OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE THÉÂTRE I.  OEDIPE (SUITE)
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PRÉFACE DE L'ÉDITION DE 1730

(65)L'Oedipe, dont on donne cette nouvelle édition fut représenté pour la première fois, à la fin de l'année 1718. Le public le reçut avec beaucoup d'indulgence. Depuis même, cette tragédie s'est toujours soutenue sur le théâtre, et on la revoit encore avec quelque plaisir, malgré ses défauts; ce que j'attribue en partie à l'avantage qu'elle a toujours eu d'être très bien représentée et en partie à la pompe et au pathétique du spectacle même. 

Le P. Folard, jésuite(66), M. de Lamotte, de l'Académie française, ont depuis traité tous deux le même sujet, et tous deux ont évité les défauts dans lesquels je suis tombé. Il ne m'appartient pas de parler de leurs pièces; mes critiques et même mes louanges paraîtraient également suspectes(67).

Je suis encore plus éloigné de prétendre donner une poétique à l'occasion de cette tragédie: je suis persuadé que tous ces raisonnements délicats, tant rebattus depuis quelques années, ne valent pas une scène de génie, et qu'il y a bien plus à apprendre dans Polyeucte et dans Cinna que dans tous les préceptes de l'abbé d'Aubignac: Sévère et Pauline sont les véritables maîtres de l'art. Tant de livres faits sur la peinture par des connaisseurs n'instruiront pas tant un élève que la seule vue d'une tête de Raphaël. 

Les principes de tous les arts qui dépendent de l'imagination sont tous aisés et simples, tous puisés dans la nature et dans la raison. Les Pradon et les Boyer les ont connus aussi bien que les Corneille et les Racine: la différence n'a été et ne sera jamais que dans l'application. Les auteurs d'Armide et d'Issé(68),et les plus mauvais compositeurs, ont eu les mêmes règles de musique; Le Poussin a travaillé sur les mêmes principes que Vignon. Il paraît donc aussi inutile de parler de règles à la tête d'une tragédie qu'il le serait à un peintre de prévenir le public par des dissertations sur ses tableaux, ou à un musicien de vouloir démontrer que sa musique doit plaire. 

Mais, puisque M. de Lamotte veut établir des règles toutes contraires à celles qui ont guidé nos grands maîtres, il est juste de défendre ces anciennes lois, non pas parce qu'elles sont anciennes, mais parce qu'elles sont bonnes et nécessaires, et qu'elles pourraient avoir dans un homme de son mérite un adversaire redoutable. 

DES TROIS UNITÉS.

M. de Lamotte veut d'abord proscrire l'unité d'action, de lieu, et de temps. 

Les Français sont les premiers d'entre les nations modernes qui ont fait revivre ces sages règles du théâtre: les autres peuples ont été longtemps sans vouloir recevoir un joug qui paraissait si sévère; mais comme ce joug était juste, et que la raison triomphe enfin de tout, ils s'y sont soumis avec le temps. Aujourd'hui même, en Angleterre, les auteurs affectent d'avertir au devant de leurs pièces que la durée de l'action est égale à celle de la représentation; et ils vont plus loin que nous, qui en cela avons été leurs maîtres. Toutes les nations commencent à regarder comme barbares les temps où cette pratique était ignorée des plus grands génies, tels que don Lope de Véga(69) et Shakespeare; elles avouent même l'obligation qu'elles nous ont de les avoir retirées de cette barbarie: faut-il qu'un Français se serve aujourd'hui de tout son esprit pour nous y ramener? 

Quand je n'aurais autre chose à dire à M. de Lamotte, sinon que MM. Corneille, Racine, Molière, Addison, Congrève, Maffei, ont tous observé les lois du théâtre, c'en serait assez pour devoir arrêter quiconque voudrait les violer: mais M. de Lamotte mérite qu'on le combatte par des raisons plus que par des autorités. 

Qu'est-ce qu'une pièce de théâtre? La représentation d'une action. Pourquoi d'une seule, et non de deux ou trois? C'est que l'esprit humain ne peut embrasser plusieurs objets à la fois; c'est que l'intérêt qui se partage s'anéantit bientôt; c'est que nous sommes choqués de voir, même dans un tableau, deux événements; c'est qu'enfin la nature seule nous a indiqué ce précepte, qui doit être invariable comme elle. 

Par la même raison, l'unité de lieu est essentielle; car une seule action ne peut se passer en plusieurs lieux à la fois. Si les personnages que je vois sont à Athènes au premier acte, comment peuvent-ils se trouver en Perse au second? M. Le Brun a-t-il peint Alexandre à Arbelles et dans les Indes sur la même toile? " Je ne serais pas étonné, dit adroitement M. de Lamotte, qu'une nation sensée, mais moins amie des règles, s'accommodât de voir Coriolan condamné à Rome au premier acte, reçu chez les Volsques au troisième, et assiégeant Rome au quatrième, etc. " Premièrement, je ne conçois point qu'un peuple sensé et éclairé ne fût pas ami de règles toutes puisées dans le bon sens, et toutes faites pour son plaisir. Secondement, qui ne sent que voilà trois tragédies, et qu'un pareil projet, fût-il exécuté même en beaux vers, ne serait jamais qu'une pièce de Jodelle ou de Hardy, versifiée par un moderne habile? 

L'unité de temps est jointe naturellement aux deux premières. En voici, je crois, une preuve bien sensible. J'assiste à une tragédie, c'est-à-dire à la représentation d'une action; le sujet est l'accomplissement de cette action unique. On conspire contre Auguste dans Rome: je veux savoir ce qui va arriver d'Auguste et des conjurés. Si le poète fait durer l'action quinze jours, il doit me rendre compte de ce qui se sera passé dans ces quinze jours; car je suis là pour être informé de ce qui se passe, et rien ne doit arriver d'inutile. Or, s'il met devant mes yeux quinze jours d'événements, voilà au moins quinze actions différentes, quelque petites qu'elles puissent être. Ce n'est plus uniquement cet accomplissement de la conspiration, auquel il fallait marcher rapidement; c'est une longue histoire, qui ne sera plus intéressante, parce qu'elle ne sera plus vive, parce que tout se sera écarté du moment de la décision, qui est le seul que j'attends. Je ne suis point venu à la comédie pour entendre l'histoire d'un héros, mais pour voir un seul événement de sa vie. Il y a plus: le spectateur n'est que trois heures à la comédie; il ne faut donc pas que l'action dure plus de trois heures. Cinna, Andromaque, Bajazet, Oedipe, soit celui du grand Corneille, soit celui de M. de Lamotte, soit même le mien, si j'ose en parler, ne durent pas davantage. Si quelques autres pièces exigent plus de temps, c'est une licence qui n'est pardonnable qu'en faveur des beautés de l'ouvrage; et plus cette licence est grande, plus elle est faute. 

Nous étendons souvent l'unité de temps jusqu'à vingt-quatre heures, et l'unité de lieu à l'enceinte de tout un palais. Plus de sévérité rendrait quelquefois d'assez beaux sujets impraticables, et plus d'indulgence ouvrirait la carrière à de trop grands abus. Car s'il était une fois établi qu'une action théâtrale pût se passer en deux jours, bientôt quelque auteur y emploierait deux semaines, et un autre deux années; et si l'on ne réduisait pas le lieu de la scène à un espace limité, nous verrions en peu de temps des pièces telles que l'ancien Jules César des Anglais(70), où Cassius et Brutus sont à Rome au premier acte, et en Thessalie dans le cinquième. 

Ces lois observées, non-seulement servent à écarter les défauts, mais elles amènent de vraies beautés; de même que les règles de la belle architecture, exactement suivies, composent nécessairement un bâtiment qui plaît à la vue. On voit qu'avec l'unité de temps, d'action et de lieu, il est bien difficile qu'une pièce ne soit pas simple: aussi voilà le mérite de toutes les pièces de m. Racine, et celui que demandait Aristote. M. de Lamotte, en défendant une tragédie de sa composition, préfère à cette noble simplicité la multitude des événements: il croit son sentiment autorisé par le peu de cas qu'on fait de Bérénice, par l'estime où est encore le Cid. Il est vrai que le Cid est plus touchant que Bérénice; mais Bérénice n'est condamnable que parce que c'est une élégie plutôt qu'une tragédie simple; et le Cid, dont l'action est véritablement tragique, ne doit point son succès à la multiplicité des événements; mais il plaît malgré cette multiplicité, comme il touche malgré l'Infante, et non pas à cause de l'Infante. 

M. de Lamotte croit qu'on peut se mettre au-dessus de toutes ces règles, en s'en tenant à l'unité d'intérêt, qu'il dit avoir inventée et qu'il appelle un paradoxe mais cette unité d'intérêt ne me paraît autre chose que celle de l'action. " Si plusieurs personnages, dit-il, sont diversement intéressés dans le même événement, et s'ils sont tous dignes que j'entre dans leurs passions, il y a alors unité d'action, et non pas unité d'intérêt(71).

Depuis que j'ai pris la liberté de disputer contre M. de Lamotte sur cette petite question, j'ai relu le discours du grand Corneille sur les trois unités: il vaut mieux consulter ce grand maître que moi. Voici comme il s'exprime: " Je tiens donc, et je l'ai déjà dit, que l'unité d'action consiste en l'unité d'intrigue et en l'unité de péril. " Que le lecteur lise cet endroit de Corneille, et il décidera bien vite entre M. de Lamotte et moi; et, quand je ne serais pas fort de l'autorité de ce grand homme, n'ai-je pas encore une raison plus convaincante? C'est l'expérience. Qu'on lise nos meilleures tragédies françaises, on trouvera toujours les personnages principaux diversement intéressés; mais ces intérêts divers se rapportent tous à celui du personnage principal, et alors il y a unité d'action. Si, au contraire, tous ces intérêts différents ne se rapportent pas au principal acteur, si ce ne sont pas des lignes qui aboutissent à un centre commun, l'intérêt est double; et ce qu'on appelle action au théâtre l'est aussi. Tenons-nous-en donc, comme le grand Corneille, aux trois unités dans lesquelles les autres règles, c'est-à-dire les autres beautés, se trouvent renfermées. 

M. de Lamotte les appelle des principes de fantaisie, et prétend qu'on peut fort bien s'en passer dans nos tragédies, parce qu'elles sont négligées dans nos opéras c'est, ce me semble, vouloir réformer un gouvernement régulier sur l'exemple d'une anarchie. 

DE L'OPÉRA.

L'opéra est un spectacle aussi bizarre que magnifique, où les yeux et les oreilles sont plus satisfaits que l'esprit, où l'asservissement à la musique rend nécessaires les fautes les plus ridicules, où il faut chanter des ariettes dans la destruction d'une ville, et danser autour d'un tombeau; où l'on voit le palais de Pluton et celui du Soleil; des dieux, des démons, des magiciens, des prestiges, des monstres, des palais formés et détruits en un clin d'oeil. On tolère ces extravagances, on les aime même, parce qu'on est là dans le pays des fées; et, pourvu qu'il y ait du spectacle, de belles danses, une belle musique, quelques scènes intéressantes, on est content. Il serait aussi ridicule d'exiger dans Alceste l'unité d'action, de lieu et de temps, que de vouloir introduire des danses et des démons dans Cinna et dans Rodogune.

Cependant, quoique les opéras soient dispensés de ces trois règles, les meilleurs sont encore ceux où elles sont le moins violées: on les retrouve même, si je ne me trompe, dans plusieurs, tant elles sont nécessaires et naturelles, et tant elles servent à intéresser le spectateur. Comment donc M. de Lamotte peut-il reprocher à notre nation la légèreté de condamner dans un spectacle les mêmes choses que nous approuvons dans un autre? Il n'y a personne qui ne pût répondre à M. de Lamotte: " J'exige avec raison beaucoup plus de perfection d'une tragédie que d'un opéra, parce qu'à une tragédie mon attention n'est point partagée, que ce n'est ni d'une sarabande, ni d'un pas de deux que dépend mon plaisir, et que c'est à mon âme uniquement qu'il faut plaire. J'admire qu'un homme ait su amener et conduire dans un seul lieu et dans un seul jour un seul événement que mon esprit conçoit sans fatigue, et où mon coeur s'intéresse par degrés. Plus je vois combien cette simplicité est difficile, plus elle me charme; et si je veux ensuite me rendre raison de mon plaisir, je trouve que je suis de l'avis de M. Despréaux, qui dit (Art poét., III,45): 
 

Qu'en un lieu, qu'en un jour, un seul fait accompli 
Tienne jusqu'à la fin le théâtre rempli.

" J'ai pour moi, pourrait-il dire, l'autorité du grand Corneille j'ai plus encore; j'ai son exemple, et le plaisir que me font ses ouvrages à proportion qu'il a plus ou moins obéi à cette règle. " 

M. de Lamotte ne s'est pas contenté de vouloir ôter du théâtre ses principales règles, il veut encore lui ôter la poésie, et nous donner des tragédies en prose. 

DES TRAGÉDIES EN PROSE.

Cet auteur ingénieux et fécond, qui n'a fait que des vers en sa vie, ou des ouvrages de prose à l'occasion de ses vers, écrit contre son art même, et le traite avec le même mépris qu'il a traité Homère, que pourtant il a traduit(72). Jamais Virgile, ni le Tasse, ni M. Despréaux, ni M. Racine, ni M. Pope, ne se sont avisés d'écrire contre l'harmonie des vers; ni M. de Lulli contre la musique; ni M. Newton contre les mathématiques. On a vu des hommes qui ont eu quelquefois la faiblesse de se croire supérieurs à leur profession, ce qui est le sûr moyen d'être au-dessous; mais on n'en 

avait pas encore vu qui voulussent l'avilir. Il n'y a que trop de personnes qui méprisent la poésie, faute de la connaître. Paris est plein de gens de bon sens, nés avec des organes insensibles à toute harmonie, pour qui de la musique n'est que du bruit, et à qui la poésie ne paraît qu'une folie ingénieuse. Si ces personnes apprennent qu'un homme de mérite, qui a fait cinq ou six volumes de vers, est de leur avis, ne se croiront-elles pas en droit de regarder tous les autres poètes comme des fous, et celui-là comme le seul à qui la raison est revenue? Il est donc nécessaire de lui répondre, pour l'honneur de l'art, et, j'ose dire, pour l'honneur d'un pays qui doit une partie de sa gloire, chez les étrangers, à la perfection de cet art même. 

M. de Lamotte avance que la rime est un usage barbare inventé depuis peu. 

Cependant tous les peuples de la terre, excepté les anciens Romains et les Grecs, ont rimé et riment encore. Le retour des mêmes sons est si naturel à l'homme, qu'on a trouvé la rime établie chez les sauvages, comme elle l'est à Rome, à Paris, à Londres, et à Madrid. Il y a dans Montaigne une chanson en rimes américaines traduite en français; on trouve dans un des Spectateurs de M. Addison une traduction d'une ode laponne rimée, qui est pleine de sentiment. 

Les Grecs, quibus dedit ore rotundo Musa loqui(73),nés sous un ciel plus heureux, et favorisés par la nature d'organes plus délicats que les autres nations, formèrent une langue dont toutes les syllabes pouvaient, par leur longueur ou leur brièveté, exprimer les sentiments lents ou impétueux de l'âme. De cette variété de syllabes et d'intonations résultait dans leurs vers, et même aussi dans leur prose, une harmonie que les anciens Italiens sentirent, qu'ils imitèrent, et qu'aucune nation n'a pu saisir après eux. Mais, soit rime, soit syllabes cadencées, la poésie, contre laquelle M. de Lamotte se révolte, a été et sera toujours cultivée par tous les peuples. 

Avant Hérodote, l'histoire même ne s'écrivait qu'en vers chez les Grecs, qui avaient pris cette coutume des anciens Égyptiens, le peuple le plus sage de la terre, le mieux policé, et le plus savant. Cette coutume était très raisonnable, car le but de l'histoire était de conserver à la postérité la mémoire du petit nombre de grands hommes qui lui devait servir d'exemple. On ne s'était point encore avisé de donner l'histoire d'un couvent, ou d'une petite ville, en plusieurs volumes in-folio; on n'écrivait que ce qui en était digne, que ce que les hommes devaient retenir par coeur. Voilà pourquoi on se servait de l'harmonie des vers pour aider la mémoire. C'est pour cette raison que les premiers philosophes, les législateurs, les fondateurs des religions, et les historiens, étaient tous poètes. 

Il semble que la poésie dût manquer communément, dans de pareils sujets, ou de précision ou d'harmonie: mais, depuis que Virgile et Horace ont réuni ces deux grands mérites, qui paraissent si incompatibles, depuis que MM. Despréaux et Racine ont écrit comme Virgile et Horace, un homme qui les a lus, et qui sait qu'ils sont traduits dans presque toutes les langues de l'Europe, peut-il avilir à ce point un talent qui lui a fait tant d'honneur à lui-même? Je placerai nos Despréaux et nos Racine à côté de Virgile pour le mérite de la versification, parce que si l'auteur de l'Énéide était né à Paris, il aurait rimé comme eux; et si ces deux Français avaient vécu du temps d'Auguste, ils auraient fait le même usage que Virgile de la mesure des vers latins. Quand donc M. de Lamotte appelle la versification un travail mécanique et ridicule, c'est charger de ce ridicule, non seulement nos grands poètes, mais tous ceux de l'antiquité. 

Virgile et Horace se sont asservis à un travail aussi mécanique que nos auteurs: un arrangement heureux de spondées et de dactyles était aussi pénible que nos rimes et nos hémistiches. Il fallait que ce travail fût bien laborieux, puisque l'Énéide, après onze années, n'était pas encore dans sa perfection. 

M. de Lamotte prétend qu'au moins une scène de tragédie mise en prose ne perd rien de sa grâce ni de sa force. Pour le prouver, il tourne en prose la première scène de Mithridate, et personne ne peut la lire. Il ne songe pas que le grand mérite des vers est qu'ils soient aussi corrects que la prose; c'est cette extrême difficulté surmontée qui charme les connaisseurs: réduisez les vers en prose, il n'y a plus ni mérite ni plaisir. 

" Mais, dit-il, nos voisins ne riment point dans leurs tragédies. " Cela est vrai; mais ces pièces sont en vers, parce qu'il faut de l'harmonie à tous les peuples de la terre. Il ne s'agit donc plus que de savoir si nos vers doivent être rimés ou non. MM. Corneille et Racine ont employé la rime; craignons que si nous voulons ouvrir une autre carrière, ce soit plutôt par l'impuissance de marcher dans celle de ces grands hommes que par le désir de la nouveauté. Les Italiens et les Anglais peuvent se passer de rimes, parce que leur langue a des inversions, et leur poésie mille libertés qui nous manquent. Chaque langue a son génie déterminé par la nature de la construction de ses phrases, par la fréquence de ses voyelles ou de ses consonnes, ses inversions, ses verbes auxiliaires, etc. Le génie de notre langue est la clarté et l'élégance; nous ne permettons nulle licence à notre poésie, qui doit marcher, comme notre prose, dans l'ordre précis de nos idées. Nous avons donc un besoin essentiel du retour des mêmes sons pour que notre poésie ne soit pas confondue avec la prose. Tout le monde connaît ces vers(74):
 

Où me cacher? fuyons dans la nuit infernale. 
Mais que dis-je? mon père y tient l'urne fatale; 
Le sort, dit-on, l'a mise en ses sévères mains: 
Minos juge aux enfers tous les pâles humains.

Mettez à la place: 
 

Où me cacher? fuyons dans la nuit infernale. 
Mais que dis-je? mon père y tient l'urne funeste; 
Le sort, dit-on, l'a mise en ses sévères mains: 
Minos juge aux enfers tous les pâles mortels.

Quelque poétique que soit ce morceau, fera-t-il le même plaisir, dépouillé de l'agrément de la rime? Les Anglais et les Italiens diraient également, après les Grecs et les Romains, Les pâles humains Minos aux enfers juge, et enjamberaient avec grâce sur l'autre vers; la manière même de réciter des vers en italien et en anglais fait sentir des syllabes longues et brèves, qui soutiennent encore l'harmonie sans besoin de rimes: nous, qui n'avons aucun de ces avantages, pourquoi voudrions-nous abandonner ceux que la nature de notre langue nous laisse? 

M. de Lamotte compare nos poètes, c'est-à-dire nos Corneille, nos Racine, nos Despréaux, à des faiseurs d'acrostiches, et à un charlatan qui fait passer des grains de millet par le trou d'une aiguille; il ajoute que toutes ces puérilités n'ont d'autre mérite que celui de la difficulté surmontée. J'avoue que les mauvais vers sont à peu près dans ce cas; ils ne diffèrent de la mauvaise prose que par la rime: la rime seule ne fait ni le mérite du poète, ni le plaisir du lecteur. Ce ne sont point seulement des dactyles et des spondées qui plaisent dans Homère et dans Virgile: ce qui enchante toute la terre, c'est l'harmonie charmante qui naît de cette mesure difficile. Quiconque se borne à vaincre une difficulté pour le mérite seul de la vaincre est un fou; mais celui qui tire du fond de ces obstacles mêmes des beautés qui plaisent à tout le monde est un homme très sage et presque unique. Il est très difficile de faire de beaux tableaux, de belles statues, de bonne musique, de bons vers: aussi les noms des hommes supérieurs qui ont vaincu ces obstacles dureront-ils beaucoup plus peut-être que les royaumes où ils sont nés. 

Je pourrais prendre encore la liberté de disputer avec M. de Lamotte sur quelques autres points; mais ce serait peut-être marquer un dessein de l'attaquer personnellement, et faire soupçonner une malignité dont je suis aussi éloigné que de ses sentiments. J'aime beaucoup mieux profiter des réflexions judicieuses et fines qu'il a répandues dans son livre que de m'engager à en réfuter quelques-unes, qui me paraissent moins vraies que les autres. C'est assez pour moi d'avoir tâché de défendre un art que j'aime, et qu'il eût dû défendre lui-même. 

Je dirai seulement un mot, si M. de La Faye veut bien me le permettre, à l'occasion de l'ode en faveur de l'harmonie, dans laquelle il combat en beaux vers le système de M. de Lamotte, et à laquelle ce dernier n'a répondu qu'en prose. Voici une stance dans laquelle M. de La Faye a rassemblé en vers harmonieux et pleins d'imagination presque toutes les raisons que j'ai alléguées: 
 

De la contrainte rigoureuse 
Où l'esprit semble resserré 
Il reçoit cette force heureuse 
Qui l'élève au plus haut degré. 
Telle, dans des canaux pressée, 
Avec plus de force élancée, 
L'onde s'élève dans les airs; 
Et la règle, qui semble austère, 
N'est qu'un art plus certain de plaire, 
Inséparable des beaux vers.

Je n'ai jamais vu de comparaison plus juste, plus gracieuse, ni mieux exprimée. M. de Lamotte, qui n'eût dû y répondre qu'en l'imitant seulement, examine si ce sont les canaux qui font que l'eau s'élève, ou si c'est la hauteur dont elle tombe qui fait la mesure de son élévation. " Or où trouvera-t-on, continue-t-il, dans les vers plutôt que dans la prose, cette première hauteur de pensées? etc. " 

Je crois que M. de Lamotte se trompe comme physicien, puisqu'il est certain que, sans la gêne des canaux dont il s'agit, l'eau ne s'élèverait point du tout, de quelque hauteur qu'elle tombât. Mais ne se trompe-t-il pas encore plus comme poète? Comment n'a-t-il pas senti que, comme la gêne de la mesure des vers produit une harmonie agréable à l'oreille, ainsi cette prison où l'eau coule renfermée produit un jet d'eau qui plaît à la vue? La comparaison n'est-elle pas aussi juste que riante? M. de La Faye a pris sans doute un meilleur parti que moi; il s'est conduit comme ce philosophe qui, pour toute réponse à un sophiste qui niait le mouvement, se contenta de marcher en sa présence. M. de Lamotte nie l'harmonie des vers; M. de La Faye lui envoie des vers harmonieux: cela seul doit m'avertir de finir ma prose. 
 


OEDIPE

PERSONNAGES


OEDIPE, roi de Thèbes. 
JOCASTE, reine de Thèbes. 
PHILOCTÈTE, prince d'Eubée. 
LE GRAND-PRÊTRE. 
ARASPE(75), confident d'Oedipe. 
ÉGINE, confidente de Jocaste. 
DIMAS, ami de Philoctète. 
PHORBAS, vieillard thébain. 
ICARE, vieillard de Corinthe. 
CHOEUR DE THÉBAINS.

La scène est à Thèbes.

Noms des acteurs: La thorillière, Lavoy, Legrand, Du Boccage, Dangeville, Quinault (Philoctète), Fontenay, Dufresne (Oedipe), Poisson le fils, Duchemin; Mmes Fonpré, Champvallon, Desmares (Jocaste), Salley, Gautier. — Recette 2,743 livres. — Dans sa nouveauté, Oedipe eut quarante-cinq représentations. (G. A.)
 
 


OEDIPE

TRAGÉDIE

ACTE PREMIER.

SCÈNE I.
PHILOCTÈTE, DIMAS.

DIMAS.

Philoctète, est-ce vous? quel coup affreux du sort 
Dans ces lieux empestés vous fait chercher la mort? 
Venez-vous de nos dieux affronter la colère(76)?
Nul mortel n'ose ici mettre un pied téméraire 
Ces climats sont remplis du céleste courroux; 
Et la mort dévorante habite parmi nous. 
Thèbes, depuis longtemps aux horreurs consacrée, 
Du reste des vivants semble être séparée 
Retournez .... 

PHILOCTÈTE.

Ce séjour convient aux malheureux: 
Va, laisse-moi le soin de mes destins affreux, 
Et dis-moi si des dieux la colère inhumaine, 
En accablant ce peuple, a respecté la reine(77).

DIMAS.

Oui, seigneur, elle vit; mais la contagion 
Jusqu'au pied de son trône apporte son poison. 
Chaque instant lui dérobe un serviteur fidèle, 
Et la mort par degrés semble s'approcher d'elle. 
On dit qu'enfin le ciel, après tant de courroux, 
Va retirer son bras appesanti sur nous: 
Tant de sang, tant de morts, ont dû le satisfaire. 

PHILOCTÈTE.

Eh! quel crime a produit un courroux si sévère(78)?

DIMAS.

Depuis la mort du roi... 

PHILOCTÈTE.

                                   Qu'entends-je? quoi! Laïus... 

DIMAS.

Seigneur, depuis quatre ans ce héros ne vit plus. 

PHILOCTÈTE.

Il ne vit plus! quel mot a frappé mon oreille! 
Quel espoir séduisant dans mon coeur se réveille! 
Quoi! Jocaste... Les dieux me seraient-ils plus doux? 
Quoi! Philoctète enfin pourrait-il être à vous? 
Il ne vit plus!... quel sort a terminé sa vie? 

DIMAS.

Quatre ans sont écoulés depuis qu'en Béotie 
Pour la dernière fois le sort guida vos pas. 
A peine vous quittiez le sein de vos États, 
A peine vous preniez le chemin de l'Asie, 
Lorsque, d'un coup perfide, une main ennemie 
Ravit à ses sujets ce prince infortuné. 

PHILOCTÈTE.

Quoi! Dimas, votre maître est mort assassiné? 

DIMAS.

Ce fut de nos malheurs la première origine 
Ce crime a de l'empire entraîné la ruine. 
Du bruit de son trépas mortellement frappés, 
A répandre des pleurs nous étions occupés, 
Quand, du courroux des dieux ministre épouvantable, 
Funeste à l'innocent sans punir le coupable, 
Un monstre (loin de nous que faisiez-vous alors?), 
Un monstre furieux vint ravager ces bords. 
Le ciel, industrieux dans sa triste vengeance, 
Avait à le former épuisé sa puissance. 
Né parmi des rochers, au pied du Cithéron(79),
Ce monstre à voix humaine, aigle, femme, et lion, 
De la nature entière exécrable assemblage, 
Unissait contre nous l'artifice à la rage. 
Il n'était qu'un moyen d'en préserver ces lieux. 
D'un sens embarrassé dans des mots captieux, 
Le monstre, chaque jour, dans Thèbe épouvantée, 
Proposait une énigme avec art concertée, 
Et si quelque mortel voulait nous secourir, 
Il devait voir le monstre et l'entendre, ou périr. 
A cette loi terrible il nous fallut souscrire. 
D'une commune voix Thèbe offrit son empire 
A l'heureux interprète inspiré par les dieux 
Qui nous dévoilerait ce sens mystérieux. 
Nos sages, nos vieillards, séduits par l'espérance, 
Osèrent, sur la foi d'une vaine science, 
Du monstre impénétrable affronter le courroux: 
Nul d'eux ne l'entendit; ils expirèrent tous. 
Mais Oedipe, héritier du sceptre de Corinthe, 
Jeune, et dans l'âge heureux qui méconnaît la crainte(80),
Guidé par la fortune en ces lieux pleins d'effroi, 
Vint, vit ce monstre affreux, l'entendit, et fut roi. 
Il vit, il règne encor; mais sa triste puissance 
Ne voit que des mourants sous son obéissance. 
Hélas! nous nous flattions que ses heureuses mains 
Pour jamais à son trône enchaînaient les destins. 
Déjà même les dieux nous semblaient plus faciles: 
Le monstre en expirant laissait ces murs tranquilles; 
Mais la stérilité, sur ce funeste bord, 
Bientôt avec la faim nous rapporta la mort. 
Les dieux nous ont conduits de supplice en supplice; 
La famine a cessé, mais non leur injustice; 
Et la contagion, dépeuplant nos États, 
Poursuit un faible reste échappé du trépas. 
Tel est l'état horrible où les dieux nous réduisent. 
Mais vous, heureux guerrier que ces dieux favorisent, 
Qui du sein de la gloire a pu vous arracher? 
Dans ce séjour affreux que venez-vous chercher? 

PHILOCTÈTE.

J'y viens porter mes pleurs et ma douleur profonde. 
Apprends mon infortune et les malheurs du monde. 
Mes yeux ne verront plus ce digne fils des dieux, 
Cet appui de la terre, invincible comme eux. 
L'innocent opprimé perd son dieu tutélaire; 
Je pleure mon ami, le monde pleure un père. 

DIMAS.

Hercule est mort? 

PHILOCTÈTE.

                            Ami, ces malheureuses mains 
Ont mis sur le bûcher le plus grand des humains; 
Je rapporte en ces lieux ses flèches invincibles, 
Du fils de Jupiter présents chers et terribles; 
Je rapporte sa cendre, et viens à ce héros. 
Attendant des autels, élever des tombeaux. 
Crois-moi; s'il eût vécu; si d'un présent si rare 
Le ciel pour les humains eût été moins avare, 
J'aurais loin de Jocaste achevé mon destin 
Et, dût ma passion renaître dans mon sein, 
Tu ne me verrais point, suivant l'amour pour guide, 
Pour servir une femme abandonner Alcide. 

DIMAS.

J'ai plaint longtemps ce feu si puissant et si doux; 
Il naquit dans l'enfance, il croissait avec vous, 
Jocaste, par un père à son hymen forcée, 
Au trône de Laïus à regret fut placée. 
Hélas! par cet hymen qui coûta tant de pleurs, 
Les destins en secret préparaient nos malheurs. 
Que j'admirais en vous cette vertu suprême, 
Ce coeur digne du trône et vainqueur de soi-même! 
En vain l'amour parlait à ce coeur agité, 
C'est le premier tyran que vous avez dompté. 

PHILOCTÈTE.

Il fallut fuir pour vaincre; oui, je te le confesse, 
Je luttai quelque temps.; je sentis ma faiblesse 
Il fallut m'arracher de ce funeste lieu, 
Et je dis à Jocaste un éternel adieu. 
Cependant l'univers, tremblant au nom d'Alcide, 
Attendait son destin de sa valeur rapide; 
A ses divins travaux j'osai m'associer; 
Je marchai près de lui, ceint du même laurier. 
C'est alors, en effet, que mon âme éclairée 
Contre les passions se sentit assurée. 
L'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux(81):
Je lisais mon devoir et mon sort dans ses yeux; 
Des vertus avec lui je fis l'apprentissage; 
Sans endurcir mon coeur, j'affermis mon courage 
L'inflexible vertu m'enchaîna sous sa loi. 
Qu'eussé-je été sans lui? rien que le fils d'un roi(82),
Rien qu'un prince vulgaire, et je serais peut-être 
Esclave de mes sens, dont il m'a rendu maître. 

DIMAS.

Ainsi donc désormais, sans plainte et sans courroux, 
Vous reverrez Jocaste et son nouvel époux? 

PHILOCTÈTE.

Comment! que dites-vous? un nouvel hyménée... 

DIMAS.

Oedipe à cette reine a joint sa destinée. 

PHILOCTÈTE.

Oedipe est trop heureux! je n'en suis point surpris; 
Et qui sauva son peuple est digne d'un tel prix: 
Le ciel est juste. 

DIMAS.

                        Oedipe en ces lieux va paraître: 
Tout le peuple avec lui, conduit par le grand-prêtre, 
Vient des dieux irrités conjurer les rigueurs. 

PHILOCTÈTE.

Je me sens attendri, je partage leurs pleurs. 
O toi, du haut des cieux, veille sur ta patrie; 
Exauce en sa faveur un ami qui te prie; 
Hercule, sois le dieu de tes concitoyens; 
Que leurs voeux jusqu'à toi montent avec les miens(83)!

SCÈNE II.
LE GRAND-PRÊTRE, le choeur.
La porte du temple s'ouvre, 
et LE GRAND-PRÊTRE paraît au milieu du peuple.

Premier personnage du choeur.

Esprits contagieux, tyrans de cet empire, 
Qui soufflez dans ces murs la mort qu'on y respire, 
Redoublez contre nous votre lente fureur, 
Et d'un trépas trop long épargnez-nous l'horreur. 

Second personnage.

Frappez, dieux tout-puissants; vos victimes sont prêtes: 
O monts, écrasez-nous... Cieux, tombez sur nos têtes! 
O mort, nous implorons ton funeste secours! 
O mort, viens nous sauver, viens terminer nos jours(84)!

LE GRAND-PRÊTRE.

Cessez, et retenez ces clameurs lamentables, 
Faible soulagement aux maux des misérables. 
Fléchissons sous un dieu qui veut nous éprouver, 
Qui d'un mot peut nous perdre, et d'un mot nous sauver. 
Il sait que dans ces murs la mort nous environne. 
Et les cris des Thébains sont montés vers son trône. 
Le roi vient. Par ma voix le ciel va lui parler; 
Les destins à ses yeux veulent se dévoiler. 
Les temps sont arrivés, cette grande journée 
Va du peuple et du roi changer la destinée. 

SCÈNE III.
OEDIPE, JOCASTE, LE GRAND-PRÊTRE, 
ÉGINE, DIMAS, ARASPE, LE CHOEUR.

OEDIPE.

Peuple qui, dans ce temple apportant vos douleurs, 
Présentez à nos dieux des offrandes de pleurs, 
Que ne puis-je, sur moi détournant leurs vengeances, 
De la mort qui vous suit étouffer les semences! 
Mais un roi n'est qu'un homme en ce commun danger, 
Et tout ce qu'il peut faire est de le partager. 
(Au grand-prêtre.)
Vous, ministre des dieux que dans Thèbe on adore, 
Dédaignent-ils toujours la voix qui les implore? 
Verront-ils sans pitié finir nos tristes jours? 
Ces maîtres des humains sont-ils muets et sourds? 

LE GRAND-PRÊTRE.

Roi, peuple, écoutez-moi. Cette nuit, à ma vue, 
Du ciel sur nos autels la flamme est descendue; 
L'ombre du grand Laïus a paru parmi nous, 
Terrible et respirant la haine et le courroux. 
Une effrayante voix s'est fait alors entendre: 
Les Thébains de Laïus n'ont point vengé la cendre; 
Le meurtrier du roi respire en ces États, 
Et de son souffle impur infecte vos climats. 
Il faut qu'on le connaisse, il faut qu'on le punisse(85)
Peuple, votre salut dépend de son supplice. 

OEDIPE.

Thébains, je l'avouerai, vous souffrez justement 
D'un crime inexcusable un rude châtiment. 
Laïus vous était cher, et votre négligence 
De ses mânes sacrés a trahi la vengeance. 
Tel est souvent le sort des plus justes des rois(86)!
Tant qu'ils sont sur la terre on respecte leurs lois, 
On porte jusqu'aux cieux leur justice suprême; 
Adorés de leur peuple, ils sont des dieux eux-mêmes; 
Mais après leur trépas que sont-ils à vos yeux? 
Vous éteignez l'encens que vous brûliez pour eux; 
Et, comme à l'intérêt l'âme humaine est liée, 
La vertu qui n'est plus est bientôt oubliée. 
Ainsi du ciel vengeur implorant le courroux, 
Le sang de votre roi s'élève contre vous. 
Apaisons son murmure, et qu'au lieu d'hécatombe 
Le sang du meurtrier soit versé sur sa tombe. 
A chercher le coupable appliquons tous nos soins. 
Quoi! de la mort du roi n'a-t-on pas de témoins? 
Et n'a-t-on jamais pu, parmi tant de prodiges, 
De ce crime impuni retrouver les vestiges? 
On m'avait toujours dit que ce fut un Thébain 
Qui leva sur son prince une coupable main. 
(A Jocaste.)
Pour moi qui, de vos mains recevant sa couronne(87)
Deux ans après sa mort ai monté sur son trône, 
Madame, jusqu'ici, respectant vos douleurs, 
Je n'ai point rappelé le sujet de vos pleurs; 
Et, de vos seuls périls chaque jour alarmée, 
Mon âme à d'autres soins semblait être fermée. 

JOCASTE.

Seigneur, quand le destin, me réservant à vous, 
Par un coup imprévu m'enleva mon époux, 
Lorsque, de ses États parcourant les frontières, 
Ce héros succomba sous des mains meurtrières, 
Phorbas en ce voyage était seul avec lui; 
Phorbas était du roi le conseil et l'appui: 
Laïus, qui connaissait son zèle et sa prudence, 
Partageait avec lui le poids de sa puissance. 
Ce fut lui qui du prince, a ses yeux massacré, 
Rapporta dans nos murs le corps défiguré: 
Percé de coups lui-même, il se traînait à peine; 
Il tomba tout sanglant aux genoux de sa reine: 
Des inconnus, dit-il, ont porté ces grands coups; 
Ils ont devant mes yeux massacré votre époux; 
Ils m'ont laissé mourant; et le pouvoir céleste 
De mes jours malheureux a ranimé le reste. " 
Il ne m'en dit pas plus; et mon coeur agité 
Voyait fuir loin de lui la triste vérité; 
Et peut-être le ciel, que ce grand crime irrite, 
Déroba le coupable à ma juste poursuite: 
Peut-être, accomplissant ses décrets éternels, 
Afin de nous punir il nous fit criminels. 
Le sphinx bientôt après désola cette rive; 
A ses seules fureurs Thèbes fut attentive 
Et l'on ne pouvait guère, en un pareil effroi, 
Venger la mort d'autrui quand on tremblait pour soi. 

OEDIPE.

Madame, qu'a-t-on fait de ce sujet fidèle? 

JOCASTE

Seigneur, on paya mal son service et son zèle. 
Tout l'État en secret était son ennemi:
Il était trop puissant pour n'être point haï; 
Et du peuple et des grands la colère insensée 
Brûlait de le punir de sa faveur passée. 
On l'accusa lui-même, et d'un commun transport 
Thèbe entière à grands cris me demanda sa mort: 
Et moi, de tout côté redoutant l'injustice, 
Je tremblai d'ordonner sa grâce ou son supplice. 
Dans un château voisin conduit secrètement, 
Je dérobai sa tête à leur emportement. 
Là, depuis quatre hivers, ce vieillard vénérable, 
De la faveur des rois exemple déplorable, 
Sans se plaindre de moi ni du peuple irrité, 
De sa seule innocence attend sa liberté. 

OEDIPE.

(À sa suite.)
Madame, c'est assez. Courez; que l'on s'empresse; 
Qu'on ouvre sa prison, qu'il vienne, qu'il paraisse. 
Moi-même devant vous je veux l'interroger. 
J'ai tout mon peuple ensemble et Laïus à venger. 
Il faut tout écouter, il faut d'un oeil sévère 
Sonder la profondeur de ce triste mystère. 
Et vous, dieux des Thébains, dieux qui nous exaucez, 
Punissez l'assassin, vous qui le connaissez! 
Soleil, cache à ses yeux le jour qui nous éclaire! 
Qu'en horreur à ses fils, exécrable a sa mère, 
Errant, abandonné, proscrit dans l'univers, 
Il rassemble sur lui tous les maux des enfers; 
Et que son corps sanglant, privé de sépulture, 
Des vautours dévorants devienne la pâture! 

LE GRAND-PRÊTRE.

A ces serments affreux nous nous unissons tous. 

OEDIPE.

Dieux, que le crime seul éprouve enfin vos coups! 
Ou si de vos décrets l'éternelle justice 
Abandonne à mon bras le soin de son supplice, 
Et si vous êtes las enfin de nous haïr, 
Donnez, en commandant, le pouvoir d'obéir. 
Si sur un inconnu vous poursuivez le crime, 
Achevez votre ouvrage et nommez la victime. 
Vous, retournez au temple; allez, que votre voix 
Interroge ces dieux une seconde fois; 
Que vos voeux parmi nous les forcent à descendre: 
S'ils ont aimé Laïus, ils vengeront sa cendre; 
Et, conduisant un roi facile à se tromper, 
Ils marqueront la place où mon bras doit frapper. 

FIN DU PREMIER ACTE.
 

ACTE DEUXIÈME.

SCÈNE I.
JOCASTE, ÉGINE, ARASPE, LE CHOEUR.

ARASPE.

Oui, ce peuple expirant, dont je suis l'interprète, 
D'une commune voix accuse Philoctète, 
Madame; et les destins, dans ce triste séjour, 
Pour nous sauver, sans doute, ont permis son retour. 

JOCASTE.

Qu'ai-je entendu, grands dieux! 

ÉGINE.

                                              Ma surprise est extrême!... 

JOCASTE.

Qui? lui! qui? Philoctète! 

ARASPE.

                                       Oui, madame, lui-même. 
A quel autre, en effet, pourraient-ils imputer 
Un meurtre qu'à nos yeux il sembla méditer? 
Il haïssait Laïus, on le sait; et sa haine 
Aux yeux de votre époux ne se cachait qu'à peine: 
La jeunesse imprudente aisément se trahit; 
Son front mal déguisé découvrait son dépit: 
J'ignore quel sujet animait sa colère; 
Mais au seul nom du roi, trop prompt et trop sincère, 
Esclave d'un courroux qu'il ne pouvait dompter,
Jusques à la menace il osa s'emporter: 
Il partit; et, depuis; sa destinée errante 
Ramena sur nos bords sa fortune flottante. 
Même il était dans Thèbe en ces temps malheureux 
Que le ciel a marqués d'un parricide affreux 
Depuis ce jour fatal, avec quelque apparence 
De nos peuples sur lui tomba la défiance. 
Que dis-je? assez longtemps les soupçons des Thébains 
Entre Phorbas et lui flottèrent incertains. 
Cependant ce grand nom qu'il s'acquit dans la guerre, 
Ce titre si fameux de vengeur de la terre, 
Ce respect qu'aux héros nous portons malgré nous, 
Fit taire nos soupçons, et suspendit nos coups. 
Mais les temps sont changés: Thèbe, en ce jour funeste, 
D'un respect dangereux dépouillera le reste(88);
En vain sa gloire parle à ces coeurs agités; 
Les dieux veulent du sang, et sont seuls écoutés. 

Premier personnage du choeur.

O reine! ayez pitié d'un peuple qui vous aime; 
Imitez de ces dieux la justice suprême; 
Livrez-nous leur victime; adressez-leur nos voeux: 
Qui peut mieux les toucher qu'un coeur si digne d'eux? 

JOCASTE.

Pour fléchir leur courroux s'il ne faut que ma vie, 
Hélas! c'est sans regret que je la sacrifie. 
Thébains, qui me croyez encor quelques vertus, 
Je vous offre mon sang: n'exigez rien de plus. 
Allez. 

SCÈNE II.
JOCASTE, ÉGINE.

ÉGINE.

         Que je vous plains! 

JOCASTE.

                                      Hélas! je porte envie 
A ceux qui dans ces murs ont terminé leur vie. 
Quel état! quel tourment pour un coeur vertueux 

ÉGINE.

Il n'en faut point douter, votre sort est affreux! 
Ces peuples, qu'un faux zèle aveuglément anime, 
Vont bientôt à grands cris demander leur victime. 
Je n'ose l'accuser; mais quelle horreur pour vous(89)
Si vous trouvez en lui l'assassin d'un époux! 

JOCASTE.

Et l'on ose à tous deux faire un pareil outrage! 
Le crime, la bassesse eût été son partage! 
Égine, après les noeuds qu'il a fallu briser, 
Il manquait à mes maux de l'entendre accuser. 
Apprends que ces soupçons irritent ma colère, 
Et qu'il est vertueux, puisqu'il m'avait su plaire. 

ÉGINE.

Cet amour si constant.., 

JOCASTE.

                                     Ne crois pas que mon coeur 
De cet amour funeste ait pu nourrir l'ardeur; 
Je l'ai trop combattu. Cependant, chère Égine, 
Quoi que fasse un grand coeur où la vertu domine, 
On ne se cache point ces secrets mouvements, 
De la nature en nous indomptables enfants; 
Dans les replis de l'âme ils viennent nous surprendre; 
Ces feux qu'on croit éteints renaissent de leur cendre: 
Et la vertu sévère, en de si durs combats, 
Résiste aux passions et ne les détruit pas. 

ÉGINE.

Votre douleur est juste autant que vertueuse, 
Et de tels sentiments... 

JOCASTE.

                                  Que je suis malheureuse! 
Tu connais, chère Égine, et mon coeur et mes maux; 
J'ai deux fois de l'hymen allumé les flambeaux; 
Deux fois, de mon destin subissant l'injustice, 
J'ai changé d'esclavage, ou plutôt de supplice; 
Et le seul des mortels dont mon coeur fut touché 
A mes voeux pour jamais devait être arraché. 
Pardonnez-moi, grands dieux, ce souvenir funeste; 
D'un feu que j'ai dompté c'est le malheureux reste. 
Égine, tu nous vis l'un de l'autre charmés, 
Tu vis nos noeuds rompus aussitôt que formés: 
Mon souverain m'aima, m'obtint malgré moi-même; 
Mon front chargé d'ennuis fut ceint du diadème; 
Il fallut oublier dans ses embrassements 
Et mes premiers amours, et mes premiers serments. 
Tu sais qu'à mon devoir tout entière attachée, 
J'étouffai de mes sens la révolte cachée; 
Que, déguisant mon trouble et dévorant mes pleurs, 
Je n'osais à moi-même avouer mes douleurs... 

ÉGINE.

Comment donc pouviez-vous du joug de l'hyménée 
Une seconde fois tenter la destinée? 

JOCASTE.

Hélas! 

ÉGINE.

           M'est-il permis de ne vous rien cacher? 

JOCASTE.

Parle. 

ÉGINE.

         Oedipe, madame, a paru vous toucher; 
Et votre coeur, du moins sans trop de résistance, 
De vos États sauvés donna la récompense. 

JOCASTE.

Ah! grands dieux! 

ÉGINE.

                           Était-il plus heureux que Laïus, 
Ou Philoctète absent ne vous touchait-il plus? 
Entre ces deux héros étiez-vous partagée? 

JOCASTE.

Par un monstre cruel Thèbe alors ravagée 
A son libérateur avait promis ma foi; 
Et le vainqueur du sphinx était digne de moi. 

ÉGINE.

Vous l'aimiez? 

JOCASTE.

                     Je sentis pour lui quelque tendresse; 
Mais que ce sentiment fut loin de la faiblesse! 
Ce n'était point Égine, un feu tumultueux, 
De mes sens enchantés enfant impétueux; 
Je ne reconnus point cette brûlante flamme 
Que le seul Philoctète a fait naître en mon âme, 
Et qui, sur mon esprit répandant son poison, 
De son charme fatal a séduit ma raison. 
Je sentais pour Oedipe une amitié sévère: 
Oedipe est vertueux, sa vertu m'était chère; 
Mon coeur avec plaisir le voyait élevé 
Au trône des Thébains qu'il avait conservé. 
Cependant sur ses pas aux autels entraînée, 
Égine, je sentis dans mon âme étonnée 
Des transports inconnus que je ne conçus pas; 
Avec horreur enfin je me vis dans ses bras. 
Cet hymen fut conclu sous un affreux augure: 
Égine, je voyais dans une nuit obscure, 
Près d'Oedipe et de moi, je voyais des enfers 
Les gouffres éternels à mes pieds entr'ouverts; 
De mon premier époux l'ombre pâle et sanglante 
Dans cet abîme affreux paraissait menaçante: 
Il me montrait mon fils, ce fils qui dans mon flanc 
Avait été formé de son malheureux sang; 
Ce fils dont ma pieuse et barbare injustice 
Avait fait à nos dieux un secret sacrifice: 
De les suivre tous deux ils semblaient m'ordonner; 
Tous deux dans le Tartare ils semblaient m'entraîner. 
De sentiments confus mon âme possédée 
Se présentait toujours cette effroyable idée; 
Et Philoctète encor trop présent dans mon coeur 
De ce trouble fatal augmentait la terreur. 

ÉGINE.

J'entends du bruit, on vient, je le vois qui s'avance. 

JOCASTE.

C'est lui-même; je tremble: évitons sa présence. 

SCÈNE III.
JOCASTE, PHILOCTÈTE.

PHILOCTÈTE.

Ne fuyez point, madame, et cessez de trembler; 
Osez me voir, osez m'entendre et me parler. 
Ne craignez point ici que mes jalouses larmes(90)
De votre hymen heureux troublent les nouveaux charmes: 
N'attendez point de moi des reproches honteux, 
Ni de lâches soupirs indignes de tous deux. 
Je ne vous tiendrai point de ces discours vulgaires 
Que dicte la mollesse aux amants ordinaires. 
Un coeur qui vous chérit, et, s'il faut dire plus, 
S'il vous souvient des noeuds que vous avez rompus, 
Un coeur pour qui le vôtre avait quelque tendresse, 
N'a point appris de vous à montrer de faiblesse. 

JOCASTE.

De pareils sentiments n'appartenaient qu'à nous; 
J'en dois donner l'exemple, ou le prendre de vous. 
Si Jocaste avec vous n'a pu se voir unie, 
Il est juste, ayant tout, qu'elle s'en justifie(91).
Je vous aimais, seigneur: une suprême loi 
Toujours malgré moi-même a disposé de moi; 
Et du sphinx et des dieux la fureur trop connue 
Sans doute à votre oreille est déjà parvenue; 
Vous savez quels fléaux ont éclaté sur nous, 
Et qu'Oedipe... 

PHILOCTÈTE.

                     Je sais qu'Oedipe est votre époux; 
Je sais qu'il en est digne; et, malgré sa jeunesse, 
L'empire des Thébains sauvé par sa sagesse, 
Ses exploits, ses vertus, et surtout votre choix, 
Ont mis cet heureux prince au rang des plus grands rois. 
Ah! pourquoi la fortune, à me nuire constante, 
Emportait-elle ailleurs ma valeur imprudente? 
Si le vainqueur du sphinx devait vous conquérir, 
Fallait-il loin de vous ne chercher qu'à périr? 
Je n'aurais point percé les ténèbres frivoles 
D'un vain sens déguisé sous d'obscures paroles; 
Ce bras, que votre aspect eût encore animé, 
A vaincre avec le fer était accoutumé: 
Du monstre à vos genoux j'eusse apporté la tête. 
D'un autre cependant Jocaste est la conquête! 
Un autre a pu jouir de cet excès d'honneur! 

JOCASTE.

Vous ne connaissez pas quel est votre malheur. 

PHILOCTÈTE.

Je perds Alcide et vous: qu'aurais-je à craindre encore(92)?

JOCASTE.

Vous êtes en des lieux qu'un dieu vengeur abhorre; 
Un feu contagieux annonce son courroux, 
Et le sang de Laïus est retombé sur nous. 
Du ciel qui nous poursuit la justice outragée 
Venge ainsi de ce roi la cendre négligée: 
On doit sur nos autels immoler l'assassin; 
On le cherche, on vous nomme, on vous accuse enfin. 

PHILOCTÈTE.

Madame, je me tais, une pareille offense 
Étonne mon courage et me force au silence. 
Qui? moi, de tels forfaits! moi, des assassinats! 
Et que de votre époux... Vous ne le croyez pas. 

JOCASTE.

Non, je ne le crois point, et c'est vous faire injure 
Que daigner un moment combattre l'imposture. 
Votre coeur m'est connu, vous avez eu ma foi, 
Et vous ne pouvez point être indigne de moi. 
Oubliez ces Thébains que les dieux abandonnent, 
Trop dignes de périr depuis qu'ils vous soupçonnent(93).
Fuyez-moi, c'en est fait: nous nous aimions en vain; 
Les dieux vous réservaient un plus noble destin; 
Vous étiez né pour eux: leur sagesse profonde 
N'a pu fixer dans Thèbe un bras utile au monde, 
Ni souffrir que l'amour, remplissant ce grand coeur, 
Enchaînât près de moi votre obscure valeur. 
Non, d'un lien charmant le soin tendre et timide 
Ne doit point occuper le successeur d'Alcide 
De toutes vos vertus comptable à leurs besoins, 
Ce n'est qu'aux malheureux que vous devez vos soins. 
Déjà de tous côtés les tyrans reparaissent; 
Hercule est sous la tombe et les monstres renaissent: 
Allez, libre des feux dont vous fûtes épris, 
Partez, rendez Hercule à l'univers surpris. 
Seigneur, mon époux vient, souffrez que je vous laisse: 
Non que mon coeur troublé redoute sa faiblesse; 
Mais j'aurais trop peut-être à rougir devant vous, 
Puisque je vous aimais, et qu'il est mon époux. 

SCÈNE IV.
OEDIPE, PHILOCTÈTE, ARASPE.

OEDIPE.

Araspe, c'est donc là le prince Philoctète? 

PHILOCTÈTE.

Oui, c'est lui qu'en ces murs un sort aveugle jette, 
Et que le ciel encore, à sa perte animé, 
A souffrir des affronts n'a point accoutumé. 
Je sais de quels forfaits on veut noircir ma vie; 
Seigneur, n'attendez pas que je m'en justifie; 
J'ai pour vous trop d'estime, et je ne pense pas 
Que vous puissiez descendre à des soupçons si bas. 
Si sur les mêmes pas nous marchons l'un et l'autre, 
Ma gloire d'assez près est unie à la vôtre. 
Thésée, Hercule, et moi, nous vous avons montré 
Le chemin de la gloire où vous êtes entré. 
Ne déshonorez point par une calomnie 
La splendeur de ces noms où votre nom s'allie; 
Et soutenez surtout, par un trait généreux(94),
L'honneur que vous avez d'être placé près d'eux. 

OEDIPE.

Être utile aux mortels, et sauver cet empire, 
Voilà, Seigneur, voilà l'honneur seul où j'aspire, 
Et ce que m'ont appris en ces extrémités 
Les héros que j'admire et que vous imitez. 
Certes, je ne veux point vous imputer un crime: 
Si le ciel m'eût laissé le choix de la victime, 
Je n'aurais immolé de victime que moi: 
Mourir pour son pays, c'est le devoir d'un roi; 
C'est un honneur trop grand pour le céder à d'autres. 
J'aurais donné mes jours et défendu les vôtres; 
J'aurais sauvé mon peuple une seconde fois; 
Mais, seigneur, je n'ai point la liberté du choix. 
C'est un sang criminel que nous devons répandre 
Vous êtes accusé, songez à vous défendre; 
Paraissez innocent, il me sera bien doux 
D'honorer dans ma cour un héros tel que vous; 
Et je me tiens heureux s'il faut que je vous traite, 
Non comme un accusé, mais comme Philoctète. 

PHILOCTÈTE.

Je veux bien l'avouer; sur la foi de mon nom 
J'avais osé me croire au-dessus du soupçon. 
Cette main qu'on accuse, au défaut du tonnerre, 
D'infâmes assassins a délivré la terre; 
Hercule à les dompter avait instruit mon bras 
Seigneur, qui les punit ne les imite pas. 

OEDIPE.

Ah! je ne pense point qu'aux exploits consacrées 
Vos mains par des forfaits se soient déshonorées, 
Seigneur, et si Laïus est tombé sous vos coups, 
Sans doute avec honneur il expira sous vous: 
Vous ne l'avez vaincu qu'en guerrier magnanime; 
Je vous rends trop justice. 

PHILOCTÈTE.

                                       Eh! quel serait mon crime? 
Si ce fer chez les morts eût fait tomber Laïus, 
Ce n'eût été pour moi qu'un triomphe de plus. 
Un roi pour ses sujets est un dieu qu'on révère; 
Pour Hercule et pour moi, c'est un homme ordinaire. 
J'ai défendu des rois; et vous devez songer 
Que j'ai pu les combattre, ayant pu les venger. 

OEDIPE.

Je connais Philoctète à ces illustres marques: 
Des guerriers somme vous sont égaux aux monarques; 
Je le sais: cependant, prince, n'en doutez pas, 
Le vainqueur de Laïus est digne du trépas; 
Sa tête répondra des malheurs de l'empire; 
Et vous... 

PHILOCTÈTE.

             Ce n'est point moi: ce mot doit vous suffire. 
Seigneur, si c'était moi, j'en ferais vanité. 
En vous parlant ainsi, je dois être écouté. 
C'est aux hommes communs, aux âmes ordinaires 
A se justifier par des moyens vulgaires; 
Mais un prince, un guerrier, tel que vous, tel que moi(95),
Quand il a dit un mot, en est cru sur sa foi. 
Du meurtre de Laïus Oedipe me soupçonne; 
Ah! ce n'est point à vous d'en accuser personne: 
Son sceptre et son épouse ont passé dans vos bras, 
C'est vous qui recueillez le fruit de son trépas. 
Ce n'est pas moi surtout de qui l'heureuse audace(96)
Disputa sa dépouille, et demanda sa place. 
Le trône est un objet qui n'a pu me tenter: 
Hercule à ce haut rang dédaignait de monter. 
Toujours libre avec lui, sans sujets et sans maître, 
J'ai fait des souverains, et n'ai point voulu l'être(97).
Mais c'est trop me défendre et trop m'humilier: 
La vertu s'avilit à se justifier. 

OEDIPE.

Votre vertu m'est chère, et votre orgueil m'offense. 
On vous jugera, prince; et si votre innocence 
De l'équité des lois n'a rien à redouter, 
Avec plus de splendeur elle en doit éclater. 
Demeurez parmi nous... 

PHILOCTÈTE.

                                  J'y resterai, sans doute: 
Il y va de ma gloire; et le ciel qui m'écoute 
Ne me verra partir que vengé de l'affront 
Dont vos soupçons honteux ont fait rougir mon front. 

SCÈNE V.
OEDIPE, ARASPE.

OEDIPE.

Je l'avouerai, j'ai peine à le croire coupable. 
D'un coeur tel que le sien l'audace inébranlable 
Ne sait point s'abaisser à des déguisements: 
Le mensonge n'a point de si hauts sentiments. 
Je ne puis voir en lui cette bassesse infâme. 
Je te dirai bien plus; je rougissais dans l'âme 
De me voir obligé d'accuser ce grand coeur: 
Je me plaignais à moi de mon trop de rigueur. 
Nécessité cruelle attachée à l'empire! 
Dans le coeur des humains les rois ne peuvent lire; 
Souvent sur l'innocence ils font tomber leurs coups, 
Et nous sommes, Araspe, injustes malgré nous. 
Mais que Phorbas est lent pour mon impatience! 
C'est sur lui seul enfin que j'ai quelque espérance; 
Car les dieux irrités ne nous répondent plus: 
Ils ont par leur silence expliqué leur refus. 

ARASPE.

Tandis que par vos soins vous pouvez tout apprendre, 
Quel besoin que le ciel ici se fasse entendre? 
Ces dieux dont le pontife a promis le secours, 
Dans leurs temples, seigneur, n'habitent pas toujours. 
On ne voit point leur bras si prodigue en miracles: 
Ces antres, ces trépieds, qui rendent leurs oracles, 
Ces organes d'airain que nos mains ont formés, 
Toujours d'un souffle pur ne sont pas animés. 
Ne nous endormons point sur la foi de leurs prêtres; 
Au pied du sanctuaire il est souvent des traîtres, 
Qui, nous asservissant sous un pouvoir sacré,
Font parler les destins, les font taire à leur gré. 
Voyez, examinez avec un soin extrême 
Philoctète, Phorbas, et Jocaste elle-même. 
Ne nous fions qu'à nous; voyons tout par nos yeux: 
Ce sont là nos trépieds, nos oracles, nos dieux. 

OEDIPE.

Serait-il dans le temple un coeur assez perfide?... 
Non, si le ciel enfin de nos destins décide, 
On ne le verra point mettre en d'indignes mains 
Le dépôt précieux du salut des Thébains. 
Je vais, je vais moi-même, accusant leur silence, 
Par mes voeux redoublés fléchir leur inclémence. 
Toi, si pour me servir tu montres quelque ardeur, 
De Phorbas que j'attends cours hâter la lenteur: 
Dans l'état déplorable où tu vois que nous sommes, 
Je veux interroger et les dieux et les hommes.

FIN DU DEUXIÈME ACTE.

Troisième acte.

 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
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THÉÂTRE I.  OEDIPE (SUITE)

NOTES

Note_65 On a, jusqu’à ce jour, donné cette préface comme étant d une édition de 1729. Elle est de l’édition de 1730. L’approbation du censeur est du 17 janvier 1730. Voici cette approbation dont Voltaire parle dans son Mémoire sur la satire: « J’ai lu, par ordre de monseigneur le garde des sceaux, la Préface d’Oedipe, où M de Voltaire fait plusieurs observations contre mes sentiments: elles m’ont paru polies et même obligeantes par les égards personnels, agréables et spécieuses par les raisons; je me réserve d’en examiner la force devant le public et s’il est possible, comme si j’étais hors d’intérêt. Fait à Paris, ce 17 janvier 1730. Houdard de Lamotte. » Il ne faut pas croire toutefois que cette préface, telle qu’on la lit aujourd’hui, soit de 1730. L’auteur y fit des changements en 1736, et de plus grands encore en 1738, date des sous-divisions qu’il y mit; et quelques additions sont plus récentes. (B.) 

Note_66 L’Oedipe du P. Folard avait été représenté par des écoliers du collège de Lyon. L’édition porte le millésime 1722, mais peut être de la fin de 1721. (B.) 

Note_67 M. de Lamotte donna deux Oedipes en 1720, l’un en rimes, et l’autre en prose non rimée. L’Oedipe en rimes fut représenté quatre fois, l’autre n’a jamais été joué. (Note de Voltaire.

Note_68 Armide, de Quinault, musique de Lulli; Issé, de Lamotte, musique de Destouches. (M.) 

Note_69 On appelle trop communément en France Lopez de Véga le célèbre poète dramatique espagnol. C’est une erreur. Lopez, ou plutôt Lopès, est un nom de famille. Le prénom de Vega est Lope, qui veut dire Loup. Toutes les éditions d’Oedipe données du vivant de l’auteur, et beaucoup d’autres, portent: Lopez. C’est encore Lopez que Voltaire a écrit ou laissé imprimer dans la XVIIIe de ses Lettres philosophiques (1734); dans l’Appel aux nations (1761); dans les Questions sur l’Encyclopédie, au mot Art dramatique (1770); dans sa Dissertation sur l’Héraclius de Calderon; dans sa Lettre à l’Académie française (du 25 auguste 1776), seconde partie; mais dans la dédicace de l’Orphelin de la Chine (1755), on lit Lope; c’est donc d’après Voltaire lui-même qu’au lieu de Lopez j’écris ici correctement Lope de Vega. (B.) 

Note_70 La tragédie de Shakespeare que Voltaire a traduite. (M.) 

Note_71 « Je soupçonne qu’il y a erreur dans cette proposition, qui m’avait paru d’abord très plausible; je supplie M. de Lamotte de l’examiner avec moi. N’y a-t-il pas dans Rodogune plusieurs personnages principaux diversement intéressés? Cependant il n’y a réellement qu’un seul intérêt dans la pièce, qui est celui de l’amour de Rodogune et d’Antiochus. Dans Britannicus, Agrippine, Néron, Narcisse, Britannicus, Junie, n’ont-ils pas tous des intérêts séparés? ne méritent-ils pas tous mon attention? Cependant ce n’est qu’à l’amour de Britannicus et de Junie que le public prend une part intéressante. Il est donc très ordinaire qu’un seul et unique intérêt résulte de diverses passions bien ménagées. C’est un centre ou plusieurs lignes différentes aboutissent; c’est la principale figure du tableau que les autres font paraître sans se dérober à la vue. Le défaut n’est pas d’amener sur la scène plusieurs personnages avec des désirs et des desseins différents, le défaut est de ne savoir pas fixer notre intérêt sur un seul objet, lorsqu’on en présente plusieurs. C’est alors qu’il n’y a plus unité d’intérêt; et c’est alors aussi qu’il n y a plus unité d action. 
« La tragédie de Pompée en est un exemple: César vient en Égypte pour voir Cléopâtre; Pompée, pour s’y réfugier, Cléopâtre veut être aimée, et régner; Cornélie veut se venger sans savoir comment; Ptolémée songe à conserver sa couronne. Toutes ces parties désassemblées ne composent point un tout; aussi l’action est double et même triple, et le spectateur ne s’intéresse pour personne. 
« Si ce n’est point une témérité d’oser mêler mes défauts avec ceux du grand Corneille, j’ajouterai que mon Oedipe est encore une preuve que des intérêts très divers, et, si je puis user de ce mot, mal assortis, font nécessairement une duplicité d’action. L’amour de Philoctète n’est point lié à la situation d’Oedipe, et dès là cette pièce est double. Il faut donc, je crois, s’en tenir aux trois unités d’action, de lieu et de temps, dans lesquelles presque toutes les autres règles, c’est-à-dire, etc. » 
Ce passage, ajouté en 1736, fut, en 1738, remplacé par ce qu’on lit aujourd’hui. (B.) 

Note_72 L’Iliade, poème en vers français, avec un Discours sur Homère, par M. de Lamotte, 1714, in-8°, est en douze livres; le poème grec en a vingt-quatre. (B.) 

Note_73 Hor. Art. poet 323-24: 
 

Graiis ingenium, Graiis dedit ore rotundo 
Musa loqui.

Note_74 Racine, Phèdre, IV, vi. (B.) 

Note_75 L’édition de Dresde, 1748, est la première qui porte Araspe. Dans les précédentes éditions, au lieu d’Araspe on lisait Hidaspe. La Grange Chancel le reproche à Voltaire dans une épître dont j’ai rapporté le titre dans ma note ci-dessus, page 9. (B.) 

Note_76 Variante: Dans l’édition de 1719, au lieu de ces trois premiers vers, on lit: 
 

Est-ce vous, Philoctète? en croirai-je mes yeux? 
Quel implacable dieu vous ramène en ces lieux? 
Vous dans Thèbes, seigneur! Eh! qu’y venez-vous faire?

Ce dernier hémistiche avertissait trop clairement de l’inutilité du rôle de Philoctète. (K.) 

Note_77 Variante: (Éditions de 1719 et 1730.) 

A respecté du moins les jours de votre reine.

Note_78 Variante: (1719.) 

 
Eh! quel crime a donc pu mériter sa colère?

Note_79 Il y a dans l’Oedipe de Corneille: 
 

Ce monstre à voix humaine, aigle, femme, lion, 
Se campait fièrement sur le mont Cithéron. (K.)

Note_80 Variante: Dans les dernières éditions (depuis 1751), on lisait: 

Au-dessus de son âge, au-dessus de la crainte.

Dans la nôtre, on lit: 

Jeune et dans l’âge heureux qui méconnaît la crainte.

Méconnaître, pour dire ne pas connaître, n’est point en usage. On reprocha cette expression à M. de Voltaire: il céda à ses critiques, et sacrifia un très beau vers que nous avons cru devoir rétablir. (K.) 

Note_81 On sait qu’en 1807, pendant les fêtes de l’entrevue de Tilsitt, l’empereur de Russie Alexandre, en entendant ce vers à une représentation d’Oedipe, serra la main de son nouvel ami Napoléon, s’inclina, et dit: « Je ne l’ai jamais mieux senti. » Napoléon accepta la flatterie avec le même sérieux qu’Alexandre la lui adressait (G. A.) 

Note_82 A la première représentation ce vers fut applaudi avec transport. (M.) 

Note_83 Variante: Voici la fin de cette scène, telle qu’elle était dans la première édition de 1719: 
 

PHILOCTÈTE.
Mon trouble dit assez le sujet qui m’amène; 
Tu vois un malheureux que sa faiblesse entraîne, 
De ces lieux autrefois par l’amour exilé, 
Et par ce même amour aujourd’hui rappelé. 
DIMAS.
Vous, seigneur? vous pourriez, dans l’ardeur qui vous brûle, 
Pour chercher une femme abandonner Hercule? 
PHILOCTÈTE.
Dimas, Hercule est mort, et mes fatales mains 
Ont mis sur le bûcher le plus grand des humains. 
Je rapporte en ces lieux ces flèches invincibles, 
Du fils de Jupiter présents chers et terribles. 
Je rapporte sa cendre, et viens à ce héros, 
Attendant des autels, élever des tombeaux. 
Sa mort de mon trépas devrait être suivie: 
Mais vous savez, grands dieux, pour qui j’aime la vie? 
Dimas, à cet amour si constant, si parfait, 
Tu vois trop que Jocaste en doit être l’objet. 
Jocaste par un père à son hymen forcée, 
Au trône de Laïus à regret fut placée: 
L’amour nous unissait, et cet amour si doux 
Était né dans l’enfance, et croissait avec nous. 
Tu sais combien alors mes fureurs éclatèrent, 
Combien contre Laïus mes plaintes s’emportèrent. 
Tout l’État, ignorant mes sentiments jaloux, 
Du nom de politique honorait mon courroux. 
Hélas! de cet amour accru dans le silence, 
Je t’épargnais alors la triste confidence: 
Mon coeur, qui languissait de mollesse abattu, 
Redoutait tes conseils, et craignait ta vertu. 
Je crus que, loin des bords où Jocaste respire, 
Ma raison sur mes sens reprendrait son empire; 
Tu le sais, je partis de ce funeste lieu, 
Et je dis à Jocaste un éternel adieu. 
Cependant l’univers, tremblant au nom d’Alcide, 
Attendait son destin de sa valeur rapide; 
A ses divins travaux j’osais m’associer; 
Je marchai près de lui ceint du même laurier. 
Mais parmi les dangers, dans le sein de la guerre, 
Je portais ma faiblesse aux deux bouts de la terre: 
Le temps, qui détruit tout, augmentait mon amour; 
Et, des lieux fortunés où commence le jour, 
Jusqu’aux climats glacés où la nature expire, 
Je traînais avec moi le trait qui me déchire. 
Enfin je viens dans Thèbe, et je puis de mon feu, 
Sans rougir, aujourd’hui te faire un libre aveu. 
Par dix ans de travaux utiles à la Grèce, 
J’ai bien acquis le droit d’avoir une faiblesse; 
Et cent tyrans punis, cent monstres terrassés, 
Suffisent à ma gloire, et m’excusent assez. 
DIMAS.
Quel fruit espérez-vous d’un amour si funeste? 
Venez-vous de l’État embraser ce qui reste? 
Ravirez-vous Jocaste à son nouvel époux? 
PHILOCTÈTE.
Son époux! juste ciel! ah! que me dites-vous? 
Jocaste!... Il se pourrait qu’un second hyménée? 
DIMAS.
Oedipe à cette reine a joint sa destinée... 
PHILOCTÈTE.
Voilà, voilà le coup que j’avais pressenti, 
Et dont mon coeur jaloux tremblait d’être averti. 
DIMAS.
Seigneur, la porte s’ouvre, et le roi va paraître. 
Tout ce peuple, à longs flots, conduit par le grand-prêtre, 
Vient conjurer des dieux le courroux obstiné: 
Vous n’êtes point ici le seul infortuné.

Dans la seconde édition de 1719, voici quels étaient les sept derniers vers: 
 

DIMAS.
Oedipe à cette reine a joint sa destinée... 
De ses heureux travaux c’était le plus doux prix. 
PHILOCTÈTE.
O dangereux appas que j’avais trop chéris! 
O trop heureux Oedipe! 
DIMAS.
Il va bientôt paraître. 
Tout ce peuple, à longs flots, conduit par le grand-prêtre, 
Vient du ciel irrité conjurer les rigueurs. 
PHILOCTÈTE.
Sortons, et, s’il se peut, n’imitons point leurs pleurs.

Note_84 Ces vers furent accueillis par un éclat de rire. « Le parterre, dit Voltaire lui-même, ne sentit d’abord que le prétendu ridicule d’avoir mis ces vers dans la bouche d’acteurs peu accoutumés. (G. A.) 

Note_85 Voyez plus loin dans les variantes la variante n° 1.

Note_86 Aux premières représentations, on appliqua ces vers à Louis XIV, dont la mémoire avait été outragée par les Parisiens, mais que déjà ils commençaient à regretter. (K.) 

Note_87Voyez plus loin dans les variantes la variante n° 2.

Note_88 Voyez plus loin dans les variantes la variante n° 3

Note_89 Voyez plus loin dans les variantes la variante n° 4

Note_90 Voyez  la variante n° 5

Note_91 Voyez  la variante n° 6

Note_92 Voyez plus loin la variante n° 7

Note_93 Voyez plus loin, dans les variantes, la variante n°8

Note_94 Voyez la variante n°9

Note_95 Voyez la variante n°10.

Note_96 Variante: 1719-1730: 
 

Et je n’ai point, seigneur, au temps de sa disgrâce, 
Disputé sa dépouille et demandé sa place.
Le trône est un objet qui ne peut me tenter.

Note_97 Le 29 mai 1801, sous le consulat de Buonaparte, le roi d’Étrurie Louis Ier, qui lui devait sa couronne, assistait à une représentation d’Oedipe, au Théâtre-Français. On y applaudit, à plusieurs reprises, le vers: 

J’ai fait des souverains, et n’ai point voulu l’être.