Dryden fait dire à Antoine: « Ciel! comme j'aimai! Témoin les jours et les nuits qui suivaient en dansant sous vos pieds. Ma seule affaire était de vous parler de ma passion; un jour venait, et ne voyait rien qu'amour; un autre venait, et c'était de l'amour encore. Les soleils étaient las de nous regarder, et moi, je n'étais point las d'aimer. » Il est bien difficile d'imaginer qu'Antoine ait en effet tenu de pareils discours à Cléopâtre. Dans la même pièce, Cléopâtre parle ainsi à Antoine: « Venez à moi, venez dans mes bras, mon cher soldat; j'ai été trop longtemps privée de vos caresses. Mais quand je vous embrasserai, quand vous serez tout à moi, je vous punirai de vos cruautés en laissant sur vos lèvres l'impression de mes ardents baisers. » Il est très vraisemblable que Cléopâtre parlait souvent dans ce goût, mais ce n'est point cette indécence qu'il faut représenter devant une audience respectable. Quelques-uns de vos compatriotes ont beau dire: « C'est là la pure nature »; on doit leur répondre que c'est précisément cette nature qu'il faut voiler avec soin. Ce n'est pas même connaître le coeur humain, de penser qu'on doit plaire davantage en présentant ces images licencieuses; au contraire, c'est fermer l'entrée de l'âme aux vrais plaisirs. Si tout est d'abord à découvert, on est rassasié; il ne reste plus rien à désirer, et on arrive tout d'un coup à la langueur en croyant courir à la volupté. Voilà pourquoi la bonne compagnie a des plaisirs que les gens grossiers. ne connaissent pas. Les spectateurs, en ce cas; sont comme les amants qu'une jouissance trop prompte dégoûte: ce n'est qu'à travers cent nuages qu'on doit entrevoir ces idées qui feraient rougir, présentées de trop près. C'est ce voile qui fait le charme des honnêtes gens; il n'y a point pour eux de plaisir sans bienséance. Les Français ont connu cette règle plus tôt que les autres peuples, non pas parce qu'ils sont sans génie et sans hardiesse, comme le dit ridiculement l'inégal et impétueux Dryden, mais parce que, depuis la régence d'Anne d'Autriche, ils ont été le peuple le plus sociable et le plus poli de la terre; et cette politesse n'est point une chose arbitraire, comme ce qu'on appelle civilité; c'est une loi de la nature qu'ils ont heureusement cultivée plus que les autres peuples. Le traducteur de Zaïre a respecté presque partout ces bienséances théâtrales, qui vous doivent être communes comme à nous; mais il y a quelques endroits où il s'est livré encore à d'anciens usages. Par exemple, lorsque, dans la pièce anglaise, Orosmane vient annoncer à Zaïre qu'il croit ne la plus aimer, Zaïre lui répond en se roulant par terre. Le sultan n'est point ému de la voir dans cette posture ridicule et de désespoir, et le moment d'après il est tout étonné que Zaïre pleure. Il lui dit cet hémistiche (acte IV, scène ii): Zaïre, vous pleurez! Il aurait dû lui dire auparavant: Zaïre, vous vous roulez par terre! Aussi ces trois mots, Zaïre, vous pleurez, qui font un grand effet sur notre théâtre, n'en ont fait aucun sur le vôtre, parce qu'ils étaient déplacés. Ces expressions familières et naïves tirent toute leur force de la seule manière dont elles sont amenées. Seigneur, vous changez de visage, n'est rien par soi-même; mais le moment où ces paroles si simples sont prononcées dans Mithridate (acte III, scène vi) fait frémir. Ne dire que ce qu'il faut, et de la manière dont il le faut, est, ce me semble, un mérite dont les Français, si vous m'en exceptez, ont plus approché que les écrivains des autres pays. C'est, je crois, sur cet art que notre nation doit en être crue. Vous nous apprenez des choses plus grandes et plus utiles; il serait honteux à nous de ne le pas avouer. Les Français qui ont écrit contre les découvertes du chevalier Newton sur la lumière en rougissent; ceux qui combattent la gravitation en rougiront bientôt. Vous devez vous soumettre aux règles de notre théâtre,
comme nous devons embrasser votre philosophie. Nous avons fait d'aussi
bonnes expériences sur le coeur humain que vous sur la physique.
L'art de plaire semble l'art des Français, et l'art de penser paraît
le vôtre. Heureux, monsieur, qui, comme vous, les réunit!
(DE L'AUTEUR) (16)On a imprimé Français par un a, et on en usera ainsi dans la nouvelle édition de la Henriade. Il faut en tout se conformer à l'usage, et écrire autant qu'on peut comme on prononce; il serait ridicule de dire en vers les François et les Anglois, puisqu'en prose tout le monde prononce Français. Il n'est pas même à croire que jamais cette dure prononciation, François, revienne à la mode. Tous les peuples adoucissent insensiblement la prononciation de leur langue. Nous ne disons plus la Roine, mais la Reine. Août se prononce Oût, etc. On dira toujours Gaulois et Français, parce que l'idée d'une nation grossière inspire naturellement un son plus dur, et que l'idée d'une nation plus polie communique à la voix un son plus doux. Les Italiens en sont venus jusqu'à retrancher l'h absolument. Chez. les Anglais, la moitié des consonnes qui remplissaient leurs mots, et qui les rendaient trop durs, ne se prononcent plus. En un mot, tout ce qui contribue à rendre une langue plus douce sans affectation doit être admis. |