OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE THÉÂTRE I
| Index Voltaire | Commande CDROM | Théâtre |
THÉÂTRE I.  MARIAMNE (SUITE)

ACTE QUATRIÈME.

.
SCÈNE I.
SALOME, MAZAEL.

MAZAEL.

Quoi! lorsque sans retour Mariamne est perdue, 
Quand la faveur d'Hérode à vos voeux est rendue, 
Dans ces sombres chagrins qui peut donc vous plonger? 
Madame, en se vengeant, le roi va vous venger: 
Sa fureur est au comble, et moi-même je n'ose 
Regarder sans effroi les malheurs que je cause. 
Vous avez vu tantôt ce spectacle inhumain; 
Ces esclaves tremblants égorgés de sa main; 
Près de leurs corps sanglants la reine évanouie; 
Le roi, le bras levé, prêt à trancher sa vie; 
Ses fils baignés de pleurs, embrassant ses genoux, 
Et présentant leur tête au-devant de ses coups. 
Que vouliez-vous de plus? que craignez-vous encore? 

SALOME.

Je crains le roi; je crains ces charmes qu'il adore, 
Ce bras prompt à punir, prompt à se désarmer, 
Cette colère enfin facile à s'enflammer, 
Mais qui, toujours douteuse et toujours aveuglée, 
En ses transports soudains s'est peut-être exhalée. 
Quel fruit me revient-il de ses emportements? 
Sohême a-t-il pour moi de plus doux sentiments? 
Il me hait encor plus; et mon malheureux frère, 
Forcé de se venger d'une épouse adultère, 
Semble me reprocher sa honte et son malheur. 
Il voudrait pardonner; dans le fond de son coeur 
Il gémit en secret de perdre ce qu'il aime; 
Il voudrait, s'il se peut, ne punir que moi-même: 
Mon funeste triomphe est encore incertain. 
J'ai deux fois en un jour vu changer mon destin; 
Deux fois j'ai vu l'amour succéder à la haine; 
Et nous sommes perdus s'il voit encor la reine. 

SCÈNE II.
HÉRODE, SALOME, MAZAEL, gardes.

MAZAEL.

Il vient: de quelle horreur il paraît agité! 

SALOME.

Seigneur, votre vengeance est-elle en sûreté? 

MAZAEL.

Me préserve le ciel que ma voix téméraire, 
D'un roi clément et sage irritant la colère, 
Ose se faire entendre entre la reine et lui! 
Mais, seigneur, contre vous Sohême est son appui. 
Non, ne vous vengez point, mais veillez sur vous-même; 
Redoutez ses complots et la main de Sohême. 

HÉRODE.

Ah! je ne le crains point. 

MAZAEL.

                                   Seigneur, n'en doutez pas, 
De l'adultère au meurtre il n'est souvent qu'un pas. 

HÉRODE.

Que dites-vous? 

MAZAEL.

                               Sohême, incapable de feindre, 
Fut de vos ennemis toujours le plus à craindre; 
Ceux dont il s'assura le coupable secours 
Ont parlé hautement d'attenter à vos jours. 

HÉRODE.

Mariamne me hait, c'est là son plus grand crime. 
Ma soeur, vous approuvez la fureur qui m'anime; 
Vous voyez mes chagrins, vous en avez pitié; 
Mon coeur n'attend plus rien que de votre amitié. 
Hélas! plein d'une erreur trop fatale et trop chère, 
Je vous sacrifiais au seul soin de lui plaire: 
Je vous comptais déjà parmi mes ennemis; 
Je punissais sur vous sa haine et ses mépris. 
Ah! j'atteste à vos yeux ma tendresse outragée 
Qu'avant la fin du jour vous en serez vengée; 
Je veux surtout, je veux, dans ma juste fureur, 
La punir du pouvoir qu'elle avait sur mon coeur. 
Hélas! jamais ce coeur ne brûla que pour elle; 
J'aimai, je détestai, j'adorai l'infidèle. 
Et toi, Sohême, et toi, ne crois pas m'échapper! 
Avant le coup mortel dont je dois te frapper, 
Va, je te punirai dans un autre toi-même: 
Tu verras cet objet qui m'abhorre et qui t'aime, 
Cet objet à mon coeur jadis si précieux, 
Dans l'horreur des tourments expirant à tes yeux: 
Que sur toi, sous mes coups, tout son sang rejaillisse! 
Tu l'aimes, il suffit, sa mort est ton supplice. 

MAZAEL.

Ménagez, croyez-moi, des moments précieux; 
Et, tandis que Sohême est absent de ces lieux, 
Que par lui, loin des murs, sa garde est dispersée, 
Saisissez, achevez une vengeance aisée. 

SALOME.

Mais au peuple surtout cachez votre douleur. 
D'un spectacle funeste épargnez-vous l'horreur; 
Loin de ces tristes lieux, témoins de votre outrage, 
Fuyez de tant d'affronts la douloureuse image. 

HÉRODE.

Je vois quel est son crime et quel fut son projet. 
Je vois pour qui Sohême ainsi vous outrageait, 

SALOME.

Laissez mes intérêts; songez à votre offense. 

HÉRODE.

Elle avait jusqu'ici vécu dans l'innocence; 
Je ne lui reprochais que ses emportements, 
Cette audace opposée à tous mes sentiments, 
Ses mépris pour ma race, et ses altiers murmures. 
Du sang asmonéen j'essuyai trop d'injures. 
Mais a-t-elle en effet voulu mon déshonneur? 

SALOME.

Écartez cette idée: oubliez-la, seigneur; 
Calmez-vous.

HÉRODE.

                          Non; je veux la voir et la confondre: 
Je veux l'entendre ici, la forcer à répondre: 
Qu'elle tremble en voyant l'appareil du trépas; 
Qu'elle demande grâce, et ne l'obtienne pas. 

SALOME.

Quoi! seigneur, vous voulez vous montrer à sa vue? 
Ah! ne redoutez rien, sa perte est résolue: 
Vainement l'infidèle espère en mon amour, 
Mon coeur à la clémence est fermé sans retour; 
Loin de craindre ces yeux qui m'avaient trop su plaire, 
Je sens que sa présence aigrira ma colère. 
Gardes, que dans ces lieux on la fasse venir. 
Je ne veux que la voir, l'entendre, et la punir. 
Ma soeur, pour un moment souffrez que je respire. 
Qu'on appelle la reine; et vous, qu'on se retire. 

SCÈNE III.

HÉRODE.

Tu veux la voir, Hérode; à quoi te résous-tu? 
Conçois-tu les desseins de ton coeur éperdu? 
Quoi! son crime à tes yeux n'est-il pas manifeste? 
N'es-tu pas outragé? que t'importe le reste? 
Quel fruit espères-tu de ce triste entretien? 
Ton coeur peut-il douter des sentiments du sien? 
Hélas! tu sais assez combien elle t'abhorre. 
Tu prétends te venger! pourquoi vit-elle encore? 
Tu veux la voir! ah! lâche, indigne de régner, 
Va soupirer près d'elle, et cours lui pardonner. 
Va voir cette beauté si longtemps adorée. 
Non, elle périra; non, sa mort est jurée. 
Vous serez répandu, sang de mes ennemis, 
Sang des Asmonéens dans ses veines transmis, 
Sang qui me haïssez, et que mon coeur déteste. 
Mais la voici: grand Dieu! quel spectacle funeste! 

SCÈNE IV.
MARIAMNE, HÉRODE, ÉLISE, gardes.

ÉLISE.

Reprenez vos esprits, madame, c'est le roi. 

MARIAMNE.

Où suis-je? où vais-je? ô Dieu! je me meurs! je le voi. 

HÉRODE.

D'où vient qu'à son aspect mes entrailles frémissent? 

MARIAMNE.

Élise, soutiens-moi, mes forces s'affaiblissent. 

ÉLISE.

Avançons. 

MARIAMNE.

              Quel tourment! 

HÉRODE.

                                      Que lui dirai-je? ô cieux! 

MARIAMNE.

Pourquoi m'ordonnez-vous de paraître à vos yeux? 
Voulez-vous de vos mains m'ôter ce faible reste 
D'une vie à tous deux également funeste? 
Vous le pouvez: frappez, le coup m'en sera doux; 
Et c'est l'unique bien que je tiendrai de vous. 

HÉRODE.

Oui, je me vengerai, vous serez satisfaite: 
Mais parlez, défendez votre indigne retraite. 
Pourquoi, lorsque mon coeur si longtemps offensé, 
Indulgent pour vous seule, oubliait le passé, 
Lorsque vous partagiez mon empire et ma gloire 
Pourquoi prépariez-vous cette fuite si noire? 
Quel dessein, quelle haine a pu vous posséder? 

MARIAMNE.

Ah! seigneur, est-ce vous à me le demander? 
Je ne veux point vous faire un reproche inutile: 
Mais si, loin de ces lieux, j'ai cherché quelque asile, 
Si Mariamne enfin, pour la première fois, 
Du pouvoir d'un époux méconnaissant les droits, 
A voulu se soustraire à son obéissance, 
Songez à tous ces rois dont je tiens la naissance, 
A mes périls présents, à mes malheurs passés, 
Et condamnez ma fuite après, si vous l'osez. 

HÉRODE.

Quoi! lorsqu'avec un traître un fol amour vous lie! 
Quand Sohême... 

MARIAMNE.

                                  Arrêtez; il suffit de ma vie. 
D'un si cruel affront cessez de me couvrir; 
Laissez-moi chez les morts descendre sans rougir. 
N'oubliez pas du moins qu'attachés l'un à l'autre, 
L'hymen qui nous unit joint mon honneur au vôtre. 
Voilà mon coeur, frappez: mais en portant vos coups, 
Respectez Mariamne, et même son époux. 

HÉRODE.

Perfide! il vous sied bien de prononcer encore 
Ce nom qui vous condamne et qui me déshonore! 
Vos coupables dédains vous accusent assez, 
Et je crois tout de vous, si vous me haïssez. 

MARIAMNE.

Quand vous me condamnez, quand ma mort est certaine, 
Que vous importe, hélas! ma tendresse ou ma haine? 
Et quel droit désormais avez-vous sur mon coeur, 
Vous qui l'avez rempli d'amertume et d'horreur; 
Vous qui, depuis cinq ans, insultez à mes larmes, 
Qui marquez sans pitié mes jours par mes alarmes, 
Vous, de tous mes parents destructeur odieux; 
Vous, teint du sang d'un père expirant à mes yeux? 
Cruel! ah! si du moins votre fureur jalouse 
N'eût jamais attenté qu'aux jours de votre épouse, 
Les cieux me sont témoins que mon coeur tout à vous 
Vous chérirait encore en mourant par vos coups. 
Mais qu'au moins mon trépas calme votre furie; 
N'étendez point mes maux au delà de ma vie: 
Prenez soin de mes fils, respectez votre sang; 
Ne les punissez pas d'être nés dans mon flanc; 
Hérode, ayez pour eux des entrailles de père: 
Peut-être un jour, hélas! vous connaîtrez leur mère; 
Vous plaindrez, mais trop tard, ce coeur infortuné 
Que seul dans l'univers vous avez soupçonné; 
Ce coeur qui n'a point su, trop superbe peut-être, 
Déguiser ses douleurs et ménager un maître, 
Mais qui jusqu'au tombeau conserva sa vertu, 
Et qui vous eût aimé si vous l'aviez voulu. 

HÉRODE.

Qu'ai-je entendu? quel charme et quel pouvoir suprême 
Commande à ma colère et m'arrache à moi-même? 
Mariamne... 

MARIAMNE.

                   Cruel!... 

HÉRODE.

                                  O faiblesse! ô fureur! 

MARIAMNE.

De l'état où je suis voyez du moins l'horreur. 
Otez-moi par pitié cette odieuse vie. 

HÉRODE.

Ah! la mienne à la vôtre est pour jamais unie. 
C'en est fait, je me rends: bannissez votre effroi, 
Puisque vous m'avez vu, vous triomphez de moi. 
Vous n'avez plus besoin d'excuse et de défense; 
Ma tendresse pour vous vous tient lieu d'innocence. 
En est-ce assez, ô ciel! en est-ce assez, amour? 
C'est moi qui vous implore et qui tremble à mon tour. 
Serez-vous aujourd'hui la seule inexorable? 
Quand j'ai tout pardonné, serai-je encor coupable? 
Mariamne, cessons de nous persécuter: 
Nos coeurs ne sont-ils faits que pour se détester? 
Nous faudra-t-il toujours redouter l'un et l'autre? 
Finissons à la fois ma douleur et la vôtre. 
Commençons sur nous-même à régner en ce jour; 
Rendez-moi votre main, rendez-moi votre amour. 

MARIAMNE.

Vous demandez ma main! Juste ciel que j'implore, 
Vous savez de quel sang la sienne fume encore! 

HÉRODE.

Eh bien! j'ai fait périr et ton père et mon roi; 
J'ai répandu son sang pour régner avec toi; 
Ta haine en est le prix, ta haine est légitime: 
Je n'en murmure point, je connais tout mon crime. 
Que dis-je? son trépas, l'affront fait à tes fils, 
Sont les moindres forfaits que mon coeur ait commis. 
Hérode a jusqu'à toi porté sa barbarie; 
Durant quelques moments je t'ai même haïe: 
J'ai fait plus, ma fureur a pu te soupçonner; 
Et l'effort des vertus est de me pardonner. 
D'un trait si généreux ton coeur seul est capable; 
Plus Hérode à tes yeux doit paraître coupable, 
Plus ta grandeur éclate à respecter en moi 
Ces noeuds infortunés qui m'unissent à toi. 
Tu vois où je m'emporte, et quelle est ma faiblesse; 
Garde-toi d'abuser du trouble qui me presse. 
Cher et cruel objet d'amour et de fureur, 
Si du moins la pitié peut entrer dans ton coeur, 
Calme l'affreux désordre où mon âme s'égare. 
Tu détournes les yeux... Mariamne... 

MARIAMNE.

                                                    Ah! barbare! 
Un juste repentir produit-il vos transports, 
Et pourrai-je, en effet, compter sur vos remords? 

HÉRODE.

Oui, tu peux tout sur moi, si j'amollis ta haine. 
Hélas! ma cruauté, ma fureur inhumaine, 
C'est toi qui dans mon coeur as su la rallumer; 
Tu m'as rendu barbare en cessant de m'aimer; 
Que ton crime et le mien soient noyés dans mes larmes! 
Je te jure... 

SCÈNE V.
HÉRODE, MARIAMNE, ÉLISE, UN GARDE.

LE GARDE.

              Seigneur, tout le peuple est en armes; 
Dans le sang des bourreaux il vient de renverser 
L'échafaud que Salome a déjà fait dresser. 
Au peuple, à vos soldats, Sohême parle en maître: 
Il marche vers ces lieux, n vient, il va paraître. 

HÉRODE.

Quoi! dans le moment même où je suis à vos pieds, 
Vous auriez pu, perfide!... 

MARIAMNE.

                                  Ah! seigneur, vous croiriez... 

HÉRODE.

Tu veux ma mort! eh bien! je vais remplir ta haine: 
Mais au moins dans ma tombe il faut que je t'entraîne, 
Et qu'unis malgré toi... Qu'on la garde, soldats. 

SCÈNE VI.
HÉRODE, MARIAMNE, SALOME, MAZAEL,
ÉLISE, gardes.

SALOME.

Ah! mon frère, aux Hébreux ne vous présentez pas. 
Le peuple soulevé demande votre vie; 
Le nom de Mariamne excite leur furie; 
De vos mains, de ces lieux, ils viennent l'arracher. 

HÉRODE.

Allons; ils me verront, et je cours les chercher. 
De l'horreur où je suis tu répondras, cruelle! 
Ne l'abandonnez pas, ma soeur, veillez sur elle. 

MARIAMNE.

Je ne crains point la mort; mais j'atteste les cieux... 

MAZAEL.

Seigneur, vos ennemis sont déjà sous vos yeux. 

HÉRODE.

Courons... Mais quoi! laisser la coupable impunie! 
Ah! je veux dans son sang laver sa perfidie; 
Je veux, j'ordonne... Hélas! Dans mon funeste sort, 
Je ne puis rien résoudre, et vais chercher la mort. 

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

ACTE CINQUIÈME.

SCÈNE I.
MARIAMNE, ÉLISE, gardes.

MARIAMNE.

Éloignez-vous, soldats; daignez laisser du moins 
Votre reine un moment respirer sans témoins. 
(Les gardes se retirent au coin du théâtre.)
Voilà donc, juste Dieu, quelle est ma destinée! 
La splendeur de mon sang, la pourpre où je suis née, 
Enfin ce qui semblait promettre à mes beaux jours 
D'un bonheur assuré l'inaltérable cours; 
Tout cela n'a donc fait que verser sur ma vie 
Le funeste poison dont elle fut remplie! 
(16)O naissance! ô jeunesse! et toi, triste beauté, 
Dont l'éclat dangereux enfla ma vanité, 
Flatteuse illusion dont je fus occupée, 
Vaine ombre de bonheur, que vous m'avez trompée! 
Sur ce trône coupable un éternel ennui 
M'a creusé le tombeau que l'on m'ouvre aujourd'hui. 
Dans les eaux du Jourdain j'ai vu périr mon frère; 
Mon époux à mes yeux a massacré mon père; 
Par ce cruel époux condamnée à périr, 
Ma vertu me restait, on ose la flétrir. 
Grand Dieu! dont les rigueurs éprouvent l'innocence, 
Je ne demande point ton aide ou ta vengeance; 
J'appris de mes aïeux, que je sais imiter, 
A voir la mort sans crainte et sans la mériter; 
Je t'offre tout mon sang: défends au moins ma gloire; 
Commande à mes tyrans d'épargner ma mémoire; 
Que le mensonge impur n'ose plus m'outrager. 
Honorer la vertu, c'est assez la venger. 
Mais quel tumulte affreux! quels cris! quelles alarmes! 
Ce palais retentit du bruit confus des armes. 
Hélas! j'en suis la cause, et l'on périt pour moi. 
On enfonce la porte. Ah! qu'est-ce que je voi? 

SCÈNE II.
MARIAMNE, SOHÊME, ÉLISE, AMMON, 
soldats d'HÉRODE, soldats de SOHÊME.

SOHÊME.

Fuyez, vils ennemis qui gardez votre reine! 
Lâches, disparaissez! Soldats, qu'on les enchaîne. 
(Les gardes et les soldats d'Hérode s'en vont.)
Venez, reine, venez, secondez nos efforts; 
Suivez mes pas, marchons dans la foule des morts. 
A vos persécuteurs vous n'êtes plus livrée: 
Ils n'ont pu de ces lieux me défendre l'entrée. 
Dans son perfide sang Mazaël est plongé, 
Et du moins à demi mon bras vous a vengé. 
D'un instant précieux saisissez l'avantage; 
Mettez ce front auguste à l'abri de l'orage: 
Avançons. 

MARIAMNE.

                     Non, Sohême, il ne m'est plus permis 
D'accepter vos bontés contre mes ennemis, 
Après l'affront cruel et la tache trop noire 
Dont les soupçons d'Hérode ont offensé ma gloire: 
Je les mériterais, si je pouvais souffrir 
Cet appui dangereux que vous venez m'offrir. 
Je crains votre secours, et non sa barbarie. 
Il est honteux pour moi de vous devoir la vie: 
L'honneur m'en fait un crime, il le faut expier; 
Et j'attends le trépas pour me justifier. 

SOHÊME.

Que faites-vous, hélas! malheureuse princesse? 
Un moment peut vous perdre. On combat; le temps presse: 
Craignez encore Hérode armé du désespoir. 

MARIAMNE.

Je ne crains que la honte, et je sais mon devoir. 

SOHÊME.

Faut-il qu'en vous servant toujours je vous offense? 
Je vais donc, malgré vous, servir votre vengeance: 
Je cours à ce tyran qu'en vain vous respectez; 
Je revole au combat; et mon bras... 

MARIAMNE.

                                                      Arrêtez: 
Je déteste un triomphe à mes yeux si coupable: 
Seigneur, le sang d'Hérode est pour moi respectable. 
C'est lui de qui les droits... 

SOHÊME.

                                  L'ingrat les a perdus. 

MARIAMNE.

Par les noeuds les plus saints... 

SOHÊME.

                                  Tous vos noeuds sont rompus. 

MARIAMNE.

Le devoir nous unit. 

SOHÊME.

                                  Le crime vous sépare. 
N'arrêtez plus mes pas; vengez-vous d'un barbare: 
Sauvez tant de vertus... 

MARIAMNE.

                                  Vous les déshonorez. 

SOHÊME.

Il va trancher vos jours. 

MARIAMNE.

                                  Les siens me sont sacrés. 

SOHÊME.

Il a souillé sa main du sang de votre père. 

MARIAMNE.

Je sais ce qu'il a fait, et ce que je dois faire; 
De sa fureur ici j'attends les derniers traits, 
Et ne prends point de lui l'exemple des forfaits. 

SOHÊME.

O courage! Ô constance! Ô coeur inébranlable! 
Dieu! que tant de vertu rend Hérode coupable! 
Plus vous me commandez de ne point vous servir, 
Et plus je vous promets de vous désobéir. 
Votre honneur s'en offense, et le mien me l'ordonne; 
Il n'est rien qui m'arrête, il n'est rien qui m'étonne; 
Et je cours réparer, en cherchant votre époux, 
Ce temps que j'ai perdu sans combattre pour vous. 

MARIAMNE.

Seigneur... 

SCÈNE III.
MARIAMNE, ÉLISE, GARDES.

MARIAMNE.

                Mais il m'échappe, il ne veut point m'entendre. 
Ciel! ô ciel! épargnez le sang qu'on va répandre! 
Épargnez mes sujets; épuisez tout sur moi! 
Sauvez le roi lui-même! 

SCÈNE IV.
MARIAMNE, ÉLISE, NARBAS, GARDES.

MARIAMNE.

                                  Ah! Narbas, est-ce toi? 
Qu'as-tu fait de mes fils, et que devient ma mère? 

NARBAS.

Le roi n'a point sur eux étendu sa colère; 
Unique et triste objet de ses transports jaloux, 
Dans ces extrémités ne craignez que pour vous. 
Le seul nom de Sohême augmente sa furie; 
Si Sohême est vaincu, c'est fait de votre vie: 
Déjà même, déjà le barbare Zarès 
A marché vers ces lieux, chargé d'ordres secrets. 
Osez paraître, osez vous secourir vous-même; 
Jetez-vous dans les bras d'un peuple qui vous aime; 
Faites voir Mariamne à ce peuple abattu; 
Vos regards lui rendront son antique vertu. 
Appelons à grands cris nos Hébreux et nos prêtres, 
Tout Juda défendra le pur sang de ses maîtres; 
Madame, avec courage il faut vaincre ou périr. 
Daignez... 

MARIAMNE.

Le vrai courage est de savoir souffrir, 
Non d'aller exciter une foule rebelle 
A lever sur son prince une main criminelle. 
Je rougirais de moi si, craignant mon malheur, 
Quelques voeux pour sa mort avaient surpris mon coeur; 
Si j'avais un moment souhaité ma vengeance, 
Et fondé sur sa perte un reste d'espérance. 
Narbas, en ce moment le ciel met dans mon sein 
Un désespoir plus noble, un plus digne dessein.
Le roi, qui me soupçonne, enfin va me connaître. 
Au milieu du combat on me verra paraître: 
De Sohême et du roi j'arrêterai les coups; 
Je remettrai ma tête aux mains de mon époux. 
Je fuyais ce matin sa vengeance cruelle; 
Ses crimes m'exilaient, son danger me rappelle. 
Ma gloire me l'ordonne, et, prompte à l'écouter, 
Je vais sauver au roi le jour qu'il veut m'ôter. 

NARBAS.

Hélas! où courez-vous? dans quel désordre extrême?... 

MARIAMNE.

Je suis perdue, hélas! c'est Hérode lui-même. 

SCÈNE V.
HÉRODE, MARIAMNE, ÉLISE, NARBAS
IDAMAS, gardes.

HÉRODE.

Ils se sont vus: ah Dieu!... Perfide, tu mourras. 

MARIAMNE.

Pour la dernière fois, seigneur, ne souffrez pas... 

HÉRODE.

Sortez... Vous, qu'on la suive. 

NARBAS.

                                         O justice éternelle! 

SCÈNE VI.
HÉRODE, IDAMAS, gardes.

HÉRODE.

Que je n'entende plus le nom de l'infidèle. 
Eh bien! braves soldats, n'ai-je plus d'ennemis? 

IDAMAS.

Seigneur, ils sont défaits; les Hébreux sont soumis: 
Sohême tout sanglant vous laisse la victoire: 
Ce jour vous a comblé d'une nouvelle gloire. 

HÉRODE.

Quelle gloire! 

IDAMAS.

                         Elle est triste; et tant de sang versé, 
Seigneur, doit satisfaire à votre honneur blessé. 
Sohême a de la reine attesté l'innocence. 

HÉRODE.

De la coupable enfin je vais prendre vengeance. 
Je perds l'indigne objet que je n'ai pu gagner, 
Et de ce seul moment je commence à régner. 
J'étais trop aveuglé; ma fatale tendresse 
Était ma seule tache et ma seule faiblesse. 
Laissons mourir l'ingrate; oublions ses attraits; 
Que son nom dans ces lieux s'efface pour jamais: 
Que dans mon coeur surtout sa mémoire périsse. 
Enfin tout est-il prêt pour ce juste supplice? 

IDAMAS.

Oui, seigneur. 

HÉRODE.

                                  Quoi! sitôt on a pu m'obéir? 
Infortuné monarque! elle va donc périr! 
Tout est prêt, Idamas? 

IDAMAS.

                                  Vos gardes l'ont saisie; 
Votre vengeance, hélas! sera trop bien servie. 

HÉRODE.

Elle a voulu sa perte; elle a su m'y forcer. 
Que l'on me venge. Allons, il n'y faut plus penser. 
Hélas! j'aurais voulu vivre et mourir pour elle. 
A quoi m'as-tu réduit, épouse criminelle? 

SCÈNE VII.
HÉRODE, IDAMAS, NARBAS.

HÉRODE.

Narbas, où courez-vous? juste ciel! vous pleurez! 
De crainte, en le voyant, mes sens sont pénétrés. 

NARBAS.

Seigneur... 

HÉRODE.

          Ah! malheureux! que venez-vous me dire? 

NARBAS.

Ma voix en vous parlant sur mes lèvres expire. 

HÉRODE.

Mariamne... 

NARBAS.

                                  O douleur! Ô regrets superflus! 

HÉRODE.

Quoi! c'en est fait? 

NARBAS.

                                  Seigneur, Mariamne n'est plus. 

HÉRODE.

Elle n'est plus? grand Dieu! 

NARBAS.

                                  Je dois à sa mémoire, 
A sa vertu trahie, à vous, à votre gloire, 
De vous montrer le bien que vous avez perdu, 
Et le prix de ce sang par vos mains répandu. 
Non, seigneur, non, son coeur n'était point infidèle. 
Hélas! lorsque Sohême a combattu pour elle, 
Votre épouse, à mes yeux détestant son secours, 
Volait pour vous défendre au péril de ses jours. 

HÉRODE.

Qu'entends-je? ah! malheureux! ah! désespoir extrême! 
Narbas, que m'as-tu dit? 

NARBAS.

                                  C'est dans ce moment même 
Où son coeur se faisait ce généreux effort, 
Que vos ordres cruels l'ont conduite à la mort. 
Salome avait pressé l'instant de son supplice. 

HÉRODE.

O monstre, qu'à regret épargna ma justice! 
Monstre, quels châtiments sont pour toi réservés? 
Que ton sang, que le mien... Ah! Narbas, achevez, 
Achevez mon trépas par ce récit funeste. 

NARBAS.

Comment pourrai-je, hélas! vous apprendre le reste? 
Vos gardes de ces lieux ont osé l'arracher. 
Elle a suivi leurs pas sans vous rien reprocher, 
Sans affecter d'orgueil, et sans montrer de crainte; 
La douce majesté sur son front était peinte; 
La modeste innocence et l'aimable pudeur 
Régnaient dans ses beaux yeux ainsi que dans son coeur; 
Son malheur ajoutait à l'éclat de ses charmes. 
Nos prêtres, nos Hébreux, dans les cris, dans les larmes, 
Conjuraient vos soldats, levaient les mains vers eux, 
Et demandaient la mort avec des cris affreux. 
Hélas! de tous côtés, dans ce désordre extrême, 
En pleurant Mariamne, on vous plaignait vous-même: 
On disait hautement qu'un arrêt si cruel 
Accablerait vos jours d'un remords éternel. 

HÉRODE.

Grand Dieu! que chaque mot me porte un coup terrible! 

NARBAS.

Aux larmes des Hébreux Mariamne sensible 
Consolait tout ce peuple en marchant au trépas: 
Enfin vers l'échafaud on a conduit ses pas; 
C'est là qu'en soulevant ses mains appesanties, 
Du poids affreux des fers indignement flétries: 
« Cruel, a-t-elle dit, et malheureux époux! 
Mariamne en mourant ne pleure que sur vous; 
Puissiez-vous par ma mort finir vos injustices! 
Vivez, régnez heureux sous de meilleurs auspices; 
Voyez d'un oeil plus doux mes peuples et mes fils; 
Aimez-les: je mourrai trop contente à ce prix. » 
En achevant ces mots, votre épouse innocente 
Tend au fer des bourreaux cette tête charmante 
Dont la terre admirait les modestes appas. 
Seigneur, j'ai vu lever le parricide bras; 
J'ai vu tomber... 

HÉRODE.

                                  Tu meurs, et je respire encore! 
Mânes sacrés, chère ombre, épouse que j'adore, 
Reste pâle et sanglant de l'objet le plus beau, 
Je te suivrai du moins dans la nuit du tombeau. 
Quoi! vous me retenez? quoi! citoyens perfides, 
Vous arrachez ce fer à mes mains parricides? 
Ma chère Mariamne, arme-toi, punis-moi; 
Viens déchirer ce coeur qui brûle encor pour toi. 
Je me meurs. 
(Il tombe dans un fauteuil.)

NARBAS.

                                  De ses sens il a perdu l'usage; 
Il succombe à ses maux. 

HÉRODE.

                                  Quel funeste nuage 
S'est répandu soudain sur mes esprits troublés! 
D'un sombre et noir chagrin mes sens sont accablés. 
D'où vient qu'on m'abandonne au trouble qui me gêne? 
Je ne vois point ma soeur, je ne vois point la reine 
Vous pleurez! vous n'osez vous approcher de moi! 
Triste Jérusalem, tu fuis devant ton roi! 
Qu'ai-je donc fait? pourquoi suis-je en horreur au monde? 
Qui me délivrera de ma douleur profonde? 
Par qui ce long tourment sera-t-il adouci? 
Qu'on cherche Mariamne, et qu'on l'amène ici. 

NARBAS.

Mariamne, seigneur! 

HÉRODE.

                                  Oui, je sens que sa vue 
Va rendre un calme heureux à mon âme éperdue; 
Toujours devant ses yeux, que j'aime et que je crains, 
Mon coeur est moins troublé, mes jours sont plus sereins: 
Déjà même à son nom mes douleurs s'affaiblissent; 
Déjà de mon chagrin les ombres s'éclaircissent; 
Qu'elle vienne. 

NARBAS.

Seigneur... 

HÉRODE.

                                  Je veux la voir. 

NARBAS.

                                                              Hélas! 
Avez-vous pu, seigneur, oublier son trépas? 

HÉRODE.

Cruel! que dites-vous? 

NARBAS.

                                  La douleur le transporte; 
Il ne se connaît plus. 

HÉRODE.

                                  Quoi! Mariamne est morte(17)?
Ah! funeste raison, pourquoi m'éclaires-tu? 
Jour triste, jour affreux, pourquoi m'es-tu rendu? 
Lieux teints de ce beau sang que l'on vient de répandre, 
Murs que j'ai relevés, palais, tombez en cendre; 
Cachez sous les débris de vos superbes tours 
La place où Mariamne a vu trancher ses jours. 
Quoi! Mariamne est morte, et j'en suis l'homicide! 
Punissez, déchirez un monstre parricide, 
Armez-vous contre moi, sujets qui la perdez; 
Tonnez, écrasez-moi, cieux qui la possédez!

FIN DE MARIAMNE.
 
 
 

VARIANTES(18)

DE MARIAMNE.

SCÈNES III ET IV DU IIIe ACTE

TELLES QU'ELLES ONT ÉTÉ JOUÉES A LA PREMIÈRE REPRÉSENTATION (1724).

SCÈNE III.
VARUS, HÉRODE, MAZAEL, suite.

HÉRODE.

Avant que sur mon front je mette la couronne, 
Que m'ôta la fortune et que César me donne, 
Je viens en rendre hommage au héros dont la voix 
De Rome en ma faveur a fait pencher le choix. 
De vos lettres, seigneur, les heureux témoignages 
D'Auguste et du sénat m'ont gagné les suffrages; 
Et pour premier tribut, j'apporte à vos genoux 
Un sceptre que ma main n'eût point porté sans vous. 
Je vous dois encor plus: vos soins, votre présence, 
De mon peuple indocile ont dompté l'insolence; 
Vos succès m'ont appris l'art de le gouverner; 
Et m'instruire était plus que de me couronner. 
Sur vos derniers bienfaits excusez mon silence; 
Je sais ce qu'en ces lieux a fait votre prudence; 
Et, trop plein de mon trouble et de mon repentir, 
Je ne puis à vos yeux que me taire et souffrir. 

VARUS.

Puisqu'aux yeux du sénat vous avez trouvé grâce, 
Sur le trône aujourd'hui reprenez votre place. 
Régnez: César le veut. Je remets en vos mains 
L'autorité qu'aux rois permettent les Romains. 
J'ose espérer de vous qu'un règne heureux et juste 
Justifiera mes soins et les bontés d'Auguste; 
Je ne me flatte pas de savoir enseigner 
A des rois tels que vous le grand art de régner. 
On vous a vu longtemps, dans la paix, dans la guerre, 
En donner des leçons au reste de la terre: 
Votre gloire en un mot ne peut aller plus loin; 
Mais il est des vertus dont vous avez besoin. 
Voici le temps surtout que sur ce qui vous touche 
L'austère vérité doit passer par ma bouche; 
D'autant plus qu'entouré de flatteurs assidus, 
Puisque vous êtes roi, vous ne l'entendrez plus. 
   On vous a vu longtemps, respecté dans l'Asie, 
Régner avec éclat, mais avec barbarie: 
Craint de tous vos sujets; admiré, mais haï; 
Et par vos flatteurs même à regret obéi. 
Jaloux d'une grandeur avec peine achetée, 
Du sang de vos parents vous l'avez cimentée. 
Je ne dis rien de plus: mais vous devez songer 
Qu'il est des attentats que César peut venger; 
Qu'il n'a point en vos mains mis son pouvoir suprême 
Pour régner en tyran sur un peuple qu'il aime; 
Et que, du haut du trône, un prince en ses États 
Est comptable aux Romains du moindre de ses pas. 
Croyez-moi: la Judée est lasse de supplices; 
Vous en fûtes l'effroi; soyez-en les délices. 
Vous connaissez le peuple: on le change en un jour; 
Il prodigue aisément sa haine et son amour 
Si la rigueur l'aigrit, la clémence l'attire. 
Enfin souvenez-vous, en reprenant l'empire, 
Que Rome à l'esclavage a pu vous destiner, 
Et du moins apprenez de Rome à pardonner. 

HÉRODE.

Oui, seigneur, il est vrai que les destins sévères 
M'ont souvent arraché des rigueurs nécessaires. 
Souvent, vous le savez, l'intérêt des États 
Dédaigne la justice et veut des attentats. 
Rome, que l'univers avec frayeur contemple, 
Rome, dont vous voulez que je suive l'exemple, 
Aux rois qu'elle gouverne a pris soin d'enseigner 
Comme il faut qu'on la craigne, et comme il faut régner. 
De ses proscriptions nous gardons la mémoire: 
César même, César au comble de la gloire, 
N'eût point vu l'univers à ses pieds prosterné, 
Si sa bonté facile eût toujours pardonné. 
Ce peuple de rivaux, d'ennemis, et de traîtres, 
Ne pouvait... 

VARUS.

                             Arrêtez, et respectez vos maîtres: 
Ne leur reprochez point ce qu'ils ont réparé: 
Et, du sceptre aujourd'hui par leurs mains honoré, 
Sans rechercher en eux cet exemple funeste, 
Imitez leurs vertus, oubliez tout le reste. 
Sur votre trône assis, ne vous souvenez plus 
Que des biens que sur vous leurs mains ont répandus. 
Gouvernez en bon roi, si vous voulez leur plaire. 
Commencez par chasser ce flatteur mercenaire 
Qui, du masque imposant d'une feinte bonté, 
Cache un coeur ténébreux par le crime infecté. 
C'est lui qui, le premier, écarta de son maître 
Des coeurs infortunés, qui vous cherchaient peut-être. 
Le pouvoir odieux dont il est revêtu 
A fait fuir devant vous la timide vertu. 
Il marche, accompagné de délateurs perfides, 
Qui, des tristes Hébreux inquisiteurs avides, 
Par cent rapports honteux, par cent détours abjects, 
Trafiquent avec lui du sang de vos sujets. 
Cessez; n'honorez plus leurs bouches criminelles 
D'un prix que vous devez à des sujets fidèles. 
De tous ces délateurs le secours tant vanté
Fait la honte du trône, et non la sûreté. 
Pour Salome, seigneur, vous devez la connaître: 
Et si vous aimez tant à gouverner en maître, 
Confiez à des coeurs plus fidèles pour vous 
Ce pouvoir souverain dont vous êtes jaloux. 
Après cela, seigneur, je n'ai rien à vous dire; 
Reprenez désormais les rênes de l'empire; 
De Tyr à Samarie allez donner la loi: 
Je vous parle en Romain, songez à vivre en roi. 

SCÈNE IV.
HÉRODE, MAZAEL

MAZAEL.

Vous avez entendu ce superbe langage, 
Seigneur; souffrirez-vous qu'un préteur vous outrage, 
Et que dans votre cour il ose impunément... 

HÉRODE, à sa suite.

Sortez, et qu'en ces lieux on nous laisse un moment. 
(A Mazaël.)
Tu vois ce qu'il m'en coûte, et sans doute on peut croire 
Que le joug des Romains offense assez ma gloire; 
Mais je règne à ce prix. Leur orgueil fastueux 
Se plaît à voir les rois s'abaisser devant eux. 
Leurs dédaigneuses mains jamais ne nous couronnent 
Que pour mieux avilir les sceptres qu'ils nous donnent, 
Pour avoir des sujets qu'ils nomment souverains, 
Et sur des fronts sacrés signaler leurs dédains. 
Il m'a fallu dans Rome, avec ignominie, 
Oublier cet éclat tant vanté dans l'Asie: 
Tel qu'un vil courtisan, dans la foule jeté, 
J'allais des affranchis caresser la fierté; 
J'attendais leurs moments, je briguais leurs suffrages; 
Tandis qu'accoutumés à de pareils hommages, 
Au milieu de vingt rois à leur cour assidus, 
A peine ils remarquaient un monarque de plus. 
   Je vis César enfin: je sus que son courage 
Méprisait tous ces rois qui briguaient l'esclavage. 
Je changeai ma conduite: une noble fierté 
De mon rang avec lui soutint la dignité. 
Je fus grand sans audace, et soumis sans bassesse; 
César m'en estima; j'en acquis sa tendresse; 
Et bientôt, dans sa cour appelé par son choix, 
Je marchai distingué dans la foule des rois. 
Ainsi, selon les temps, il faut qu'avec souplesse 
Mon courage docile ou s'élève ou s'abaisse. 
Je sais dissimuler, me venger et souffrir; 
Tantôt parler en maître, et tantôt obéir.
Ainsi j'ai subjugué Solime et l'Idumée, 
Ainsi j'ai fléchi Rome à ma perte animée; 
Et toujours enchaînant la fortune à mon char, 
J'étais ami d'Antoine, et le suis de César. 
Heureux, après avoir avec tant d'artifice 
Des destins ennemis corrigé l'injustice, 
Quand je reviens en maître à l'Hébreu consterné 
Montrer encor le front que Rome a couronné! 
Heureux, si de mon coeur la faiblesse immortelle 
Ne mêlait à ma gloire une honte éternelle! 
Si mon fatal penchant n'aveuglait pas mes yeux! 
Si Mariamne enfin n'était point en ces lieux! 

MAZAEL.

Quoi! seigneur, se peut-il que votre âme abusée 
De ce feu malheureux soit encore embrasée? 

HÉRODE.

Que me demandes-tu? ma main, ma faible main 
A signé son arrêt, et l'a changé soudain. 
Je cherche à la punir; je m'empresse à l'absoudre; 
Je lance en même temps et je retiens la foudre; 
Je mêle malgré moi son nom dans mes discours. 
Et tu peux demander si je l'aime toujours! 

MAZAEL.

Seigneur, a-t-elle au moins cherché votre présence? 

HÉRODE.

Non... j'ai cherché la sienne... 

MAZAEL.

                                  Eh quoi! son arrogance!... 
A-t-elle en son palais dédaigné de vous voir? 

HÉRODE.

Mazaël, je l'ai vue; et c'est mon désespoir, 
Honteux, plein de regret de ma rigueur cruelle, 
Interdit et tremblant, j'ai paru devant elle. 
Ses regards, il est vrai, n'étaient point enflammés 
Du courroux dont souvent je les ai vus armés. 
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 
Ces cris désespérés, ces mouvements d'horreur 
Dont il fallut longtemps essuyer la fureur, 
Quand par un coup d'État peut-être trop sévère, 
J'eus fait assassiner et son père et son frère. 
De ses propres périls son coeur moins agité 
M'a surpris aujourd'hui par sa tranquillité. 
Ses beaux yeux, dont l'éclat n'eut jamais tant de charmes, 
S'efforçaient devant moi de me cacher leurs larmes. 
J'admirais en secret sa modeste douleur: 
Qu'en cet état, ô ciel! elle a tonché mon coeur! 
Combien je détestais ma fureur homicide! 
Je ne le cèle point: plein d'un zèle timide, 
Sans rougir, à ses pieds je me suis prosterné: 
J'adorais cet objet que j'avais condamné. 
Hélas! mon désespoir la fatiguait encore; 
Elle se détournait d'un époux qu'elle abhorre; 
Ses regards inquiets n'osaient tomber sur moi; 
Et tout, jusqu'à mes pleurs, augmentait son effroi. 

MAZAEL.

Sans doute elle vous hait; sa haine envenimée
Jamais par vos bontés ne sera désarmée: 
Vos respects dangereux nourrissent sa fierté. 

HÉRODE.

Elle me hait! Ah dieux! je l'ai trop mérité; 
Je n'en murmure point: ma jalouse furie 
A de malheurs sans nombre empoisonné sa vie. 
J'ai dans le sein d'un père enfoncé le couteau, 
Je suis son ennemi, son tyran, son bourreau. 
Je lui pardonne, hélas! dans le sort qui l'accable, 
De hair à ce point un époux si coupable. 

MAZAEL.

Étouffez les remords dont vous êtes pressé; 
Le sang de ses parents fut justement versé. 
Les rois sont affranchis de ces règles austères 
Que le devoir inspire aux âmes ordinaires. 

HÉRODE.

Mariamne me hait! Cependant autrefois, 
Quand ce fatal hymen te rangea sous mes lois, 
O reine! s'il se peut, que ton coeur s'en souvienne, 
Ta tendresse en ce temps fut égale à la mienne. 
Au milieu des périls, son généreux amour 
Aux murs de Massada me conserva le jour 
Mazaël, se peut-il que d'une ardeur si sainte 
La flamme sans retour soit pour jamais éteinte? 
Le coeur de Mariamne est-il fermé pour moi? 

MAZAEL.

Seigneur, m'est-il permis de parler à mon roi? 

HÉRODE.

Ne me déguise rien, parle; que faut-il faire? 
Comment puis-je adoucir sa trop juste colère? 
Par quel charme, à quel prix puis-je enfin l'apaiser? 

MAZAEL.

Pour la fléchir, seigneur, il la faut mépriser 
Des superbes beautés tel est le caractère. 
Sa rigueur se nourrit de l'orgueil de vous plaire; 
Sa main, qui vous enchaîne, et que vous caressez, 
Appesantit le joug sous qui vous gémissez. 
Osez humilier son imprudente audace, 
Forcez cette âme altière à vous demander grâce; 
Par un juste dédain songez à l'accabler, 
Et que devant son maître elle apprenne à trembler. 
Quoi donc! ignorez-vous tout ce que l'on publie? 
Cet Hérode, dit-on, si vanté dans l'Asie, 
Si grand dans ses exploits, si grand dans ses desseins, 
Qui sut dompter l'Arabe et fléchir les Romains, 
Aux pieds de son épouse, esclave sur son trône, 
Reçoit d'elle en tremblant les ordres qu'il nous donne! 

HÉRODE.

Malheureux, à mon coeur cesse de retracer 
Ce que de tout mon sang je voudrais effacer 
Ne me parle jamais de ces temps déplorables. 
Mes rigueurs n'ont été que trop impitoyables, 
Je n'ai que trop bien mis mes soins à l'opprimer; 
Le ciel, pour m'en punir, me condamne à l'aimer. 
Ses chagrins, sa prison, la perte de son père, 
Les maux que je lui fais, me la rendent plus chère. 
Enfin, c'est trop vous craindre et trop vous déchirer, 
Mariamne, en un mot, je veux tout réparer. 
Va la trouver: dis-lui que mon âme asservie 
Met à ses pieds mon sceptre, et ma gloire, et ma vie. 
Des maux qu'elle a soufferts elle accuse ma soeur; 
Je sais qu'elle a pour elle une invincible horreur; 
C'en est assez: ma soeur, aujourd'hui renvoyée, 
A ses chers intérêts sera sacrifiée. 
Je laisse à Mariamne un pouvoir absolu... 

MAZAEL.

Quoi! seigneur, vous voulez... 

HÉRODE.

                                  Oui, je l'ai résolu. 
Va la trouver, te dis-je; et surtout à sa vue 
Peins bien le repentir de mon âme éperdue; 
Dis-lui que mes remords égalent ma fureur 
Va, cours, vole, et reviens.... Juste ciel! c'est ma soeur. 

SCÈNE III.
VARUS, HÉRODE, MAZAEL, suite.

HÉRODE.

Avant que sur mon front je mette la couronne, 
Que m'ôta la fortune et que César me donne, 
Je viens en rendre hommage au héros dont la voix 
De Rome en ma faveur a fait pencher le choix. 
De vos lettres, seigneur, les heureux témoignages 
D'Auguste et du sénat m'ont gagné les suffrages; 
Et pour premier tribut, j'apporte à vos genoux 
Un sceptre que ma main n'eût point porté sans vous. 
Je vous dois encor plus: vos soins, votre présence, 
De mon peuple indocile ont dompté l'insolence; 
Vos succès m'ont appris l'art de le gouverner; 
Et m'instruire était plus que de me couronner. 
Sur vos derniers bienfaits excusez mon silence; 
Je sais ce qu'en ces lieux a fait votre prudence; 
Et, trop plein de mon trouble et de mon repentir, 
Je ne puis à vos yeux que me taire et souffrir. 

VARUS.

Puisqu'aux yeux du sénat vous avez trouvé grâce, 
Sur le trône aujourd'hui reprenez votre place. 
Régnez: César le veut. Je remets en vos mains 
L'autorité qu'aux rois permettent les Romains. 
J'ose espérer de vous qu'un règne heureux et juste 
Justifiera mes soins et les bontés d'Auguste; 
Je ne me flatte pas de savoir enseigner 
A des rois tels que vous le grand art de régner. 
On vous a vu longtemps, dans la paix, dans la guerre, 
En donner des leçons au reste de la terre: 
Votre gloire en un mot ne peut aller plus loin; 
Mais il est des vertus dont vous avez besoin. 
Voici le temps surtout que sur ce qui vous touche 
L'austère vérité doit passer par ma bouche; 
D'autant plus qu'entouré de flatteurs assidus, 
Puisque vous êtes roi, vous ne l'entendrez plus. 
   On vous a vu longtemps, respecté dans l'Asie, 
Régner avec éclat, mais avec barbarie: 
Craint de tous vos sujets; admiré, mais haï; 
Et par vos flatteurs même à regret obéi. 
Jaloux d'une grandeur avec peine achetée, 
Du sang de vos parents vous l'avez cimentée. 
Je ne dis rien de plus: mais vous devez songer 
Qu'il est des attentats que César peut venger; 
Qu'il n'a point en vos mains mis son pouvoir suprême 
Pour régner en tyran sur un peuple qu'il aime; 
Et que, du haut du trône, un prince en ses États 
Est comptable aux Romains du moindre de ses pas. 
Croyez-moi: la Judée est lasse de supplices; 
Vous en fûtes l'effroi; soyez-en les délices. 
Vous connaissez le peuple: on le change en un jour; 
Il prodigue aisément sa haine et son amour 
Si la rigueur l'aigrit, la clémence l'attire. 
Enfin souvenez-vous, en reprenant l'empire, 
Que Rome à l'esclavage a pu vous destiner, 
Et du moins apprenez de Rome à pardonner. 

HÉRODE.

Oui, seigneur, il est vrai que les destins sévères 
M'ont souvent arraché des rigueurs nécessaires. 
Souvent, vous le savez, l'intérêt des États 
Dédaigne la justice et veut des attentats. 
Rome, que l'univers avec frayeur contemple, 
Rome, dont vous voulez que je suive l'exemple, 
Aux rois qu'elle gouverne a pris soin d'enseigner 
Comme il faut qu'on la craigne, et comme il faut régner. 
De ses proscriptions nous gardons la mémoire: 
César même, César au comble de la gloire, 
N'eût point vu l'univers à ses pieds prosterné, 
Si sa bonté facile eût toujours pardonné. 
Ce peuple de rivaux, d'ennemis, et de traîtres, 
Ne pouvait... 

VARUS.

                    Arrêtez, et respectez vos maîtres: 
Ne leur reprochez point ce qu'ils ont réparé: 
Et, du sceptre aujourd'hui par leurs mains honoré, 
Sans rechercher en eux cet exemple funeste, 
Imitez leurs vertus, oubliez tout le reste. 
Sur votre trône assis, ne vous souvenez plus 
Que des biens que sur vous leurs mains ont répandus. 
Gouvernez en bon roi, si vous voulez leur plaire. 
Commencez par chasser ce flatteur mercenaire 
Qui, du masque imposant d'une feinte bonté, 
Cache un coeur ténébreux par le crime infecté. 
C'est lui qui, le premier, écarta de son maître 
Des coeurs infortunés, qui vous cherchaient peut-être. 
Le pouvoir odieux dont il est revêtu 
A fait fuir devant vous la timide vertu. 
Il marche, accompagné de délateurs perfides, 
Qui, des tristes Hébreux inquisiteurs avides, 
Par cent rapports honteux, par cent détours abjects, 
Trafiquent avec lui du sang de vos sujets. 
Cessez; n'honorez plus leurs bouches criminelles 
D'un prix que vous devez à des sujets fidèles. 
De tous ces délateurs le secours tant vanté 
Fait la honte du trône, et non la sûreté. 
Pour Salome, seigneur, vous devez la connaître: 
Et si vous aimez tant à gouverner en maître, 
Confiez à des coeurs plus fidèles pour vous 
Ce pouvoir souverain dont vous êtes jaloux. 
Après cela, seigneur, je n'ai rien à vous dire; 
Reprenez désormais les rênes de l'empire; 
De Tyr à Samarie allez donner la loi: 
Je vous parle en Romain, songez à vivre en roi. 

SCÈNE IV.
HÉRODE, MAZAEL

MAZAEL.

Vous avez entendu ce superbe langage, 
Seigneur; souffrirez-vous qu'un préteur vous outrage, 
Et que dans votre cour il ose impunément... 

HÉRODE, à sa suite.

Sortez, et qu'en ces lieux on nous laisse un moment. 
(A Mazaël.)
Tu vois ce qu'il m'en coûte, et sans doute on peut croire 
Que le joug des Romains offense assez ma gloire; 
Mais je règne à ce prix. Leur orgueil fastueux 
Se plaît à voir les rois s'abaisser devant eux. 
Leurs dédaigneuses mains jamais ne nous couronnent 
Que pour mieux avilir les sceptres qu'ils nous donnent, 
Pour avoir des sujets qu'ils nomment souverains, 
Et sur des fronts sacrés signaler leurs dédains. 
Il m'a fallu dans Rome, avec ignominie, 
Oublier cet éclat tant vanté dans l'Asie: 
Tel qu'un vil courtisan, dans la foule jeté, 
J'allais des affranchis caresser la fierté; 
J'attendais leurs moments, je briguais leurs suffrages; 
Tandis qu'accoutumés à de pareils hommages, 
Au milieu de vingt rois à leur cour assidus, 
A peine ils remarquaient un monarque de plus. 
   Je vis César enfin: je sus que son courage 
Méprisait tous ces rois qui briguaient l'esclavage. 
Je changeai ma conduite: une noble fierté 
De mon rang avec lui soutint la dignité. 
Je fus grand sans audace, et soumis sans bassesse; 
César m'en estima; j'en acquis sa tendresse; 
Et bientôt, dans sa cour appelé par son choix, 
Je marchai distingué dans la foule des rois. 
Ainsi, selon les temps, il faut qu'avec souplesse 
Mon courage docile ou s'élève ou s'abaisse. 
Je sais dissimuler, me venger et souffrir; 
Tantôt parler en maître, et tantôt obéir. 
Ainsi j'ai subjugué Solime et l'Idumée, 
Ainsi j'ai fléchi Rome à ma perte animée; 
Et toujours enchaînant la fortune à mon char, 
J'étais ami d'Antoine, et le suis de César. 
Heureux, après avoir avec tant d'artifice 
Des destins ennemis corrigé l'injustice, 
Quand je reviens en maître à l'Hébreu consterné 
Montrer encor le front que Rome a couronné! 
Heureux, si de mon coeur la faiblesse immortelle 
Ne mêlait à ma gloire une honte éternelle! 
Si mon fatal penchant n'aveuglait pas mes yeux! 
Si Mariamne enfin n'était point en ces lieux! 

MAZAEL.

Quoi! seigneur, se peut-il que votre âme abusée 
De ce feu malheureux soit encore embrasée? 

HÉRODE.

Que me demandes-tu? ma main, ma faible main 
A signé son arrêt, et l'a changé soudain. 
Je cherche à la punir; je m'empresse à l'absoudre; 
Je lance en même temps et je retiens la foudre; 
Je mêle malgré moi son nom dans mes discours. 
Et tu peux demander si je l'aime toujours! 

MAZAEL.

Seigneur, a-t-elle au moins cherché votre présence? 

HÉRODE.

Non... j'ai cherché la sienne... 

MAZAEL.

                                  Eh quoi! son arrogance!... 
A-t-elle en son palais dédaigné de vous voir? 

HÉRODE.

Mazaël, je l'ai vue; et c'est mon désespoir, 
Honteux, plein de regret de ma rigueur cruelle, 
Interdit et tremblant, j'ai paru devant elle. 
Ses regards, il est vrai, n'étaient point enflammés 
Du courroux dont souvent je les ai vus armés. 
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 
Ces cris désespérés, ces mouvements d'horreur 
Dont il fallut longtemps essuyer la fureur, 
Quand par un coup d'État peut-être trop sévère, 
J'eus fait assassiner et son père et son frère. 
De ses propres périls son coeur moins agité 
M'a surpris aujourd'hui par sa tranquillité. 
Ses beaux yeux, dont l'éclat n'eut jamais tant de charmes, 
S'efforçaient devant moi de me cacher leurs larmes. 
J'admirais en secret sa modeste douleur: 
Qu'en cet état, ô ciel! elle a tonché mon coeur! 
Combien je détestais ma fureur homicide! 
Je ne le cèle point: plein d'un zèle timide, 
Sans rougir, à ses pieds je me suis prosterné: 
J'adorais cet objet que j'avais condamné. 
Hélas! mon désespoir la fatiguait encore; 
Elle se détournait d'un époux qu'elle abhorre; 
Ses regards inquiets n'osaient tomber sur moi; 
Et tout, jusqu'à mes pleurs, augmentait son effroi. 

MAZAEL.

Sans doute elle vous hait; sa haine envenimée 
Jamais par vos bontés ne sera désarmée: 
Vos respects dangereux nourrissent sa fierté. 

HÉRODE.

Elle me hait! Ah dieux! je l'ai trop mérité; 
Je n'en murmure point: ma jalouse furie 
A de malheurs sans nombre empoisonné sa vie. 
J'ai dans le sein d'un père enfoncé le couteau, 
Je suis son ennemi, son tyran, son bourreau. 
Je lui pardonne, hélas! dans le sort qui l'accable, 
De hair à ce point un époux si coupable. 

MAZAEL.

Étouffez les remords dont vous êtes pressé; 
Le sang de ses parents fut justement versé. 
Les rois sont affranchis de ces règles austères 
Que le devoir inspire aux âmes ordinaires. 

HÉRODE.

Mariamne me hait! Cependant autrefois, 
Quand ce fatal hymen te rangea sous mes lois, 
O reine! s'il se peut, que ton coeur s'en souvienne, 
Ta tendresse en ce temps fut égale à la mienne. 
Au milieu des périls, son généreux amour 
Aux murs de Massada me conserva le jour 
Mazaël, se peut-il que d'une ardeur si sainte 
La flamme sans retour soit pour jamais éteinte? 
Le coeur de Mariamne est-il fermé pour moi? 

MAZAEL.

Seigneur, m'est-il permis de parler à mon roi? 

HÉRODE.

Ne me déguise rien, parle; que faut-il faire? 
Comment puis-je adoucir sa trop juste colère? 
Par quel charme, à quel prix puis-je enfin l'apaiser? 

MAZAEL.

Pour la fléchir, seigneur, il la faut mépriser 
Des superbes beautés tel est le caractère. 
Sa rigueur se nourrit de l'orgueil de vous plaire; 
Sa main, qui vous enchaîne, et que vous caressez, 
Appesantit le joug sous qui vous gémissez. 
Osez humilier son imprudente audace, 
Forcez cette âme altière à vous demander grâce; 
Par un juste dédain songez à l'accabler, 
Et que devant son maître elle apprenne à trembler. 
Quoi donc! ignorez-vous tout ce que l'on publie? 
Cet Hérode, dit-on, si vanté dans l'Asie, 
Si grand dans ses exploits, si grand dans ses desseins, 
Qui sut dompter l'Arabe et fléchir les Romains, 
Aux pieds de son épouse, esclave sur son trône, 
Reçoit d'elle en tremblant les ordres qu'il nous donne! 

HÉRODE.

Malheureux, à mon coeur cesse de retracer 
Ce que de tout mon sang je voudrais effacer 
Ne me parle jamais de ces temps déplorables. 
Mes rigueurs n'ont été que trop impitoyables, 
Je n'ai que trop bien mis mes soins à l'opprimer; 
Le ciel, pour m'en punir, me condamne à l'aimer. 
Ses chagrins, sa prison, la perte de son père, 
Les maux que je lui fais, me la rendent plus chère. 
Enfin, c'est trop vous craindre et trop vous déchirer, 
Mariamne, en un mot, je veux tout réparer. 
Va la trouver: dis-lui que mon âme asservie 
Met à ses pieds mon sceptre, et ma gloire, et ma vie. 
Des maux qu'elle a soufferts elle accuse ma soeur; 
Je sais qu'elle a pour elle une invincible horreur; 
C'en est assez: ma soeur, aujourd'hui renvoyée, 
A ses chers intérêts sera sacrifiée. 
Je laisse à Mariamne un pouvoir absolu... 

MAZAEL.

Quoi! seigneur, vous voulez... 

HÉRODE.

                                  Oui, je rai résolu. 
Va la trouver, te dis-je; et surtout à sa vue 
Peins bien le repentir de mon âme éperdue; 
Dis-lui que mes remords égalent ma fureur 
Va, cours, vole, et reviens.... Juste ciel! c'est ma soeur. 

 

VARIANTES CONTENANT

LES CHANGEMENTS OCCASIONNÉS PAR LA SUBSTITUTION

DU RÔLE DE SOHÊME A CELUI DE VARUS(19).

ACTE PREMIER.

SCÈNE I.
SALOME, MAZAEL.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . ont pleuré leur erreur. 

SALOME.

Vous ne vous trompiez point; Hérode va paraître 
L'indocile Sion va trembler sous son maître. 
Il enchaîne à jamais la fortune à son char; 
Le favori d'Antoine est l'ami de César. 
Sa politique habile, égale à son courage, 
De sa chute imprévue a réparé l'outrage. 
Le sénat le couronne. 

MAZAEL.

                                  Eh! que deviendrez-vous! 
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . et tombait à ses pieds. 
Il est vrai que dans Rome, éloigné de sa vue, 
Sa chaîne de si loin semblait être rompue. 
Mais c'en est fait, madame, il rentre en ses États. 
Il l'aimait, il verra ses dangereux appas. 
Ces yeux toujours puissants, toujours sûrs de lui plaire, 
Reprendront malgré vous leur empire ordinaire; 
Et tous ses ennemis, bientôt humiliés, 
A ses moindres regards seront sacrifiés. 
Otons-lui, croyez-moi, l'intérêt de nous nuire; 
Songeons à la gagner, n'ayant pu la détruire; 
Et par de vains respects, par des soins assidus... 

SALOME.

Il est d'autres moyens de ne la craindre plus. 

MAZAEL.

Quel est donc ce dessein? Que prétendez-vous dire? 

SALOME.

Peut-être en ce moment notre ennemie expire, 

MAZAEL.

D'un coup si dangereux osez-vous vous charger, 
Sans que le roi... 

SALOME.

                                  Le roi consent à me venger. 
Zarès est arrivé, Zarès est dans Solime; 
Ministre de ma haine, il attend sa victime;
Le lieu, le temps, le bras, tout est choisi par lui 
Il vint hier de Rome, et nous venge aujourd'hui. 

MAZAEL.

Quoi! vous avez enfin gagné cette victoire? 
Quoi! malgré son amour, Hérode a pu vous croire? 
Il vous la sacrifie! Il prend de vous des lois! 

SALOME.

Je puis encor sur lui bien moins que tu ne crois. 
Pour arracher de lui cette lente vengeance, 
Il m'a fallu choisir le temps de son absence. 
Tant qu'Hérode en ces lieux demeurait exposé 
Aux charmes dangereux qui l'ont tyrannisé, 
Mazaël, tu m'as vue, avec inquiétude, 
Traîner de mon destin la triste incertitude. 
Quand par mille détours assurant mes succès, 
De son coeur soupçonneux j'avais trouvé l'accès, 
Quand je croyais son âme à moi seule rendue, 
Il voyait Mariamne, et j'étais confondue: 
Un coup d'oeil renversait ma brigue et mes desseins. 
La reine a vu cent fois mon sort entre ses mains: 
Et si sa politique avait avec adresse 
D'un époux amoureux ménagé la tendresse, 
Cet ordre, cet arrêt prononcé par son roi, 
Ce coup que je lui porte aurait tombé sur moi. 
Mais son farouche orgueil a servi ma vengeance: 
J'ai su mettre à profit sa fatale imprudence: 
Elle a voulu se perdre, et je n'ai fait enfin 
Que lui lancer les traits qu'a préparés sa main. 
Tu te souviens assez de ce temps plein d'alarmes, 
Lorsqu'un bruit si funeste à l'espoir de nos armes 
Apprit à l'Orient étonné de son sort 
Qu'Auguste était vainqueur, et qu'Antoine était mort. 
Tu sais comme à ce bruit nos peuples se troublèrent; 
De l'orient vaincu les monarques tremblèrent: 
Mon frère, enveloppé dans ce commun malheur, 
Crut perdre sa couronne avec son protecteur. 
Il fallut, sans s'armer d'une inutile audace, 
Au vainqueur de la terre aller demander grâce. 
Rappelle en ton esprit ce jour infortuné; 
Songe à quel désespoir Hérode abandonné 
Vit son épouse altière, abhorrant ses approches, 
Détestant ses adieux, l'accablant de reproches, 
Redemander encore, en ce moment cruel, 
Et le sang de son frère, et le sang paternel. 
Hérode auprès de moi vint déplorer sa peine; 
Je saisis cet instant précieux à ma haine; 
Dans son coeur déchiré je repris mon pouvoir; 
J'enflammai son courroux, j'aigris son désespoir; 
J'empoisonnai le trait dont il sentait l'atteinte. 
Tu le vis plein de trouble, et d'horreur, et de crainte, 
Jurer d'exterminer les restes dangereux 
D'un sang toujours trop cher aux perfides Hébreux: 
Et, dès ce même instant, sa facile colère 
Déshérita les fils et condamna la mère. 
   Mais sa fureur encor flattait peu mes souhaits; 
L'amour qui la causait en repoussait les traits: 
De ce fatal objet telle était la puissance, 
Un regard de l'ingrate arrêtait sa vengeance.
Je pressai son départ; il partit, et depuis, 
Mes lettres chaque jour ont nourri ses ennuis. 
Ne voyant plus la reine, il vit mieux son outrage: 
Il eut honte en secret de son peu de courage; 
De moment en moment ses yeux se sont ouverts; 
J'ai levé le bandeau qui les avait couverts. 
Zarès, étudiant le moment favorable, 
A peint à son esprit cette reine implacable, 
Son crédit, ses amis, ces Juifs séditieux, 
Du sang asmonéen partisans factieux. 
J'ai fait plus; j'ai moi-même armé sa jalousie: 
Il a craint pour sa gloire, il a craint pour sa vie. 
Tu sais que dès longtemps, en butte aux trahisons, 
Son coeur de toutes parts est ouvert aux soupçons: 
Il croit ce qu'il redoute; et, dans sa défiance, 
Il confond quelquefois le crime et l'innocence. 
Enfin j'ai su fixer son courroux incertain 
Il a signé l'arrêt, et j'ai conduit sa main. 

MAZAEL.

Il n'en faut point douter, ce coup est nécessaire: 
Mais avez-vous prévu si ce préteur austère 
Qui sous les lois d'Auguste a remis cet État 
Verrait d'un oeil tranquille un pareil attentat? 
Varus, vous le savez, est ici votre maître. 
En vain le peuple hébreu, prompt à vous reconnaître, 
Tremble encor sous le poids de ce trône ébranlé: 
Votre pouvoir n'est rien, si Rome n'a parlé. 
Avant qu'en ce palais, des mains de Varus même, 
Votre frère ait repris l'autorité suprême, 
Il ne peut, sans blesser l'orgueil du nom romain, 
Dans ses États encore agir en souverain. 
Varus souffrira-t-il que l'on ose à sa vue 
Immoler une reine en sa garde reçue? 
Je connais les Romains: leur esprit irrité 
Vengera le mépris de leur autorité. 
Vous allez sur Hérode attirer la tempête: 
Dans leurs superbes mains la foudre est toujours prête; 
Ces vainqueurs soupçonneux sont jaloux de leurs droits, 
Et surtout leur orgueil aime à punir les rois. 

SALOME.

Non, non, l'heureux Hérode à César a su plaire; 
Varus en est instruit, Varus le considère. 
Croyez-moi, ce Romain voudra le ménager; 
Mais, quoi qu'il fasse enfin, songeons à nous venger. 
Je touche à ma grandeur, et je crains ma disgrâce; 
Demain, dès aujourd'hui, tout peut changer de face. 
Qui sait même, qui sait, si, passé ce moment, 
Je pourrai satisfaire à mon ressentiment? 
Qui nous a répondu qu'Hérode en sa colère 
D'un esprit si constant jusqu'au bout persévère? 
Je connais sa tendresse, il la faut prévenir, 
Et ne lui point laisser le temps du repentir. 
Qu'après Rome menace, et que Varus foudroie; 
Leur courroux passager troublera peu ma joie: 
Mes plus grands ennemis ne sont pas les Romains 
Mariamne en ces lieux est tout ce que je crains 
Il faut que je périsse, ou que je la prévienne; 
Et si je n'ai sa tête, elle obtiendra la mienne. 
Mais Varus vient à nous: il le faut éviter. 
Zarès à mes regards devait se présenter; 
Je vais l'attendre: allez, et qu'aux moindres alarmes 
Mes soldats en secret puissent prendre les armes. 

SCÈNE II.
VARUS, ALBIN, MAZAEL, SUITE DE VARUS

VARUS.

Salome et Mazaël semblent fuir devant moi; 
Dans leurs yeux étonnés je lis leur juste effroi: 
Le crime à mes regards doit craindre de paraître. 
Mazaël, demeurez. Mandez à votre maître 
Que ses cruels desseins sont déjà découverts; 
Que son ministre infâme est ici dans les fers; 
Et que Varus peut-être, au milieu des supplices, 
Eût dû faire expirer ce monstre.... et ses complices. 
Mais je respecte Hérode assez pour me flatter 
Qu'il connaîtra le piège où l'on veut l'arrêter; 
Qu'un jour il punira les traîtres qui l'abusent, 
Et vengera sur eux la vertu qu'ils accusent. 
Vous, si vous m'en croyez, pour lui, pour son honneur, 
Calmez de ses chagrins la honteuse fureur: 
Ne l'empoisonnez plus de vos lâches maximes. 
Songez que les Romains sont les vengeurs des crimes; 
Que Varus vous connaît; qu'il commande en ces lieux, 
Et que sur vos complots il ouvrira les yeux. 
Allez: que Mariamne en reine soit servie, 
Et respectez ses lois si vous aimez la vie. 

MAZAEL.

Seigneur... 

VARUS.

                       Vous entendez mes ordres absolus; 
Obéissez, vous dis-je, et ne répliquez plus. 

SCÈNE III.
VARUS, ALBIN.

VARUS.

Ainsi donc, sans tes soins, sans ton avis fidèle, 
Mariamne expirait sous cette main cruelle? 

ALBIN.

Le retour de Zarès n'était que trop suspect: 
Le soin mystérieux d'éviter votre aspect, 
Son trouble, son effroi fut mon premier indice. 

VARUS.

Que ne te dois-je point pour un si grand service! 
C'est par toi qu'elle vit: c'est par toi que mon coeur 
A goûté, cher Albin, ce solide bonheur, 
Ce bien si précieux pour un coeur magnanime, 
D'avoir pu secourir la vertu qu'on opprime. 

ALBIN.

Je reconnais Varus à ces soins généreux: 
Votre bras fut toujours l'appui des malheureux. 
Quand de Rome en vos mains vous portiez le tonnerre, 
Vous étiez occupé du bonheur de la terre. 
Puissiez-vous seulement écouter en ce jour, etc. 
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 

ALBIN.

Ainsi l'amour trompeur dont vous sentez la flamme, 
Se déguise en vertu pour mieux vaincre votre âme; 
Et ce feu malheureux... 

VARUS.

                                  Je ne m'en défends pas: 
L'infortuné Varus adore ses appas: 
Je l'aime, il est trop vrai; mon âme toute nue 
Ne craint point, cher Albin, de paraître à ta vue; 
Juge si son péril a dû troubler mon coeur; 
Moi, qui borne à jamais mes voeux à son bonheur; 
Moi, qui rechercherais la mort la plus affreuse, 
Si ma mort un moment pouvait la rendre heureuse! 

ALBIN.

Seigneur, que dans ces lieux ce grand coeur est changé! 
Qu'il venge bien l'amour qu'il avait outragé! 
Je ne reconnais plus ce Romain si sévère 
Qui, parmi tant d'objets empressés à lui plaire, 
N'a jamais abaissé ses superbes regards 
Sur ces beautés que Rome enferme en ses remparts. 

VARUS.

Ne t'en étonne point; tu sais que mon courage 
A la seule vertu réserva son hommage. 
Dans nos murs corrompus, ces coupables beautés 
Offraient de vains attraits à mes yeux révoltés; 
Je fuyais leurs complots, leurs brigues éternelles, 
Leurs amours passagers, leurs vengeances cruelles. 
Je voyais leur orgueil, accru du déshonneur, 
Se montrer triomphant sur leur front sans pudeur; 
L'altière ambition, l'intérêt, l'artifice, 
La folle vanité, le frivole caprice, 
Chez les Romains séduits prenant le nom d'amour, 
Gouverner Rome entière, et régner tour à tour. 
J'abhorrais, il est vrai, leur indigne conquête; 
A leur joug odieux je dérobais ma tête: 
L'amour dans l'Orient fut enfin mon vainqueur. 
De la triste Syrie établi gouverneur, 
J'arrivai dans ces lieux, quand le droit de la guerre 
Eut au pouvoir d'Auguste abandonné la terre, 
Et qu'Hérode à ses pieds, au milieu de cent rois, 
De son sort incertain vint attendre des lois. 
Lieu funeste à mon coeur! malheureuse contrée! 
C'est là que Mariamne à mes yeux s'est montrée. 
L'univers était plein du bruit de ses malheurs; 
Son parricide époux faisait couler ses pleurs. 
Ce roi, si redoutable au reste de l'Asie, 
Fameux par ses exploits et par sa jalousie, 
Prudent, mais soupçonneux, vaillant, mais inhumain, 
Au sein de son beau-père avait trempé sa main. 
Sur ce trône sanglant, il laissait en partage 
A la fille des rois la honte et l'esclavage. 
Du sort qui la poursuit tu connais la rigueur; 
Sa vertu, cher Albin, surpasse son malheur. 
Loin de la cour des rois, la vérité proscrite, 
L'aimable vérité sur ses lèvres habite: 
Son unique artifice est le soin généreux 
D'assurer des secours aux jours des malheureux; 
Son devoir est sa loi; sa tranquille innocence 
Pardonne à son tyran, méprise sa vengeance, 
Et près d'Auguste encore implore mon appui 
Pour ce barbare époux qui l'immole aujourd'hui. 
   Tant de vertus enfin, de malheurs et de charmes, 
Contre ma liberté sont de trop fortes armes. 
Je l'aime, cher Albin, mais non d'un fol amour 
Que le caprice enfante et détruise en un jour; 
Non d'une passion que mon âme troublée 
Reçoive avidement, par les sens aveuglée. 
Ce coeur qu'elle a vaincu, sans l'avoir amolli, 
Par un amour honteux ne s'est point avili; 
Et plein du noble feu que sa vertu m'inspire, 
Je prétends la venger, et non pas la séduire. 

ALBIN.

Mais si le roi, seigneur, a fléchi les Romains? 
S'il rentre en ses États?... 

VARUS.