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| Index Voltaire | Commande CDROM | Théâtre | LES ORIGINAUX OU MONSIEUR DU CAP-VERT
Cette pièce n'a jamais été représentée
sur des théâtres publics; mais elle l'a été
sur un théâtre particulier, en 1732. C'est Voltaire lui-même
qui le dit dans son article Art dramatique des Questions sur l'Encyclopédie.
La
première édition des Originaux a été
donnée par M. E.-A. Lequien, en 1820, dans le tome IX de son édition
des Oeuvres de Voltaire. Un manuscrit intitulé Monsieur
du Cap-Vert, et qui était dans la bibliothèque de Pont-de-Veyle,
appartenant aujourd'hui à M. de Soleinne, présente des différences
de texte dont quelques-unes ont été admises par M. Lequien,
et reproduites par des éditeurs plus récents. Je m'en suis
tenu au manuscrit dont je suis redevable à feu Decroix, et qu'il
avait fait faire sur une copie venant de Longchamp, secrétaire de
Voltaire. J'ai mis en variantes les passages introduits dans le texte par
M. Lequien.
OU MONSIEUR DU CAP-VERT COMÉDIE
SCÈNE I. LE CHEVALIER DU HASARD, NUIT-BLANCHE. LE CHEVALIER. Nuit-Blanche! NUIT-BLANCHE. Monsieur? LE CHEVALIER. N'est-ce point ici la maison? NUIT-BLANCHE. Je crois que nous y voici. Nous sommes près du jardin du président Bodin: n'est-ce pas cela que vous cherchez? LE CHEVALIER. Oui, c'est cela même; mais il faut bien autre chose. (Ils s'introduisent dans le jardin.) Elle ne paraît point encore. NUIT-BLANCHE. Qui? LE CHEVALIER. Elle. NUIT-BLANCHE. Qui, elle? LE CHEVALIER. Cette fille charmante. NUIT-BLANCHE. Quoi! monsieur, la fille du président Bodin vous aurait déjà donné rendez-vous? LE CHEVALIER. Je vous trouve bien impertinent avec votre déjà il y a un mois entier que je l'aime, et qu'elle le sait; il y a par conséquent bientôt un mois qu'elle aurait dû m'accorder cette petite faveur. Mais que veux-tu? les filles s'enflamment aisément et se rendent difficilement: si c'était une dame un peu accoutumée au monde, nous nous serions peut-être déjà quittés. NUIT-BLANCHE. Eh! de grâce, monsieur, où avez-vous déjà fait connaissance avec cette demoiselle dont le coeur est si aisé, et l'accès si difficile? LE CHEVALIER. Où je l'ai vue? Partout, à l'opéra, au concert, à la comédie, enfin en tous les lieux où les femmes vont pour être lorgnées, et les hommes perdre leur temps. J'ai gagné sa suivante de la façon dont on vient à bout de tout, avec de l'argent: c'était à elle que tu portais toutes mes lettres, sans la connaître. Enfin, après bien des prières et des refus, elle consent à me parler ce soir. Les fenêtres de sa chambre donnent sur le jardin. On ouvre, avançons. SCÈNE II. FANCHON, à la fenêtre; LE CHEVALIER, au-dessous. FANCHON. Est-ce vous, monsieur le chevalier? LE CHEVALIER. Oui, c'est moi, mademoiselle, qui fais, comme vous voyez, l'amour à l'espagnole, et qui serais très heureux d'être traité à la française, et de dire à vos genoux que je vous adore, au lieu de vous le crier sous les fenêtres, au hasard d'être entendu d'autres que de vous. FANCHON. Cette discrétion me plaît: mais parlez-moi franchement, m'aimez-vous? LE CHEVALIER. Depuis un mois, je suis triste avec ceux qui sont gais; je deviens solitaire, insupportable à mes amis et à moi-même; je mange peu, je ne dors point: si ce n'est pas là de l'amour, c'est de la folie; et, de façon ou d'autre, je mérite un peu de pitié. FANCHON. Je me sens toute disposée à vous plaindre; mais si vous m'aimiez autant que vous dites, vous vous seriez déjà introduit auprès de mon père et de ma mère, et vous seriez le meilleur ami de la maison, au lieu de faire ici le pied de grue et de sauter les murs d'un jardin. LE CHEVALIER. Hélas que ne donnerais-je point pour être admis dans la maison FANCHON. C'est votre affaire; et, afin que vous puissiez y réussir, je vais vous faire connaître le génie des gens que vous avez à ménager. LE CHEVALIER. De tout mon coeur, pourvu que vous commenciez par vous. FANCHON. Cela ne serait pas juste; je sais trop ce que je dois à mes parents. Premièrement, mon père est un vieux président riche et bonhomme, fou de l'astrologie, où il n'entend rien. Ma mère est la meilleure femme du monde, folle de la médecine, où elle entend tout aussi peu: elle passe sa vie à faire et à tuer des malades. Ma soeur aînée est une grande créature, bien faite, folle de son mari, qui ne l'est point du tout d'elle. Son mari, mon beau-frère, est un soi-disant grand seigneur, fort vain, très fat, et rempli de chimères. Et moi, je deviendrais peut-être encore plus folle que tout cela si vous m'aimiez aussi sincèrement que vous venez de me l'assurer. LE CHEVALIER. Ah! madame! que vous me donnez d'envie de figurer dans votre famille! mais... FANCHON. Mais, il serait bon que vous me parlassiez un peu de la vôtre; car je ne connais encore de vous que vos lettres. LE CHEVALIER. Vous m'embarrassez fort: il me serait impossible de donner du ridicule à mes parents. FANCHON. Comment! impossible! vous n'avez donc ni père ni mère? LE CHEVALIER. Justement. FANCHON. Ne peut-on pas savoir au moins de quelle profession vous êtes? LE CHEVALIER. Je fais profession de n'en avoir aucune; je m'en trouve bien. Je suis jeune, gai, honnête homme; je joue, je bois, je fais, comme vous voyez, l'amour: on ne m'en demande pas davantage. Je suis assez bien venu partout; enfin je vous aime de tout mon coeur: c'est une maladie que votre astrologue de père n'a pas prévue, et que votre bonne femme de mère ne guérira pas, et qui durera peut-être plus que vous et moi ne voudrions. FANCHON. Votre humeur me fait plaisir; mais je crains bien d'être aussi malade que vous je ne vous en dirais pas tant si nous étions de plain-pied; mais je me sens un peu hardie, de loin... Eh! mon Dieu! voici ma grande soeur qui entre dans ma chambre, et mon père et ma mère dans le jardin. Adieu; je jugerai de votre amour si vous vous tirez de ce mauvais pas en habile homme. NUIT-BLANCHE, en se collant à la muraille. Ah! monsieur, nous sommes perdus! voici des gens avec une arquebuse. LE CHEVALIER. Non, ce n'est qu'une lunette; rassure-toi. Je suis sûr de plaire à ces gens-ci, puisque je connais leur ridicule et leur faible. SCÈNE III. LE PRÉSIDENT BODIN, LA PRÉSIDENTE, DOMESTIQUES, LE CHEVALIER, NUIT-BLANCHE. LE PRÉSIDENT, avec une grande lunette. On voit bien que je suis né sous le signe du cancre; toutes mes affaires vont de guingois. Il y a six mois que j'attends mon ami M. du Cap-Vert, ce fameux capitaine de vaisseau qui doit épouser ma cadette; et je vois certainement qu'il ne viendra de plus d'un an: le bourreau a Vénus rétrograde. Voici, d'un autre côté, mon impertinent de gendre, M. le comte des Apprêts, à qui j'ai donné mon aînée; il affecte l'air de la mépriser; il ne veut pas me faire l'honneur de me donner des petits-enfants: ceci est bien plus rétrograde encore. Ah! malheureux président! malheureux beau-père! sur quelle étoile ai-je marché? Çà, voyons un peu en quel état est le ciel ce soir. LA PRÉSIDENTE. Je vous ai déjà dit, mon toutou, que votre astrologie n'est bonne qu'à donner des rhumes; vous devriez laisser là vos lunettes et vos astres. Que ne vous occupez-vous, comme moi, de choses utiles? J'ai trouvé enfin l'élixir universel, et je guéris tout mon quartier. Eh bien, Champagne, comment se porte ta femme, à qui j'en ai fait prendre une dose? CHAMPAGNE. Elle est morte ce matin. LA PRÉSIDENTE. J'en suis fâchée: c'était une bonne femme. Et mon filleul, comment est-il depuis qu'il a pris ma poudre corroborative?... Eh mais! que vois-je, mon toutou? un homme dans notre jardin! LE PRÉSIDENT. Ma toute, il faut observer ce que ce peut être, et bien calculer ce phénomène. LE CHEVALIER, tirant sa lunette d'opéra. Le soleil entre dans sa cinquantième maison. LE PRÉSIDENT. Et vous, monsieur, qui vous fait entrer dans la mienne, s'il vous plaît? LE CHEVALIER, en regardant le ciel. L'influence des astres, monsieur, Vénus, dont l'ascendance... LE PRÉSIDENT. Que veut dire ceci? c'est apparemment un homme de la profession. (Ils se regardent tous deux avec leurs lunettes.) LA PRÉSIDENTE. C'est apparemment quel que jeune homme qui vient me demander des remèdes; il est vraiment bien joli: c'est grand dommage d'être malade à cet âge. LE PRÉSIDENT. Excusez, monsieur, si, n ayant pas l'honneur de vous connaître... LE CHEVALIER. Ah! monsieur, c'était un bonheur que les conjonctions les plus bénignes me faisaient espérer: je me promenais près de votre magnifique maison pour... LA PRÉSIDENTE. Pour votre santé apparemment. LE CHEVALIER. Oui, madame; je languis depuis un mois, et je me flatte que je trouverai enfin du secours. On m'a assuré que vous aviez ici ce qui me guérirait. LA PRÉSIDENTE. Oui, oui, je vous guérirai; je vous entreprends, et je veux que ma poudre et mon dissolvant... LE PRÉSIDENT. C'est ma femme, monsieur, que je vous présente. (Parlant bas, et se touchant le front.) La pauvre toute est un peu blessée là... Mais parlons un peu raison, s'il vous plaît. Ne disiez-vous pas qu'en vous promenant près de ma maison vous aviez... LE CHEVALIER. Oui, monsieur, je vous disais que j'avais découvert un nouvel astre au-dessus de cette fenêtre, et qu'en le contemplant j'étais entré dans votre jardin. LE PRÉSIDENT. Un nouvel astre! comment! cela fera du bruit. LE CHEVALIER. Je voudrais bien pourtant que la chose fût secrète. Il brillait comme Vénus, et je crois qu'il a les plus douces influences du monde. Je le contemplais, j'ose dire, avec amour; je ne pouvais en écarter mes yeux j'ai même, puisqu'il faut vous le dire, été fâché quand vous avez paru. LE PRÉSIDENT. Vraiment, je le crois bien. LE CHEVALIER. Pardonnez, monsieur, à ce que je vous dis; ne me regardez pas d'un aspect malin, et ne soyez pas en opposition avec moi: vous devez savoir l'empressement que j'avais de vous faire ma cour. Mais enfin, quand il s'agit d'un astre... LE PRÉSIDENT. Ah! sans doute. Et où l'avez-vous vu? Vous me faites palpiter le coeur. LE CHEVALIER. C'est l'état où je suis. Je l'ai vu, vous dis-je. Ah! quel plaisir j'avais en le voyant! quel aspect! c'était tout juste ici; mais cela est disparu dès que vous êtes venu dans le jardin. LE PRÉSIDENT. Ceci mérite attention: c'était sans doute quelque comète. LE CHEVALIER. Du moins elle avait une fort jolie chevelure. LA PRÉSIDENTE, le tirant par le bras. Mon pauvre jeune homme, ne vous arrêtez point aux visions cornues de mon mari. Venons au fait: peut-être votre mal presse. LE CHEVALIER. Oui, madame; je me sentais tout en feu avant que vous parussiez. LA PRÉSIDENTE, lui tâtant le pouls. Voilà cependant un pouls bien tranquille. LE CHEVALIER. Ah! madame, ce n'est que depuis que j'ai l'honneur de vous parler: c'était tout autre chose auparavant. Ah! quelle différence, madame! LA PRÉSIDENTE. Pauvre enfant vous avez pourtant la couleur bonne et l'oeil assez vif. Çà, ne déguisez rien: avez-vous la liberté du... LE CHEVALIER. Plus de liberté, madame; c'est là mon mal: cela commença, il y a un mois, sur l'escalier de la Comédie; mes yeux furent dans un éblouissement involontaire, mon sang s'agita; j'éprouvai des palpitations, des inquiétudes, ah! madame, des inquiétudes!... LA PRÉSIDENTE. Dans les jambes? LE CHEVALIER. Ah! partout, madame, des inquiétudes cruelles; je ne dormais plus; je rêvais toujours à la même chose, j'étais mélancolique. LA PRÉSIDENTE. Et rien ne vous a donné du soulagement? LE CHEVALIER. Pardonnez-moi, madame; cinq ou six ordonnances par écrit mont donné un peu de tranquillité. Je me suis mis entre les mains d'un médecin charmant, qui a entrepris ma cure; mais je commence à croire qu'il faudra que vous daigniez l'aider: heureux si vous pouvez consulter avec lui sur les moyens de me mettre dans l'état où j'aspire. LA PRÉSIDENTE. Oh! vous n'avez qu'à l'amener, je le purgerai lui-même, je vous en réponds. LE PRÉSIDENT. Or çà, monsieur, point de compliments entre gens du métier: vous souperez avec nous ce soir, si vous le trouvez bon; et cela en famille avec ma femme, ma fille la comtesse, et ma fille Fanchon. LE CHEVALIER. Ah! monsieur, vous ne pouviez, je vous jure, me faire un plus grand plaisir. LE PRÉSIDENT. Et après souper, je veux que nous observions ensemble l'état du ciel. LE CHEVALIER. Pardonnez-moi, monsieur; j'ai d'ordinaire après souper la vue un peu trouble. LA PRÉSIDENTE. Vous voulez me tuer ce pauvre garçon; et moi, je vous dis qu'après souper il prendra trois de mes pilules. Mais je veux auparavant qu'il fasse connaissance avec toute ma famille. LE PRÉSIDENT. C'est bien dit, ma toute: qu'on fasse descendre madame la comtesse et Fanchon. LA PRÉSIDENTE. Mes filles! madame la comtesse! LA COMTESSE. Nous descendons, madame. FANCHON. Je vole, ma mère. SCÈNE IV. LE PRÉSIDENT, LA PRÉSIDENTE, MADAME LA COMTESSE, FANCHON, LE CHEVALIER. LA PRÉSIDENTE. Mes filles, voici un de mes malades que je vous recommande je veux que vous en ayez soin ce soir à souper. FANCHON. Ah! ma mère, si nous en aurons soin! il sera entre nous deux, et ce sera moi qui le servirai. LE PRÉSIDENT. Ce jeune gentilhomme, mes filles, est un des grands astrologues que nous ayons: ne manquez pas de lui bien faire les honneurs de la maison. LE CHEVALIER. Ah! monsieur, je revois la brillante comète dont la vue est si charmante. LE PRÉSIDENT. J'ai beau guigner, je ne vois rien(2). LE CHEVALIER. C'est que vous ne regardez pas avec les mêmes yeux que moi. LA PRÉSIDENTE. Eh bien! madame la comtesse, serez-vous toujours triste? et ne pourrai-je point purger cette mauvaise humeur? J'ai deux filles bien différentes. Vous diriez Démocrite et Héraclite l'une a l'air d'une veuve affligée; et cette étourdie-ci rit toujours. Il faut que je donne des gouttes d'Angleterre à l'une, et de l'opium à l'autre. LA COMTESSE. Hélas! madame, vous me traitez de veuve; il est trop vrai que je le suis. Vous m'avez mariée, et je n'ai point de mari: monsieur le comte s'est mis dans la tête qu'il dérogerait s'il m'aimait. J'ai le malheur de respecter des noeuds qu'il néglige, et de l'aimer parce qu'il est mon mari, comme il me méprise parce que je suis sa femme: je vous avoue que j'en suis inconsolable. LA PRÉSIDENTE. Votre mari est un jeune fat, et toi, une sotte, ma chère fille: je n'ai point de remèdes pour des cas si désespérés. Le comte ne vous voit point du tout la nuit, rarement le jour. Je sais bien que l'affront est sanglant; mais enfin c'est ainsi que M. le président en use avec moi depuis quinze ans: vois-tu que je m'arrache les cheveux pour cela? FANCHON. La chose est un peu différente: pour moi, si j'étais à la place de ma soeur aînée, je sais bien ce que je ferais. LA PRÉSIDENTE. Eh quoi, coquine? FANCHON. Ce qu'elle est assez sotte pour ne pas faire. LE PRÉSIDENT. J'ai beau observer, je me donne le torticolis, et je ne découvre rien. Je vois bien que vous êtes plus habile que moi: oui, vous êtes venu tout à propos pour me tirer de bien des embarras. LE CHEVALIER. Il n'y a rien que je ne voulusse faire pour vous. LE PRÉSIDENT. Vous voyez, monsieur, mes deux filles: l'une est malheureuse parce qu'elle a un mari; et celle-ci commence à l'être parce qu'elle n'en a point. Mais ce qui me désoriente et me fait voir des étoiles en plein midi... FANCHON. Eh bien! mon père? LE CHEVALIER. Eh bien! monsieur? LE PRÉSIDENT. C'est que le mari qui est destiné a ma fille cadette... FANCHON. Un mari, mon père! LE CHEVALIER. Un mari, monsieur! LA PRÉSIDENTE. Eh bien! ce mari, peut-être est-il malade. Cela ne sera rien; je le guérirai. LE PRÉSIDENT(3). Ce mari, M. du Cap-Vert, ce fameux armateur... FANCHON. Ah! mon père, un corsaire? LE PRÉSIDENT. C'est mon ancien ami: vous croyez bien que j'ai tiré sa nativité. Il est né sous le signe des poissons. Je lui avais promis de plus Fanchon avant qu'elle fût née; en un mot, ce qui me confond, c'est que je vois clairement que Fanchon sera mariée bientôt, et encore plus clairement que M. du Cap-Vert ne sera de retour que dans un an: il faut que vous m'aidiez à débrouiller cette difficulté. FANCHON. Cela me paraît très aisé, mon père: vous verrez que je serai mariée incessamment, et que je n'épouserai pas votre marin. LE CHEVALIER. Autant que mes faibles lumières peuvent me faire entrevoir, mademoiselle votre fille, monsieur, raisonne en astrologue judicieuse encore plus que judiciaire; et je crois, moi, par les aspects d'aujourd'hui, que ce forban ne sera jamais son mari. FANCHON. Sans avoir étudié, je l'ai deviné tout d'un coup. LE PRÉSIDENT. Et sur quoi pensez-vous, monsieur, que le capitaine ne sera pas mon gendre? LE CHEVALIER. C'est qu'il est déjà gendre d'un autre. Ce capitaine n'est-il pas de Bayonne? LE PRÉSIDENT. Oui, monsieur. LE CHEVALIER. Eh bien! je suis aussi de Bayonne, moi qui vous parle. FANCHON. Je crois que le pays d'où vous êtes sera le pays de mon mari. LE PRÉSIDENT. Que fait au mariage de ma fille que vous soyez de Bayonne ou de Pampelune? LE CHEVALIER. Cela fait que j'ai connu M. du Cap-Vert lorsque j'étais enfant, et que je sais qu'il était marié à Bayonne. LE PRÉSIDENT. Eh bien! je vois que vous ne savez pas le passé aussi bien que l'avenir. Je vous apprends qu'il n'est plus marié, que sa femme est morte il y a quinze ans, qu'il en avait environ cinquante quand il l'a perdue, et que, dès qu'il sera de retour, il épousera Fanchon. Allons tous souper. LE CHEVALIER. Oui. Mais je n'ai point ouï dire que sa femme fût morte. FANCHON. Je me trompe bien fort, ou les étoiles auront un pied de nez dans cette affaire, et je ne m'embarquerai pas avec M. du Cap-Vert. LE CHEVALIER. Au moins, mademoiselle, le voyage ne serait pas de long cours. Par le calcul de monsieur votre père, le pauvre cher homme a soixante-dix ans, et pourrait mourir de vieillesse avant de me faire mourir de douleur. LA PRÉSIDENTE. Allons, mon malade, ne vous amusez point ici. Tout ce que je connais du ciel à l'heure qu'il est, c'est qu'il tombe du serein. Donnez-moi la main, et venez vous mettre à table à côté de moi. SCÈNE V. LA COMTESSE, FANCHON. LA COMTESSE. Demeure un peu, ma soeur Fanchon. FANCHON. Il faut que j'aille servir notre malade, ma chère comtesse: le ciel le veut comme cela. LA COMTESSE. Donne-moi pour un moment la préférence. FANCHON. Pour un moment, passe. LA COMTESSE. Je n'ai plus de confiance qu'en toi, ma petite soeur(4). FANCHON. Hélas! que puis-je pour vous, moi qui suis si fort embarrassée pour moi-même? LA COMTESSE. Tu peux m'aider. FANCHON. A quoi? à vous venger de votre glorieux et impertinent mari? oh! de tout mon coeur. LA COMTESSE. Non, mais à m'en faire aimer. FANCHON. Il n'en vaut pas la peine, puisqu'il ne vous aime pas. Mais voilà malheureusement la raison pour quoi vous êtes si fort attachée à lui: s'il était à vos pieds, vous seriez peut-être indifférente. LA COMTESSE. Le cruel me traite avec tant de mépris!... Il en use avec moi comme si nous étions mariés de cinquante ans(5). FANCHON. C'est un air aisé: il prétend que ce sont les manières du grand monde. Le fat! ah! que vous êtes bonne, ma soeur, d'être honnête femme! LA COMTESSE. Prends pitié de ma sottise. FANCHON. Oui, mais à condition que vous prendrez part à ma folie. LA COMTESSE. Aide-moi à gagner le coeur de mon mari. FANCHON. Pourvu que vous me prêtiez quelque secours pour m'empêcher d'être l'esclave du corsaire qu'on me destine. LA COMTESSE. Viens, je te communiquerai mes desseins après souper. FANCHON. Et moi, je vous communiquerai mes petites idées... Voilà comme les soeurs devraient toujours vivre. Allons donc, ne pleurez plus, pour que je puisse rire. FIN DU PREMIER ACTE. NOTES. Note_1 Variante: Dans le manuscrit intitulé Monsieur du Cap-Vert, dont il est parlé dans la préface, le comte des Apprêts est appelé Boursoufle; et le chevalier du Hasard, le chevalier Biribi. Note_2 Variante: Dans Monsieur du Cap-Vert on lit de plus ici: LE PRÉSIDENT. Vite, ma lunette; observons. Mesdames, je sais fort peu ce qui se passe dans le ciel; mais il ne pouvait m’arriver d’aventure sur la terre plus agréable que celle-ci. Note_3 Variante:
On lit de plus dans Monsieur du Cap-Vert:
Note_4 Variante: Dans Monsieur du Cap-Vert, il y a: Ma chère Fanchon. Note_5 Variante: Dans Monsieur du Cap-Vert, ce couplet se lit ainsi: Le cruel me traite de la sorte avec tant de mépris, et use comme si nous avions été mariés cinquante ans.
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