OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE THÉÂTRE ZAÏRE (SUITE)
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ACTE TROISIÈME.

SCÈNE I. 
OROSMANE, CORASMIN.

OROSMANE.

Vous étiez, Corasmin, trompé par vos alarmes; 
Non, Louis contre moi ne tourne point ses armes; 
Les Français sont lassés de chercher désormais 
Des climats que pour eux le destin n'a point faits; 
Ils n'abandonnent point leur fertile patrie, 
Pour languir aux déserts de l'aride Arabie, 
Et venir arroser de leur sang odieux 
Ces palmes, que pour nous Dieu fait croître en ces lieux. 
Ils couvrent de vaisseaux la mer de la Syrie. 
Louis, des bords de Chypre, épouvante l'Asie; 
Mais j'apprends que ce roi s'éloigne de nos ports; 
De la féconde Égypte il menace les bords; 
J'en reçois à l'instant la première nouvelle; 
Contre les mamelucs(32) son courage l'appelle; 
Il cherche Méledin, mon secret ennemi; 
Sur leurs divisions mon trône est affermi. 
Je ne crains plus enfin l'Égypte ni la France. 
Nos communs ennemis cimentent ma puissance, 
Et, prodigues d'un sang qu'ils devraient ménager, 
Prennent en s'immolant le soin de me venger. 
Relâche ces chrétiens, ami, je les délivre; 
Je veux plaire à leur maître, et leur permets de vivre: 
Je veux que sur la mer on les mène à leur roi, 
Que Louis me connaisse, et respecte ma foi. 
Mène-lui Lusignan; dis-lui que je lui donne 
Celui que la naissance allie à sa couronne; 
Celui que par deux fois mon père avait vaincu, 
Et qu'il tint enchaîné, tandis qu'il a vécu. 

CORASMIN.

Son nom cher aux chrétiens... 

OROSMANE.

                                       Son nom n'est point à craindre. 

CORASMIN.

Mais, seigneur, si Louis... 

OROSMANE.

                                   Il n'est plus temps de feindre, 
Zaïre l'a voulu; c'est assez: et mon coeur, 
En donnant Lusignan, le donne à mon vainqueur. 
Louis est peu pour moi; je fais tout pour Zaïre; 
Nul autre sur mon coeur n'aurait pris cet empire.
Je viens de l'affliger, c'est à moi d'adoucir 
Le déplaisir mortel qu'elle a dû ressentir 
Quand, sur les faux avis des desseins de la France, 
J'ai fait à ces chrétiens un peu de violence. 
Que dis-je? ces moments, perdus dans mon conseil, 
Ont de ce grand hymen suspendu l'appareil: 
D'une heure encore, ami, mon bonheur se diffère; 
Mais j'emploierai du moins ce temps à lui complaire. 
Zaïre ici demande un secret entretien 
Avec ce Nérestan, ce généreux chrétien... 

CORASMIN.

Et vous avez, seigneur, encor cette indulgence? 

OROSMANE.

Ils ont été tous deux esclaves dans l'enfance; 
Ils ont porté mes fers, ils ne se verront plus; 
Zaïre enfin de moi n'aura point un refus. 
Je ne m'en défends point; je foule aux pieds pour elle 
Des rigueurs du sérail la contrainte cruelle. 
J'ai méprisé ces lois dont l'âpre austérité 
Fait d'une vertu triste une nécessité. 
Je ne suis point formé du sang asiatique: 
Né parmi les rochers, au sein de la Taurique, 
Des Scythes mes aïeux je garde la fierté, 
Leurs moeurs, leurs passions, leur générosité: 
Je consens qu'en partant Nérestan la revoie; 
Je veux que tous les coeurs soient heureux de ma joie. 
Après ce peu d'instants, volés à mon amour, 
Tous ses moments, ami, sont à moi sans retour. 
Va, ce chrétien attend, et tu peux l'introduire. 
Presse son entretien, obéis à Zaïre. 

SCÈNE II.

CORASMIN, NÉRESTAN.

CORASMIN.

En ces lieux, un moment, tu peux encor rester. 
Zaïre à tes regards viendra se présenter. 

SCÈNE III.

nérestan.

En quel état, ô ciel! en quels lieux je la laisse! 
O ma religion! ô mon père! ô tendresse! 
Mais je la vois. 

SCÈNE IV.

ZAÏRE, NÉRESTAN.

NÉRESTAN.

                   Ma soeur, je puis donc vous parler; 
Ah! dans quel temps le ciel nous voulut rassembler! 
Vous ne reverrez plus un trop malheureux père. 

ZAÏRE.

Dieu! Lusignan?... 

NÉRESTAN.

                          Il touche à son heure dernière. 
Sa joie, en nous voyant, par de trop grands efforts, 
De ses sens affaiblis a rompu les ressorts; 
Et cette émotion dont son âme est remplie, 
A bientôt épuisé les sources de sa vie. 
Mais, pour comble d'horreurs, à ces derniers moments, 
Il doute de sa fille et de ses sentiments; 
Il meurt dans l'amertume, et son âme incertaine 
Demande en soupirant si vous êtes chrétienne. 

ZAÏRE.

Quoi! je suis votre soeur, et vous pouvez penser 
Qu'à mon sang, à ma loi, j'aille ici renoncer? 

NÉRESTAN.

Ah! ma soeur, cette loi n'est pas la vôtre encore; 
Le jour qui vous éclaire est pour vous à l'aurore; 
Vous n'avez point reçu ce gage précieux 
Qui nous lave du crime, et nous ouvre les cieux. 
Jurez par nos malheurs, et par votre famille, 
Par ces martyrs sacrés de qui vous êtes fille, 
Que vous voulez ici recevoir aujourd'hui 
Le sceau du Dieu vivant qui nous attache à lui. 

ZAÏRE.

Oui, je jure en vos mains, par ce Dieu que j'adore, 
Par sa loi que je cherche, et que mon coeur ignore, 
De vivre désormais sous cette sainte loi... 
Mais, mon cher frère... hélas! que veut-elle de moi? 
Que faut-il? 

NÉRESTAN.

                   Détester l'empire de vos maîtres, 
Servir, aimer ce Dieu qu'ont aimé nos ancêtres, 
Qui, né près de ces murs, est mort ici pour nous(33),
Qui nous a rassemblés, qui m'a conduit vers vous. 
Est-ce à moi d'en parler? Moins instruit que fidèle, 
Je ne suis qu'un soldat, et je n'ai que du zèle. 
Un pontife sacré viendra jusqu'en ces lieux 
Vous apporter la vie, et dessiller vos yeux. 
Songez à vos serments, et que l'eau du baptême 
Ne vous apporte point la mort et l'anathème. 
Obtenez qu'avec lui je puisse revenir. 
Mais à quel titre, ô ciel! faut-il donc l'obtenir? 
A qui le demander dans ce sérail profane?... 
Vous, le sang de vingt rois, esclave d'Orosmane! 
Parente de Louis, fille de Lusignan! 
Vous chrétienne, et ma soeur, esclave d'un soudan! 
Vous m'entendez... je n'ose en dire davantage: 
Dieu, nous réserviez-vous à ce dernier outrage? 

ZAÏRE.

Ah! cruel, poursuivez, vous ne connaissez pas 
Mon secret, mes tourments, mes voeux, mes attentats. 
Mon frère, ayez pitié d'une soeur égarée, 
Qui brûle, qui gémit, qui meurt désespérée. 
Je suis chrétienne, hélas!... j'attends avec ardeur 
Cette eau sainte, cette eau qui peut guérir mon coeur. 
Non, je ne serai point indigne de mon frère, 
De mes aïeux, de moi, de mon malheureux père. 
Mais parlez à Zaïre, et ne lui cachez rien; 
Dites... quelle est la loi de l'empire chrétien?... 
Quel est le châtiment pour une infortunée 
Qui, loin de ses parents, aux fers abandonnée, 
Trouvant chez un barbare un généreux appui, 
Aurait touché son âme, et s'unirait à lui? 

NÉRESTAN.

O ciel! que dites-vous? Ah! la mort la plus prompte 
Devrait... 

ZAÏRE.

             C'en est assez; frappe, et préviens la honte. 

NÉRESTAN.

Qui? vous? ma soeur! 

ZAÏRE.

                                C'est moi que je viens d'accuser. 
Orosmane m'adore,... et j'allais l'épouser. 

NÉRESTAN.

L'épouser! est-il vrai, ma soeur? est-ce vous-même? 
Vous, la fille des rois? 

ZAÏRE.

                                   Frappe, dis-je; je l'aime. 

NÉRESTAN.

Opprobre malheureux du sang dont vous sortez, 
Vous demandez la mort, et vous la méritez: 
Et si je n'écoutais que ta honte et ma gloire, 
L'honneur de ma maison, mon père, sa mémoire; 
Si la loi de ton Dieu, que tu ne connais pas, 
Si ma religion ne retenait mon bras, 
J'irais dans ce palais, j'irais, au moment même, 
Immoler de ce fer un barbare qui t'aime, 
De son indigne flanc le plonger dans le tien, 
Et ne l'en retirer que pour percer le mien. 
Ciel! tandis que Louis, l'exemple de la terre, 
Au Nil épouvanté ne va porter la guerre 
Que pour venir bientôt, frappant des coups plus sûrs, 
Délivrer ton Dieu même, et lui rendre ces murs: 
Zaïre, cependant, ma soeur, son alliée, 
Au tyran d'un sérail par l'hymen est liée! 
Et je vais donc apprendre à Lusignan trahi! 
Qu'un Tartare est le Dieu que sa fille a choisi! 
Dans ce moment affreux, hélas! ton père expire, 
En demandant à Dieu le salut de Zaïre. 

ZAÏRE.

Arrête, mon cher frère... arrête, connais-moi; 
Peut-être que Zaïre est digne encor de toi. 
Mon frère, épargne-moi cet horrible langage; 
Ton courroux, ton reproche est un plus grand outrage, 
Plus sensible pour moi, plus dur que ce trépas 
Que je te demandais, et que je n'obtiens pas. 
L'état où tu me vois accable ton courage; 
Tu souffres, je le vois; je souffre davantage. 
Je voudrais que du ciel le barbare secours 
De mon sang, dans mon coeur, eût arrêté le cours, 
Le jour qu'empoisonné d'une flamme profane, 
Ce pur sang des chrétiens brûla pour Orosmane, 
Le jour que de ta soeur Orosmane charmé... 
Pardonnez-moi, chrétiens; qui ne l'aurait aimé! 
Il faisait tout pour moi; son coeur m'avait choisie; 
Je voyais sa fierté pour moi seule adoucie. 
C'est lui qui des chrétiens a ranimé l'espoir; 
C'est à lui que je dois le bonheur de te voir: 
Pardonne; ton courroux, mon père, ma tendresse, 
Mes serments, mon devoir, mes remords, ma faiblesse, 
Me servent de supplice, et ta soeur en ce jour 
Meurt de son repentir plus que de son amour. 

NÉRESTAN.

Je te blâme, et te plains; crois-moi, la Providence 
Ne te laissera point périr sans innocence: 
Je te pardonne, hélas! ces combats odieux; 
Dieu ne t'a point prêté son bras victorieux. 
Ce bras, qui rend la force aux plus faibles courages, 
Soutiendra ce roseau plié par les orages. 
Il ne souffrira pas qu'à son culte engagé, 
Entre un barbare et lui ton coeur soit partagé. 
Le baptême éteindra ces feux dont il soupire, 
Et tu vivras fidèle, ou périras martyre. 
Achève donc ici ton serment commencé 
Achève, et dans l'horreur dont ton coeur est pressé, 
Promets au roi Louis, à l'Europe, à ton père, 
Au Dieu qui déjà parle à ce coeur si sincère, 
De ne point accomplir cet hymen odieux 
Avant que le pontife ait éclairé tes yeux, 
Avant qu'en ma présence il te fasse chrétienne, 
Et que Dieu par ses mains t'adopte et te soutienne. 
Le promets-tu, Zaïre?...

ZAÏRE.

                                       Oui, je te le promets: 
Rends-moi chrétienne et libre; à tout je me soumets. 
Va, d'un père expirant va fermer la paupière; 
Va, je voudrais te suivre, et mourir la première. 

NÉRESTAN.

Je pars; adieu, ma soeur, adieu: puisque mes voeux 
Ne peuvent t'arracher à ce palais honteux, 
Je reviendrai bientôt par un heureux baptême 
T'arracher aux enfers, et te rendre à toi-même. 

SCÈNE V.

ZAÏRE.

Me voilà seule, ô Dieu! que vais-je devenir? 
Dieu, commande à mon coeur de ne te point trahir! 
Hélas! suis-je en effet Française, ou Musulmane? 
Fille de Lusignan, ou femme d'Orosmane? 
Suis-je amante, ou chrétienne? O serments que j'ai faits! 
Mon père, mon pays, vous serez satisfaits! 
Fatime ne vient point. Quoi! dans ce trouble extrême, 
L'univers m'abandonne! on me laisse à moi-même! 
Mon coeur peut-il porter, seul et privé d'appui, 
Le fardeau des devoirs qu'on m'impose aujourd'hui? 
A ta loi, Dieu puissant! oui, mon âme est rendue; 
Mais fais que mon amant s'éloigne de ma vue. 
Cher amant! ce matin l'aurais-je pu prévoir, 
Que je dusse aujourd'hui redouter de te voir? 
Moi qui, de tant de feux justement possédée, 
N'avais d'autre bonheur, d'autre soin, d'autre idée, 
Que de t'entretenir, d'écouter ton amour, 
Te voir, te souhaiter, attendre ton retour! 
Hélas! et je t'adore, et t'aimer est un crime! 

SCÈNE VI.

ZAÏRE, OROSMANE.

OROSMANE.

Paraissez, tout est prêt, et l'ardeur qui m'anime 
Ne souffre plus, madame, aucun retardement; 
Les flambeaux de l'hymen brillent pour votre amant: 
Les parfums de l'encens remplissent la mosquée; 
Du dieu de Mahomet la puissance invoquée 
Confirme mes serments et préside à mes feux. 
Mon peuple prosterné pour vous offre ses voeux(34):
Tout tombe à vos genoux; vos superbes rivales, 
Qui disputaient mon coeur, et marchaient vos égales, 
Heureuses de vous suivre et de vous obéir, 
Devant vos volontés vont apprendre à fléchir. 
Le trône, les festins, et la cérémonie, 
Tout est prêt: commencez le bonheur de ma vie. 

ZAÏRE.

Où suis-je, malheureuse? ô tendresse! ô douleur! 

OROSMANE.

Venez. 

ZAÏRE.

           Où me cacher? 

OROSMANE.

                                Que dîtes-vous? 

ZAÏRE.

                                                         Seigneur! 

OROSMANE.

Donnez-moi votre main; daignez, belle Zaïre... 

ZAÏRE.

Dieu de mon père, hélas! que pourrai-je lui dire? 

OROSMANE.

Que j'aime à triompher de ce tendre embarras! 
Qu'il redouble ma flamme et mon bonheur! 

ZAÏRE.

                                                                 Hélas! 

OROSMANE.

Ce trouble à mes désirs vous rend encor plus chère; 
D'une vertu modeste il est le caractère. 
Digne et charmant objet de ma constante foi, 
Venez, ne tardez plus. 

ZAÏRE.

                                   Fatime, soutiens-moi...(35)
Seigneur... 

OROSMANE.

                 O ciel! eh quoi! 

ZAÏRE.

                                          Seigneur, cet hyménée 
Était un bien suprême à mon âme étonnée. 
Je n'ai point recherché le trône et la grandeur. 
Qu'un sentiment plus juste occupait tout mon coeur! 
Hélas! j'aurais voulu qu'à vos vertus unie, 
Et méprisant pour vous les trônes de l'Asie, 
Seule et dans un désert, auprès de mon époux, 
J'eusse pu sous mes pieds les fouler avec vous. 
Mais... seigneur... ces chrétiens... 

OROSMANE.

                                       Ces chrétiens... Quoi! madame, 
Qu'auraient donc de commun cette secte et ma flamme! 

ZAÏRE.

Lusignan, ce vieillard accablé de douleurs, 
Termine en ces moments sa vie et ses malheurs. 

OROSMANE.

Eh bien quel intérêt si puissant et si tendre 
A ce vieillard chrétien votre coeur peut-il prendre? 
Vous n'êtes point chrétienne; élevée en ces lieux, 
Vous suivez dès longtemps la foi de mes aïeux. 
Un vieillard qui succombe au poids de ses années 
Peut-il troubler ici vos belles destinées?
Cette aimable pitié, qu'il s'attire de vous, 
Doit se perdre avec moi dans des moments si doux. 

ZAÏRE.

Seigneur, si vous m'aimez, si je vous étais chère... 

OROSMANE.

Si vous l'êtes, ah! Dieu! 

ZAÏRE.

                                     Souffrez que l'on diffère... 
Permettez que ces noeuds, par vos mains assemblés... 

OROSMANE.

Que dites-vous? ô ciel! est-ce vous qui parlez? 
Zaïre! 

ZAÏRE.

             Je ne puis soutenir sa colère. 

OROSMANE.

Zaïre! 

ZAÏRE.

            Il m'est affreux, seigneur, de vous déplaire; 
Excusez ma douleur... Non, j'oublie à la fois 
Et tout ce que je suis, et tout ce que je dois. 
Je ne puis soutenir cet aspect qui me tue. 
Je ne puis... Ah! souffrez que loin de votre vue, 
Seigneur, j'aille cacher mes larmes, mes ennuis, 
Mes voeux, mon désespoir, et l'horreur où je suis. 
(Elle sort.)

SCÈNE VII.

OROSMANE, CORASMIN.

OROSMANE.

Je demeure immobile, et ma langue glacée 
Se refuse aux transports de mon âme offensée. 
Est-ce à moi que l'on parle? Ai-je bien entendu? 
Est-ce moi qu'elle fuit? O ciel! et qu'ai-je vu? 
Corasmin, quel est donc ce changement extrême? 
Je la laisse échapper! je m'ignore moi-même(36).

CORASMIN.

Vous seul causez son trouble, et vous vous en plaignez(37)!
Vous accusez, seigneur, un coeur où vous régnez! 

OROSMANE.

Mais pourquoi donc ces pleurs, ces regrets, cette fuite, 
Cette douleur si sombre en ses regards écrite? 
Si c'était ce Français!... quel soupçon! quelle horreur! 
Quelle lumière affreuse a passé dans mon coeur! 
Hélas! je repoussais ma juste défiance 
Un barbare, un esclave aurait cette insolence! 
Cher ami, je verrais un coeur comme le mien 
Réduit à redouter un esclave chrétien! 
Mais, parle; tu pouvais observer son visage, 
Tu pouvais de ses yeux entendre le langage; 
Ne me déguise rien, mes feux sont-ils trahis? 
Apprends-moi mon malheur... Tu trembles... tu frémis. 
C'en est assez. 

CORASMIN.

                       Je crains d'irriter vos alarmes. 
Il est vrai que ses yeux ont versé quelques larmes; 
Mais, seigneur, après tout, je n'ai rien observé 
Qui doive... 

OROSMANE.

A cet affront je serais réservé! 
Non, si Zaïre, ami, m'avait fait cette offense, 
Elle eût avec plus d'art trompé ma confiance. 
Le déplaisir secret de son coeur agité, 
Si ce coeur est perfide, aurait-il éclaté? 
Écoute, garde-toi de soupçonner Zaïre. 
Mais, dis-tu, ce Français gémit, pleure, soupire: 
Que m'importe après tout le sujet de ses pleurs? 
Qui sait si l'amour même entre dans ses douleurs? 
Et qu'ai-je à redouter d'un esclave infidèle, 
Qui demain pour jamais se va séparer d'elle? 

CORASMIN.

N'avez-vous pas, seigneur, permis, malgré nos lois, 
Qu'il jouît de sa vue une seconde fois? 
Qu'il revînt en ces lieux? 

OROSMANE.

                                    Qu'il revînt, lui, ce traître? 
Qu'aux yeux de ma maîtresse il osât reparaître? 
Oui, je le lui rendrais, mais mourant, mais puni, 
Mais versant à ses yeux le sang qui m'a trahi; 
Déchiré devant elle; et ma main dégouttante 
Confondrait dans son sang le sang de son amante... 
Excuse les transports de ce coeur offensé; 
Il est né violent, il aime, il est blessé. 
Je connais mes fureurs, et je crains ma faiblesse; 
A des troubles honteux je sens que je m'abaisse. 
Non, c'est trop sur Zaïre arrêter un soupçon; 
Non, son coeur n'est point fait pour une trahison. 
Mais ne crois pas non plus que le mien s'avilisse 
A souffrir des rigueurs, à gémir d'un caprice, 
A me plaindre, à reprendre, à redonner ma foi; 
Les éclaircissements sont indignes de moi. 
Il vaut mieux sur mes sens reprendre un juste empire; 
Il vaut mieux oublier jusqu'au nom de Zaïre. 
Allons, que le sérail soit fermé pour jamais(38);
Que la terreur habite aux portes du palais; 
Que tout ressente ici le frein de l'esclavage. 
Des rois de l'Orient suivons l'antique usage. 
On peut, pour son esclave oubliant sa fierté(39),
Laisser tomber sur elle un regard de bonté; 
Mais il est trop honteux de craindre une maîtresse; 
Aux moeurs de l'Occident laissons cette bassesse. 
Ce sexe dangereux, qui veut tout asservir, 
S'il règne dans l'Europe, ici doit obéir. 

FIN DU TROISIÈME ACTE.
 
 
 
 

ACTE QUATRIÈME.

SCÈNE I. 

ZAÏRE, FATIME.

FATIME.

Que je vous plains, madame, et que je vous admire! 
C'est le Dieu des chrétiens, c'est Dieu qui vous inspire; 
Il donnera la force à vos bras languissants 
De briser des liens si chers et si puissants. 

ZAÏRE.

Eh! pourrais-je achever ce fatal sacrifice? 

FATIME.

Vous demandez sa grâce, il vous doit sa justice: 
De votre coeur docile il doit prendre le soin. 

ZAÏRE.

Jamais de son appui je n'eus tant de besoin. 

FATIME.

Si vous ne voyez plus votre auguste famille, 
Le Dieu que vous servez vous adopte pour fille; 
Vous êtes dans ses bras, il parle à votre coeur; 
Et quand ce saint pontife, organe du Seigneur, 
Ne pourrait aborder dans ce palais profane... 

ZAÏRE.

Ah! j'ai porté la mort dans le sein d'Orosmane. 
J'ai pu désespérer le coeur de mon amant! 
Quel outrage, Fatime, et quel affreux moment! 
Mon Dieu, vous l'ordonnez!... j'eusse été trop heureuse. 

FATIME.

Quoi! regretter encor cette chaîne honteuse! 
Hasarder la victoire, ayant tant combattu! 

ZAÏRE.

Victoire infortunée! inhumaine vertu! 
Non, tu ne connais pas ce que je sacrifie. 
Cet amour si puissant, ce charme de ma vie, 
Dont j'espérais, hélas! tant de félicité, 
Dans toute son ardeur n'avait point éclaté. 
Fatime, j'offre à Dieu mes blessures cruelles, 
Je mouille devant lui de larmes criminelles 
Ces lieux où tu m'as dit qu'il choisit son séjour; 
Je lui crie en pleurant: Ote-moi mon amour, 
Arrache-moi mes voeux, remplis-moi de toi-même; 
Mais, Fatime, à l'instant les traits de ce que j'aime, 
Ces traits chers et charmants, que toujours je revoi, 
Se montrent dans mon âme entre le ciel et moi. 
Eh bien! race des rois, dont le ciel me fit naître, 
Père, mère, chrétiens, vous mon Dieu, vous mon maître, 
Vous qui de mon amant me privez aujourd'hui, 
Terminez donc mes jours, qui ne sont plus pour lui! 
Que j'expire innocente, et qu'une main si chère 
De ces yeux qu'il aimait ferme au moins la paupière! 
Ah! que fait Orosmane? Il ne s'informe pas 
Si j'attends loin de lui la vie ou le trépas(40);
Il me fuit, il me laisse, et je n'y peux survivre. 

FATIME.

Quoi! vous! fille des rois, que vous prétendez suivre, 
Vous, dans les bras d'un Dieu, votre éternel appui... 

ZAÏRE.

Eh! pourquoi mon amant n'est-il pas né pour lui? 
Orosmane est-il fait pour être sa victime? 
Dieu pourrait-il haïr un coeur si magnanime? 
Généreux, bienfaisant, juste, plein de vertus; 
S'il était né chrétien, que serait-il de plus? 
Et plût à Dieu du moins que ce saint interprète, 
Ce ministre sacré que mon âme souhaite, 
Du trouble où tu me vois vînt bientôt me tirer! 
Je ne sais, mais enfin j'ose encore espérer 
Que ce Dieu, dont cent fois on m'a peint la clémence, 
Ne réprouverait point une telle alliance: 
Peut-être, de Zaïre en secret adoré, 
Il pardonne aux combats de ce coeur déchiré; 
Peut-être, en me laissant au trône de Syrie, 
Il soutiendrait par moi les chrétiens de l'Asie. 
Fatime, tu le sais, ce puissant Saladin, 
Qui ravit à mon sang l'empire du Jourdain, 
Qui fit comme Orosmane admirer sa clémence, 
Au sein d'une chrétienne il avait pris naissance. 

FATIME.

Ah! ne voyez-vous pas que pour vous consoler(41)...

ZAÏRE.

Laisse-moi; je vois tout; je meurs sans m'aveugler: 
Je vois que mon pays, mon sang, tout me condamne;
Que je suis Lusignan, que j'adore Orosmane; 
Que mes voeux, que mes jours à ses jours sont liés. 
Je voudrais quelquefois me jeter à ses pieds, 
De tout ce que je suis faire un aveu sincère. 

FATIME.

Songez que cet aveu peut perdre votre frère, 
Expose les chrétiens, qui n'ont que vous d'appui, 
Et va trahir le Dieu qui vous rappelle à lui. 

ZAÏRE.

Ah! si tu connaissais le grand coeur d'Orosmane! 

FATIME.

Il est le protecteur de la loi musulmane, 
Et plus il vous adore, et moins il peut souffrir 
Qu'on vous ose annoncer un Dieu qu'il doit haïr. 
Le pontife à vos yeux en secret va se rendre, 
Et vous avez promis... 

ZAÏRE.

                                Eh bien! il faut l'attendre. 
J'ai promis, j'ai juré de garder ce secret: 
Hélas! qu'à mon amant je le tais à regret! 
Et pour comble d'horreur je ne suis plus aimée. 

SCÈNE II.

OROSMANE, ZAÏRE.

OROSMANE.

Madame, il fut un temps où mon âme charmée, 
Écoutant sans rougir des sentiments trop chers, 
Se fit une vertu de languir dans vos fers. 
Je croyais être aimé, madame, et votre maître, 
Soupirant à vos pieds, devait s'attendre à l'être: 
Vous ne m'entendrez point, amant faible et jaloux, 
En reproches honteux éclater contre vous; 
Cruellement blessé, mais trop fier pour me plaindre, 
Trop généreux, trop grand pour m'abaisser à feindre, 
Je viens vous déclarer que le plus froid mépris 
De vos caprices vains sera le digne prix. 
Ne vous préparez point à tromper ma tendresse, 
A chercher des raisons dont la flatteuse adresse, 
A mes yeux éblouis colorant vos refus, 
Vous ramène un amant qui ne vous connaît plus, 
Et qui, craignant surtout qu'à rougir on l'expose, 
D'un refus outrageant veut ignorer la cause. 
Madame, c'en est fait, une autre va monter 
Au rang que mon amour vous daignait présenter; 
Une autre aura des yeux, et va du moins connaître 
De quel prix mon amour et ma main devaient être. 
Il pourra m'en coûter, mais mon coeur s'y résout. 
Apprenez qu'Orosmane est capable de tout; 
Que j'aime mieux vous perdre, et, loin de votre vue, 
Mourir désespéré de vous avoir perdue, 
Que de vous posséder, s'il faut qu'à votre foi 
Il en coûte un soupir qui ne soit pas pour moi. 
Allez, mes yeux jamais ne reverront vos charmes. 

ZAÏRE.

Tu m'as donc tout ravi, Dieu témoin de mes larmes! 
Tu veux commander seul à mes sens éperdus... 
Eh bien! puisqu'il est vrai que vous ne m'aimez plus, 
Seigneur... 

OROSMANE.

               Il est trop vrai que l'honneur me l'ordonne, 
Que je vous adorai, que je vous abandonne, 
Que je renonce à vous, que vous le désirez, 
Que sous une autre loi... Zaïre, vous pleurez? 

ZAÏRE.

Ah! seigneur! ah! du moins, gardez de jamais croire 
Que du rang d'un soudan je regrette la gloire; 
Je sais qu'il faut vous perdre, et mon sort l'a voulu: 
Mais, seigneur, mais mon coeur ne vous est pas connu. 
Me punisse à jamais ce ciel qui me condamne, 
Si je regrette rien que le coeur d'Orosmane! 

OROSMANE.

Zaïre, vous m'aimez! 

ZAÏRE.

                               Dieu! si je l'aime, hélas! 

OROSMANE.

Quel caprice étonnant, que je ne conçois pas(42)!
Vous m'aimez! Eh! pourquoi vous forcez-vous, cruelle, 
A déchirer le coeur d'un amant si fidèle? 
Je me connaissais mal; oui, dans mon désespoir, 
J'avais cru sur moi-même avoir plus de pouvoir. 
Va, mon coeur est bien loin d'un pouvoir si funeste. 
Zaïre, que jamais la vengeance céleste 
Ne donne à ton amant, enchaîné sous ta loi, 
La force d'oublier l'amour qu'il a pour toi! 
Qui? moi? que sur mon trône une autre fût placée! 
Non, je n'en eus jamais la fatale pensée. 
Pardonne à mon courroux, à mes sens interdits, 
Ces dédains affectés, et si bien démentis; 
C'est le seul déplaisir que jamais, dans ta vie, 
Le ciel aura voulu que ta tendresse essuie. 
Je t'aimerai toujours... Mais d'où vient que ton coeur 
En partageant mes feux, différait mon bonheur? 
Parle. Était-ce un caprice? est-ce crainte d'un maître, 
D'un soudan, qui pour toi veut renoncer à l'être? 
Serait-ce un artifice? épargne-toi ce soin; 
L'art n'est pas fait pour toi, tu n'en as pas besoin 
Qu'il ne souille jamais le saint noeud qui nous lie! 
L'art le plus innocent tient de la perfidie. 
Je n'en connus jamais; et mes sens déchirés, 
Pleins d'un amour si vrai... 

ZAÏRE.

                                         Vous me désespérez. 
Vous m'êtes cher, sans doute, et ma tendresse extrême 
Est le comble des maux pour ce coeur qui vous aime. 

OROSMANE.

O ciel! expliquez-vous. Quoi! toujours me troubler? 
Se peut-il?... 

ZAÏRE.

                    Dieu puissant, que ne puis-je parler! 

OROSMANE.

Quel étrange secret me cachez-vous, Zaïre? 
Est-il quelque chrétien qui contre moi conspire? 
Me trahit-on? parlez. 

ZAÏRE.

                                Eh! peut-on vous trahir? 
Seigneur, entre eux et vous vous me verriez courir: 
On ne vous trahit point, pour vous rien n'est à craindre; 
Mon malheur est pour moi, je suis la seule à plaindre. 

OROSMANE.

Vous, à plaindre! grand Dieu! 

ZAÏRE.

                                           Souffrez qu'à vos genoux 
Je demande en tremblant une grâce de vous. 

OROSMANE.

Une grâce! ordonnez, et demandez ma vie. 

ZAÏRE.

Plût au ciel qu'à vos jours la mienne fût unie! 
Orosmane... Seigneur... permettez qu'aujourd'hui, 
Seule, loin de vous-même, et toute à mon ennui, 
D'un oeil plus recueilli contemplant ma fortune, 
Je cache à votre oreille une plainte importune... 
Demain, tous mes secrets vous seront révélés. 

OROSMANE.

De quelle inquiétude, ô ciel! vous m'accablez: 
Pouvez-vous?... 

ZAÏRE.

                     Si pour moi l'amour vous parle encore, 
Ne me refusez pas la grâce que j'implore. 

OROSMANE

Eh bien! il faut vouloir tout ce que vous voulez; 
J'y consens; il en coûte à mes sens désolés. 
Allez, souvenez-vous que je vous sacrifie 
Les moments les plus beaux, les plus chers de ma vie. 

ZAÏRE.

En me parlant ainsi, vous me percez le coeur. 

OROSMANE.

Eh bien! vous me quittez, Zaïre? 

ZAÏRE.

                                                Hélas! seigneur. 

SCÈNE III.

OROSMANE, CORASMIN.

OROSMANE.

Ah! c'est trop tôt chercher ce solitaire asile, 
C'est trop tôt abuser de ma bonté facile; 
Et plus j'y pense, ami, moins je puis concevoir 
Le sujet si caché de tant de désespoir. 
Quoi donc! par ma tendresse élevée à l'empire, 
Dans le sein du bonheur que son âme désire, 
Près d'un amant qu'elle aime, et qui brûle à ses pieds, 
Ses yeux, remplis d'amour, de larmes sont noyés! 
Je suis bien indigné de voir tant de caprices: 
Mais moi-même, après tout, eus-je moins d'injustices? 
Ai-je été moins coupable à ses yeux offensés? 
Est-ce à moi de me plaindre? on m'aime, c'est assez. 
Il me faut expier, par un peu d'indulgence, 
De mes transports jaloux l'injurieuse offense. 
Je me rends: je le vois, son coeur est sans détours; 
La nature naïve anime ses discours. 
Elle est dans l'âge heureux où règne l'innocence; 
A sa sincérité je dois ma confiance. 
Elle m'aime sans doute; oui, j'ai lu devant toi, 
Dans ses yeux attendris, l'amour qu'elle a pour moi; 
Et son âme, éprouvant cette ardeur qui me touche, 
Vingt fois pour me le dire a volé sur sa bouche. 
Qui peut avoir un coeur assez traître, assez bas, 
Pour montrer tant d'amour, et ne le sentir pas? 

SCÈNE IV.

OROSMANE, CORASMIN, MÉLÉDOR.

MÉLÉDOR.

Cette lettre, seigneur, à Zaïre adressée, 
Par vos gardes saisie, et dans mes mains laissée... 

OROSMANE.

Donne... Qui la portait?... Donne. 

MÉLÉDOR.

                                                 Un de ces chrétiens 
Dont vos bontés, seigneur, ont brisé les liens: 
Au sérail, en secret, il allait s'introduire; 
On l'a mis dans les fers. 

OROSMANE.

                                      Hélas! que vais-je lire? 
Laisse-nous... Je frémis. 

SCÈNE V.

OROSMANE, CORASMIN.

CORASMIN.

                                     Cette lettre, seigneur, 
Pourra vous éclaircir, et calmer votre coeur. 

OROSMANE.

Ah! lisons: ma main tremble, et mon âme étonnée 
Prévoit que ce billet contient ma destinée. 
Lisons... « Chère Zaïre, il est temps de nous voir: 
Il est vers la mosquée une secrète issue, 
Où vous pouvez sans bruit, et sans être aperçue, 
Tromper vos surveillants, et remplir notre espoir: 
Il faut tout hasarder; vous connaissez mon zèle: 
Je vous attends; je meurs, si vous n'êtes fidèle. » 
Eh bien! cher Corasmin, que dis-tu? 

CORASMIN.

                                                       Moi, seigneur? 
Je suis épouvanté de ce comble d'horreur. 

OROSMANE.

Tu vois comme on me traite. 

CORASMIN.

                                            O trahison horrible! 
Seigneur, à cet affront vous êtes insensible? 
Vous, dont le coeur tantôt, sur un simple soupçon, 
D'une douleur si vive a reçu le poison? 
Ah! sans doute, l'horreur d'une action si noire 
Vous guérit d'un amour qui blessait votre gloire. 

OROSMANE.

Cours chez elle à l'instant, va, vole, Corasmin: 
Montre-lui cet écrit... Qu'elle tremble... et soudain, 
De cent coups de poignard que l'infidèle meure. 
Mais avant de frapper... Ah! cher ami, demeure; 
Demeure, il n'est pas temps. Je veux que ce chrétien 
Devant elle amené... Non... je ne veux plus rien... 
Je me meurs... je succombe à l'excès de ma rage. 

CORASMIN.

On ne reçut jamais un si sanglant outrage. 

OROSMANE.

Le voilà donc connu ce secret plein d'horreur(43)!
Ce secret qui pesait à son infâme coeur! 
Sous le voile emprunté d'une crainte ingénue, 
Elle veut quelque temps se soustraire à ma vue. 
Je me fais cet effort, je la laisse sortir; 
Elle part en pleurant... et c'est pour me trahir. 
Quoi! Zaïre! 

CORASMIN.

                    Tout sert à redoubler son crime. 
Seigneur, n'en soyez pas l'innocente victime, 
Et de vos sentiments rappelant la grandeur... 

OROSMANE.

C'est là ce Nérestan, ce héros plein d'honneur, 
Ce chrétien si vanté, qui remplissait Solyme 
De ce faste imposant de sa vertu sublime! 
Je l'admirais moi-même, et mon coeur combattu 
S'indignait qu'un chrétien m'égalât en vertu. 
Ah! qu'il va me payer sa fourbe abominable! 
Mais Zaïre, Zaïre est cent fois plus coupable. 
Une esclave chrétienne, et que j'ai pu laisser 
Dans les plus vils emplois languir sans l'abaisser! 
Une esclave! elle sait ce que j'ai fait pour elle! 
Ah! malheureux! 

CORASMIN.

                             Seigneur, si vous souffrez mon zèle, 
Si, parmi les horreurs qui doivent vous troubler, 
Vous vouliez... 

OROSMANE.

                      Oui, je veux la voir et lui parler. 
Allez, volez, esclave, et m'amenez Zaïre. 

CORASMIN.

Hélas! en cet état que pourrez-vous lui dire? 

OROSMANE.

Je ne sais, cher ami, mais je prétends la voir. 

CORASMIN.

Ah! seigneur, vous allez, dans votre désespoir, 
Vous plaindre, menacer, faire couler ses larmes. 
Vos bontés contre vous lui donneront des armes; 
Et votre coeur séduit, malgré tous vos soupçons, 
Pour la justifier cherchera des raisons. 
M'en croirez-vous? cachez cette lettre à sa vue, 
Prenez pour la lui rendre une main inconnue: 
Par là, malgré la fraude et les déguisements, 
Vos yeux démêleront ses secrets sentiments, 
Et des plis de son coeur verront tout l'artifice. 

OROSMANE.

Penses-tu qu'en effet Zaïre me trahisse?... 
Allons, quoi qu'il en soit, je vais tenter mon sort, 
Et pousser la vertu jusqu'au dernier effort. 
Je veux voir à quel point une femme hardie 
Saura de son côté pousser la perfidie. 

CORASMIN.

Seigneur, je crains pour vous ce funeste entretien; 
Un coeur tel que le vôtre... 

OROSMANE.

                                         Ah! n'en redoute rien. 
A son exemple, hélas! ce coeur ne saurait feindre. 
Mais j'ai la fermeté de savoir me contraindre: 
Oui, puisqu'elle m'abaisse à connaître un rival... 
Tiens, reçois ce billet à tous trois si fatal: 
Va, choisis pour le rendre un esclave fidèle; 
Mets en de sûres mains cette lettre cruelle; 
Va, cours... Je ferai plus, j'éviterai ses yeux; 
Qu'elle n'approche pas... C'est elle, justes cieux! 

SCÈNE VI.

OROSMANE, ZAÏRE.

ZAÏRE.

Seigneur, vous m'étonnez; quelle raison soudaine, 
Quel ordre si pressant près de vous me ramène? 

OROSMANE.

Eh bien! madame, il faut que vous m'éclaircissiez: 
Cet ordre est important plus que vous ne croyez; 
Je me suis consulté... Malheureux l'un par l'autre, 
Il faut régler, d'un mot, et mon sort et le vôtre. 
Peut-être qu'en effet ce que j'ai fait pour vous, 
Mon orgueil oublié, mon sceptre à vos genoux, 
Mes bienfaits, mon respect, mes soins, ma confiance, 
Ont arraché de vous quelque reconnaissance. 
Votre coeur, par un maître attaqué chaque jour, 
Vaincu par mes bienfaits, crut l'être par l'amour. 
Dans votre âme, avec vous, il est temps que je lise; 
Il faut que ses replis s'ouvrent à ma franchise; 
Jugez-vous: répondez avec la vérité 
Que vous devez au moins à ma sincérité. 
Si de quelque autre amour l'invincible puissance 
L'emporte sur mes soins, ou même les balance, 
Il faut me l'avouer, et dans ce même instant, 
Ta grâce est dans mon coeur; prononce, elle t'attend; 
Sacrifie à ma foi l'insolent qui t'adore: 
Songe que je te vois, que je te parle encore, 
Que ma foudre à ta voix pourra se détourner, 
Que c'est le seul moment où je peux pardonner. 

ZAÏRE.

Vous, seigneur! vous osez me tenir ce langage! 
Vous, cruel! Apprenez que ce coeur qu'on outrage, 
Et que par tant d'horreurs le ciel veut éprouver, 
S'il ne vous aimait pas, est né pour vous braver. 
Je ne crains rien ici que ma funeste flamme; 
N'imputez qu'à ce feu qui brûle encor mon âme, 
N'imputez qu'à l'amour, que je dois oublier, 
La honte où je descends de me justifier. 
J'ignore si le ciel, qui m'a toujours trahie, 
A destiné pour vous ma malheureuse vie. 
Quoi qu'il puisse arriver, je jure par l'honneur, 
Qui, non moins que l'amour, est gravé dans mon coeur, 
Je jure que Zaïre, à soi-même rendue, 
Des rois les plus puissants détesterait la vue; 
Que tout autre, après vous, me serait odieux. 
Voulez-vous plus savoir, et me connaître mieux? 
Voulez-vous que ce coeur, à l'amertume en proie, 
Ce coeur désespéré devant vous se déploie? 
Sachez donc qu'en secret il pensait malgré lui 
Tout ce que devant vous il déclare aujourd'hui; 
Qu'il soupirait pour vous, avant que vos tendresses 
Vinssent justifier mes naissantes faiblesses; 
Qu'il prévint vos bienfaits, qu'il brûlait à vos pieds, 
Qu'il vous aimait enfin, lorsque vous m'ignoriez; 
Qu'il n'eut jamais que vous, n'aura que vous pour maître. 
J'en atteste le ciel, que j'offense peut-être; 
Et si j'ai mérité son éternel courroux, 
Si mon coeur fut coupable, ingrat, c'était pour vous. 

OROSMANE.

Quoi! des plus tendres feux sa bouche encor m'assure 
Quel excès de noirceur! Zaïre!... Ah, la parjure! 
Quand de sa trahison j'ai la preuve en ma main! 

ZAÏRE.

Que dites-vous? Quel trouble agite votre sein?

OROSMANE.

Je ne suis point troublé. Vous m'aimez? 

ZAÏRE.

                                                          Votre bouche 
Peut-elle me parler avec ce ton farouche 
D'un feu si tendrement déclaré chaque jour? 
Vous me glacez de crainte en me parlant d'amour. 

OROSMANE.

Vous m'aimez? 

ZAÏRE.

                       Vous pouvez douter de ma tendresse! 
Mais, encore une fois, quelle fureur vous presse? 
Quels regards effrayants vous me lancez! hélas! 
Vous doutez de mon coeur? 

OROSMANE.

                                           Non, je n'en doute pas. 
Allez, rentrez, madame. 

SCÈNE VII.

OROSMANE, CORASMIN.

OROSMANE.

                                       Ami, sa perfidie 
Au comble de l'horreur ne s'est pas démentie; 
Tranquille dans le crime, et fausse avec douceur, 
Elle a jusques au bout soutenu sa noirceur. 
As-tu trouvé l'esclave? as-tu servi ma rage? 
Connaîtrai-je à la fois son crime et mon outrage? 

CORASMIN.

Oui, je viens d'obéir; mais vous ne pouvez pas 
Soupirer désormais pour ses traîtres appas: 
Vous la verrez sans doute avec indifférence, 
Sans que le repentir succède à la vengeance; 
Sans que l'amour sur vous en repousse les traits. 

OROSMANE.

Corasmin, je l'adore encor plus que jamais. 

CORASMIN.

Vous? ô ciel! vous? 

OROSMANE.

                               Je vois un rayon d'espérance. 
Cet odieux chrétien, l'élève de la France, 
Est jeune, impatient, léger, présomptueux; 
Il peut croire aisément ses téméraires voeux: 
Son amour indiscret, et plein de confiance, 
Aura de ses soupirs hasardé l'insolence! 
Un regard de Zaïre aura pu l'aveugler: 
Sans doute il est aisé de s'en laisser troubler. 
Il croit qu'il est aimé, c'est lui seul qui m'offense; 
Peut-être ils ne sont point tous deux d'intelligence. 
Zaïre n'a point vu ce billet criminel, 
Et j'en croyais trop tôt mon déplaisir mortel 
Corasmin, écoutez... dès que la nuit plus sombre 
Aux crimes des mortels viendra prêter son ombre, 
Sitôt que ce chrétien chargé de mes bienfaits, 
Nérestan, paraîtra sous les murs du palais, 
Ayez soin qu'à l'instant ma garde le saisisse(44);
Qu'on prépare pour lui le plus honteux supplice, 
Et que chargé de fers il me soit présenté. 
Laissez, surtout, laissez Zaïre en liberté. 
Tu vois mon coeur, tu vois à quel excès je l'aime! 
Ma fureur est plus grande, et j'en tremble moi-même. 
J'ai honte des douleurs où je me suis plongé; 
Mais malheur aux ingrats qui m'auront outragé(45)!

FIN DU QUATRIÈME ACTE.
 
 
 
 
 
 

ACTE CINQUIÈME.

SCÈNE I. 

OROSMANE, CORASMIN, UN ESCLAVE.

OROSMANE.

On l'a fait avertir, l'ingrate va paraître. 
Songe que dans tes mains est le sort de ton maître; 
Donne-lui le billet de ce traître chrétien; 
Rends-moi compte de tout, examine-la bien: 
Porte-moi sa réponse. On approche... c'est elle. 
(A Corasmin.)
Viens, d'un malheureux prince ami tendre et fidèle, 
Viens m'aider à cacher ma rage et mes ennuis. 

SCÈNE II.

ZAÏRE, FATIME, L'ESCLAVE.

ZAÏRE.

Eh! qui peut me parler dans l'état où je suis? 
A tant d'horreurs, hélas! qui pourra me soustraire? 
Le sérail est fermé! Dieu! si c'était mon frère! 
Si la main de ce Dieu, pour soutenir ma foi, 
Par des chemins cachés, le conduisait vers moi! 
Quel esclave inconnu se présente à ma vue? 

L'ESCLAVE.

Cette lettre, en secret dans mes mains parvenue, 
Pourra vous assurer de ma fidélité. 

ZAÏRE.

                                                       Donne. 
(Elle lit.)

Figure 1: Zaïre, acte V, scène IX. 

FATIME, à part, pendant que Zaïre lit.
.

Dieu tout-puissant! éclate en ta bonté; 
Fais descendre ta grâce en ce séjour profane; 
Arrache ma princesse au barbare Orosmane! 

ZAÏRE, à Fatime.

Je voudrais te parler. 

FATIME, à l'esclave.

                               Allez, retirez-vous 
On vous rappellera, soyez prêt; laissez-nous. 

SCÈNE III.

ZAÏRE, FATIME.

ZAÏRE.

Lis ce billet: hélas! dis-moi ce qu'il faut faire; 
Je voudrais obéir aux ordres de mon frère. 

FATIME.

Dites plutôt, madame, aux ordres éternels 
D'un Dieu qui vous demande au pied de ses autels. 
Ce n'est point Nérestan, c'est Dieu qui vous appelle. 

ZAÏRE.

Je le sais, à sa voix je ne suis point rebelle, 
J'en ai fait le serment: mais puis-je m'engager, 
Moi, les chrétiens, mon frère, en un si grand danger? 

FATIME.

Ce n'est point leur danger dont vous êtes troublée; 
Votre amour parle seul à votre âme ébranlée. 
Je connais votre coeur; il penserait comme eux, 
Il hasarderait tout, s'il n'était amoureux. 
Ah! connaissez du moins l'erreur qui vous engage. 
Vous tremblez d'offenser l'amant qui vous outrage! 
Quoi! ne voyez-vous pas toutes ses cruautés, 
Et l'âme d'un Tartare à travers ses bontés? 
Ce tigre, encor farouche au sein de sa tendresse, 
Même en vous adorant, menaçait sa maîtresse... 
Et votre coeur encor ne s'en peut détacher? 
Vous soupirez pour lui? 

ZAÏRE.

                                    Qu'ai-je à lui reprocher? 
C'est moi qui l'offensais, moi qu'en cette journée 
Il a vu souhaiter ce fatal hyménée; 
Le trône était tout prêt, le temple était paré, 
Mon amant m'adorait, et j'ai tout différé. 
Moi, qui devais ici trembler sous sa puissance, 
J'ai de ses sentiments bravé la violence; 
J'ai soumis son amour, il fait ce que je veux, 
Il m'a sacrifié ses transports amoureux. 

FATIME.

Ce malheureux amour, dont votre âme est blessée, 
Peut-il en ce moment remplir votre pensée? 

ZAÏRE.

Ah! Fatime, tout sert à me désespérer: 
Je sais que du sérail rien ne peut me tirer; 
Je voudrais des chrétiens voir l'heureuse contrée, 
Quitter ce lieu funeste à mon âme égarée; 
Et je sens qu'à l'instant, prompte à me démentir, 
Je fais des voeux secrets pour n'en jamais sortir. 
Quel état! quel tourment! Non, mon âme inquiète 
Ne sait ce qu'elle doit, ni ce qu'elle souhaite; 
Une terreur affreuse est tout ce que je sens. 
Dieu! détourne de moi ces noirs pressentiments; 
Prends soin de nos chrétiens, et veille sur mon frère! 
Prends soin, du haut des cieux, d'une tête si chère! 
Oui, je le vais trouver, je lui vais obéir: 
Mais dès que de Solyme il aura pu partir, 
Par son absence alors à parler enhardie, 
J'apprends à mon amant le secret de ma vie: 
Je lui dirai le culte où mon coeur est lié; 
Il lira dans ce coeur, il en aura pitié. 
Mais dussé-je au supplice être ici condamnée, 
Je ne trahirai point le sang dont je suis née. 
Va, tu peux amener mon frère dans ces lieux. 
Rappelle cet esclave. 

SCÈNE IV.

ZAÏRE.

                               O Dieu de mes aïeux! 
Dieu de tous mes parents, de mon malheureux père, 
Que ta main me conduise, et que ton oeil m'éclaire! 

SCÈNE V.

ZAÏRE, L'ESCLAVE.

ZAÏRE.

Allez dire au chrétien qui marche sur vos pas 
Que mon coeur aujourd'hui ne le trahira pas, 
Que Fatime en ces lieux va bientôt l'introduire. 
(A part.)
Allons, rassure-toi, malheureuse Zaïre! 

SCÈNE VI.

OROSMANE, CORASMIN, L'ESCLAVE.

OROSMANE.

Que ces moments, grand Dieu, sont lents pour ma fureur! 
(A l'esclave.)
Eh bien! que t'a-t-on dit? réponds, parle. 

L'ESCLAVE.

Seigneur, 
              On n'a jamais senti de si vives alarmes. 
Elle a pâli, tremblé, ses yeux versaient des larmes; 
Elle m'a fait sortir, elle m'a rappelé, 
Et d'une voix tremblante, et d'un coeur tout troublé, 
Prés de ces lieux, seigneur, elle a promis d'attendre 
Celui qui, cette nuit, à ses yeux doit se rendre. 

OROSMANE.

(A l'esclave.) (A Corasmin.)
Allez, il me suffit... Ote-toi de mes yeux, 
Laisse-moi: tout mortel me devient odieux. 
Laisse-moi seul, te dis-je, à ma fureur extrême; 
Je hais le monde entier, je m'abhorre moi-même. 

SCÈNE VII.

OROSMANE.

Où suis-je? ô ciel! où suis-je? où porté-je mes voeux? 
Zaïre, Nérestan... couple ingrat, couple affreux! 
Traîtres, arrachez-moi ce jour que je respire, 
Ce jour souillé par vous!... Misérable Zaïre, 
Tu ne jouiras pas... Corasmin, revenez. 

SCÈNE VIII.

OROSMANE, CORASMIN.

OROSMANE.

Ah! trop cruel ami, quoi! vous m'abandonnez! 
Venez; a-t-il paru, ce rival, ce coupable? 

CORASMIN.

Rien ne paraît encore. 

OROSMANE.

                                  O nuit! nuit effroyable! 
Peux-tu prêter ton voile à de pareils forfaits? 
Zaïre!... l'infidèle!... après tant de bienfaits! 
J'aurais d'un oeil serein, d'un front inaltérable, 
Contemplé de mon rang la chute épouvantable; 
J'aurais su, dans l'horreur de la captivité, 
Conserver mon courage et ma tranquillité; 
Mais me voir à ce point trompé par ce que j'aime! 

CORASMIN.

Eh! que prétendez-vous dans cette horreur extrême? 
Quel est votre dessein? 

OROSMANE.

                                     N'entends-tu pas des cris? 
Seigneur... 

OROSMANE.

                 Un bruit affreux a frappé mes esprits. 
On vient. 

CORASMIN.

             Non, jusqu'ici nul mortel ne s'avance; 
Le sérail est plongé dans un profond silence; 
Tout dort; tout est tranquille; et l'ombre de la nuit... 

OROSMANE.

Hélas! le crime veille, et son horreur me suit. 
A ce coupable excès porter sa hardiesse! 
Tu ne connaissais pas mon coeur et ma tendresse! 
Combien je t'adorais! quels feux! Ah! Corasmin, 
Un seul de ses regards aurait fait mon destin; 
Je ne puis être heureux, ni souffrir que par elle. 
Prends pitié de ma rage. Oui, cours... Ah, la cruelle! 

CORASMIN.

Est-ce vous qui pleurez? vous, Orosmane? ô cieux! 

OROSMANE.

Voilà les premiers pleurs qui coulent de mes yeux. 
Tu vois mon sort, tu vois la honte où je me livre; 
Mais ces pleurs sont cruels, et la mort va les suivre; 
Plains Zaïre, plains-moi; l'heure approche; ces pleurs 
Du sang qui va couler sont les avant-coureurs. 

CORASMIN.

Ah! je tremble pour vous. 

OROSMANE.

                                       Frémis de mes souffrances, 
Frémis de mon amour, frémis de mes vengeances. 
Approche, viens, j'entends... je ne me trompe pas. 

CORASMIN.

Sous les murs du palais quelqu'un porte ses pas. 

OROSMANE.

Va saisir Nérestan, va, dis-je, qu'on l'enchaîne; 
Que tout chargé de fers à mes yeux on l'entraîne! 

SCÈNE IX.

OROSMANE, ZAÏRE ET FATIME, 
marchant pendant la nuit
dans l'enfoncement du théâtre.

ZAÏRE.

Viens, Fatime. 

OROSMANE.

                       Qu'entends-je! Est-ce là cette voix 
Dont les sons enchanteurs m'ont séduit tant de fois? 
Cette voix qui trahit un feu si légitime? 
Cette voix infidèle, et l'organe du crime? 
Perfide!... vengeons-nous... quoi! c'est elle? ô destin! 
(Il tire son poignard.)
Zaïre! ah Dieu!... ce fer échappe de ma main. 

ZAÏRE, à fatime.

C'est ici le chemin, viens, soutiens mon courage. 

FATIME.

Il va venir. 

OROSMANE.

                 Ce mot me rend toute ma rage. 

ZAÏRE.

Je marche en frissonnant, mon coeur est éperdu... 
Est-ce vous, Nérestan, que j'ai tant attendu? 

OROSMANE, courant à Zaïre.

C'est moi que tu trahis; tombe à mes pieds, parjure! 

ZAÏRE, tombant dans la coulisse(46).

Je me meurs, ô mon Dieu(47)!

OROSMANE.

                                           J'ai vengé mon injure. 
Otons-nous de ces lieux. Je ne puis... Qu'ai-je fait?... 
Rien que de juste... Allons, j'ai puni son forfait. 
Ah! voici son amant que mon destin m'envoie, 
Pour remplir ma vengeance et ma cruelle joie. 

SCÈNE X.

OROSMANE, ZAÏRE, NÉRESTAN, 
CORASMIN, FATIME, ESCLAVES.

OROSMANE.

Approche, malheureux, qui viens de m'arracher, 
De m'ôter pour jamais ce qui me fut si cher; 
Méprisable ennemi, qui fais encor paraître 
L'audace d'un héros avec l'âme d'un traître; 
Tu m'imposais ici pour me déshonorer. 
Va, le prix en est prêt, tu peux t'y préparer. 
Tes maux vont égaler les maux où tu m'exposes, 
Et ton ingratitude, et l'horreur que tu causes. 
Avez-vous ordonné son supplice? 

CORASMIN.

                                                   Oui, seigneur. 

OROSMANE.

Il commence déjà dans le fond de ton coeur. 
Tes yeux cherchent partout, et demandent encore 
La perfide qui t'aime, et qui me déshonore. 
Regarde, elle est ici. 

NÉRESTAN.

                               Que dis-tu? Quelle erreur? 

OROSMANE.

Regarde-la, te dis-je. 

NÉRESTAN.

                                 Ah! que vois-je! Ah, ma soeur! 
Zaïre!... elle n'est plus! Ah, monstre! Ah, jour horrible(48)!

OROSMANE.

Sa soeur! Qu'ai-je entendu? Dieu! serait-il possible? 

NÉRESTAN.

Barbare, il est trop vrai; viens épuiser mon flanc 
Du reste infortuné de cet auguste sang. 
Lusignan, ce vieillard, fut son malheureux père;
Il venait dans mes bras d'achever sa misère, 
Et d'un père expiré j'apportais en ces lieux 
La volonté dernière, et les derniers adieux; 
Je venais, dans un coeur trop faible et trop sensible, 
Rappeler des chrétiens le culte incorruptible. 
Hélas elle offensait notre Dieu, notre loi; 
Et ce Dieu la punit d'avoir brûlé pour toi. 

OROSMANE.

Zaïre!... Elle m'aimait? Est-il bien vrai, Fatime? 
Sa soeur?... J'étais aimé? 

FATIME.

                                        Cruel voilà son crime. 
Tigre altéré de sang, tu viens de massacrer 
Celle qui, malgré soi constante à t'adorer, 
Se flattait, espérait que le Dieu de ses pères 
Recevrait le tribut de ses larmes sincères, 
Qu'il verrait en pitié cet amour malheureux, 
Que peut-être il voudrait vous réunir tous deux. 
Hélas! à cet excès son coeur l'avait trompée; 
De cet espoir trop tendre elle était occupée; 
Tu balançais son Dieu dans son coeur alarmé. 

OROSMANE.

Tu m'en as dit assez. O ciel! j'étais aimé! 
Va, je n'ai pas besoin d'en savoir davantage... 

NÉRESTAN.

Cruel! qu'attends-tu donc pour assouvir ta rage? 
Il ne reste que moi de ce sang glorieux 
Dont ton père et ton bras ont inondé ces lieux; 
Rejoins un malheureux à sa triste famille, 
Au héros dont tu viens d'assassiner la fille. 
Tes tourments sont-ils prêts? Je puis braver tes coups; 
Tu m'as fait éprouver le plus cruel de tous. 
Mais la soif de mon sang, qui toujours te dévore, 
Permet-elle à l'honneur de te parler encore? 
En m'arrachant le jour, souviens-toi des chrétiens 
Dont tu m'avais juré de briser les liens; 
Dans sa férocité, ton coeur impitoyable 
De ce trait généreux serait-il bien capable? 
Parle; à ce prix encor je bénis mon trépas. 

OROSMANE, allant vers le corps de Zaïre.

Zaïre! 

CORASMIN.

         Hélas! seigneur, où portez-vous vos pas? 
Rentrez, trop de douleur de votre âme s'empare; 
Souffrez que Nérestan... 

NÉRESTAN.

                                     Qu'ordonnes-tu, barbare? 

OROSMANE, après une longue pause.

Qu'on détache ses fers. Écoutez, Corasmin, 
Que tous ses compagnons soient délivrés soudain. 
Aux malheureux chrétiens prodiguez mes largesses; 
Comblés de mes bienfaits, chargés de mes richesses, 
Jusqu'au port de Joppé vous conduirez leurs pas. 

CORASMIN.

Mais, seigneur... 

OROSMANE.

                               Obéis, et ne réplique pas; 
Vole, et ne trahis point la volonté suprême 
D'un soudan qui commande, et d'un ami qui t'aime; 
Va, ne perds point de temps, sors, obéis... 
(A Nérestan.)
                                                              Et toi, 
Guerrier infortuné, mais moins encor que moi, 
Quitte ces lieux sanglants; remporte en ta patrie 
Cet objet que ma rage a privé de la vie. 
Ton roi, tous tes chrétiens, apprenant tes malheurs, 
N'en parleront jamais sans répandre des pleurs. 
Mais si la vérité par toi se fait connaître, 
En détestant mon crime, on me plaindra peut-être. 
Porte aux tiens ce poignard, que mon bras égaré 
A plongé dans un sein qui dût m'être sacré; 
Dis-leur que j'ai donné la mort la plus affreuse 
A la plus digne femme, à la plus vertueuse, 
Dont le ciel ait formé les innocents appas; 
Dis-leur qu'à ses genoux j'avais mis mes États; 
Dis-leur que dans son sang cette main s'est plongée; 
Dis que je l'adorais, et que je l'ai vengée. 
(Il se tue.)
(Aux siens.)
Respectez ce héros, et conduisez ses pas(49).

NÉRESTAN.

Guide-moi, Dieu puissant! je ne me connais pas. 
Faut-il qu'à l'admirer ta fureur me contraigne. 
Et que dans mon malheur ce soit moi qui te plaigne!


 
 

FIN DE ZAÏRE.


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NOTES.










Note_32 Variante: Au Théâtre-Français on dit Mamelus. Toutes les éditions données du vivant de Voltaire et les éditions de Kehl portent aussi Mamelus. Mais, à l’exemple de quelques éditeurs récents, j’ai mis Mamelucs. (B.)

Note_33 Variante: Édition de 1736:
 

Qui naquit, qui souffrit, qui mourut en ces lieux, 
Qui nous a rassemblés, qui m’amène à vos yeux.

 

Note_34 Variante: Édition de 1736:
 

Mes sujets prosternés offrent pour vous leurs voeux, 
Venez; en ce moment, vos superbes rivales...

 

Note_35 Variante: Fatime n’est point nommée en tête de la scène; on lit dans l’édition de 1767:

Ah! grand Dieu, soutiens-moi!

C’est aussi ce que j’ai entendu au Théâtre-Français. (B.)

Note_36 « Le jaloux Orosmane, écrit Lessing, est une figure bien froide en face du jaloux de Shakespeare. Et pourtant Othello fut certainement l’original d’Orosmane. Cibber dit que Voltaire s’est emparé de la torche qui a mis le feu au bûcher tragique de Shakespeare. Il aurait dû dire que Voltaire n’avait pris qu’un tison de ce bûcher flamboyant, et encore un tison fumeux, sans clarté ni chaleur. » (G. A.)

Note_37 Variante: Édition de 1736:
 

Peut-être accusiez-vous ce trouble trop charmant 
Que l’innocence inspire à l’espoir d’un amant.

 

Note_38 Variante: Édition de 1736:

Corasmin, que ces murs soient fermés à jamais.













Note_39 Variante:Édition de 1736:
 

On peut, sans s’avilir, oubliant sa fierté, 
Jeter sur son esclave un regard de bonté; 
Mais il est trop honteux de craindre une maîtresse; 
Aux moeurs de l’Occident laissons cette faiblesse.

Dans l’édition de 1738 les deux premiers vers sont tels qu’on les lit à présent dans le texte; mais les deux derniers sont remplacés par ceux-ci:
 

Mais il est trop honteux d’avoir une faiblesse; 
Aux moeurs de l’Occident laissons cette bassesse. (B.)

 

Note_40 Hermione dit, en parlant de Pyrrhus (Andromaque, acte V, scène i):
 

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · Il ne s’informe pas 
Si l’on souhaite ailleurs sa vie ou son trépas. (K).

 

Note_41 Variante: Édition de 1736:
 

FATIME.
Eh! ne voyez-vous pas que, pour vous excuser... 
ZAÏRE.
Oui, je vois tout, hélas! je meurs sans m’abuser. 
Je vois, etc.

 

Note_42 Variante: Éditions de 1733, 1736, 1738:

Quel caprice odieux que je ne conçois pas!

Note_43 C’est par ce vers que Boucher d’Argis commença son fameux rapport sur les événements des 5 et 8 octobre 1789. (G. A.)

Note_44 Variante: Toutes les éditions portaient:

Ayez soin qu’à l’instant la garde le saisisse.

lorsqu’en 1817 j’ai mis ma garde, d’après un errata manuscrit de feu Decroix. (B.)

Note_45 L’acteur qui joua le mieux le rôle d’Orosmane fut Lekain. On sait qu’il n’avait aucun avantage extérieur; mais les femmes ne s’écriaient pas moins en entendant l’amant de Zaïre: « Comme il est beau! » C’est après avoir joué ce rôle a la cour qu’il eut son ordre de réception. On voulut prévenir Louis XV contre lui; mais Louis XV, étonné de cette opposition, dit: « Il m’a fait pleurer, moi, qui ne pleure guère. » Et Lekain fut admis sur ce mot. (G. A.)

Note_46 C’est tomber selon les règles classiques; on n’assassinait pas sur le théâtre. Voltaire proteste contre cette prétendue loi dans sa préface de Brutus.

Note_47 « De toutes les tragédies qui sont au théâtre, dit Jean-Jacques Rousseau, nulle autre ne montre avec plus de charme le pouvoir de l’amour et l’empire de la beauté, et on y apprend encore, pour surcroît de profit, à ne pas juger sa maîtresse sur les apparences. Qu’Orosmane immole Zaïre à sa jalousie, une femme sensible y voit sans effroi le transport de la passion: car c’est un moindre malheur de périr par la main de son amant que d’en être médiocrement aimée. »

Note_48 L’effet théâtral est grand, dit M. Villemain, malgré cette exclamation assez froide: Sasoeur! qu’ai-je entendu!

Note_49 Zaïre fut traduite en italien par Gozzi, qui amplifia au dénoûment: « Après qu’Orosmane s’est frappé, dit Lessing, Voltaire lui fait dire encore quelques mots pour nous rassurer sur le sort de Nérestan. Qu’imagine Gozzi? L’italien, trouvant sans doute trop froid de faire mourir un Turc aussi tranquillement, met dans la bouche d’Orosmane une tirade pleine d’exclamations, de gémissements et de désespoir. Il est curieux de voir combien le goût allemand diffère du goût italien. Pour l’italien, Voltaire est trop bref; pour l’allemand, il est trop long. A peine Orosmane aurait dit qu’il adorait Zaïre et qu’il la vengerait, à peine se serait-il donné le coup mortel, que nous ferions baisser le rideau. » Lessing dit encore: « Chez aucune nation Zaïre n’a rencontré de critiques plus acharnées que chez les Hollandais. Frédéric Duim, parent sans doute du célèbre acteur de ce nom, qui jouait sur le théâtre d’Amsterdam, trouva d’autant plus à critiquer qu’il ne trouvait rien de plus facile que de faire mieux. Il fit, en effet, une autre Zaïre, Zaïre ou la Turque convertie, pièce dans laquelle la conversion de Zaïre était l’affaire principale, et qui se terminait par le sacrifice qu’Orosmane faisait de son amour, et par le renvoi de la chrétienne Zaïre dans son pays, avec tous les honneurs dus au rang qui lui était destiné. Le vieux Lusignan mourait de joie. » (G. A.)
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 


 
 
 
 
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