OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE THÉÂTRE
I
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BRUTUS (SUITE)
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de Brutus
ACTE TROISIÈME.
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SCÈNE I.
ARONS, ALBIN, MESSALA.
ARONS, une lettre à la
main.
Je commence à goûter une juste espérance;
Vous m'avez bien servi par tant de diligence.
Tout succède à mes voeux. Oui, cette lettre,
Albin,
Contient le sort de Rome et celui de Tarquin.
Avez-vous dans le camp réglé l'heure fatale?
A-t-on bien observé la porte Quirinale?
L'assaut sera-t-il prêt, si par nos conjurés
Les remparts cette nuit ne nous sont point livrés?
Tarquin est-il content? crois-tu qu'on l'introduise
Ou dans Rome sanglante, ou dans Rome soumise?
ALBIN.
Tout sera prêt, seigneur, au milieu de la nuit.
Tarquin de vos projets goûte déjà
le fruit;
Il pense de vos mains tenir son diadème;
Il vous doit, a-t-il dit, plus qu'à Porsenna même.
ARONS.
Ou les dieux, ennemis d'un prince malheureux,
Confondront des desseins si grands, si dignes d'eux;
Ou demain sous ses lois Rome sera rangée;
Rome en cendres peut-être, et dans son sang plongée.
Mais il vaut mieux qu'un roi, sur le trône remis,
Commande à des sujets malheureux et soumis,
Que d'avoir à dompter, au sein de l'abondance,
D'un peuple trop heureux l'indocile arrogance.
(A Albin.)
Allez; j'attends ici la princesse en secret.
(A Messala.)
Messala, demeurez.
SCÈNE II.
ARONS, MESSALA.
ARONS.
Eh bien! qu'avez-vous fait?
Avez-vous de Titus fléchi le fier courage?
Dans le parti des rois pensez-vous qu'il s'engage?
MESSALA.
Je vous l'avais prédit(28);
l'inflexible
Titus
Aime trop sa patrie, et tient trop de Brutus.
Il se plaint du sénat, il brûle pour Tullie;
L'orgueil, l'ambition, l'amour, la jalousie,
Le feu de son jeune âge et de ses passions,
Semblaient ouvrir son âme à mes séductions.
Cependant, qui l'eût cru? la liberté l'emporte;
Son amour est au comble, et Rome est la plus forte.
J'ai tenté par degrés d'effacer cette horreur
Que pour le nom de roi Rome imprime en son coeur.
En vain j'ai combattu ce préjugé sévère;
Le seul nom des Tarquins irritait sa colère,
De son entretien même il m'a soudain privé;
Et je hasardais trop, si j'avais achevé.
ARONS.
Ainsi de le fléchir Messala désespère.
MESSALA.
J'ai trouvé moins d'obstacle à vous donner
son frère,
Et j'ai du moins séduit un des fils de Brutus.
ARONS.
Quoi! vous auriez déjà gagné Tibérinus?
Par quels ressorts secrets, par quelle heureuse intrigue?
MESSALA.
Son ambition seule a fait toute ma brigue.
Avec un oeil jaloux il voit, depuis longtemps,
De son frère et de lui les honneurs différents;
Ces drapeaux suspendus à ces voûtes fatales,
Ces festons de lauriers, ces pompes triomphales,
Tous les coeurs des Romains et celui de Brutus
Dans ces solennités volant devant Titus,
Sont pour lui des affronts qui, dans son âme aigrie,
Échauffent le poison de sa secrète envie.
Et cependant Titus, sans haine et sans courroux,
Trop au-dessus de lui pour en être jaloux,
Lui tend encor la main de son char de victoire,
Et semble en l'embrassant l'accabler de sa gloire.
J'ai saisi ces moments; j'ai su peindre à ses
yeux
Dans une cour brillante un rang plus glorieux;
J'ai pressé, j'ai promis, au nom de Tarquin même,
Tous les honneurs de Rome après le rang suprême:
Je l'ai vu s'éblouir, je l'ai vu s'ébranler:
Il est à vous, seigneur, et cherche à vous
parler.
ARONS.
Pourra-t-il nous livrer la porte Quirinale?
MESSALA.
Titus seul y commande, et sa vertu fatale
N'a que trop arrêté le cours de vos destins:
C'est un dieu qui préside au salut des Romains.
Gardez de hasarder cette attaque soudaine,
Sûre avec son appui, sans lui trop incertaine.
ARONS.
Mais si du consulat il a brigué l'honneur,
Pourrait-il dédaigner la suprême grandeur,
Et Tullie, et le trône, offerts à son courage?
MESSALA.
Le trône est un affront à sa vertu sauvage(29).
ARONS.
Mais il aime Tullie.
MESSALA.
Il l'adore, seigneur:
Il l'aime d'autant plus qu'il combat son ardeur.
Il brûle pour la fille en détestant le père;
Il craint de lui parler, il gémit de se taire;
Il la cherche, il la fuit; il dévore ses pleurs,
Et de l'amour encore il n'a que les fureurs.
Dans l'agitation d'un si cruel orage,
Un moment quelquefois renverse un grand courage.
Je sais quel est Titus: ardent, impétueux,
S'il se rend, il ira plus loin que je ne veux.
La fière ambition qu'il renferme dans l'âme
Au flambeau de l'amour peut rallumer sa flamme.
Avec plaisir sans doute il verrait à ses pieds
Des sénateurs tremblants les fronts humiliés:
Mais je vous tromperais, si j'osais vous promettre
Qu'à cet amour fatal il veuille se soumettre.
Je peux parler encore, et je vais aujourd'hui...
ARONS.
Puisqu'il est amoureux, je compte encor sur lui.
Un regard de Tullie, un seul mot de sa bouche,
Peut plus, pour amollir cette vertu farouche,
Que les subtils détours et tout l'art séducteur
D'un chef de conjurés et d'un ambassadeur.
N'espérons des humains rien que par leur faiblesse.
L'ambition de l'un, de l'autre la tendresse,
Voilà des conjurés qui serviront mon roi;
C'est d'eux que j'attends tout: ils sont plus forts que
moi.
(Tullie entre. Messala se retire.)
SCÈNE III.
TULLIE(30),
ARONS,
ALGINE.
ARONS.
Madame, en ce moment je reçois cette lettre
Qu'en vos augustes mains mon ordre est de remettre,
Et que jusqu'en la mienne a fait passer Tarquin.
TULLIE.
Dieux! protégez mon père, et changez son
destin!
(Elle lit.)
« Le trône des Romains peut sortir de sa
cendre:
Le vainqueur de son roi peut en être l'appui:
Titus est un héros; c'est à lui de défendre
Un sceptre que je veux partager avec lui.
Vous, songez que Tarquin vous a donné la vie;
Songez que mon destin va dépendre de vous.
Vous pourriez refuser le roi de Ligurie;
Si Titus vous est cher, il sera votre époux.
Ai-je bien lu?... Titus?... seigneur...
est-il possible?
Tarquin, dans ses malheurs jusqu'alors inflexible,
Pourrait?... Mais d'où sait-il?... et comment?...
Ah, seigneur!
Ne veut-on qu'arracher les secrets de mon coeur?
Épargnez les chagrins d'une triste princesse;
Ne tendez point de piège à ma faible jeunesse.
ARONS.
Non, madame; à Tarquin je ne sais qu'obéir,
Écouter mon devoir, me taire, et vous servir;
Il ne m'appartient point de chercher à comprendre
Des secrets qu'en mon sein vous craignez de répandre.
Je ne veux point lever un oeil présomptueux
Vers le voile sacré que vous jetez sur eux;
Mon devoir seulement m'ordonne de vous dire
Que le ciel veut par vous relever cet empire,
Que ce trône est un prix qu'il met à vos
vertus.
TULLIE.
Je servirais mon père, et serais à Titus!
Seigneur, il se pourrait...
ARONS.
N'en doutez point, princesse.
Pour le sang de ses rois ce héros s'intéresse.
De ces républicains la triste austérité
De son coeur généreux révolte la
fierté;
Les refus du sénat ont aigri son courage:
Il penche vers son prince: achevez cet ouvrage.
Je n'ai point dans son coeur prétendu pénétrer;
Mais puisqu'il vous connaît, il vous doit adorer.
Quel oeil, sans s'éblouir, peut voir un diadème
Présenté par vos mains, embelli par vous-même?
Parlez-lui seulement, vous pourrez tout sur lui;
De l'ennemi des rois triomphez aujourd'hui;
Arrachez au sénat, rendez à votre père
Ce grand appui de Rome et son dieu tutélaire;
Et méritez l'honneur d'avoir entre vos mains
Et la cause d'un père, et le sort des Romains.
SCÈNE IV.
TULLIE, ALGINE.
TULLIE.
Ciel! que je dois d'encens à ta bonté propice!
Mes pleurs t'ont désarmé, tout change,
et ta justice,
Aux feux dont j'ai rougi rendant leur pureté,
En les récompensant, les met en liberté.
(A Algine.)
Va le chercher, va, cours. Dieux! il m'évite encore:
Faut-il qu'il soit heureux, hélas! et qu'il l'ignore?
Mais... n'écouté-je point un espoir trop
flatteur?
Titus pour le sénat a-t-il donc tant d'horreur?
Que dis-je? hélas! devrais-je au dépit
qui le presse
Ce que j'aurais voulu devoir à sa tendresse?
ALGINE.
Je sais que le sénat alluma son courroux,
Qu'il est ambitieux, et qu'il brûle pour vous.
TULLIE.
Il fera tout pour moi, n'en doute point; il m'aime.
(Algine sort.)
Va, dis-je... Cependant ce changement extrême...
Ce billet!... De quels soins mon coeur est combattu!
Éclatez, mon amour, ainsi que ma vertu!
La gloire, la raison, le devoir, tout l'ordonne.
Quoi! mon père à mes feux va devoir sa
couronne!
De Titus et de lui je serais le lien!
Le bonheur de l'État va donc naître du mien!
Toi que je peux aimer, quand pourrai-je t'apprendre
Ce changement du sort où nous n'osions prétendre?
Quand pourrai-je, Titus, dans mes justes transports,
T'entendre sans regrets, te parler sans remords?
Tous mes maux sont finis: Rome, je te pardonne;
Rome, tu vas servir si Titus t'abandonne;
Sénat, tu vas tomber si Titus est à moi:
Ton héros m'aime; tremble, et reconnais ton roi.
SCÈNE V.
TITUS, TULLIE.
TITUS.
Madame, est-il bien vrai? daignez-vous voir encore
Cet odieux Romain que votre coeur abhorre,
Si justement haï, si coupable envers vous,
Cet ennemi?...
TULLIE.
Seigneur, tout est changé pour nous.
Le destin me permet... Titus... il faut me dire
Si j'avais sur votre âme un véritable empire.
TITUS.
Eh! pouvez-vous douter de ce fatal pouvoir,
De mes feux; de mon crime, et de mon désespoir?
Vous ne l'avez que trop cet empire funeste;
L'amour vous a soumis mes jours, que je déteste
Commandez, épuisez votre juste courroux;
Mon sort est en vos mains.
TULLIE.
Le mien dépend de vous.
TITUS.
De moi! Titus tremblant ne vous en croit qu'à peine(31);
Moi, je ne serais plus l'objet de votre haine!
Ah! princesse, achevez; quel espoir enchanteur
M'élève en un moment au faîte du
bonheur!
TULLIE, en donnant la lettre.
Lisez, rendez heureux, vous, Tullie, et mon père.
(Tandis qu'il lit.)
Je puis donc me flatter... Mais quel regard sévère!
D'où vient ce morne accueil, et ce front consterné?
Dieux!...
TITUS.
Je suis des mortels le plus infortuné;
Le sort, dont la rigueur à m'accabler s'attache,
M'a montré mon bonheur, et soudain me l'arrache;
Et, pour combler les maux que mon coeur a soufferts,
Je puis vous posséder, je vous aime, et vous perds.
TULLIE.
Vous, Titus?
TITUS.
Ce moment a condamné ma vie
Au comble des horreurs ou de l'ignominie,
A trahir Rome ou vous; et je n'ai désormais
Que le choix des malheurs ou celui des forfaits.
TULLIE.
Que dis-tu? quand ma main te donne un diadème,
Quand tu peux m'obtenir, quand tu vois que je t'aime!
Je ne m'en cache plus; un trop juste pouvoir,
Autorisant mes voeux, m'en a fait un devoir.
Hélas! j'ai cru ce jour le plus beau de ma vie;
Et le premier moment où mon âme ravie
Peut de ses sentiments s'expliquer sans rougir,
Ingrat, est le moment qu'il m'en faut repentir!
Que m'oses-tu parler de malheur et de crime?
Ah! servir des ingrats contre un roi légitime,
M'opprimer, me chérir, détester mes bienfaits;
Ce sont là mes malheurs, et voilà tes forfaits.
Ouvre les yeux, Titus, et mets dans la balance
Les refus du sénat, et la toute-puissance.
Choisis de recevoir ou de donner la loi,
D'un vil peuple ou d'un trône, et de Rome ou de
moi.
Inspirez-lui, grands dieux! le parti qu'il doit prendre.
TITUS, en lui rendant la lettre.
Mon choix est fait.
TULLIE.
Eh bien! crains-tu de me l'apprendre?
Parle, ose mériter ta grâce ou mon courroux.
Quel sera ton destin?...
TITUS.
D'être digne de vous,
Digne encor de moi-même, à Rome encor fidèle;
Brûlant d'amour pour vous, de combattre pour elle;
D'adorer vos vertus, mais de les imiter;
De vous perdre, madame, et de vous mériter.
TULLIE.
Ainsi donc pour jamais...
TITUS.
Ah! pardonnez, princesse:
Oubliez ma fureur, épargnez ma faiblesse;
Ayez pitié d'un coeur de soi-même ennemi,
Moins malheureux cent fois quand vous l'avez haï.
Pardonnez, je ne puis vous quitter ni vous suivre:
Ni pour vous, ni sans vous, Titus ne saurait vivre;
Et je mourrai plutôt qu'un autre ait votre foi.
TULLIE.
Je te pardonne tout, elle est encore à toi.
TITUS.
Eh bien! si vous m'aimez, ayez l'âme romaine,
Aimez ma république, et soyez plus que reine;
Apportez-moi pour dot, au lieu du rang des rois,
L'amour de mon pays, et l'amour de mes lois.
Acceptez aujourd'hui Rome pour votre mère,
Son vengeur pour époux, Brutus pour votre père:
Que les Romains, vaincus en générosité,
A la fille des rois doivent leur liberté(32).
TULLIE.
Qui? moi, j'irai trahir?...
TITUS.
Mon désespoir m'égare.
Non, toute trahison est indigne et barbare.
Je sais ce qu'est un père, et ses droits absolus;
Je sais... que je vous aime... et ne me connais plus.
TULLIE.
Écoute au moins ce sang qui m'a donné la
vie.
TITUS.
Eh! dois-je écouter moins mon sang et ma patrie?
TULLIE.
Ta patrie! ah, barbare en est-il donc sans moi?
TITUS.
Nous sommes ennemis... La nature, la loi
Nous impose à tous deux un devoir si farouche.
TULLIE.
Nous ennemis! ce nom peut sortir de ta bouche!
TITUS.
Tout mon coeur la dément.
TULLIE.
Ose donc me servir; Tu m'aimes, venge-moi.
SCÈNE VI
BRUTUS, ARONS, TITUS, TULLIE,
MESSALA, ALBIN, PROCULUS,
LICTEURS.
BRUTUS, à tullie.
Madame, il faut partir.
Dans les premiers éclats des tempêtes publiques,
Rome n'a pu vous rendre a vos dieux domestiques;
Tarquin même en ce temps, prompt à vous
oublier,
Et du soin de nous perdre occupé tout entier,
Dans nos calamités confondant sa famille,
N'a pas même aux Romains redemandé sa fille.
Souffrez que je rappelle un triste souvenir:
Je vous privai d'un père, et dus vous en servir.
Allez, et que du trône, où le ciel vous
appelle,
L'inflexible équité soit la garde éternelle.
Pour qu'on vous obéisse, obéissez aux lois;
Tremblez en contemplant tout le devoir des rois;
Et si de vos flatteurs la funeste malice
Jamais dans votre coeur ébranlait la justice,
Prête alors d'abuser du pouvoir souverain,
Souvenez-vous de Rome, et songez à Tarquin:
Et que ce grand exemple, où mon espoir se fonde,
Soit la leçon des rois et le bonheur du monde.
(A Arons.)
Le sénat vous la rend, seigneur; et c'est a vous
De la remettre aux mains d'un père et d'un époux.
Proculus va vous suivre a la porte Sacrée.
TITUS, éloigné.
O de ma passion fureur désespérée!
(Il va vers Arons.)
Je ne souffrirai point, non... permettez, seigneur...
(Brutus et Tullie sortent avec leur suite;
Arons et Messala restent.)
Dieux! ne mourrai-je point de honte et de douleur!
(A Arons.)
Pourrai-je vous parler?
ARONS.
Seigneur, le temps me presse.
Il me faut suivre ici Brutus et la princesse;
Je puis d'une heure encor retarder son départ:
Craignez, seigneur, craignez de me parler trop tard.
Dans son appartement nous pouvons l'un et l'autre
Parler de ses destins, et peut-être du vôtre.
(Il sort.)
SCÈNE VII.
TITUS, MESSALA.
TITUS.
Sort qui nous as rejoints, et qui nous désunis!
Sort, ne nous as-tu faits que pour être ennemis?
Ah! cache, si tu peux, ta fureur et tes larmes.
MESSALA.
Je plains tant de vertus, tant d'amour et de charmes;
Un coeur tel que le sien méritait d'être
à vous.
TITUS.
Non, c'en est fait; Titus n'en sera point l'époux.
MESSALA.
Pourquoi? Quel vain scrupule a vos désirs s'oppose?
TITUS.
Abominables lois que la cruelle impose!
Tyrans que j'ai vaincus, je pourrais vous servir!
Peuples que j'ai sauvés, je pourrais vous trahir!
L'amour dont j'ai six mois vaincu la violence,
L'amour aurait sur moi cette affreuse puissance!
J'exposerais mon père a ses tyrans cruels!
Et quel père? un héros, l'exemple des mortels,
L'appui de son pays, qui m'instruisit à l'être,
Que j'imitai, qu'un jour j'eusse égalé
peut-être.
Après tant de vertus quel horrible destin
MESSALA.
Vous eûtes les vertus d'un citoyen romain;
Il ne tiendra qu'a vous d'avoir celles d'un maître:
Seigneur, vous serez roi dès que vous voudrez
l'être.
Le ciel met dans vos mains, en ce moment heureux,
La vengeance, l'empire, et l'objet de vos feux.
Que dis-je? ce consul, ce héros que l'on nomme
Le père, le soutien, le fondateur de Rome,
Qui s'enivre à vos yeux de l'encens des humains,
Sur les débris d'un trône écrasé
par vos mains,
S'il eût mal soutenu cette grande querelle,
S'il n'eût vaincu par vous, il n'était qu'un
rebelle.
Seigneur, embellissez ce grand nom de vainqueur
Du nom plus glorieux de pacificateur;
Daignez nous ramener ces jours où nos ancêtres
Heureux, mais gouvernés, libres, mais sous des
maîtres,
Pesaient dans la balance, avec un même poids,
Les intérêts du peuple et la grandeur des
rois.
Rome n'a point pour eux une haine immortelle;
Rome va les aimer, si vous régnez sur elle.
Ce pouvoir souverain que j'ai vu tour à tour
Attirer de ce peuple et la haine et l'amour,
Qu'on craint en des États, et qu'ailleurs on désire,
Est des gouvernements le meilleur ou le pire;
Affreux sous un tyran, divin sous un bon roi.
TITUS.
Messala, songez-vous que vous parlez à moi?
Que désormais en vous je ne vois plus qu'un traître,
Et qu'en vous épargnant je commence de l'être?
MESSALA.
Eh bien! apprenez donc que l'on va vous ravir
L'inestimable honneur dont vous n'osez jouir;
Qu'un autre accomplira ce que vous pouviez faire.
TITUS.
Un autre! arrête; dieux! parle... qui?
MESSALA.
Votre frère.
TITUS.
Mon frère?
MESSALA.
A Tarquin même il a donné sa foi.
TITUS.
Mon frère trahit Rome?
MESSALA.
Il sert Rome et son roi.
Et Tarquin, malgré vous, n'acceptera pour gendre
Que celui des Romains qui l'aura pu défendre.
TITUS.
Ciel!... perfide!... écoutez: mon coeur longtemps
séduit
A méconnu l'abîme où vous m'avez
conduit.
Vous pensez me réduire au malheur nécessaire
D'être ou le délateur, ou complice d'un
frère:
Mais plutôt votre sang...
MESSALA.
Vous pouvez m'en punir;
Frappez, je le mérite en voulant vous servir.
Du sang de votre ami que cette main fumante
Y joigne encor le sang d'un frère et d'une amante;
Et, leur tête à la main, demandez au sénat,
Pour prix de vos vertus, l'honneur du consulat;
Ou moi-même à l'instant, déclarant
les complices,
Je m'en vais commencer ces affreux sacrifices.
TITUS.
Demeure, malheureux, ou crains mon désespoir.
SCÈNE VIII.
TITUS, MESSALA, ALBIN.
ALBIN.
L'ambassadeur toscan peut maintenant vous voir;
Il est chez la princesse.
TITUS.
... Oui, je vais chez Tullie...
J'y cours. O dieux de Rome! ô dieux de ma patrie!
Frappez, percez ce coeur de sa honte alarmé,
Qui serait vertueux, s'il n'avait point aimé.
C'est donc à vous, sénat, que tant d'amour
s'immole?
(A Messala.)
A vous, ingrats!... Allons... Tu vois ce Capitole
Tout plein des monuments de ma fidélité.
MESSALA.
Songez qu'il est rempli d'un sénat détesté.
TITUS.
Je le sais. Mais... du ciel qui tonne sur ma tête
J'entends la voix qui crie: Arrête, ingrat, arrête!
Tu trahis ton pays... Non, Rome! non, Brutus!
Dieux qui me secourez, je suis encor Titus.
La gloire a de mes jours accompagné la course;
Je n'ai point de mon sang déshonoré la
source;
Votre victime est pure; et s'il faut qu'aujourd'hui
Titus soit aux forfaits entraîné malgré
lui;
S'il faut que je succombe au destin qui m'opprime;
Dieux! sauvez les Romains; frappez avant le crime! |
.
FIN DU TROISIÈME ACTE.
ACTE QUATRIÈME.
.
|
SCÈNE I(33).
TITUS, ARONS, MESSALA.
TITUS.
Oui, j'y suis résolu, partez; c'est trop attendre;
Honteux, désespéré, je ne veux rien
entendre;
Laissez-moi ma vertu, laissez-moi mes malheurs.
Fort contre vos raisons, faible contre ses pleurs,
Je ne la verrai plus. Ma fermeté trahie
Craint moins tous vos tyrans qu'un regard de Tullie.
Je ne la verrai plus! oui, qu'elle parte... Ah, dieux!
ARONS.
Pour vos intérêts seuls arrêté
dans ces lieux,
J'ai bientôt passé l'heure avec peine accordée
Que vous-même, seigneur, vous m'aviez demandée.
TITUS.
Moi, je l'ai demandée!
ARONS.
Hélas! que pour vous deux
J'attendais en secret un destin plus heureux(34)!
J'espérais couronner des ardeurs si parfaites;
Il n'y faut plus penser.
TITUS.
Ah! cruel que vous êtes;
Vous avez vu ma honte et mon abaissement;
Vous avez vu Titus balancer un moment.
Allez adroit témoin de mes lâches tendresses,
Allez à vos deux rois annoncer mes faiblesses;
Contez à ces tyrans terrassés par mes coups
Que le fils de Brutus a pleuré devant vous(35).
Mais ajoutez au moins que, parmi tant de larmes,
Malgré vous et Tullie, et ses pleurs et ses charmes,
Vainqueur encor de moi, libre, et toujours Romain,
Je ne suis point soumis par le sang de Tarquin;
Que rien ne me surmonte, et que je jure encore
Une guerre éternelle à ce sang que j'adore.
ARONS.
J'excuse la douleur où vos sens sont plongés;
Je respecte en partant vos tristes préjugés.
Loin de vous accabler, avec vous je soupire:
Elle en mourra, c'est tout ce que je peux vous dire.
Adieu, seigneur.
MESSALA.
O ciel!
SCÈNE II.
TITUS, MESSALA.
TITUS.
Non, je ne puis souffrir
Que des remparts de Rome on la laisse sortir:
Je veux la retenir au péril de ma vie.
MESSALA.
Vous voulez...
TITUS.
Je suis loin de trahir ma patrie.
Rome l'emportera, je le sais; mais enfin
Je ne puis séparer Tullie et mon destin.
Je respire, je vis, je périrai pour elle.
Prends pitié de mes maux, courons, et que ton
zèle
Soulève nos amis, rassemble nos soldats:
En dépit du sénat je retiendrai ses pas;
Je prétends que dans Rome elle reste en otage:
Je le veux.
MESSALA.
Dans quels soins votre amour vous engage!
Et que prétendez-vous par ce coup dangereux,
Que d'avouer sans fruit un amour malheureux?
TITUS.
Eh bien! c'est au sénat qu'il faut que je m'adresse.
Va de ces rois de Rome adoucir la rudesse;
Dis-leur que l'intérêt de l'État,
de Brutus...
Hélas! que je m'emporte en desseins superflus!
MESSALA.
Dans la juste douleur où votre âme est en
proie,
Il faut, pour vous servir...
TITUS.
Il faut que je la voie;
Il faut que je lui parle. Elle passe en ces lieux;
Elle entendra du moins mes éternels adieux.
MESSALA.
Parlez-lui; croyez-moi.
TITUS.
Je suis perdu, c'est elle.
SCÈNE III.
TITUS, MESSALA, TULLIE, ALGINE.
ALGINE.
On vous attend, madame.
TULLIE.
Ah! sentence cruelle!
L'ingrat me touche encore, et Brutus à mes yeux
Paraît un dieu terrible armé contre nous
deux.
J'aime, je crains, je pleure, et tout mon coeur s'égare.
Allons.
TITUS.
Non, demeurez.
TULLIE.
Que me veux-tu, barbare?
Me tromper, me braver?
TITUS.
Ah! dans ce jour affreux
Je sais ce que je dois, et non ce que je veux;
Je n'ai plus de raison, vous me l'avez ravie.
Eh bien! guidez mes pas, gouvernez ma furie;
Régnez donc en tyran sur mes sens éperdus;
Dictez, si vous l'osez, les crimes de Titus.
Non, plutôt que je livre aux flammes, au carnage,
Ces murs, ces citoyens qu'a sauvés mon courage;
Qu'un père abandonné par un fils furieux,
Sous le fer de Tarquin...
TULLIE.
M'en préservent les dieux!
La nature te parle, et sa voix m'est trop chère;
Tu m'as trop bien appris à trembler pour un père;
Rassure-toi; Brutus est désormais le mien;
Tout mon sang est à toi, qui te répond
du sien;
Notre amour, mon hymen, mes jours en sont le gage:
Je serai dans tes mains sa fille, son otage.
Peux-tu délibérer? Penses-tu qu'en secret
Brutus te vît au trône avec tant de regret?
Il n'a point sur son front placé le diadème;
Mais, sous un autre nom, n'est-il pas roi lui-même?
Son règne est d'une année, et bientôt...
Mais, hélas!
Que de faibles raisons, si tu ne m'aimes pas!
Je ne dis plus qu'un mot. Je pars... et je t'adore.
Tu pleures, tu frémis; il en est temps encore:
Achève, parle, ingrat que te faut-il de plus?
TITUS.
Votre haine; elle manque au malheur de Titus.
TULLIE.
Ah! c'est trop essuyer tes indignes murmures,
Tes vains engagements, tes plaintes, tes injures;
Je te rends ton amour dont le mien est confus,
Et tes trompeurs serments, pires que tes refus.
Je n'irai point chercher au fond de l'Italie
Ces fatales grandeurs que je te sacrifie,
Et pleurer loin de Rome, entre les bras d'un roi,
Cet amour malheureux que j'ai senti pour toi.
J'ai réglé mon destin; Romain dont la rudesse
N'affecte de vertu que contre ta maîtresse,
Héros pour m'accabler, timide à me servir;
Incertain dans tes voeux, apprends à les remplir.
Tu verras qu'une femme, à tes yeux méprisable,
Dans ses projets au moins était inébranlable;
Et par la fermeté dont ce coeur est armé,
Titus, tu connaîtras comme il t'aurait aimé.
Au pied de ces murs même où régnaient
mes ancêtres,
De ces murs que ta main défend contre leurs maîtres,
Où tu m'oses trahir, et m'outrager comme eux,
Où ma foi fut séduite, où tu trompas
mes feux,
Je jure à tous les dieux qui vengent les parjures,
Que mon bras, dans mon sang effaçant mes injures,
Plus juste que le tien, mais moins irrésolu,
Ingrat, va me punir de t'avoir mal connu;
Et je vais...
TITUS, l'arrêtant.
Non, madame, il faut vous satisfaire:
Je le veux, j'en frémis; et j'y cours pour vous
plaire;
D'autant plus malheureux que, dans ma passion,
Mon coeur n'a pour excuse aucune illusion;
Que je ne goûte point, dans mon désordre
extrême,
Le triste et vain plaisir de me tromper moi-même;
Que l'amour aux forfaits me force de voler;
Que vous m'avez vaincu sans pouvoir m'aveugler;
Et qu'encore indigné de l'ardeur qui m'anime,
Je chéris la vertu, mais j'embrasse le crime.
Haïssez-moi, fuyez, quittez un malheureux
Qui meurt d'amour pour vous, et déteste ses feux;
Qui va s'unir à vous sous ces affreux augures,
Parmi les attentats, le meurtre, et les parjures.
TULLIE.
Vous insultez, Titus, à ma funeste ardeur;
Vous sentez à quel point vous régnez dans
mon coeur.
Oui, je vis pour toi seul, oui, je te le confesse;
Mais malgré ton amour, mais malgré ma faiblesse,
Sois sûr que le trépas m'inspire moins d'effroi
Que la main d'un époux qui craindrait d'être
à moi;
Qui se repentirait d'avoir servi son maître,
Que je fais souverain, et qui rougit de l'être.
Voici l'instant affreux qui va nous éloigner.
Souviens-toi que je t'aime, et que tu peux régner.
L'ambassadeur m'attend; consulte, délibère:
Dans une heure avec moi tu reverras mon père.
Je pars, et je reviens sous ces murs odieux
Pour y rentrer en reine, ou périr à tes
veux.
TITUS.
Vous ne périrez point. Je vais...
TULLIE.
Titus, arrête;
En me suivant plus loin tu hasardes ta tête;
On peut te soupçonner; demeure: adieu; résous
D'être mon meurtrier ou d'être mon époux.
SCÈNE IV.
TITUS.
Tu l'emportes, cruelle, et Rome est asservie;
Reviens régner sur elle ainsi que sur ma vie;
Reviens je vais me perdre, ou vais te couronner:
Le plus grand des forfaits est de t'abandonner.
Qu'on cherche Messala; ma fougueuse imprudence
A de son amitié lassé la patience.
Maîtresse, amis, Romains, je perds tout en un jour.
SCÈNE V.
TITUS, MESSALA.
TITUS.
Sers ma fureur enfin, sers mon fatal amour;
Viens, suis-moi.
MESSALA.
Commandez; tout est prêt; mes cohortes
Sont au mont Quirinal, et livreront les portes.
Tous nos braves amis vont jurer avec moi
De reconnaître en vous l'héritier de leur
roi.
Ne perdez point de temps, déjà la nuit
plus sombre
Voile nos grands desseins du secret de son ombre.
TITUS.
L'heure approche; Tullie en compte les moments...
Et Tarquin, après tout, eut mes premiers serments.
(Le fond du théâtre s'ouvre.)
Le sort en est jeté. Que vois-je? c'est mon père!
SCÈNE VI.
BRUTUS, TITUS, MESSALA, LICTEURS.
BRUTUS.
Viens, Rome est en danger; c'est en toi que j'espère.
Par un avis secret le sénat est instruit
Qu'on doit attaquer Rome au milieu de la nuit.
J'ai brigué pour mon sang, pour le héros
que j'aime,
L'honneur de commander dans ce péril extrême:
Le sénat te l'accorde; arme-toi, mon. cher fils;
Une seconde fois va sauver ton pays;
Pour notre liberté va prodiguer ta vie;
Va, mort ou triomphant, tu feras mon envie.
TITUS.
Ciel!...
BRUTUS.
Mon fils!...
TITUS.
Remettez, seigneur, en d'autres mains
Les faveurs du sénat et le sort des Romains.
MESSALA.
Ah! quel désordre affreux de son âme s'empare!
BRUTUS.
Vous pourriez refuser l'honneur qu'on vous prépare?
TITUS.
Qui? moi, seigneur!
BRUTUS.
Eh quoi! votre coeur égaré
Des refus du sénat est encore ulcéré!
De vos prétentions je vois les injustices.
Ah! mon fils, est-il temps d'écouter vos caprices?
Vous avez sauvé Rome, et n'êtes pas heureux?
Cet immortel honneur n'a pas comblé vos voeux?
Mon fils au consulat a-t-il osé prétendre
Avant l'âge où les lois permettent de l'attendre?
Va, cesse de briguer une injuste faveur;
La place où je t'envoie est ton poste d'honneur;
Va, ce n'est qu'aux tyrans que tu dois ta colère:
De l'État et de toi je sens que je suis père.
Donne ton sang à Rome, et n'en exige rien;
Sois toujours un héros, sois plus, sois citoyen.
Je touche, mon cher fils, au bout de ma carrière;
Tes triomphantes mains vont fermer ma paupière;
Mais, soutenu du tien, mon nom ne mourra plus;
Je renaîtrai pour Rome, et vivrai dans Titus.
Que dis-je? je te suis. Dans mon âge débile
Les dieux ne m'ont donné qu'un courage inutile;
Mais je te verrai vaincre, ou mourrai, comme toi,
Vengeur du nom romain, libre encore, et sans roi.
TITUS.
Ah, Messala!
SCÈNE VII.
BRUTUS, VALÉRIUS, TITUS,
MESSALA.
VALÉRIUS.
Seigneur, faites qu'on se retire.
BRUTUS, à son fils.
Cours, vole...
(Titus et Messala sortent.)
VALÉRIUS.
On trahit Rome.
BRUTUS.
Ah! qu'entends-je?
VALÉRIUS.
On conspire,
Je n'en saurais douter; on nous trahit, seigneur.
De cet affreux complot j'ignore encor l'auteur;
Mais le nom de Tarquin vient de se faire entendre,
Et d'indignes Romains ont parlé de se rendre.
BRUTUS.
Des citoyens romains ont demandé des fers!
VALÉRIUS.
Les perfides m'ont fui par des chemins divers;
On les suit. Je soupçonne et Ménas et Lélie,
Ces partisans des rois et de la tyrannie,
Ces secrets ennemis du bonheur de l'État,
Ardents à désunir le peuple et le sénat.
Messala les protège; et, dans ce trouble extrême,
J'oserais soupçonner jusqu'à Messala même,
Sans l'étroite amitié dont l'honore Titus.
BRUTUS.
Observons tous leurs pas; je ne puis rien de plus:
La liberté, la loi, dont nous sommes les pères,
Nous défend des rigueurs peut-être nécessaires:
Arrêter un Romain sur de simples soupçons,
C'est agir en tyrans, nous qui les punissons(36).
Allons parler au peuple, enhardir les timides,
Encourager les bons, étonner les perfides.
Que les pères de Rome et de la liberté
Viennent rendre aux Romains leur intrépidité;
Quels coeurs en nous voyant ne reprendront courage?
Dieux! donnez-nous la mort plutôt que l'esclavage!
Que le sénat nous suive.
SCÈNE VIII.
BRUTUS, VALÉRIUS, PROCULUS.
PROCULUS.
Un esclave, seigneur,
D'un entretien secret implore la faveur.
BRUTUS.
Dans la nuit? à cette heure?
PROCULUS.
Oui, d'un avis fidèle
Il apporte, dit-il, la pressante nouvelle.
BRUTUS.
Peut-être des Romains le salut en dépend:
Allons, c'est les trahir que tarder un moment.
(À Proculus.)
Vous, allez vers mon fils; qu'à cette heure fatale
Il défende surtout la porte Quirinale,
Et que la terre avoue, au bruit de ses exploits,
Que le sort de mon sang est de vaincre les rois. |
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
ACTE CINQUIÈME.
|
SCÈNE I.
BRUTUS, LES SÉNATEURS,
PROCULUS, LICTEURS,
L'ESCLAVE VINDEX.
BRUTUS.
Oui, Rome n'était plus; oui, sous la tyrannie
L'auguste liberté tombait anéantie;
Vos tombeaux se rouvraient; c'en était fait: Tarquin
Rentrait dès cette nuit, la vengeance à
la main.
C'est cet ambassadeur, c'est lui dont l'artifice
Sous les pas des Romains creusait ce précipice.
Enfin, le croirez-vous? Rome avait des enfants
Qui conspiraient contre elle, et servaient les tyrans;
Messala conduisait leur aveugle furie,
A ce perfide Arons il vendait sa patrie:
Mais le ciel a veillé sur Rome et sur vos jours;
(En montrant l'esclave.)
Cet esclave a d'Arons écouté les discours;
Il a prévu le crime, et son avis fidèle
A réveillé ma crainte, a ranimé
mon zèle.
Messala, par mon ordre arrêté cette nuit,
Devant vous à l'instant allait être conduit;
J'attendais que du moins l'appareil des supplices
De sa bouche infidèle arrachât ses complices;
Mes licteurs l'entouraient, quand Messala soudain,
Saisissant un poignard qu'il cachait dans son sein,
Et qu'à vous, sénateurs, il destinait peut-être:
« Mes secrets, a-t-il dit, que l'on cherche à
connaître,
C'est dans ce coeur sanglant qu'il faut les découvrir;
Et qui sait conspirer sait se taire et mourir. »
On s'écrie; on s'avance: il se frappe, et le traître
Meurt encore en Romain, quoique indigne de l'être.
Déjà des murs de Rome Arons était
parti:
Assez loin vers le camp nos gardes l'ont suivi;
On arrête à l'instant Arons avec Tullie.
Bientôt, n'en doutez point, de ce complot impie
Le ciel va découvrir toutes les profondeurs;
Publicola partout en cherche les auteurs.
Mais quand nous connaîtrons le nom des parricides,
Prenez garde, Romains, point de grâce aux perfides;
Fussent-ils nos amis, nos frères, nos enfants,
Ne voyez que leur crime, et gardez vos serments.
Rome, la liberté, demandent leur supplice;
Et qui pardonne au crime en devient le complice.
(A l'esclave.)
Et toi, dont la naissance et l'aveugle destin
N'avait fait qu'un esclave et dut faire un Romain,
Par qui le sénat vit, par qui Rome est sauvée,
Reçois la liberté que tu m'as conservée;
Et prenant désormais des sentiments plus grands,
Sois l'égal de mes fils, et l'effroi des tyrans.
Mais qu'est-ce que j'entends? quelle rumeur soudaine?
PROCULUS.
Arons est arrêté, seigneur, et je l'amène.
BRUTUS.
De quel front pourra-t-il?...
SCÈNE II.
BRUTUS, LES SÉNATEURS,
ARONS, LICTEURS.
ARONS.
Jusques à quand, Romains,
Voulez-vous profaner tous les droits des humains?
D'un peuple révolté conseils vraiment sinistres,
Pensez-vous abaisser les rois dans leurs ministres?
Vos licteurs insolents viennent de m'arrêter:
Est-ce mon maître ou moi que l'on veut insulter?
Et chez les nations ce rang inviolable...
BRUTUS.
Plus ton rang est sacré, plus il te rend coupable;
Cesse ici d'attester des titres superflus.
ARONS.
L'ambassadeur d'un roi!..
BRUTUS.
Traître, tu ne l'es plus;
Tu n'es qu'un conjuré paré d'un nom sublime,
Que l'impunité seule enhardissait au crime.
Les vrais ambassadeurs, interprètes des lois,
Sans les déshonorer savent servir leurs rois;
De la foi des humains discrets dépositaires,
La paix seule est le fruit de leurs saints ministères;
Des souverains du monde ils sont les noeuds sacrés,
Et, partout bienfaisants, sont partout révérés.
A ces traits, si tu peux, ose te reconnaître:
Mais si tu veux au moins rendre compte à ton maître
Des ressorts, des vertus, des lois de cet État,
Comprends l'esprit de Rome, et connais le sénat.
Ce peuple auguste et saint sait respecter encore
Les lois des nations que ta main déshonore:
Plus tu les méconnais, plus nous les protégeons;
Et le seul châtiment qu'ici nous t'imposons,
C'est de voir expirer les citoyens perfides
Qui liaient avec toi leurs complots parricides.
Tout couvert de leur sang répandu devant toi,
Va d'un crime inutile entretenir ton roi;
Et montre en ta personne, aux peuples d'Italie,
La sainteté de Rome et ton ignominie.
Qu'on l'emmène, licteurs.
SCÈNE III.
LES SÉNATEURS, BRUTUS,
VALÉRIUS, PROCULUS.
BRUTUS.
Eh bien! Valérius,
Ils sont saisis sans doute, ils sont au moins connus?
Quel sombre et noir chagrin, couvrant votre visage,
De maux encor plus grands semble être le présage?
Vous frémissez.
VALÉRIUS.
Songez que vous êtes Brutus.
BRUTUS.
Expliquez-vous...
VALÉRIUS.
Je tremble à vous en dire plus.
(Il lui donne des tablettes.)
Voyez, seigneur; lisez, connaissez les coupables.
BRUTUS, prenant les tablettes.
Me trompez-vous, mes yeux? O jours abominables!
O père infortuné! Tibérinus? mon
fils!
Sénateurs, pardonnez... Le perfide est-il pris?
VALÉRIUS.
Avec deux conjurés il s'est osé défendre;
Ils ont choisi la mort plutôt que de se rendre;
Percé de coups, seigneur, il est tombé
près d'eux:
Mais il reste à vous dire un malheur plus affreux,
Pour vous, pour Rome entière, et pour moi plus
sensible.
BRUTUS.
Qu'entends-je?
VALÉRIUS.
Reprenez cette liste terrible
Que chez Messala même a saisi Proculus.
BRUTUS.
Lisons donc... Je frémis, je tremble. Ciel! Titus!
(Il se laisse tomber entre les bras de Proculus.)
VALÉRIUS.
Assez près de ces lieux je l'ai trouvé sans
armes,
Errant, désespéré, plein d'horreur
et d'alarmes.
Peut-être il détestait cet horrible attentat.
BRUTUS.
Allez, pères conscrits, retournez au sénat;
Il ne m'appartient plus d'oser y prendre place:
Allez, exterminez ma criminelle race;
Punissez-en le père, et jusque dans mon flanc
Recherchez sans pitié la source de leur sang.
Je ne vous suivrai point, de peur que ma présence
Ne suspendît de Rome ou fléchît la
vengeance.
SCÈNE IV.
BRUTUS.
Grands dieux! à vos décrets tous mes voeux
sont soumis!
Dieux vengeurs de nos lois, vengeurs de mon pays,
C'est vous qui par mes mains fondiez sur la justice
De notre liberté l'éternel édifice:
Voulez-vous renverser ses sacrés fondements?
Et contre votre ouvrage armez-vous mes enfants?
Ah! que Tibérinus, en sa lâche furie,
Ait servi nos tyrans, ait trahi sa patrie,
Le coup en est affreux, le traître était
mon fils!
Mais Titus! un héros! l'amour de son pays!
Qui dans ce même jour, heureux et plein de gloire,
A vu par un triomphe honorer sa victoire!
Titus, qu'au Capitole ont couronné mes mains!
L'espoir de ma vieillesse, et celui des Romains!
Titus! dieux!
SCÈNE V.
BRUTUS, VALÉRIUS, SUITE,
LICTEURS.
VALÉRIUS.
Du sénat la volonté suprême
Est que sur votre fils vous prononciez vous-même.
BRUTUS.
Moi?
VALÉRIUS.
Vous seul.
BRUTUS.
Et du reste en a-t-il ordonné?
VALÉRIUS.
Des conjurés, seigneur, le reste est condamné;
Au moment où je parle, ils ont vécu peut-être.
BRUTUS.
Et du sort de mon fils le sénat me rend maître?
VALÉRIUS.
Il croit à vos vertus devoir ce rare honneur.
BRUTUS.
O patrie!
VALÉRIUS.
Au sénat que dirai-je, seigneur?
BRUTUS.
Que Brutus voit le prix de cette grâce insigne,
Qu'il ne la cherchait pas... mais qu'il s'en rendra digne...
Mais mon fils s'est rendu sans daigner résister;
Il pourrait... Pardonnez si je cherche à douter;
C'était l'appui de Rome, et je sens que je l'aime.
VALÉRIUS.
Seigneur, Tullie.
BRUTUS.
Eh bien?...
VALÉRIUS.
Tullie, au moment même,
N'a que trop confirmé ces soupçons odieux.
BRUTUS.
Comment, seigneur?
VALÉRIUS.
A peine elle a revu ces lieux,
A peine elle aperçoit l'appareil des supplices,
Que, sa main consommant ces tristes sacrifices,
Elle tombe, elle expire, elle immole à nos lois
Ce reste infortuné de nos indignes rois.
Si l'on nous trahissait, seigneur, c'était pour
elle.
Je respecte en Brutus la douleur paternelle;
Mais, tournant vers ces lieux ses yeux appesantis,
Tullie en expirant a nommé votre fils.
BRUTUS.
Justes dieux!
VALÉRIUS.
C'est à vous à juger de son crime.
Condamnez, épargnez, ou frappez la victime;
Rome doit approuver ce qu'aura fait Brutus.
BRUTUS.
Licteurs, que devant moi l'on amène Titus.
VALÉRIUS.
Plein de votre vertu, seigneur, je me retire
Mon esprit étonné vous plaint et vous admire;
Et je vais au sénat apprendre avec terreur
La grandeur de votre âme et de votre douleur.
SCÈNE VI.
BRUTUS, PROCULUS.
BRUTUS.
Non, plus j'y pense encore, et moins je m'imagine
Que mon fils des Romains ait tramé la ruine:
Pour son père et pour Rome il avait trop d'amour;
On ne peut à ce point s'oublier en un jour.
Je ne le puis penser, mon fils n'est point coupable.
PROCULUS.
Messala, qui forma ce complot détestable,
Sous ce grand nom peut-être a voulu se couvrir;
Peut-être on hait sa gloire, on cherche à
la flétrir.
BRUTUS.
Plût au ciel!
PROCULUS.
De vos fils c'est le seul qui vous reste.
Qu'il soit coupable ou non de ce complot funeste,
Le sénat indulgent vous remet ses destins:
Ses jours sont assurés, puisqu'ils sont dans vos
mains;
Vous saurez à l'État conserver ce grand
homme.
Vous êtes père enfin.
BRUTUS.
Je suis consul de Rome.
SCENE VII.
BRUTUS, PROCULUS, TITUS,
dans le fond du théâtre,
avec des licteurs.
PROCULUS.
Le voici.
TITUS.
C'est Brutus! O douloureux moments!
O terre, entrouvre-toi sous mes pas chancelants!
Seigneur, souffrez qu'un fils...
BRUTUS.
Arrête, téméraire!
De deux fils que j'aimai les dieux m'avaient fait père;
J'ai perdu l'un; que dis-je? ah, malheureux Titus!
Parle: ai-je encor un fils?
TITUS.
Non, vous n'en avez plus(37).
BRUTUS.
Réponds donc à ton juge, opprobre de ma
vie!
(Il s'assied.)
Avais-tu résolu d'opprimer ta patrie?
D'abandonner ton père au pouvoir absolu?
De trahir tes serments?
TITUS.
Je n'ai rien résolu.
Plein d'un mortel poison dont l'horreur me dévore,
Je m'ignorais moi-même, et je me cherche encore;
Mon coeur, encor surpris de son égarement,
Emporté loin de soi, fut coupable un moment;
Ce moment m'a couvert d'une honte éternelle;
A mon pays que j'aime il m'a fait infidèle:
Mais, ce moment passé, mes remords infinis
Ont égalé mon crime et vengé mon
pays.
Prononcez mon arrêt. Rome, qui vous contemple,
A besoin de ma perte et veut un grand exemple;
Par mon juste supplice il faut épouvanter
Les Romains, s'il en est qui puissent m'imiter.
Ma mort servira Rome autant qu'eût fait ma vie;
Et ce sang, en tout temps utile à sa patrie,
Dont je n'ai qu'aujourd'hui souillé la pureté,
N'aura coulé jamais que pour la liberté.
BRUTUS.
Quoi! tant de perfidie avec tant de courage!
De crimes, de vertus, quel horrible assemblage!
Quoi! sous ces lauriers même, et parmi ces drapeaux,
Que son sang à mes yeux rendait encor plus beaux(38)!
Quel démon t'inspira cette horrible inconstance?
TITUS.
Toutes les passions, la soif de la vengeance,
L'ambition, la haine, un instant de fureur...
BRUTUS.
Achève, malheureux!
TITUS.
Une plus grande erreur,
Un feu qui de mes sens est même encor le maître,
Qui fit tout mon forfait, qui l'augmente peut-être.
C'est trop vous offenser par cet aveu honteux,
Inutile pour Rome, indigne de nous deux.
Mon malheur est au comble ainsi que ma furie:
Terminez mes forfaits, mon désespoir, ma vie,
Votre opprobre et le mien. Mais si dans les combats
J'avais suivi la trace où m'ont conduit vos pas,
Si je vous imitai, si j'aimai ma patrie,
D'un remords assez grand si ma faute est suivie,
(Il se jette à genoux.)
A cet infortuné daignez ouvrir les bras;
Dites du moins: Mon fils, Brutus ne te hait pas;
Ce mot seul, me rendant mes vertus et ma gloire,
De la honte où je suis défendra ma mémoire:
On dira que Titus, descendant chez les morts,
Eut un regard de vous pour prix de ses remords,
Que vous l'aimiez encore, et que, malgré son crime,
Votre fils dans la tombe emporta votre estime.
BRUTUS.
Son remords me l'arrache. O Rome! ô mon pays!
Proculus... à la mort que l'on mène mon
fils.
Lève-toi, triste objet d'horreur et de tendresse;
Lève-toi, cher appui qu'espérait ma vieillesse;
Viens embrasser ton père: il t'a dû condamner;
Mais, s'il n'était Brutus, il t'allait pardonner.
Mes pleurs, en te parlant, inondent ton visage:
Va, porte à ton supplice un plus mâle courage;
Va, ne t'attendris point, sois plus Romain que moi,
Et que Rome t'admire en se vengeant de toi.
TITUS.
Adieu: je vais périr digne encor de mon père.
(On l'emmène.)
SCÈNE VIII.
BRUTUS, PROCULUS.
PROCULUS.
Seigneur, tout le sénat, dans sa douleur sincère,
En frémissant du coup qui doit vous accabler...
BRUTUS.
Vous connaissez Brutus, et l'osez consoler!
Songez qu'on nous prépare une attaque nouvelle:
Rome seule a mes soins; mon coeur ne connaît qu'elle.
Allons, que les Romains, dans ces moments affreux,
Me tiennent lieu du fils que j'ai perdu pour eux;
Que je finisse au moins ma déplorable vie
Comme il eût dû mourir, en vengeant la patrie.
SCÈNE IX.
BRUTUS, PROCULUS, UN SÉNATEUR.
LE SÉNATEUR.
Seigneur...
BRUTUS.
Mon fils n'est plus?
LE SÉNATEUR.
C'en est fait... et mes yeux...
BRUTUS.
Rome est libre: il suffit... Rendons grâces aux
dieux. |
FIN DE BRUTUS
|