SCÈNE I.
ALCMÉON, THÉANDRE.
(39)ALCMÉON.
Tu le vois, j'ai franchi cet intervalle immense
Que mit du trône à moi mon indigne naissance.
Oui, tout me favorise; oui, tout sera pour moi.
Vainqueur de tous côtés, on m'aime et je
suis roi;
Tandis que mon rival, méditant sa vengeance,
Va des rois ennemis implorer l'assistance.
L'hymen me paie enfin le prix de ma valeur;
Je ne vois qu'Ériphyle, un sceptre, et mon bonheur.
THÉANDRE.
Et les dieux!...
ALCMÉON.
Que dis-tu? ma gloire est leur ouvrage.
Au pied de leurs autels je viens en faire hommage.
Entrons...
(Alcméon et Théandre marchent vers la porte
du temple.)
Ces murs sacrés s'ébranlent à mes yeux!...
Quelle plaintive voix s'élève dans ces
lieux?
THÉANDRE.
Ah! mon fils, de ce jour les prodiges funestes
Sont les avant-coureurs des vengeances célestes.
Craignez...
ALCMÉON.
L'air s'obscurcit... Qu'entends-je? quels éclats!
THÉANDRE.
O ciel!
ALCMÉON.
La terre tremble et fuit devant mes pas.
THÉANDRE.
Les dieux même ont brisé l'éternelle
barrière
Dont ils ont séparé l'enfer et la lumière.
Amphiaraüs, dit-on, bravant les lois du sort,
Apparaît aujourd'hui du séjour de la mort:
Moi-même, dans la nuit, au milieu du silence,
J'entendais une voix qui demandait vengeance.
Assassins, disait-elle, il est temps de trembler;
Assassins, l'heure approche, et le sang va couler.
La vérité terrible éclaire enfin
l'abîme
Où dans l'impunité s'était caché
le crime.
Ces mots, je l'avouerai, m'ont glacé de terreur.
ALCMÉON.
Laisse, laisse aux méchants l'épouvante
et l'horreur.
C'est sur leurs attentats que mon espoir se fonde;
Ce sont eux qu'on menace, et si la foudre gronde,
La foudre me rassure, et ce ciel que tu crains,
Pour les mieux écraser, la mettra dans mes mains.
THÉANDRE.
Eh! c'est ce qui pour vous m'effraie et m'intimide.
ALCMÉON.
Crains-tu donc que mon bras ne punisse Hermogide?
Lui, l'ennemi des dieux, des hommes et des lois!
Lui, dont la main versa tout le sang de nos rois!
Quand pourrai-je venger ce meurtre abominable?
THÉANDRE.
Je souhaite, Alcméon, qu'il soit le moins coupable.
ALCMÉON.
Comment, que me dis-tu?
THÉANDRE.
De tristes vérités.
Peut-être contre vous les dieux sont irrités.
ALCMÉON.
Contre moi!
THÉANDRE.
Des héros imitateur fidèle,
Vous jurez aux forfaits une guerre immortelle;
Vous vous croyez, mon fils, armé pour les venger;
Gardez de les défendre et de les partager.
ALCMÉON.
Comment! que dites-vous?
THÉANDRE.
Vous êtes jeune encore:
A peine aviez-vous vu votre première aurore,
Quand ce roi malheureux descendit chez les morts.
Peut-être ignorez-vous ce qu'on disait alors,
Et de la cour du roi quel fut l'affreux langage.
ALCMÉON.
Eh bien?
THÉANDRE.
Je vais vous faire un trop sensible outrage;
Le secret est horrible, il faut le révéler:
Je vous tiens lieu de père, et je dois vous parler(40).
ALCMÉON.
Eh bien! que disait-on? achève.
THÉANDRE.
Que la reine
Avait lié son coeur d'une coupable chaîne;
Qu'au barbare Hermogide elle promit sa main,
Et jusqu'à son époux conduisit l'assassin.
ALCMÉON.
Rends grâce à l'amitié qui pour toi
m'intéresse:
Si tout autre que toi soupçonnait la princesse,
Si quelque audacieux avait pu l'offenser...
Mais que dis-je! toi-même, as-tu pu le penser?
Peux-tu me présenter ce poison que l'envie
Répand aveuglément sur la plus belle vie?
Tu connais peu la cour; mais la crédulité(41)
Aiguise ainsi les traits de la malignité;
Vos oisifs courtisans, que les chagrins dévorent,
S'efforcent d'obscurcir les astres qu'ils adorent:
Si l'on croit de leurs yeux le regard pénétrant(42),
Tout ministre est un traître, et tout prince un
tyran:
L'hymen n'est entouré que de feux adultères,
Le frère à ses rivaux est vendu par ses
frères;
Et sitôt qu'un grand roi penche vers son déclin,
Ou son fils, ou sa femme, ont hâté son destin.
Je hais de ces soupçons la barbare imprudence:
Je crois que sur la terre il est quelque innocence;
Et mon coeur, repoussant ces sentiments cruels,
Aime à juger par lui du reste des mortels.
Qui croit toujours le crime, en paraît trop capable.
A mes yeux comme aux tiens Hermogide est coupable:
Lui seul a pu commettre un meurtre si fatal;
Lui seul est parricide.
THÉANDRE.
Il est votre rival:
Vous écoutez sur lui vos soupçons légitimes;
Vous trouvez du plaisir à détester ses
crimes.
Mais un objet trop cher...
ALCMÉON.
Ah! ne l'offense plus(43);
Et garde le silence, ou vante ses vertus.
SCÈNE II.
ÉRIPHYLE, ALCMÉON,
THÉANDRE,
ZÉLONIDE, SUITE DE LA
REINE.
ÉRIPHYLE.
Roi d'Argos, paraissez, et portez la couronne;
Vos mains l'ont défendue, et mon coeur vous la
donne.
Je ne balance plus: je mets sous votre loi
L'empire d'Inachus, et vos rivaux, et moi.
J'ai fléchi de nos dieux les redoutables haines;
Leurs vertus sont en vous, leur sang coule en mes veines;
Et jamais sur la terre on n'a formé de noeuds
Plus chers aux immortels, et plus dignes des cieux.
ALCMÉON.
Ils lisent dans mon coeur ils savent que l'empire
Est le moindre des biens où mon courage aspire.
Puissent tomber sur moi leurs plus funestes traits,
Si ce coeur infidèle oubliait vos bienfaits!
Ce peuple qui m'entend, et qui m'appelle au temple,
Me verra commander, pour lui donner l'exemple;
Et, déjà par mes mains instruit à
vous servir,
N'apprendra de son roi qu'à vous mieux obéir.
ÉRIPHYLE.
Enfin la douce paix vient rassurer mon âme:
Dieux! vous favorisez une si pure flamme!
Vous ne rejetez plus mon encens et mes voeux!
(A Alcméon.)
Recevez donc ma main(44)...
SCÈNE III.
LES ACTEURS PRÉCÉDENTS,
L'OMBRE D'AMPHIARAÜS.
(Le temple s'ouvre, l'ombre
d'Amphiaraüs
paraît à l'entrée
de ce temple, dans une posture
menaçante.)
L'OMBRE D'AMPHIARAÜS.
Arrête, malheureux!
ÉRIPHYLE.
Amphiaraüs! ô ciel! où suis-je?
ALCMÉON.
Ombre fatale,
Quel dieu te fait sortir de la nuit infernale?
Quel est ce sang qui coule? et quel es-tu?
L'OMBRE.
Ton roi(45).
Si tu prétends régner, arrête, et
venge-moi.
ALCMÉON.
Eh bien! mon bras est prêt; parle, que dois-je faire?
L'OMBRE.
Me venger sur ma tombe.
ALCMÉON.
Eh! de qui?
L'OMBRE.
De ta mère(46).
ALCMÉON.
Ma mère! que dis-tu? quel oracle confus!
Mais l'enfer le dérobe à mes yeux éperdus.
Les dieux ferment leur temple!
(L'ombre rentre dans le temple, qui se referme.)
SCÈNE IV.
ÉRIPHYLE, SUITE, ALCMÉON,
THÉANDRE, ZÉLONIDE.
THÉANDRE.
O prodige effroyable!
ALCMÉON.
O d'un pouvoir funeste oracle impénétrable
ÉRIPHYLE.
A peine ai-je repris l'usage de mes sens!
Quel ordre ont prononcé ces horribles accents?
De qui demandent-ils le sanglant sacrifice?
ALCMÉON.
Ciel! peux-tu commander que ma mère périsse!
ÉRIPHYLE, à Théandre.
Votre épouse, sa mère, a terminé
ses jours.
ALCMÉON.
Hélas! le ciel vous trompe et me poursuit toujours(47).
Théandre jusqu'ici m'a tenu lieu de père;
Je ne suis pas son fils, et je n'ai plus de mère.
ÉRIPHYLE.
Vous n'êtes point son fils! Dieux! que d'obscurités!
ALCMÉON.
Je n'entends que trop bien ces mânes irrités.
Je commence à sentir que les destins sont justes,
Que je ne suis point né pour ces grandeurs augustes(48);
Que j'ai dû me connaître.
ÉRIPHYLE.
Ah! qui que vous soyez,
Cher Alcméon, mes jours à vos jours sont
liés.
ALCMÉON.
Non, reine, devant vous je ne dois point paraître.
ÉRIPHYLE, à théandre.
Il n'est point votre fils! et qui donc peut-il être?
ALCMÉON.
Je suis le vil jouet des destins en courroux:
Je suis un malheureux trop indigne de vous.
ÉRIPHYLE.
Hélas! au nom des traits d'une si vive flamme,
Par l'amour et l'effroi qui remplissent mon âme,
Par ce coeur que le ciel forma pour vous aimer,
Par ces flambeaux d'hymen que je veux rallumer,
Ne vous obstinez point à garder le silence.
Hélas! je m'attendais à plus de confiance.
(A Théandre, qui était dans le fond
du théâtre
avec la suite de la reine.)
Théandre, revenez, parlez, répondez-moi.
Sans doute il est d'un sang fait pour donner la loi.
Quel héros, ou quel dieu lui donna la naissance?
THÉANDRE.
Mes mains ont autrefois conservé son enfance;
J'ai pris soin de ses jours à moi seul confiés.
Le reste est inconnu; mais si vous m'en croyez,
Si parmi les horreurs dont frémit la nature,
Vous daignez écouter ma triste conjecture,
Vous n'achèverez point cet hymen odieux.
ÉRIPHYLE.
Ah! je l'achèverai, même en dépit
des dieux.
(A Alcméon.)
Oui, fussiez-vous le fils d'un ennemi perfide,
Fussiez-vous né du sang du barbare Hermogide,
Je veux être éclaircie.
ALCMÉON.
Eh bien, souffrez du moins
Que je puisse un moment vous parler sans témoins.
Pour la dernière fois vous m'entendez peut-être;
Je vous avais trompée, et vous m'allez connaître.
ÉRIPHYLE.
Sortez. De toutes parts ai-je donc à trembler?
SCÈNE V.
ÉRIPHYLE, ALCMÉON.
ALCMÉON.
Il n'est plus de secrets que je doive celer.
Connu par ma fortune et par ma seule audace(49),
Je cachais aux humains les malheurs de ma race;
Mais je ne me repens, au point où je me voi,
Que de m'être abaissé jusqu'à rougir
de moi.
Voilà ma seule tache et ma seule faiblesse.
J'ai craint tant de rivaux dont la maligne adresse
A d'un regard jaloux sans cesse examiné,
Non pas ce que je suis, mais de qui je suis né,
Et qui de mes exploits rabaissant tout le lustre,
Pensaient ternir mon nom quand je le rends illustre.
J'ai cru que ce vil sang dans mes veines transmis,
Plus pur par mes travaux, était d'assez grand
prix,
Et que lui préparant une plus digne course,
En le versant pour vous j'ennoblissais sa source.
Je fis plus: jusqu'à vous l'on me vit aspirer,
Et, rival de vingt rois, j'osai vous adorer.
Ce ciel, enfin, ce ciel m'apprend à me connaître;
Il veut confondre en moi le sang qui m'a fait naître;
La mort entre nous deux vient d'ouvrir ses tombeaux,
Et l'enfer contre moi s'unit à mes rivaux.
Sous les obscurités d'un oracle sévère,
Les dieux m'ont reproché jusqu'au sang de ma mère.
Madame, il faut céder à leurs cruelles
lois;
Alcméon n'est point fait pour succéder
aux rois.
Victime d'un destin que même encor je brave,
Je ne m'en cache plus, je suis fils d'un esclave.
ÉRIPHYLE.
Vous, seigneur?
ALCMÉON.
Oui, madame; et, dans un rang si bas,
Souvenez-vous qu'enfin je ne m'en cachai pas;
Que j'eus l'âme assez forte, assez inébranlable,
Pour faire devant vous l'aveu qui vous accable;
Que ce sang, dont les dieux ont voulu me former,
Me fit un coeur trop haut pour ne vous point aimer.
ÉRIPHYLE.
Un esclave!
ALCMÉON.
Une loi fatale à ma naissance
Des plus vils citoyens m'interdit l'alliance.
J'aspirais jusqu'à vous dans mon indigne sort:
J'ai trompé vos bontés, j'ai mérité
la mort.
Madame, à mon aveu vous tremblez de répondre(50)?
ÉRIPHYLE.
Quels soupçons! quelle horreur vient ici me confondre!
Dans les mains d'un esclave autrefois j'ai remis(51)...
M'avez-vous pardonné, destins trop ennemis?
O criminelle épouse! ô plus coupable mère!...
Alcméon, dans quel temps a péri votre père?
ALCMÉON.
Lorsque dans ce palais le céleste courroux
Eut permis le trépas au prince votre époux.
ÉRIPHYLE.
O crime!
ALCMÉON.
Hélas! ce fut dans ma plus tendre enfance
Qu'on fit périr, dit-on, l'auteur de ma naissance(52),
Dans la confusion que des séditieux
A la mort de leur maître excitaient en ces lieux.
ÉRIPHYLE,
Mais où vous a-t-on dit qu'il termina sa vie?
ALCMÉON.
Ici, dans ce lieu même elle lui fut ravie,
Au pied de ce palais de tant de demi-dieux,
D'où jusque sur son fils vous abaissiez les yeux.
Près du corps tout sanglant de mon malheureux
père,
Je fus laissé mourant dans la foule vulgaire
De ces vils citoyens, triste rebut du sort,
Oubliés dans leur vie, inconnus dans leur mort.
Théandre cependant sauva mes destinées(53);
Il renoua le fil de mes faibles années.
J'ai passé pour son fils: le reste vous est dû(54).
Vous fîtes mes grandeurs, et je me suis perdu.
ÉRIPHYLE.
M'alarmerais-je en vain? Mais cet oracle horrible...
Le lieu, le temps, l'esclave... ô ciel! est-il
possible?
(A Alcméon.)
Théandre dès longtemps vous a sans doute
appris(55)
Le nom du malheureux dont vous êtes le fils:
C'était?...
ALCMÉON.
Qu'importe, hélas! au repos de la Grèce,
Au vôtre, grande reine, un nom dont la bassesse
Redouble encor ma honte et ma confusion?
ÉRIPHYLE.
S'il m'importe? ah! parlez...
ALCMÉON, avec hésitation.
Il se nommait Phaön.
ÉRIPHYLE.
(A part.)
Ah! je n'en doute plus...
(A Alcméon.)
Ma crainte, ma tendresse...
ALCMÉON.
Quelle est en me parlant la douleur qui vous presse?
ÉRIPHYLE.
Alcméon, votre sang...
ALCMÉON.
D'où vient que vous pleurez?
ÉRIPHYLE.
Ah! prince
ALCMÉON.
De quel nom, reine, vous m'honorez!
ÉRIPHYLE.
*Eh bien! ne tarde plus, remplis ta destinée;
Porte ce fer sanglant sur cette infortunée;
*Étouffe dans mon sang cet amour malheureux
*Que dictait la nature en nous trompant tous deux;
*Punis-moi, venge-toi, venge la mort d'un père;
*Reconnais-moi, mon fils frappe et punis ta mère!
ALCMÉON.
Moi, votre fils? grands dieux!
ÉRIPHYLE.
C'est toi dont, au berceau,
Mon indigne faiblesse a creusé le tombeau;
Toi le fils vertueux d'une mère homicide(56);
Toi, dont Amphiaraüs demande un parricide;
Toi mon sang; toi mon fils, que le ciel en courroux,
Sans ce prodige horrible, aurait fait mon époux!
ALCMÉON.
De quel coup ma raison vient d'être confondue!
Dieux! sur elle et sur moi puis-je arrêter la vue?
Je ne sais où je suis: dieux, qui m'avez sauvé,
Reprenez tout ce sang par vos mains conservé.
Est-il bien vrai, madame, on a tué mon père?
Il veut votre supplice, et vous êtes ma mère?
ÉRIPHYLE.
*Oui, je fus sans pitié: sois barbare à
ton tour,
*Et montre-toi mon fils en m'arrachant le jour.
*Frappe... Mais quoi! tes pleurs se mêlent à
mes larmes?
*O mon cher fils! Ô jour plein d'horreur et de
charmes!
*Avant de me donner la mort que tu me dois,
*De la nature encor laisse parler la voix:
*Souffre au moins que les pleurs de ta coupable mère
*Arrosent une main si fatale et si chère.
ALCMÉON.
Cruel Amphiaraüs! abominable loi!
La nature me parle, et l'emporte sur toi.
O ma mère!
ÉRIPHYLE, en l'embrassant.
O cher fils que le ciel me renvoie,
Je ne méritais pas une si pure joie!
J'oublie et mes malheurs, et jusqu'à mes forfaits;
Et ceux qu'un dieu t'ordonne, et tous ceux que j'ai faits.
SCÈNE VI.
ÉRIPHYLE, ALCMÉON,
POLÉMON.
POLÉMON.
Madame, en ce moment l'insolent Hermogide,
Suivi jusqu'en ces lieux d'une troupe perfide,
La flamme dans les mains, assiège ce palais.
Déjà tout est armé; déjà
volent les traits.
Nos gardes rassemblés courent pour vous défendre;
Le sang de tous côtés commence à
se répandre.
Le peuple épouvanté, qui s'empresse ou
qui fuit,
Ne sait si l'on vous sert ou si l'on vous trahit.
ALCMÉON.
O ciel! voilà le sang que ta voix me demande;
La mort de ce barbare est ma plus digne offrande.
Reine, dans ces horreurs cessez de vous plonger,
Je suis l'ordre des dieux, mais c'est pour vous venger.
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
ACTE CINQUIÈME.
.
| (Sur un côté du
parvis on voit, dans l'intérieur du temple de Jupiter, des vieillards
et de jeunes enfants qui embrassent un autel; de l'autre côté,
la reine, sortant de son palais, soutenue par ses femmes, est bientôt
suivie et entourée d'une foule d'Argiens des deux sexes qui viennent
partager sa douleur.) |
.
SCÈNE I(57).
ÉRIPHYLE, ZÉLONIDE,
LE CHOEUR.
ZÉLONIDE.
Oui, les dieux irrités nous perdent sans retour;
Argos n'est plus; Argos a vu son dernier jour,
Et la main d'Hermogide en ce moment déchire
Les restes malheureux de ce puissant empire.
De tous ses partisans l'adresse et les clameurs
Ont égaré le peuple et séduit tous
les coeurs.
Le désordre est partout; la discorde, la rage,
D'une vaste cité font un champ de carnage;
Les feux sont allumés; le sang coule en tous lieux,
Sous les murs du palais, dans les temples des dieux;
Et les soldats sans frein, en proie à leur furie,
Pour se donner un roi renversent la patrie.
Vous voyez devant vous ces vieillards désolés
Qu'au pied de nos autels la crainte a rassemblés;
Ces vénérables chefs de nos tristes familles,
Ces enfants éplorés, ces mères et
ces filles,
Qui cherchent en pleurant d'inutiles secours.
Dans le temple des dieux armés contre nos jours.
ÉRIPHYLE, aux femmes qui
l'entourent.
Hélas! de mes tourments compagnes gémissantes,
Puis-je au ciel avec vous lever mes mains tremblantes?
J'ai fait tous vos malheurs; oui, c'est moi qui sur vous
Des dieux que j'offensai fais tomber le courroux.
Oui, vous voyez la mère, hélas! la plus
coupable,
La mère la plus tendre et la plus misérable:
LE CHOEUR.
Vous, madame!
ÉRIPHYLE.
Alcméon, ce prince, ce héros
Qui soutenait mon trône et qui vengeait Argos,
Lui pour qui j'allumais les flambeaux d'hyménée,
Lui pour qui j'outrageais la nature étonnée,
Lui dont l'amitié tendre abusait mes esprits...
LE CHOEUR.
Ah! qu'il soit votre époux:
ÉRIPHYLE.
Peuples, il est mon fils.
LE CHOEUR.
Qui! lui?
ÉRIPHYLE.
D'Amphiaraüs c'est le précieux reste.
L'horreur de mon destin l'entraînait à l'inceste:
Les dieux aux bords du crime ont arrêté
ses pas.
Dieux, qui me poursuivez, ne l'en punissez pas.
Rendez ce fils si cher à sa mère éplorée;
Sa mère fut cruelle et fut dénaturée;
Que mon coeur est changé! Dieux! si le repentir
Fléchit votre vengeance et peut vous attendrir,
Ne pourrai-je attacher sur sa tête sacrée
Cette couronne, hélas! que j'ai déshonorée?
Qu'il règne, il me suffit, dût-il en sa
fureur...
SCÈNE II.
ÉRIPHYLE, ZÉLONIDE,
LE CHOEUR,
THÉANDRE.
ÉRIPHYLE.
Ah! mon fils est-il roi? mon fils est-il vainqueur?
THÉANDRE.
Il le sera du moins si nos dieux équitables
Secourent l'innocence et perdent les coupables;
Mais jusqu'à ce moment son rival odieux
A partagé l'armée et le peuple et nos dieux.
Hermogide ignorait qu'il combattait son maître:
Le peuple doute encor du sang qui l'a fait naître;
Quelques-uns à grands cris le nommaient votre
époux;
Les autres s'écriaient qu'il était né
de vous.
Il ne pouvait, madame, en ce tumulte horrible,
Éclaircir à leurs yeux la vérité
terrible;
Il songeait à combattre, à vaincre, à
vous venger:
Mais entouré des siens qu'on venait d'égorger,
De ses tristes sujets déplorant la misère,
Avec le nom de roi prenant un coeur de père,
Il se plaignait aux dieux que le sang innocent
Souillait le premier jour de son règne naissant.
Il s'avance aussitôt; ses mains ensanglantées
Montrent de l'olivier les branches respectées.
Ce signal de la paix étonne les mutins,
Et leurs traits suspendus s'arrêtent dans leurs
mains.
Amis, leur a-t-il dit, Argos et nos provinces
Ont gémi trop longtemps des fautes de leurs princes;
Sauvons le sang du peuple, et qu'Hermogide et moi
Attendent de ses mains le grand titre de roi.
Voyons qui de nous deux est plus digne de l'être.
Oui, peuple, en quelque rang que le ciel m'ait fait naître,
Mon coeur est au-dessus, et ce coeur aujourd'hui
Ne veut qu'une vengeance aussi noble que lui.
Pour le traître et pour moi choisissez une escorte
Qui du temple d'Argos environne la porte.
Et toi, viens, suis mes pas sur ce tombeau sacré,
Sur la cendre d'un roi par tes mains massacré.
Combattons devant lui, que son ombre y décide
Du sort de son vengeur et de son parricide.
Ah! madame, à ces mots ce monstre
s'est troublé;
Pour la première fois Hermogide a tremblé.
Bientôt il se ranime, et cette âme si fière
Dans ses yeux indignés reparaît tout entière,
Et bravant à la fois le ciel et les remords:
« Va, dit-il, je ne crains ni les dieux ni les
morts,
Encor moins ton audace; et je vais te l'apprendre
Au pied de ce tombeau qui n'attend que ta cendre. »
Il dit: un nombre égal de chefs et
de soldats
Vers ce tombeau funeste accompagne leurs pas;
Et moi des justes dieux conjurant la colère,
Je viens joindre mes voeux aux larmes d'une mère.
Puisse le ciel vengeur être encor le soutien
De votre auguste fils, qui fut longtemps le mien!
ÉRIPHYLE.
Quoi! seul et sans secours il combat Hermogide?
THÉANDRE.
Oui, madame.
ÉRIPHYLE.
Mon fils se livre à ce perfide!
Mon fils, cher Alcméon! mou coeur tremble pour
toi;
Le cruel te trahit s'il t'a donné sa foi.
Ta jeunesse est crédule; elle est trop magnanime;
Hermogide est savant dans l'art affreux du crime.
Dans ses pièges sans doute il va t'envelopper.
Sa seule politique est de savoir tromper.
Crains sa barbare main par le meurtre éprouvée,
Sa main de tout ton sang dès longtemps abreuvée.
Allons, je préviendrai ce lâche assassinat;
Courons au lieu sanglant choisi pour le combat.
Je montrerai mon fils.
THÉANDRE.
Reine trop malheureuse!
Osez-vous approcher de cette tombe affreuse?
Les morts et les vivants y sont vos ennemis.
ÉRIPHYLE.
Que vois-je? quel tumulte! on a trahi mon fils!
SCÈNE III.
ÉRIPHYLE, ALCMÉON,
HERMOGIDE,
THÉANDRE, SOLDATS qui
entrent
sur la scène avec Hermogide.
ÉRIPHYLE, aux soldats
d'Hermogide.
Cruels, tournez sur moi votre inhumaine rage.
ALCMÉON.
J'espère en la vertu, j'espère en mon courage.
HERMOGIDE, aux siens.
Amis, suivez-moi tous, frappez, imitez-moi.
ALCMÉON, aux siens.
Vertueux citoyens, secondez votre roi.
(Alcméon, Hermogide, entrent avec leur escorte
dans le temple où est le tombeau d'Amphiaraüs.)
ÉRIPHYLE, aux soldats
qu'elle suit.
O peuples, écoutez votre reine et sa mère!
(Elle entre après eux dans le temple.)
SCÈNE IV.
THÉANDRE, LE CHOEUR.
THÉANDRE.
Reine, arrête! où vas-tu? crains ton destin
sévère.
Ciel! remplis ta justice, et nos maux sont finis;
Mais pardonne à la mère et protège
le fils.
Ah! puissent les remords dont elle est consumée
Éteindre enfin ta foudre à nos yeux allumée!
Impénétrables dieux! est-il donc des forfaits
Que vos sévérités ne pardonnent
jamais?
Vieillards, qui, comme moi, blanchis dans les alarmes,
Pour secourir vos rois n'avez plus que des larmes;
Vous, enfants, réservés pour de meilleurs
destins,
Levez aux dieux cruels vos innocentes mains.
LE CHOEUR.
O vous, maîtres des rois et de la destinée,
Épargnez une reine assez infortunée
Ses crimes, s'il en est, nous étaient inconnus.
Nos coeurs reconnaissants attestent ses vertus.
THÉANDRE.
Entendez-vous ces cris?... Polémon...
SCÈNE V.
THÉANDRE, POLÉMON,
LE CHOEUR,
qui se compose du peuple,
de ministres du temple, de soldats.
POLÉMON.
Cher Théandre...
THÉANDRE.
Quel désastre ou quel bien venez-vous nous apprendre?
Quel est le sort du prince?
POLÉMON.
Il est rempli d'horreur.
THÉANDRE.
Les dieux l'ont-ils trahi?
POLÉMON.
Non son bras est vainqueur.
THÉANDRE.
Eh bien?
POLÉMON..
Ah! de quel sang sa victoire est ternie!
Par quelles mains, ô ciel! Ériphyle est
punie!
Dans l'horreur du combat, son fils, son propre fils...
Vous conduisiez ses coups, dieux toujours ennemis!
J'ai vu, n'en doutez point, une horrible furie
D'un héros malheureux guider le bras impie.
Il vole vers sa mère; il ne la connaît pas,
Il la traîne, il la frappe... ô jour plein
d'attentats!
O triste arrêt des dieux, cruel, mais légitime!
Tout est rempli, le crime est puni par le crime.
Ministre infortuné des décrets du destin,
Lui seul ignore encor les forfaits de sa main.
Hélas! il goûte en paix sa victoire funeste.
SCÈNE VI.
ALCMÉON, HERMOGIDE, THÉANDRE,
POLÉMON, SUITE D'ALCMÉON,
SOLDATS D'HERMOGIDE,
CAPTIFS, LE CHOEUR.
ALCMÉON, à ses
soldats.
Enchaînez ce barbare, épargnez tout le reste:
Il a trop mérité ces supplices cruels
Réservés par nos lois pour les grands criminels;
Sa perte par mes mains serait trop glorieuse:
Ainsi que ses forfaits que sa mort soit honteuse.
(A Hermogide.)
Et pour finir ta vie avec plus de douleur,
Traître, vois, en mourant, ton roi dans ton vainqueur.
Tes crimes sont connus, ton supplice commence.
Vois celui dont ta rage avait frappé l'enfance;
Vois le fils de ton roi.
HERMOGIDE.
Son fils! ah! dieux vengeurs!
Quoi! j'aurais cette joie au comble des malheurs!
Quoi! tu serais son fils! est-il bien vrai?
ALCMÉON.
Perfide,
Qui peux te transporter ainsi?
HERMOGIDE.
Ton parricide.
ALCMÉON.
Qu'on suspende sa mort... Arrête, éclaircis-moi,
Ennemi de mon sang...
HERMOGIDE.
Je le suis moins que toi.
Va, je te crois son fils, et ce nom doit me plaire;
Je suis vengé: tu viens d'assassiner ta mère.
ALCMÉON.
Monstre!
HERMOGIDE.
Tourne les yeux: je triomphe, je voi
Que vous êtes tous deux plus à plaindre
que moi.
Je n'ai plus qu'à mourir.
(On l'emmène.)
SCÈNE VII.
ALCMÉON, ÉRIPHYLE,
THÉANDRE,
ZÉLONIDE, SUITE DE LA
REINE,
LE CHOEUR.
ALCMÉON.
Ah! grands dieux! quelle rage
(Il aperçoit Ériphyle.)
Malheureux!... quel objet!... que vois-je!
ÉRIPHYLE, soutenue par
ses femmes.
Ton ouvrage.
Ma main, ma faible main volait à ton secours;
Je voulais te défendre, et tu tranches mes jours.
ALCMÉON.
Qui! moi! j'aurais sur vous porté mon bras impie!
Moi! qui pour vous cent fois aurais donné ma vie!
Ma mère! vous mourez!
ÉRIPHYLE.
Je vois à ta douleur
Que les dieux malgré toi conduisaient ta fureur.
Du crime de ton bras ton coeur n'est pas complice;
Ils égaraient tes sens pour hâter mon supplice.
Je te pardonne...
ALCMÉON.
Ah! dieux!
(A sa suite.)
Courez... qu'un prompt secours...
ÉRIPHYLE.
Épargne-toi le soin de mes coupables jours.
Je ne demande point de revoir la lumière;
Je finis sans regret cette horrible carrière...
Approche-toi, du moins; malgré mes attentats,
Laisse-moi la douceur d'expirer dans tes bras.
Ferme ces tristes yeux qui s'entrouvrent à peine.
ALCMÉON, se jetant aux
genoux d'ériphyle.
Ah! j'atteste des dieux la vengeance inhumaine,
Je jure par mon crime et par votre trépas
Que mon sang à vos yeux...
ÉRIPHYLE.
Mon fils, n'achève pas.
ALCMÉON.
Moi! votre fils! qui, moi! ce monstre sanguinaire!
ÉRIPHYLE.
Va, tu ne fus jamais plus chéri de ta mère.
Je vois ton repentir... il pénètre mon
coeur...
Le mien n'a pu des dieux apaiser la fureur.
Un moment de faiblesse, et même involontaire,
A fait tous mes malheurs, a fait périr ton père...
Souviens-toi des remords qui troublaient mes esprits...
Souviens-toi de ta mère... Ô mon fils...
mon cher fils!
C'en est fait.
(Elle meurt.)
ALCMÉON.
Sois content, impitoyable père!
Tu frappes par mes mains ton épouse et ma mère.
Viens combler mes forfaits, viens la venger sur moi,
Viens t'abreuver du sang que j'ai reçu de toi.
Je succombe, je meurs, ta rage est assouvie.
(Il tombe évanoui.)
THÉANDRE.
Secourez Alcméon, prenez soin de sa vie.
Que de ce jour affreux l'exemple menaçant
Rende son coeur plus juste, et son règne plus
grand.
FIN D'ÉRIPHYLE.
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