OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE THÉÂTRE
I
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ZAÏRE
TRAGÉDIE EN CINQ ACTES
REPRÉSENTÉE, POUR
LA PREMIÈRE FOIS, LE 13 AOÛT 1732.
.
AVERTISSEMENT
DE MOLAND.
Le 29 mai 1732, Voltaire écrivait à Cideville:
« J'ai cru que le meilleur moyen d'oublier la tragédie
d'Ériphyle était d'en faire une autre. Tout le monde
me reproche ici que je ne mets pas d'amour dans mes pièces. Ils
en auront cette fois-ci, je vous jure, et ce ne sera pas de la galanterie.
Je veux qu'il n'y ait rien de si turc, de si chrétien, de si amoureux,
de si tendre, de si furieux que ce que je versifie à présent
pour leur plaire. J'ai déjà l'honneur d'en avoir fait un
acte. Ou je suis fort trompé, ou ce sera la pièce la plus
singulière que nous ayons au théâtre. Les noms de Montmorenci,
de saint Louis, de Saladin, de Jésus et de Mahomet s'y trouveront.
On y parlera de la Seine et du Jourdain, de Paris et de Jérusalem.
On aimera, on baptisera, on tuera, et je vous enverrai l'esquisse dès
qu'elle sera brochée. » Et dans une lettre du 10 juillet,
il reprend, cette fois en rimant:
« Oui, je vais, mon cher Cideville,
Vous envoyer incessamment
La pièce où j'unis hardiment
Et l'Alcoran et l'Évangile,
Et justaucorps et doliman,
Et la babouche et le bas blanc,
Et le plumet et le turban... » |
La pièce fut achevée en vingt-deux jours,
si nous en croyons l'avertissement.
« Elle fut représentée le 13 août,
non pas sans agitation et sans troubles, dit M. G. Desnoiresterres. Les
acteurs, peut-être dépaysés dans ce monde oriental
et chrétien, jouèrent médiocrement. Le parterre, où
les ennemis contrebalançaient les amis, était tumultueux
et ne laissait pas tomber quelques négligences provenant de la hâte
et de l'effervescence avec lesquelles l'ouvrage avait été
écrit. Bref, si l'émotion désarma le plus grand nombre,
les protestations ne firent pas défaut, et l'auteur, tout le premier,
se garda bien de les considérer comme non avenues. Il s'empressa,
au contraire, d'effacer les taches qui lui avaient été signalées,
de limer cette versification un peu lâche et incorrecte qui, à
son avis, n'approchait pas de la versification d'Ériphyle. Mais
ce travail de remaniement n'était pas du goût d'Orosmane.
« L'acteur Dufresne le prenait de haut avec les
auteurs. Lors des représentations du Glorieux, il ne se donnait
pas même la peine de lire les corrections du poète; quant
à Destouches, il l'avait consigné à sa porte. Voltaire
et ses retouches étaient menacés du même sort. Mais
ce dernier était de plus dure composition, et Dufresne cette fois
ne fut pas le plus fort. Le comédien grand seigneur donnait un dîner;
un magnifique pâté lui fut envoyé sans qu'on sût
d'où il venait. Lorsqu'on l'ouvrit à l'entremets, on aperçut
une douzaine de perdrix ayant toutes au bec de petits papiers qu'on s'empressa
de déployer: c'étaient autant de passages corrigés
de Zaïre. Pour le coup il fallut bien se rendre et loger dans
sa mémoire ces corrections du poète. »
Le 25 août, Voltaire écrit de nouveau à
Cideville: « Ma satisfaction s'augmente en vous la communiquant.
Jamais pièce ne fut si bien jouée que Zaïre à
la quatrième représentation. Je vous souhaitais bien là:
vous auriez vu que le public ne hait pas votre ami. Je parus dans une loge,
et tout le parterre me battit des mains. Je rougissais, je me cachais,
mais je serais un fripon si je ne vous avouais pas que j'étais sensiblement
touché. Il est doux de n'être pas honni dans son pays. »
Laroque s'avisa de lui demander de faire l'analyse de
Zaïre
dans
le Mercure, et, pour la première fois on vit un auteur raconter
sa pièce dans un journal et en indiquer assez doucement les défauts.
Mlle Gaussin contribua beaucoup au succès de Zaïre.
Voltaire
lui adressa une épître charmante qui fut longtemps dans toutes
les mémoires. Voltaire rendit aussi hommage à Dufresne:
Quand Dufresne ou Gaussin, d'une voix attendrie,
Font parler Orosmane, Alzire, Zénobie,
Le spectateur charmé, qu'un beau trait vient saisir,
Laisse couler des pleurs, enfants de son plaisir. |
Zaïre eut neuf représentations dans
sa nouveauté, et fut reprise le 12 novembre pour être jouée
vingt et une fois consécutives. C'était alors un succès
très rare. Les acteurs avaient fait un effort vers la vérité
du costume en s'affublant de turbans, ce qui avait coûté trente
livres à la Comédie.
Les représentations de Zaïre ayant
été interrompues par l'indisposition de Mlle Gaussin, Voltaire
fit jouer sa pièce en société chez Mme de Fontaine-Martel.
Mlle de Lambert figura Zaïre; Mlle de Grandchamp, Fatime; le marquis
de Thibouville, Orosmane; et M. d'Herbigny, Nérestan. Quant au rôle
du vieux, du chrétien, du fanatique Lusignan, il fut rempli, — devinez
par qui? — par Voltaire lui-même, qui le jouait, raconte-t-on, avec
frénésie.
On sait l'immense succès de Zaïre au
dix-huitième siècle et dans le commencement de celui-ci.
Laharpe disait: « On a disputé et l'on disputera longtemps
encore sur cette question interminable: Quelle est la plus belle tragédie
du théâtre français? Et il y a de bonnes raisons pour
que ceux mêmes qui pourraient le mieux discuter cette question n'entreprennent
pas de la décider. L'art dramatique est composé de tant de
parties différentes, et il est susceptible de produire des impressions
si diverses qu'il est à peu près impossible ou qu'un même
ouvrage réunisse tous les mérites au même degré,
ou qu'il plaise également à tous les hommes. Tout ce qu'on
peut affirmer en connaissance de cause, c'est que telle pièce excelle
par tel ou tel endroit; et si l'on s'en rapporte aux effets du théâtre,
si souvent et si vivement manifestés depuis plus de cinquante ans,
si l'on consulte l'opinion la plus générale dans toutes les
classes de spectateurs, je ne crois pas trop hasarder en assurant que Zaïre
est
la plus touchante de toutes les tragédies qui existent. »
Et plus loin, il semble enchérir encore sur la louange: «
Je regarde Zaïre, dit-il, comme un drame égal à
ce qu'il y a de plus beau pour la conception et l'ensemble, et supérieur
à tout pour l'intérêt. »
Zaïre n'a pas gardé tout à
fait dans l'opinion publique le haut rang où la plaçait la
critique de la fin du siècle dernier. Mais elle n'a pas disparu
de la scène. Le mouvement qui y règne, la passion qui l'anime,
la font vivre. Nous avons vu une reprise de cette tragédie au mois
d'août 1874, et depuis elle a continué d'être affichée
par intervalles.
L'interprétation actuelle est bonne, sans atteindre
à la perfection. Mlle Sarah Bernhardt remplit le rôle de Zaïre.
Il est douteux que ce rôle ait été plus mélodieusement
soupiré par Mlle Gaussin. M. Mounet-Sully a fait du personnage d'Orosmane
une création assez bizarre, mais non vulgaire. Il l'a rapproché,
plus peut-être que l'auteur ne l'aurait voulu, du type shakespearien,
Othello, qui l'a évidemment inspiré. Les autres rôles
sont convenablement tenus; et la tragédie de Voltaire est jouée
avec une mise en scène, des décors et des costumes ayant
une couleur orientale qu'on ne s'imaginait pas de son temps. Le public
a fait à ces représentations un favorable accueil.
AVERTISSEMENT
DES ÉDITIONS DE 1738 ET
1742.
(1)Ceux qui aiment l'histoire littéraire
seront bien aises de savoir comment cette pièce fut faite. Plusieurs
dames avaient reproché à l'auteur qu'il n'y avait pas assez
d'amour dans ses tragédies; il leur répondit qu'il ne croyait
pas que ce fût la véritable place de l'amour, mais que, puisqu'il
leur fallait absolument des héros amoureux, il en ferait tout comme
un autre. La pièce fut achevée en vingt-deux jours: elle
eut un grand succès. On l'appelle à Paris tragédie
chrétienne, et on l'a jouée fort souvent à la
place de Polyeucte.
Zaïre a fourni depuis peu un événement
singulier à Londres. Un gentilhomme anglais, nommé M. Bond,
passionné pour les spectacles, avait fait traduire cette pièce;
et avant de la donner au théâtre public, il la fit jouer dans
la grande salle des bâtiments d'York, par ses amis. Il y représentait
le rôle de Lusignan: il mourut sur le théâtre au moment
de la reconnaissance. Les comédiens l'ont jouée depuis avec
succès.
ÉPÎTRE
DÉDICATOIRE
A M. FALKENER, MARCHAND ANGLAIS.
(1733)
(2)Vous êtes Anglais, mon
cher ami, et je suis né en France; mais ceux qui aiment les arts
sont tous concitoyens. Les honnêtes gens qui pensent ont à
peu près les mêmes principes, et ne composent qu'une république:
ainsi il n'est pas plus étrange de voir aujourd'hui une tragédie
française dédiée à un Anglais, ou à
un Italien, que si un citoyen d'Éphèse ou d'Athènes
avait autrefois adressé son ouvrage à un Grec d'une autre
ville. Je vous offre donc cette tragédie comme à mon compatriote
dans la littérature, et comme à mon ami intime.
Je jouis en même temps du plaisir de pouvoir dire
à ma nation de quel oeil les négociants sont regardés
chez vous; quelle estime on sait avoir en Angleterre pour une profession
qui fait la grandeur de l'État, et avec quelle supériorité
quelques-uns d'entre vous représentent leur patrie dans le parlement,
et sont au rang des législateurs.
Je sais bien que cette profession est méprisée
de nos petits-maîtres; mais vous savez aussi que nos petits-maîtres
et les vôtres sont l'espèce la plus ridicule qui rampe avec
orgueil sur la surface de la terre.
Une raison encore qui m'engage à m'entretenir de
belles-lettres avec un Anglais plutôt qu'avec un autre, c'est votre
heureuse liberté de penser; elle en communique a mon esprit; mes
idées se trouvent plus hardies avec vous.
Quiconque avec moi s'entretient
Semble disposer de mon âme:
S'il sent vivement, il m'enflamme;
Et s'il est fort, il me soutient.
Un courtisan pétri de feinte
Fait dans moi tristement passer
Sa défiance et sa contrainte;
Mais un esprit libre et sans crainte
M'enhardit et me fait penser.
Mon feu s'échauffe à sa lumière,
Ainsi qu'un jeune peintre, instruit
Sous Le Moine et sous Largillière,
De ces maîtres qui l'ont conduit
Se rend la touche familière;
Il prend malgré lui leur manière,
Et compose avec leur esprit.
C'est pourquoi Virgile se fit
Un devoir d'admirer Homère;
Il le suivit dans sa carrière,
Et son émule il se rendit
Sans se rendre son plagiaire(3). |
Ne craignez pas qu'en vous envoyant ma pièce je
vous en fasse une longue apologie: je pourrais vous dire pourquoi je n'ai
pas donné à Zaïre une vocation plus déterminée
au christianisme, avant qu'elle reconnût son père, et pourquoi
elle cache son secret à son amant, etc.; mais les esprits sages
qui aiment à rendre justice verront bien mes raisons sans que je
les indique pour les critiques déterminés, qui sont disposés
a ne pas me croire, ce serait peine perdue que de les leur dire.
Je me vanterai seulement avec vous d'avoir fait une pièce
assez simple, qualité dont on doit faire cas de toutes façons.
Cette heureuse simplicité
Fut un des plus dignes partages
De la savante antiquité.
Anglais, que cette nouveauté
S'introduise dans vos usages.
Sur votre théâtre infecté
D'horreurs, de gibets, de carnages,
Mettez donc plus de vérité,
Avec de plus nobles images.
Addison l'a déjà tenté;
C'était le poète des sages,
Mais il était trop concerté;
Et dans son Caton si vanté,
Ses deux filles, en vérité,
Sont d'insipides personnages.
Imitez du grand Addison
Seulement ce qu'il a de bon;
Polissez la rude action
De vos Melpomènes sauvages;
Travaillez pour les connaisseurs
De tous les temps, de tous les âges;
Et répandez dans vos ouvrages
La simplicité de vos moeurs. |
Que messieurs les poètes anglais ne s'imaginent
pas que je veuille leur donner Zaïre pour modèle: je
leur prêche la simplicité naturelle et la douceur des vers;
mais je ne me fais point du tout le saint de mon sermon. Si Zaïre
a
eu quelque succès, je le dois beaucoup moins à la bonté
de mon ouvrage qu'à la prudence que j'ai eu de parler d'amour le
plus tendrement qu'il m'a été possible. J'ai flatté
en cela le goût de mon auditoire: on est assez sûr de réussir
quand on parle aux passions des gens plus qu'à leur raison. On veut
de l'amour, quelque bon chrétien que l'on soit, et je suis très
persuadé que bien en prit au grand Corneille de ne s'être
pas borné, dans Polyeucte, à faire casser les statues
de Jupiter par les néophytes; car telle est la corruption du genre
humain, que peut-être
De Polyeucte la belle âme
Aurait faiblement attendri,
Et les vers chrétiens qu'il déclame
Seraient tombés dans le décri,
N'eût été l'amour de sa femme
Pour ce païen son favori,
Qui méritait bien mieux sa flamme
Que son bon dévot de mari. |
Même aventure à peu près est arrivée
à Zaïre. Tous ceux qui vont aux spectacles m'ont assuré
que, si elle n'avait été que convertie, elle aurait peu intéressé;
mais elle est amoureuse de la meilleure foi du monde, et voilà ce
qui a fait sa fortune. Cependant il s'en faut bien que j'aie échappé
à la censure.
Plus d'un éplucheur intraitable
M'a vétillé, m'a critiqué:
Plus d'un railleur impitoyable
Prétendait que j'avais croqué,
Et peu clairement expliqué
Un roman très peu vraisemblable,
Dans ma cervelle fabriqué;
Que le sujet en est tronqué,
Que la fin n'est pas raisonnable;
Même on m'avait pronostiqué
Ce sifflet tant épouvantable,
Avec quoi le public choqué
Régale un auteur misérable.
Cher ami, je me suis moqué
De leur censure insupportable:
J'ai mon drame en public risqué;
Et le parterre favorable,
Au lieu de siffler, m'a claqué.
Des larmes même ont offusqué
Plus d'un oeil, que j'ai remarqué
Pleurer de l'air le plus aimable.
Mais je ne suis point requinqué
Par un succès si désirable:
Car j'ai comme un autre marqué
Tous les déficits de ma fable.
Je sais qu'il est indubitable
Que, pour former oeuvre parfait,
Il faut se donner au diable;
Et c'est ce que je n'ai pas fait(4). |
Je n'ose me flatter que les Anglais fassent. à
Zaïre
le
même honneur qu'ils ont fait à Brutus(5),
dont
on a joué la traduction sur le théâtre de Londres.
Vous avez ici la réputation de n'être ni assez dévots
pour vous soucier beaucoup du vieux Lusignan, ni assez tendres pour être
touchés de Zaïre. Vous passez pour aimer mieux une intrigue
de conjurés qu'une intrigue d'amants. On croit qu'à votre
théâtre on bat des mains au mot de patrie, et chez
nous à celui d'amour, cependant la vérité est
que vous mettez de l'amour tout comme nous dans vos tragédies. Si
vous n'avez pas la réputation d'être tendres, ce n'est pas
que vos héros de théâtre ne soient amoureux, mais c'est
qu'ils expriment rarement leur passion d'une manière naturelle.
Nos amants parlent en amants, et les vôtres ne parlent encore qu'en
poètes.
Si vous permettez que les Français soient vos maîtres
en galanterie, il y a bien des choses en récompense que nous pourrions
prendre de vous. C'est au théâtre anglais que je dois la hardiesse
que j'ai eue de mettre sur la scène les noms de nos rois et des
anciennes familles du royaume. Il me paraît que cette nouveauté
pourrait être la source d'un genre de tragédie qui nous est
inconnu jusqu'ici, et dont nous avons besoin. Il se trouvera sans doute
des génies heureux qui perfectionneront cette idée, dont
Zaïre
n'est
qu'une faible ébauche. Tant que l'on continuera en France de protéger
les lettres, nous aurons assez d'écrivains. La nature forme presque
toujours des hommes en tout genre de talent; il ne s'agit que de les encourager
et de les employer. Mais si ceux qui se distinguent un peu n'étaient
soutenus par quelque récompense honorable, et par l'attrait plus
flatteur de la considération, tous les beaux-arts pourraient bien
dépérir au milieu des abris élevés pour eux,
et ces arbres plantés par Louis XIV dégénéreraient
faute de culture: le public aurait toujours du goût, mais les grands
maîtres manqueraient. Un sculpteur, dans son académie, verrait
des hommes médiocres à côté de lui, et n'élèverait
pas sa pensée jusqu'à Girardon et au Puget; un peintre se
contenterait de se croire supérieur à son confrère,
et ne songerait pas à égaler le Poussin. Puissent les successeurs
de Louis XIV suivre toujours l'exemple de ce grand roi, qui donnait d'un
coup d'oeil une noble émulation à tous les artistes! Il encourageait
à la fois un Racine et un Van Robais... Il portait notre commerce
et notre gloire par delà les Indes; il étendait ses grâces
sur des étrangers, étonnés d'être connus et
récompensés par notre cour. Partout où était
le mérite, il avait un protecteur dans Louis XIV.
Car de son astre bienfaisant
Les influences libérales,
Du Caire au bord de l'Occident,
Et sous les glaces boréales,
Cherchaient le mérite indigent.
Avec plaisir ses mains royales
Répandaient la gloire et l'argent:
Le tout sans brigue et sans cabales.
Guillelmini, Viviani,
Et le céleste Cassini,
Auprès des lis venaient se rendre,
Et quelque forte pension
Vous aurait pris le grand Newton,
Si Newton avait pu se prendre.
Ce sont là les heureux succès
Qui faisaient la gloire immortelle
De Louis et du nom français.
Ce Louis était le modèle
De l'Europe et de vos Anglais.
On craignait que, par ses progrès,
Il n'envahît à tout jamais
La monarchie universelle;
Mais il l'obtint par ses bienfaits. |
Vous n'avez pas chez vous des fondations pareilles aux
monuments de la munificence de nos rois, mais votre nation y supplée.
Vous n'avez pas besoin des regards du maître pour honorer et récompenser
les grands talents en tout genre. Le chevalier Steele et le chevalier Wanbruck
étaient en même temps auteurs comiques et membres du parlement.
La primatie du docteur Tillotson, l'ambassade de M. Prior, la charge de
M Newton, le ministère de M. Addison, ne sont que les suites ordinaires
de la considération qu'ont chez vous les grands hommes. Vous les
comblez de biens pendant leur vie, vous leur élevez des mausolées
et des statues après leur mort; il n'y a point jusqu'aux actrices
célèbres qui n'aient chez vous leur place dans les temples
à côté des grands poètes.
Votre Oldfield(6) et sa devancière
Bracegirdle la minaudière,
Pour avoir su dans leurs beaux jours
Réussir au grand art de plaire,
Ayant achevé leur carrière,
S'en furent avec le concours
De votre république entière,
Sous un grand poêle de velours,
Dans votre église pour toujours
Loger de superbe manière.
Leur ombre en paraît encor fière,
Et s'en vante avec les Amours
Tandis que le divin Molière(7),
Bien plus digne d'un tel honneur,
A peine obtint le froid bonheur
De dormir dans un cimetière;
Et que l'aimable Lecouvreur,
A qui j'ai fermé la paupière,
N'a pas eu la même faveur
De deux cierges et d'une bière,
Et que monsieur de Laubinière
Porta la nuit, par charité,
Ce corps autrefois si vanté,
Dans un vieux fiacre empaqueté,
Vers le bord de notre rivière.
Voyez-vous pas à ce récit
L'Amour irrité qui gémit,
Qui s'envole en brisant ses armes,
Et Melpomène tout en larmes,
Qui m'abandonne, et se bannit
Des lieux ingrats qu'elle embellit
Si longtemps de ses nobles charmes(8)? |
Tout semble ramener les Français à la barbarie
dont Louis XIV et le cardinal de Richelieu les ont tirés. Malheur
aux politiques qui ne connaissent pas le prix des beaux-arts! La terre
est couverte de nations aussi puissantes que nous. D'où vient cependant
que nous les regardons presque toutes avec peu d'estime? C'est par la raison
qu'on méprise dans la société un homme riche dont
l'esprit est sans goût et sans culture. Surtout ne croyez pas que
cet empire de l'esprit, et cet honneur d'être le modèle des
autres peuples, soit une gloire frivole: ce sont les marques infaillibles
de la grandeur d'un peuple. C'est toujours sous les plus grands princes
que les arts ont fleuri, et leur décadence est quelquefois l'époque
de celle d'un État L'histoire est pleine de ces exemples; mais ce
sujet me mènerait trop loin. Il faut que je finisse cette lettre
déjà trop longue, en vous envoyant un petit ouvrage qui trouve
naturellement sa place à la tête de cette tragédie.
C'est une épître en vers à celle qui a joué
le rôle de Zaïre(9):
je lui devais au
moins un compliment pour la façon dont elle s'en est acquittée:
Car le prophète de la Mecque
Dans son sérail n'a jamais eu
Si gentille Arabesque ou Grecque;
Son oeil noir, tendre et bien fendu,
Sa voix, et sa grâce intrinsèque,
Ont mon ouvrage défendu
Contre l'auditeur qui rebèque;
Mais quand le lecteur morfondu
L'aura dans sa bibliothèque,
Tout mon honneur sera perdu. |
Adieu, mon ami; cultivez toujours les lettres et la philosophie,
sans oublier d'envoyer des vaisseaux dans les échelles du Levant.
Je vous embrasse de tout mon coeur.
.
.
SECONDE
ÉPÎTRE DÉDICATOIRE
A M. LE CHEVALIER FALKENER,
AMBASSADEUR D'ANGLETERRE A LA
PORTE OTTOMANE. (1736)
Mon cher ami (car votre nouvelle dignité d'ambassadeur
rend seulement notre amitié plus respectable, et ne m'empêche
pas de me servir ici d'un titre plus sacré que le titre de ministre:
le nom d'ami est bien au-dessus de celui d'excellence),
Je dédie à l'ambassadeur d'un grand roi
et d'une nation libre le même ouvrage que j'ai dédié
au simple citoyen, au négociant anglais(10).
Ceux qui savent combien le commerce est honoré
dans votre patrie n'ignorent pas aussi qu'un négociant y est quelquefois
un législateur, un bon officier, un ministre public.
Quelques personnes corrompues par l'indigne usage de ne
rendre hommage qu'à la grandeur, ont essayé de jeter un ridicule
sur la nouveauté d'une dédicace faite à un homme qui
n'avait alors que du mérite. On a osé, sur un théâtre
consacré au mauvais goût et à la médisance,
insulter à l'auteur de cette dédicace, et à celui
qui l'avait reçue: on a osé lui reprocher d'être un
négociant(11). Il ne faut point imputer à
notre nation une grossièreté si honteuse, dont les peuples
les moins civilisés rougiraient. Les magistrats qui veillent parmi
nous sur les moeurs, et qui sont continuellement occupés à
réprimer le scandale, furent surpris alors; mais le mépris
et l'horreur du public pour l'auteur connu de cette indignité sont
une nouvelle preuve de la politesse des Français.
Les vertus qui forment le caractère d'un peuple
sont souvent démenties par les vices d'un particulier. Il y a eu
quelques hommes voluptueux à Lacédémone. Il y a eu
des esprits légers et bas en Angleterre. Il y a eu dans Athènes
des hommes sans goût, impolis et grossiers, et on en trouve dans
Paris.
Oublions-les, comme ils sont oubliés du public,
et recevez ce second hommage: je le dois d'autant plus à un Anglais
que cette tragédie vient d'être embellie à Londres.
Elle y a été traduite et jouée avec tant de succès,
on a parlé de moi sur votre théâtre avec tant de politesse
et de bonté, que j'en dois ici un remerciement public à votre
nation.
Je ne peux mieux faire, je crois, pour l'honneur des lettres,
que d'apprendre ici à mes compatriotes les singularités de
la traduction et de la représentation de Zaïre sur le
théâtre de Londres.
M. Hill, homme de lettres, qui paraît connaître
le théâtre mieux qu'aucun auteur anglais, me fit l'honneur
de traduire ma pièce, dans le dessein d'introduire sur votre scène
quelques nouveautés, et pour la manière d'écrire les
tragédies, et pour celle de les réciter. Je parlerai d'abord
de la représentation.
L'art de déclamer était chez vous un peu
hors de la nature: la plupart de vos acteurs tragiques s'exprimaient souvent
plus en poètes saisis d'enthousiasme qu'en hommes que la passion
inspire. Beaucoup de comédiens avaient encore outré ce défaut;
ils déclamaient des vers ampoulés, avec une fureur et une
impétuosité qui est au beau naturel ce que les convulsions
sont à l'égard d'une démarche noble et aisée.
Cet air d'emportement semblait étranger à
votre nation; car elle est naturellement sage, et cette sagesse est quelquefois
prise pour de la froideur par les étrangers. Vos prédicateurs
ne se permettent jamais un ton de déclamateur. On rirait chez vous
d'un avocat qui s'échaufferait dans son plaidoyer. Les seuls comédiens
étaient outrés. Nos acteurs, et surtout nos actrices de Paris,
avaient ce défaut, il y a quelques années: ce fut Mlle Lecouvreur
qui les en corrigea. Voyez ce qu'en dit un auteur italien de beaucoup d'esprit
et de sens:
La leggiadra Couvreur sola non trotta
Per quella strada dove i suoi compagni
Van di galoppo tutti quanti in frotta;
Se avvien ch' ella pianga, o che si lagni
Senza quegli urli spaventosi loro,
Ti muove si che in pianger l'accompagni. |
Ce même changement que Mlle Lecouvreur avait fait
sur notre scène, Mlle Cibber vient de l'introduire sur le théâtre
anglais, dans le rôle de Zaïre(12). Chose
étrange que, dans tous les arts, ce ne soit qu'après bien
du temps qu'on vienne enfin au naturel et au simple!
Une nouveauté qui va paraître plus singulière
aux Français, c'est qu'un gentilhomme de votre pays(13),
qui
a de la fortune et de la considération, n'a pas dédaigné
de jouer sur votre théâtre le rôle d'Orosmane. C'était
un spectacle assez intéressant de voir les deux principaux personnages
remplis, l'un par un homme de condition, et l'autre par une jeune actrice
de dix-huit ans, qui n'avait pas encore récité un vers en
sa vie.
Cet exemple d'un citoyen qui a fait usage de son talent
pour la déclamation n'est pas le premier parmi vous. Tout ce qu'il
y a de surprenant en cela, c'est que nous nous en étonnions.
Nous devrions faire réflexion que toutes les choses
de ce monde dépendent de l'usage et de l'opinion. La cour de France
a dansé sur le théâtre avec les acteurs de l'Opéra,
et on n'a rien trouvé en cela d'étrange, sinon que la mode
de ces divertissements ait fini. Pourquoi sera-t-il plus étonnant
de réciter que de danser en public? Y a-t-il d'autre différence
entre ces deux arts, sinon que l'un est autant au-dessus de l'autre que
les talents où l'esprit a quelque part sont au-dessus de ceux du
corps? Je le répète encore, et je le dirai toujours: aucun
des beaux-arts n'est méprisable, et il n'est véritablement
honteux que d'attacher de la honte aux talents.
Venons à présent à la traduction
de Zaïre,
et au changement qui vient de se faire chez vous
dans l'art dramatique.
Vous aviez une coutume à laquelle M. Addison, le
plus sage de vos écrivains, s'est asservi lui-même, tant l'usage
tient lieu de raison et de loi. Cette coutume peu raisonnable était
de finir chaque acte par des vers d'un goût différent du reste
de la pièce; et ces vers devaient nécessairement renfermer
une comparaison. Phèdre, en sortant du théâtre, se
comparaît poétiquement à une biche; Caton, à
un rocher; Cléopâtre, à des enfants qui pleurent jusqu'à
ce qu'ils soient endormis.
Le traducteur de Zaïre est le premier qui
ait osé maintenir les droits de la nature contre un goût si
éloigné d'elle. Il a proscrit cet usage; il a senti que la
passion doit parler un langage vrai, et que le poète doit se cacher
toujours pour ne laisser paraître que le héros(14).
C'est sur ce principe qu'il a traduit, avec naïveté
et sans aucune enflure, tous les vers simples de la pièce, que l'on
gâterait si on voulait les rendre beaux.
| On ne peut désirer ce qu'on ne connaît pas.
(Acte I, scène i.)
J'eusse été près du Gange esclave
des faux dieux,
Chrétienne dans Paris, musulmane en ces lieux.
(I, i.)
Mais Orosmane m'aime, et j'ai tout oublié. (I,
i.)
Non, la reconnaissance est un faible retour,
Un tribut offensant, trop peu fait pour l'amour. (I,
i.)
Je me croirais haï d'être aimé faiblement.
(I, ii.)
Je veux avec excès vous aimer et vous plaire. (I,
ii.)
L'art n'est pas fait pour toi, tu n'en as pas besoin.
(IV, ii.)
L'art le plus innocent tient de la perfidie. (IV, ii.) |
Tous les vers qui sont dans ce goût simple et vrai
sont rendus mot à mot dans l'anglais. Il eût été
aisé de les orner, mais le traducteur a jugé autrement que
quelques-uns de mes compatriotes: il a aimé et il a rendu toute
la naïveté de ces vers. En effet, le style doit être
conforme au sujet. Alzire, Brutus et Zaïre demandaient,
par exemple, trois sortes de versification différente.
Si Bérénice se plaignait de Titus, et Ariane
de Thésée, dans le style de Cinna, Bérénice
et Ariane ne toucheraient point.
Jamais on ne parlera bien d'amour, si l'on cherche d'autres
ornements que la simplicité et la vérité.
Il n'est pas question ici d'examiner s'il est bien de
mettre tant d'amour dans les pièces de théâtre. Je
veux que ce soit une faute, elle est et sera universelle; et je ne sais
quel nom donner aux fautes qui font le charme du genre humain.
Ce qui est certain, c'est que, dans ce défaut,
les Français ont réussi plus que toutes les autres nations
anciennes et modernes mises ensemble. L'amour paraît sur nos théâtres
avec des bienséances, une délicatesse, une vérité
qu'on ne trouve point ailleurs. C'est que de toutes les nations, la française
est celle qui a le plus connu la société.
Le commerce continuel, si vif et si poli, des deux sexes
a introduit en France une politesse assez ignorée ailleurs.
La société dépend des femmes. Tous
les peuples qui ont le malheur de les enfermer sont insociables. Et des
moeurs encore austères parmi vous, des querelles politiques, des
guerres de religion, qui vous avaient rendus farouches, vous ôtèrent,
jusqu'au temps de Charles II, la douceur de la société, au
milieu même de la liberté. Les poètes ne devaient donc
savoir, ni dans aucun pays, ni même chez les Anglais, la manière
dont les honnêtes gens traitent l'amour.
La bonne comédie fut ignorée jusqu'à
Molière, comme l'art d'exprimer sur le théâtre des
sentiments vrais et délicats fut ignoré jusqu'à Racine,
parce que la société ne fut, pour ainsi dire, dans sa perfection
que de leur temps. Un poète, du fond de son cabinet, ne peut peindre
des moeurs qu'il n'a point vues; il aura plus tôt fait cent odes
et cent épîtres qu'une scène où il faut faire
parler la nature.
Votre Dryden, qui d'ailleurs était un très
grand génie, mettait dans la bouche de ses héros amoureux,
ou des hyperboles de rhétorique, ou des indécences, deux
choses également opposées à la tendresse.
Si M. Racine fait dire à Titus(15):
« Depuis cinq ans entiers chaque jour je la vois,
Et crois toujours la voir pour la première fois;
» |
votre Dryden fait dire à Antoine:
« Ciel! comme j'aimai! Témoin les jours et
les nuits qui suivaient en dansant sous vos pieds. Ma seule affaire était
de vous parler de ma passion; un jour venait, et ne voyait rien qu'amour;
un autre venait, et c'était de l'amour encore. Les soleils étaient
las de nous regarder, et moi, je n'étais point las d'aimer. »
Il est bien difficile d'imaginer qu'Antoine ait en effet
tenu de pareils discours à Cléopâtre.
Dans la même pièce, Cléopâtre
parle ainsi à Antoine:
« Venez à moi, venez dans mes bras, mon cher
soldat; j'ai été trop longtemps privée de vos caresses.
Mais quand je vous embrasserai, quand vous serez tout à moi, je
vous punirai de vos cruautés en laissant sur vos lèvres l'impression
de mes ardents baisers. »
Il est très vraisemblable que Cléopâtre
parlait souvent dans ce goût, mais ce n'est point cette indécence
qu'il faut représenter devant une audience respectable.
Quelques-uns de vos compatriotes ont beau dire: «
C'est là la pure nature »; on doit leur répondre que
c'est précisément cette nature qu'il faut voiler avec soin.
Ce n'est pas même connaître le coeur humain,
de penser qu'on doit plaire davantage en présentant ces images licencieuses;
au contraire, c'est fermer l'entrée de l'âme aux vrais plaisirs.
Si tout est d'abord à découvert, on est rassasié;
il ne reste plus rien à désirer, et on arrive tout d'un coup
à la langueur en croyant courir à la volupté. Voilà
pourquoi la bonne compagnie a des plaisirs que les gens grossiers. ne connaissent
pas.
Les spectateurs, en ce cas; sont comme les amants qu'une
jouissance trop prompte dégoûte: ce n'est qu'à travers
cent nuages qu'on doit entrevoir ces idées qui feraient rougir,
présentées de trop près. C'est ce voile qui fait le
charme des honnêtes gens; il n'y a point pour eux de plaisir sans
bienséance.
Les Français ont connu cette règle plus
tôt que les autres peuples, non pas parce qu'ils sont sans génie
et sans hardiesse, comme le dit ridiculement l'inégal et impétueux
Dryden, mais parce que, depuis la régence d'Anne d'Autriche, ils
ont été le peuple le plus sociable et le plus poli de la
terre; et cette politesse n'est point une chose arbitraire, comme ce qu'on
appelle civilité; c'est une loi de la nature qu'ils ont heureusement
cultivée plus que les autres peuples.
Le traducteur de Zaïre a respecté presque
partout ces bienséances théâtrales, qui vous doivent
être communes comme à nous; mais il y a quelques endroits
où il s'est livré encore à d'anciens usages.
Par exemple, lorsque, dans la pièce anglaise, Orosmane
vient annoncer à Zaïre qu'il croit ne la plus aimer, Zaïre
lui répond en se roulant par terre. Le sultan n'est point ému
de la voir dans cette posture ridicule et de désespoir, et le moment
d'après il est tout étonné que Zaïre pleure.
Il lui dit cet hémistiche (acte IV, scène
ii):
Zaïre, vous pleurez!
Il aurait dû lui dire auparavant:
Zaïre, vous vous roulez par terre!
Aussi ces trois mots, Zaïre, vous pleurez, qui
font un grand effet sur notre théâtre, n'en ont fait aucun
sur le vôtre, parce qu'ils étaient déplacés.
Ces expressions familières et naïves tirent toute leur force
de la seule manière dont elles sont amenées. Seigneur,
vous changez de visage, n'est rien par soi-même; mais le moment
où ces paroles si simples sont prononcées dans Mithridate
(acte
III, scène vi) fait frémir.
Ne dire que ce qu'il faut, et de la manière dont
il le faut, est, ce me semble, un mérite dont les Français,
si vous m'en exceptez, ont plus approché que les écrivains
des autres pays. C'est, je crois, sur cet art que notre nation doit en
être crue. Vous nous apprenez des choses plus grandes et plus utiles;
il serait honteux à nous de ne le pas avouer. Les Français
qui ont écrit contre les découvertes du chevalier Newton
sur la lumière en rougissent; ceux qui combattent la gravitation
en rougiront bientôt.
Vous devez vous soumettre aux règles de notre théâtre,
comme nous devons embrasser votre philosophie. Nous avons fait d'aussi
bonnes expériences sur le coeur humain que vous sur la physique.
L'art de plaire semble l'art des Français, et l'art de penser paraît
le vôtre. Heureux, monsieur, qui, comme vous, les réunit!
AVERTISSEMENT
(DE L'AUTEUR)
(16)On a imprimé Français
par un
a, et on en usera ainsi dans la nouvelle édition de
la
Henriade. Il faut en tout se conformer à l'usage, et écrire
autant qu'on peut comme on prononce; il serait ridicule de dire en vers
les François et les Anglois, puisqu'en prose tout
le monde prononce Français. Il n'est pas même à
croire que jamais cette dure prononciation, François, revienne
à la mode. Tous les peuples adoucissent insensiblement la prononciation
de leur langue. Nous ne disons plus la Roine, mais la Reine.
Août se prononce Oût, etc. On dira toujours Gaulois
et
Français,
parce
que l'idée d'une nation grossière inspire naturellement un
son plus dur, et que l'idée d'une nation plus polie communique à
la voix un son plus doux. Les Italiens en sont venus jusqu'à retrancher
l'h absolument. Chez. les Anglais, la moitié des consonnes
qui remplissaient leurs mots, et qui les rendaient trop durs, ne se prononcent
plus. En un mot, tout ce qui contribue à rendre une langue plus
douce sans affectation doit être admis.
ZAÏRE
PERSONNAGES
OROSMANE, soudan de Jérusalem.
LUSIGNAN, prince du sang des rois de Jérusalem.
ZAÏRE, esclave du soudan.
FATIME, esclave du soudan.
NÉRESTAN, chevalier français.
CHATILLON, chevalier français.
CORASMIN, officier du soudan.
MÉLÉADOR, officier du soudan.
UN ESCLAVE.
SUITE. |
La scène est au sérail
de Jérusalem.
Noms des acteurs qui jouèrent
dans Zaïre:
Quinault-Dufresne (Orosmane), Legrand,
La Thorillière, Dubreuil, Bercy, Sarrazin (Lusignan) Grandval (Nérestan);
Mlle Gaussin (Zaïre), Mlle Jouvenot (Fatime). — Recette 3,000 livres.
(G. A.)
ZAÏRE
TRAGÉDIE
ACTE PREMIER.
SCÈNE I.
ZAÏRE, FATIME.
FATIME.
Je ne m'attendais pas, jeune et belle Zaïre,
Aux nouveaux sentiments que ce lieu vous inspire.
Quel espoir si flatteur, ou quels heureux destins
De vos jours ténébreux ont fait des jours
sereins?
La paix de votre coeur augmente avec vos charmes.
Cet éclat de vos yeux n'est plus terni de larmes;
Vous ne les tournez plus vers ces heureux climats
Où ce brave Français devait guider nos
pas!
Vous ne me parlez plus de ces belles contrées
Où d'un peuple poli les femmes adorées
Reçoivent cet encens que l'on doit à vos
yeux;
Compagnes d'un époux et reines en tous lieux,
Libres sans déshonneur, et sages sans contrainte,
Et ne devant jamais leurs vertus à la crainte!
Ne soupirez-vous plus pour cette liberté?
Le sérail d'un soudan, sa triste austérité,
Ce nom d'esclave enfin, n'ont-ils rien qui vous gêne?
Préférez-vous Solyme aux rives de la Seine?
ZAÏRE.
On ne peut désirer ce qu'on ne connaît pas.
Sur les bords du Jourdain le ciel fixa nos pas.
Au sérail des soudans dès l'enfance enfermée,
Chaque jour ma raison s'y voit accoutumée.
Le reste de la terre, anéanti pour moi,
M'abandonne au soudan qui nous tient sous sa loi:
Je ne connais que lui, sa gloire, sa puissance
Vivre sous Orosmane est ma seule espérance;
Le reste est un vain songe.
FATIME.
Avez-vous oublié
Ce généreux Français, dont la tendre
amitié
Nous promit si souvent de rompre notre chaîne?
Combien nous admirions son audace hautaine!
Quelle gloire il acquit dans ces tristes combats
Perdus par les chrétiens sous les murs de Damas!
Orosmane vainqueur, admirant son courage,
Le laissa sur sa foi partir de ce rivage.
Nous l'attendons encor; sa générosité
Devait payer le prix de notre liberté:
N'en aurions-nous conçu qu'une vaine espérance?
ZAÏRE.
Peut-être sa promesse a passé sa puissance.
Depuis plus de deux ans il n'est point revenu.
Un étranger, Fatime, un captif inconnu,
Promet beaucoup, tient peu, permet à son courage
Des serments indiscrets pour sortir d'esclavage.
Il devait délivrer dix chevaliers chrétiens,
Venir rompre leurs fers, ou reprendre les siens:
J'admirai trop en lui cet inutile zèle;
Il n'y faut plus penser.
FATIME.
Mais s'il était fidèle,
S'il revenait enfin dégager ses serments,
Ne voudriez-vous pas?...
ZAÏRE.
Fatime, il n'est plus temps.
Tout est changé...
FATIME.
Comment? que prétendez-vous dire?
ZAÏRE.
Va, c'est trop te celer le destin de Zaïre;
Le secret du soudan doit encor se cacher;
Mais mon coeur dans le tien se plaît à s'épancher.
Depuis près de trois mois, qu'avec d'autres captives
On te fit du Jourdain abandonner les rives,
Le ciel, pour terminer les malheurs de nos jours,
D'une main plus puissante a choisi le secours.
Ce superbe Orosmane...
FATIME.
Eh bien!
ZAÏRE.
Ce soudan même,
Ce vainqueur des chrétiens... chère Fatime...
il m'aime...
Tu rougis... je t'entends... garde-toi de penser
Qu'à briguer ses soupirs je puisse m'abaisser;
Que d'un maître absolu la superbe tendresse
M'offre l'honneur honteux du rang de sa maîtresse,
Et que j'essuie enfin l'outrage et le danger
Du malheureux éclat d'un amour passager.
Cette fierté qu'en nous soutient la modestie,
Dans mon coeur à ce point ne s'est pas démentie.
Plutôt que jusque-là j'abaisse mon orgueil,
Je verrais sans pâlir les fers et le cercueil.
Je m'en vais t'étonner; son superbe courage
A mes faibles appas présente un pur hommage:
Parmi tous ces objets à lui plaire empressés,
J'ai fixé ses regards à moi seule adressés;
Et l'hymen, confondant leurs intrigues fatales,
Me soumettra bientôt son coeur et mes rivales.
FATIME.
Vos appas, vos vertus, sont dignes de ce prix;
Mon coeur en est flatté plus qu'il n'en est surpris.
Que vos félicités, s'il se peut, soient
parfaites.
Je me vois avec joie au rang de vos sujettes.
ZAÏRE.
Sois toujours mon égale, et goûte mon bonheur:
Avec toi partagé, je sens mieux sa douceur.
FATIME.
Hélas! puisse le ciel souffrir cet hyménée!
Puisse cette grandeur qui vous est destinée,
Qu'on nomme si souvent du faux nom de bonheur,
Ne point laisser de trouble au fond de votre coeur!
N'est-il point en secret de frein qui vous retienne?
Ne vous souvient-il plus que vous fûtes chrétienne?
ZAÏRE.
Ah! que dis-tu? pourquoi rappeler mes ennuis?
Chère Fatime, hélas! sais-je ce que je
suis?
Le ciel m'a-t-il jamais permis de me connaître?
Ne m'a-t-il pas caché le sang qui m'a fait naître?
FATIME.
Nérestan, qui naquit non loin de ce séjour,
Vous dit que d'un chrétien vous reçûtes
le jour.
Que dis-je? cette croix qui sur vous fut trouvée,
Parure de l'enfance, avec soin conservée,
Ce signe des chrétiens, que l'art dérobe
aux yeux
Sous le brillant éclat d'un travail précieux;
Cette croix, dont cent fois mes soins vous ont parée,
Peut-être entre vos mains est-elle demeurée
Comme un gage secret de la fidélité
Que vous deviez au Dieu que vous avez quitté.
ZAÏRE.
Je n'ai point d'autre preuve, et mon coeur qui s'ignore
Peut-il admettre un dieu que mon amant abhorre(17)?
La coutume, la loi plia mes premiers ans
A la religion des heureux musulmans.
Je le vois trop les soins qu'on prend de notre enfance
Forment nos sentiments, nos moeurs, notre croyance.
J'eusse été près du Gange esclave
des faux dieux,
Chrétienne dans Paris, musulmane en ces lieux.
L'instruction fait tout; et la main de nos pères
Grave en nos faibles coeurs ces premiers caractères
Que l'exemple et le temps nous viennent retracer,
Et que peut-être en nous Dieu seul peut effacer.
Prisonnière en ces lieux, tu n'y fus renfermée
Que lorsque ta raison, par l'âge confirmée,
Pour éclairer ta foi te prêtait son flambeau:
Pour moi, des Sarrasins esclave en mon berceau,
La foi de nos chrétiens me fut trop tard connue.
Contre elle cependant, loin d'être prévenue,
Cette croix, je l'avoue, a souvent malgré moi
Saisi mon coeur surpris de respect et d'effroi:
J'osais l'invoquer même avant qu'en ma pensée
D'Orosmane en secret l'image fût tracée.
J'honore, je chéris ces charitables lois
Dont ici Nérestan me parla tant de fois;
Ces lois qui, de la terre écartant les misères,
Des humains attendris font un peuple de frères;
Obligés de s'aimer, sans doute ils sont heureux.
FATIME.
Pourquoi donc aujourd'hui vous déclarer contre
eux?
A la loi musulmane à jamais asservie,
Vous allez des chrétiens devenir l'ennemie;
Vous allez épouser leur superbe vainqueur.
ZAÏRE.
Qui lui refuserait le présent de son coeur(18)?
De toute ma faiblesse il faut que je convienne;
Peut-être sans l'amour j'aurais été
chrétienne;
Peut-être qu'à ta loi j'aurais sacrifié:
Mais Orosmane m'aime, et j'ai tout oublié.
Je ne vois qu'Orosmane, et mon âme enivrée
Se remplit du bonheur de s'en voir adorée.
Mets-toi devant les yeux sa grâce, ses exploits;
Songe à ce bras puissant, vainqueur de tant de
rois,
A cet aimable front que la gloire environne:
Je ne te parle point du sceptre qu'il me donne;
Non, la reconnaissance est un faible retour,
Un tribut offensant, trop peu fait pour l'amour.
Mon coeur aime Orosmane, et non son diadème(19);
Chère Fatime, en lui je n'aime que lui-même.
Peut-être j'en crois trop un penchant si flatteur;
Mais si le ciel, sur lui déployant sa rigueur,
Aux fers que j'ai portés eût condamné
sa vie,
Si le ciel sous mes lois eût rangé la Syrie,
Ou mon amour me trompe, ou Zaïre aujourd'hui
Pour l'élever à soi descendrait jusqu'à
lui.
FATIME.
On marche vers ces lieux; sans doute c'est lui-même.
ZAÏRE.
Mon coeur, qui le prévient, m'annonce ce que j'aime.
Depuis deux jours, Fatime, absent de ce palais,
Enfin son tendre amour le rend à mes souhaits.
SCÈNE II.
OROSMANE, ZAÏRE, FATIME.
OROSMANE.
Vertueuse Zaïre, avant que l'hyménée
Joigne à jamais nos coeurs et notre destinée,
J'ai cru, sur mes projets, sur vous, sur mon amour,
Devoir en musulman vous parler sans détour.
Les soudans qu'à genoux cet univers contemple,
Leurs usages, leurs droits, ne sont point mon exemple;
Je sais que notre loi, favorable aux plaisirs,
Ouvre un champ sans limite à nos vastes désirs;
Que je puis à mon gré, prodiguant mes tendresses,
Recevoir à mes pieds l'encens de mes maîtresses;
Et tranquille au sérail, dictant mes volontés,
Gouverner mon pays du sein des voluptés.
Mais la mollesse est douce, et sa suite est cruelle;
Je vois autour de moi cent rois vaincus par elle;
Je vois de Mahomet ces lâches successeurs,
Ces califes tremblants dans leurs tristes grandeurs,
Couchés sur les débris de l'autel et du
trône,
Sous un nom sans pouvoir languir dans Babylone:
Eux qui seraient encore, ainsi que leurs aïeux,
Maîtres du monde entier s'ils l'avaient été
d'eux.
Bouillon leur arracha Solyme et la Syrie;
Mais bientôt, pour punir une secte ennemie,
Dieu suscita le bras du puissant Saladin;
Mon père, après sa mort, asservit le Jourdain;
Et moi, faible héritier de sa grandeur nouvelle,
Maître encore incertain d'un État qui chancelle,
Je vois ces fiers chrétiens, de rapine altérés,
Des bords de l'Occident vers nos bords attirés;
Et lorsque la trompette et la voix de la guerre
Du Nil au Pont-Euxin font retentir la terre,
Je n'irai point, en proie à de lâches amours,
Aux langueurs d'un sérail abandonner mes jours.
J'atteste ici la gloire, et Zaïre, et ma flamme,
De ne choisir que vous pour maîtresse et pour femme,
De vivre votre ami, votre amant, votre époux,
De partager mon coeur entre la guerre et vous.
Ne croyez pas non plus que mon honneur confie
La vertu d'une épouse à ces monstres d'Asie,
Du sérail des soudans gardes injurieux,
Et des plaisirs d'un maître esclaves odieux.
Je sais vous estimer autant que je vous aime,
Et sur votre vertu me fier à vous-même.
Après un tel aveu, vous connaissez mon coeur;
Vous sentez qu'en vous seule il a mis son bonheur.
Vous comprenez assez quelle amertume affreuse
Corromprait de mes jours la durée odieuse,
Si vous ne receviez les dons que je vous fais
Qu'avec ces sentiments que l'on doit aux bienfaits.
Je vous aime, Zaïre, et j'attends de votre âme
Un amour qui réponde à ma brûlante
flamme.
Je l'avouerai, mon coeur ne veut rien qu'ardemment;
Je me croirais haï d'être aimé faiblement.
De tous mes sentiments tel est le caractère.
Je veux avec excès vous aimer et vous plaire.
Si d'un égal amour votre coeur est épris,
Je viens vous épouser, mais c'est à ce
seul prix;
Et du noeud de l'hymen l'étreinte dangereuse
Me rend infortuné s'il ne vous rend heureuse.
ZAÏRE.
Vous, seigneur, malheureux! Ah! si votre grand coeur
A sur mes sentiments pu fonder son bonheur,
S'il dépend en effet de mes flammes secrètes,
Quel mortel fut jamais plus heureux que vous l'êtes!
Ces noms chers et sacrés, et d'amant, et d'époux,
Ces noms nous sont communs: et j'ai par-dessus vous
Ce plaisir si flatteur à ma tendresse extrême,
De tenir tout, seigneur, du bienfaiteur que j'aime;
De voir que ses bontés font seules mes destins;
D'être l'ouvrage heureux de ses augustes mains;
De révérer, d'aimer un héros que
j'admire.
Oui, si parmi les coeurs soumis à votre empire
Vos yeux ont discerné les hommages du mien,
Si votre auguste choix...
SCÈNE III.
OROSMANE, ZAÏRE, FATIME,
CORASMIN.
CORASMIN.
Cet esclave chrétien
Qui sur sa foi, seigneur, a passé dans la France,
Revient au moment même, et demande audience.
FATIME.
O ciel!
OROSMANE.
Il peut entrer. Pourquoi ne vient-il pas?
CORASMIN.
Dans la première enceinte il arrête ses pas.
Seigneur, je n'ai pas cru qu'aux regards de son maître,
Dans ces augustes lieux un chrétien pût
paraître.
OROSMANE.
Qu'il paraisse. En tous lieux, sans manquer de respect,
Chacun peut désormais jouir de mon aspect.
Je vois avec mépris ces maximes terribles
Qui font de tant de rois des tyrans invisibles.
SCÈNE IV.
OROSMANE, ZAÏRE, FATIME,
CORASMIN, NÉRESTAN.
NÉRESTAN.
Respectable ennemi qu'estiment les chrétiens,
Je reviens dégager mes serments et les tiens;
J'ai satisfait à tout; c'est à toi d'y
souscrire;
Je te fais apporter la rançon de Zaïre,
Et celle de Fatime, et de dix chevaliers,
Dans les murs de Solyme illustres prisonniers.
Leur liberté par moi trop longtemps retardée,
Quand je reparaîtrais leur dut être accordée:
Sultan, tiens ta parole; ils ne sont plus à toi,
Et dès ce moment même ils sont libres par
moi.
Mais, grâces à mes soins, quand leur chaîne
est brisée,
A t'en payer le prix ma fortune épuisée,
Je ne le cèle pas, m'ôte l'espoir heureux
De faire ici pour moi ce que je fais pour eux.
Une pauvreté noble est tout ce qui me reste.
J'arrache des chrétiens à leur prison funeste;
Je remplis mes serments, mon honneur, mon devoir;
Il me suffit: je viens me mettre en ton pouvoir;
Je me rends prisonnier, et demeure en otage.
OROSMANE.
Chrétien, je suis content de ton noble courage;
Mais ton orgueil ici se serait-il flatté
D'effacer Orosmane en générosité?
Reprends ta liberté, remporte tes richesses,
A l'or de ces rançons joins mes justes largesses:
Au lieu de dix chrétiens que je dus t'accorder,
Je t'en veux donner cent; tu les peux demander.
Qu'ils aillent sur tes pas apprendre à ta patrie
Qu'il est quelques vertus au fond de la Syrie;
Qu'ils jugent en partant qui méritait le mieux,
Des Français ou de moi, l'empire de ces lieux(20).
Mais parmi ces chrétiens que ma bonté délivre,
Lusignan ne fut point réservé pour te suivre:
De ceux qu'on peut te rendre il est seul excepté;
Son nom serait suspect à mon autorité:
Il est du sang français qui régnait à
Solyme;
On sait son droit au trône, et ce droit est un
crime:
Du destin qui fait tout, tel est l'arrêt cruel;
Si j'eusse été vaincu, je serais criminel.
Lusignan dans les fers finira sa carrière,
Et jamais du soleil ne verra la lumière.
Je le plains, mais pardonne à la nécessité
Ce reste de vengeance et de sévérité.
Pour Zaïre, crois-moi, sans que ton coeur s'offense,
Elle n'est pas d'un prix qui soit en ta puissance;
Tes chevaliers français, et tous leurs souverains,
S'uniraient vainement pour l'ôter de mes mains;
Tu peux partir.
NÉRESTAN.
Qu'entends-je? Elle naquit chrétienne.
J'ai pour la délivrer ta parole et la sienne;
Et quant à Lusignan, ce vieillard malheureux,
Pourrait-il?...
OROSMANE.
Je t'ai dit, chrétien, que je le veux.
J'honore ta vertu; mais cette humeur altière,
Se faisant estimer, commence à me déplaire:
Sors, et que le soleil, levé sur mes États,
Demain près du Jourdain ne te retrouve pas.
(Nérestan sort.)
FATIME.
O Dieu, secourez-nous!
OROSMANE.
Et vous, allez, Zaïre,
Prenez dans le sérail un souverain empire;
Commandez en sultane, et je vais ordonner
La pompe d'un hymen qui vous doit couronner.
SCÈNE V.
OROSMANE, CORASMIN.
OROSMANE.
Corasmin, que veut donc cet esclave infidèle?
Il soupirait... ses yeux se sont tournés vers
elle;
Les as-tu remarqués?
CORASMIN(21).
Que dites-vous, seigneur?
De ce soupçon jaloux écoutez-vous l'erreur?
OROSMANE.
Moi, jaloux! qu'à ce point ma fierté s'avilisse!
Que j'éprouve l'horreur de ce honteux supplice!
Moi, que je puisse aimer comme l'on sait haïr(22)?
Quiconque est soupçonneux invite à le trahir.
Je vois à l'amour seul ma maîtresse asservie;
Cher Corasmin, je l'aime avec idolâtrie:
Mon amour est plus fort, plus grand que mes bienfaits.
Je ne suis point jaloux... Si je l'étais jamais...
Si mon coeur... Ah! chassons cette importune idée:
D'un plaisir pur et doux mon âme est possédée.
Va, fais tout préparer pour ces moments heureux
Qui vont joindre ma vie à l'objet de mes voeux.
Je vais donner une heure aux soins de mon empire,
Et le reste du jour sera tout à Zaïre(23).
FIN DU PREMIER ACTE.
ACTE DEUXIÈME.
SCÈNE I.
NÉRESTAN, CHATILLON.
CHATILLON.
O brave Nérestan, chevalier généreux,
Vous qui brisez les fers de tant de malheureux,
Vous, sauveur des chrétiens, qu'un Dieu sauveur
envoie,
Paraissez, montrez-vous, goûtez la douce joie
De voir nos compagnons pleurant à vos genoux,
Baiser l'heureuse main qui nous délivre tous.
Aux portes du sérail en foule ils vous demandent;
Ne privez point leurs yeux du héros qu'ils attendent,
Et qu'unis à jamais sous notre bienfaiteur...
NÉRESTAN.
Illustre Chatillon, modérez cet honneur;
J'ai rempli d'un Français le devoir ordinaire:
J'ai fait ce qu'à ma place on vous aurait vu faire.
CHATILLON.
Sans doute; et tout chrétien, tout digne chevalier,
Pour sa religion se doit sacrifier;
Et la félicité des coeurs tels que les
nôtres
Consiste à tout quitter pour le bonheur des autres.
Heureux, à qui le ciel a donné le pouvoir
De remplir comme vous un si noble devoir!
Pour nous, tristes jouets du sort qui nous opprime,
Nous, malheureux Français, esclaves dans Solyme,
Oubliés dans les fers, où longtemps, sans
secours,
Le père d'Orosmane abandonna nos jours,
Jamais nos yeux sans vous ne reverraient la France.
NÉRESTAN.
Dieu s'est servi de moi, seigneur: sa providence
De ce jeune Orosmane a fléchi la rigueur.
Mais quel triste mélange altère ce bonheur!
Que de ce fier soudan la clémence odieuse
Répand sur ses bienfaits une amertume affreuse!
Dieu me voit et m'entend; il sait si dans mon coeur
J'avais d'autres projets que ceux de sa grandeur.
Je faisais tout pour lui: j'espérais de lui rendre
Une jeune beauté, qu'à l'âge le plus
tendre
Le cruel Noradin fit esclave avec moi,
Lorsque les ennemis de notre auguste foi,
Baignant de notre sang la Syrie enivrée,
Surprirent Lusignan vaincu dans Césarée.
Du sérail des sultans sauvé par des chrétiens,
Remis depuis trois ans dans mes premiers liens,
Renvoyé dans Paris sur ma seule parole,
Seigneur, je me flattais, espérance frivole!
De ramener Zaïre à cette heureuse cour
Où Louis des vertus a fixé le séjour.
Déjà même la reine, à mon
zèle propice,
Lui tendait de son trône une main protectrice.
Enfin, lorsqu'elle touche au moment souhaité,
Qui la tirait du sein de la captivité,
On la retient... Que dis-je?... Ah! Zaïre elle-même,
Oubliant les chrétiens pour ce soudan qui l'aime...
N'y pensons plus... Seigneur, un refus plus cruel
Vient m'accabler encor d'un déplaisir mortel;
Des chrétiens malheureux l'espérance est
trahie.
CHATILLON.
Je vous offre pour eux ma liberté, ma vie;
Disposez-en, seigneur, elle vous appartient.
NÉRESTAN.
Seigneur, ce Lusignan, qu'à Solyme on retient,
Ce dernier d'une race en héros si féconde,
Ce guerrier dont la gloire avait rempli le monde,
Ce héros malheureux, de Bouillon descendu,
Aux soupirs des chrétiens ne sera point rendu.
CHATILLON.
Seigneur, s'il est ainsi, votre faveur est vaine
Quel indigne soldat voudrait briser sa chaîne,
Alors que dans les fers son chef est retenu?
Lusignan, comme à moi, ne vous est pas connu.
Seigneur, remerciez le ciel, dont la clémence
A pour votre bonheur placé votre naissance
Longtemps après ces jours à jamais détestés,
Après ces jours de sang et de calamités,
Où je vis sous le joug de nos barbares maîtres
Tomber ces murs sacrés conquis par nos ancêtres.
Ciel! si vous aviez vu ce temple abandonné,
Du Dieu que nous servons le tombeau profané,
Nos pères, nos enfants, nos filles et nos femmes,
Au pied de nos autels expirant dans les flammes,
Et notre dernier roi, courbé du faix des ans,
Massacré sans pitié sur ses fils expirants!
Lusignan, le dernier de cette auguste race,
Dans ces moments affreux ranimant notre audace,
Au milieu des débris des temples renversés,
Des vainqueurs, des vaincus, et des morts entassés,
Terrible, et d'une main reprenant cette épée,
Dans le sang infidèle à tout moment trempée,
Et de l'autre à nos yeux montrant avec fierté
De notre sainte foi le signe redouté,
Criant à haute voix: Français, soyez fidèles...
Sans doute en ce moment, le couvrant de ses ailes,
La vertu du Très Haut, qui nous sauve aujourd'hui,
Aplanissait sa route, et marchait devant lui;
Et des tristes chrétiens la foule délivrée
Vint porter avec nous ses pas dans Césarée.
Là, par nos chevaliers, d'une commune voix,
Lusignan fut choisi pour nous donner des lois.
O mon cher Nérestan! Dieu, qui nous humilie,
N'a pas voulu sans doute, en cette courte vie,
Nous accorder le prix qu'il doit à la vertu;
Vainement pour son nom nous avons combattu.
Ressouvenir affreux, dont l'horreur me dévore!
Jérusalem en cendre, hélas! fumait encore,
Lorsque dans notre asile attaqués et trahis,
Et livrés par un Grec à nos fiers ennemis,
La flamme, dont brûla Sion désespérée,
S'étendit en fureur aux murs de Césarée:
Ce fut là le dernier de trente ans de revers;
Là, je vis Lusignan chargé d'indignes fers:
Insensible à sa chute, et grand dans ses misères,
Il n'était attendri que des maux de ses frères.
Seigneur, depuis ce temps, ce père des chrétiens,
Resserré loin de nous, blanchi dans ses liens,
Gémit dans un cachot, privé de la lumière,
Oublié de l'Asie et de l'Europe entière.
Tel est son sort affreux: qui pourrait aujourd'hui(24),
Quand il souffre pour nous, se voir heureux sans lui?
NÉRESTAN.
Ce bonheur, il est vrai, serait d'un coeur barbare.
Que je hais le destin qui de lui nous sépare!
Que vers lui vos discours m'ont sans peine entraîné!
Je connais ses malheurs, avec eux je suis né;
Sans un trouble nouveau je n'ai pu les entendre;
Votre prison, la sienne, et Césarée en
cendre,
Sont les premiers objets, sont les premiers revers
Qui frappèrent mes yeux à peine encore
ouverts.
Je sortais du berceau; ces images sanglantes
Dans vos tristes récits me sont encor présentes.
Au milieu des chrétiens dans un temple immolés,
Quelques enfants, seigneur, avec moi rassemblés,
Arrachés par des mains de carnage fumantes
Aux bras ensanglantés de nos mères tremblantes,
Nous fûmes transportés dans ce palais des
rois,
Dans ce même sérail, seigneur, où
je vous vois.
Noradin m'éleva près de cette Zaïre,
Qui depuis... pardonnez si mon coeur en soupire,
Qui depuis égarée en ce funeste lieu,
Pour un maître barbare abandonna son Dieu.
CHATILLON.
Telle est des musulmans la funeste prudence.
De leurs chrétiens captifs ils séduisent
l'enfance;
Et je bénis le ciel, propice à nos desseins,
Qui dans vos premiers ans vous sauva de leurs mains.
Mais, seigneur, après tout, cette Zaïre même,
Qui renonce aux chrétiens pour le soudan qui l'aime,
De son crédit au moins nous pourrait secourir:
Qu'importe de quel bras Dieu daigne se servir?
M'en croirez-vous? Le juste, aussi bien que le sage,
Du crime et du malheur sait tirer avantage.
Vous pourriez de Zaïre employer la faveur
A fléchir Orosmane, à toucher son grand
coeur,
A nous rendre un héros que lui-même a dû
plaindre,
Que sans doute il admire, et qui n'est plus à
craindre.
NÉRESTAN.
Mais ce même héros, pour briser ses liens,
Voudra-t-il qu'on s'abaisse à ces honteux moyens?
Et quand il le voudrait, est-il en ma puissance
D'obtenir de Zaïre un moment d'audience?
Croyez-vous qu'Orosmane y daigne consentir?
Le sérail à ma voix pourra-t-il se rouvrir?
Quand je pourrais enfin paraître devant elle,
Que faut-il espérer d'une femme infidèle,
A qui mon seul aspect doit tenir lieu d'affront,
Et qui lira sa honte écrite sur mon front?
Seigneur, il est bien dur, pour un coeur magnanime,
D'attendre des secours de ceux qu'on mésestime
Leurs refus sont affreux, leurs bienfaits font rougir.
CHATILLON.
Songez à Lusignan, songez à le servir.
NÉRESTAN.
Eh bien!... Mais quels chemins jusqu'à cette infidèle
Pourront... On vient à nous. Que vois-je! ô
ciel! c'est elle.
SCÈNE II.
ZAÏRE, CHATILLON, NÉRESTAN.
ZAÏRE, à Nérestan.
C'est vous, digne Français, à qui je viens
parler.
Le soudan le permet, cessez de vous troubler;
Et rassurant mon coeur, qui tremble à votre approche,
Chassez de vos regards la plainte et le reproche.
Seigneur, nous nous craignons, nous rougissons tous deux;
Je souhaite et je crains de rencontrer vos yeux.
L'un à l'autre attachés depuis notre naissance,
Une affreuse prison renferma notre enfance;
Le sort nous accabla du poids des mêmes fers,
Que la tendre amitié nous rendait plus légers.
Il me fallut depuis gémir de votre absence;
Le ciel porta vos pas aux rives de la France:
Prisonnier dans Solyme, enfin je vous revis;
Un entretien plus libre alors m'était permis.
Esclave dans la foule, où j'étais confondue,
Aux regards du soudan je vivais inconnue:
Vous daignâtes bientôt, soit grandeur, soit
pitié,
Soit plutôt digne effet d'une pure amitié,
Revoyant des Français le glorieux empire,
Y chercher la rançon de la triste Zaïre
Vous l'apportez: le ciel a trompé vos bienfaits;
Loin de vous, dans Solyme, il m'arrête à
jamais.
Mais quoi que ma fortune ait d'éclat et de charmes,
Je ne puis vous quitter sans répandre des larmes.
Toujours de vos bontés je vais m'entretenir,
Chérir de vos vertus le tendre souvenir,
Comme vous, des humains soulager la misère,
Protéger les chrétiens, leur tenir lieu
de mère;
Vous me les rendez chers, et ces infortunés...
NÉRESTAN.
Vous, les protéger! vous, qui les abandonnez!
Vous, qui des Lusignan foulant aux pieds la cendre...
ZAÏRE.
Je la viens honorer, seigneur, je viens vous rendre
Le dernier de ce sang, votre amour, votre espoir:
Oui, Lusignan est libre, et vous l'allez revoir.
CHATILLON.
O ciel! nous reverrions notre appui, notre père!
NÉRESTAN.
Les chrétiens vous devraient une tête si
chère!
ZAÏRE.
J'avais sans espérance osé la demander
Le généreux soudan veut bien nous l'accorder:
On ramène en ces lieux.
NÉRESTAN.
Que mon âme est émue!
ZAÏRE.
Mes larmes, malgré moi, me dérobent sa vue;
Ainsi que ce vieillard, j'ai langui dans les fers;
Qui ne sait compatir aux maux qu'on a soufferts(25)!
NÉRESTAN.
Grand Dieu! que de vertu dans une âme infidèle!
SCÈNE III.
ZAÏRE, LUSIGNAN, CHATILLON,
NÉRESTAN,
PLUSIEURS ESCLAVES CHRÉTIENS.
LUSIGNAN.
Du séjour du trépas quelle voix me rappelle(26)?
Suis-je avec des chrétiens?... Guidez mes pas
tremblants.
Mes maux m'ont affaibli plus encor que mes ans.
(En s'asseyant.)
Suis-je libre en effet?
ZAÏRE.
Oui, seigneur, oui, vous l'êtes.
CHATILLON.
Vous vivez, vous calmez nos douleurs inquiètes.
Tous nos tristes chrétiens...
LUSIGNAN.
O jour! ô douce voix!
Chatillon, c'est donc vous? c'est vous que je revois!
Martyr, ainsi que moi, de la foi de nos pères,
Le Dieu que nous servons finit-il nos misères?
En quels lieux sommes-nous? Aidez mes faibles yeux.
CHATILLON..
C'est ici le palais qu'ont bâti vos aïeux;
Du fils de Noradin c'est le séjour profane.
ZAÏRE.
Le maître de ces lieux, le puissant Orosmane,
Sait connaître, seigneur, et chérir la vertu.
(En montrant Nérestan.)
Ce généreux Français, qui vous est
inconnu,
Par la gloire amené des rives de la France,
Venait de dix chrétiens payer la délivrance;
Le soudan, comme lui, gouverné par l'honneur,
Croit, en vous délivrant, égaler son grand
coeur.
LUSIGNAN.
Des chevaliers français tel est le caractère(27);
Leur noblesse en tout temps me fut utile et chère.
Trop digne chevalier, quoi! vous passez les mers
Pour soulager nos maux, et pour briser nos fers?
Ah! parlez, à qui dois-je un service si rare?
NÉRESTAN.
Mon nom est Nérestan; le sort, longtemps barbare,
Qui dans les fers ici me mit presque en naissant,
Me fit quitter bientôt l'empire du Croissant.
A la cour de Louis, guidé par mon courage,
De la guerre sous lui j'ai fait l'apprentissage;
Ma fortune et mon rang sont un don de ce roi,
Si grand par sa valeur, et plus grand par sa foi.
Je le suivis, seigneur, au bord de la Charente,
Lorsque du fier Anglais la valeur menaçante,
Cédant à nos efforts trop longtemps captivés,
Satisfit en tombant aux lis qu'ils ont bravés(28).
Venez, prince, et montrez au plus grand des monarques
De vos fers glorieux les vénérables marques;
Paris va révérer le martyr de la croix,
Et la cour de Louis est l'asile des rois(29).
LUSIGNAN.
Hélas! de cette cour j'ai vu jadis la gloire.
Quand Philippe à Bovine enchaînait la victoire,
Je combattais, seigneur, avec Montmorenci,
Melun, d'Estaing, de Nesle, et ce fameux Couci.
Mais à revoir Paris je ne dois plus prétendre:
Vous voyez qu'au tombeau je suis prêt à
descendre:
Je vais au Roi des rois demander aujourd'hui
Le prix de tous les maux que j'ai soufferts pour lui.
Vous, généreux témoins de mon heure
dernière,
Tandis qu'il en est temps, écoutez ma prière:
Nérestan, Chatillon, et vous... de qui les pleurs
Dans ces moments si chers honorent mes malheurs,
Madame, ayez pitié du plus malheureux père,
Qui jamais ait du ciel éprouvé la colère,
Qui répand devant vous des larmes que le temps
Ne peut encor tarir dans mes yeux expirants.
Une fille, trois fils, ma superbe espérance,
Me furent arrachés dès leur plus tendre
enfance;
O mon cher Chatillon, tu dois t'en souvenir!
CHATILLON.
De vos malheurs encor vous me voyez frémir.
LUSIGNAN.
Prisonnier avec moi dans Césarée en flamme,
Tes yeux virent périr mes deux fils et ma femme.
CHATILLON.
Mon bras chargé de fers ne les put secourir.
LUSIGNAN.
Hélas! et j'étais père, et je ne
pus mourir!
Veillez du haut des cieux, chers enfants que j'implore,
Sur mes autres enfants, s'ils sont vivants encore.
Mon dernier fils, ma fille, aux chaînes réservés,
Par de barbares mains pour servir conservés,
Loin d'un père accablé, furent portés
ensemble
Dans ce même sérail où le ciel nous
rassemble.
CHATILLON.
Il est vrai, dans l'horreur de ce péril nouveau,
Je tenais votre fille à peine en son berceau;
Ne pouvant la sauver, seigneur, j'allais moi-même
Répandre sur son front l'eau sainte du baptême,
Lorsque les Sarrasins, de carnage fumants,
Revinrent l'arracher à mes bras tout sanglants.
Votre plus jeune fils, à qui les destinées
Avaient à peine encore accordé quatre années,
Trop capable déjà de sentir son malheur,
Fut dans Jérusalem conduit avec sa soeur.
NÉRESTAN.
De quel ressouvenir mon âme est déchirée!
A cet âge fatal j'étais dans Césarée;
Et tout couvert de sang, et chargé de liens,
Je suivis en ces lieux la foule des chrétiens.
LUSIGNAN.
Vous... seigneur!... Ce sérail éleva votre
enfance?...
(En les regardant.)
Hélas! de mes enfants auriez-vous connaissance?
Ils seraient de votre âge, et peut-être mes
yeux...
Quel ornement, madame, étranger en ces lieux?
Depuis quand l'avez-vous?
ZAÏRE.
Depuis que je respire.
Seigneur... eh quoi! d'où vient que votre âme
soupire?
(Elle lui donne la croix.)
LUSIGNAN.
Ah! daignez confier à mes tremblantes mains...
ZAÏRE.
De quel trouble nouveau tous mes sens sont atteints!
(Il l'approche de sa bouche en pleurant.)
Seigneur, que faites-vous?
LUSIGNAN.
O ciel! ô Providence!
Mes yeux, ne trompez point ma timide espérance;
Serait-il bien possible? oui, c'est elle... je voi
Ce présent qu'une épouse avait reçu
de moi,
Et qui de mes enfants ornait toujours la tête,
Lorsque de leur naissance on célébrait
la fête;
Je revois... je succombe à mon saisissement.
ZAÏRE.
Qu'entends-je? et quel soupçon m'agite en ce moment?
Ah, seigneur!...
LUSIGNAN.
Dans l'espoir dont j'entrevois les charmes,
Ne m'abandonnez pas, Dieu qui voyez mes larmes!
Dieu mort sur cette croix, et qui revis pour nous(30),
Parle, achève, ô mon Dieu! ce sont là
de tes coups.
Quoi! madame, en vos mains elle était demeurée?
Quoi! tous les deux captifs, et pris dans Césarée?
ZAÏRE.
Oui, seigneur.
NÉRESTAN.
Se peut-il?
LUSIGNAN.
Leur parole, leurs traits,
De leur mère en effet sont les vivants portraits.
Oui, grand Dieu! tu le veux, tu permets que je voie!...
Dieu, ranime mes sens trop faibles pour ma joie!
Madame.,. Nérestan... soutiens-moi, Chatillon...
Nérestan, si je dois vous nommer de ce nom,
Avez-vous dans le sein la cicatrice heureuse
Du fer dont à mes yeux une main furieuse...
NÉRESTAN.
Oui, seigneur, il est vrai.
LUSIGNAN.
Dieu juste! heureux moments!
NÉRESTAN, se jetant à
genoux.
Ah, seigneur! ah, Zaïre!
LUSIGNAN.
Approchez, mes enfants.
NÉRESTAN.
Moi, votre fils!
ZAÏRE.
Seigneur!
LUSIGNAN.
Heureux jour qui m'éclaire!
Ma fille, mon cher fils! embrassez votre père.
CHATILLON.
Que d'un bonheur si grand mon coeur se sent toucher!
LUSIGNAN.
De vos bras, mes enfants, je ne puis m'arracher.
Je vous revois enfin, chère et triste famille,
Mon fils, digne héritier... vous... hélas!
vous, ma fille!
Dissipez mes soupçons, ôtez-moi cette horreur,
Ce trouble qui m'accable au comble du bonheur.
Toi qui seul as conduit sa fortune et la mienne,
Mon Dieu qui me la rends, me la rends-tu chrétienne?
Tu pleures, malheureuse, et tu baisses les yeux!
Tu te tais! je t'entends! ô crime! ô justes
cieux!
ZAÏRE.
Je ne puis vous tromper; sous les lois d'Orosmane....
Punissez votre fille... elle était musulmane.
LUSIGNAN.
Que la foudre en éclats ne tombe que sur moi!
Ah! mon fils! à ces mots j'eusse expiré
sans toi.
Mon Dieu! j'ai combattu soixante ans pour ta gloire;
J'ai vu tomber ton temple, et périr ta mémoire;
Dans un cachot affreux abandonné vingt ans,
Mes larmes t'imploraient pour mes tristes enfants;
Et lorsque ma famille est par toi réunie,
Quand je trouve une fille, elle est ton ennemie!
Je suis bien malheureux... C'est ton père, c'est
moi,
C'est ma seule prison qui t'a ravi ta foi.
Ma fille, tendre objet de mes dernières peines,
Songe au moins, songe au sang qui coule dans tes veines;
C'est le sang de vingt rois, tous chrétiens comme
moi;
C'est le sang des héros, défenseurs de
ma loi;
C'est le sang des martyrs... O fille encor trop chère!
Connais-tu ton destin? sais-tu quelle est ta mère?
Sais-tu bien qu'à l'instant que son flanc mit
au jour
Ce triste et dernier fruit d'un malheureux amour,
Je la vis massacrer par la main forcenée,
Par la main des brigands à qui tu t'es donnée!
Tes frères, ces martyrs égorgés
à mes yeux,
T'ouvrent leurs bras sanglants, tendus du haut des cieux;
Ton Dieu que tu trahis, ton Dieu que tu blasphèmes,
Pour toi, pour l'univers, est mort en ces lieux mêmes;
En ces lieux où mon bras le servit tant de fois,
En ces lieux où son sang te parle par ma voix.
Vois ces murs, vois ce temple envahi par tes maîtres;
Tout annonce le Dieu qu'ont vengé tes ancêtres.
Tourne les yeux, sa tombe est près de ce palais;
C'est ici la montagne où, lavant nos forfaits,
Il voulut expirer sous les coups de l'impie;
C'est là que de sa tombe il rappela sa vie.
Tu ne saurais marcher dans cet auguste lieu,
Tu n'y peux faire un pas, sans y trouver ton Dieu;
Et tu n'y peux rester, sans renier ton père,
Ton honneur qui te parle, et ton Dieu qui t'éclaire.
Je te vois dans mes bras, et pleurer, et frémir;
Sur ton front pâlissant Dieu met le repentir;
Je vois la vérité dans ton coeur descendue;
Je retrouve ma fille après l'avoir perdue;
Et je reprends ma gloire et ma félicité
En dérobant mon sang à l'infidélité.
NÉRESTAN.
Je revois donc ma soeur!... Et son âme...
ZAÏRE.
Ah! mon père,
Cher auteur de mes jours, parlez, que dois-je faire?
LUSIGNAN.
M'ôter, par un seul mot, ma honte et mes ennuis,
Dire: Je suis chrétienne.
ZAÏRE.
Oui... seigneur... je le suis.
LUSIGNAN.
Dieu, reçois son aveu du sein de ton empire!
SCÈNE IV.
ZAÏRE, LUSIGNAN, CHATILLON,
NÉRESTAN, CORASMIN.
CORASMIN.
Madame, le soudan m'ordonne de vous dire
Qu'à l'instant de ces lieux il faut vous retirer,
Et de ces vils chrétiens surtout vous séparer.
Vous, Français, suivez-moi; de vous je dois répondre.
CHATILLON.
Où sommes-nous,grand Dieu!Quel
coup vient nous confondre!
LUSIGNAN.
Notre courage, amis, doit ici s'animer.
ZAÏRE.
Hélas, seigneur!
LUSIGNAN.
O vous que je n'ose nommer,
Jurez-moi de garder un secret si funeste.
ZAÏRE.
Je vous le jure.
LUSIGNAN.
Allez, le ciel fera le reste. |
FIN DU DEUXIÈME ACTE(31).
Troisième acte.
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