OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE THÉÂTRE I
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BRUTUS
TRAGÉDIE EN CINQ ACTES
REPRÉSENTÉE, POUR LA PREMIÈRE FOIS, LE 11 DÉCEMBRE 1730.

Avertissement de Moland.
Notice bibliographique 
Avertissement de 1738
Discours sur la tragédie à mylord Bolingbroke.
Personnages
Acte I Acte II Acte III Acte IV Acte V Variantes

AVERTISSEMENT DE LOUIS MOLAND

Brutus avait été ébauché en Angleterre, et l'on dit même que le premier acte avait été d'abord écrit en anglais. C'est en Angleterre, où il venait de passer plusieurs années, que Voltaire puisa, dans le spectacle et la société d'un peuple libre en politique, le sentiment républicain qui anime cette pièce. Il se pénétra, pendant le séjour qu'il fit chez les Anglais, de cette haine du pouvoir arbitraire et de cet amour de la liberté qui forment le caractère de Brutus et balancent dans son fils les passions fougueuses de la jeunesse. 
En décembre 1729, Voltaire rassemblait à dîner chez lui les comédiens et leur lisait sa pièce. Quelques jours après il écrivait à Thiériot, qui avait probablement assisté à cette lecture où La Faye était également convié: « Mon cher ami, je vous dis d'abord que j'ai retiré Brutus. On m'a assuré de tant de côtés que M. de Crébillon avait été trouver M. de Chabot (le chevalier de Rohan) et avait fait le complot de faire tomber Brutus, que je ne veux pas leur en donner le plaisir. D'ailleurs je ne crois pas la pièce digne du public. Ainsi, mon ami, si vous avez retenu des loges, envoyez chercher votre argent. » 
« Nous ne croyons guère, dit M. G. Desnoiresterres, à l'accusation dont l'auteur de Rhadamiste est ici l'objet. Nature indolente, paresseuse, inhabile à l'intrigue, Crébillon n'était pas homme à enchevêtrer, en dehors de ses tragédies, des trames aussi noires. Et puis, extérieurement, les deux rivaux étaient loin d'en être à couteaux tirés. Quelques jours plus tard ils font ensemble une démarche auprès de Lamotte.... En somme, la cause déterminante du retrait de la pièce fut moins l'appréhension des menées de Crébillon et du chevalier de Rohan que le peu d'effet qu'elle avait produit sur Messieurs de la Comédie-Française. Lui-même avait senti la nécessité de la remanier.... et il convient ailleurs que les défauts de sa pièce la lui firent refuser constamment un an entier aux comédiens. Dès la fin de novembre 1730, Brutus était en pleines répétitions et prêt à être joué. Le poète avait plus d'un souci; il estimait l'oeuvre bonne, mais il fallait faire goûter cette terrible donnée à un public de caillettes et de petits-maîtres. Il n'avait plus la Lecouvreur pour l'aider de son magique talent, et c'était à un talent inexpérimenté encore qu'il avait dû confier le rôle de Tullie. MM. Clogenson et Beuchot veulent que ce soit Mlle Gaussin, qui devait débuter un peu plus tard (28 avril 1731) dans le personnage de Junie, de Britannicus. Il nous a été facile de constater l'erreur dans les registres de la Comédie-Française, qui portent le nom de Mlle Dangeville, à laquelle reviendraient alors de droit la lettre et les vers adressés à Tullie, et dont Mlle Gaussin a bénéficié jusqu'à ce jour. 
« La jeune actrice, sentant toute la responsabilité qu'elle assumait en se chargeant de ce rôle, n'était rien moins que rassurée; et il y parut. Voltaire, le lendemain matin, lui écrivit une lettre charmante où il lui donnait toutes les exhortations et tous les encouragements capables de lui rendre cette confiance en soi dont l'acteur a plus besoin que tout autre: « Ne vous découragez pas, lui marquait-il, songez que vous avez joué à merveille aux répétitions; qu'il ne vous a manqué hier que d'être hardie. Votre timidité même vous fait honneur. Il faut prendre demain votre revanche. J'ai vu tomber Mariamne et je l'ai vue se relever. » 
« Au reste, Mlle Dangeville ne démentit pas ses prévisions: « Mon valet de chambre arrive dans le moment, mandait le poète à Thiériot dans un de ces billets rapides que son besoin d'expansion lui faisait griffonner à tout instant, qui me dit que Tullie a joué comme un ange. » Malgré l'émotion de l'actrice, Brutus obtint un grand succès à la première représentation (11 décembre). Mais ce succès ne se soutint pas; la recette tomba, à la deuxième représentation, de cinq mille soixante-cinq à deux mille cinq cent quarante livres. La pièce eut quinze représentations. La recette de la dernière (17 janvier 1731) ne s'éleva pas à plus de six cent soixante livres. Le chiffre n'était que trop éloquent; on se le tint pour dit. » 
Les accusations ordinaires de vol, de plagiat, s'élevèrent contre l'auteur. Les rivaux, les ennemis, prétendirent que Voltaire avait fait des emprunts à une tragédie de Brutus, de Mlle Bernard, à laquelle Fontenelle avait collaboré, et qui avait été représentée quarante ans auparavant (18 déc. 1690). Piron affirme même que Fontenelle se fâcha: « Cet illustre prend la chose en très mauvaise part, écrit-il au marquis d'Orgeval, l'autre s'en moque; l'habit est recousu de beau fil blanc et raccommodé avec de belles pièces de pourpre; la friperie triomphe, et malheur aux curieux! » 
Il est bien entendu que la tragédie de Voltaire n'était pas la première que l'histoire du premier Brutus, condamnant à mort ses enfants, eût inspirée. La première que les annalistes nous signalent est intitulée: La Mort des enfants de Brute. Elle est de La Calprenède. Elle obtint un grand succès à l'hôtel de Bourgogne en 1647, et eut deux éditions. En voici la donnée: 
« Tullie, fille de Tarquin, est aimée de Tite et de Tibère, fils de Brutus. On croit qu'elle a péri le jour où son père a perdu la couronne, mais c'est une erreur: elle a été sauvée par l'adresse de Vitelle, son beau-frère. Elle est donc dans Rome, à portée par conséquent d'appuyer la conjuration en faveur de Tarquin. Cette conjuration est découverte au troisième acte. Brutus apprend avec indignation que ses deux fils, séduits par les discours de Vitelle et plus encore par la passion qu'ils ont pour Tullie, ont tenté de rétablir le tyran sur le trône. Il ne s'agit, dans les deux derniers actes que de décider du sort des coupables. L'amour de la patrie, étouffant tout autre sentiment dans le coeur de Brutus, il refuse la grâce que le sénat veut accorder à ses fils; et Tullie, par un coup de poignard, prévient ses reproches et va rejoindre ses adorateurs. » 
On trouve dans cette pièce quelques vers assez beaux. Après avoir condamné ses fils, Brutus dit: 

Laisse-moi soupirer tyrannique vertu; 
Je t'ai donné mes fils, Rome, que me veux-tu? 
J'ai donné tout mon sang à tes moindres alarmes; 
Souffre qu'à tout mon sang je donne quelques larmes. 

JUNIE.

Qu'as-tu fait de ton sang, Brutus? 

BRUTUS.

Je l'ai versé. 
Femme, viens achever ce que j'ai commencé. 

JUNIE.

Rends-moi mes fils, cruel. 

BRUTUS.

Ils ont perdu la vie 
· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · 
Fuis de moi, femme, fuis; et, cachant tes douleurs, 
Souviens-toi qu'un Romain punit jusques aux pleurs. 
· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · 
Souffre que mes neveux adorent ma mémoire; 
Et qu'ils disent de moi, voyant ce que je fis: 
Il fut père de Rome, et plus que de ses fils.

Mlle Catherine Bernard, parente des Corneille et de Fontenelle, donna, en 1690, un Brutus avec l'aide de Fontenelle. Il réussit également et n'eut pas moins de vingt-cinq représentations, ce qui était considérable en ce temps-là. « Cet ouvrage, dit Laharpe, n'a pas été inutile à Voltaire; il en a pu emprunter son personnage d'ambassadeur, et il a évidemment imité quelques endroits. » 
On y trouve une double intrigue d'amour. Les deux fils de Brutus sont amoureux d'une Aquilie, fille d'Aquilius, chef de la conspiration en faveur des rois bannis; et une Valérie, soeur du consul Valérius est amoureuse de Titus qui ne l'aime point. On se doute bien qu'au milieu de tous ces amours traités dans la manière des romans, le génie de Rome et le ton du sujet ont entièrement disparu. L'idée qu'a eue Voltaire de rendre Titus amoureux d'une fille de Tarquin est bien supérieure. Il n'y a pas moins de distance entre l'audience solennelle donnée dans le sénat romain à l'envoyé de Porsenna, et la scène où les deux consuls reçoivent Octavius, qui joue dans la pièce de Mlle Bernard le même rôle qu'Arons dans celle de Voltaire. Mais ces deux personnages commencent leur discours à peu près de même pour le fond des idées: 
 

OCTAVIUS.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · Consuls, quelle est ma joie 
De parler devant vous pour le roi qui m'envoie, 
Et non devant un peuple aveugle, audacieux, 
D'un crime tout récent encore furieux, 
Qui, ne prévoyant rien, sans crainte s'abandonne 
Au frivole plaisir qu'un changement lui donne.

Arons dit de même: 
 

Consuls, et vous, sénat, qu'il m'est doux d'être admis
Dans ce conseil sacré de sages ennemis!
De voir tous ces héros dont l'équité sévère
N'ont jusques aujourd'hui qu'un reproche à se faire;
Témoin de leurs exploits, d'admirer leurs vertus;
D'écouter Rome enfin par la voix de Brutus
Loin des cris de ce peuple indocile et barbare,
Que la fureur conduit, réunit et sépare,
Aveugle dans sa haine, aveugle en son amour,
Qui menace et qui craint, règne et sert en un jour...

On ne peut nier que l'un de ces deux morceaux n'ait pu fournir l'idée de l'autre; mais l'obligation est assez légère et l'intervalle est immense. On peut observer le même rapport et la même distance entre ces quatre vers de Brutus à son fils, qu'il va condamner: 
 

Reçois donc mes adieux pour prix de ta constance;
Porte sur l'échafaud cette mâle assurance.
Ton père infortuné tremble à te condamner;
Va, ne l'imite pas, et meurs sans t'étonner.

et ceux que Voltaire lui prête dans la même circonstance: 
 

Lève-toi, triste objet d'horreur et de tendresse, etc.
Acte V, scène vii (in fine)

.Il faut mentionner encore un Brutus latin du P. Porée, joué au collège de Louis-le-Grand. Le dialogue, quoique semé d'antithèses, ne manque ni de vivacité ni de noblesse, mais le plan est d'un homme qui n'a aucune connaissance du théâtre. Cette pièce ressemble à toutes celles du même auteur qui ne sont que des espèces de pastiches, des copies maladroites de nos plus belles tragédies françaises. Les trois derniers actes de son Brutus sont calqués sur l'Heraclius de Corneille. Les deux fils de Brutus se disputent, comme les deux princes, à qui mourra, et chacun d'eux n'accuse que lui-même et veut justifier et sauver l'autre. Cependant cette pièce du P. Porée a fourni à son élève deux beaux mouvements. Titus, condamné, dit à son père: « Je vais mourir, mon père; vous l'avez ordonné. Je vais mourir, et je donne volontiers ma vie en expiation de ma faute; mais ce qui m'accable d'une juste douleur, je meurs coupable envers mon père. Ah! du moins, que je ne meure pas haï de vous, que je n'emporte pas au tombeau ce regret affreux: accordez à un fils qui vous aime les embrassements paternels; que j'obtienne de vous cette dernière grâce, ouvrez les bras à votre fils, etc. » 

Voltaire a imité ce morceau: 
 

Terminez mes forfaits, mon désespoir, ma vie, etc.
Acte V, scène vii.

mais combien l'élève surpasse le maître! Cela n'empêche pas qu'il ne lui ait obligation. Il lui doit aussi ce dernier vers qui termine si bien la tragédie de Brutus:

Rome est libre, il suffit... Rendons grâces aux dieux!

Mais il enchérit toujours sur le modèle. Le Brutus latin dit seulement lorsqu'on lui annonce la mort de son fils: « Je suis content Rome est vengée. » La beauté consiste dans ce premier sentiment donné tout entier a la patrie et c'est là ce que Voltaire a emprunté: car d ailleurs « Rome est libre » a bien une autre étendue et une autre force d idée que « Rome est vengée », et « Rendons grâces aux dieux! » est sublime. 

Enfin, il paraît que Crébillon avait fait aussi dans sa jeunesse une tragédie de la Mort des enfants de Brutus, et c'est là ce qui explique peut-être les projets de cabale que nous avons vu Voltaire prêter à ce poète. Nous lisons du moins dans les Annales dramatiques: « Le jeune Crébillon, sur les conseils du procureur Prieur chez qui il était clerc, tenta de faire une tragédie: il choisit pour son coup d'essai le sujet de la Mort des enfants de Brutus. Les comédiens à qui il alla la présenter la refusèrent; et pour ne rien dissimuler, non seulement elle n'était pas bonne, mais encore quoiqu'on y découvrît assez de talent pour la versification, elle n'annonçait pas que son auteur pût devenir un jour un très grand poète. Cette pièce existait encore il y a trente ans (ceci est écrit en 1775); on l'avait retrouvée tout entière dans des papiers qu'il avait mis au rebut; et comme on prévoyait ce qu'il voudrait en faire, si on lui eût annoncé la découverte, on se garda bien de l'en instruire; mais le hasard la lui ayant fait rencontrer sous sa main, il la brûla. » Il est donc bien peu probable qu'il ait pu éprouver du mécontentement à voir Voltaire traiter le même sujet. 

On s'est étonné que Brutus, à l'origine, ne produisît aucune sensation politique. C'est qu'il était, à l'époque où il parut, entièrement dépourvu d'actualité. Le culte monarchique n'était nullement entamé, et ce n'était que par un effort d'intelligence historique que l'on pouvait comprendre et admirer les vertus républicaines de l'ancienne Rome. Brutus, au contraire, devint une pièce de circonstance quand la lutte entre les idées républicaines et les idées monarchiques commença. 

« Depuis longtemps, une partie du public, racontent Étienne et Martainville(1), sollicitait vivement la reprise de Brutus, tragédie de Voltaire, et les comédiens se rendirent enfin à ses voeux le 17 novembre 1790. La crainte que cette représentation ne fût très orageuse détermina les officiers municipaux de Paris à prendre des mesures de sûreté, et on lut l'annonce suivante sur les affiches pour la première fois: 

« Conformément aux ordres de la municipalité, le public est prévenu que l'on entrera sans cannes, bâtons, épées. et sans aucune espèce d'armes offensives. 

« La représentation fut extrêmement tumultueuse: le public ayant aperçu MM. de Mirabeau et de Menou, députés célèbres de l'Assemblée constituante, les couvrit d'applaudissements; et le premier étant placé aux troisièmes loges, une députation du parterre alla l'inviter à descendre aux galeries pour que chacun pût le contempler à son aise. 

« La toile fut à peine levée que l'on applaudit les maximes révolutionnaires avec transport. Quelques sifflets s'étant fait entendre, le parterre s'écria avec force: A bas les aristocrates! à la porte! à la porte! Le moment le plus remarquable de cette représentation fut celui où l'on prononça cet hémistiche: « Vivre libre et sans roi. » Un grand silence ne fut interrompu que par quelques applaudissements honteux; mais tout à coup les loges se levèrent spontanément en s'écriant: Vive le roi! et ce cri retentit à l'instant dans toutes les parties de la salle; les chapeaux, les mouchoirs furent agités; en un mot, l'enthousiasme public se manifesta de la manière la plus touchante. 

« Après la pièce, le parterre ayant demandé à voir le buste de Voltaire, tous les acteurs s'empressèrent d'aller le chercher dans le grand foyer, et l'apportèrent sur le théâtre au milieu des applaudissements et des cris de Vive Voltaire! Comme il était impossible que ce buste tînt solidement sur un théâtre qui va en pente, et que le public voulait constamment l'avoir sous les yeux, deux grenadiers le soutinrent pendant tout le temps que dura la Feinte par amour, qu'on joua après Brutus. » 

La deuxième représentation attira encore un concours nombreux de spectateurs. On avait placé sur chaque côté du théâtre les deux bustes de Brutus et de Voltaire. Au lever de la toile un papier ayant été jeté des loges, M. Vanhove le ramassa et lut au public les deux vers suivants: 
 

O buste révéré de Brutus, d'un grand homme!
Transporté dans Paris, tu n'as pas quitté Rome!

La représentation fut un peu moins bruyante que la première: à la fin du cinquième acte, les acteurs mirent en action le superbe tableau de David représentant le corps de Titus porté sur un brancard par des licteurs et l'attitude sombre de Brutus immobile dans sa douleur. Cette innovation produisit un très grand effet, et le public en témoigna sa satisfaction par de vifs applaudissements. 

Le 21 mai 1791, une reprise très remarquable de Brutus eut lieu au théâtre de la rue Richelieu, où Monvel et Talma réunirent tous les suffrages dans les rôles de Brutus et de Titus. 

Il est constant que Brutus fut une des pièces qui eurent le plus de succès pendant la Révolution. On lit toutefois dans le Lycée de Laharpe cette note singulière: « N'oublions pas, en finissant cet article de Brutus, de rappeler que cette tragédie a été depuis écartée du théâtre comme étant contre-révolutionnaire. 

Serait-il venu un moment où Brutus lui-même aurait été dépassé? Laharpe était à même de le savoir. Nous n'avons pas toutefois rencontré ailleurs la preuve de cette assertion. Nous voyons seulement que par l'arrêté du 22 ventôse an II (février 1794) la représentation de Brutus n'est plus autorisée qu'avec des changements que nous ne connaissons pas, sauf deux vers que M. Villemain avait pu recueillir de la tradition, à moins qu'il ne les ait inventés (voy. fin de l'acte IV). 
 
 

AVERTISSEMENT

(2)Cette tragédie fut jouée pour la première fois en 1730. C'est de toutes les pièces de l'auteur celle qui eut en France le plus de succès aux représentations; elle ne fut jouée que seize fois (quinze); et c'est celle qui a été traduite en plus de langues, et que les nations étrangères aiment le mieux. Elle est ici fort différente des premières éditions. 
 
 

DISCOURS

SUR LA TRAGÉDIE

A MYLORD BOLINGBROKE

Si je dédie à un Anglais un ouvrage représenté à Paris, ce n'est pas, mylord, qu'il n'y ait aussi dans ma patrie des juges très éclairés, et d'excellents esprits auxquels j'eusse pu rendre cet hommage; mais vous savez que la tragédie de Brutus est née en Angleterre. Vous vous souvenez que, lorsque j'étais retiré à Wandsworth, chez mon ami M. Falkener, ce digne et vertueux citoyen, je m'occupai chez lui à écrire en prose anglaise le premier acte de cette pièce, à peu près tel qu'il est aujourd'hui en vers français. Je vous en parlais quelquefois, et nous nous étonnions qu'aucun Anglais n'eût traité ce sujet, qui, de tous, est peut-être le plus convenable à votre théâtre(3). Vous m'encouragiez à continuer un ouvrage susceptible de si grands sentiments. Souffrez donc que je vous présente Brutus, quoique écrit dans une autre langue, docte sermonis utriusque linguae(4), à vous qui me donneriez des leçons de français aussi bien que d'anglais, à vous qui m'apprendriez du moins à rendre à ma langue cette force et cette énergie qu'inspire la noble liberté de penser: car les sentiments vigoureux de l'âme passent toujours dans le langage, et qui pense fortement parle de même. 

Je vous avoue, mylord, qu'à mon retour d'Angleterre, où j'avais passé près de deux années dans une étude continuelle de votre langue, je me trouvai embarrassé lorsque je voulus composer une tragédie française. Je m'étais presque accoutumé à penser en anglais; je sentais que les termes de ma langue ne venaient plus se présenter à mon imagination avec la même abondance qu'auparavant: c'était comme un ruisseau dont la source avait été détournée; il me fallut du temps et de la peine pour le faire couler dans son premier lit. Je compris bien alors que, pour réussir dans un art, il le faut cultiver toute sa vie. 

De la rime, et de la difficulté de la versification française.

Ce qui m'effraya le plus en rentrant dans cette carrière, ce fut la sévérité de notre poésie, et l'esclavage de la rime. Je regrettais cette heureuse liberté que vous avez d'écrire vos tragédies en vers non rimés; d'allonger, et surtout d'accourcir presque tous vos mots; de faire enjamber les vers les uns sur les autres, et de créer, dans le besoin, des termes nouveaux, qui sont toujours adoptés chez vous lorsqu'ils sont sonores, intelligibles, et nécessaires. Un poète, disais-je, est un homme libre qui asservit sa langue à son génie; le Français est un esclave de la rime, obligé de faire quelquefois quatre vers pour exprimer une pensée qu'un Anglais peut rendre en une seule ligne. L'Anglais dit tout ce qu'il veut, le Français ne dit que ce qu'il peut; l'un court dans une carrière vaste, et l'autre marche avec des entraves dans un chemin glissant et étroit. 

Malgré toutes ces réflexions et toutes ces plaintes, nous ne pourrons jamais secouer le joug de la rime; elle est essentielle à la poésie française. Notre langue ne comporte que peu d'inversions; nos vers ne souffrent point d'enjambement, du moins cette liberté est très rare; nos syllabes ne peuvent produire une harmonie sensible par leurs mesures longues ou brèves; nos césures et un certain nombre de pieds ne suffiraient pas pour distinguer la prose d'avec la versification: la rime est donc nécessaire aux vers français. De plus, tant de grands maîtres qui ont fait des vers rimés, tels que les Corneille, les Racine, les Despréaux, ont tellement accoutumé nos oreilles à cette harmonie que nous n'en pourrions pas supporter d'autres; et, je le répète encore, quiconque voudrait se délivrer d'un fardeau qu'a porté le grand Corneille serait regardé avec raison, non pas comme un génie hardi qui s'ouvre une route nouvelle, mais comme un homme très faible qui ne peut marcher dans l'ancienne carrière. 

Tragédies en prose.

On a tenté(5) de nous donner des tragédies en prose; mais je ne crois pas que cette entreprise puisse désormais réussir: qui a le plus ne saurait se contenter du moins. On sera toujours mal venu à dire au public: Je viens diminuer votre plaisir. Si, au milieu des tableaux de Rubens ou de Paul Véronèse, quelqu'un venait placer ses dessins au crayon, n'aurait-il pas tort de s'égaler à ces peintres? On est accoutumé dans les fêtes à des danses et à des chants: serait-ce assez de marcher et de parler, sous prétexte qu'on marcherait et qu'on parlerait bien, et que cela serait plus aisé et plus naturel? 

Il y a grande apparence qu'il faudra toujours des vers sur tous les théâtres tragiques, et, de plus, toujours des rimes sur le nôtre. C'est même à cette contrainte de la rime et à cette sévérité extrême de notre versification que nous devons ces excellents ouvrages que nous avons dans notre langue. Nous voulons que la rime ne coûte jamais rien aux pensées, qu'elle ne soit ni triviale ni trop recherchée; nous exigeons rigoureusement dans un vers la même pureté, la même exactitude que dans la prose. Nous ne permettons pas la moindre licence; nous demandons qu'un auteur porte sans discontinuer toutes ces chaînes, et cependant qu'il paraisse toujours libre; et nous ne reconnaissons pour poètes que ceux qui ont rempli toutes ces conditions. 

Exemple de la difficulté des vers français.

Voilà pourquoi il est plus aisé de faire cent vers en toute autre langue que quatre vers en français. L'exemple de notre abbé Regnier Desmarais, de l'Académie française et de celle de la Crusca, en est une preuve bien évidente: il traduisit Anacréon en italien avec succès, et ses vers français sont, à l'exception de deux ou trois quatrains, au rang des plus médiocres. Notre Ménage était dans le même cas. Combien de nos beaux esprits ont fait de très beaux vers latins, et n'ont pu être supportables en leur langue! 

La rime plaît aux Français, même dans les comédies.

Je sais combien de disputes j'ai essuyées sur notre versification en Angleterre, et quels reproches me fait souvent le savant évêque de Rochester(6) sur cette contrainte puérile, qu'il prétend 

que nous nous imposons de gaieté de coeur. Mais soyez persuadé, mylord, que plus un étranger connaîtra notre langue, et plus il se réconciliera avec cette rime qui l'effraie d'abord. Non seulement elle est nécessaire à notre tragédie, mais elle embellit nos comédies mêmes. Un bon mot en vers en est retenu plus aisément: les portraits de la vie humaine seront toujours plus frappants en vers qu'en prose; et qui dit vers, en français, dit nécessairement des vers rimés: en un mot, nous avons des comédies en prose du célèbre Molière, que l'on a été obligé de mettre en vers après sa mort(7), et qui ne sont plus jouées que de cette manière nouvelle. 

Caractère du théâtre anglais.

Ne pouvant, mylord, hasarder sur le théâtre français des vers non rimés, tels qu'ils sont en usage en Italie et en Angleterre, j'aurais du moins voulu transporter sur notre scène certaines beautés de la vôtre. Il est vrai, et je l'avoue, que le théâtre anglais est bien défectueux. J'ai entendu de votre bouche que vous n'aviez pas une bonne tragédie; mais en récompense, dans ces pièces si monstrueuses, vous avez des scènes admirables. Il a manqué jusqu'à présent à presque tous les auteurs tragiques de votre nation cette pureté, cette conduite régulière, ces bienséances de l'action et du style, cette élégance, et toutes ces finesses de l'art qui ont établi la réputation du théâtre français depuis le grand Corneille: mais vos pièces les plus irrégulières ont un grand mérite, c'est celui de l'action. 

Défaut du théâtre français.

Nous avons en France des tragédies estimées, qui sont plutôt des conversations qu'elles ne sont la représentation d'un événement. Un auteur italien m'écrivait dans une lettre sur les théâtres: « Un critico del nostro Pastor Fido disse che quel componimento era un riassunto di bellissimi madrigali: credo, se vivesse, che direbbe delle tragedie francesi che sono un riassunto di belle elegie e sontuosi epitalami(8). » J'ai bien peur que cet Italien n'ait trop raison. Notre délicatesse excessive nous force quelquefois à mettre en récit ce que nous voudrions exposer aux yeux. Nous craignons de hasarder sur la scène des spectacles nouveaux devant une nation accoutumée à tourner en ridicule tout ce qui n'est pas d'usage. 

L'endroit où l'on joue la comédie, et les abus qui s'y sont glissés, sont encore une cause de cette sécheresse qu'on peut reprocher à quelques-unes de nos pièces. Les bancs qui sont sur le théâtre, destinés aux spectateurs, rétrécissent la scène, et rendent toute action presque impraticable(9). Ce défaut est cause que les décorations, tant recommandées par les anciens, sont rarement convenables à la pièce. Il empêche surtout que les acteurs ne passent d'un appartement dans un autre aux yeux des spectateurs, comme les Grecs et les Romains le pratiquaient sagement, pour conserver à la fois l'unité de lieu et la vraisemblance. 

Exemple du CATON anglais.

Comment oserions-nous, sur nos théâtres, faire paraître, par exemple, l'ombre de Pompée, ou le génie de Brutus, au milieu de tant de jeunes gens qui ne regardent jamais les choses les plus sérieuses que comme l'occasion de dire un bon mot? Comment apporter au milieu d'eux sur la scène le corps de Marcus devant Caton son père, qui s'écrie: « Heureux jeune homme, tu es mort pour ton pays! O mes amis, laissez-moi compter ces glorieuses blessures! Qui ne voudrait mourir ainsi pour la patrie? Pourquoi n'a-t-on qu'une vie a lui sacrifier?... Mes amis, ne pleurez point ma perte, ne regrettez point mon fils; pleurez Rome: la maîtresse du monde n'est plus. O liberté! ô ma patrie! ô vertu! etc. » Voilà ce que feu M. Addison ne craignit point de faire représenter à Londres; voilà ce qui fut joué, traduit en italien, dans plus d'une ville d'Italie. Mais si nous hasardions à Paris un tel spectacle, n'entendez-vous pas déjà le parterre qui se récrie, et ne voyez-vous pas nos femmes qui détournent la tête? 

Comparaison de MANLIUS de M. de La Fosse avec la VENISE SAUVÉE de M. Otway.

Vous n'imagineriez pas à quel point va cette délicatesse. L'auteur de notre tragédie de Manlius prit son sujet de la pièce anglaise de M. Otway, intitulée Venise sauvée. Le sujet est tiré de l'histoire de la conjuration du marquis de Bedmar, écrite par l'abbé de Saint-Réal; et permettez-moi de dire en passant que ce morceau d'histoire, égal peut-être à Salluste, est fort au-dessus de la pièce d'Otway et de notre Manlius. Premièrement, vous remarquez le préjugé qui a forcé l'auteur français à déguiser sous des noms romains une aventure connue, que l'anglais a traitée naturellement sous les noms véritables. On n'a point trouvé ridicule au théâtre de Londres qu'un ambassadeur espagnol s'appelât Bedmar, et que des conjurés eussent le nom de Saffier, de Jacques-Pierre, d'Elliot; cela seul en France eût pu faire tomber la pièce. 

Mais voyez qu'Otway ne craint point d'assembler tous les conjurés. Renaud prend leur serment, assigne a chacun son poste, prescrit l'heure du carnage, et jette de temps en temps des regards inquiets et soupçonneux sur Jaffier, dont il se défie. Il leur fait à tous ce discours pathétique, traduit mot pour mot de l'abbé de Saint-Réal: « Jamais repos si profond ne précéda un trouble si grand. Notre bonne destinée a aveuglé les plus clairvoyants de tous les hommes, rassuré les plus timides, endormi les plus soupçonneux, confondu les plus subtils: nous vivons encore, mes chers amis; nous vivons, et notre vie sera bientôt funeste aux tyrans de ces lieux, etc. » 

Qu'a fait l'auteur français? Il a craint de hasarder tant de personnages sur la scène; il se contente de faire réciter par Renaud, sous le nom de Rutile, une faible partie de ce même discours, qu'il vient, dit-il, de tenir aux conjurés. Ne sentez-vous pas, par ce seul exposé, combien cette scène anglaise est au-dessus de la française, la pièce d'Otway fut-elle d'ailleurs monstrueuse? 

Examen du JULES-CÉSAR de Shakespeare.

Avec quel plaisir n'ai-je point vu à Londres votre tragédie de Jules-César, qui, depuis cent cinquante années, fait les délices de votre nation! Je ne prétends pas assurément approuver les irrégularités barbares dont elle est remplie; il est seulement étonnant qu'il ne s'en trouve pas davantage dans un ouvrage composé dans un siècle d'ignorance, par un homme qui même ne savait pas le latin, et qui n'eut de maître que son génie. Mais, au milieu de tant de fautes grossières, avec quel ravissement je voyais Brutus, tenant encore un poignard teint du sang de César, assembler le peuple romain, et lui parler ainsi du haut de la tribune aux harangues: 

« Romains, compatriotes, amis, s'il est quelqu'un de vous qui ait été attaché à César, qu'il sache que Brutus ne l'était pas moins: oui, je l'aimais, Romains; et si vous me demandez pourquoi j'ai versé son sang, c'est que j'aimais Rome davantage. Voudriez-vous voir César vivant, et mourir ses esclaves, plutôt que d'acheter votre liberté par sa mort? César était mon ami, je le pleure; il était heureux, j'applaudis à ses triomphes; il était vaillant, je l'honore: mais il était ambitieux, je l'ai tué. Y a-t-il quelqu'un parmi vous assez lâche pour regretter la servitude? S'il en est un seul, qu'il parle, qu'il se montre; c'est lui que j'ai offensé; y a-t-il quelqu'un assez infâme pour oublier qu'il est Romain? qu'il parle c'est lui seul qui est mon ennemi. 

CHOEUR DES ROMAINS.

Personne, non, Brutus, personne. 

BRUTUS.

Ainsi donc je n'ai offensé personne. Voici le corps du dictateur qu'on nous apporte; les derniers devoirs lui seront rendus par Antoine, par cet Antoine qui, n'ayant point eu de part au châtiment de César, en retirera le même avantage que moi; et que chacun de vous sente le bonheur inestimable d'être libre! Je n'ai plus qu'un mot à vous dire: j'ai tué de cette main mon meilleur ami pour le salut de Rome; je garde ce même poignard pour moi, quand Rome demandera ma vie. 

LE CHOEUR.

Vivez, Brutus, vivez à jamais! » 

Après cette scène, Antoine vient émouvoir de pitié ces mêmes Romains à qui Brutus avait inspiré sa rigueur et sa barbarie. Antoine, par un discours artificieux, ramène insensiblement ces esprits superbes; et quand il les voit radoucis, alors il leur montre le corps de César; et, se servant des figures les plus pathétiques, il les excite au tumulte et à la vengeance. Peut-être les Français ne souffriraient pas que l'on fît paraître sur leurs théâtres un choeur composé d'artisans et de plébéiens romains; que le corps sanglant de César y fût exposé aux yeux du peuple, et qu'on excitât ce peuple à la vengeance, du haut de la tribune aux harangues: c'est à la coutume, qui est la reine de ce monde, à changer le goût des nations, et à tourner en plaisir les objets de notre aversion. 

Spectacles horribles chez les Grecs.

Les Grecs ont hasardé des spectacles non moins révoltants pour nous. Hippolyte, brisé par sa chute, vient compter ses blessures et pousser des cris douloureux. Philoctète tombe dans ses accès de souffrance; un sang noir coule de sa plaie. Oedipe, couvert du sang qui dégoutte encore des restes de ses yeux qu'il vient d'arracher, se plaint des dieux et des hommes. On entend les cris de Clytemnestre que son propre fils égorge; et Électre crie sur le théâtre: « Frappez, ne l'épargnez pas, elle n'a pas épargné notre père. » Prométhée est attaché sur un rocher avec des clous qu'on lui enfonce dans l'estomac et dans les bras. Les furies répondent à l'ombre sanglante de Clytemnestre par des hurlements sans aucune articulation. Beaucoup de tragédies grecques, en un mot, sont remplies de cette terreur portée à l'excès. 

Je sais bien que les tragiques grecs, d'ailleurs supérieurs aux anglais, ont erré en prenant souvent l'horreur pour la terreur, et le dégoûtant et l'incroyable pour le tragique et le merveilleux. L'art était dans son enfance du temps d'Eschyle, comme à Londres du temps de Shakespeare; mais, parmi les grandes fautes des poètes grecs, et même des vôtres, on trouve un vrai pathétique et de singulières beautés; et, si quelques Français qui ne connaissent les tragédies et les moeurs étrangères que par des traductions et sur des ouï-dire les condamnent sans aucune restriction, ils sont, ce me semble, comme des aveugles qui assureraient qu'une rose ne peut avoir de couleurs vives parce qu'ils en compteraient les épines à tâtons. Mais si les Grecs et vous, vous passez les bornes de la bienséance, et si les Anglais surtout ont donné des spectacles effroyables, voulant en donner de terribles, nous autres Français, aussi scrupuleux que vous avez été téméraires, nous nous arrêtons trop, de peur de nous emporter; et quelquefois nous n'arrivons pas au tragique, dans la crainte d'en passer les bornes. 

Je suis bien loin de proposer que la scène devienne un lieu de carnage, comme elle l'est dans Shakespeare et dans ses successeurs, qui, n'ayant pas son génie, n'ont imité que ses défauts; mais j'ose croire qu'il y a des situations qui ne paraissent encore que dégoûtantes et horribles aux Français, et qui, bien ménagées, représentées avec art, et surtout adoucies par le charme des beaux vers, pourraient nous faire une sorte de plaisir dont nous ne nous doutons pas. 
 

Il n'est point de serpent, ni de monstre odieux,
Qui, par l'art imité, ne puisse plaire aux yeux.
Boileau, Art poét., III, 1-2.

Bienséances et unités.

Du moins, que l'on me dise pourquoi il est permis à nos héros et à nos héroïnes de théâtre de se tuer, et qu'il leur est défendu de tuer personne. La scène est-elle moins ensanglantée par la mort d'Atalide, qui se poignarde pour son amant, qu'elle ne le serait par le meurtre de César, et si le spectacle du fils de Caton, qui paraît mort aux yeux de son père, est l'occasion d'un discours admirable de ce vieux Romain; si ce morceau a été applaudi en Angleterre et en Italie par ceux qui sont les plus grands partisans de la bienséance française; si les femmes les plus délicates n'en ont point été choquées, pourquoi les Français ne s'y accoutumeraient-ils pas? La nature n'est-elle pas la même dans tous les hommes? 

Toutes ces lois, de ne point ensanglanter la scène, de ne point faire parler plus de trois interlocuteurs, etc., sont des lois qui, ce me semble, pourraient avoir quelques exceptions parmi nous, comme elles en ont eu chez les Grecs. Il n'en est pas des règles de la bienséance, toujours un peu arbitraires, comme des règles fondamentales du théâtre, qui sont les trois unités: il y aurait de la faiblesse et de la stérilité à étendre une action au delà de l'espace de temps et du lieu convenable. Demandez à quiconque aura inséré dans une pièce trop d'événements la raison de cette faute s'il est de bonne foi, il vous dira qu'il n'a pas eu assez de génie pour remplir sa pièce d'un seul fait; et s'il prend deux jours et deux villes pour son action, croyez que c'est parce qu'il n'aurait pas eu l'adresse de la resserrer dans l'espace de trois heures et dans l'enceinte d'un palais, comme l'exige la vraisemblance. Il en est tout autrement de celui qui hasarderait un spectacle horrible sur le théâtre: il ne choquerait point la vraisemblance; et cette hardiesse, loin de supposer de la faiblesse, dans l'auteur, demanderait au contraire un grand génie pour mettre, par ses vers, de la véritable grandeur dans une action qui, sans un style sublime, ne serait qu'atroce et dégoûtante. 

Cinquième acte de RODOGUNE.

Voilà ce qu'a osé tenter une fois notre grand Corneille, dans sa Rodogune. Il fait paraître une mère qui, en présence de la cour et d'un ambassadeur, veut empoisonner son fils et sa belle-fille, après avoir tué son autre fils de sa propre main. Elle leur présente la coupe empoisonnée; et, sur leurs refus et leurs soupçons, elle la boit elle-même, et meurt du poison qu'elle leur destinait. Des coups aussi terribles ne doivent pas être prodigués, et il n'appartient pas à tout le monde d'oser les frapper. Ces nouveautés demandent une grande circonspection, et une exécution de maître. Les Anglais eux-mêmes avouent que Shakespeare, par exemple, a été le seul parmi eux qui ait su évoquer et faire parler des ombres avec succès: 

Within that circle none durst move but he. 

Pompe et dignité du spectacle dans la tragédie.

Plus une action théâtrale est majestueuse ou effrayante, plus elle deviendrait insipide si elle était souvent répétée; à peu près comme les détails des batailles, qui, étant par eux-mêmes ce qu'il y a de plus terrible, deviennent froids et ennuyeux à force de reparaître souvent dans les histoires. La seule pièce où M. Racine ait mis du spectacle, c'est son chef-d'oeuvre d'Athalie. On y voit un enfant sur un trône, sa nourrice et des prêtres qui l'environnent, une reine qui commande à ses soldats de le massacrer, des lévites armés qui accourent pour le défendre. Toute cette action est pathétique; mais, si le style ne l'était pas aussi, elle ne serait que puérile. 

Plus on veut frapper les yeux par un appareil éclatant, plus on s'impose la nécessité de dire de grandes choses; autrement on ne serait qu'un décorateur, et non un poète tragique. Il y a près de trente années qu'on représenta la tragédie de Montezume, à Paris; la scène ouvrait par un spectacle nouveau, c'était un palais d'un goût magnifique et barbare: Montezume paraissait avec un habit singulier; des esclaves armés de flèches étaient dans le fond; autour de lui étaient huit grands de sa cour, prosternés le visage contre terre: Montezume commençait la pièce en leur disant: 
 

Levez-vous; votre roi vous permet aujourd'hui(10)
Et de l'envisager, et de parler à lui.

Ce spectacle charma; mais voilà tout ce qu'il y eut de beau dans cette tragédie. 

Pour moi, j'avoue que ce n'a pas été sans quelque crainte que j'ai introduit sur la scène française le sénat de Rome, en robes rouges, allant aux opinions. Je me souvenais que lorsque j'introduisis autrefois dans Oedipe un choeur de Thébains qui disait(11):
 

O mort, nous implorons ton funeste secours!
O mort, viens nous sauver, viens terminer nos jours!

le parterre, au lieu d'être frappé du pathétique qui pouvait être en cet endroit, ne sentit d'abord que le prétendu ridicule d'avoir mis ces vers dans la bouche d'acteurs peu accoutumés, et il fit un éclat de rire. C'est ce qui m'a empêché, dans Brutus, de faire parler les sénateurs quand Titus est accusé devant eux, et d'augmenter la terreur de la situation, en exprimant l'étonnement et la douleur de ces pères de Rome, qui sans doute devaient marquer leur surprise autrement que par un jeu muet, qui même n'a pas été exécuté(12).

Les Anglais donnent beaucoup plus à l'action que nous, ils parlent plus aux yeux: les Français donnent plus à l'élégance, à l'harmonie, aux charmes des vers. Il est certain qu'il est plus difficile de bien écrire que de mettre sur le théâtre des assassinats, des roues, des potences, des sorciers, et des revenants. Aussi la tragédie de Caton, qui fait tant d'honneur à M. Addison, votre successeur dans le ministère, cette tragédie, la seule bien écrite d'un bout à l'autre chez votre nation, à ce que je vous ai entendu dire à vous-même, ne doit sa grande réputation qu'à ses beaux vers, c'est-à-dire à des pensées fortes et vraies, exprimées en vers harmonieux. Ce sont les beautés de détail qui soutiennent les ouvrages en vers, et qui les font passer à la postérité. C'est souvent la manière singulière de dire des choses communes; c'est cet art d'embellir par la diction ce que pensent et ce que sentent tous les hommes, qui fait les grands poètes. Il n'y a ni sentiments recherchés, ni aventure romanesque dans le quatrième livre de Virgile; il est tout naturel, et c'est l'effort de l'esprit humain. M. Racine n'est si au-dessus des autres qui ont tous dit les mêmes choses que lui que parce qu'il les a mieux dites. Corneille n'est véritablement grand que quand il s'exprime aussi bien qu'il pense. Souvenons-nous de ce précepte de Despréaux (Art poét.,III, 157-58): 
 

Et que tout ce qu'il dit, facile à retenir,
De son ouvrage en nous laisse un long souvenir.

Voilà ce que n'ont point tant d'ouvrages dramatiques, que l'art d'un acteur, et la figure et la voix d'une actrice ont fait valoir sur nos théâtres. Combien de pièces mal écrites ont eu plus de représentations que Cinna et Britannicus! Mais on n'a jamais retenu deux vers de ces faibles poèmes, au lieu qu'on sait une partie de Britannicus et de Cinna par coeur. En vain le Régulus de Pradon a fait verser des larmes par quelques situations touchantes; cet ouvrage et tous ceux qui lui ressemblent sont méprisés, tandis que leurs auteurs s'applaudissent dans leurs préfaces. 

De l'amour

Des critiques judicieux pourraient me demander pourquoi j'ai parlé d'amour dans une tragédie dont le titre est Junius Brutus; pourquoi j'ai mêlé cette passion avec l'austère vertu du sénat romain et la politique d'un ambassadeur. 

On reproche à notre nation d'avoir amolli le théâtre par trop de tendresse, et les Anglais méritent bien le même reproche depuis près d'un siècle, car vous avez toujours un peu pris nos modes et nos vices. Mais me permettez-vous de vous dire mon sentiment sur cette matière? 

Vouloir de l'amour dans toutes les tragédies me paraît un goût efféminé; l'en proscrire toujours est une mauvaise humeur bien déraisonnable. 

Le théâtre, soit tragique, soit comique, est la peinture vivante des passions humaines. L'ambition d'un prince est représentée dans la tragédie: la comédie tourne en ridicule la vanité d'un bourgeois. Ici, vous riez de la coquetterie et des intrigues d'une citoyenne; là, vous pleurez la malheureuse passion de Phèdre: de même, l'amour vous amuse dans un roman, et il vous transporte dans la Didon de Virgile. L'amour dans une tragédie n'est pas plus un défaut essentiel que dans l'Énéide; il n'est à reprendre que quand il est amené mal à propos, ou traité sans art. 

Les Grecs ont rarement hasardé cette passion sur le théâtre d'Athènes: premièrement, parce que leurs tragédies n'ayant roulé d'abord que sur des sujets terribles, l'esprit des spectateurs était plié à ce genre de spectacles; secondement, parce que les femmes menaient une vie beaucoup plus retirée que les nôtres, et qu'ainsi, le langage de l'amour n'étant pas, comme aujourd'hui, le sujet de toutes les conversations, les poètes en étaient moins invités à traiter cette passion, qui de toutes est la plus difficile à représenter, par les ménagements délicats qu'elle demande. Une troisième raison, qui me paraît assez forte, c'est que l'on n'avait point de comédiennes; les rôles des femmes étaient joués par des hommes masqués: il semble que l'amour eût été ridicule dans leur bouche. 

C'est tout le coutraire à Londres et à Paris; et il faut avouer que les auteurs n'auraient guère entendu leurs intérêts, ni connu leur auditoire, s'ils n'avaient jamais fait parler les Oldfield, ou les Duclos et les Lecouvreur, que d'ambition et de politique. 

Le mal est que l'amour n'est souvent chez nos héros de théâtre que de la galanterie; et que chez les vôtres il dégénère quelquefois en débauche. Dans notre Alcibiade, pièce très suivie, mais faiblement écrite, et ainsi peu estimée(13), on a admiré longtemps ces mauvais vers que récitait d'un ton séduisant l'Esopus(14) du dernier siècle: 
 

Ah! lorsque, pénétré d'un amour véritable,
Et gémissant aux pieds d'un objet adorable,
J'ai connu dans ses yeux timides ou distraits
Que mes soins de son coeur ont pu troubler la paix;
Que, par l'aveu secret d'une ardeur mutuelle.
La mienne a pris encore une farce nouvelle:
Dans ces moments si doux, j'ai cent fois éprouvé
Qu'un mortel peut goûter un bonheur achevé(15).

Dans votre Venise sauvée, le vieux Renaud veut violer la femme de Jaffier, et elle s'en plaint en termes assez indécents, jusqu'à dire qu'il est venu à elle unbuttton'd, déboutonné. 

Pour que l'amour soit digne du théâtre tragique, il faut qu'il soit le noeud nécessaire de la pièce, et non qu'il soit amené par force, pour remplir le vide de vos tragédies et des nôtres, qui sont toutes trop longues; il faut que ce soit une passion véritablement tragique, regardée comme une faiblesse, et combattue par des remords. Il faut, ou que l'amour conduise aux malheurs et aux crimes, pour faire voir combien il est dangereux; ou que la vertu en triomphe, pour montrer qu'il n'est pas invincible; sans cela, ce n'est plus qu'un amour d'églogue ou de comédie. 

C'est à vous, mylord, à décider si j'ai rempli quelques-unes de ces conditions; mais que vos amis daignent surtout ne point juger du génie et du goût de notre nation par ce discours et par cette tragédie que je vous envoie. Je suis peut-être un de ceux qui cultivent les lettres en France avec moins de succès; et si les sentiments que je soumets ici à votre censure sont désapprouvés, c'est à moi seul qu'en appartient le blâme. 

Au reste(16) je dois vous dire que dans le grand nombre de fautes dont cette tragédie est pleine, il y en a quelques-unes contre l'exacte pureté de notre langue. Je ne suis point un auteur assez considérable pour qu'il me soit permis de passer quelquefois pardessus les règles sévères de la grammaire. 

Il y a un endroit(17) ou Tullie dit: 

Rome et moi dans un jour ont vu changer leur sort.

Il fallait dire, pour parler purement: 

Rome et moi dans un jour avons changé de sort.

J'ai fait la même faute en deux ou trois endroits; et c'est beaucoup trop dans un ouvrage dont les défauts sont rachetés par si peu de beautés. 
 
 

BRUTUS

PERSONNAGES


JUNIUS BRUTUS, consul. 
VALÉRIUS PUBLICOLA, consul. 
TITUS, fils de Brutus. 
TULLIE, fille de Tarquin. 
ALGINE, confidente de Tullie. 
ARONS, ambassadeur de Porsenna. 
MESSALA, ami de Titus. 
PROCULUS, tribun militaire. 
ALBIN, confident dArons. 
Sénateurs. 
Licteurs.

 

La scène est à Rome.










Noms des acteurs qui jouèrent dans Brutus, et dans Crispin bel esprit, de La Thuillerie, qui l'accompagnait: Dangeville, Duchemin, La Thorillière fils, Armand, Poisson, Dubreuil, Montmény, Bercy, Sarrazin (Brutus), Grandval (Valérius Publicola), Quinault-dufresne (Titus), Legrand; Mmes Dangeville, Jouvenot (Algine), La Bath, Dangeville la jeune (Tullie). Recette: 5,065 livres. (G. A.).
 
 


BRUTUS

TRAGÉDIE

ACTE PREMIER.

SCÈNE I.

Le théâtre représente une partie de la maison des consuls sur le mont Tarpéien; le temple du Capitole se voit dans le fond. Les sénateurs sont assemblés entre le temple et la maison, devant l'autel de Mars. Brutus et Valérius Publicola, consifls, président à cette assemblée: les sénateurs sont rangés en demi-cercle. Des licteurs avec leurs faisceaux sont debout derrière les sénateurs.
 

BRUTUS, VALERIUS PUBLICOLA, LES SÉNATEURS.

BRUTUS.

Destructeurs des tyrans, vous qui n'avez pour rois 
Que les dieux de Numa, vos vertus et nos lois, 
Enfin notre ennemi commence à nous connaître. 
Ce superbe Toscan qui ne parlait qu'en maître, 
Porsenna, de Tarquin ce formidable appui, 
te tyran, protecteur d'un tyran comme lui, 
Qui couvre de son camp les rivages du Tibre, 
Respecte le sénat et craint un peuple libre. 
Aujourd'hui, devant vous abaissant sa hauteur, 
Il demande à traiter par un ambassadeur. 
Arons, qu'il nous députe, en ce moment s'avance 
Aux sénateurs de Rome il demande audience: 
Il attend dans ce temple, et c'est à vous de voir 
S'il le faut refuser, s'il le faut recevoir. 

VALÉRIUS PUBLICOLA.

Quoi qu'il vienne annoncer, quoi qu'on puisse en attendre, 
Il le faut à son roi renvoyer sans l'entendre 
Tel est mon sentiment. Rome ne traite plus 
Avec ses ennemis que quand ils sont vaincus. 
Votre fils, il est vrai, vengeur de la patrie, 
A deux fois repoussé le tyran d'Étrurie; 
Je sais tout ce qu'on doit à ses vaillantes mains; 
Je sais qu'à votre exemple il sauva les Romains 
Mais ce n'est point assez; Rome, assiégée encore, 
Voit dans les champs voisins ces tyrans qu'elle abhorre. 
Que Tarquin satisfasse aux ordres du sénat; 
Exilé par nos lois, qu'il sorte de l'État; 
De son coupable aspect qu'il purge nos frontières, 
Et nous pourrons ensuite écouter ses prières. 
Ce nom d'ambassadeur a paru vous frapper; 
Tarquin n'a pu nous vaincre, il cherche à nous tromper. 
L'ambassadeur d'un roi m'est toujours redoutable; 
Ce n'est qu'un ennemi, sous un titre honorable, 
Qui vient, rempli d'orgueil ou de dextérité, 
Insulter ou trahir avec impunité. 
Rome, n'écoute point leur séduisant langage: 
Tout art t'est étranger; combattre est ton partage(18):
Confonds tes ennemis de ta gloire irrités; 
Tombe, ou punis les rois: ce sont là tes traités. 

BRUTUS.

Rome sait à quel point sa liberté m'est chère: 
Mais, plein du même esprit, mon sentiment diffère. 
Je vois cette ambassade, au nom des souverains, 
Comme un premier hommage aux citoyens romains. 
Accoutumons des rois la fierté despotique 
A traiter en égale avec la république; 
Attendant que, du ciel remplissant les décrets, 
Quelque jour avec elle ils traitent en sujets.

Figure 1: Brutus, acte V, scène VII.


Arons vient voir ici Rome encor chancelante, 
Découvrir les ressorts de sa grandeur naissante, 
Épier son génie, observer son pouvoir: 
Romains, c'est pour cela qu'il le faut recevoir. 
L'ennemi du sénat connaîtra qui nous sommes, 
Et l'esclave d'un roi va voir enfin des hommes. 
Que dans Rome à loisir il porte ses regards 
Il la verra dans vous: vous êtes ses remparts. 
Qu'il révère en ces lieux le dieu qui nous rassemble; 
Qu'il paraisse au sénat, qu'il écoute, et qu'il tremble. 

(Les sénateurs se lèvent, et s'approchent
un moment pour donner leurs voix.)

VALÉRIUS PUBLICOLA.

Je vois tout le sénat passer à votre avis; 
Rome et vous l'ordonnez: à regret j'y souscris. 
Licteurs, qu'on l'introduise; et puisse sa présence 
N'apporter en ces lieux rien dont Rome s'offense! 
(A Brutus.)
C'est sur vous seul ici que nos yeux sont ouverts; 
C'est vous qui le premier avez rompu nos fers: 
De notre liberté soutenez la querelle; 
Brutus en est le père et doit parler pour elle.

SCÈNE II.

LE SÉNAT, ARONS, ALBIN, SUITE.

Arons entre par le côté du théâtre, précédé de deux licteurs et d'Albin, son confident; il passe devant les consuls et le sénat, qu'il salue; et il va s'asseoir sur un siège préparé pour lui sur le devant du théâtre.)
 

ARONS.

Consuls, et vous, sénat, qu'il m'est doux d'être admis 
Dans ce conseil sacré de sages ennemis, 
De voir tous ces héros dont l'équité sévère 
N'eut jusques aujourd'hui qu'un reproche à se faire; 
Témoin de leurs exploits, d'admirer leurs vertus; 
D'écouter Rome enfin par la voix de Brutus! 
Loin des cris de ce peuple indocile et barbare, 
Que la fureur conduit, réunit et sépare, 
Aveugle dans sa haine, aveugle en son amour, 
Qui menace et qui craint, règne et sert en un jour; 
Dont l'audace... 

BRUTUS.

                  Arrêtez; sachez qu'il faut qu'on nomme 
Avec plus de respect les citoyens de Rome. 
La gloire du sénat est de représenter 
Ce peuple vertueux que l'on ose insulter. 
Quittez l'art avec nous; quittez la flatterie; 
Ce poison qu'on prépare à la cour d'Étrurie 
N'est point encor connu dans le sénat romain. 
Poursuivez. 

ARONS.

                  Moins piqué d'un discours si hautain 
Que touché des malheurs où cet État s'expose, 
Comme un de ses enfants j'embrasse ici sa cause. 
   Vous voyez quel orage éclate autour de vous; 
C'est en vain que Titus en détourna les coups: 
Je vois avec regret sa valeur et son zèle 
N'assurer aux Romains qu'une chute plus belle. 
Sa victoire affaiblit vos remparts désolés; 
Du sang qui les inonde ils semblent ébranlés. 
Ah! ne refusez plus une paix nécessaire; 
Si du peuple romain le sénat est le père, 
Porsenna l'est des rois que vous persécutez. 
Mais vous, du nom romain vengeurs si redoutés, 
Vous, des droits des mortels éclairés interprètes, 
Vous, qui jugez les rois, regardez où vous êtes. 
Voici ce Capitole et ces mêmes autels 
Où jadis, attestant tous les dieux immortels, 
J'ai vu chacun de vous, brûlant d'un autre zèle, 
A Tarquin votre roi jurer d'être fidèle. 
Quels dieux ont donc changé les droits des souverains? 
Quel pouvoir a rompu des noeuds jadis si saints? 
Qui du front de Tarquin ravit le diadème? 
Qui peut de vos serments vous dégager? 

BRUTUS.

                                                             Lui-même. 
N'alléguez point ces noeuds que le crime a rompus, 
Ces dieux qu'il outragea, ces droits qu'il a perdus. 
Nous avons fait, Arons, en lui rendant hommage, 
Serment d'obéissance et non point d'esclavage; 
Et puisqu'il vous souvient d'avoir vu dans ces lieux 
Le sénat à ses pieds faisant pour lui des voeux, 
Songez qu'en ce lieu même, à cet autel auguste, 
Devant ces mêmes dieux, il jura d'être juste. 
De son peuple et de lui tel était le lien: 
Il nous rend nos serments lorsqu'il trahit le sien; 
Et dès qu'aux lois de Rome il ose être infidèle, 
Rome n'est plus sujette, et lui seul est rebelle. 

ARONS.

Ah! quand il serait vrai que l'absolu pouvoir 
Eût entraîné Tarquin par-delà son devoir,
Qu'il en eût trop suivi l'amorce enchanteresse, 
Quel homme est sans erreur? et quel roi sans faiblesse? 
Est-ce à vous de prétendre au droit de le punir? 
Vous, nés tous ses sujets; vous, faits pour obéir! 
Un fils ne s'arme point contre un coupable père; 
Il détourne les yeux, le plaint, et le révère. 
Les droits des souverains sont-ils moins précieux? 
Nous sommes leurs enfants; leurs juges sont les dieux. 
Si le ciel quelquefois les donne en sa colère, 
N'allez pas mériter un présent plus sévère, 
Trahir toutes les lois en voulant les venger, 
Et renverser l'État au lieu de le changer. 
Instruit par le malheur, ce grand maître de l'homme, 
Tarquin sera plus juste et plus digne de Rome. 
Vous pouvez raffermir, par un accord heureux, 
Des peuples et des rois les légitimes noeuds, 
Et faire encor fleurir la liberté publique 
Sons l'ombrage sacré du pouvoir monarchique. 

BRUTUS.

Arons, il n'est plus temps chaque État a ses lois(19),
Qu'il tient de sa nature, ou qu'il change à son choix. 
Esclaves de leurs rois, et même de leurs prêtres, 
Les Toscans semblent liés pour servir sous des maîtres, 
Et, de leur chaîne antique adorateurs heureux 
Voudraient que l'univers fût esclave comme eux. 
La Grèce entière est libre, et la molle Ionie 
Sous un joug odieux languit assujettie. 
Rome eut ses souverains, mais jamais absolus; 
Son premier citoyen fut le grand Romulus; 
Nous partagions le poids de sa grandeur suprême. 
Numa, qui fit nos lois, y fut soumis lui-même. 
Rome enfin, je l'avoue, a fait un mauvais choix: 
Chez les Toscans, chez vous, elle a choisi ses rois; 
Ils nous ont apporté du fond de l'Étrurie 
Les vices de leur cour avec la tyrannie. 
(Il se lève.)
Pardonnez-nous, grands dieux, si le peuple romain 
A tardé si longtemps à condamner Tarquin! 
Le sang qui regorgea sous ses mains meurtrières 
De notre obéissance a rompu les barrières. 
Sous un sceptre de fer tout ce peuple abattu 
A force de malheurs a repris sa vertu. 
Tarquin nous a remis dans nos droits légitimes; 
Le bien public est né de l'excès de ses crimes, 
Et nous donnons l'exemple à ces mêmes Toscans, 
S'ils pouvaient à leur tour être las des tyrans. 

(Les consuls descendent 
vers l'autel, et le sénat se lève.)
O Mars! dieu des héros, de Rome, et des batailles, 
Qui combats avec nous, qui défends ses murailles, 
Sur ton autel sacré. Mars, reçois nos serments 
Pour ce sénat, pour moi, pour tes dignes enfants. 
Si dans le sein de Rome il se trouvait un traître, 
Qui regrettât les rois et qui voulût un maître, 
Que le perfide meure au milieu des tourments! 
Que sa cendre coupable, abandonnée aux vents, 
Ne laisse ici qu'un nom plus odieux encore 
Que le nom des tyrans que Rome entière abhorre(20)!

ARONS, avançant vers l'autel.

Et moi, sur cet autel qu'ainsi vous profanez, 
Je jure au nom du roi que vous abandonnez, 
Au nom de Porsenna, vengeur de sa querelle, 
A vous, à vos enfants, une guerre immortelle. 
(Les sénateurs font un pas vers le Capitole.)
Sénateurs, arrêtez, ne vous séparez pas; 
Je ne me suis pas plaint de tous vos attentats. 
La fille de Tarquin, dans vos mains demeurée, 
Est-elle une victime à Rome consacrée? 
Et donnez-vous des fers à ses royales mains 
Pour mieux braver son père et tous les souverains? 
Que dis-je! tous ces biens, ces trésors, ces richesses, 
Que des Tarquins dans Rome épuisaient les largesses, 
Sont-ils votre conquête, ou vous sont-ils donnés? 
Est-ce pour les ravir que vous le détrônez? 
Sénat, si vous l'osez, que Brutus les dénie. 

BRUTUS se tournant vers Arons,

Vous connaissez bien mal et Rome et son génie. 
Ces pères des Romains, vengeurs de l'équité, 
Ont blanchi dans la pourpre et dans la pauvreté; 
Au-dessus des trésors, que sans peine ils vous cèdent, 
Leur gloire est de dompter les rois qui les possèdent(21).
Prenez cet or, Arons; il est vil à nos yeux. 
Quant au malheureux sang d'un tyran odieux, 
Malgré la juste horreur que j'ai pour sa famille, 
Le sénat à mes soins a confié sa fille; 
Elle n'a point ici de ces respects flatteurs 
Qui des enfants des rois empoisonnent les coeurs; 
Elle n'a point trouvé la pompe et la mollesse 
dont la cour des Tarquins enivra sa jeunesse; 
Mais je sais ce qu'on doit de bontés et d'honneur 
A son sexe, à son âge, et surtout au malheur. 
Dès ce jour, en son camp que Tarquin la revoie; 
Mon coeur même en conçoit une secrète joie: 
Qu'aux tyrans désormais rien ne reste en ces lieux 
Que la haine de Rome et le courroux des dieux. 
Pour emporter au camp l'or qu'il faut y conduire, 
Rome vous donne un jour; ce temps doit vous suffire: 
Ma maison cependant est votre sûreté; 
Jouissez-y des droits de l'hospitalité. 
Voilà ce que par moi le sénat vous annonce. 
Ce soir à Porsenna rapportez ma réponse: 
Reportez-lui la guerre, et dites à Tarquin 
Ce que vous avez vu dans le sénat romain. 
(Aux sénateurs.)
Et nous, du Capitole allons orner le faîte 
Des lauriers dont mon fils vient de ceindre sa tête; 
Suspendons ces drapeaux et ces dards tout sanglants 
Que ses heureuses mains ont ravis aux Toscans. 
Ainsi puisse toujours, plein du même courage. 
Mon sang, digne de vous, vous servir d'âge en âge! 
Dieux, protégez ainsi contre nos ennemis 
Le consulat du père et les armes du fils! 

SCÈNE III.

ARONS, ALBIN
(qui sont supposés être entrés de la salle d'audience 
dans un autre appartement de la maison de Brutus).

ARONS.

As-tu bien remarqué cet orgueil inflexible, 
Cet esprit d'un sénat qui se croit invincible? 
Il le serait, Albin, si Rome avait le temps 
D'affermir cette audace au coeur de ses enfants. 
Crois-moi, la liberté, que tout mortel adore, 
Que je veux leur ôter, mais que j'admire encore, 
Donne à l'homme un courage, inspire une grandeur, 
Qu'il n'eût jamais trouvés dans le fond de son coeur. 
Sous le joug des Tarquins, la cour et l'esclavage 
Amollissaient leurs moeurs, énervaient leur courage; 
Leurs rois, trop occupés à dompter leurs sujets, 
De nos heureux Toscans ne troublaient point la paix: 
Mais si ce fier sénat réveille leur génie, 
Si Rome est libre, Albin, c'est fait de l'Italie. 
Ces lions, que leur maître avait rendus plus doux, 
Vont reprendre leur rage et s'élancer sur nous. 
Étouffons dans leur sang la semence féconde 
Des maux de l'Italie et des troubles du monde; 
Affranchissons la terre, et donnons aux Romains 
Ces fers qu'ils destinaient au reste des humains. 
Messala viendra-t-il? Pourrai-je ici l'entendre? 
Osera-t-il? 

ALBIN.

Seigneur, il doit ici se rendre; 
A toute heure il y vient: Titus est son appui. 

ARONS.

As-tu pu lui parler? puis-je compter sur lui? 

ALBIN.

Seigneur, ou je me trompe, ou Messala conspire 
Pour changer ses destins plus que ceux de l'empire: 
Il est ferme; intrépide, autant que si l'honneur 
Ou l'amour du pays excitait sa valeur; 
Maître de son secret, et maître de lui-même, 
Impénétrable, et calme en sa fureur extrême. 

ARONS.

Tel autrefois dans Rome il parut à mes yeux, 
Lorsque Tarquin régnant me reçut dans ces lieux; 
Et ses lettres depuis... Mais je le vois paraître. 

SCÈNE IV.

ARONS, MESSALA, ALBIN.

ARONS.

Généreux Messala, l'appui de votre maître, 
Eh bien! l'or de Tarquin, les présents de mon roi, 
Des sénateurs romains n'ont pu tenter la foi? 
Les plaisirs d'une cour, l'espérance, la crainte, 
A ces coeurs endurcis n'ont pu porter d'atteinte? 
Ces fiers patriciens sont-ils autant de dieux, 
Jugeant tous les mortels et ne craignant rien d'eux? 
Sont-ils sans passions, sans intérêt, sans vice? 

MESSALA.

Ils osent s'en vanter; mais leur feinte justice, 
Leur âpre austérité que rien ne peut gagner, 
N'est dans ces coeurs hautains que la soif de régner, 
Leur orgueil foule aux pieds l'orgueil du diadème; 
Ils ont brisé le joug pour l'imposer eux-mêmes. 
De notre liberté ces illustres vengeurs, 
Armés pour la défendre, en sont les oppresseurs, 
Sous les noms séduisants de patrons et de pères, 
Ils affectent des rois les démarches altières. 
Rome a changé de fers; et, sous le joug des grands, 
Pour un roi qu'elle avait, a trouvé cent tyrans. 

ARONS.

Parmi vos citoyens, en est-il d'assez sage 
Pour détester tout bas cet indigne esclavage? 

MESSALA.

Peu sentent leur état; leurs esprits égarés 
De ce grand changement sont encore enivrés: 
Le plus vil citoyen, dans sa bassesse extrême, 
Ayant chassé les rois, pense être roi lui-même. 
Mais, je vous l'ai mandé, seigneur, j'ai des amis 
Qui sous ce joug nouveau sont à regret soumis; 
Qui, dédaignant l'erreur des peuples imbéciles, 
Dans ce torrent fougueux restent seuls immobiles; 
Des mortels éprouvés, dont la tête et les bras 
Sont faits pour ébranler ou changer les États. 

ARONS.

De ces braves Romains que faut-il que j'espère? 
Serviront-ils leur prince? 

MESSALA.

Ils sont prêts à tout faire 
Tout leur sang est à vous: mais ne prétendez pas 
Qu'en aveugles sujets ils servent des ingrats; 
Ils ne se piquent point du devoir fanatique(22)
De servir de victime au pouvoir despotique, 
Ni du zèle insensé de courir au trépas 
Pour venger un tyran qui ne les connaît pas. 
Tarquin promet beaucoup; mais, devenu leur maître, 
Il les oubliera tous, ou les craindra peut-être. 
Je connais trop les grands: dans le malheur amis, 
Ingrats dans la fortune, et bientôt ennemis: 
Nous sommes de leur gloire un instrument servile, 
Rejeté par dédain dès qu'il est inutile, 
Et brisé sans pitié s'il devient dangereux. 
A des conditions on peut compter sur eux: 
Ils demandent un chef digne de leur courage, 
Dont le nom seul impose à ce peuple volage; 
Un chef assez puissant pour obliger le roi, 
Même après le succès, à nous tenir sa foi; 
Ou, si de nos desseins la trame est découverte, 
Un chef assez hardi pour venger notre perte. 

ARONS.

Mais vous m'aviez écrit que l'orgueilleux Titus... 

MESSALA.

Il est l'appui de Rome, il est fils de Brutus; 
Cependant... 

ARONS.

De quel oeil voit-il les injustices 
Dont ce sénat superbe a payé ses services? 
Lui seul a sauvé Rome, et toute sa valeur 
En vain du consulat lui mérita l'honneur; 
Je sais qu'on le refuse. 

MESSALA.

Et je sais qu'il murmure; 
Son coeur altier et prompt est plein de cette injure; 
Pour toute récompense il n'obtient qu'un vain bruit, 
Qu'un triomphe frivole, un éclat qui s'enfuit. 
J'observe d'assez près son âme impérieuse, 
Et de son fier courroux la fougue impétueuse 
Dans le champ de la gloire il ne fait que d'entrer; 
Il y marche en aveugle, on l'y peut égarer. 
La bouillante jeunesse est facile à séduire: 
Mais que de préjugés nous aurions à détruire! 
Rome, un consul, un père, et la haine des rois, 
Et l'horreur de la honte, et surtout ses exploits. 
Connaissez donc Titus; voyez toute son âme, 
Le courroux qui l'aigrit, le poison qui l'enflamme; 
Il brûle pour Tullie. 

ARONS.

Il l'aimerait? 

MESSALA.

Seigneur, 
A peine ai-je arraché ce secret de son coeur 
Il en rougit lui-même, et cette âme inflexible 
N'ose avouer qu'elle aime, et craint d'être sensible. 
Parmi les passions dont il est agité, 
Sa plus grande fureur est pour la liberté. 

ARONS.

C'est donc des sentiments et du coeur d'un seul homme 
Qu'aujourd'hui, malgré moi, dépend le sort de Rome! 
(A Albin.)
Ne nous rebutons pas. Préparez-vous, Albin, 
A vous rendre sur l'heure aux tentes de Tarquin. 
(A Messala.)
Entrons chez la princesse. Un peu d'expérience 
M'a pu du coeur humain donner quelque science: 
Je lirai dans son âme, et peut-être ses mains 
Vont former l'heureux piège où j'attends les Romains. 

FIN DU PREMIER ACTE.
 

ACTE DEUXIÈME.

SCÈNE I.
(Le théâtre représente ou est supposé représenter 
un appartement du palais des consuls)

TITUS, MESSALA.

MESSALA.

Non, c'est trop offenser ma sensible amitié; 
Qui peut de son secret me cacher la moitié, 
En dit trop et trop peu, m'offense et me soupçonne. 

TITUS.

Va, mon coeur a ta foi tout entier s'abandonne; 
Ne me reproche rien. 

MESSALA.

                                    Quoi! vous dont la douleur 
Du sénat avec moi détesta la rigueur, 
Qui versiez dans mon sein ce grand secret de Rome, 
Ces plaintes d'un héros, ces larmes d'un grand homme! 
Comment avez-vous pu dévorer si longtemps 
Une douleur plus tendre, et des maux plus touchants? 
De vos feux devant moi vous étouffiez la flamme. 
Quoi donc! l'ambition qui domine en votre âme 
Éteignait-elle en vous de si chers sentiments? 
Le sénat a-t-il fait vos plus cruels tourments? 
Le haïssez-vous plus que vous n'aimez Tullie? 

TITUS.

Ah! j'aime avec transport, je hais avec furie: 
Je suis extrême en tout, je l'avoue, et mon coeur 
Voudrait en tout se vaincre, et connaît son erreur. 

MESSALA.

Et pourquoi, de vos mains déchirant vos blessures, 
Déguiser votre amour, et non pas vos injures? 

TITUS.

Que veux-tu, Messala? J'ai, malgré mon courroux, 
Prodigué tout mon sang pour ce sénat jaloux: 
Tu le sais, ton courage eut part à ma victoire. 
Je sentais du plaisir à parler de ma gloire; 
Mon coeur, enorgueilli du succès de mon bras, 
Trouvait de la grandeur à venger des ingrats; 
On confie aisément des malheurs qu'on surmonte: 
Mais qu'il est accablant de parler de sa honte! 

MESSALA.

Quelle est donc cette honte et ce grand repentir? 
Et de quels sentiments auriez-vous à rougir? 

TITUS.

Je rougis de moi-même et d'un feu téméraire, 
Inutile, imprudent, à mon devoir contraire. 

MESSALA.

Quoi donc! l'ambition, l'amour, et ses fureurs, 
Sont-ce des passions indignes des grands coeurs? 

TITUS.

L'ambition, l'amour, le dépit, tout m'accable; 
De ce conseil de rois l'orgueil insupportable(23)
Méprise ma jeunesse et me refuse un rang 
Brigué par ma valeur, et payé par mon sang. 
Au milieu du dépit dont mon âme est saisie, 
Je perds tout ce que j'aime, on m'enlève Tullie: 
On te l'enlève, hélas! trop aveugle courroux! 
Tu n'osais y prétendre, et ton coeur est jaloux. 
Je l'avouerai, ce feu, que j'avais su contraindre, 
S'irrite en s'échappant, et ne peut plus s'éteindre. 
Ami, c'en était fait, elle partait; mon coeur 
De sa funeste flamme allait être vainqueur; 
Je rentrais dans mes droits, je sortais d'esclavage(24);
Le ciel a-t-il marqué ce terme à mon courage? 
Moi, le fils de Brutus; moi, l'ennemi des rois;(25)
C'est du sang de Tarquin que j'attendrais des lois! 
Elle refuse encor de m'en donner, l'ingrate! 
Et partout dédaigné, partout ma honte éclate. 
Le dépit, la vengeance, et la honte, et l'amour, 
De mes sens soulevés disposent tour à tour. 

MESSALA.

Puis-je ici vous parler, mais avec confiance? 

TITUS.

Toujours de tes conseils j'ai chéri la prudence. 
Eh bien! fais-moi rougir de mes égarements. 

MESSALA.

J'approuve et votre amour et vos ressentiments. 
Faudra-t-il donc toujours que Titus autorise 
Ce sénat de tyrans dont l'orgueil nous maîtrise? 
Non; s'il vous faut rougir, rougissez en ce jour 
De votre patience, et non de votre amour. 
Quoi! pour prix de vos feux et de tant de vaillance, 
Citoyen sans pouvoir, amant sans espérance, 
Je vous verrais languir victime de l'État, 
Oublié de Tullie, et bravé du sénat? 
Ah! peut-être, seigneur, un coeur tel que le vôtre 
Aurait pu gagner l'une, et se venger de l'autre. 

TITUS.

De quoi viens-tu flatter mon esprit éperdu? 
Moi, j'aurais pu fléchir sa haine ou sa vertu! 
N'en parlons plus: tu vois les fatales barrières(26)
Qu'élèvent entre nous nos devoirs et nos pères: 
Sa haine désormais égale mon amour. 
Elle va donc partir? 

MESSALA.

                  Oui, seigneur, dès ce jour. 

TITUS.

Je n'en murmure point. Le ciel lui rend justice; 
Il la fit pour régner. 

MESSALA.

                  Ah! ce ciel plus propice 
Lui destinait peut-être un empire plus doux; 
Et sans ce fier sénat, sans la guerre, sans vous... 
Pardonnez: vous savez quel est son héritage; 
Son frère ne vit plus, Rome était son partage. 
Je m'emporte, seigneur; mais si pour vous servir, 
Si pour vous rendre heureux il ne faut que périr; 
Si mon sang... 

TITUS.

                  Non, ami, mon devoir est le maître. 
Non, crois-moi, l'homme est libre au moment qu'il veut l'être. 
Je l'avoue, il est vrai, ce dangereux poison 
A pour quelques moments égaré ma raison; 
Mais le coeur d'un soldat sait dompter la mollesse, 
Et l'amour n'est puissant que par notre faiblesse. 

MESSALA.

Vous voyez des Toscans venir l'ambassadeur; 
Cet honneur qu'il vous rend... 

TITUS.

                  Ah! quel funeste honneur! 
Que me veut-il? C'est lui qui m'enlève Tullie: 
C'est lui qui met le comble au malheur de ma vie. 

SCÈNE II.

TITUS, ARONS.

ARONS.

Après avoir en vain, près de votre sénat, 
Tenté ce que j'ai pu pour sauver cet État, 
Souffrez qu'à la vertu rendant un juste hommage, 
J'admire en liberté ce généreux courage, 
Ce bras qui venge Rome, et soutient son pays 
Au bord du précipice où le sénat l'a mis. 
Ah! que vous étiez digne et d'un prix plus auguste, 
Et d'un autre adversaire, et d'un parti plus juste! 
Et que ce grand courage, ailleurs mieux employé, 
D'un plus digne salaire aurait été payé! 
Il est, il est des rois, j'ose ici vous le dire, 
Qui mettraient en vos mains le sort de leur empire, 
Sans craindre ces vertus qu'ils admirent en vous, 
Dont j'ai vu Rome éprise, et le sénat jaloux. 
Je vous plains de servir sous ce maître farouche, 
Que le mérite aigrit, qu'aucun bienfait ne touche; 
Qui, né pour obéir, se fait un lâche honneur 
D'appesantir sa main sur son libérateur; 
Lui qui, s'il n'usurpait les droits de la couronne, 
Devrait prendre de vous les ordres qu'il vous donne. 

TITUS.

Je rends grâce à vos soins, seigneur, et mes soupçons 
De vos bontés pour moi respectent les raisons. 
Je n'examine point si votre politique 
Pense armer mes chagrins contre ma république, 
Et porter mon dépit, avec un art si doux, 
Aux indiscrétions qui suivent le courroux. 
Perdez moins d'artifice à tromper ma franchise; 
Ce coeur est tout ouvert, et n'a rien qu'il déguise. 
Outragé du sénat, j'ai droit de le haïr; 
Je le hais: mais mon bras est prêt à le servir. 
Quand la cause commune au combat nous appelle, 
Rome au coeur de ses fils éteint toute querelle; 
Vainqueurs de nos débats, nous marchons réunis; 
Et nous ne connaissons que vous pour ennemis. 
Voilà ce que je suis, et ce que je veux être.
Soit grandeur, soit vertu, soit préjugé peut-être, 
Né parmi les Romains, je périrai pour eux: 
J'aime encor mieux, seigneur, ce sénat rigoureux, 
Tout injuste pour moi, tout jaloux qu'il peut être, 
Que l'éclat d'une cour et le sceptre d'un maître. 
Je suis fils de Brutus, et je porte en mon coeur 
La liberté gravée, et les rois en horreur. 

ARONS.

Ne vous flattez-vous point d'un charme imaginaire? 
Seigneur, ainsi qu'à vous la liberté m'est chère: 
Quoique né sous un roi, j'en goûte les appas; 
Vous vous perdez pour elle, et n'en jouissez pas. 
Est-il donc, entre nous, rien de plus despotique 
Que l'esprit d'un État qui passe en république? 
Vos lois sont vos tyrans; leur barbare rigueur 
Devient sourde au mérite, au sang, à la faveur: 
Le sénat vous opprime, et le peuple vous brave; 
Il faut s'en faire craindre, ou ramper leur esclave. 
Le citoyen de Rome, insolent ou jaloux, 
Ou hait votre grandeur, ou marche égal à vous. 
Trop d'éclat l'effarouche; il voit d'un oeil sévère, 
Dans le bien qu'on lui fait, le mal qu'on lui peut faire: 
Et d'un bannissement le décret odieux 
Devient le prix du sang qu'on a versé pour eux. 
   Je sais bien que la cour, seigneur, a ses naufrages; 
Mais ses jours sont plus beaux, son ciel a moins d'orages. 
Souvent la liberté, dont on se vante ailleurs, 
Étale auprès d'un roi ses dons les plus flatteurs; 
Il récompense, il aime, il prévient les services: 
La gloire auprès de lui ne fuit point les délices. 
Aimé du souverain, de ses rayons couvert, 
Vous ne servez qu'un maître, et le reste vous sert. 
Ébloui d'un éclat qu'il respecte et qu'il aime, 
Le vulgaire applaudit jusqu'à nos fautes même: 
Nous ne redoutons rien d'un sénat trop jaloux; 
Et les sévères lois se taisent devant nous. 
Ah! que, né pour la cour, ainsi que pour les armes, 
Des faveurs de Tarquin vous goûteriez les charmes! 
Je vous l'ai déjà dit, il vous aimait, seigneur; 
Il aurait avec vous partagé sa grandeur: 
Du sénat à vos pieds la fierté prosternée 
Aurait... 

TITUS.

J'ai vu sa cour, et je l'ai dédaignée. 
Je pourrais, il est vrai, mendier son appui, 
Et, son premier esclave, être tyran sous lui. 
Grâce au ciel, je n'ai point cette indigne faiblesse; 
Je veux de la grandeur, et la veut sans bassesse; 
Je sens que mon destin n'était point d'obéir:
Je combattrai vos rois, retournez les servir. 

ARONS.

Je ne puis qu'approuver cet excès de constance; 
Mais songez que lui-même éleva votre enfance.
Il s'en souvient toujours: hier encor, seigneur, 
En pleurant avec moi son fils et son malheur, 
Titus, me disait-il, soutiendrait ma famille, 
Et lui seul méritait mon empire et ma fille. 

TITUS, en se détournant.

Sa fille! dieux! Tullie! O voeux infortunés! 

ARONS, en regardant Titus.

Je la ramène au roi que vous abandonnez; 
Elle va, loin de vous et loin de sa patrie, 
Accepter pour époux le roi de Ligurie: 
Vous cependant ici servez votre sénat, 
Persécutez son père, opprimez son État. 
J'espère que bientôt ces voûtes embrasées, 
Ce Capitole en cendre, et ces tours écrasées, 
Du sénat et du peuple éclairant les tombeaux, 
A cet hymen heureux vont servir de flambeaux(27).

SCÈNE III.

TITUS, MESSALA.

TITUS.

Ah! mon cher Messala, dans quel trouble il me laisse! 
Tarquin me l'eût donnée, ô douleur qui me presse! 
Moi, j'aurais pu!... mais non; ministre dangereux, 
Tu venais épier le secret de mes feux. 
Hélas! en me voyant se peut-il qu'on l'ignore? 
Il a lu dans mes yeux l'ardeur qui me dévore. 
Certain de ma faiblesse, il retourne à sa cour 
Insulter aux projets d'un téméraire amour. 
J'aurais pu l'épouser, lui consacrer ma vie! 
Le ciel à mes désirs eût destiné Tullie! 
Malheureux que je suis! 

MESSALA.

Vous pourriez être heureux; 
Arons pourrait servir vos légitimes feux. 
Croyez-moi. 

TITUS.

Bannissons un espoir si frivole 
Rome entière m'appelle aux murs du Capitole; 
Le peuple, rassemblé sous ces arcs triomphaux 
Tout chargés de ma gloire et pleins de mes travaux, 
M'attend pour commencer les serments redoutables, 
De notre liberté garants inviolables. 

MESSALA.

Allez servir ces rois. 

TITUS.

Oui, je les veux servir; 
Oui, tel est mon devoir, et je le veux remplir. 

MESSALA.

Vous gémissez pourtant! 

TITUS.

Ma victoire est cruelle. 

MESSALA.

Vous l'achetez trop cher. 

TITUS.

Elle en sera plus belle. 
Ne m'abandonne point dans l'état où je suis. 

MESSALA.

Allons, suivons ses pas; aigrissons ses ennuis: 
Enfonçons dans son coeur le trait qui le déchire. 

SCÈNE IV.

BRUTUS, MESSALA.

BRUTUS.

Arrêtez, Messala; j'ai deux mots à vous dire. 

MESSALA.

A moi, seigneur? 

BRUTUS.

A vous. Un funeste poison 
Se répand en secret sur toute ma maison. 
Tibérinus, mon fils, aigri contre son frère, 
Laisse éclater déjà sa jalouse colère: 
Et Titus, animé d'un autre emportement, 
Suit contre le sénat son fier ressentiment. 
L'ambassadeur toscan, témoin de leur faiblesse, 
En profite avec joie autant qu'avec adresse; 
Il leur parle, et je crains les discours séduisants 
D'un ministre vieilli dans l'art des courtisans. 
Il devait dès demain retourner vers son maître: 
Mais un jour quelquefois est beaucoup pour un traître. 
Messala, je prétends ne rien craindre de lui;
Allez lui commander de partir aujourd'hui: 
Je le veux. 

MESSALA.

C'est agir sans doute avec prudence, 
Et vous serez content de mon obéissance. 

BRUTUS.

Ce n'est pas tout: mon fils avec vous est lié; 
Je sais sur son esprit ce que peut l'amitié. 
Comme sans artifice, il est sans défiance: 
Sa jeunesse est livrée à votre expérience. 
Plus il se fie à vous, plus je dois espérer 
Qu'habile à le conduire, et non à l'égarer, 
Vous ne voudrez jamais, abusant de son âge, 
Tirer de ses erreurs un indigne avantage, 
Le rendre ambitieux, et corrompre son coeur. 

MESSALA.

C'est de quoi dans l'instant je lui parlais, seigneur. 
Il sait vous imiter, servir Rome, et lui plaire; 
Il aime aveuglément sa patrie et son père. 

BRUTUS.

Il le doit: mais surtout il doit aimer les lois; 
Il doit en être esclave, en porter tout le poids. 
Qui veut les violer n'aime point sa patrie. 

MESSALA.

Nous avons vu tous deux si son bras l'a servie. 

BRUTUS.

Il a fait son devoir. 

MESSALA.

Et Rome eût fait le sien 
En rendant plus d'honneurs à ce cher citoyen. 

BRUTUS.

Non, non: le consulat n'est point fait pour son âge; 
J'ai moi-même à mon fils refusé mon suffrage. 
Croyez-moi, le succès de son ambition 
Serait le premier pas vers la corruption. 
Le prix de la vertu serait héréditaire: 
Bientôt l'indigne fils du plus vertueux père, 
Trop assuré d'un rang d'autant moins mérité, 
L'attendrait dans le luxe et dans l'oisiveté: 
Le dernier des Tarquins en est la preuve insigne. 
Qui naquit dans la pourpre en est rarement digne. 
Nous préservent les cieux d'un si funeste abus, 
Berceau de la mollesse et tombeau des vertus! 
Si vous aimez mon fils, je me plais à le croire, 
Représentez-lui mieux sa véritable gloire; 
Étouffez dans son coeur un orgueil insensé: 
C'est en servant l'État qu'il est récompensé. 
De toutes les vertus mon fils doit un exemple: 
C'est l'appui des Romains que dans lui je contemple; 
Plus il a fait pour eux, plus j'exige aujourd'hui. 
Connaissez à mes voeux l'amour que j'ai pour lui; 
Tempérez cette ardeur de l'esprit d'un jeune homme: 
Le flatter, c'est le perdre, et c'est outrager Rome. 

MESSALA.

Je me bornais, seigneur, à le suivre aux combats; 
J'imitais sa valeur, et ne l'instruisais pas. 
J'ai peu d'autorité; mais s'il daigne me croire, 
Rome verra bientôt comme il chérit la gloire. 

BRUTUS.

Allez donc, et jamais n'encensez ses erreurs; 
Si je hais les tyrans, je hais plus les flatteurs. 

SCÈNE V.

MESSALA.

Il n'est point de tyran plus dur, plus haïssable, 
Que la sévérité de ton coeur intraitable. 
Va, je verrai peut-être à mes pieds abattu 
Cet orgueil insultant de ta fausse vertu. 
Colosse, qu'un vil peuple éleva sur nos têtes, 
Je pourrai t'écraser, et les foudres sont prêtes.

FIN DU DEUXIÈME ACTE.

Troisième acte.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

NOTES.

Note_1 Histoire du Théâtre-Français depuis le commencement de la Révolution jusqu’à la réunion générale, t. I, p. 194.

Note_2 Cet Avertissement est dans l’édition des Oeuvres de Voltaire, 1738-39, en quatre volumes in-8°, et peut-être de Lamare, qui donna cette édition en Hollande. Brutus, reçu eu 1729, fut retiré par l’auteur la même année, avant d’avoir été représenté, et ne fut joué pour la première fois que le 14 décembre 1730, puis imprimé sous ce titre: Le Brutus de M. de Voltaire, avec un Discours sur la tragédie, 1731, in-8°; 1730, in-8° (au titre près, c’est peut-être la même édition). Voici les écrits auxquels il donna naissance:

I. Le Bolus, parodie du Brutus, par Dominique et Romagnési, représentée sur le théâtre italien, le 24 janvier I 731, imprimée la même année, in-8°.

II. Le Sénat académique; cette parodie des deux premières scènes de Brutus est imprimée dans le Glaneur des 2 et 5 avril 1731. Les interlocuteurs sont Houdard de Lamotte, Fontenelle et Thiériot.

III. Lettre à l’auteur du Mercure (dans le Mercure de mars 1731). Cette lettre est de l’abbé Pellegrin.

IV. Réflexions sur la tragédie de Brutus (dans le Nouvelliste du Parnasse, ive lettre).

V. Réflexions à l’occasion du Brutus de M. de Voltaire, et de son Discours sur la tragédie (dans le Mercure d’avril 1731). L’auteur est Jean Soubeiran de Scopon, avocat de Toulouse, né en 1699, mort en 1751.

VI. Jugement en dernier ressort rendu par Momus, conseiller d’État d’Apollon, lieutenant-général de police du Parnasse. Cette prétendue facétie a été réimprimée en grande partie dans le tome III de l’Histoire littéraire de Voltaire, par Luchet. (B.)

Note_3 Il y a un Brutus d’un auteur nommé Lee; mais c’est un ouvrage ignoré, qu’on ne représente jamais à Londres. (1748.)

Note_4 Horace, livre III, ode viii, 5. (B.)

Note_5 Houdard de Lamotte.

Note_6 Atterbury (François), né en 1662, évêque de Rochester en 1713, banni d’Angleterre en 1723, mourut à Paris le 15 février 1732. Chaufepié (J.-G.), qui a publié à Amsterdam Atterbury’s epistolary Correspondence, avait parlé assez longuement de ces lettres, et en avait même traduit des passages dans une note, page 354 de la lettre A de son Nouveau Dictionnaire historique.

Note_7 Il n’y a que le Festin de Pierre, mis en vers par T. Corneille, qui soit joué. Mais les autres tentatives de mettre en vers la prose de Molière n’ont point eu de succès. (B.)

Note_8 « Un critique de notre Pastor fido dit que cette composition est une réunion d’admirables madrigaux; je crois qu’on peut dire de la tragédie française qu’elle est aussi une réunion de belles élégies et de pompeux épithalames. »

Note_9 Enfin ces plaintes réitérées de Voltaire ont opéré la réforme du théâtre en France, et ces abus ne subsistent plus. ¾ Cette note est de 1764. Voltaire s’était aussi plaint de l’état de la scène, dans sa Dissertation en tête de Sémiramis. Ce ne fut qu’en l760 que le théâtre fut enfin débarrassé des bancs qui l’obstruaient: voyez la dédicace à M. de Lauraguais, en tête de l’Écossaise. (B.)

Note_10 Ces vers de ]a tragédie de Montezume, par Ferrier, jouée en 1702, et non imprimée, sont cités de deux autres manières différentes par Léris, dans son Dictionnaire portatif des théâtres, seconde édition, page 302.

Note_11 Voyez Oedipe, acte Ier, scène ii.

Note_12 Dans les éditions de 1731 à 1752, on lisait ici ce qui suit:
« Au reste, mylord, s’il y a quelques endroits passables dans cet ouvrage, il faut que j’avoue que j’en ai l’obligation à des amis qui pensent comme vous. Ils m’encourageaient à tempérer l’austérité de Brutus par l’amour paternel, afin qu’on admirât et qu’on plaignît l’effort qu’il se fait en condamnant son fils. Ils m’exhortaient à donner à la jeune Tullia un caractère de tendresse et d’innocence parce que si j’en avais fait une héroïne altière qui n’eût parlé à Titus que comme à un sujet qui devait servir son prince, alors Titus aurait été avili, et l’ambassadeur eût été inutile. Ils voulaient que Titus fût un jeune homme furieux dans ses passions, aimant Rome et son père, adorant Tullie, se faisant un devoir d’être fidèle au sénat même dont il se plaignait, et emporté loin de son devoir par une passion dont il avait cru être le maître. En effet, si Titus avait été de l’avis de sa maîtresse et serait dit à lui-même de bonnes raisons en faveur des rois, Brutus alors n’eût été regardé que comme un chef de rebelles, Titus n’aurait plus eu de remords, son père n’eût plus excité la pitié.
« Gardez, me disaient-ils, que les deux enfants de Brutus paraissent sur la scène; vous savez que l’intérêt est perdu quand il est partagé. Mais surtout que votre pièce soit simple; imitez cette beauté des Grecs, croyez que la multiplicité des événements et des intérêts compliqués n’est que la ressource des génies stériles qui ne savent pas tirer d’une seule passion de quoi faire cinq actes. Tâchez de travailler chaque scène comme si c’était la seule que vous eussiez à écrire. Ce sont les beautés de détail, etc., etc. »
Le texte actuel est de 1756. (B.)

Note_13 Ce jugement sur Campistron blessa M. Gourdon de Bach, qui écrivit à ce sujet une Lettre au Nouvelliste du Parnasse (1731, II, 39, ou 1734,I, 366). Voltaire y répondit, quelque temps après, par une Lettre qui fut insérée dans le même recueil, et qu’on trouvera dans la Correspondance, juin 1731. (B.)

Note_14 Le comédien Baron. Il venait de mourir (3 sept. 1729).

Note_15 Alcibia