OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE THÉÂTRE I
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ÉRIPHYLE
TRAGÉDIE EN CINQ ACTES
REPRÉSENTÉE, POUR LA PREMIÈRE FOIS LE 7 MARS 1732.

Avertissement de Moland
Avertissement des éditeurs de Kehl
Notice bibliographique
Discours prononcé avant la représentation.
Ériphyle, tragédie en cinq actes
Personnages
Acte I
Acte II
Acte III
Acte IV
Acte V

Variantes

AVERTISSEMENT DE LOUIS MOLAND.

Pour faire suite à Brutus, Voltaire commença immédiatement deux tragédies la Mort de César et Ériphyle. La première écrite dans le même sens que Brutus, fut gardée longtemps en portefeuille. Ce qui paraît avoir déterminé Voltaire à composer la seconde, c'est le désir d'introduire un spectre sur la scène française. L'effet produit à Londres par le fantôme du père d'Hamlet l'avait vivement frappé. Il espérait obtenir une impression pareille avec l'ombre d'Amphiaraüs; mais le théâtre était alors occupé, comme on sait, par une jeunesse brillante et chamarrée, et il était impossible qu'une apparition fantastique produisît quelque illusion au milieu de tout ce beau monde. 
Ériphyle fut d'abord représentée chez Mme de Fontaine-Martel par des acteurs de société; elle gagna son procès devant ce public de salon. Elle parut sur le vrai théâtre le vendredi 7 mars 1732, et réussit passablement(1).
Dans sa nouveauté, elle eut douze représentations dont sept avant Pâques. La recette de la première fut de 3.910 livres. La recette de la première fut de 3,910 livres. La recette de la dernière de la reprise après Pâques fut de 602 liv. 10 s. 
 
 

AVERTISSEMENT DES ÉDITEURS DE KEHL.

Cette pièce fut jouée avec succès en 1732, quoique l'ombre d'Amphiaraüs et les cris d'Ériphyle immolée par son fils ne pussent produire d'effet sur un théâtre alors rempli de spectateurs. Malgré ce succès, M. de Voltaire, plus difficile que ses critiques, vit tous les défauts d'Ériphyle; il retira la pièce, ne voulut point la donner au public, et fit Sémiramis.
Nous donnons Ériphyle d'après un manuscrit trouvé dans les papiers de M. de Voltaire(2). Il ne peut y avoir d'autres variantes dans cette tragédie que les changements faits par l'auteur entre les représentations. Nous en avons rassemblé les principales, d'après les copies les plus correctes(3).
On a indiqué par des astérisques * les vers d'Ériphyle que M. de Voltaire a placés dans d'autres tragédies. 

DISCOURS

prononcé avant la représentation d'Ériphyle.


Juges plus éclairés que ceux qui dans Athène 
Firent naître et fleurir les lois de Melpomène, 
Daignez encourager des jeux et des écrits 
Qui de votre suffrage attendent tout leur prix. 
De vos décisions le flambeau salutaire 
Est le guide assuré qui mène à l'art de plaire. 
En vain contre son juge un auteur mutiné 
Vous accuse ou se plaint quand il est condamné; 
Un peu tumultueux, mais juste et respectable, 
Ce tribunal est libre, et toujours équitable. 
Si l'on vit quelquefois des écrits ennuyeux 
Trouver par d'heureux traits grâce devant vos yeux, 
Ils n'obtinrent jamais grâce en votre mémoire: 
Applaudis sans mérite, ils sont restés sans gloire; 
Et vous vous empressez seulement à cueillir 
Ces fleurs que vous sentez qu'un moment va flétrir. 
D'un acteur quelquefois la séduisante adresse 
D'un vers dur et sans grâce adoucit la rudesse; 
Des défauts embellis ne vous révoltent plus:
C'est Baron qu'on aimait, ce n'est pas Régulus(4).
Sous le nom de Couvreur, Constance(5) a pu paraître; 
Le public est séduit; mais alors il doit l'être, 
Et, se livrant lui-même à ce charmant attrait, 
Écoute avec plaisir ce qu'il lit à regret. 
Souvent vous démêlez, dans un nouvel ouvrage, 
De l'or faux et du vrai le trompeur assemblage: 
On vous voit tour à tour applaudir, réprouver, 
Et pardonner sa chute à qui peut s'élever. 
Des sons fiers et hardis du théâtre tragique, 
Paris court avec joie aux grâces du comique. 
C'est là qu'il veut qu'on change et d'esprit et de ton 
Il se plaît au naïf, il s'égaie au bouffon; 
Mais il aime surtout qu'une main libre et sûre 
Trace des moeurs du temps la riante peinture. 
Ainsi dans ce sentier, avant lui peu battu, 
Molière en se jouant conduit à la vertu. 
Folâtrant quelquefois sous un habit grotesque, 
Une muse descend au faux goût du burlesque: 
On peut à ce caprice en passant s'abaisser, 
Moins pour être applaudi que pour se délasser. 
Heureux ces purs écrits que la sagesse anime, 
Qui font rire l'esprit, qu'on aime et qu'on estime! 
Tel est du Glorieux(6) le chaste et sage auteur: 
Dans ses vers épurés la vertu parle au coeur. 
Voilà ce qui nous plaît, voilà ce qui nous touche; 
Et non ces froids bons mots dont l'honneur s'effarouche, 
Insipide entretien des plus grossiers esprits, 
Qui font naître à la fois le rire et le mépris. 
Ah! qu'à jamais la scène, ou sublime ou plaisante, 
Soit des vertus du monde une école charmante! 
Français, c'est dans ces lieux qu'on vous peint tour à tour 
La grandeur des héros, les dangers de l'amour. 
Souffrez que la terreur aujourd'hui reparaisse; 
Que d'Eschyle au tombeau l'audace ici renaisse. 
Si l'on a trop osé, si dans nos faibles chants, 
Sur des tons trop hardis nous montons nos accents, 
Ne découragez point un effort téméraire. 
Eh! peut-on trop oser quand on cherche à vous plaire? 
Daignez vous transporter dans ces temps, dans ces lieux, 
Chez ces premiers humains vivant avec les dieux: 
Et que votre raison se ramène à des fables 
Que Sophocle et la Grèce ont rendu vénérables. 
Vous n'aurez point ici ce poison si flatteur 
Que la main de l'Amour apprête avec douceur. 
Souvent dans l'art d'aimer Melpomène avilie, 
Farda ses nobles traits du pinceau de Thalie. 
On vit des courtisans, des héros déguisés, 
Pousser de froids soupirs en madrigaux usés. 
Non, ce n'est point ainsi qu'il est permis qu'on aime; 
L'amour n'est excusé que quand il est extrême. 
Mais ne vous plairez-vous qu'aux fureurs des amants, 
A leurs pleurs, à leur joie, à leurs emportements? 
N'est-il point d'autres coups pour ébranler une âme? 
Sans les flambeaux d'amour il est des traits de flamme, 
Il est des sentiments, des vertus, des malheurs, 
Qui d'un coeur élevé savent tirer des pleurs. 
Aux sublimes accents des chantres de la Grèce 
On s'attendrit en homme, on pleure sans faiblesse; 
Mais pour suivre les pas de ces premiers auteurs, 
De ce spectacle utile illustres inventeurs, 
Il faudrait pouvoir joindre, en sa fougue tragique, 
L'élégance moderne avec la force antique. 
D'un oeil critique et juste il faut s'examiner, 
Se corriger cent fois, ne se rien pardonner; 
Et soi-même avec fruit se jugeant par avance, 
Par ses sévérités gagner votre indulgence.

ÉRYPHILE

PERSONNAGES


ÉRIPHYLE, reine d'Argos, veuve d'Amphiaraüs. 
ALCMÉON, jeune guerrier, fils inconnu d'Amphiaraüs et d'Ériphyle. 
HERMOGIDE, prince du sang royal d'Argos. 
THÉANDRE, vieillard qui a élevé Alcméon et dont il est cru le père. 
POLÉMON, officier de la maison de la reine. 
ZÉLONIDE, confidente de la reine. 
EUPHORBE, confident d'Hermogide. 
L'ombre d'Amphiaraüs. 
Choeur d'Argiens. 
Prêtres du temple. 
Soldats d'Alcméon. 
Soldats d'Hermogide.

 

La scène est à Argos, dans le parvis qui sépare le temple de Jupiter et le palais de la reine.





Noms des acteurs qui jouèrent dans cette tragédie et dans le Florentin de La Fontaine, qui l'accompagnait Dangeville, Quinault-Dufresne (Alcméon), Duchemin, Legrand, La Thorillière, Armand, Poisson, Dubreuil, Montmény, Bercy, Grandval, Sarrazin (Hermogide), Dangeville jeune; Mmes Dangeville, Jouvenot (Zélonide), Du Boccage, Balicourt (Ériphyle), Dangeville jeune, Baron. 
 
 

ÉRIPHYLE

TRAGÉDIE

ACTE PREMIER.

SCÈNE I(7).
HERMOGIDE, EUPHORBE.

HERMOGIDE.

Tous les chefs sont d'accord, et dans ce jour tranquille, 
Argos attend un roi de la main d'Ériphyle; 
Nous verrons si le sort, qui m'outrage et me nuit, 
De vingt ans de travaux m arrachera le fruit. 

EUPHORBE.

A ce terme fatal Ériphyle amenée, 
Ne peut plus reculer son second hyménée; 
Argos l'en sollicite, et la voix de nos dieux 
Soutient la voix du peuple et parle avec nos voeux. 
Chacun sait cet oracle et cet ordre suprême 
Qu'Ériphyle autrefois a reçu des dieux même 
« Lorsqu'en un même jour deux rois seront vaincus, 
Tes mains rallumeront le flambeau d'hyménée; 
Attends jusqu'à ce jour; attends la destinée
Et du peuple, et du trône, et du sang d'Inachus. » 
Ce jour est arrivé; votre élève intrépide 
A vaincu les deux rois de Pilos et d'Élide. 

HERMOGIDE.

Eh! c'est un des sujets du trouble où tu me vois, 
Qu'un autre qu'Hermogide ait pu vaincre ces rois; 
Que la fortune, ailleurs occupant mon courage, 
Ait au jeune Alcméon laissé cet avantage. 
Ce fils d'un citoyen, ce superbe Alcméon, 
Par ses nouveaux exploits semble égaler mon nom 
La reine le protège; on l'aime: il peut me nuire; 
Et j'ignore aujourd'hui si je peux le détruire. 
Sans lui, toute l'armée était en mon pouvoir. 
Des chefs et des soldats je tentais le devoir. 
Je marchais au palais, je m'expliquais en maître; 
Je saisissais un bien que je perdrai peut-être. 

EUPHORBE.

Mais qui choisir que vous? Cet empire aujourd'hui 
Demande votre bras pour lui servir d'appui. 
Ériphyle et le peuple ont besoin d'Hermogide; 
Seul vous êtes du sang d'Inachus et d'Alcide; 
Et pour donner le sceptre elle ne peut choisir 
Des tyrans étrangers, armés pour le ravir. 

HERMOGIDE.

Elle me doit sa main: je l'ai bien méritée; 
A force d'attentats je l'ai trop achetée. 
Sa foi m'était promise avant qu'Amphiaraüs 
Vint ravir à mes voeux l'empire d'Inachus. 
Ce rival odieux, indigne de lui plaire, 
L'arrachant à ma foi, l'obtint des mains d'un père. 
Mais il a peu joui de cet auguste rang; 
Mon bras désespéré se baigna dans son sang. 
Elle le sait, l'ingrate, et du moins en son âme 
Ses voeux favorisaient et mon crime et ma flamme. 
Je poursuivis partout le sang de mon rival: 
J'exterminai le fruit de son hymen fatal; 
J'en effaçai la trace. Un voile heureux et sombre 
Couvrait tous ces forfaits du secret de son ombre.

Figure 1: Éryphile, acte IV, scène V.


Ériphyle elle-même ignore le destin 
De ce fils qu'à tes yeux j'immolai de ma main. 
Son époux et son fils, privés de la lumière, 
Du trône à mon courage entrouvraient la barrière, 
Quand la main de nos dieux la ferma sous mes pas. 
J'avais pour moi mon nom, la reine, les soldats. 
Mais la voix de ces dieux, ou plutôt de nos prêtres, 
M'a dépouillé vingt ans du rang de mes ancêtres. 
Il fallut succomber aux superstitions 
Qui sont bien plus que nous les rois des nations. 
Un oracle, un pontife, une voix fanatique, 
Sont plus forts que mon bras et que ma politique; 
Et ce fatal oracle a pu seul m'arrêter 
Au pied du même trône où je devais monter. 

EUPHORBE.

Vous n'avez jusqu'ici rien perdu qu'un vain titre
Seul, des destins d'Argos on vous a vu l'arbitre. 
Le trône d'Ériphyle aurait tombé sans vous, 
L'intérêt de l'État vous nomme son époux 
Elle ne sera pas sans doute assez hardie 
Pour oser hasarder le secret qui vous lie. 
Votre pouvoir sur elle... 

HERMOGIDE.

Ah! sans dissimuler, 
Tout mon pouvoir se borne à la faire trembler. 
Elle est femme, elle est faible; elle a, d'un oeil timide, 
D'un époux immolé regardé l'homicide. 
J'ai laissé, malgré moi, par le sort entraîné, 
Le loisir des remords à son coeur étonné. 
Elle voit mes forfaits, et non plus mes services; 
Il me faut en secret dévorer ses caprices; 
Et son amour pour moi semble s'être effacé 
Dans le sang d'un époux que mon bras a versé. 

EUPHORBE.

L'aimeriez-vous encor, seigneur, et cette flamme... 

HERMOGIDE.

Moi! que cette faiblesse ait amolli mon âme! 
Hermogide amoureux! ah! qui veut être roi 
Ou n'est pas fait pour l'être, ou n'aime rien que soi. 
A la reine engagé, je pris sur sa jeunesse 
Cet heureux ascendant que les soins, la souplesse, 
L'attention, le temps, savent si bien donner 
Sur un coeur sans dessein, facile à gouverner. 
Le bandeau de l'amour et l'art trompeur de plaire 
De mes vastes desseins ont voilé le mystère; 
Mais de tout temps, ami, la soif de la grandeur 
Fut le seul sentiment qui régna dans mon coeur. 
Il est temps aujourd'hui que mon sort se décide: 
Je n'aurai pas en vain commis un parricide. 
J'attends la reine ici pour la dernière fois, 
Je viens voir si l'ingrate ose oublier mes droits, 
Si je dois de sa main tenir le diadème, 
Ou, pour le mieux saisir, me venger d'elle-même: 
Mais on ouvre chez elle(8).

SCÈNE II.
HERMOGIDE, EUPHORBE, ZÉLONIDE.

HERMOGIDE.

                                             Eh bien, puis-je savoir 
Si la reine aujourd'hui se résout à me voir? 
Si je puis obtenir un instant d'audience? 

ZÉLONIDE.

Ah! daignez de la reine éviter la présence. 
En proie aux noirs chagrins qui viennent la troubler, 
Ériphyle, seigneur, peut-elle vous parler? 
Solitaire, accablée, et fuyant tout le monde, 
Ces lieux seuls sont témoins de sa douleur profonde. 
Daignez vous dérober à ses yeux éperdus. 

HERMOGIDE.

Il suffit, Zélonide, et j'entends ce refus. 
J'épargne à ses regards un objet qui la gêne; 
Hermogide irrité respecte encor la reine; 
Mais, malgré mon respect, vous pouvez l'assurer 
Qu'il serait dangereux de me désespérer. 
(Il sort avec Euphorbe.)

SCÈNE III.
ÉRIPHYLE, ZÉLONIDE.

ZÉLONIDE.

La voici. Quel effroi trouble son âme émue! 

ÉRIPHYLE.

Dieux! écartez la main sur ma tête étendue. 
Quel spectre épouvantable en tous lieux me poursuit! 
Quels dieux l'ont déchaîné de l'éternelle nuit? 
Je l'ai vu ce n'est point une erreur passagère 
Que produit du sommeil la vapeur mensongère. 
Le sommeil à mes yeux refusant ses douceurs, 
N'a point sur mon esprit répandu ses erreurs. 
Je l'ai vu... je le vois... il vient... cruel, arrête! 
Quel est ce fer sanglant que tu tiens sur ma tête? 
Il me montre sa tombe, il m'appelle, et son sang 
Ruisselle sur ce marbre, et coule de son flanc. 
Eh bien! m'entraînes-tu dans l'éternel abîme? 
Portes-tu le trépas? Viens-tu punir le crime(9)?

ZÉLONIDE.

Pour un hymen, ô ciel! quel appareil affreux! 
Ce jour semblait pour vous des jours le plus heureux. 

ÉRIPHYLE.

Qu'on détruise à jamais ces pompes solennelles. 
Quelles mains s'uniraient à mes mains criminelles? 
Je ne puis... 

ZÉLONIDE.

           Hermogide, en ce palais rendu, 
S'attendait aujourd'hui... 

ÉRIPHYLE.

                                 Quel nom prononces-tu? 
Hermogide, grands dieux! lui de qui la furie 
Empoisonna les jours de ma fatale vie; 
Hermogide! ah! sans lui, sans ses indignes feux 
Mon coeur, mon triste coeur eût été vertueux. 

ZÉLONIDE.

Quoi! toujours le remords vous presse et vous tourmente? 

ÉRIPHYLE.

Pardonne, Amphiaraüs, pardonne, ombre sanglante!
Cesse de m'effrayer du sein de ce tombeau: 
Je n'ai point dans tes flancs enfoncé le couteau; 
Je n'ai point consenti... que dis-je? misérable!

ZÉLONIDE(10).

De la mort d'un époux vous n'êtes point coupable. 
Pourquoi toujours d'un autre adopter les forfaits? 

ÉRIPHYLE.

Ah! je les ai permis: c'est moi qui les ai faits. 

ZÉLONIDE.

Lorsque le roi périt, lorsque la destinée 
Vous affranchit des lois d'un injuste hyménée, 
Vous sortiez de l'enfance, et de vos tristes jours 
Seize printemps à peine avaient formé le cours. 

ÉRIPHYLE.

C'est cet âge fatal et sans expérience, 
Ouvert aux passions, faible, plein d'imprudence; 
C'est cet âge indiscret qui fit tout mon malheur. 
Un traître avait surpris le chemin de mon coeur: 
L'aurais-tu pu penser que ce fier Hermogide, 
Race des demi-dieux, issu du sang d'Alcide, 
Sous l'appât d'un amour si tendre, si flatteur, 
Des plus noirs sentiments cachât la profondeur? 
On lui promit ma main: ce coeur faible et sincère, 
Dans ses rapides voeux soumis aux lois d'un père, 
Trompé par son devoir et trop tôt enflammé, 
Brûla pour un barbare indigne d'être aimé: 
Et quand sous d'autres lois il fallut me contraindre(11),
Mes feux trop allumés ne pouvaient plus s'éteindre. 
Amphiaraüs en vain me demanda ma foi, 
Et l'empire d'un coeur qui n'était plus à moi. 
L'amour qui m'aveuglait... ah! quelle erreur m'abuse! 
L'amour aux attentats doit-il servir d'excuse? 
Objet de mes remords, objet de ma pitié, 
Demi-dieu dont je fus la coupable moitié, 
Je portai dans tes bras une ardeur étrangère; 
J'écoutai le cruel qui m'avait trop su plaire. 
Il répandit sur nous et sur notre union 
La discorde, la haine et la confusion. 
Cette soif de régner, dont il brûlait dans l'âme, 
De son coupable amour empoisonnait la flamme: 
Je vis le coup affreux qu'il allait te porter, 
Et je n'osai lever le bras pour l'arrêter. 
Ma faiblesse a conduit les coups du parricide! 
C'est moi qui l'immolai par la main d'Hermogide. 
Venge-toi, mais du moins songe avec quelle horreur 
J'ai reçu l'ennemi qui fut mon séducteur. 
Je m'abhorre moi-même, et je me rends justice 
Je t'ai déjà vengé; mon crime est mon supplice. 

ZÉLONIDE.

N'écarterez-vous point ce cruel souvenir? 
Des fureurs d'un barbare ardente à vous punir, 
N'effacerez-vous point cette image si noire? 
Ce meurtre est ignoré; perdez-en la mémoire. 

ÉRIPHYLE.

Tu vois trop que les dieux ne l'ont point oublié. 
O sang de mon époux! comment t'ai-je expié? 
Ainsi donc j'ai comblé mon crime et ma misère. 
J'eus autrefois les noms et d'épouse et de mère, 
Zélonide! Ah! grands dieux! que m'avait fait mon fils? 

ZÉLONIDE.

Le destin le comptait parmi vos ennemis. 
Le ciel que vous craignez vous protège et vous aime; 
Il vous fit voir ce fils armé contre vous-même; 
Par un secret oracle il vous dit que sa main... 

ÉRIPHYLE.

Que n'a-t-il pu remplir son horrible destin! 
Que ne m'a-t-il ôté cette vie odieuse? 

ZÉLONIDE.

Vivez, régnez, madame. 

ÉRIPHYLE.

                                            Eh! pour qui, malheureuse? 
Mes jours, mes tristes jours, de trouble environnés, 
Consumés dans les pleurs, de crainte empoisonnés, 
D'un malheur tout nouveau renaissantes victimes, 
Étaient-ils d'un tel prix? valaient-ils tant de crimes? 
Je l'arrachai pleurant de mes bras maternels: 
J'abandonnai son sort au puis vil des mortels. 
J'ôte à mon fils son trône, à mon époux la vie; 
Mais ma seule faiblesse a fait ma barbarie. 

SCÈNE IV.
ÉRIPHYLE, ZÉLONIDE, POLÉMON.

ÉRIPHYLE.

Eh bien, cher Polémon, qu'avez-vous vu? parlez. 
Tous les chefs de l'État, au palais assemblés, 
Exigent-ils de moi que dans cette journée 
J'allume les flambeaux d'un nouvel hyménée? 
Veulent-ils m'y forcer? ne puis-je obtenir d'eux 
Le temps de consulter et mon coeur et mes voeux? 

POLÉMON.

Je ne le puis céler: l'État demande un maître; 
Déjà les factions commencent à renaître; 
Tous ces chefs dangereux, l'un de l'autre ennemis, 
Divisés d'intérêt et pour le crime unis, 
Par leurs prétentions, leurs brigues et leurs haines, 
De l'État qui chancelle embarrassent les rênes. 
Le peuple impatient commence à s'alarmer 
Il a besoin d'un maître, il pourrait le nommer. 
Veuve d'Amphiaraüs, et digne de ce titre, 
De ces grands différends et la cause et l'arbitre, 
Reine, daignez d'Argos accomplir les souhaits. 
Que le droit de régner soit un de vos bienfaits; 
Que votre voix décide, et que cet hyménée 
De la Grèce et de vous règle la destinée. 

ÉRIPHYLE.

Pour qui penche ce peuple?

POLÉMON.

                                                        Il attend votre choix: 
Mais on sait qu'Hermogide est du sang de nos rois. 
Du souverain pouvoir il est dépositaire; 
Cet hymen à l'État semble être nécessaire. 
Vous le savez assez: ce prince ambitieux, 
Sûr de ses droits au trône, et fier de ses aïeux, 
Sans le frein que l'oracle a mis à son audace, 
Eût malgré vous peut-être occupé cette place. 

ÉRIPHYLE. 

On veut que je l'épouse, et qu'il soit votre roi(12).

POLÉMON.

Madame, avec respect nous suivrons votre loi; 
Prononcez, mais songez quelle en sera la suite! 

ÉRIPHYLE.

Extrémité fatale où je me vois réduite! 
Quoi! le peuple en effet penche de son côté! 

POLÉMON.

Ce prince est peu chéri, mais il est respecté. 
On croit qu'à son hymen il vous faudra souscrire; 
Mais, madame, on le croit plus qu'on ne le désire(13).

ÉRIPHYLE.

Ainsi de faire un choix on m'impose la loi! 
On le veut; j'y souscris; je vais nommer un roi. 
Aux États assemblés portez cette nouvelle. 
(Polémon sort.)

SCÈNE V.
ÉRIPHYLE, ZÉLONIDE.

ÉRIPHYLE.

Je sens que je succombe à ma douleur mortelle. 
Alcméon ne vient point. L'a-t-on fait avertir? 

ZÉLONIDE.

Déjà du camp des rois il aura dû partir. 
Quoi, madame, à ce nom votre douleur redouble(14)!

ÉRIPHYLE.

Je n'éprouvai jamais de plus funeste trouble. 
Si du moins Alcméon paraissait à mes veux! 

ZÉLONIDE.

Il est l'appui d'Argos, il est chéri des dieux. 

ÉRIPHYLE.

Ce n'est qu'en sa vertu que j'ai quelque espérance. 
Puisse-t-il de sa reine embrasser la défense! 
Puisse-t-il me sauver de tous mes ennemis! 
O dieux de mon époux! et vous, dieux de mon fils! 
Prenez de cet État les rênes languissantes; 
Remettez-les vous-même en des mains innocentes; 
Ou si dans ce grand jour il me faut déclarer, 
Conduisez donc mon coeur, et daignez l'inspirer.

ACTE DEUXIÈME.

SCÈNE I.
ALCMÉON, THÉANDRE.

THÉANDRE.

Alcméon, c'est vous perdre. Avez-vous oublié(15)
Que de votre destin ma main seule eut pitié? 
Ah! trop jeune imprudent, songez-vous qui vous êtes? 
Apprenez à cacher vos ardeurs indiscrètes. 
De vos désirs secrets l'orgueil présomptueux 
Éclate malgré vous, et parle dans vos yeux; 
Et j'ai tremblé cent fois que la reine offensée 
Ne punît de vos voeux la fureur insensée. 
Qui? vous! jeter sur elle un oeil audacieux? 
Vous le fils de Phaön! Esclave ambitieux, 
Faut-il vous voir ôter, par vos fougueux caprices, 
L'honneur de vos exploits, le fruit de vos services, 
Le prix de tant de sang versé dans les combats? 

ALCMÉON.

Pardonne, cher ami, je ne me connais pas(16).
Je l'avoue; oui, la reine et la grandeur suprême 
Emportent tous mes voeux au delà de moi-même. 
J'ignore pour quel roi ce bras a triomphé: 
Mais, pressé d'un dépit avec peine étouffé, 
A mon coeur étonné c'est un secret outrage 
Qu'un autre enlève ici le prix de mon courage; 
Que ce trône ébranlé, dont je fus le rempart, 
Dépende d'un coup d'oeil, ou se donne au hasard. 
Que dis-je? hélas! peut-être est-il le prix du crime! 
Mais non, n'écoutons point le transport qui m'anime; 
Hermogide... à quel roi me faut-il obéir? 
Quoi! toujours respecter ceux que l'on doit haïr(17)!
Ah! si la vertu seule, et non pas la naissance... 

THÉANDRE.

Écoutez. J'ai sauvé, j'ai chéri votre enfance;(18)
Je vous tins lieu de père, orgueilleux Alcméon; 
J'en eus l'autorité, la tendresse et le nom, 
Vous passez pour mon fils; la fortune sévère, 
Inégale en ses dons, pour vous marâtre et mère, 
De vos jours conservés voulut mêler le fil 
De l'éclat le plus grand et du sort le plus vil. 
Sous le nom de soldat et du fils de Théandre(19),
Aux honneurs d'un sujet vous avez pu prétendre. 
Vouloir monter plus haut, c'est tomber sans retour. 
On saura le secret que je cachais au jour; 
Les yeux de cent rivaux éclairés par leurs haines 
Verront sous vos lauriers les marques de vos chaînes. 
Reconnu, méprisé, vous serez aujourd'hui 
La fable des États dont vous étiez l'appui. 

ALCMÉON.

Ah! c'est ce qui m'accable et qui me désespère. 
Il faut rougir de moi, trembler au nom d'un père; 
Me cacher par faiblesse aux moindres citoyens, 
Et reprocher ma vie à ceux dont je la tiens. 
Préjugé malheureux! éclatante chimère 
Que l'orgueil inventa, que le faible révère, 
Par qui je vois languir le mérite abattu 
Aux pieds d'un prince indigne, ou d'un grand sans vertu. 
*Les mortels sont égaux ce n'est point la naissance, 
*C'est la seule vertu qui fait leur différence. 
C'est elle qui met l'homme au rang des demi-dieux; 
*Et qui sert son pays n'a pas besoin d'aïeux(20).
Princes, rois, la fortune a fait votre partage: 
Mes grandeurs sont à moi; mon sort est mon ouvrage: 
Et ces fers si honteux, ces fers où je naquis, 
Je les ai fait porter aux mains des ennemis. 
*Je n'ai plus rien du sang qui m'a donné la vie; 
*Il a dans les combats coulé pour la patrie: 
*Je vois ce que je suis et non ce que je fus, 
*Et crois valoir au moins des rois que j'ai vaincus. 

THÉANDRE.

Alcméon, croyez-moi, l'orgueil qui vous inspire, 
Que je dois condamner, et que pourtant j'admire, 
Ce principe éclatant de tant d'exploits fameux, 
En vous rendant si grand, vous fait trop malheureux. 
Contentez-vous, mon fils, de votre destinée(21);
D'une gloire assez haute elle est environnée. 
On doit... 

ALCMÉON.

Non, je ne puis; au point où je me voi 
Le faîte des grandeurs n'est plus trop haut pour moi. 
Je le vois d'un oeil fixe, et mon âme affermie 
S'élève d'autant plus que j'eus plus d'infamie. 
A l'aspect d'Hermogide une secrète horreur 
Malgré moi, dès longtemps, s'empara de mon coeur, 
Et cette aversion, que je retiens à peine, 
S'irrite et me transporte au seul nom de la reine. 

THÉANDRE.

Dissimulez du moins. 

SCÈNE II.
ALCMÉON, THÉANDRE, POLÉMON.

POLÉMON.

                                  La reine en cet instant 
Veut ici vous parler d'un objet important. 
Elle vient; il s'agit du salut de l'empire. 

ALCMÉON.

Elle épouse Hermogide! Eh! qu'a-t-elle à me dire(22)?

THÉANDRE.

Modérez ces transports. Sachez vous retenir. 

ALCMÉON.

Pour la dernière fois je vais l'entretenir. 

SCÈNE III.
ÉRIPHYLE, ALCMÉON, ZÉLONIDE, SUITE.

ÉRIPHYLE.

C'est à vous, Alcméon, c'est à votre victoire 
Qu'Argos doit son bonheur, Ériphyle sa gloire. 
C'est par vous que, maîtresse et du trône et de moi, 
Dans ces murs relevés je puis choisir un roi. 
Mais, prête à le nommer, ma juste prévoyance 
Veut s'assurer ici de votre obéissance. 
J'ai de nommer un roi le dangereux honneur: 
Faites plus, Alcméon, soyez son défenseur. 

ALCMÉON.

D'un prix trop glorieux ma vie est honorée: 
A vous servir, madame, elle fut consacrée. 
*Je vous devais mon sang, et quand je l'ai versé, 
*Puisqu'il coula pour vous, je fus récompensé. 
Mais telle est de mon sort la dure violence, 
Qu'il faut que je vous trompe ou que je vous offense. 
Reine, je vais parler: des rois humiliés 
Briguent votre suffrage et tombent à vos pieds; 
Tout vous rit: que pourrais-je, en ce séjour tranquille, 
Vous offrir qu'un vain zèle et qu'un bras inutile? 
Laissez-moi fuir des lieux où le destin jaloux 
Me ferait, malgré moi, trop coupable envers vous. 

ÉRIPHYLE.

Vous me quittez! ô dieux! dans quel temps! 

ALCMÉON.

                                                                    Les orages 
Ont cessé de gronder sur ces heureux rivages; 
Ma main les écarta. La Grèce en ce grand jour 
Va voir enfin l'Hymen, et peut-être l'Amour, 
Par votre auguste voix nommer un nouveau maître. 
Reine, jusqu'aujourd'hui vous avez pu connaître 
Quelle fidélité m'attachait à vos lois, 
Quel zèle inaltérable échauffait mes exploits. 
J'espérais à jamais vivre sous votre empire: 
Mes voeux pourraient changer, et j'ose ici vous dire 
Que cet heureux époux, sur ce trône monté, 
Éprouverait en moi moins de fidélité; 
Et qu'un sujet soumis, dévoué, plein de zèle, 
Peut-être à d'autres lois deviendrait un rebelle. 

ÉRIPHYLE.

Vous, vivre loin de moi? vous, quitter mes États(23)?
La vertu m'est trop chère, ah! ne me fuyez pas. 
Que craignez-vous? parlez il faut ne me rien taire. 

ALCMÉON.

Je ne dois point lever un regard téméraire 
Sur les secrets du trône, et sur ces nouveaux noeuds 
Préparés par vos mains pour un roi trop heureux. 
Mais de ce jour enfin la pompe solennelle 
De votre choix au peuple annonce la nouvelle. 
Ce secret dans Argos est déjà répandu: 
Princesse, à cet hymen on s'était attendu; 
Ce choix sans doute est juste, et la raison le guide(24);
Mais je ne serai point le sujet d'Hermogide. 
Voilà mes sentiments: et mon bras aujourd'hui, 
Ayant vaincu pour vous, ne peut servir sous lui. 
Punissez ma fierté d'autant plus condamnable, 
Qu'ayant osé paraître, elle est inébranlable. 
(Il veut sortir.)

ÉRIPHYLE.

Alcméon, demeurez; j'atteste ici les dieux, 
Ces dieux qui sur le crime ouvrent toujours les yeux, 
Qu'Hermogide jamais ne sera votre maître; 
Sachez que c'est à vous à l'empêcher de l'être: 
Et contre ses rivaux, et surtout contre lui, 
Songez que votre reine implore votre appui. 

ALCMÉON.

Qu'entends-je! ah! disposez de mon sang, de ma vie. 
Que je meure à vos pieds en vous ayant servie! 
Que ma mort soit utile au bonheur de vos jours! 

ÉRIPHYLE.

C'est de vous seul ici que j'attends du secours. 
Allez: assurez-vous des soldats dont le zèle 
Se montre à me servir aussi prompt que fidèle. 
Que de tous vos amis ces murs soient entourés; 
Qu'à tout événement leurs bras soient préparés. 
Dans l'horreur où je suis, sachez que je suis prête 
A marcher s'il le faut, à mourir à leur tête. 
Allez. 

SCÈNE IV.
ÉRIPHYLE, ZÉLONIDE, SUITE.

ZÉLONIDE.

Que faites-vous? Quel est votre dessein? 
Que veut cet ordre affreux? 

ÉRIPHYLE.

                                                   Ah! je succombe enfin. 
Dieux! comme en lui parlant, mon âme déchirée 
Par des noeuds inconnus se sentait attirée! 
De quels charmes secrets mon coeur est combattu! 
Quel état!... Achevons ce que j'ai résolu. 
Je le veux étouffons ces indignes alarmes. 

ZÉLONIDE.

Vous parlez d'Alcméon, et vous versez des larmes! 
Que je crains qu'en secret une fatale erreur... 

ÉRIPHYLE.

Ah! que jamais l'amour ne rentre dans mon coeur! 
Il m'en a trop coûté: que ce poison funeste 
De mes jours languissants ne trouble point le reste! 
Zélonide(25), sans lui, sans ses coupables feux, 
Mon sort dans l'innocence eût coulé trop heureux. 
Mes malheurs ont été le prix de mes tendresses. 
Ah! barbare! est-ce à toi d'éprouver des faiblesses? 
Déchiré des remords qui viennent m'alarmer, 
Ce coeur plein d'amertume est-il fait pour aimer? 

ZÉLONIDE.

Eh!(26) qui peut à l'amour nous rendre inaccessibles! 
Les coeurs des malheureux n'en sont que plus sensibles. 
L'adversité rend faible, et peut-être aujourd'hui... 

ÉRIPHYLE.

*Non, ce n'est point l'amour qui m'entraîne vers lui; 
Non, un dieu plus puissant me contraint à me rendre. 
L'amour(27) est-il si pur? l'amour est-il si tendre? 
Je l'ai connu cruel, injuste, plein d'horreur, 
Entraînant après lui le meurtre et la fureur.
Irai-je encor brûler d'une ardeur insensée? 
Mais, hélas! puis-je lire au fond de ma pensée? 
Ces nouveaux sentiments qui m'ont su captiver, 
Dont je nourris le germe, et que j'ose approuver, 
Peut-être ils n'ont pour moi qu'une douceur trompeuse; 
Peut-être ils me feraient coupable et malheureuse. 

ZÉLONIDE.

Dans une heure au plus tard on attend votre choix. 
Qu'avez-vous résolu? 

ÉRIPHYLE.

                                  D'être juste une fois. 

ZÉLONIDE.

Si vous vous abaissez jusqu'au fils de Théandre, 
D'Amphiaraüs encor c'est outrager la cendre. 

ÉRIPHYLE.

Cendres de mon époux, mânes d'Amphiaraüs, 
Mânes ensanglantés, ne me poursuivez plus! 
Sur tous mes sentiments le repentir l'emporte 
L'équité dans mon coeur est enfin la plus forte. 
Je suis mère, et je sens que mon malheureux fils 
Joint sa voix à la vôtre et sa plainte à vos cris. 
Nature, dans mon coeur si longtemps combattue, 
Sentiments partagés d'une mère éperdue, 
Tendre ressouvenir, amour de mon devoir, 
Reprenez sur mon âme un absolu pouvoir. 
Moi régner! moi bannir l'héritier véritable! 
Ce sceptre ensanglanté pèse à ma main coupable. 
Réparons tout allons; et vous, dieux dont je sors, 
Pardonnez des forfaits moindres que mes remords. 
(A sa suite.)
Qu'on cherche Polémon. Ciel! que vois-je? Hermogide! 

SCÈNE V.
ÉRIPHYLE, HERMOGIDE, ZÉLONIDE, 
EUPHORBE, SUITE DE LA REINE.

HERMOGIDE.

Madame, je vois trop le transport qui vous guide; 
Je vois que votre coeur sait peu dissimuler; 
Mais les moments sont chers, et je dois vous parler. 
Souffrez de mon respect un conseil salutaire; 
Votre destin dépend du choix qu'il vous faut faire. 
Je ne viens point ici rappeler des serments 
Dictés par votre père, effacés par le temps; 
Mon coeur, ainsi que vous, doit oublier, madame,
Les jours infortunés d'une inutile flamme; 
Et je rougirais trop, et pour vous, et pour moi, 
Si c'était à l'amour à nous donner un roi. 
*Un sentiment plus digne et de l'un et de l'autre 
*Doit gouverner mon sort et commander au vôtre. 
*Vos aïeux et les miens, les dieux dont nous sortons, 
*Cet État périssant si nous nous divisons; 
Le sang qui nous a joints, l'intérêt qui nous lie, 
*Nos ennemis communs, l'amour de la patrie, 
Votre pouvoir, le mien, tous deux à redouter, 
Ce sont là les conseils qu'il vous faut écouter. 
Bannissez pour jamais un souvenir funeste; 
Le présent nous appelle, oublions tout le reste. 
Le passé n'est plus rien: maître de l'avenir, 
Le grand art de régner doit seul nous réunir. 
*Les plaintes, les regrets, les voeux, sont inutiles: 
*C'est par la fermeté qu'on rend les dieux faciles. 
*Ce fantôme odieux qui vous trouble en ce jour(28),
*Qui naquit de la crainte, et l'enfante à son tour, 
*Doit-il nous alarmer par tous ses vains prestiges? 
*Pour qui ne les craint point, il n'est point de prodiges: 
*Ils sont l'appât grossier des peuples ignorants, 
*L'invention du fourbe, et le mépris des grands. 
Pensez en roi, madame, et laissez au vulgaire 
Des superstitions le joug imaginaire. 

ÉRIPHYLE.

Quoi! vous... 

HERMOGIDE.

                 Encore un mot, madame, et je me tais. 
Le seul bien de l'État doit remplir vos souhaits: 
Vous n'avez plus les noms et d'épouse et de mère, 
Le ciel vous honora d'un plus grand caractère, 
Vous régnez; mais songez qu'Argos demande un roi. 
Vous avez à choisir: vos ennemis, ou moi; 
Moi, né près de ce trône, et dont la main sanglante 
A soutenu quinze ans sa grandeur chancelante; 
Moi, dis-je, ou l'un des rois, sans force et sans appui, 
Que mon lieutenant seul a vaincus aujourd'hui. 
*Je me connais; je sais que, blanchi sous les armes, 
*Ce front triste et sévère a pour vous peu de charmes. 
*Je sais que vos appas, encor dans leur printemps, 
*Devraient s'effaroucher de l'hiver de mes ans 
*Mais la raison d'État connaît peu ces caprices; 
*Et de ce front guerrier les nobles cicatrices 
*Ne peuvent se couvrir que du bandeau des rois. 
Vous connaissez mon rang, mes attentats, mes droits; 
Sachant ce que j'ai fait, et voyant où j'aspire, 
Vous me devez, madame, ou la mort ou l'empire. 
Quoi! vos yeux sont en pleurs, et vos esprits troublés... 

ÉRIPHYLE.

Non, seigneur, je me rends; mes destins sont réglés: 
On le veut, il le faut; ce peuple me l'ordonne, 
C'en est fait: à mon sort, seigneur, je m'abandonne. 
Vous, lorsque le soleil descendra dans les flots, 
Trouvez-vous dans ce temple avec les chefs d'Argos. 
A mes aïeux, à vous, je vais rendre justice: 
Je prétends qu'à mon choix l'univers applaudisse, 
Et vous pourrez juger si ce coeur abattu 
Sait conserver sa gloire et chérit la vertu. 

HERMOGIDE.

Mais, madame, voyez... 

ÉRIPHYLE.

                                                   Dans mon inquiétude, 
Mon esprit a besoin d'un peu de solitude; 
Mais jusqu'à ces moments que mon ordre a fixés, 
Si je suis reine encor, seigneur, obéissez. 

SCÈNE VI.
HERMOGIDE, EUPHORBE.

HERMOGIDE.

Demeure: ce n'est pas au gré de son caprice 
Qu'il faut que ma fortune et que mon coeur fléchisse, 
Et je n'ai pas versé tout le sang de mes rois 
Pour dépendre aujourd'hui du hasard de son choix. 
Parle: as-tu disposé cette troupe intrépide, 
Ces compagnons hardis du destin d'Hermogide? 
Contre la reine même osent-ils me servir? 

EUPHORBE.

Pour vos intérêts seuls ils sont prêts à périr. 

HERMOGIDE.

Je saurai me sauver du reproche et du blâme(29)
D'attendre pour régner les bontés d'une femme. 
Je fus vingt ans sans maître, et ne puis obéir. 
Le fruit de tant de soins est lent à recueillir. 
Mais enfin l'heure approche, et c'était trop attendre 
Pour suivre Amphiaraüs ou régner sur sa cendre. 
Mon destin se décide; et si le premier pas 
Ne m'élève à l'empire, il m'entraîne au trépas. 
*Entre le trône et moi tu vois le précipice: 
*Allons, que ma fortune y tombe, ou le franchisse.

FIN DU DEUXIÈME ACTE.
 

ACTE TROISIÈME.

SCÈNE I.
HERMOGIDE, EUPHORBE, 
SUITE D'HERMOGIDE.

HERMOGIDE.

Voici l'instant fatal où, dans ce temple même, 
La reine avec sa main donne son diadème. 
Euphorbe, ou je me trompe, ou de bien des horreurs 
Ces dangereux moments sont les avant-coureurs. 

EUPHORBE.

Polémon de sa part flatte votre espérance. 

HERMOGIDE.

Polémon veut en vain tromper ma défiance. 

EUPHORBE(30).

En faveur de vos droits ce peuple enfin s'unit; 
Du trône devant vous le chemin s'aplanit; 
Argos, par votre main, faite à la servitude, 
Longtemps de votre joug prit l'heureuse habitude: 
Nos chefs seront pour vous. 

HERMOGIDE.

                                                   Je compte sur leur foi, 
Tant que leur intérêt les peut joindre avec moi. 
Mais surtout Alcméon me trouble et m'importune(31);
Son destin, je l'avoue, étonne ma fortune. 
Je le crains malgré moi. La naissance et le sang 
Séparent pour jamais sa bassesse et mon rang; 
Cependant par son nom ma grandeur est ternie; 
Son ascendant vainqueur impose à mon génie: 
Son seul aspect ici commence à m'alarmer. 
Je le hais d'autant plus qu'il sait se faire aimer, 
Que des peuples séduits l'estime est son partage; 
Sa gloire m'avilit, et sa vertu m'outrage. 
Je ne sais, mais le nom de ce fier citoyen, 
Tout obscur qu'il était, semble égaler le mien. 
Et moi, près de ce trône où je dois seul prétendre, 
*J'ai lassé ma fortune à force de l'attendre. 
Mon crédit, mon pouvoir adoré si longtemps, 
N'est qu'un colosse énorme ébranlé par les ans, 
Qui penche vers sa chute, et dont le poids immense 
Veut, pour se soutenir, la suprême puissance(32)
Mais du moins en tombant je saurai me venger(33).

EUPHORBE.

Qu'allez-vous faire ici? 

HERMOGIDE.

                                                   Ne plus rien ménager; 
Déchirer, s'il le faut, le voile heureux et sombre 
Qui couvrit mes forfaits du secret de son ombre; 
Les justifier tous par un nouvel effort, 
Par les plus grands succès, ou la plus belle mort, 
Et, dans le désespoir où je vois qu'on m'entraîne, 
Ma fureur... Mais on entre, et j'aperçois la reine. 

SCÈNE II.
ÉRIPHYLE, ALCMÉON, HERMOGIDE, 
POLÉMON, EUPHORBE, 
CHOEUR D'ARGIENS.

ALCMÉON.

Oui, ce peuple, madame, et les chefs, et les rois, 
Sont prêts à confirmer, à chérir votre choix; 
Et je viens, en leur nom, présenter leur hommage 
A votre heureux époux, leur maître, et votre ouvrage. 
Ce jour va de la Grèce assurer le repos. 

ÉRIPHYLE.

Vous, chefs qui m'écoutez, et vous, peuple d'Argos, 
Qui venez en ces lieux reconnaître l'empire 
Du nouveau souverain que ma main doit élire, 
Je n'ai point à choisir: je n'ai plus qu'à quitter 
Un sceptre que mes mains n'avaient pas dû porter. 
Votre maître est vivant, mon fils respire encore. 
Ce fils infortuné, qu'à sa première aurore, 
Par un trépas soudain vous crûtes enlevé, 
Loin des yeux de sa mère en secret élevé(34),
Fut porté, fut nourri dans l'enceinte sacrée, 
Dont le ciel à mon sexe a défendu l'entrée. 
Celui que je chargeai de ses tristes destins 
Ignorait quel dépôt fut mis entre ses mains. 
Je voulus qu'avec lui renfermé dès l'enfance, 
Mon fils de ses parents n'eût jamais connaissance. 
Mon amour maternel, timide et curieux, 
A cent fois sur sa vie interrogé les cieux; 
Aujourd'hui même encore, ils m'ont dit qu'il respire. 
Je vais mettre en ses mains mes jours et mon empire. 
Je sais trop que ce dieu, maître éternel des cieux, 
Jupiter, dont l'oracle est présent en ces lieux, 
Me prédit, m'assura, que ce fils sanguinaire 
Porterait le poignard dans le sein de sa mère. 
Puisse aujourd'hui, grand dieu, l'effort que je me fais 
Vaincre l'affreux destin qui l'entraîne aux forfaits! 
Oui, peuple, je le veux; oui, le roi va paraître: 
Je vais à le montrer obliger le grand-prêtre. 
Les dieux qui m'ont parlé veillent encor sur lui. 
Ce secret au grand jour va initier aujourd'hui. 
De mon fils désormais il n'est rien que je craigne; 
Qu'on me rende mon fils, qu'il m'immole, et qu'il règne. 

HERMOGIDE.

Peuple, chefs, il faut donc m'expliquer à mon tour: 
L'affreuse vérité va donc paraître au jour. 
Ce fils qu'on redemande afin de mieux m'exclure, 
Cet enfant dangereux, l'horreur de la nature, 
Né pour le parricide, et dont la cruauté 
Devait verser le sang du sein qui l'a porté: 
Il n'est plus. Son supplice a prévenu son crime. 

ÉRIPHYLE.

Ciel! 

HERMOGIDE.

                 Aux portes du temple on frappa la victime. 
Celui qui l'enlevait le suivit au tombeau(35).
Il fallait étouffer ce monstre en son berceau; 
A la reine, à l'État, son sang fut nécessaire; 
Les dieux le demandaient: je servis leur colère. 
Peuple, n'en doutez point: Euphorbe, Nicétas, 
Sont les secrets témoins de ce juste trépas. 
J'atteste mes aïeux et ce jour qui m'éclaire 
Que j'immolai le fils, que j'ai sauvé la mère; 
Que si ce sang coupable a coulé sous nos coups, 
J'ai prodigué le mien pour la Grèce et pour vous. 
Vous m'en devez le prix vous voulez tous un maître: 
L'oracle en promet un, je vais périr ou l'être; 
Je vais venger mes droits contre un roi supposé; 
Je vais rompre un vain charme à moi seul opposé. 
Soldat par mes travaux, et roi par ma naissance, 
De vingt ans de combats j'attends la récompense. 
Je vous ai tous servis. Ce rang des demi-dieux 
Défendu par mon bras, fondé par mes aïeux, 
Cimenté de mon sang, doit être mon partage. 
Je le tiendrai de vous, de moi, de mon courage, 
De ces dieux dont je sors, et qui seront pour moi. 
Amis, suivez mes pas, et servez votre roi. 
(Il sort suivi des siens.)

SCÈNE III.
ÉRIPHYLE, ALCMÉON, POLÉMON, 
CHOEUR D'ARGIENS.

ÉRIPHYLE.

Où suis-je? de quels traits le cruel m'a frappée! 
Mon fils ne serait plus! Dieux! m'auriez-vous trompée? 
(A Polémon.)
Et vous que j'ai chargé de rechercher son sort... 

POLÉMON.

On l'ignore en ce temple, et sans doute il est mort. 

ALCMÉON.

Reine, c'est trop souffrir qu'un monstre vous outrage: 
Confondez son orgueil et punissez sa rage. 
Tous vos guerriers sont prêts, permettez que mon bras.. 

ÉRIPHYLE.

Es-tu lasse, Fortune? Est-ce assez d'attentats? 
Ah! trop malheureux fils, et toi, cendre sacrée, 
Cendre de mon époux de vengeance altérée, 
Mânes sanglants, faut-il que votre meurtrier 
Règne sur votre tombe et soit votre héritier? 
Le temps, le péril presse, il faut donner l'empire. 
Un dieu dans ce moment, un dieu parle et m'inspire. 
Je cède; je ne puis, dans ce jour de terreur, 
Résister à la voix qui s'explique à mon coeur. 
C'est vous, maître des rois et de la destinée, 
C'est vous qui me forcez à ce grand hyménée. 
Alcméon, si mon fils est tombé sous ses coups... 
Seigneur... vengez mon fils, et le trône est à vous.

ALCMÉON.

Grande reine, est-ce à moi que ces honneurs insignes... 

ÉRIPHYLE.

Ah! quels rois dans la Grèce en seraient aussi dignes? 
(36)Ils n'ont que des aïeux, vous avez des vertus. 
Ils sont rois, mais c est vous qui les avez vaincus.
C'est vous que le ciel nomme, et qui m'allez défendre: 
C'est vous qui de mon fils allez venger la cendre. 
Peuple, voilà ce roi si longtemps attendu, 
Qui seul vous a fait vaincre, et seul vous était dû. 
Le vainqueur de deux rois, prédit par les dieux même. 
Qu'il soit digne à jamais de ce saint diadème! 
Que je retrouve en lui les biens qu'on m'a ravis, 
Votre appui, votre roi, mon époux, et mon fils! 

SCÈNE IV.
ÉRIPHYLE, ALCMÉON, POLÉMON, 
THÉANDRE, CHOEUR D'ARGIENS.

THÉANDRE.

Que faites-vous, madame? et qu'allez-vous résoudre? 
Le jour fuit, le ciel gronde entendez-vous la foudre? 
De la tombe du roi le pontife a tiré 
Un fer que sur l'autel ses mains ont consacré. 
Sur l'autel à l'instant ont paru les Furies: 
Les flambeaux de l'hymen sont dans leurs mains impies. 
Tout le peuple tremblant, d'un saint respect touché, 
Baisse un front immobile, à la terre attaché. 

ÉRIPHYLE.

Jusqu'où veux-tu pousser ta fureur vengeresse, 
O ciel? Peuple, rentrez Théandre, qu'on me laisse. 
Quel juste effroi saisit mes esprits égarés! 
Quel jour pour un hymen! 

SCÈNE V.
ÉRIPHYLE, ALCMÉON.

ÉRIPHYLE.

                                  Ah! seigneur, demeurez. 
Eh quoi! je vois les dieux, les enfers, et la terre, 
S'élever tous ensemble et m'apporter la guerre: 
Mes ennemis, les morts, contre moi déchaînés; 
Tout l'univers m'outrage, et vous m'abandonnez! 

ALCMÉON.

Je vais périr pour vous, ou punir Hermogide, 
Vous servir, vous venger, vous sauver d'un perfide.

ÉRIPHYLE.

Je vous faisais son roi; mais, hélas! mais, seigneur, 
Arrêtez; connaissez mon trouble et ma douleur. 
Le désespoir, la mort, le crime m'environne: 
J'ai cru les écarter en vous plaçant au trône; 
J'ai cru même apaiser ces mânes en courroux, 
Ces mânes soulevés de mon premier époux. 
Hélas! combien de fois, de mes douleurs pressée, 
Quand le sort de mon fils accablait ma pensée, 
Et qu'un léger sommeil venait enfin couvrir 
*Mes yeux trempés de pleurs et lassés de s'ouvrir; 
Combien de fois ces dieux ont semblé me prescrire 
De vous donner ma main, mon coeur et mon empire! 
Cependant, quand je touche au moment fortuné 
Où vous montez au trône à mon fils destiné, 
Le ciel et les enfers alarment mon courage; 
Je vois les dieux armés condamner leur ouvrage: 
*Et vous seul m'inspirez plus de trouble et d'effroi 
*Que le ciel et ces morts irrités contre moi. 
*Je tremble en vous donnant ce sacré diadème; 
*Ma bouche en frémissant prononce: « Je vous aime. » 
*D'un pouvoir inconnu l'invincible ascendant 
*M'entraîne ici vers vous, m'en repousse à l'instant, 
*Et, par un sentiment que je ne puis comprendre, 
*Mêle une horreur affreuse à l'amour le plus tendre. 

ALCMÉON.

Quels moments! quel mélange, ô dieux qui m'écoutez! 
D'étonnement, d'horreurs, et de félicités! 
L'orgueil de vous aimer, le bonheur de vous plaire, 
Vos terreurs, vos bontés, la céleste colère, 
Tant de biens, tant de maux, me pressent à la fois, 
Que mes sens accablés succombent sous leur poids. 
Encor loin de ce rang que vos bontés m'apprêtent, 
C'est sur vos seuls dangers que mes regards s'arrêtent. 
C'est pour vous délivrer de ce péril nouveau 
Que votre époux lui-même a quitté le tombeau. 
Vous avez d'un barbare entendu la menace; 
Où ne peut point aller sa criminelle audace? 
Souffrez qu'au palais même assemblant vos soldats, 
J'assure au moins vos jours contre ses attentats; 
Que du peuple étonné j'apaise les alarmes; 
Que, prêts au moindre bruit, mes amis soient en armes. 
C'est en vous défendant que je dois mériter 
Le trône où votre choix m'ordonne de monter. 

ÉRIPHYLE.

Allez je vais au temple, où d'autres sacrifices 
Pourront rendre les dieux à mes voeux plus propices. 
Ils ne recevront pas d'un regard de courroux 
Un encens que mes mains n'offriront que pour vous(37).

FIN DU TROISIÈME ACTE.

Quatrième acte.

 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE
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THÉÂTRE I.  ÉRIPHYLE

NOTES.

Note_1 La versification surtout fut applaudie, et certains vers frondeurs auxquels l’auteur d’Oedipe avait d’ailleurs habitué les spectateurs. « Otez-en quelques morceaux contre les grands, contre les princes et contre la superstition, rien n’est à lui, et la pièce n’aurait pas trois représentations », écrit au président Bouhier l’abbé Le Blanc, un de ces contempteurs sournois de Voltaire, qui le déchirent en dessous et lui font extérieurement mille caresses. Le vrai, c’est que l’oeuvre n’était pas sans défauts et que le succès avait besoin pour s’affermir qu’on relevât le zèle et le moral des comédiens auxquels pourtant on avait abandonné les profits; et le poète ne croit pas inutile de faire prier le comte de Clermont d’envoyer chercher la troupe et de lui recommander Ériphyle. On voit que Voltaire pensait à tout.
Cette pièce qu’il a soumise à Cideville et à Formont et qu’il a remaniée de cent sortes, il va encore profiter de la clôture de Pâques pour la corriger de son mieux, et ces corrections ne consisteront pas en moins de trois actes nouveaux. Non content de cela, il avait rimé un compliment en vers que prononça Dufresne à la réouverture du théâtre. Mais malgré les belles tirades et les applaudissements qu’elles faisaient naître, il avait trop de flair pour se méprendre sur les imperfections de son oeuvre en dépit de ses retouches journalières: il se fera l’avocat du diable contre la canonisation d’Ériphyle. Il avait envoyé sa tragédie à Jore, qui avait commencé l’impression; il donne des ordres pour tout suspendre et se fait retourner le manuscrit. « Ériphyle, dit-il en toute bonne foi, n’a pas eu un grand succès. J’étais prêt à la livrer à l’impression, mais je suis maintenant déterminé à ne la point faire imprimer ou du moins à la laisser de côté dans mon cabinet jusqu’à ce que je puisse la revoir et y faire de nouvelles corrections. » Finalement, les représentations d’Ériphyle cessèrent, et le poème ne fut pas publié. (G. D.)

Note_2 Cette pièce parut pour la première fois en 1779 avec cette étrange note: Pièce que l’auteur s’était opposé qu’elle fût imprimée de son vivant.
Il est probable que cette première édition furtive a été faite à Paris, d’après la copie que Lekain avait de cette tragédie. Ce grand acteur était mort en 1778, presque en même temps que M. de Voltaire. Longtemps auparavant, il m’avait permis d’en prendre une copie, que je portai à Ferney en 1777. Je la remis à M. de Voltaire, qui n’avait rien conservé de cette tragédie. C’est cette même copie, retrouvée dans ses papiers après sa mort, qui a servi pour l’édition de Kehl. (Note de M. Decroix.)

Note_3 D’après un manuscrit de Longchamp, et que feu Decroix regardait comme le véritable texte d’Ériphyle, je donne de cette pièce une édition bien différente de toutes celles qui ont paru. La suppression du rôle du grand-prêtre (voyez la lettre à Forment, du 25 juin 1732), et un cinquième acte tout nouveau, sont les changements les plus considérables. Quelquefois des vers ont été changés de scènes. Pour ne point laisser de regrets au lecteur, j’ai, à quelques mots près, mis en variantes ce qui n’était pas conservé de l’ancien texte.
Voltaire, dans sa lettre à Thiériot du 15 mai 1733, parle d’une dédicace à l’abbé Franchini, qui paraît perdue.
Le Mercure de mars 1732 contient un Mémoire sur Ériphyle, par M. L. D. M., réimprimé dans l’Almanach littéraire de 1780, pages 55-62. Boissy fit représenter, le 20 mars 1732, sur le théâtre de la Foire, le Triomphe de l’ignorance, opéra-comique en un acte, non imprimé, dans lequel il y avait des traits contre Ériphyle. (B.)

Note_4 Régulus, tragédie de Pradon, jouée en 1688, plus de vingt fois de suite, dit Léris. (B.)

Note_5 Nom d’un des personnages de l’Inès de Castro, tragédie de Lamotte; jouée en 1723. (B.)

Note_6 Le Glorieux, de Destouches, avait été joué le 18 janvier 1732. (B.)

Note_7 Variante n° 1: Dans l’édition de 1779, qui a été suivie pour les réimpressions faites jusqu’à ce jour, il y avait un personnage de plus, le grand-prêtre de Jupiter; et voyez quel était le début de la pièce, variante n°1.

Note_8 « J’ai rendu l’édifice encore plus hardi qu’il n’était, écrit Voltaire à Cideville, 2 octobre 1732. Androgide (qui devint Hermogide) ne prononce plus le nom d’amour... Voici un échantillon de l’âme de ce monsieur. » Et il cite quelques vers qui sont aujourd’hui dans cette scène, et qui alors se trouvaient dans la scène ire de l’acte III. (G. A.)

Note_9 Réminiscences d’Hamlet et de Macbeth. (G. A.)

Note_10 Variante:
 

ZÉLONIDE.
Quoi vous! de quels forfaits seriez-vous donc coupable? 
ÉRIPHYLE.
Je n’ai pu jusqu’ici t’avouer tant d’horreurs. 
Les malheureux sans peine exhalent leurs douleurs; 
Mais, hélas! qu’il en coûte à déclarer sa honte! 
ZÉLONIDE.
Une douleur injuste, un vain effroi vous dompte; 
La vertu la plus pure eut toujours tous vos soins: 
Votre coeur n’aime qu’elle. 
ÉRIPHYLE.
Il le voudrait du moins. 
Tu n’étais pas à moi lorsqu’un triste hyménée 
Au sage Amphiaraüs unit ma destinée. 
ZÉLONIDE.
Vous sortiez de l’enfance, etc.

Dans Brutus (acte II, scène ire), Titus dit à Messala:
 

On confie aisément des malheurs qu’on surmonte; 
Mais qu’il est accablant de parler de sa honte

Note_11 Variante: Après ce vers, une version présente ceux que nous donnons en variante n° 2.

Note_12 Variante: Au lieu de ce vers et des neuf qui le suivent, l’édition de 1779 porte:
 

ÉRIPHYLE.
On veut que je l’épouse, et qu’il soit votre roi? 
POLÉMON.
Madame, avec respect on suivra votre loi; 
Prononcez: un seul mot réglera nos hommages. 
ÉRIPHYLE.

Mais du peuple Hermogide a-t-il tous les suffrages? 

POLÉMON.
S’il faut parler, madame, avec sincérité, 
Ce prince est dans ces lieux moins cher que redouté. 
On croit qu’à son hymen, etc.

Note_13 Variante: Ce vers et les trois qui le suivent ne sont pas dans l’édition de 1779.

Note_14 Variante: Ce vers et les trois qui le suivent manquent aussi dans l’édition de 1779.

Note_15 Variante: Dans l’édition de 1779, l’acte commence ainsi:
 

Alcméon, j’ai pitié de voir tant de faiblesse; 
L’erreur qui vous séduit, la douleur qui vous presse, 
De vos désirs. . . . . . . . . . . . . . . . . . . , 
Éclatent . . . . . . et parlent. . . . . . . . .

Note_16 Variante, 1979:
 

Pardonnez, cher ami, je ne me connais pas; 
La reine, oui, je l’avoue, oui, sa fatale vue 
Porte au fond de mon âme une atteinte inconnue. 
Je ne veux pas voiler à vos regards discrets 
L’erreur de mon jeune âge, et mes troubles secrets. 
Je vous dirai bien plus: l’aspect du diadème 
Semble emporter mon âme au delà de moi-même.

Note_17 Variante, 1979:
 

Bannissons loin de moi le funeste soupçon 
Qui règne en mon esprit et trouble ma raison.

Note_18 Variante:
 

Écoutez: j’ai moi-même élevé votre enfance; 
Souffrez-moi quelquefois, généreux Alcméon, 
L’autorité d’un père aussi bien que le nom.

Note_19 Variante:
 

J’ai d’un profond secret couvert votre origine; 
Mais vous la connaissez; et cette âme divine 
Du haut de sa fortune et parmi tant d’éclat 
Devrait baisser les yeux sur son premier état. 
Gardez que quelque jour cet orgueil téméraire 
N’attire sur vous-même une triste lumière, 
N’éclaire enfin l’envie, et montre à l’univers 
Sous vos lauriers pompeux la honte de vos fers.

Note_20 Voltaire a transporté dans Mérope, et ailleurs, ces beaux vers.

Note_21Variante: Voyez plus loin,  la variante n°3.

Note_22 Variante, 1779:
 

THÉANDRE, à part.
Prête à nommer un roi, qu’aurait-elle à lui dire? 
D’Amphiaraüs, ô dieux, daignez vous souvenir.

Note_23 Variante, 1779:
 

Vous me quittez! eh quoi! pourriez-vous donc penser 
Qu’Ériphyle hésitât à vous récompenser? 
Que craignez-vous, etc.?

Note_24 Variante: Après ce vers, on lisait dans une copie:
 

On ne s’étonne point que l’heureux Hermogide 
L’emporte sur les rois de Pylos et d’Élide: 
Il est du sang des dieux et de nos premiers rois. 
Puisse-t-il mériter l’honneur de votre choix! 
Ce choix sans doute...

Note_25 Variante:
 

Jours trop infortunés, vous ne fûtes remplis 
Qu’à pleurer mon époux, qu’à regretter mon fils 
Leur souvenir fatal à toutes mes tendresses. 
*Malheureuse! est-ce à toi d’éprouver des faiblesses? 
Pénétré de remords, etc.

Note_26 Variante:
 

Pourquoi donc à son nom redoublez-vous vos plaintes? 
Pardonnez à mon zèle, et permettez mes craintes. 
Songez que si l’amour décidait aujourd’hui...

Note_27 Variante: voyez la variante n° 4.

Note_28 Variante: Ce vers et les trois qui le suivent sont, dans une copie, remplacés par ceux-ci:
 

Devons-nous redouter un fantôme odieux? 
Vivant, je l’ai vaincu: mort, est-il dangereux? 
D’un oeil indifférent voyons ces vains prodiges. 
Que peuvent contre nous les morts et leurs prestiges?

Voltaire a dit depuis, dans Alzire, acte Ier, scène v:

Vivant, je l’ai vaincu; mort, doit-il être à craindre?

Note_29 Variante:
 

Argos n’a plus de rois, et c’était trop attendre 
Pour les suivre aux enfers ou régner sur leur cendre. 
Je n’ai plus, il est vrai, ce fer si révéré 
Qu’on croit ici du trône être un gage assuré; 
Mais je conserve, au moins, de cette auguste place 
Des gages plus certains, la constance et l’audace: 
Mon destin se décide, etc.

Note_30 Variante n° 5: voyez la variante n° 5.

Note_31 Variante n° 6: voyez la variante n° 6.

Note_32 On trouve une imitation de ces vers dans la Mort de César, acte III, scène iv. (K.)

Note_33 Variante:voyez la variante n° 7.

Note_34 Variante:
 

Par l’esclave Corèbe en secret élevé, 
Fut porté, fut nourri, dans l’enceinte sacrée 
Dont le ciel à mon sexe a défendu l’entrée; 
Dans ces terribles lieux, qu’ont souvent habité 
Ces dieux vengeurs, ces dieux dont je tiens la clarté. 
C’est là qu’avec Corèbe, enfermé dès l’enfance, 
Mon fils de son destin n’eut jamais connaissance. 
Mon amour maternel...

Note_35 Variante:
 

Et le prince et Corèbe ont ici leur tombeau. 
J’étouffai malgré moi ce monstre en son berceau: 
J’enfonçai dans ses flancs cette royale épée; 
Par son père autrefois sur moi-même usurpée; 
Et soit décret des dieux, soit pitié, soit horreur, 
Je ne pus de son sein tirer le fer vengeur. 
Sa dépouille sanglante en mes mains demeurée, 
De cette mort si juste est la preuve assurée. 
La reine, qui m’entend et que je vois frémir, 
Me doit au moins le jour qu’un fils dut lui ravir. 
J’atteste mes aïeux...

Note_36 Variante:
 

Et près de vous, enfin, que sont-ils à mes yeux? 
Vous avez des vertus, ils n’ont que des aïeux. 
J’ai besoin d’un vengeur, et non pas d’un vain titre. 
Régnez: de mon destin soyez l’heureux arbitre. 
Peuple...

Note_37 « En votre conscience, écrit Voltaire à Cideville sur cette fin d’acte, n’avez-vous pas senti de la langueur et du froid lorsqu’au troisième acte Théandre vient annoncer que les Furies se sont emparées de l’autel, etc.? Ce que dit la reine à Alcméon dans ce moment est beau, mais on est étonné que ce beau ne touche point. La raison en est, à mon avis, que la reine est trop longtemps bernée par les dieux. Elle n’a pas le loisir de respirer, elle n’a pas un instant d’espérance et de joie: donc elle ne change point d’état, donc elle ne doit point remuer le spectateur, donc il faut retrancher cette fin du troisième acte. »