|
JOCASTE.
Oui, j'attends Philoctète, et je veux qu'en ces
lieux
Pour la dernière fois il paraisse à mes
yeux.
ÉGINE.
Madame vous savez jusqu'à quelle insolence
Le peuple a de ses cris fait monter la licence:
Ces Thébains, que la mort assiège à
tout moment,
N'attendent leur salut que de son châtiment;
Vieillards, femmes, enfants, que leur malheur accable,
Tous sont intéressés à le trouver
coupable.
Vous entendez d'ici leurs cris séditieux;
Ils demandent son sang de la part de nos dieux.
Pourrez-vous résister à tant de violence?
Pourrez-vous le servir et prendre sa défense?
JOCASTE.
Moi! si je la prendrai? Dussent tous les Thébains
Porter jusque sur moi leurs parricides mains,
Sous ces murs tout fumants dussé-je être
écrasée,
Je ne trahirai point l'innocence accusée.
Mais une juste crainte occupe mes esprits:
Mon coeur de ce héros fut autrefois épris;
On le sait: on dira que je lui sacrifie
Ma gloire, mes époux, mes dieux, et ma patrie;
Que mon coeur brûle encore.
ÉGINE.
Ah! calmez cet effroi:
Cet amour malheureux n'eut de témoin que moi;
Et jamais...
JOCASTE.
Que dis-tu? crois-tu qu'une princesse
Puisse jamais cacher sa haine ou sa tendresse?
Des courtisans sur nous les inquiets regards
Avec avidité tombent de toutes parts;
A travers les respects leurs trompeuses souplesses
Pénètrent dans nos coeurs et cherchent
nos faiblesses;
A leur malignité rien n'échappe et ne fuit;
Un seul mot, un soupir, un coup d'oeil nous trahit;
Tout parle contre nous, jusqu'à notre silence;
Et quand leur artifice et leur persévérance
Ont enfin, malgré nous, arraché nos secrets,
Alors avec éclat leurs discours indiscrets,
Portant sur notre vie une triste lumière,
Vont de nos passions remplir la terre entière.
ÉGINE.
Eh! qu'avez-vous, madame, à craindre de leurs coups?
Quels regards si perçants sont dangereux pour
vous?
Quel secret pénétré peut flétrir
votre gloire?
Si l'on sait votre amour, on sait votre victoire:
On sait que la vertu fut toujours votre appui.
JOCASTE.
Et c'est cette vertu qui me trouble aujourd'hui.
Peut-être, à m'accuser toujours prompte
et sévère,
Je porte sur moi-même un regard trop austère;
Peut-être je me juge avec trop de rigueur:
Mais enfin Philoctète a régné sur
mon coeur;
Dans ce coeur malheureux son image est tracée,
La vertu ni le temps ne l'ont point effacée:
Que dis-je? je ne sais, quand je sauve ses jours,
Si la seule équité m'appelle à son
secours;
Ma pitié me paraît trop sensible et trop
tendre;
Je sens trembler mon bras tout prêt à le
défendre;
Je me reproche enfin mes bontés et mes soins:
Je le servirais mieux si je l'eusse aimé moins.
ÉGINE.
Mais voulez-vous qu'il parte?
JOCASTE.
Oui, je le veux sans doute,
C'est ma seule espérance; et pour peu qu'il m'écoute,
Pour peu que ma prière ait sur lui de pouvoir,
Il faut qu'il se prépare à ne plus me revoir.
De ces funestes lieux qu'il s'écarte, qu'il fuie,
Qu'il sauve en s'éloignant et ma gloire et sa
vie.
Mais qui peut l'arrêter? Il devrait être
ici.
Chère Égine, va, cours.
SCÈNE II.
JOCASTE, PHILOCTÈTE,
ÉGINE.
JOCASTE.
Ah! prince, vous voici!
Dans le mortel effroi dont mon âme est émue,
Je ne m'excuse point de chercher votre vue:
Mon devoir, il est vrai, m'ordonne de vous fuir(98);
Je dois vous oublier, et non pas vous trahir:
Je crois que vous avez le sort qu'on vous apprête.
PHILOCTÈTE.
Un vain peuple en tumulte a demandé ma tête:
Il souffre, il est injuste, il faut lui pardonner(99).
JOCASTE.
Gardez à ses fureurs de vous abandonner.
Partez; de votre sort vous êtes encor maître;
Mais ce moment, seigneur, est le dernier peut-être
Où je puis vous sauver d'un indigne trépas.
Fuyez; et loin de moi précipitant vos pas,
Pour prix de votre vie heureusement sauvée,
Oubliez que c'est moi qui vous l'ai conservée.
PHILOCTÈTE.
Daignez montrer, madame, à mon coeur agité
Moins de compassion et plus de fermeté;
Préférez, comme moi, mon honneur à
ma vie;
Commandez que je meure, et non pas que je fuie;
Et ne me forcez point, quand je suis innocent,
A devenir coupable en vous obéissant.
Des biens que m'a ravis la colère céleste,
Ma gloire, mon honneur est le seul qui me reste;
Ne m'ôtez pas ce bien dont je suis si jaloux,
Et ne m'ordonnez pas d'être indigne de vous.
J'ai vécu, j'ai rempli ma triste destinée,
Madame: à votre époux ma parole est donnée;
Quelque indigne soupçon qu'il ait conçu
de moi,
Je ne sais point encor comme on manque de foi.
JOCASTE.
Seigneur, au nom des dieux, au nom de cette flamme
Dont la triste Jocaste avait touché votre âme,
Si d'une si parfaite et si tendre amitié
Vous conservez encore un reste de pitié,
Enfin, s'il vous souvient que, promis l'un à l'autre,
Autrefois mon bonheur a dépendu du vôtre,
Daignez sauver des jours de gloire environnés,
Des jours à qui les miens ont été
destinés.
PHILOCTÈTE.
Je vous les consacrai; je veux que leur carrière(100)
De vous, de vos vertus, soit digne tout entière.
J'ai vécu loin de vous; mais mon sort est trop
beau
Si j'emporte en mourant votre estime au tombeau.
Qui sait même, qui sait si d'un regard propice
Le ciel ne verra point ce sanglant sacrifice?
Qui sait si sa clémence, au sein de vos États,
Pour m'immoler à vous n'a point conduit mes pas?
Peut-être il me devait cette grâce infinie
De conserver vos jours aux dépens de ma vie;
Peut-être d'un sang pur il peut se contenter,
Et le mien vaut du moins qu'il daigne l'accepter.
SCÈNE III.
OEDIPE, JOCASTE, PHILOCTÈTE,
ÉGINE, ARASPE; suite.
OEDIPE.
Prince, ne craignez point l'impétueux caprice
D'un peuple dont la voix presse votre supplice:
J'ai calmé son tumulte, et même contre lui
Je vous viens, s'il le faut, présenter mon appui.
On vous a soupçonné; le peuple a dû
le faire.
Moi qui ne juge point ainsi que le vulgaire,
Je voudrais que, perçant un nuage odieux,
Déjà votre innocence éclatât
à leurs yeux(101).
Mon esprit incertain, que rien n'a pu résoudre,
N'ose vous condamner, mais ne peut vous absoudre.
C'est au ciel que j'implore à me déterminer.
Ce ciel enfin s'apaise, il veut nous pardonner;
Et bientôt, retirant la main qui nous opprime,
Par la voix du grand-prêtre il nomme la victime;
Et je laisse à nos dieux, plus éclairés
que nous,
Le soin de décider entre mon peuple et vous.
PHILOCTÈTE.
Votre équité, Seigneur, est inflexible et
pure(102);
Mais l'extrême justice est une extrême injure:
Il n'en faut pas toujours écouter la rigueur.
Des lois que nous suivons la première est l'honneur,
Je me suis vu réduit à l'affront de répondre
A de vils délateurs que j'ai trop su confondre.
Ah! sans vous abaisser à cet indigne soin,
Seigneur, il suffisait de moi seul pour témoin:
C'était, c'était assez d'examiner ma vie;
Hercule appui des dieux, et vainqueur de l'Asie,
Les monstres, les tyrans, qu'il m'apprit à dompter,
Ce sont là les témoins qu'il me faut confronter.
De vos dieux cependant interrogez l'organe:
Nous apprendrons de lui si leur voix me condamne.
Je n'ai pas besoin d'eux, et j'attends leur arrêt
Par pitié pour ce peuple, et non par intérêt.
SCÈNE IV.
OEDIPE, JOCASTE, LE GRAND-PRÊTRE,
ARASPE, PHILOCTÈTE, ÉGINE,
SUITE, LE CHOEUR(103).
OEDIPE.
Eh bien! les dieux, touchés des voeux qu'on leur
adresse,
Suspendent-ils enfin leur fureur vengeresse?
Quelle main parricide a pu les offenser?
PHILOCTÈTE.
Parlez, quel est le sang que nous devons verser?
LE GRAND-PRÊTRE.
Fatal présent du ciel! science malheureuse!
Qu'aux mortels curieux vous êtes dangereuse!
Plût aux cruels destins qui pour moi sont ouverts,
Que d'un voile éternel mes yeux fussent couverts!
PHILOCTÈTE.
Eh bien! que venez-vous annoncer de sinistre?
OEDIPE.
D'une haine éternelle êtes-vous le ministre?
PHILOCTÈTE.
Ne craignez rien.
OEDIPE.
Les dieux veulent-ils mon trépas?
LE GRAND-PRÊTRE, à
OEDIPE.
Ah! si vous m'en croyez, ne m'interrogez pas;
OEDIPE.
Quel que soit le destin que le ciel nous annonce,
Le salut des Thébains dépend de sa réponse.
PHILOCTÈTE.
Parlez.
OEDIPE.
Ayez pitié de tant de malheureux;
Songez qu'Oedipe...
LE GRAND-PRÊTRE.
Oedipe est plus à plaindre qu'eux.
PREMIER PERSONNAGE DU CHOEUR.
Oedipe a pour son peuple une amour paternelle;
Nous joignons à sa voix notre plainte éternelle.
Vous à qui le ciel parle, entendez nos clameurs.
DEUXIÈME PERSONNAGE DU
CHOEUR.
Nous mourons, sauvez-nous, détournez ses fureurs;
Nommez cet assassin, ce monstre, ce perfide.
PREMIER PERSONNAGE DU CHOEUR.
Nos bras vont dans son sang laver son parricide.
LE GRAND-PRÊTRE.
Peuples infortunés, que me demandez-vous?
PREMIER PERSONNAGE DU CHOEUR.
Dites un mot, il meurt, et vous nous sauvez tous.
LE GRAND-PRÊTRE.
Quand vous serez instruits du destin qui l'accable,
Vous frémirez d'horreur au seul nom du coupable.
Le dieu qui par ma voix vous parle en ce moment
Commande que l'exil soit son seul châtiment;
Mais bientôt éprouvant un désespoir
funeste,
Ses mains ajouteront à la rigueur céleste.
De son supplice affreux vos yeux seront surpris,
Et vous croirez vos jours trop payés à
ce prix.
OEDIPE.
Obéissez.
PHILOCTÈTE.
Parlez.
OEDIPE.
C'est trop de résistance.
LE GRAND-PRÊTRE, à
OEDIPE.
C'est vous qui me forcez à rompre le silence.
OEDIPE.
Que ces retardements allument mon courroux!
LE GRAND-PRÊTRE.
Vous le voulez... eh bien!... c'est...
OEDIPE.
Achève: qui?
LE GRAND-PRÊTRE.
Vous.
OEDIPE.
Moi?
LE GRAND-PRÊTRE.
Vous, malheureux
prince!
DEUXIÈME PERSONNAGE.
Ah! que viens-je d'entendre!
JOCASTE.
Interprète des dieux, qu'osez-vous nous apprendre?
(A Oedipe.)
Qui, vous! de mon époux vous seriez l'assassin?
Vous à qui j'ai donné ma couronne et ma
main?
Non, seigneur, non: des dieux l'oracle nous abuse;
Votre vertu dément la voix qui vous accuse.
PREMIER PERSONNAGE DU CHOEUR.
O ciel, dont le pouvoir préside à notre
sort,
Nommez une autre tête, ou rendez-nous la mort.
PHILOCTÈTE.
N'attendez point, seigneur, outrage pour outrage;
Je ne tirerai point un indigne avantage
Du revers inouï qui vous presse à mes yeux:
Je vous crois innocent malgré la voix des dieux.
Je vous rends la justice enfin qui vous est due,
Et que ce peuple et vous ne m'avez point rendue(104).
Contre vos ennemis je vous offre mon bras;
Entre un pontife et vous je ne balance pas.
Un prêtre, quel qu'il soit, quelque dieu qui l'inspire,
Doit prier pour ses rois, et non pas les maudire.
OEDIPE.
Quel excès de vertu! mais quel comble d'horreur!
L'un parle en demi-dieu, l'autre en prêtre imposteur.
(Au grand-prêtre.)
Voilà donc des autels quel est le privilège!
Grâce à l'impunité, ta bouche sacrilège,
Pour accuser ton roi d'un forfait odieux,
Abuse insolemment du commerce des dieux!
Tu crois que mon courroux doit respecter encore
Le ministère saint que ta main déshonore.
Traître, au pied des autels il faudrait t'immoler,
A l'aspect de tes dieux que ta voix fait parler.
LE GRAND-PRÊTRE.
Ma vie est en vos mains, vous en êtes le maître:
Profitez des moments que vous avez à l'être;
Aujourd'hui votre arrêt vous sera prononcé(105).
Tremblez, malheureux roi, votre règne est passé;
Une invisible main suspend sur votre tête
Le glaive menaçant que la vengeance apprête;
Bientôt, de vos forfaits vous-même épouvanté,
Fuyant loin de ce trône où vous êtes
monté,
Privé des feux sacrés et des eaux salutaires,
Remplissant de vos cris les antres solitaires,
Partout d'un dieu vengeur vous sentirez les coups:
Vous chercherez la mort: la mort fuira de vous.
Le ciel, ce ciel témoin de tant d'objets funèbres,
N'aura plus pour vos yeux que d'horribles ténèbres:
Au crime, au châtiment, malgré vous destiné,
Vous seriez trop heureux de n'être jamais né.
OEDIPE.
J'ai forcé jusqu'ici ma colère à
t'entendre;
Si ton sang méritait qu'on daignât le répandre,
De ton juste trépas mes regards satisfaits
De ta prédiction préviendraient les effets.
Va, fuis, n'excite plus le transport qui m'agite,
Et respecte un courroux que ta présence irrite;
Fuis, d'un mensonge indigne abominable auteur.
LE GRAND-PRÊTRE.
Vous me traitez toujours de traître et d'imposteur:
Votre père autrefois me croyait plus sincère.
OEDIPE.
Arrête: que dis-tu? qui? Polybe mon père...
LE GRAND-PRÊTRE.
Vous apprendrez trop tôt votre funeste sort;
Ce jour va vous donner la naissance et la mort.
Vos destins sont comblés, vous allez vous connaître.
Malheureux! savez-vous quel sang vous donna l'être?
Entouré de forfaits à vous seul réservés,
Savez-vous seulement avec qui vous vivez?
O Corinthe! ô Phocide! exécrable hyménée!
Je vois naître une race impie, infortunée,
Digne de sa naissance, et de qui la fureur
Remplira l'univers d'épouvante et d'horreur.
Sortons.
SCÈNE V.
OEDIPE, PHILOCTÈTE, JOCASTE.
OEDIPE.
Ces derniers mots me rendent immobile:
Je ne sais où je suis; ma fureur est tranquille:
Il me semble qu'un dieu descendu parmi nous,
Maître de mes transports, enchaîne mon courroux,
Et, prêtant au pontife une force divine,
Par sa terrible voix m'annonce ma ruine.
PHILOCTÈTE(106).
Si vous n'aviez, seigneur, à craindre que des rois,
Philoctète avec vous combattrait sous vos lois;
Mais un prêtre est ici d'autant plus redoutable
Qu'il vous perce à nos yeux par un trait respectable.
Fortement appuyé sur des oracles vains,
Un pontife est souvent terrible aux souverains;
Et, dans son zèle aveugle, un peuple opiniâtre,
De ses liens sacrés imbécile idolâtre,
Foulant par piété les plus saintes des
lois,
Croit honorer les dieux en trahissant ses rois;
Surtout quand l'intérêt, père de
la licence,
Vient de leur zèle impie enhardir l'insolence.
OEDIPE.
Ah! Seigneur, vos vertus redoublent mes douleurs:
La grandeur de votre âme égale mes malheurs;
Accablé sous le poids du soin qui me dévore,
Vouloir me soulager, c'est m'accabler encore.
Quelle plaintive voix crie au fond de mon coeur?
Quel crime ai-je commis? Est-il vrai, dieu vengeur?
JOCASTE.
Seigneur, c'en est assez, ne parlons plus de crime;
A ce peuple expirant il faut une victime;
Il faut sauver l'État, et c'est trop différer.
Épouse de Laïus, c'est à moi d'expirer;
C'est à moi de chercher sur l'infernale rive
D'un malheureux époux l'ombre errante et plaintive;
De ses mânes sanglants j'apaiserai les cris;
J'irai.. Puissent les dieux, satisfaits à ce prix,
Contents de mon trépas, n'en point exiger d'autre,
Et que mon sang versé puisse épargner le
vôtre!
OEDIPE.
Vous, mourir! vous, madame! ah! n'est-ce point assez
De tant de maux affreux sur ma tête amassés?
Quittez, reine, quittez ce langage terrible;
Le sort de votre époux est déjà
trop horrible,
Sans que, de nouveaux traits venant me déchirer,
Vous me donniez encor votre mort à pleurer.
Suivez mes pas, rentrons; il faut que j'éclaircisse
Un soupçon que je forme avec trop de justice.
Venez.
JOCASTE.
Comment, seigneur, vous pourriez...
OEDIPE.
Suivez-moi,
Et venez dissiper ou combler mon effroi.
FIN DU TROISIÈME ACTE.
ACTE QUATRIÈME(107).
SCÈNE I.
OEDIPE, JOCASTE.
OEDIPE.
Non, quoi que vous disiez, mon âme inquiétée
De soupçons importuns n'est pas moins agitée.
Le grand-prêtre me gêne, et, prêt à
l'excuser,
Je commence en secret moi-même à m'accuser.
Sur tout ce qu'il m'a dit, plein d'une horreur extrême,
Je me suis en secret interrogé moi-même;
Et mille événements de mon âme effacés
Se sont offerts en foule à mes esprits glacés.
Le passé m'interdit, et le présent m'accable;
Je lis dans l'avenir un sort épouvantable
Et le crime partout semble suivre mes pas.
JOCASTE.
Eh quoi! votre vertu ne vous rassure pas!
N'êtes-vous pas enfin sûr de votre innocence?
OEDIPE.
On est plus criminel quelquefois qu'on ne pense.
JOCASTE.
Ah! d'un prêtre indiscret dédaignant les
fureurs,
Cessez de l'excuser par ces lâches terreurs.
OEDIPE.
Au nom du grand Laïus et du courroux céleste(108),
Quand Laïus entreprit ce voyage funeste,
Avait-il près de lui des gardes, des soldats?
JOCASTE.
Je vous l'ai déjà dit, un seul suivait ses
pas.
OEDIPE.
Un seul homme?
JOCASTE.
Ce roi, plus grand que sa fortune(109),
Dédaignait comme vous une pompe importune;
On ne voyait jamais marcher devant son char(110)
D'un bataillon nombreux le fastueux rempart;
Au milieu des sujets soumis à sa puissance,
Comme il était sans crainte, il marchait sans
défense;
Par l'amour de son peuple il se croyait gardé.
OEDIPE.
O héros! par le ciel aux mortels accordé,
Des véritables rois exemple auguste et rare!
Oedipe a-t-il sur toi porté sa main barbare?
Dépeignez-moi du moins ce prince malheureux.
JOCASTE.
Puisque vous rappelez un souvenir fâcheux,
Malgré le froid des ans, dans sa mâle vieillesse,
Ses yeux brillaient encor du feu de la jeunesse;
Son front cicatrisé sous ses cheveux blanchis(111)
Imprimait le respect aux mortels interdits;
Et si j'ose, seigneur, dire ce que j'en pense,
Laïus eut avec vous assez de ressemblance;
Et je m'applaudissais de retrouver en vous,
Ainsi que les vertus, les traits de mon époux.
Seigneur, qu'a ce discours qui doive vous surprendre?
OEDIPE.
J'entrevois des malheurs que je ne puis comprendre
Je crains que par les dieux le pontife inspiré
Sur mes destins affreux ne soit trop éclairé.
Moi, j'aurais massacré!... Dieux! serait-il possible?
JOCASTE.
Cet organe des dieux est-il donc infaillible?
Un ministère saint les attache aux autels;
Ils approchent des dieux, mais ils sont des mortels;
Pensez-vous qu'en effet, au gré de leur demande,
Du vol de leurs oiseaux la vérité dépende?
Que sous un fer sacré des taureaux gémissants
Dévoilent l'avenir à leurs regards perçants,
Et que de leurs festons ces victimes ornées
Des humains dans leurs flancs portent les destinées(112)?
Non, non chercher ainsi l'obscure vérité,
C'est usurper les droits de la Divinité.
Nos prêtres ne sont pas ce qu'un vain peuple pense,
Notre crédulité fait toute leur science(113).
OEDIPE.
Ah dieux! s'il était vrai, quel serait mon bonheur!
JOCASTE.
Seigneur, il est trop vrai; croyez-en ma douleur.
Comme vous autrefois pour eux préoccupée,
Hélas! pour mon malheur je suis bien détrompée,
Et le ciel me punit d'avoir trop écouté
D'un oracle imposteur la fausse obscurité.
Il m'en coûta mon fils. Oracles que j'abhorre!
Sans vos ordres, sans vous, mon fils vivrait encore.
OEDIPE.
Votre fils! par quel coup l'avez-vous donc perdu?
Quel oracle sur vous les dieux ont-ils rendu?
JOCASTE.
Apprenez, apprenez, dans ce péril extrême,
Ce que j'aurais voulu me cacher à moi-même;
Et d'un oracle faux ne vous alarmez plus.
Seigneur, vous le savez, j'eus un fils de Laïus.
Sur le sort de mon fils ma tendresse inquiète
Consulta de nos dieux la fameuse interprète.
Quelle fureur, hélas! de vouloir arracher
Des secrets que le sort a voulu nous cacher!
Mais enfin j'étais mère, et pleine de faiblesse;
Je me jetai craintive aux pieds de la prêtresse:
Voici ses propres mots, j'ai dû les retenir:
Pardonnez si je tremble à ce seul souvenir.
" Ton fils tuera son père, et ce fils sacrilège,
Inceste et parricide... " O dieux! achèverai-je?
OEDIPE.
Eh bien! madame?
JOCASTE.
Enfin, seigneur, on me prédit
Que mon fils, que ce monstre entrerait dans mon lit:
Que je le recevrais, moi, seigneur, moi sa mère,
Dégouttant dans mes bras du meurtre de son père;
Et que, tous deux unis par ces liens affreux,
Je donnerais des fils à mon fils malheureux.
Vous vous troublez, seigneur, à ce récit
funeste(114);
Vous craignez de m'entendre et d'écouter le reste.
OEDIPE.
Ah! madame, achevez: dites, que fîtes-vous
De cet enfant, l'objet du céleste courroux?
JOCASTE.
Je crus les dieux, seigneur; et, saintement cruelle,
J'étouffai pour mon fils mon amour maternelle.
En vain de cet amour l'impérieuse voix(115)
S'opposait à nos dieux, et condamnait leurs lois;
Il fallut dérober cette tendre victime
Au fatal ascendant qui l'entraînait au crime,
Et, pensant triompher des horreurs de son sort,
J'ordonnai par pitié qu'on lui donnât la
mort.
O pitié criminelle autant que malheureuse!
O d'un oracle faux obscurité trompeuse!
Quel fruit me revient-il de mes barbares soins
Mon malheureux époux n'en expira pas moins;
Dans le cours triomphant de ses destins prospères
Il fut assassiné par des mains étrangères:
Ce ne fut point son fils qui lui porta ces coups;
Et j'ai perdu mon fils sans sauver mon époux!
Que cet exemple affreux puisse au moins vous instruire!
Bannissez cet effroi qu'un prêtre vous inspire;
Profitez de ma faute, et calmez vos esprits.
OEDIPE.
Après le grand secret que vous m'avez appris,
Il est juste à mon tour que ma reconnaissance
Fasse de mes destins l'horrible confidence.
Lorsque vous aurez su, par ce triste entretien,
Le rapport effrayant de votre sort au mien,
Peut-être, ainsi que moi, frémirez-vous
de crainte.
Le destin m'a fait naître au trône de Corinthe:
Cependant de Corinthe et du trône éloigné,
Je vois avec horreur les lieux où je suis né.
Un jour, ce jour affreux, présent à ma
pensée,
Jette encor la terreur dans mon âme glacée;
Pour la première fois, par un don solennel,
Mes mains jeunes encor enrichissaient l'autel:
Du temple tout à coup les combles s'entrouvrirent;
De traits affreux de sang les marbres se couvrirent;
De l'autel ébranlé par de longs tremblements
Une invisible main repoussait mes présents;
Et les vents, au milieu de la foudre éclatante,
Portèrent jusqu'à moi cette voix effrayante:
" Ne viens plus des lieux saints souiller la pureté;
Du nombre des vivants les dieux t'ont rejeté;
Ils ne reçoivent point tes offrandes impies;
Va porter tes présents aux autels des furies;
Conjure leurs serpents prêts à te déchirer;
Va, ce sont là les dieux que tu dois implorer.
"
Tandis qu'à la frayeur j'abandonnais mon âme,
Cette voix m annonça, le croirez-vous, madame?
Tout l'assemblage affreux des forfaits inouïs
Dont le ciel autrefois menaça votre fils,
Me dit que je serais l'assassin de mon père.
JOCASTE.
Ah dieux!
OEDIPE.
Que je serais le mari de ma mère.
JOCASTE.
Où suis-je? Quel démon en unissant nos coeurs,
Cher prince, a pu dans nous rassembler tant d'horreurs?
OEDIPE.
Il n'est pas encor temps de répandre des larmes;
Vous apprendrez bientôt d'autres sujets d'alarmes.
Écoutez-moi, madame, et vous allez trembler.
Du sein de ma patrie il fallut m'exiler.
Je craignis que ma main, malgré moi criminelle,
Aux destins ennemis ne fût un jour fidèle;
Et, suspect à moi-même, à moi-même
odieux,
Ma vertu n'osa point lutter contre les dieux.
Je m'arrachai des bras d'une mère éplorée;
Je partis, je courus de contrée en contrée;
Je déguisai partout ma naissance et mon nom:
Un ami de mes pas fut le seul compagnon.
Dans plus d'une aventure, en ce fatal voyage,
Le dieu qui me guidait seconda mon courage:
Heureux si j'avais pu, dans l'un de ces combats,
Prévenir mon destin par un noble trépas!
Mais je suis réservé sans doute au parricide.
Enfin je me souviens qu'aux champs de la Phocide
(Et je ne conçois pas par quel enchantement
J'oubliais jusqu'ici ce grand événement;
La main des dieux sur moi si longtemps suspendue.
Semble ôter le bandeau qu'ils mettaient sur ma
vue),
Dans un chemin étroit je trouvai deux guerriers
Sur un char éclatant que traînaient deux
coursiers;
Il fallut disputer, dans cet étroit passage,
Des vains honneurs du pas le frivole avantage.
J'étais jeune et superbe, et nourri dans un rang
Où l'on puisa toujours l'orgueil avec le sang.
Inconnu, dans le sein d'une terre étrangère,
Je me croyais encore au trône de mon père;
Et tous ceux qu'à mes yeux le sort venait offrir
Me semblaient mes sujets, et faits pour m'obéir
Je marche donc vers eux, et ma main furieuse
Arrête des coursiers la fougue impétueuse;
Loin du char à l'instant ces guerriers élancés
Avec fureur sur moi fondent à coups pressés.
La victoire entre nous ne fut point incertaine
Dieux puissants, je ne sais si c'est faveur ou haine,
Mais sans doute pour moi contre eux vous combattiez;
Et l'un et l'autre enfin tombèrent à mes
pieds.
L'un d'eux, il m'en souvient, déjà glacé
par l'âge,
Couché sur la poussière, observait mon
visage;
Il me tendit les bras, il voulut me parler;
De ses yeux expirants je vis des pleurs couler;
Moi-même en le perçant, je sentis dans mon
âme,
Tout vainqueur que j'étais... Vous frémissez,
madame.
JOCASTE.
Seigneur, voici Phorbas; on le conduit ici.
OEDIPE.
Hélas! mon doute affreux va donc être éclairci!
SCÈNE II.
OEDIPE, JOCASTE, PHORBAS, SUITE.
OEDIPE.
Viens, malheureux vieillard, viens, approche... A sa vue
D'un trouble renaissant je sens mon âme émue;
Un confus souvenir vient encor m'affliger
Je tremble de le voir et de l'interroger.
PHORBAS.
Eh bien! est-ce aujourd'hui qu'il faut que je périsse?
Grande reine, avez-vous ordonné mon supplice?
Vous ne fûtes jamais injuste que pour moi.
JOCASTE.
Rassurez-vous, Phorbas, et répondez au roi.
PHORBAS.
Au roi!
JOCASTE.
C'est devant lui que je vous fais paraître.
PHORBAS.
O dieux! Laïus est mort, et vous êtes mon maître!
Vous, seigneur?
OEDIPE.
Épargnons les discours superflus:
Tu fus le seul témoin du meurtre de Laïus;
Tu fus blessé, dit-on, en voulant le défendre.
PHORBAS.
Seigneur, Laïus est mort, laissez en paix sa cendre;
N'insultez pas du moins au malheureux destin
D'un fidèle sujet blessé de votre main.
OEDIPE.
Je t'ai blessé? qui, moi?
PHORBAS.
Contentez votre envie;
Achevez de m'ôter une importune vie;
Seigneur, que votre bras, que les dieux ont trompé,
Verse un reste de sang qui vous est échappé;
Et puisqu'il vous souvient de ce sentier funeste
Où mon roi...
OEDIPE.
Malheureux! épargne-moi le reste;
J'ai tout fait, je le vois, c'en est assez.
O dieux! Enfin après quatre ans vous dessillez
mes yeux.
JOCASTE.
Hélas! il est donc vrai!
OEDIPE.
Quoi! c'est toi que ma rage
Attaqua vers Daulis en cet étroit passage!
Oui, c'est toi: vainement je cherche à m'abuser;
Tout parle contre moi, tout sert à m'accuser;
Et mon oeil étonné ne peut te méconnaître.
PHORBAS.
Il est vrai, sous vos coups j'ai vu tomber mon maître;
Vous avez fait le crime, et j'en fus soupçonné;
J'ai vécu dans les fers, et vous avez régné.
OEDIPE.
Va, bientôt à mon tour je me rendrai justice;
Va, laisse-moi du moins le soin de mon supplice:
Laisse-moi, sauve-moi de l'affront douloureux
De voir un innocent que j'ai fait malheureux.
SCÈNE III.
OEDIPE, JOCASTE.
OEDIPE.
Jocaste... car enfin la fortune jalouse
M'interdit à jamais le tendre nom d'épouse;
Vous voyez mes forfaits: libre de votre foi,
Frappez, délivrez-vous de l'horreur d'être
à moi.
JOCASTE.
Hélas!
OEDIPE.
Prenez ce fer, instrument de ma rage;
Qu'il vous serve aujourd'hui pour un plus juste usage;
Plongez-le dans mon sein.
JOCASTE.
Que faites-vous, seigneur?
Arrêtez; modérez cette aveugle douleur;
Vivez.
OEDIPE.
Quelle pitié pour moi vous intéresse?
Je dois mourir.
JOCASTE.
Vivez, c'est moi qui vous en presse;
Écoutez ma prière.
OEDIPE.
Ah! je n'écoute rien;
J'ai tué votre époux.
JOCASTE.
Mais vous êtes le mien.
OEDIPE.
Je le suis par le crime.
JOCASTE.
Il est involontaire.
OEDIPE.
N'importe, il est commis.
JOCASTE.
O comble de misère!
OEDIPE.
O trop funeste hymen! ô feux jadis si doux!
JOCASTE.
Ils ne sont point éteints; vous êtes mon
époux.
OEDIPE.
Non, je ne le suis plus; et ma main ennemie
N'a que trop bien rompu le saint noeud qui nous lie.
Je remplis ces climats du malheur qui me suit.
Redoutez-moi, craignez le dieu qui me poursuit;
Ma timide vertu ne sert qu'à me confondre,
Et de moi désormais je ne puis plus répondre.
Peut-être de ce dieu partageant le courroux,
L'horreur de mon destin s'étendrait jusqu'à
vous:
Ayez du moins pitié de tant d'antres victimes
Frappez, ne craignez rien, vous m'épargnez des
crimes.
JOCASTE.
Ne vous accusez point d'un destin si cruel
Vous êtes malheureux, et non pas criminel
Dans ce fatal combat que Daulis vous vit rendre,
Vous ignoriez quel sang vos mains allaient répandre:
Et, sans trop rappeler cet affreux souvenir,
Je ne puis que me plaindre, et non pas vous punir.
Vivez...
OEDIPE.
Moi, que je vive! Il faut que je vous fuie.
Hélas! où traînerai-je une mourante
vie?
Sur quels bords malheureux, en quels tristes climats,
Ensevelir l'horreur qui s'attache à mes pas?
Irai-je, errant encore, et me fuyant moi-même,
Mériter par le meurtre un nouveau diadème?
Irai-je dans Corinthe, où mon triste destin
A des crimes plus grands réserve encor ma main?
Corinthe! que jamais ta détestable rive...
SCÈNE IV.
OEDIPE, JOCASTE, DIMAS.
DIMAS.
Seigneur, en ce moment un étranger arrive
Il se dit de Corinthe, et demande à vous voir.
OEDIPE
Allons, dans un moment je vais le recevoir.
(A Jocaste.)
Adieu: que de vos pleurs la source se dissipe.
Vous ne reverrez plus l'inconsolable Oedipe:
C'en est fait, j'ai régné, vous n'avez
plus d'époux;
En cessant d'être roi, je cesse d'être à
vous.
Je pars je vais chercher, dans ma douleur mortelle,
Des pays où ma main ne soit point criminelle;
Et vivant loin de vous, sans États, mais en roi,
Justifier les pleurs que vous versez pour moi.
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
ACTE CINQUIÈME.
SCÈNE I.
OEDIPE, ARASPE, DIMAS, SUITE.
OEDIPE.
Finissez vos regrets, et retenez vos larmes
Vous plaignez mon exil, il a pour moi des charmes;
Ma fuite à vos malheurs assure un prompt secours;
En perdant votre roi vous conservez vos jours.
Du sort de tout ce peuple il est temps que j'ordonne.
J'ai sauvé cet empire en arrivant au trône:
J'en descendrai du moins comme j'y suis monté;
Ma gloire me suivra dans mon adversité.
Mon destin fut toujours de vous rendre la vie(116);
Je quitte mes enfants, mon trône, ma patrie:
Écoutez-moi du moins pour la dernière fois(117);
Puisqu'il vous faut un roi, consultez-en mon choix.
Philoctète est puissant, vertueux, intrépide:
Un monarque est son père(118),
il fut l'ami d'Alcide;
Que je parte, et qu'il règne. Allez chercher Phorbas,
Qu'il paraisse à mes yeux, qu'il ne me craigne
pas;
Il faut de mes bontés lui laisser quelque marque,
Et quitter mes sujets et le trône en monarque.
Que l'on fasse approcher l'étranger devant moi.
Vous, demeurez.
SCÈNE II.
OEDIPE, ARASPE, ICARE, suite.
OEDIPE.
Icare, est-ce vous que je voi?
Vous, de mes premiers ans sage dépositaire,
Vous, digne favori de Polybe mon père?
Quel sujet important vous conduit parmi nous?
ICARE.
Seigneur, Polybe est mort.
OEDIPE.
Ah! que m'apprenez-vous?
Mon père...
ICARE.
A son trépas vous deviez vous attendre.
Dans la nuit du tombeau les ans l'ont fait descendre;
Ses jours étaient remplis, il est mort à
mes yeux.
OEDIPE.
Qu'êtes-vous devenus, oracles de nos dieux?
Vous qui faisiez trembler ma vertu trop timide,
Vous qui me prépariez l'horreur d'un parricide.
Mon père est chez les morts, et vous m'avez trompé;
Malgré vous dans son sang mes mains n ont point
trempé.
Ainsi de mon erreur esclave volontaire,
Occupé d'écarter un mal imaginaire,
J'abandonnais ma vie à des malheurs certains,
Trop crédule artisan de mes tristes destins!
O ciel! et quel est donc l'excès de ma misère
Si le trépas des miens me devient nécessaire?
Si, trouvant dans leur perte un bonheur odieux,
Pour moi la mort d'un père est un bienfait des
dieux?
Allons, il faut partir; il faut que je m'acquitte
Des funèbres tributs que sa cendre mérite.
Partons. Vous vous taisez, je vois vos pleurs couler:
Que ce silence...
ICARE.
O ciel! oserai-je parler?
OEDIPE.
Vous reste-t-il encor des malheurs à m'apprendre?
ICARE.
Un moment sans témoin daignerez-vous m'entendre?
OEDIPE.
(A sa suite.)
Allez, retirez-vous. Que va-t-il m'annoncer?
ICARE.
A Corinthe, seigneur, il ne faut plus penser:
Si vous y paraissez, votre mort est jurée.
OEDIPE.
Eh! qui de mes États me défendrait l'entrée(119)?
ICARE.
Du sceptre de Polybe un autre est l'héritier.
OEDIPE.
Est-ce assez? et ce trait sera-t-il le dernier?
Poursuis, destin, poursuis, tu ne pourras m'abattre.
Eh bien! j'allais régner; Icare, allons combattre:
A mes lâches sujets courons me présenter.
Parmi ces malheureux, prompts à se révolter,
Je puis trouver du moins un trépas honorable:
Mourant chez les Thébains, je mourrais en coupable;
Je dois périr en roi. Quels sont mes ennemis?
Parle, quel étranger sur mon trône est assis?
ICARE.
Le gendre de Polybe; et Polybe lui-même
Sur son front en mourant a mis le diadème.
A son maître nouveau tout le peuple obéit.
OEDIPE.
Eh quoi! mon père aussi, mon père me trahit?
De la rébellion mon père est le complice?
Il me chasse du trône!
ICARE.
Il vous a fait justice;
Vous n'étiez point son fils.
OEDIPE.
Icare!...
ICARE.
Avec regret
Je révèle en tremblant ce terrible secret;
Mais il le faut, seigneur; et toute la province...
OEDIPE.
Je ne suis point son fils!
ICARE.
Non, seigneur; et ce prince
A tout dit en mourant. De ses remords pressé,
Pour le sang de nos rois il vous a renoncé;
Et moi, de son secret confident et complice,
Craignant du nouveau roi la sévère justice,
Je venais implorer votre appui dans ces lieux.
OEDIPE.
Je n'étais point son fils! et qui suis-je, grands
dieux(120)?
ICARE.
Le ciel, qui dans mes mains a remis votre enfance,
D'une profonde nuit couvre votre naissance;
Et je sais seulement qu'en naissant condamné(121),
Et sur un mont désert à périr destiné,
La lumière sans moi vous eût été
ravie.
OEDIPE.
Ainsi donc mon malheur commence avec ma vie;
J'étais dès le berceau l'horreur de ma
maison.
Où tombai-je en vos mains?
ICARE.
Sur le mont Cithéron.
OEDIPE.
Près de Thèbe?
ICARE.
Un Thébain, qui se dit votre père,
Exposa votre enfance en ce lieu solitaire.
Quelque dieu bienfaisant guida vers vous mes pas:
La pitié me saisit, je vous pris dans mes bras;
Je ranimai dans vous la chaleur presque éteinte.
Vous viviez; aussitôt je vous porte à Corinthe;
Je vous présente au prince admirez votre sort!
Le prince vous adopte au lieu de son fils mort;
Et par ce coup adroit, sa politique heureuse
Affermit pour jamais sa puissance douteuse.
Sous le nom de son fils vous fûtes élevé
Par cette même main qui vous avait sauvé.
Mais le trône en effet n'était point votre
place;
L'intérêt vous y mit, le remords vous en
chasse.
OEDIPE.
O vous qui présidez aux fortunes des rois,
Dieux! faut-il en un jour m'accabler tant de fois,
Et, préparant vos coups par vos trompeurs oracles,
Contre un faible mortel épuiser les miracles?
Mais ce vieillard, ami, de qui tu m'as reçu,
Depuis ce temps fatal ne l'as-tu jamais vu?
ICARE.
Jamais; et le trépas vous a ravi peut-être
Le seul qui vous eût dit quel sang vous a fait
naître.
Mais longtemps de ses traits mon esprit occupé
De son image encore est tellement frappé
Que je le connaîtrais s'il venait à paraître.
OEDIPE.
Malheureux! eh! pourquoi chercher à le connaître?
Je devrais bien plutôt, d'accord avec les dieux,
Chérir l'heureux bandeau qui me couvre les yeux.
J'entrevois mon destin; ces recherches cruelles
Ne me découvriront que des horreurs nouvelles.
Je le sais; mais, malgré les maux que je prévoi,
Un désir curieux m'entraîne loin de moi.
Je ne puis demeurer dans cette incertitude;
Le doute en mon malheur est un tourment trop rude;
J'abhorre le flambeau dont je veux m'éclairer;
Je crains de me connaître, et ne puis m'ignorer.
SCÈNE III.
OEDIPE, ICARE, PHORBAS.
OEDIPE.
Ah! Phorbas, approchez!
ICARE.
Ma surprise est extrême:
Plus je le vois, et plus... Ah! seigneur, c'est lui-même;
C'est lui.
PHORBAS, à ICARE.
Pardonnez-moi si vos traits inconnus...
ICARE.
Quoi! du mont Cithéron ne vous souvient-il plus?
PHORBAS.
Comment?
ICARE.
Quoi! cet enfant qu'en mes mains vous remîtes;
Cet enfant qu'au trépas...
PHORBAS.
Ah! qu'est-ce que vous dites?
Et de quel souvenir venez-vous m'accabler?
ICARE.
Allez, ne craignez rien, cessez de vous troubler:
Vous n'avez en ces lieux que des sujets de joie.
Oedipe est cet enfant.
PHORBAS.
Que le ciel te foudroie!
Malheureux! qu'as-tu dit?
ICARE, à OEDIPE.
Seigneur, n'en doutez pas:
Quoi que ce Thébain dise, il vous mit dans mes
bras:
Vos destins sont connus, et voilà votre père...
OEDIPE.
O sort qui me confond! ô comble de misère!
(A Phorbas.)
Je serais né de vous? le ciel aurait permis
Que votre sang versé...
PHORBAS.
Vous n'êtes point mon fils.
OEDIPE.
Eh quoi! n'avez-vous point exposé mon enfance?
PHORBAS.
Seigneur, permettez-moi de fuir votre présence,
Et de vous épargner cet horrible entretien.
OEDIPE.
Phorbas, au nom des dieux, ne me déguise rien.
PHORBAS.
Partez, seigneur, fuyez vos enfants et la reine.
OEDIPE.
Réponds-moi seulement; la résistance est
vaine.
Cet enfant, par toi-même à la mort destiné,
(En montrant Icare.)
Le mis-tu dans ses bras?
PHORBAS.
Oui, je le lui donnai.
Que ce jour ne fut-il le dernier de ma vie!
OEDIPE.
Quel était son pays?
PHORBAS.
Thèbe était sa patrie.
OEDIPE.
Tu n'étais point son père?
PHORBAS.
Hélas! il était né
D'un sang plus glorieux et plus infortuné.
OEDIPE.
Quel était-il enfin?
PHORBAS se jette aux genoux du
roi.
Seigneur, qu'allez-vous faire?
OEDIPE.
Achève, je le veux.
PHORBAS.
Jocaste était sa mère.
ICARE.
Et voilà donc le fruit de mes généreux
soins?
PHORBAS.
Qu'avons-nous fait tous deux?
OEDIPE.
Je n'attendais pas moins.
ICARE.
Seigneur...
OEDIPE.
Sortez, cruels, sortez de ma présence;
De vos affreux bienfaits craignez la récompense:
Fuyez; à tant d'horreurs par vous seuls réservé,
Je vous punirais trop de m'avoir conservé.
SCÈNE IV.
OEDIPE.
Le voilà donc rempli cet oracle exécrable
Dont ma crainte a pressé l'effet inévitable!
Et je me vois enfin, par un mélange affreux,
Inceste et parricide, et pourtant vertueux(122).
Misérable vertu, nom stérile et funeste,
Toi par qui j'ai réglé des jours que je
déteste,
A mon noir ascendant tu n'as pu résister:
Je tombais dans le piège en voulant l'éviter.
Un dieu plus fort que toi m'entraînait vers le
crime;
Sous mes pas fugitifs il creusait un abîme;
Et j'étais, malgré moi, dans mon aveuglement,
D'un pouvoir inconnu l'esclave et l'instrument.
Voilà tous mes forfaits; je n'en connais point
d'autres.
Impitoyables dieux, mes crimes sont les vôtres,
Et vous m'en punissez!... Où suis-je? Quelle nuit
Couvre d'un voile affreux la clarté qui nous luit?
Ces murs sont teints de sang; je vois les Euménides
Secouer leurs flambeaux vengeurs des parricides;
Le tonnerre en éclats semble fondre sur moi;
L'enfer s'ouvre... O Laïus, ô mon père!
est-ce toi?
Je vois, je reconnais la blessure mortelle
Que te fit dans le flanc cette main criminelle.
Punis-moi, venge-toi d'un monstre détesté,
D'un monstre qui souilla les flancs qui l'ont porté.
Approche, entraîne-moi dans les demeures sombres;
J'irai de mon supplice épouvanter les ombres.
Viens, je te suis(123).
SCÈNE V.
OEDIPE, JOCASTE, ÉGINE,
LE CHOEUR.
JOCASTE.
Seigneur, dissipez mon effroi;
Vos redoutables cris sont venus jusqu'à moi.
OEDIPE.
Terre, pour m'engloutir entrouvre tes abîmes!
JOCASTE.
Quel malheur imprévu vous accable?
OEDIPE.
Mes crimes.
JOCASTE.
Seigneur...
OEDIPE.
Fuyez, Jocaste.
JOCASTE.
Ah! trop cruel époux!
OEDIPE.
Malheureuse! arrêtez; quel nom prononcez-vous?
Moi, votre époux! quittez ce titre abominable,
Qui nous rend l'un à l'autre un objet exécrable.
JOCASTE.
Qu'entends-je?
OEDIPE.
C'en est fait; nos destins sont remplis.
Laïus était mon père, et je suis votre
fils.
(Il sort.)
Premier personnage du choeur.
O crime!
Second personnage du choeur.
O jour affreux! jour à jamais terrible!
JOCASTE.
Égine, arrache-moi de ce palais horrible.
ÉGINE.
Hélas!
JOCASTE.
Si tant de maux ont de quoi te toucher,
Si ta main, sans frémir, peut encor m'approcher,
Aide-moi, soutiens-moi, prends pitié de ta reine.
Premier personnage du choeur.
Dieux! est-ce donc ainsi que finit votre haine?
Reprenez, reprenez vos funestes bienfaits;
Cruels! il valait mieux nous punir à jamais.
SCÈNE VI.
JOCASTE, ÉGINE, LE GRAND-PRÊTRE,
LE CHOEUR.
LE GRAND-PRÊTRE.
Peuples, un calme heureux écarte les tempêtes;
Un soleil plus serein se lève sur vos têtes;
Les feux contagieux ne sont plus allumés;
Vos tombeaux qui s'ouvraient sont déjà
refermés;
La mort fuit, et le dieu du ciel et de la terre
Annonce ses bontés par la voix du tonnerre.
(Ici on entend gronder la foudre,
et l'on voit briller les éclairs.)
JOCASTE.
Quels éclats! ciel! où suis-je? et qu'est-ce
que j'entends?
Barbares!...
LE GRAND-PRÊTRE.
C'en est fait, et les dieux sont contents.
C'en es fait: nos destins sont remplis:
Laïus était mon père, et je suis
votre fils
Laïus du sein des morts cesse de vous poursuivre;
Il vous permet encor de régner et de vivre;
Le sang d'Oedipe enfin suffit à son courroux.
LE CHOEUR.
Dieux!
JOCASTE.
O mon fils! hélas! dirai-je mon époux?
O des noms les plus chers assemblage effroyable!
Il est donc mort?
LE GRAND-PRÊTRE.
Il vit, et le sort qui l'accable
Des morts et des vivants semble le séparer:
Il s'est privé du jour avant que d'expirer.
Je l'ai vu dans ses yeux enfoncer cette épée
Qui du sang de son père avait été
trempée;
Il a rempli son sort; et ce moment fatal
Du salut des Thébains est le premier signal. |